Jean-Louis Flandrin
historien, professeur à
l'université de Paris VIII,
directeur de recherche
à l'École des Hautes Études en Sciences Sociales
Pour des raisons indépendantes de notre volonté, ce
texte n'a pas pu être relu par son auteur. Il est donc publié ici sous la seule
responsabilité du GREP et de la direction de PARCOURS.
Je vais vous parler
aujourd'hui des transformations du goût. Il s'agit bien sûr du goût alimentaire
en France depuis le XIVème siècle jusqu'à nos jours en mettant l'accent
sur les périodes m'apparaissant fondamentales pour les changements.
Quand je
parle de goût je n'en parle pas au niveau de l'anatomie ni de la physiologie,
je l'étudie à un autre niveau. Non pas parce qu'au niveau anatomique ou
physiologique, le goût serait immuable. Il se transforme comme toute
l'anatomie, comme toute la physiologie animale depuis les temps
paléontologiques. Mais l'historien ne travaille pas sur ce temps extrêmement
long. Il travaille dans un temps historique sur l'évolution du goût au niveau
psychologique.
C'est
donc dans le temps de la culture que s'étudie le goût et non pas dans le temps
de la nature.
Au niveau
des perceptions, tous les sens sont tributaires de la culture, parce que les
perceptions sensorielles peuvent s'affiner par l'éducation. Et d'ailleurs on
les éduque ; elles ne dépendent donc pas que de la biologie et l'on sait que
les perceptions sensorielles sont différentes d'une culture à une autre. Par
exemple, le spectre des couleurs n'est pas perçu de la même manière par les
Irlandais et par les Français. Si on étudie le vocabulaire des couleurs on
s'aperçoit que les Irlandais et nous, nous ne découvrons pas l'arc-en-ciel de
la même manière. Nos perceptions sont donc différentes. On pourrait ajouter que
les perceptions se transforment aussi dans le temps. Par exemple, Descartes
parlait des prairies bleues ce que personne d'entre nous ne fait plus. Or, le
goût est encore bien plus tributaire de la culture que les autres sens. C'est
en effet un sens très particulier, parce qu'il valorise en même temps qu'il
perçoit. Sa fonction n'est pas seulement de détecter et de reconnaître les
saveurs : elle est surtout de distinguer le bon du mauvais.
Le goût
est le seul sens qui ait pour fonction de valoriser. Je ne prétends pas qu'il
soit toujours bon juge de ce qui est sain et de ce qui ne l'est pas. Mais enfin
il nous rend quand même bien des services pour nous maintenir en vie. Nous en
perdons un peu le sentiment aujourd'hui et nous nous fions davantage à nos yeux
pour savoir si une fontaine a de l'eau potable ou pour savoir ce qui est écrit
sur les boîtes de conserves que nous mangeons. Mais au temps où on mangeait
encore des choses naturelles qui n'étaient pas dans des boîtes de conserve, le
goût servait beaucoup pour savoir si c'était bon ou mauvais et pour en déduire
les effets bénéfiques ou maléfiques sur la santé.
Un
dictionnaire du XVIIème siècle nous rappelle que Saint Jérôme disait
que le goût n'était pas le plus noble des sens mais qu'il était le plus utile
pour se maintenir en vie — ce que nous
avons un peu oublié.
Depuis le
XVIIème siècle au moins, les français sont très sensibles à cette
fonction de jugement par le goût et
pour dire qu'un amateur sait distinguer le bon du mauvais en peinture ou en
musique, en littérature ou en poésie, on dit qu'il a du goût. On ne dit pas
qu'il a l'ouïe fine ou qu'il a la vue fine : on dit qu'il a bon goût, ou tout
simplement qu'il a du goût.
Or si,
dans le domaine alimentaire, cette aptitude à discerner le bon du mauvais est
naturelle chez les animaux sauvages, chez l'homme, et d'ailleurs également chez
un certain nombre d'animaux domestiques, cette aptitude est fortement
tributaire de la culture et de l'éducation.
Le goût
diffère d'un peuple à l'autre et tout voyageur en fait l'expérience. Tout comme
le goût varie aussi dans le temps chez un même peuple. Selon les époques, les
hommes n'ont pas aimé ou rejeté les mêmes aliments. Ainsi, par exemple, nous
Français, trouvons aujourd'hui immangeable le cygne, le cormoran, le marsouin,
ou, du moins, nous n'en mangeons pas, alors qu'au Moyen Age on servait toutes
ces bêtes sur les tables des princes.
L'évolution
historique des appréciations par les hommes du bon et du mauvais dans leurs
aliments, les changements dans leurs choix alimentaires et les changements dans
la préparation qu'ils faisaient subir aux aliments pour les rendre
appétissants, constituent ce que
j'appelle l'histoire du goût alimentaire, dont je vais vous entretenir ici.
Mais commençons par les
sources : quelles sont les sources, quelles sont les méthodes pour faire une
histoire du goût ?
1. Les sources
Cette
histoire des goûts s'avère en fait pas très difficile à reconstituer. J'ai
commencé par travailler sur l'histoire de la sexualité et en menant ce travail,
je n'arrivais généralement à saisir que les interdits. Tout ce qui était de
l'ordre du positif n'était pas cernable, ce qui ne me permettait pas de faire
l'histoire du désir. Tâche éminemment difficile car nous possédons peu de
documents pour pouvoir en parler ou alors les éléments sont très discutés ou
ils sont tabous.
Pour
l'histoire du goût alimentaire et des appétits, le chantier est bien plus
facile car nous disposons tout d'abord de quantité de sources littéraires. Les
essais de Montaigne parlent énormément du vin, de la nourriture, de la manière
de boire des Français, des Allemands, des gens distingués ou des charretiers.
Il y a aussi les souvenirs plus ou moins romancés de Rétif de la Bretonne, qui
nous raconte beaucoup de choses sur la nourriture : comment on mangeait chez
lui, ce que buvait sa mère, ce que buvait son père, ce que buvaient les
domestiques. Il y a les lettres de Madame de Sévigné, les lettres de la
Princesse Palatine. Bref, il y a quantité de sources littéraires qui parlent de
ce qu'on mangeait, de ce qu'on aimait, et qui sont évidemment très utiles pour
établire une histoire du goût.
Il y a
aussi des sources plus traditionnellement historiques, comme les journaux
intimes. L'un des plus connus, peut-être pas en France, mais en Angleterre et
dans le monde, est le journal de Pepys, où il y a à peu près tous les jours des
notations sur ce qu'il a mangé, sur ce qu'il a offert à ses amis, sur le dîner
qu'on lui a offert...
Il y a
aussi les récits de voyages. Les voyageurs qui traversent des pays étrangers
non seulement nous disent ce qu'ils ont mangé, mais aussi ce qu'ils ont pensé
quand on leur a servi tel ou tel plat et ce qu'ils ont ressenti en le mangeant.
Par exemple, un nommé Jean-Jacques Bouchard, parisien qui va à Rome en passant
par la Provence et qui dit : “On m'a servi un poulet fricassé à l'huile, ce
n'est pas si mauvais qu'on pourrait croire". C'est intéressant parce que
d'une part il nous montre l'image que l'on a du poulet fricassé à l'huile à
Paris, et d'autre part il nous donne la réaction du mangeur : "Ce n'est
pas si mauvais".
Il y a
aussi les traités de diététique. Je souligne que la diététique n'est pas une
science récente mais une science qui semble exister sans doute chez tous les
peuples et en tout cas, chez nous, depuis l'antiquité greco-romaine. Ce n'est
pas la même diététique que la nôtre, bien sûr, mais la plupart des peuples ont
bel et bien une diététique. Dans les traités de diététique des XVIème
et XVIIème siècles les auteurs disent ce que l'on doit faire en
fonction des caractéristiques de chaque aliment, de chaque mangeur. Ils nous
disent aussi ce que l'on fait par exemple dans certaines régions : “Les
Bordelais, les Toulousains aiment beaucoup la sauce d'aillé, ce qu'ils ne devraient d'ailleurs pas faire car ils
vivent dans un climat chaud et la sauce d'aillé est quelque chose de très
échauffant”...
Il y a
aussi des recueils de proverbes, souvent intéressants, qui nous parlent des
transformations du goût, mais surtout de ses constantes. Par exemple, quand je
trouve dans un proverbe du XVIème siècle, "Veau mal cuit et
poulet cru font les cimetières dessus”, je me dis que c'est étrange parce que
cela signifie qu'on faisait là une différence entre la viande blanche et la
viande rouge. La viande blanche devait être bien cuite, et je ne vois aucune
raison médicale pour pousser à mieux faire cuire le veau que le boeuf. Vous me
direz pour le porc, qui est aussi une viande blanche, cela se justifie. Mais
pour le poulet et le veau, je ne vois aucune raison de les faire mieux cuire. Et
pourtant voilà au moins quatre ou cinq siècles qu'on les fait bien cuire chez
nous, en Europe. Si vous allez chez les chinois, lorsque vous mangerez de la
fondue chinoise, on vous donnera aussi bien des morceaux de boeuf que des
morceaux de veau ou des morceaux de poisson et on ne fera pas plus cuire les
uns que les autres.
Ou
encore, autre proverbe : “Femme chair salée sans moutarde, bœuf salé sans
moutarde, femme qui se farde et vallée qui se regarde ne viennent pas à bonne
faim”. Je laisse les vallées et les femmes tranquilles, mais ce qui m'intéresse
c'est la chair salée ou le bœuf salé auxquels il faut de la moutarde.
Ce qui
est d'ailleurs un des problèmes de l'histoire de l'alimentation : pourquoi
faut-il de la moutarde sur les chairs salées ? C'est loin d'être évident.
L'explication diététique est difficile à trouver parce que la moutarde
réchauffe et le sel réchauffe aussi. Par exemple le porc, qui normalement passe
pour froid et humide dans la diététique ancienne, une fois salé, devient chaud
et sec. Pourquoi donc mettre de la moutarde sur un aliment qui est déjà chaud
et sec, alors que la moutarde est hyper réchauffante ? J'ai peut-être trouvé la
réponse, par hasard, en feuilletant un dictionnaire ancien dans lequel on
disait que la moutarde était un antidiététique. Dans un autre article on disait
qu'elle était un antiscorbutique. Or une nutrition avec uniquement des
salaisons donnait le scorbut. Peut-être est-ce une bonne raison de mettre de la
moutarde quand on mange des salaisons. C'est une explication et c'est la seule
que j'ai trouvée pour l'instant.
Nous
disposons de proverbes, mais aussi de tableaux et de gravures qui nous montrent
des quantités de choses. Par exemple : comment s'organisait un repas ?
Qu'est-ce qu'il y avait sur les tables au même moment ? On possède aussi des
menus de repas, des comptes de bouches, des dépenses faites pour tel ou tel
repas, tel ou tel banquet, ou même quotidiennement. Vous verrez que sur
l'histoire de l'alimentation il y a beaucoup de choses et que la plupart
concernent aussi l'histoire de l'évolution du goût alimentaire.
Et puis
naturellement, plus précis encore que tous ces documents dont je viens de
parler, il y a aussi, pour tous les pays d'Europe occidentale depuis le XIVème
siècle, une série à peu près continue de livres de cuisine. Les Danois passent
même pour en avoir eu avant tout le monde dès le milieu du XIIIème
siècle.
Les
anciens traités culinaires, qui sont d'ailleurs bien souvent de simples
recueils de recettes, témoignent plus d'un savoir collectif que des inventions
de grands chefs. Du moins c'est ma thèse. Pourquoi ? Parce que d'un traité à
l'autre on trouve à peu près les mêmes plats. Ils ne sont pas préparés de la
même manière et ne suivent pas toujours la même évolution, mais on a l'impression
qu'on est dans une culture homogène qui utilise les mêmes recettes. Et cela,
pas seulement à l'intérieur d'un même pays, mais aussi d'un pays à l'autre.
Par
exemple, j'ai étudié autrefois le "blanc manger". J'avais trouvé une
trentaine de recettes dans des recueils médiévaux. C'était d'ailleurs assez
curieux que rien ne pouvait avec justesse définir le blanc manger car il n'y
avait aucun élément commun à ces 35 recettes. Même la blancheur ne leur était
pas commune car il y avait des blancs manger à moitié jaunes, à moitié verts, à
moitié bleus... Il me semble que ce que nous trouvons dans ces recueils de
recettes, c'est la cuisine telle qu'on la faisait dans certains milieux à
certaines époques.
Les plats
que l'on trouve dans ces recettes étaient sans doute principalement
aristocratiques. Mais ils ne l'étaient pas tous : il y avait aussi par-ci
par-là des recettes plus vulgaires. Par exemple, dans un recueil bien connu qui
s'appelle le Ménagier de Paris se trouve non seulement de la cuisine mais
toutes sortes d'autres choses. Le Ménagier
de Paris se définit comme un grand bourgeois. Il écrit pour sa femme afin
qu'elle sache surveiller ses cuisiniers et ses cuisinières. Et notamment pour
qu'elle sache éviter qu'ils ne lui racontent des histoires quand ils vont faire
le marché.
Et de
temps en temps le Ménagier de Paris
nous dit “Tel plat, je n'en parlerai pas parce que c'est pour un grand
seigneur, ce n'est pas pour nous”. On a ainsi des notations concernant le
niveau social.
Le
premier chapitre de ce Ménagier de Paris,
traite des potages communs, c'est-à-dire des potages vulgaires, et j'y
reviendrai tout à l'heure. Et dans ce chapitre on trouve toutes les soupes de
légumes, toutes les purées, tous les plats de légumes — alors qu'ils sont
absents dans les autres livres qui seraient apparemment plus aristocratiques.
Confirmation
se trouvant dans un autre recueil où à la fin il nous est dit : “Je ne parlerai
pas de toute une liste de plats, dans lesquels il y a sept ou huit de légumes,
car femmes en sont maîtresses et chacun sait les faire. C'est pas la peine que
moi, un grand cuisinier, je vous donne et je vous dise comment faire ces plats
vulgaires car tout le monde les sait
faire”.
En
étudiant les livres et les recueils de recettes, on découvre plutôt la cuisine
aristocratique, mais on a aussi, de temps à autre, de la cuisine qui l'est un
peu moins. Quoiqu'il en soit, aujourd'hui, mon intérêt se porte plus sur la
cuisine aristocratique que sur la cuisine populaire. Pour quelles raisons ?
D'abord parce que la cuisine populaire est beaucoup plus difficile à définir et
que nous possédons beaucoup moins de sources sur elle. Ensuite, parce que,
quand il s'agit de l'alimentation populaire, on ne sait jamais avec certitude
si les gens mangent par goût ou par nécessité. Dans de la cuisine
aristocratique, s'ils n'aiment pas ce qui est proposé, il n'y a pas d'ambiguïté
: ils n'en mangent pas.
De même
je ne vais pas me préoccuper des cuisines régionales. Principalement parce que
c'est trop difficile à faire.
Ma méthode
est de vous présenter ici un travail portant sur des séries, à partir de livres
français (au sens parisien de “l'Ile de France”), et couvrant la période qui va
de 1300 à 1800. Comment je travaille ? Je fais des statistiques et j'essaye de
rester dans l'homogénéité, même si de temps en temps je vais chercher un livre
à Toulouse. Si j'avais beaucoup de livres provinciaux, je pourrais intégrer
l'ensemble de la France dans cette histoire du goût, mais comme j'en ai trop
peu pour une étude semblable. Je ne peux donc parler que du goût des parisiens
ou des gens chics de l'ancienne France, de la grande cuisine nationale et du
goût des gens distingués.
2. Les méthodes d'exploitation
Il y a essentiellement deux méthodes
d'exploitation. La première, je l'appellerais : l'approche pratique. Elle consiste à prendre une recette de
cuisine, à la mettre en œuvre pour essayer de faire le plat dont on parle et de
porter sur ce plat votre propre appréciation. Il s'agit donc de comprendre le
goût de nos ancêtres en refaisant les plats qu'ils faisaient et en les
mangeant. Cette approche est naturellement empreinte de subjectivité, car
chacun de nous n'a pas le même goût. Aussi peut-on discuter sans fin pour
essayer de définir ce qu'on vient de manger.
Mais il y
a d'autres obstacles à cette méthode. D'abord, il faut connaître les
ingrédients dont parle la recette. Ce n'est pas toujours évident. Par exemple,
une recette du XVème siècle vous parle d'orange et vous allez
acheter des oranges chez l'épicier. Vous faites une erreur, car les oranges
dont on parle, ce sont des oranges amères. Vous vous en apercevez vite, parce
que si vous faites la recette avec nos oranges habituelles c'est absolument
affreux. Une livre de sucre pour quatre oranges : il y a quelque chose qui ne
va pas. Donc, il faut savoir que ce sont des oranges amères et que ce n'est que
vers la fin du XVIIème siècle que les oranges douces triomphent au
point que "orange" devient synonyme de "orange douce" et
que l'orange amère devient la bigarade. Il faut connaître ce genre de
subtilités pour ne pas faire de contresens sur la recette.
Et puis,
il y a des ingrédients que vous ne trouvez pas. Autre exemple, je suis allé
chez un épicier (il y a ainsi des épiciers réputés, dont les journaux parlent
comme de gens qui vendent les produits les plus extraordinaires), et je lui ai
demandé d'abord de la graine de paradis, et il a trouvé que c'était de la
maniguette, et il avait raison. Mais lorsque je lui ai demandé du poivre long,
il n'en avait jamais entendu parler. Peut-être que vous non plus d'ailleurs. Et
il m'a fallu trois ans pour trouver du poivre long. Il a fallu qu'une de mes
étudiantes, qui était journaliste, prenne des vacances à Java pour qu'elle
revienne avec du poivre long et nous le fasse découvrir. Et, assez curieusement,
la même année un grand épicier parisien
et un épicier lyonnais en ont fait venir. Mais pendant trois ans, sans
poivre long, on ne pouvait faire aucune des recettes où le seul poivre connu
était le poivre long.
Mêmes
difficultés pour trouver quelque chose qui revient dans beaucoup de recettes :
le verjus. Je ne sais pas si tout le monde sait ce que c'est que le verjus.
C'est essentiellement du jus de raisin vert. Ce peut être aussi autre chose,
mais en général c'est du jus de raisin vert avec un goût inimitable. Alors nous
avons essayé pendant longtemps avec différents vins, avec les vins blancs les
plus affreux, les plus verts qu'on trouvait : ce n'était jamais assez vert. On
a essayé avec du jus de citron, mais c'est un tout autre produit car le verjus
a une saveur inimitable.
Aujourd'hui,
on commence à en trouver, mais à mon avis, ce n'est pas du verjus tel qu'il
existait autrefois, c'est-à-dire que celui qu'on trouve maintenant est un peu
moins vert qu'il ne l'était autrefois. On le fait avec des raisins un peu plus
mûrs, me semble-t-il.
Donc il y
a souvent un énorme problème pour trouver les ingrédients.
Autre
problème : est-on sûr que les ingrédients qu'on trouve ont le même goût ? Ceux qui ont mon âge, ou qui
sont plus vieux, savent que le porc d'aujourd'hui, ou le lard d'aujourd'hui,
n'ont plus aucun rapport avec le porc et le lard d'autrefois. De même, vous
pouvez encore trouver de bonnes tomates, mais à condition de les cultiver chez
vous. Pour les bonnes pêches, c'est la même chose, etc....
Lorsque
j'ai commencé à me lancer dans la cuisine historique, il a fallu chercher chez
les étudiants qui avaient des grands-mères fermières du poulet qui avait la
saveur du poulet d'autrefois, sans cela, on ne pouvait essayer de retrouver les
goûts de l'époque.
Tous ces
problèmes, peu à peu, on arrive à les résoudre, mais il en reste d'autres. Les
recettes ne précisent ni les quantités, ni les temps de cuisson. Alors vous
direz : ce n'est pas une recette si rien n'est précisé. Si : une recette peut ne
donner que des idées. Les cuisiniers d'autrefois faisaient leur goût à partir
d'une recette. Chacun mettait les quantités d'épices (ou de verjus, ou du
sucre) qu'il voulait. Il goûtait, et puis il disait : “c'est à point”.
Quant à
retrouver le goût de gens qui sont morts depuis quatre ou cinq siècles, la
mission est délicate, quasi impossible. Et avec mes collègues, nous discutons.
Je pense, moi, qu'au Moyen Age, il y avait de fortes doses d'épices. Eux disent
que ce n'est pas évident, que ce n'est pas prouvé... Je pense qu'on peut
arriver à le prouver et je vais y revenir dans un instant.
Comme
toutes ces recettes sont imprécises, on peut appliquer une deuxième méthode : faire une analyse statistique de ces
recettes.
On
dispose d'un grand nombre de recettes depuis la fin du XIIIème
siècle jusqu'à nos jours. Je me suis d'abord intéressé aux épices. Pour la
raison première qu'il y avait débat en la matière et que la cuisine médiévale
est plus épicée que les autres. Il fallait compter le nombre de recettes qui
employaient les épices et le nombre de recettes qui n'en employaient pas. Pour
pouvoir comparer les choses, on calcule en pourcentages. Et on s'est aperçu en
fait que dans la plupart des livres de cuisine du XIVème et XVème
siècle il y avait à peu près 70 à 80% des recettes qui employaient des épices,
ce qui nous semble beaucoup.
Restait à savoir combien étaient employées. On
n'avait pas de réponse, du moins pour la France. Pour l'Italie, leur nombre
était plus important qu'en France et chaque fois qu'on disposait des quantités,
elles étaient en plus fortes quantités.
Une autre
manière de travailler plus rapidement grâce au micro-ordinateur consiste à
considérer les titres de recettes. Bien que les titres de recettes ne nous
donnent pas l'assaisonnement, ni la manière de cuisiner les mets, ils nous
donnent toujours le mets principal et quelquefois plusieurs. Quand on dit, par
exemple, "gigot à l'ail" on a à la fois le gigot et l'ail — même s'il
faut convenir qu'il y a toujours quelque chose d'arbitraire dans la manière de
faire des statistiques.
Maintenant,
dans les titres de recettes, ne vais-je garder que l'élément principal ?
Certains de mes amis font ainsi. Quant à moi, je prends tout ce qu'il y a dans
le titre et rien de ce qui n'est pas dans le titre. Il faut avoir une règle
objective. De même, quand je travaille sur les recettes, je ne m'intéresse pas
au fait qu'on mentionne plusieurs fois le même ingrédient. Ce qui m'intéresse
c'est de savoir combien de recettes, quel pourcentage de recettes, mentionnent
un ingrédient.
Alors là
on a souvent des divergences. Ils nous disent par exemple verjus ou vinaigre.
Un certain nombre de chercheurs disent qu'avec le “ou”, on a deux recettes
différentes : la recette avec verjus et la recette avec vinaigre. Alors ils
recomptent tout mais au fond, cette recette on ne l'a que dans un livre. Ma
position n'est pas de compter tout et de doubler une recette chaque fois qu'on
a un “ou”. Je considère simplement qu'il y a des saisons où on a tel
ingrédient, d'autres où on ne l'a pas, et donc qu'on peut quand même faire la
même recette avec plusieurs ingrédients différents.
Je vous
dis cela pour vous expliquer que mes amis et moi nous avons quelquefois des
résultats qui divergent. Pas de beaucoup certes, mais nous pouvons diverger de
1 ou 2% en général. C'est à ce degré de précision-là que nous obtenons nos
résultats.
Voyons-en
maintenant les principaux résultats.
Je
parlerai surtout de l'évolution qui s'est faite entre 1300 et 1800. Je suis
moins spécialiste du XIXème et XXème siècle que je
n'évoquerai que de temps en temps.
3. Caractéristique de la cuisine médiévale : la passion pour les épices
Ce n'est
pas moi qui l'ai inventé. Depuis longtemps, on l'avait remarqué. Cette passion
pour les épices se manifeste d'abord d'après le nombre d'épices que l'on trouve
dans ces recettes : du poivre, du safran, de la cannelle, de la fleur de
cannelle, du gingembre, du clou de girofle, la noix de muscade, le macis, la
graine de paradis, le cumin ...
De la
fleur de cannelle, nous ne sommes pas sûrs. Est-ce que "fleur"
signifie "farine" ou vraiment "fleur" ? Est-ce de la
cannelle en poudre ? Pour le gingembre, il y a toutes sortes de gingembre dans
les livres de cuisine. Le macis est aussi appelé l'enveloppe orangée. C'est
l'enveloppe de la noix muscade. La graine de paradis, qui est la maniguette ou
malaguette, est la seule de ces épices qui ne vient pas d'Orient mais
d'Afrique. Elle aussi est venue par les Arabes. Car les Arabes sont sur toutes
les routes des épices au Moyen Age.
Il y a le
cumin, il y a la galanga, enfin ce que nous appelons aujourd'hui galanga, qui à
l'époque s'appelait plutôt garingal, une racine, un bout de bois un peu comme
le gingembre et qu'on utilise généralement sec, extrêmement dur et qui est très
piquant. Il y a le poivre long, qui est une petite tige à l'image de l'épi de
plantain. Le goût est moins fort et moins âcre que le goût du poivre, plus
parfumé, avec une vague odeur de cannelle. C'est assez bon.
Vous
aviez encore l'anis, la cardamone. La cardamone, rarement : on n'en trouve que
dans quelques recettes italiennes. Et puis quelque chose dont je n'ai jamais su
exactement ce que c'était : le spicanard ou nard indien. Il faudrait vraiment
aller en Inde. J'avais une étudiante indienne qui n'a pas su me dire ce que
c'était. Donc, je fais un peu mon deuil du spicanard. De toute façon, on ne le
trouve que dans quelques recettes de liqueur, pas dans des recettes de cuisine.
Alors
voilà, nous avions quand même une quinzaine d'épices qu'on ne trouve plus, ou
moins fréquemment, dans les recettes des XIVème et XVème
siècles.
Il y a
des des spécificités nationales. Par exemple, on trouve la graine de paradis
principalement en France au XVème siècle. On en trouve la cardamone
rarement en France, mais souvent en Italie. On en trouve le cubèbe qu'en
Angleterre. Pour les autres, la répartition ne varie que pour les quantités
selon les pays.
Assez
curieusement, en France, on trouve beaucoup de muscade et très peu de macis,
alors qu'en Angleterre, on trouve beaucoup de macis et très peu de muscade, ce
qui est quand même étrange puisque le pays producteur est exactement le même.
Il ne peut être question de zone d'influence puisque le macis recouvre la noix
muscade. Pour l'instant, je n'ai pas d'explication de ce genre de différence.
Le nombre
des épices utilisées n'a jamais été aussi grand en Europe occidentale qu'au
cours du XVème siècle. La plupart d'entre elles ne sont plus
aujourd'hui d'un emploi courant. Il est devenu impossible ou au moins difficile
de se les procurer. Les commerçants spécialisés ne les faisant plus venir faute
de clients.
Donc,
c'est là que j'ai commencé à prendre conscience que contrairement à ce qu'on
croit, il n'y a pas de plus en plus d'ingrédients pour faire la cuisine, mais
au contraire, sur certains plans et dans certains domaines, il y en a de moins
en moins.
Pour les
épices, c'est clair, il y en a aujourd'hui beaucoup moins qu'au XVème
siècle. Le goût pour les épices se manifestait par la fréquence de leur emploi.
Selon les livres, au Moyen Age, il y en a dans 65 et 80% des recettes. Pour les
doses utilisées, comme je vous l'ai dit, il y a débat entre les historiens. Je
note personnellement que chaque fois qu'on a indication des quantités aux XIVème
et XVème siècles, il s'agit de grosses quantités, beaucoup plus
grosses qu'aujourd'hui et beaucoup plus grosses qu'au XVIIème
siècle.
4. La révolution du goût au XVIIème siècle
A partir
du XVIIème siècle, on nous dit que les Français ne partagent plus
cette passion des épices avec les autres européens. Comment le sait-on ?
On le
sait en particulier par les voyageurs. Il y a des étrangers en France, par
exemple, un sicilien nommé Memarana qui écrit "les français veulent toujours se faire remarquer et pour se faire
remarquer ils disent que les épices — dont chacun sait que c'est délicieux — ne
sont pas bonnes". Effectivement, on voit souvent les Français vouloir
se faire remarquer, mais en l'occurrence c'est une calomnie : les Français
détestent réellement les épices. On le voit par exemple lorsque des voyageurs
français se trouvent dans d'autres pays.
Prenons
un nommé Jean Le Laboureur. C'est un petit gentilhomme qui fait partie de la
suite de la princesse Marie-Louise de Gonzague laquelle a épousé par
procuration le roi de Pologne et va rejoindre son mari en passant par
l'Allemagne. Toute cette équipée est invitée à Oldenburg, à Brême, à Hambourg,
à Dantzig, et chaque fois c'est la même comédie : les Français affamés se
jettent sur la nourriture et brusquement s'arrêtent de manger car tout est noir
d'épices et de safran. A l'inverse, les ambassadeurs polonais s'en donnent à
cœur joie, louant les épices et le sel. Car les Polonais sont encore pire que
les Allemands : ils en mettent encore plus. Tandis que la pauvre reine se
contenta d'un œuf dur et d'une perdrix rôtie à la française... Il est donc
clair que les Allemands et les Polonais assaisonnent beaucoup trop leur
nourriture au goût des français.
Même
chose si on va vers le Sud. La Comtesse d'Aulnois, qui s'en va en Espagne,
arrive à Saint Sébastien. Elle est affamée et de galants espagnols lui avaient
fait offrir un grand repas. Elle aussi se jette sur la nourriture — toute
proportion gardée, car les gens distingués, même quand ils sont affamés ne se
jettent pas sur la nourriture — mais elle reste comme Tantale durant ce beau
repas, car tout était trop plein d'ail, de poivre et de safran et elle ne peut
rien avaler. Je vois de manière très claire que les Français de cette
époque-là, entre 1648 et 1690, n'aiment
plus les épices.
On se
tourne vers les livres de cuisine, et qu'est-ce qu'on voit ? Et bien d'abord,
on ne voit rien,. On a l'impression que la proportion des épices, des recettes
épicées, est la même qu'au Moyen Age, 60-70%. Il n'y a pas de changements
significatifs. Mais en regardant de plus près, deux changements apparaissent.
D'une
part certaines épices ont disparu. Plus question de galanga, plus question de
poivre long, plus question de graine de paradis, pour ne citer que quelques
unes. Toutes ces épices ont disparu et n'ont plus reparu depuis. D'autre part,
une épice comme le safran, dont on parle de temps en temps (d'autant plus que
la France en produit au XVIIème siècle ) a très mauvaise réputation
: on en dit le plus grand mal. On dit par exemple qu'un mulet qui était chargé
de safran est mort sur le coup. Et puis il est réputé être abortif. Je pense
d'ailleurs que c'est peut-être pour cette raison qu'on l'a lâché. Mais passons
sur le safran.
Il y a la
cannelle qu'on ne trouve plus que dans les plats sucrés, dans les gelées, dans
les tartes. Et puis il y a le gingembre. Curieusement aujourd'hui, on penserait
plutôt aux Anglais quand on parle de gingembre. Au Moyen Age, ce sont les
Français qui en utilisaient le plus. C'était la plus grande épice française. Au
XVIIème siècle, on en trouve encore un petit peu mais dans les plats
de charcuterie et plus jamais dans les recettes de cuisine.
Alors,
qu'est-ce qu'on trouve dans les recettes de cuisine de cette époque ? On trouve
trois épices et plus que trois : le poivre, le clou de girofle et la noix de
muscade. Voilà les trois épices du XVIIème et XVIIIème
siècles. Le poivre on n'en a jamais tant eu ; au Moyen Age il n'y en avait pas
dans les recettes françaises.
Un petit
mot sur le poivre parce que je ne voudrais pas vous donner des idées fausses.
Quand on travaille dans les épices entre 1350 et le XVIème siècle,
on ne trouve pas de poivre dans les recettes françaises — ce qui ne veut pas
dire que les Français ne mangeaient pas de poivre. Lorsqu'on travaille dans les archives commerciales, on trouve
énormément de poivre et on peut voir que le poivre à lui tout seul représente
deux fois plus (soit en poids, soit en valeur) que toutes les autres épices
réunies. Le poivre est vraiment fondamental mais il représente une épice
apparemment devenue vulgaire. On ne le trouve plus dans les recueils de
recettes distinguées que nous utilisons. Pourquoi ? Peut-être simplement parce
qu'il est passé de mode.
Mais je
croirais volontiers qu'il y a d'autres raisons. Le poivre est réputé la plus
chaude de toutes les épices et on trouve que c'est une épice dangereuse. Quoi
qu'il en soit, on en utilise encore en Italie et en Angleterre, mais en France,
il n'y en a plus. Il reparaît au XVIIème siècle et je parlerai tout
à l'heure du rapport possible qu'il peut y avoir entre les changements liés aux
progrès scientifiques et les changements liés à la diététique moderne.
Encore un
mot sur les quantités, autre changement. Les quantités apparemment ont beaucoup
diminué. Alors sur quoi est-ce que je me fonde pour dire cela ? D'une part, le
fait que quand les voyageurs ne peuvent pas manger d'une cuisine étrangère ce
n'est pas parce qu'il y a des épices et qu'ils ne les aiment pas, mais à cause
de l'excès d'épices et de safran. Il y a trop d'épices pour eux. Les quantités
sont apparemment beaucoup plus fortes que celles qu'ils utilisent chez eux.
D'autre
part, les livres de cuisine apportent un indicateur sur les quantités pour une
seule épice : le clou de girofle. Comme aujourd'hui, au XVIIème
siècle, on en met deux dans un oignon ou dans un morceau de citron vert, alors
qu'aux XIVème et XVème siècles, quand on nous donnait des
doses, c'était une once de clous de girofle écrasés (une once ça fait trente
grammes. Imaginez-vous trente grammes de clous de girofle écrasés. Je veux bien
que ce soit dans un "blanc manger" où il y avait quatre poulets, mais
malgré tout, c'est une forte dose.
Voilà pour les épices :
passion et déclin des épices en France.
5. L'acide et le doux
Sur ce point aussi, les Français se distinguent de leurs voisins.
Je pense que la cuisine médiévale se définit par une saveur aigre douce. C'est
une chose qu'on trouve souvent chez les auteurs anglo-saxons.
J'entends par ingrédients acides des vins, vinaigres, verjus ou
groseilles. Avec une dominante verjus : 40 à 50 % de recettes se font avec du
verjus. Mais le vinaigre aussi se trouve
dans pas mal de recettes.
Chez les Anglais, chez les Italiens, 40 à 50 % des recettes sont
avec acidité, ce qui est bien inférieur à nos 70%. En Italie on ne trouve que
25 à 35 % selon les livres.
Quant aux ingrédients doux, ils étaient presque absents des
recettes françaises. Ils n'apparaissent, au total, si on fait la somme de tous
les ingrédients doux possibles, que dans 8 % des recettes françaises du XIVème
siècle, alors que dans les livres italiens, ils se retrouvent dans 19 à 50% des
recettes et dans les livres anglais, dans 49 à 68 %. Il y en a dix fois moins
dans les livres français. Je considère ici l'ensemble des ingrédients doux.
Mais parlons plus précisément du sucre. Le sucre, les Italiens
l'utilisaient dans 13 à 28 % de leurs recettes ; les Anglais dans 22 à 56
% ; les Français dans moins de 7 %.
Nous pourrions alors d'abord faire l'hypothèse que les Français ne connaissaient
pas la route du sucre, et qu'ils étaient mal approvisionnés en sucre. Ce n'est
pas une hypothèse très vraisemblable. D'abord, parce qu'ils étaient très bien
approvisionnés en épices et que le sucre et les épices venaient par la même
route, des pays arabes par la Méditerranée. Si on avait les épices pourquoi
n'aurait-on pas eu le sucre ?
Un autre argument parît plus fort. Quand on voit la cuisine romaine
— on a un livre de cuisine romaine de l'Antiquité, le livre d'Apicius — on
s'aperçoit que les Romains semblent avoir aimé beaucoup le sucré-salé. Il y a
plus de 50 % des recettes qui sont sucrées-salées, sucrées soit avec du miel
(pas avec du sucre) soit avec du sucre de raisin concentré ou encore avec des
figues et des dattes, des raisins secs, etc...
Or, en France, on ne trouve que 7 % de recettes avec du sucre, 0%
avec du miel, 1 ou 2% avec du mou de
raisin, etc... De tous les ingrédients sucrés, le sucre est le plus courant.
Donc le défaut de sucre ne peut être invoqué pour comprendre la faiblesse des
recettes douces en France. En fait, c'est une histoire de goût : on n'aiment
pas ça.
Quand on en a — j'y
reviendrai tout à l'heure — comment utilise-t-on le sucre ? Pour la moitié, les
recettes sont des recettes pour malades qui ne contiennent pas d'autres épices
que du sucre pour des raisons diététiques. On pense que les autres épices sont
échauffantes. Les malades ont la fièvre, donc il ne faut pas les échauffer. Le
sucre est plutôt rafraîchissant et on l'utilise donc pour les malades. De là à
penser que pour les gens de l'époque le sucre a vaguement un goût de pharmacie
! Certaines épices vous rappellent des produits pharmaceutiques. Le clou de
girofle vous fait penser au dentiste. Et bien, de même, on pourrait dire que
pour les gens du XIVème siècle, le sucre s'apparentait à un produit
pharmaceutique et que c'est pour cela qu'ils ne l'appréciaient pas.
Et puis il y a cette fameuse originalité française ! On dit depuis
longtemps que tous les animaux aiment le sucre, sauf les chats. En particulier,
les mammifères. Des amis psychologues me l'on dit. J'ai retrouvé ça chez des
naturalistes du XVIIIème siècle. C'est cependant relativiser parce
que les chats que j'ai eus aimaient le lait concentré Nestlé. Mais c'est vrai
qu'en général les chats n'aiment par beaucoup le sucre. Si vous leur donnez du
sucre, en général, ils ne le mangent pas. Je dirais donc : les mammifères
aiment le sucre, sauf les chats et... les Français du XIVème siècle.
Et puis au XVème siècle, on note une petite évolution.
Il commence à y avoir un peu plus de sucre : on en trouve dans 11 % des
recettes des livres, à la fin du XVème siècle dans 18%, et j'ai un livre de 1542 où on en trouve
dans 32 % des recettes. Ceci commence à être assez important.
L'histoire du commerce nous apprend que la consommation de
saccharose a continué à croître sans cesse dans l'alimentation des Français
(comme dans l'alimentation de tous les autres Européens) depuis le XIVème
siècle jusqu'à nos jours. D'abord, dans les élites sociales, puis dans des
milieux de plus en plus larges à partir du XVIIème siècle.
Les Français se distinguent à nouveau de leurs voisins, non plus
cette fois par mépris du sucré, mais par le sentiment d'une antinomie entre le
sucré et un certain nombre d'autres aliments. Pour les Français, je dirais que
depuis le XVIIème siècle, un aliment doit être sucré ou salé, mais
il ne peut pas être les deux à la fois. C'est alors que l'on commence à voir
que les viandes sucrées, les poissons sucrés, les volailles sucrées, les
légumes sucrés, s'effacent. Tous ces aliments-là sont de moins en moins
assaisonnés avec du sucre.
En revanche, parmi les mets sucrés, on trouve de plus en plus de
laitages et de fruits. Il y a des aliments qui sont faits pour être sucrés, et
cela, naturellement, ne s'est pas fait en un jour. Dans les livres de cuisine
du XVIIème siècle comme par exemple le Cuisinier françoys publié en 1651, on trouve encore des lamproies,
du saumon ou des alouettes à la sauce douce, des sarcelles ou du jambon à
l'hypocras (l'hypocras étant un vin doux et épicé). Mais déjà certains
commentaires de la part de l'auteur nous font savoir que la tendance a changé.
Par exemple, dans l'Art du bien Traiter
en 1674, l'auteur écrit à propos des levreaux : “Pardon si quelqu'un aime et demande une sauce douce, ce qui me paraît
fort impertinent et fort ridicule, vous le pourrez satisfaire en faisant
bouillir du vin rouge dans un poêlon avec du sucre, du girofle, de la cannelle
et réduire le tout en consistance de sirop”. Donc, il donne la recette. Il
y a encore des gens qui en demandent mais il ne nous cache pas ce qu'il en
pense.
Entre parenthèses il nous apprend aussi autre chose : c'est la
première fois que je vois un auteur de livre de cuisine se mêler de donner son sentiment sur le goût des gens. A
partir de cette époque-là, il y a des gens qui ont bon goût et d'autres qui ont
mauvais goût. Les livres et les auteurs de livres de cuisine nous le disent.
Tandis que par exemple au XVème siècle, je me souviens d'un
excellent cuisinier italien, Martino, qui disait : "Tu feras comme ton maître veut, tu mettras du sucre ou tu n'en mettras
pas selon le goût de ton maître ”. Il n'est pas question de dire pour le
cuisinier : telle chose est bonne, telle chose est mauvaise. On est d'un
libéralisme total et on est aux ordres du maître ou des invités du maître.
Tandis que l'auteur de l'Art du bien
Traiter, un monsieur qui d'ailleurs ne donne pas son nom, se mêle de donner
son sentiment sur beaucoup de choses, de dire ce qui est distingué et ce qui ne
l'est pas.
Revenons au sucré et au salé. La séparation du sucré et du salé
s'est manifestée aussi par l'apparition dès le XVIème siècle de
traités spécialisés dans la pâtisserie et la confiserie. La pâtisserie, ce
n'est pas très significatif, parce que pendant longtemps, pâtisserie voulait
dire pâté, aussi bien que tarte ou gâteau sucré. Et l'essentiel des
fabrications des pâtissiers était des pâtés. Mais tout l'art de la confiserie
se tient dans le travail du sucre et fait maintenant l'objet de livres à part.
Vous avez, par exemple, Nostradamus qui a fait l'un des premiers livres de
confiserie. Curieusement son livre parle à la fois de secrets de beauté et de
secrets de confiture. Il a été réédité il y a quelques années et il se vendait
à la FNAC.
Cependant, la séparation entre le sucré et le salé, s'est faite
assez lentement. Pendant très longtemps, jusqu'en plein XIXème
siècle (il faut dire que peu à peu les aliments se reclassent au cours du
repas), on a eu très souvent des choses sucrées au début du repas et en
particulier tous les fruits juteux. Au Moyen Age, on les servait au début du
repas comme hors d'œuvre (comme aujourd'hui encore le melon, mais c'est bien le
seul), et peu à peu, tout ce qui est sucré est passé en fin de repas, comme
entremets ou comme dessert.
Jusqu'au XXème siècle, l'entremets a été un service
extrêmement composite du point de vue des saveurs. On y trouve à la fois du
salé et du sucré. On y trouve toutes sortes d'abats, par exemple du foie gras
en beignets, et des tranches de jambon ou des viandes froides. Les viandes
froides étaient à l'époque en entremets et à part. Il y avait aussi tous les
légumes et enfin toutes sortes de choses sucrées : des omelettes norvégiennes,
des crèmes anglaises, des gelées. Et cela dure jusqu'en plein XIXème
siècle. Au dessert il y avait essentiellement des fruits, mais pas de gâteaux.
Les gâteaux sont plutôt un entremets. Au dessert vous aviez aussi le camembert,
le roquefort, tous les fromages affinés et puants. Et sur la même table vous
aviez en même temps toutes sortes de fruits, de compotes, de confitures, avec
des fromages affinés, sans que cela dérange aucunement.
Donc, il va falloir très longtemps pour voir se séparer totalement
le sucré du salé sur la table et dans les pensées. Voir les deux choses à la
fois aujourd'hui nous trouble, même si on ne les mange pas en même temps. Mais
les voir sur la même table n'importunait pas apparemment jusqu'au début du XXème
siècle.
L'exclusion réciproque du sucré et du salé, finalement, n'a jamais
été totale en pratique. Au XXème siècle, on met toujours un peu de
sel dans la pâte à tarte et éventuellement un morceau de sucre dans les petits
pois ou les carottes. Mais l'opposition sucré-salé n'en est pas moins
fondamentale au niveau des représentations. Il faut que nous concevions un plat
comme sucré ou comme salé. On ne peut pas le concevoir comme les deux à la
fois. Et quand on mange de la cuisine romaine avec des plats qui sont à la fois
fortement sucrés et fortement salés, nous sommes très troublés. Pour nous,
c'est vraiment exotique, bien que les structures du goût français deviennent
moins rigides. Aujourd'hui, on apprécie de plus en plus les cuisines étrangères
qui admettent le sucré-salé. Cependant, nous avons à cet égard une
caractérissation à long terme du goût français qui est très marquée et elle s'est
formée au XVIIème siècle.
Il n'est pas impossible d'ailleurs que cela nous ait empêché de
réguler notre consommation de sucre. D'ailleurs, nous consommons nettement
moins de sucre que les Anglais ou que les Américains. Alors bien sûr, nous
consommons autre chose, et si les Anglais sont plus maigres que nous, nous
n'avons pas l'obésité de certains Américains. Je pense qu'on peut attribuer
cela à ce comportement alimentaire particulier.
Si vous me permettez de vous donner une anecdote personnelle, je suis
resté neuf mois aux États-Unis sans jamais mettre de sirop de maïs sur mes œufs
au lard ou sur mes crêpes au beurre salé comme je voyais mes voisins le faire
tous les matins. Et quand je suis rentré à Paris, j'ai des amis américains qui
m'ont dit : "Mais qu'est-ce que tu es
sectaire !". La fois suivante, je suis resté une semaine, j'ai mis
du sirop de maïs sur mes œufs au lard et sur la saucisse, pourquoi pas ?
C'était tout à fait mangeable, mais j'avais pris cinq kilos en une semaine.
Donc, je me suis dit qu'avoir des exclusions n'était peut-être pas mauvais pour
la santé !
6. Le triomphe du beurre
Une autre évolution significative de la transformation du goût,
c'est l'essor de la cuisine au beurre.
Au XIVème siècle, le beurre était presque absent des
livres de cuisine, en France et en Angleterre aussi bien qu'en Italie et en
Espagne. On était en civilisation chrétienne et n'oubliez pas que dans la
civilisation chrétienne, il y a opposition entre jours gras et jours maigres.
Or les jours gras on préférait cuisiner au lard ou au saindoux et les jours
maigres on cuisinait à l'huile. On y était obligé pendant le Carême. Les autres
jours maigres, à savoir le vendredi et le samedi, on aurait pu cuisiner au
beurre, mais les livres de cuisine ne le proposent pas à cette époque. Est-ce
que le beurre manquait ou était méprisé ? Je crois qu'il faut choisir l'une de
ces interprétations, et il me semble clair que la seconde hypothèse doit être
choisie : le beurre était méprisé.
En fait, on s'aperçoit qu'il y avait des provinces françaises qui
cuisinaient au beurre, françaises ou pas françaises, comme les Flandres. Les
Flamands sont de gros mangeurs de beurre et les Français se moquaient d'eux. On
disait : ils mangent du beurre tous les jours, à tous les repas et en plus ils
en mettent dans leur boisson, dans une espèce de soupe que les Anglais
appelaient le butter beer (bière
beurrée). On faisait chauffer de la bière, on y ajoutait du sucre, du beurre et
des épices pour faire un potage qu'on trouvait en Flandre, en Hollande, en
Angleterre et en Pologne avec des œufs.
On se moquait aussi des
Normands qui mettaient du beurre même sur les mouillettes de pain qu'ils
trempaient dans leurs œufs à la coque, pratique courante jusqu'à aujourd'hui.
Mais à cette époque, c'était un sujet de moquerie. On en trouvait naturellement
en Bretagne, fournisseur de beurre salé dans toute la France, sur toute la
façade atlantique et au-delà. En fait d'Amiens jusqu'en Saintonge. Les
Charentes était déjà un pays beurrier. Mais ni la cuisine parisienne, ni la
cuisine lorraine, ni la cuisine bourguignonne n'utilisaient le beurre.
Toutes les autres régions de France, apparemment, ne consommaient
pas de beurre et il semble assuré que ce n'était pas de mode parmi les élites.
Dans le premier dictionnaire français, qui date de 1604, il y a un article
assez curieux intitulé "burrier" (burrier veut dire beurrier,
l'adjectif). Il nous est dit : “Dans
l'Antiquité, seuls les Barbares mangeaient du beurre et plus les chefs que les
pauvres ; contrairement à ce qui se passe aujourd'hui où ce sont les paysans
qui en mangent”. C'est une notation intéressante qui donne la connotation
sociale de ce condiment.
Quoiqu'il en soit, il n'y a pas de beurre mentionné dans les livres
de cuisine médiévale. Le premier pays où l'on en trouve c'est l'Italie, vers le
milieu du XVème siècle. Dans le livre de Martino, on en trouve
encore davantage et, à partir du XVIème siècle en France, on en
trouve dans 30% des recettes, voire même 33%. L'Angleterre résiste encore un
moment, mais après le schisme anglican il y a explosion : on en trouve partout.
Cependant, si on regarde les proverbes anglais des XIVème
et XVème siècles, on y parle beaucoup plus d'huile que de beurre.
C'est quand même curieux. Mais si on regarde de plus près on s'aperçoit que
cette huile n'est faite ni pour la salade, ni pour la friture : elle est faite
pour la lampe et tous ces proverbes viennent de la Bible. On est rassuré. Il
n'y a qu'un proverbe sur le beurre dans tous les recueils de proverbes d'avant
1600. Puis à partir de 1634, les proverbes sur le beurre se multiplient et on a
l'impression qu'avec le schisme, le beurre devient quelque chose de très
populaire et en même temps pas seulement populaire.
La crème reste encore paysanne et provinciale au XVIIème et
au XVIIIème siècles. On en trouve dans la fricassée de poulet
normande. Prenons cet exemple de la fricassée de poulet. Il y a une recette qui
est très bonne à cette époque. On peut la faire de différentes manières. Pour
les gens les plus distingués, on va la lier au lait d'amande et on y met des graines de grenade ou des
violettes pour le décor, des fonds d'artichauts, des morceaux de foie gras, du
ris de veau, etc... Chez les bourgeois, on va la lier avec un mélange d'eau et
de verjus : vous prenez deux jaunes d'oeufs vous les battez avec du verjus et
au tout dernier moment, avant de l'apporter sur la table, vous jetez le tout
sur la fricassée de poulet, vous touillez, ça prend immédiatement et vous
portez le tout sur la table. Chez les paysans, en particulier chez les
Normands, on met de la crème comme d'ailleurs on le fait encore de nos jours.
C'est vous dire que la cuisine au beurre est devenue la bonne
cuisine. Peut-être pas à Toulouse, je ne sais pas l'évolution du goût des
Toulousains, mais dans la plus grande partie de la France, la cuisine à la
crème est quand même très prisée, alors que pendant longtemps elle n'était
qu'une cuisine paysanne rustique.
7. L'apparition des sauces grasses
On pense souvent que la méfiance envers les graisses est une
invention de la diététique moderne. En fait je dirais que ce sont plutôt les
nutritionnistes du XXème siècle qui considèrent les corps gras comme
des aliments, comme des nutriments.
Pour les gens d'autrefois, ils n'étaient que des condiments. On faisait une
grosse différence entre aliment et condiment et on disait par exemple du beurre
: “Il ne faut pas en manger beaucoup, il ne faut pas en manger comme un aliment
; ce n'est qu'un condiment et il faut juste en mettre un petit peu dans la
nourriture”.
Mon propos principal n'est pas sur les corps gras en général, mais
sur les sauces. Si vous regardez les sauces médiévales, en France, en
Angleterre, en Italie, vous ne trouvez ni beurre, ni huile. Et pourtant, si
vous réfléchissez à nos sauces d'aujourd'hui, on n'imagine plus une sauce qui
n'aurait ni beurre, ni huile. Il faut aller chez les Vietnamiens pour trouver
aujourd'hui des sauces sans beurre et sans huile.
Autrefois, on trouvait de temps en temps des sauces avec de la
graisse, en particulier de la graisse de rôti. Mais quand c'était le cas (au
maximum dans 20 % des sauces présentées dans les livres de cuisine), la
proportion de graisse et d'acide est quand même très significative. Par
exemple, dans le Ménagier de Paris il
y a une sauce pour le chapon rôti : on prend la graisse que le chapon a suée
dans le lèchefrite et on mélange avec du verjus. Mais on met quatre parts de
verjus pour une part de graisse. Alors si vous réfléchissez à votre mayonnaise,
combien vous mettez d'huile et combien de vinaigre ou de citron : les
proportions ne sont pas du tout les mêmes. Vous mettez 10 fois plus d'huile que
de vinaigre.
Je crois qu'on peut, pour montrer l'évolution du goût, prendre une
sauce qui a survécu du XIVème siècle à nos jours, du moins
nominalement : la sauce verte. Au XIVème siècle comment était la
sauce verte ? C'était du pain grillé trempé dans du vinaigre et touillé avec
des tas d'herbes hachées (n'importe quelle herbe pouvait faire l'affaire : du
blé vert, du persil...), éventuellement avec des épices. Mais il n'y a rien de
gras et d'ailleurs rien qui vienne vraiment amoindrir la force du vinaigre, pas
même le pain grillé. Et quand on regarde la sauce verte d'aujourd'hui, dans Je sais cuisiner (ce n'est pas un de mes
livres préférés, je le prends simplement pour l'exemple), on fait une
mayonnaise (et on sait comment sont les mayonnaises aujourd'hui : il n'y a
presque plus d'acidité) et on y met du jus d'épinard. Voilà la sauce verte
d'aujourd'hui. Il n'y a plus rien à voir pratiquement entre les deux. Mais vous
voyez l'évolution d'une sauce tout à fait maigre et très acide à une sauce tout
à fait grasse et avec très peu d'acidité.
On pourrait prendre un autre exemple : la moutarde. Aux XIVème
et XVème siècles, la moutarde est une sauce. Aujourd'hui, c'est un
condiment. On en met une cuillère ou deux dans une sauce avec beaucoup d'huile
ou avec beaucoup de beurre, etc...
Vous voyez la tendance : les sauces grasses apparaissent et elles
triomphent très rapidement dès le XVIIème siècle. Dès 1674, j'ai
trouvé environ 70 à 80% de sauces grasses.
Enfin deux mots sur les autres transformations. Je vous ai parlé
des transformations de l'assaisonnement. Je ne parlerai pas des transformations
à la cuisson. Il y aurait sans doute beaucoup à dire mais je n'ai pas vraiment
travaillé la question. Par contre j'ai
des choses à dire sur le choix des aliments.
Une première constatation pour ce qui concerne les viandes de
boucherie : elles n'étaient pas bien vues au Moyen Age. Les quadrupèdes étaient
censés avoir une grosse chair, une chair grossière, et en particulier le bœuf :
il est très mal vu, destiné aux gens du
peuple, qualifié de viande difficile à digérer, froide, sèche, du tempérament
de la terre et donc grossière, faite pour les estomacs robustes des travailleurs.
Son seul avantage était, lorsqu'on pouvait la digérer, d'être très
reconstituante et très nourrissante. Mais pour des gens distingués, pour des
clercs, pour des seigneurs, même pour des marchands, il fallait de la volaille
qui a une chair délicate, et qui est facile à digérer.
Et puis peu à peu au XVIIème-XVIIIème
siècles, ces idées semblent disparaître et on voit les viandes de boucherie
croître par rapport à la volaille. Mais enfin la tendance n'est pas extrêmement
nette.
D'autre part, les abats. Là aussi, je n'en suis qu'à moitié sûr,
mais beaucoup de choses me disent que les abats avaient souvent un très bon
statut, c'est-à-dire que c'était souvent plus distingué de manger des abats que
de manger de la viande de quadrupède, et à partir du milieu du XVIIème
siècle, on a l'impression que la plupart d'entre eux deviennent vulgaires.
Plus clair encore, la disparition des grands oiseaux. Elle s'opère
entre la fin du XVème siècle et le milieu du XVIIème.
Tous les grands oiseaux disparaissent l'un après l'autre des livres de cuisine,
en commençant par les cormorans et les cigognes (heureusement) en finissant par
le héron, le paon et le cygne.
Mais ce qui est le plus
significatif, à mon avis, c'est l'essor des plats de légumes. Au Moyen Age,
dans la cuisine aristocratique, vous n'avez pratiquement pas de plats de
légumes. On appelle légumes les légumineuses. Il y a une légumineuse qui est
importante : le pois. J'allais dire le petit pois, mais non le pois, le pois
frais ou sec, mais pas petit. Vous ne trouvez pas d'autres recettes de légumes
excepté, quelquefois, une recette de fèves et des recettes d'épinards, reconnus
comme assez distingués vers la fin du Moyen Age parce que d'origne arabe.
Prenons le chou. Le
chou est quelque chose de très vulgaire que mangent tous les paysans mais qui
est absent des tables aristocratiques. De même, vous n'y trouverez jamais de
plat de carottes, de navets, de raves : ce sont des plats paysans.
Quelles sont les raisons de ce classement social ?
D'une part, on essayait de manger des choses qui ne soient pas
mauvaises pour la santé et en correspondance avec une idéologie
naturalo-sociale ou socio-naturelle fondée sur les quatre éléments, sur la
hiérarchie des quatre éléments.
Au sommet, le feu et, appartenant au feu, les animaux mythiques
comme le phénix. En dessous il y a l'air. L'air est très aristocratique et tous
les oiseaux sont prisés. Il y a aussi les fruits parce que les fruits sont dans
l'air, même s'ils viennent d'un arbre qui a les pieds sur terre. Ensuite venait
l'eau, et les oiseaux les moins recommandés, qui sont les oiseaux de rivière
comme les oies, les canards, les bécasses, dont on se méfie beaucoup. Enfin
vous avez la terre et les animaux qui sont de la terre, mais aussi les plantes,
qui ont racines en terre. Tout ce qui est de la terre est populaire, grossier
et vulgaire. Pourtant dans la physique des quatre éléments, la terre est la
grosse fierté ! Il y aurait beaucoup de choses à dire sur cette conception et
on constate que tout ce classement a un rapport avec la vision scientifique de
l'époque, avec la physique aristotélicienne et toute l'idéologie qui en
découle.
Donc, à partir du XVIème siècle, les légumes se
multiplient sur les bonnes tables. On le voit mal dans les livres de cuisine du
XVIème, mais on le voit dans les livres de cuisine du XVIIème.
En tête, les légumes nouveaux : l'artichaut, le cardon, des légumes comme le concombre. Mais aussi les épinards
et des racines qu'on a à peu près oubliées aujourd'hui.
On connaît toujours les salsifis, même si on n'en mange pas
souvent. Le scorsonère, on en mange peut-être un peu moins, mais avez-vous déjà
mangé du chervis ? Le chervis était au XVIIème siècle la
meilleure des racines. Je ne vais pas vous dire que vous êtes tous des paysans.
Au contraire : il y a quantité de choses qui ont existé au XVIIème
siècle, grande époque des légumes. Pour le fruit, la grande époque c'est le
XVIIIème siècle.
Transformation très nette encore, pour tous ces légumes : ils ont
un inégal succès. Les légumineuses déclinent, bien que le nombre d'espèces
augmente. On n'avait jamais vu de lentilles, on en voit au XVIIIème
siècle. Les fèves était rares. Les haricots sont arrivés d'Amérique.
Pour les haricots, l'histoire est compliquée, parce qu'il y avait
un haricot de l'ancien monde qu'on appelait “fazole” et qui a donné dans
plusieurs langues, mais pas en français, le nom du haricot actuel : en italien fagiolo, en polonais fassola. Cétait une plante dont il reste
le dolic africain d'aujourd'hui. Mais
ce n'était pas tout à fait la même chose, puisque ce dernier est reconnaissable
au fait qu'il est blanc à lune noire tandis qu'on nous décrit des “fazoles” de
toutes sortes de couleurs.
D'une manière générale, les légumineuses et les céréales, en nombre
de plats présents dans les livres de cuisine, diminuent constamment, surtout
les céréales, qu'on mangeait beaucoup au Moyen Age. On mangeait alors des plats
de fromentés, de milhas, d'avenats, etc... Donc des céréales brutes que l'on
utiliser en Italie dans des soupes. Dans la région ici vous faites encore la milhas. Le nom de milhas vient de millet et non de maïs, comme on le croit
souvent.
Je termine sur ces transformations du goût. Les légumes deviennent
à la mode aux XVIème, XVIIème et XVIIIème
siècles. Alors que dans les histoires anecdotiques de la cuisine telles qu'on
les a beaucoup faites depuis le XVIIIème siècle, on semble toujours
dire que l'époque de la grande transformation, de la révolution de
l'alimentation, serait le XIXème siècle. En réalité elle se situe,
d'après mes travaux historiques, au XVIIème siècle. Même si au XVIIIème
il y a toujours des transformations importantes, la grande révolution reste au
XVIIème.
8. Les conséquences et
les corrélations
Des conséquences, on en a d'abord sur le plan nutritionnel. En
effet, selon que vous avez un assaisonnement acide ou un assaisonnement gras,
du point de vue nutritionnel vous n'avez pas les mêmes conséquences. Je
n'insisterai pas. Je vais prendre simplement un aspect particulier : les
relations entre les transformations du goût alimentaire et les transformations
de l'esthétique corporelle.
En effet, on s'aperçoit qu'au XIVème siècle, les
peintres, les sculpteurs, les poètes chantent des femmes qui ne sont que des
jeunes filles, qui n'ont pas de seins, pas de hanches, et qui sont extrêmement
filiformes ; alors qu'à partir du XVIème et jusqu'au XXème
siècle, la femme devient vraiment adulte, vraiment belle. Rubens n'a pas
simplement peint il a aussi écrit, et dans les conseils à ses disciples, il dit
: “il faut des femmes ni trop grosses, ni
trop maigres mais d'un juste milieu” et ce qu'il faisait était à ses yeux
un juste milieu. Évidemment, on ne peut pas mettre absolument tous les peintres
dans le même modèle et il y en a qui font des corps plus ou moins plantureux.
En France, les représentations étaient partagées au cours du XVIème
siècle, alors qu'en Italie on a clairement choisi la femme bien en chair. En
France c'est encore discutable jusqu'au XVIIème mais à partir de là
le choix est le même. Jusque vers la fin du XIXème, les femmes sont
plutôt belles et rondes.
Et bien, tout cela est concomitant avec le moment où le régime
alimentaire a changé parmi les élites sociales qui se mettent à manger des
assaisonnements gras, des assaisonnements sucrés, beaucoup de sucre, beaucoup
de graisse. Et il est très possible et assez vraisemblable que les peintres et
les poètes aient trouvé leurs modèles dans l'aristocratie de l'époque, une
aristocratie qui était en train de s'arrondir.
Cette interprétation est réaliste. Une autre se situe au niveau des
valeurs. Le rond, le doux, le sucré deviennent des valeurs dans tous les
domaines, aussi bien quand on parle d'esthétique que quand on parle
d'alimentation. Si vous lisez par exemple Ronsard, vous vous apercevrez qu'il
crée constamment des images alimentaires pour parler de ses maîtresses, et s'il
n'est pas le seul, il y excelle. On s'aperçoit que tout est lié.
En résumé on pourrait dire que l'idéal du XVIème siècle,
dans tous les domaines, serait illustré par le melon, à la fois par sa forme et
par sa douceur. Les femmes, on les veut succulentes, non seulement belles, non
seulement bien plantureuses, mais succulentes comme, au fond, l'était le melon.
Mais s'il faudrait travailler encore un peu plus cette symbolisation. Elle me semble
pourtant déjà significative.
Une troisième corrélation est celle qu'on trouve entre révolution
culinaire et classicisme. La nouvelle cuisine des XVIIème et XVIIIème
siècles a beaucoup de rapport avec les tendances classiques en littérature et
dans les arts plastiques. Est-ce que la corrélation porte sur les choses ?
C'est difficile à prouver parce qu'il s'agit de domaines différents, mais, en
tout cas, il y a une très grande parenté au niveau des mots. On cherche le
naturel, on est contre le baroque. Quand Voltaire veut nous dire que le bon
goût est le goût classique et que le mauvais goût, est le goût baroque, il
prend une comparaison alimentaire : il compare le mauvais goût, qu'il juge pas
naturel, à un plat trop épicé.
Il y a une corrélation très nette, et c'est intéressant de voir que
le classique n'est pas tellement répandu en Europe. Finalement, le classique
est très français comme cette nouvelle cuisine dont je viens de parler, alors
que les autres pays restent à la fois dans le baroque, le rococo, et aussi dans
l'épicé, le sucré.
Enfin quatrième corrélation : les transformations du goût et les
transformations scientifiques. Pour le Moyen Age, on a de grandes raisons de
penser que l'utilisation des épices n'a peut être pas principalement une fonction
gustative mais aussi une fonction diététique. Bien sûr, il y va aussi de la
distinction sociale et n'est-ce pas le point de départ, car seuls les riches
peuvent acheter des épices ? Mais pourquoi achètent-ils des épices ? Les épices
ont une fonction médicale. Lorsqu'on se représente la digestion comme une
cuisson et l'estomac comme une marmite, alors on se méfie de ce qui est
difficile à cuire comme le melon et on utilise les épices pour l'aider à cuire.
Par exemple, mettre sur le melon du sel et du poivre, comme on l'a longtemps
fait en France (mon père le faisait encore), c'est une invention de l'ancienne
diététique, parce que le melon est le fruit réputé le plus dangereux de tous.
Tous les fruits sont dangereux mais pas autant que le melon. On n'a
jamais raconté d'histoire sur des empereurs et des papes qui seraient morts
d'avoir mangé une poire, mais on passait son temps à raconter des histoires sur
les papes et sur les empereurs qui mourraient pour avoir mangé trop de melon ou
avoir bu un verre d'eau après le melon...
Je ne vais pas vous citer quantité de textes, mais il en existe
beaucoup qui nous disent que les épices
aidaient à digérer. Je vais vous en citer quand même un, parce qu'il est un peu
inhabituel : c'est la préface d'un livre de cuisine appelé le Cuisinier françoys, paru en 1651. Ce
livre ne tend qu'à conserver et à maintenir la santé en bon état et en bonne
disposition, enseignant à combattre les qualités viciées des viandes par les
assaisonnements contraires. Si vous mangiez du boeuf froid et sec, il fallait
l'assaisonner d'une manière contraire avec du poivre, par exemple, qui va le
réchauffer. Et il remarquait qu'il est bien plus doux de faire une dépense
honnête et raisonnable en ragoût et autre délicatesse de viande pour garder la
santé, plutôt que d'employer des sommes immenses en drogues, herbages,
médecines et autres remèdes importants pour la recouvrer.
Il est assez curieux que cette préface soit la seule où on dise les
choses aussi nettement et très tard, en 1651. Mais ce qui est significatif, à
mon avis, c'est que le Cuisinier françoys
est un best-seller qui a eu plusieurs
éditions pendant presque un demi-siècle. Or dès la deuxième édition, cette
préface a disparu. Donc, dès 1652 elle n'était plus valable. On a essayé de suivre
dans les textes de l'époque les références à la cuisson des aliments, à la
représentation de la digestion, etc..
Mais on s'aperçoit que ces références s'effacent très doucement dans la
deuxième moitié du XVIIème siècle jusqu'en plein XIXème.
Cette vision met très longtemps à changer. Mais dès 1704, il est
dit de la digestion, dans certains articles de dictionnaire, qu'elle est une
cuisson, dans d'autres articles que ce sont les acides qui diluent les
aliments. C'est-à-dire qu'on est passé à une vision chimique de la digestion et
il n'est plus question de chaud ou de froid mais d'acide ou de sel. La cuisine
est donc pensée d'une manière complètement différente. Et qu'en est-il des
épices ? On ne dit plus qu'ils aident à digérer, on dit qu'elles sont dangereuses
pour la santé et que les gens riches ne sont d'ailleurs pas ceux qui sont en
meilleure santé. Que ce soit pour cette raison ou pour une autre, les gens
pauvres seraient en meilleure santé parce qu'ils auraient une cuisine moins
épicée, plus naturelle.
Du point de vue scientifique, les idées sont en pleine
transformation et influencent fortement cette révolution alimentaire du XVIIème
siècle.
Un dernier point. Je dirais que pendant deux siècles il y a eu une
gastronomie sans diététique. Pendant tout le Moyen Age cuisine et gastronomie
sont inféodées aux idées diététiques. Puis, à partir du XVIIème
siècle, la chimie, science nouvelle qui se constitue peu à peu, démolit
l'ancienne diététique. Mais elle n'est pas assez forte, pas assez
perfectionnée, pour en reconstruire une nouvelle. Il faut attendre la fin du
XIXème siècle pour que la diététique, la nouvelle diététique,
apparaisse vraiment. Il faudra attendre encore, à mon avis, la deuxième moitié
du XXème siècle pour qu'on essaye à nouveau de faire des cuisines
diététiques. L'entreprise du chef Michel Guérard, sa grande Cuisine Minceur, va dans ce sens de réconciliation
de la gastronomie et de la diététique. Mais nous n'en sommes pas à une union
entre cuisine et diététique, entre gastronomie et diététique telle qu'elle
existait au Moyen Age.
Je ne vais pas vous en dire plus, je voulais simplement vous
montrer que le goût alimentaire se transforme mais qu'il ne se transforme pas
par simple mode arbitraire. Il se transforme mais en liaison étroite avec quantité
d'autres transformations de la culture.
Débat
Un auditeur - Vous avez dit que vers les XIVème-XVème
siècles les Français préféraient le goût acide, mais pourquoi donc ?
Jean-Louis Flandrin - J'ai
une hypothèse. Les Italiens mangent beaucoup plus sucrés que nous. On le
constate déjà au Moyen Age et cela se retrouve au XVIIème siècle.
Or, quand les voyageurs Français vont en Italie, qu'est ce qu'ils nous disent ?
“J'avais soif, j'ai voulu me désaltérer, pas moyen, le vin italien ne désaltère
pas, le vin italien est sucré, doux, il n'a pas de pointe, pas d'acidité, il ne
désaltère pas.”
Un autre voyageur
français, le Président des Brosses, dit : “J'étais à Venise, j'ai bu un grand
verre de champagne devant les Vénitiennes qui ont éclaté de rire en disant :
comment peut-on boire une chose pareille ?”
Et un autre voyageur
encore nous dit : “Contrairement à ce que disent les Français, le vin italien
est très bon. Bien sûr il m'a fallu un ou deux ans pour m'y faire mais après
m'y être fait, je ne pouvais plus boire de vin français, et pour moi Bourgognes
ou Champagnes étaient comme du verjus, trop acides.”
Il faut se souvenir que
pendant tout le Moyen Age, le grand vin mondial était le vin français. Mais ce
vin français était celui du Bassin de la Seine, dont fait partie la Champagne,
(qui n'a acquis son indépendance à cet égard que vers les XVIème siècle).
Ce vin du Bassin de la Seine, je n'en ai pas bu, personne ne peut plus en
boire, mais j'ai l'impression qu'il devait être un petit peu comme celui des
coteaux Champenois, un vin très vif, et qu'il formait le goût des Français à
l'opposé de celui des Italiens.
D'après ce qu'on nous
dit au XVIIème siècle, les Provençaux ont également des vins qui ont
beaucoup de pointe, et ils font une cuisine avec du sucré-salé, les deux se
marient bien.
Reste l'Angleterre.
S'ils faisaient du vin on peut sûrement penser qu'il n'était pas plus doux que
celui du Bassin de la Seine. Or ils buvaient du vin, ils en faisaient aussi ;
mais leur boisson nationale était l'ale,
l'ale qui aujourd'hui est confondue
avec la bière, mais qui à l'époque était une cervoise non houblonnée,
c'est-à-dire sans aucune amertume. Et pourquoi met-on maintenant de l'amertume
dans la bière, si ce n'est pour combattre le sucré ? Car la cervoise naturelle
a une saveur douce.
Partout où il y a des
gens qui aiment le sucre et qui en mettent dans leur cuisine, ils ont aussi une
boisson quotidienne plus ou moins douce. En France où l'on aime et où l'on
assaisonne acide, on a pour boisson quotidienne un vin acide. Telle est
l'explication que je propose.
Un auditeur - Je voudrais poser une question sur le
caractère aristocratique du goût. Vous avez dit que c'est à travers des livres
et des recettes traduisant essentiellement la consommation aristocratique, à
travers la consommation des riches du XIVème siècle au XIXème
siècle, que vous aviez travaillé. Est-ce qu'il n'y a pas d'autres informations,
bien qu'il semble qu'il n'y en ait pas beaucoup ? Pensez-vous que ce goût-là et
ce type de cuisine-là soient vraiment représentatifs ? L'évolution du goût du reste de la société
ne pouvait être que limité par l'économie et par les disponibilités de la
nourriture. Vous vous êtes arrêté justement au début du XIXème
siècle quand l'aristocratie commence précisément à beaucoup souffrir des
séquelles révolutionnaires.
Et deuxième question :
quel est le correspondant actuel du goût aristocratique et des menus ou de la
diététique aristocratiques des siècles que vous avez étudiés ?
Jean-Louis Flandrin - Je vais
commencer par répondre, un peu à côté de la question, mais je crois que
c'est fondamental.
Bien que la plupart
d'entre nous ne descendent pas d'aristocrates, les aristocrates sont nos pères
culturels. Toute notre culture vient de l'ancienne culture aristocratique. Nous
sommes tous des enfants du livre et nous passons par les collèges comme y
passaient les aristocrates des XVIIème et XVIIIème
siècle.
Et lorsque l'on cherche
les racines de notre culture, c'est de ce côté-là qu'il nous faut chercher,
bien plus que du côté paysan, qui finalement nous a laissé son sang mais peu de
culture. C'était une première remarque un peu à côté de votre question.
Autre considération sur
la cuisine populaire. J'ai cité des livres de cuisine aristocratique, mais il
faudrait un peu nuancer. Le goût aristocratique est aussi un peu le goût
bourgeois. Je crois que la principale critique qu'on pourrait faire à tout ce
que j'ai dit consisterait à se demander si ces livres de cuisine sont
parfaitement homogènes du point de vue social.
Je pense qu'ils ne le
sont pas totalement, car au Moyen Age, il y a des livres qui se caractérisent
comme bourgeois, d'autres qui se caractérisent comme aristocratiques, d'autres
un peu entre les deux. Puis au XVIIème-XVIIIème siècle,
il y a quelques livres, comme La Cuisinière
Bourgeoise, qui se disent bourgeois, et puis d'autres qui sont un peu
intermédiaires. Il est toujours assez difficile de savoir quel est le public de
ces livres et pour qui et pour quoi exactement on les a écrit.
Il y a une espèce de
paradoxe des livres de cuisine, si vous y réfléchissez. Qui sait lire au Moyen
Age ? Pas les seigneurs. Il y a les curés, les juges et les médecins grosso modo. Aucun de ces personnages ne
fait la cuisine. Qui fait la cuisine ? Il y a des cuisiniers professionnels et
des ménagères qui ne savent ni lire, ni écrire. Et pourtant les livres de
cuisine existent. La situation est compliquée, elle nous plonge en plein
paradoxe et nous laisse démunis pour répondre à un certain nombre de questions
de base.
Je vais cependant essayer de reprendre votre
interrogation.
On a des données sur
l'alimentation populaire, mais elles sont maigres et, par définition, ne sont
jamais données par les gens qu'elles concernent. C'est toujours par des gens
qui sont extérieurs au peuple qu'on a des renseignements sur le peuple, et on
ne sait pas très bien ce qu'il faut en penser.
Ma méthode commence par
tenter de bien connaître ceux qui écrivent, avant de me risquer à interpréter
ce qu'ils disent sur le peuple. Je l'ai fait pour la sexualité et je crois que
j'ai eu raison de le faire. Je ne prends pas pour argent comptant ce que les
bourgeois du XIXème siècle ou de la fin du XVIIIème
disent sur les moeurs des paysans. Je travaille sur la différence entre mœurs
bourgeoises et mœurs paysannes.
Pour l'alimentation, il
faut faire la même chose. C'est en sachant ce qui est vulgaire et ce qui est
distingué dans l'esprit des aristocrates ou des bourgeois que l'on peut
commencer à interpréter ce qu'ils nous disent sur l'alimentation des paysans du
Sud-Ouest ou du Nord ou de la Normandie.
J'ai cependant beaucoup
plus travaillé sur l'alimentation des élites, car on dispose de beaucoup plus
de matériaux sur l'alimentation des élites que sur l'alimentation populaire.
L'alimentation populaire par quoi l'a connait-on ? Il faut savoir que personne
n'a jamais travaillé sur le jardin paysan. J'ai un étudiant qui travaille sur
ce sujet, ce qui m'a permis de le remarquer. Le paysan d'où tire-t-il sa
nourriture ? Il la tire des champs. Dans les champs, il y a des céréales. Avec
ces céréales il fait de la bouillie ou du pain, et puis il ne peut pas aller
beaucoup plus loin. Il a aussi un jardin et dans ce jardin, il y a des tas de
plantes mystérieuses parce que ce qu'il cultive dans son jardin est par
définition destiné à sa consommation et il n'y a pas de prélèvement
seigneurial, ni ecclésiastique, ni d'Etat qui nous fassent connaître ce qu'il
cultive. On le sait donc très mal. Il est difficile de dire ce que mange le
paysan.
Ceci dit, on a quelques
moyens pour en parler, et en particulier comme je l'ai dit tout à l'heure on a
des livres de diététiques.
Par exemple, on nous
dit dans le Sud-Ouest que les seigneurs comme les paysans aiment l'ail, un goût
que toutes les couches de la population partagent. Ce qui veut dire a contrario que dans les régions autres
que le Sud-Ouest, l'ail est quelque chose d'extrêmement vulgaire. On trouve
dans d'autres textes que c'est l'épice
des paysans, ou on dit aussi “c'est la thériaque des paysans”, c'est-à-dire que
c'est le remède universel des paysans.
Beaucoup de gens disent que les paysans
mangeaient fade. Peut-être mangeaient-ils fade, mais ils connaissaient l'ail,
et l'ail n'est pas fade. Apparemment, ils mettaient des herbes aromatiques dans
la soupe. Par raisonnement, par des bribes d'informations prises à droite et à
gauche, on peut essayer de reconstituer l'alimentation des paysans. Elle doit
être variable selon les régions et dans tous les cas très difficile à
connaître. Je ne suis pas en mesure de faire une conférence sur l'alimentation
des paysans.
l'auditeur - Il y a le prolongement jusqu'à nos jours. Dans
le cas où on reste sur la cuisine aristocratique qu'est ce qui correspond de
nos jours à cette façon de manger ?
Jean-Louis Flandrin - Ma réponse sur notre héritage culturel
aristocratique l'indique : nous mangeons aristocratique. Quand nous allons dans
un bon restaurant, nous sommes de manière très abâtardie les successeurs des
aristocrates ou des bourgeois.
Mais, je voudrais dire
encore un mot. On peut se demander si l'alimentation paysanne a beaucoup
changé. On peut se le demander parce qu'on a le sentiment qu'il y a une espèce
de stabilité paysanne, et même populaire en général, par rapport à la
variabilité des régimes et des habitudes alimentaires des élites sociales. Si
vous prenez par exemple les heures des repas, on sait, depuis la fin du XVIème
siècle, que les heures des repas aristocratiques et bourgeoises ont été
retardées constamment, au point qu'aujourd'hui on appelle déjeuner le repas de
midi, qui était autrefois le dîner, et dîner ce qui était autrefois le souper.
Donc, il y a eu huit à neuf heures de décalage. Décalage qui n'existe ni chez
les paysans, ni chez les ouvriers. Ils ont gardé leurs heures de repas et ils
n'ont pas eu, du moins par eux-mêmes, de raison de changer les noms de leurs
repas.
Une stabilité, mais en
même temps, une variabilité, puisque dans toutes les cuisines des provinces
françaises, il y a des spécialités de pomme de terre. Or, nous savons que la
pomme de terre vient d'Amérique, et qu'elle ne s'est pas implantée, selon les
régions, avant les XVIIIème-XIXème siècles. Dans un
certain nombres de régions, il y a des tomates, il y a ceci, il y cela, plantes
qui ne pouvaient pas exister avant une certaine époque. Dans la cuisine
paysanne, il y a donc aussi une évolution et nous sommes très embarrassés pour
répondre à votre question.
un auditeur - En matière d'alimentation aristocratique, vous
n'avez pas parlé du gibier, qui me semblait pourtant faire partie de cette
alimentation. Vous n'avez pas non plus parlé du poisson. Ce sont des aliments
essentiels de la nourriture de beaucoup de gens.
Jean-Louis Flandrin - Je suis partagé entre vous répondre ou ne pas
vous répondre.
Je n'ai pas parlé de
gibier mais je n'ai pas essayé de parler de toute l'alimentation pour m'en
tenir à l'évolution du goût alimentaire. Il n'est pas certain que dans ces deux
domaines, celui du poisson et celui du gibier, il y ait eu une évolution. En
tout cas, elle ne m'a pas frappé. Mais je peux quand même en parler si vous me
posez la question.
Pour ce qui concerne le
poisson, il est plutôt aristocratique, bien qu'il soit un mets maigre, tout en
étant en même temps un mets distingué. Montaigne disait “Je fais mes choux gras
des jours maigres”, ou plus précisément “je fais mes jours gras, mes jours
maigres” c'est-à-dire qu'il était très content les jours de poisson parce qu'il
aimait bien ça. Un certain nombre de gens continuent à bien aimer le poisson et
vous avez des restaurants spécialisés dans le poisson. Il est assez curieux de
remarquer que c'était déjà vrai dans l'Antiquité, pour les gastronomes romains.
Les poissons, les produits de la mer étaient sans doute ce qu'il y avait de
meilleur. Puis l'Église est venue, nous obligeant, non pas à manger du poisson,
mais à ne pas manger de viande un certain nombre de jours. Elle nous a amenés à
manger du poisson pour des raisons qui n'ont, à mon avis, pas grand chose à
voir avec la pénitence. Les grecs orthodoxes, beaucoup plus stricts que nous en
matière de maigre, ont plusieurs périodes de carême, plus ou moins dures. D'une
manière générale leur carême est plus astreignant, mais ils ont encore un
durcissement en allant vers la fin où ils ne peuvent plus manger du caviar, les
pauvres !
Quant à nous, nous ne
mangions pas tellement de caviar, mais
manger du poisson pendant le carême, ne déplaisait pas forcément à tout
le monde et les pauvres avaient du mal à manger du poisson. On peut toujours
braconner, pratique d'hier et d'aujourd'hui, mais enfin, il ne faut pas trop en
abuser. Les sanctions étant lourdes. Toutes les rivières étaient louées à des
pêcheurs professionnels. Aujourd'hui cette organisation a disparu, autant que
je sache, mais autrefois sur la Garonne, vous aviez une association de pêcheurs
professionnels qui jetaient leurs filets et tout ce poisson faisait les repas.
On a des comptes de repas gras et de repas maigres : les prix des maigres
étaient toujours plus chers que les gras.
On a également des
documents littéraires. Par exemple, je me souviens de l'histoire de la fille
d'un comte ou d'un grand seigneur dont le père avait un amour incestueux à son
égard. Elle est obligée de quitter la maison et est prise de rêveries, de
nostalgies. Et de quoi a-t-elle la nostalgie ? En particulier des bons poissons
conservés dans le château de son père. Je crois que c'est assez significatif de
l'appréciation des poissons.
Encore un mot tout de même. C