Vers un nouveau pacte laïque

Jean Baubérot

professeur à l'École Pratique des Hautes Études, Paris-Sorbonne

(chaire "Histoire et Sociologie de la Laïcité")

 

 

Il y a un peu plus d'un an, une grande manifestation s'est tenue à Paris et en d'autres endroits à propos de la laïcité : c'était le 16 janvier 1994 et l'historien de la laïcité pouvait participer à la manifestation et joindre au militantisme un brin d'humour dans la mesure où il s'agissait de protester contre la modification de l'article 10 de la loi Falloux.

Or, pour qui connaît le discours laïque, la loi Falloux, comme la loi Debré, était en son temps considérée comme le type même de la loi cléricale, hostile à la laïcité. Et voir des milliers de gens manifester au nom de la laïcité contre une modification de la loi Falloux ne manquait pas de sel. Certes, les historiens avaient dejà dit et écrit que cette loi était plus ambivalente que ne le proclamaient les laïques militants, mais ils étaient accusés alors de tiédeur idéologique et cette mise en avant de l'ambivalence était refusée.

Autrement dit, la laïcité, de manière plus générale, est effectivement un sujet qui, jusqu'à présent, a été objet de mémoire plus qu'objet d'histoire, objet d'une légende dorée dans les milieux laïques et objet d'une légende noire dans les milieux catholiques. Les deux France ne sont plus en conflit frontal, mais chacune se raconte son passé et le raconte de manière à se donner le beau rôle. Passé de lutte d'un côté, passé de persécutions de l'autre. Finalement, c'est la même histoire que racontent les deux sœurs ennemies et ça les arrange l'une et l'autre de raconter la même histoire.

Tout le problème est de savoir si ce discours correspond à la réalité historique et s'il ne faut pas passer de la mémoire à l'histoire.

Au moment de la manifestation contre la modification de l'article 69 de la loi Falloux, la mémoire s'est vue rattrapée par l'histoire. Et Pierre Nora, qui en historien essaie de situer théoriquement ce que c'est que la mémoire et a publié et dirigé une vaste entreprise sur les Lieux de Mémoire, explique dans sa préface que la mémoire sacralise et que l'histoire scientifique laïcise. On peut donc dire que l'histoire, en rattrapant la mémoire, laïcise la laïcité en ce qu'elle pourrait avoir d'idéologique et de sacralisateur, donc de paradoxal.

On peut dire d'une manière générale qu'il faut arriver à retrouver cette histoire et à la construire en objet scientifique. Paradoxalement, la France qui se veut le pays fondateur de la laïcité (le terme est d'ailleurs francophone et inconnu en anglais ou en allemand) n'avait pas tellement le souci d'en faire un objet scientifique, comme s'il y avait eu là des réticences ou des peurs. Et ce qui est amusant pour l'historien et le sociologue, c'est que ces peurs et ces réticences étaient semblables à celles qui étaient apparues il y a un siècle, quand on avait créé les sciences de la religion et que le catholicisme s'était transformé en objet d'investigation scientifique. Il y a des répétitions et des connivences qui sont éclairantes.

Cependant, on peut dire que si la mémoire sélectionne, oublie, prend ce qui l'arrange, elle n'est pas totalement fausse. Elle est simplement partielle et partiale. Il est sûr qu'en se rappelant un conflit, aussi bien la mémoire laïque que la mémoire catholique se rappellent des réalités vécues. Le problème c'est qu'elles se les rappellent de façon sélective et on peut dire que si la laïcité est issue du conflit des deux France, elle a été l'aboutissement de ce conflit et, progressivement, sa pacification.

Avant de parler d'un nouveau pacte laïque, avant de revenir à l'actualité, il faut recibler les choses telles qu'elles se sont passées au moment fondateur de la laïcité, à la fin du XIXème siècle, au moment de la création du pacte laïque sur lequel nous vivons encore aujourd'hui.

I - Création du pacte laïque

Le conflit datait de la Révolution et même peut-être d'avant, mais nous n'allons pas faire de l'histoire régressive sinon nous risquerions de remonter aux origines. Prenons le conflit tel qu'il existe dans les années 1870, moment qui va voir la victoire des républicains et des lois laïques dans les années 1880, donc moment où finalement l'affaire se noue et où un camp va l'emporter sur l'autre d'une manière stable et où il va pouvoir réaliser son programme.

A ce moment-là, effectivement, il y a une lutte entre le cléricalisme et l'anti-cléricalisme. Et ce qui est curieux, aujourd'hui, c'est qu'autant le terme laïcité a retrouvé cette dernière décennie une tonalité très positive, autant le terme anti-clérical est peu utilisé et plutôt avec une tonalité négative. Pourtant, c'est le combat anti-clérical qui a permis la victoire laïque et il n'y en aurait pas eu sans ce combat et sans ces combattants.

1- De l'anticléricalisme à l'école laïque

L'anti-clérical du XIXème siècle aurait été très surpris si on lui avait dit que ce terme était peu ou prou synonyme d'intolérance. L'anti-clérical, quand il a une certaine culture, se veut quelqu'un de très tolérant, et même il est assez goguenard vis-à-vis des Lumières du XVIIIème siècle, de ces Lumières qui ont une vue philosophique intemporelle de la religion et qui n'ont donc pas compris ce que c'était que la religion parce qu'elles manquaient de démarche scientifique, historique. Il y a donc là en fait une critique des Lumières et de leur courte vue.

On peut saisir le discours anti-clérical du XIXème siècle en un point où il passe des spécialistes au grand public : le grand dictionnaire de Pierre Larousse qui est publié justement à la fin des années 1860 et au début des années 1870. Là, vous avez une sorte de synthèse de ce que peut être la culture anti-cléricale de l'époque. Le Larousse va d'ailleurs être largement répandu dans tous ces milieux et en devenir l'instrument de référence. Et on va trouver beaucoup de discours de préfets ou de maires et de députés qui seront des paraphrases d'articles du Dictionnaire Universel Larousse.

Dans ce dictionnaire, vous avez une vision de l'histoire qui n'est pas originale, qui prend des choses à Auguste Comte, à Darwin, à Quinet, à Victor Hugo, à tout un tas de penseurs du XIXème siècle. On peut voir dans cette entreprise monumentale de 400 millions de signes la synthèse pour le grand public cultivé de l'histoire telle qu'elle est issue de la pensée de cette époque.

C'est une pensée évolutionniste, c'est-à-dire qu'au départ pour elle l'homme est un singe perfectionné guère différent des singes ordinaires. Le passé des origines est un âge farouche où l'homme est violence et animalité, et on polémique contre le mythe du bon sauvage qu'on dit être typique de la mauvaise compréhension du XVIIIème siècle. Cet homme primitif, on ne l'accable pas moralement, mais il est encore proche de l'animalité. Il ne disposait pas de beaucoup de moyens, il était très faible, perpétuellement en quête de survie et donc il avait peur. Il vivait dans des conditions difficiles et à ce moment-là, la religion n'était pas une imposture des prêtres comme on l'a dit au XVIIIème siècle. C'était une manière pour lui de comprendre le monde. Il n'avait pas la science à sa disposition. La religion était pour lui une manière de maîtriser l'inconnaissable, ce qui le dépassait et semble plus fort que lui, plus mystérieux que ce qu'il pouvait comprendre. On trouve tout à fait logique que les temps primitifs aient été des temps où la religion était englobante.

A ce moment-là la religion pouvait être facteur de progrès dans la mesure où l'homme arrivait à une certaine auto-compréhension de lui-même et donc à faire face à son environnement. Mais très vite aussi à une certaine aliénation dans la mesure où cela figeait ses forces dites supérieures et lui donnait une explication qui, très vite, pour le Grand Dictionnaire, restait fixe. Ceci dit, il y a des distinguo entre les religions et on donne quitus au christianisme d'avoir eu une morale plus élevée que d'autres religions.

Quoiqu'il en soit, je ne vais pas retracer tout ce cheminement historique. Pour le Grand Dictionnaire, on arrive à un aboutissement, à un temps post-révolutionnaire, où finalement la religion a été dépassée d'abord par le politique. pendant tout un moment c'est le politique qui a été facteur d'émancipation et de progrès — là encore facteur ambivalent puisque le politique a libéré de la religion mais a imposé sa propre domination, voire parfois sa tyrannie et sa propre violence.

Et on arrive à une troisième époque (on reconnaît la loi des trois états de Comte, mais c'est du Comte un peu dilué, un peu revu par d'autres penseurs) : l'âge scientifique où il peut y avoir un dépérissement du politique pour arriver à une vue des choses beaucoup plus objective, à un aboutissement de la civilisation qui permet de rebondir. Ce qu'on apprend grâce à la science, selon Larousse et ses collaborateurs, c'est que si l'homme n'est pas tombé des cieux, ou s'il n'est pas le bon sauvage originel, s'il n'est qu'un singe perfectionné, il est cependant indéfiniment perfectible et peut, par l'éducation, se perfectionner lui-même. Il y a un vaste chemin d'espérance qui est tracé.

Et cette espérance, ce rapport au temps, cette grande fresque historique, on retrouve tout cela dans les cahiers d'écoliers et dans les cours de morale laïque du XXème siècle. Ce qui est intéressant dans cette vision des choses, c'est l'idéologie du progrès indéfini due au fait que les sciences et les techniques qui l'amènent sont moralement bonnes et efficaces, alors que la religion ne l'est pas.

Cette idéologie du progrès, qui est dynamique, qui projette vers l'avenir, contient le projet de bâtir une civilisation de plus en plus forte, de plus en plus belle, avec par exemple toutes les utopies d'arbitrage international, avec la volonté de mettre fin aux guerres, d'améliorer le sort des classes laborieuses, etc.

Elle ne déprécie pas du tout le passé. Le passé, c'est pour elle la somme des efforts réalisés par les êtres humains pour arriver à l'état de civilisation où nous sommes actuellement. Autrement dit, ce qui est valorisé dans le passé, c'est tout le travail de l'homme sur lui-même, travail dont on bénéficie puisque l'état de civilisation dans lequel naît quelqu'un dans la deuxième moitié du XIXème siècle, et pour les écoliers du XXème, c'est un état de bien-être et même pour les classes populaires, puisque l'école laïque s'adresse aux enfants des classes populaires, les enfants de la bourgeoisie allant dans les classes primaires des lycées. C'est un mythe de penser que l'école primaire socialise tous les Français. L'école laïque est une école pour le peuple.

Le bien-être du peuple est sans commune mesure avec celui de son lointain ancêtre de l'Antiquité. Il y a un hommage qui doit être rendu au passé. Dans cette valorisation du passé il y a le fait que le passé continue d'être présent. Ces efforts, ce travail du passé continuent d'être présents. Les ancêtres sont toujours là puisque ce qu'ils ont fait nous permet de vivre. On est débiteur du passé, et ceux qui sont le plus débiteurs sont ceux qui naissent dans les classes les plus favorisées. Il y a donc l'idée d'une solidarité, d'un partage nécessaire pour s'acquitter de cette dette qu'on a contractée en naissant dans un certain état de civilisation lentement et péniblement construit par les siècles. C'est la doctrine de la solidarité de gens comme Léon Bourgeois, Charles Gide, H. Marion, etc.

C'est cette idée qui va donner lieu à des réformes comme l'impôt sur les revenus et les assurances sociales. En fin de compte, la dernière grande entreprise de cette vision sera la Sécurité Sociale à la Libération. Tout cela est très important.

Mais en revenant au XIXème siècle, on s'aperçoit que les religions n'ont plus dans cette perspective de sens positif puisqu'on a dépassé le stade où elles pouvaient contribuer à l'explication du monde et à sa maîtrise. Leur survivance n'a qu'un sens négatif. Elles restent figées dans des temps qui ne sont plus, et leur influence morale est pernicieuse. Loin d'avoir la même dynamique, elles tournent les gens vers le passé au lieu que ce soit le passé qui serve à aller plus loin et à construire l'avenir. En plus, les religions construisent des dogmes, ce qui semble tout à fait contraire à la liberté de conscience. Ces dogmes créent une mentalité de soumission, alors que pour construire la démocratie il faut un citoyen actif qui participe et se sente co-responsable de la société.

Et puis les religions se prétendent infaillibles. La proclamation de l'infaillibilité pontificale par le Concile de Vatican I en 1870-71 a été compris par les contemporains comme une agression à l'égard de la modernité et de la démarche de la science qui, elle, progresse, révise ses jugements, sait qu'elle est en mouvement. Cette infaillibilité paraît néfaste car elle enferme l'individu dans un espace clos.

La logique voudrait que le camp républicain victorieux réduise la religion politiquement et culturellement, puisque son fondement est aussi néfaste. Or, la création de la laïcité va être une victoire de compromis. Analogiquement on pourrait dire : on a fait la révolution et on a accouché de la social-démocratie. Il y a un combat anti-clérical dans les années 70 et il est très dur parce que ce qui est en jeu c'est le régime politique, et les tentatives de restauration qui sont faites le sont avec beaucoup de force.

Il aurait pu y avoir une victoire où l'on eut cherché à éliminer l'adversaire, à l'empêcher de nuire. Ce n'est pas ce qui va se produire. Ce qui va se réaliser c'est un compromis. Certes, il y a des ruptures. On supprime le cours d'instruction morale et religieuse pour le remplacer par un cours d'instruction morale et civique dont le contenu va correspondre en gros à la doctrine de la solidarité et dans lequel on insiste sur toutes les vertus qui peuvent contribuer au perfectionnement physique, intellectuel et moral des individus. Rupture aussi parce qu'on décrète la laïcisation du personnel enseignant — ce qui va mettre longtemps à se réaliser et qui va provoquer un certain nombre de conflits qui vont mettre du temps à se résorber.

Compromis aussi parce que cette fameuse école laïque qu'on instaure est une école temporellement trouée. Elle fait cours lundi, mardi, mercredi, puis il y a un trou le jeudi, elle recommence vendredi et samedi et s'arrête le dimanche. Un certain nombre de laïques se sont indignés de ce trou. C'était pour permettre aux parents d'envoyer les enfants au catéchisme et on savait qu'à cette époque-là la grande majorité des parents le faisaient. Cela paraissait tout à fait illogique car on laissait au milieu de la semaine le curé détruire ce que l'instituteur avait eu tant de mal à enseigner en début et en fin de semaine.

Beaucoup de gens disaient fort logiquement que l'école laïque avait quelque chose d'analogue à la tâche de Pénélope : l'instituteur avait beau construire, le jour qui trouait la semaine le curé pouvait défaire tout ce qu'il avait fait. Or il est plus facile de défaire que de construire.

Il y a d'autres compromis. Les circulaires ministérielles ont été très nettes : on devait enlever des classes les emblèmes religieux, les crucifix, au fur et à mesure que l'opinion le comprendrait.Cela fut fait, mais très progressivement dans les années 80. Il faut le réaffirmer en 1903. En 20 ans les choses sont loin d'être achevées. Les emblèmes religieux ont été enlevés à certains endroits mais pas à d'autres.

Les instructions ministérielles précisaient bien : quand l'opinion publique serait prête à l'accepter, quand elle se rendrait compte elle-même qu'il y a avait une contradiction entre la présence d'un crucifix et le fait d'être l'école laïque. Les instituteurs qui reçoivent ces directives sont les "hussards noirs" de la République, ils sont en première ligne, ils font un travail difficile et très contesté. Les institutrices sont dans une situation encore plus difficile parce qu'au moindre prétexte on soupçonne leur moralité. Elles seront l'objet de suspicions constantes. Et à tous, on va demander de supporter un échelonnement progressif de ce retrait des emblèmes religieux, ce qui va complètement à l'encontre de leur convictions.

Donc des compromis très importants qui font que pendant un moment les laïques les plus convaincus se sont demandés s'ils n'allaient pas créer des écoles privées laïques. La liberté de l'enseignement subsistait en effet (on se l'est rappelé tout à coup en 1994 !) et l'article 69 de la loi Falloux, qui n'était pas abolie, permettait des subventions aux écoles privées dans la limite de 10 %.

2- La séparation des Églises et de l'État

Si l'on passe à la seconde étape de la construction de la laïcité française, on s'aperçoit qu'à peu près la même dynamique a été mise en place, mais avec un renversement encore plus fort. La seconde étape commence par un conflit très violent. Le petit père Combes est au pouvoir et il adécidé d'éliminer l'influence des congrégations dans l'enseignement et de leur interdire d'enseigner. C'est l'épisode le plus violent du combat des deux France. On expulse les congrégations, l'armée y va, les gens sont expulsés sans combat, mais ça frappe l'imagination. On a retrouvé des lettres de soldats au ton très guerrier : ils allaient comme ils auraient été au front !

A ce moment on parle de séparation des Églises et de l'État. C'était au programme des républicains dès le départ et le fait de ne l'avoir pas réalisé en trente cinq ans de République est encore un compromis, ce fameux compromis de "laisser du temps au temps" qui a été la politique des républicains.

Mais maintenant, en 1905, l'école laïque a en gros 25 ans, elle a socialisé toute une génération de Français, elle a acclimaté les valeurs laïques auprès de cette nouvelle génération et le moment est venu de réaliser la séparation des Églises et de l'État. Ce qui aurait été très difficile à faire 25 ans plus tôt, parce que l'opinion publique ne l'aurait pas compris, pouvait maintenant être envisagé.

Mais tout le problème, là encore, c'est : quelle séparation ? Le petit père Combe a une idée très précise là-dessus. Il concocte une loi de séparation des Églises et de l'État qui se situe dans cette ligne anti-cléricale dont je viens de parler. Ce n'est pas forcément une ligne anti-religieuse. Combes était spiritualiste. Il a demandé de mettre sur sa tombe une phrase tout à fait religieuse sur les retrouvailles dans l'au-delà. Mais il est contre les organisations religieuses et contre les dogmes. Il pense que tout ça c'est dangereux politiquement et culturellement, et il veut essayer, par la loi de séparation, de réduire la puissance des Églises et principalement de l'Église catholique qui est majoritaire en France. Sans aller jusqu'à la persécution, il fallait donc une loi de séparation très stricte.

Le projet de loi est dur : le budget des cultes va être supprimé, avec des aménagements temporaires pour que les gens ne perdent pas complètement leur traitement du jour au lendemain. Les Églises vont donc devoir assurer elles-mêmes le traitement du clergé. Cela signifie trouver des bénévoles qui acceptent de gérer cet argent, d'être trésoriers d'associations qui vont se constituer pour l'exercice du culte.

On avait déjà un modèle qqui avait été constitué peu de temps avant : la loi de 1901 qui règle la gestion des associations et le contrôle de leur comptabilité. S'il y a des irrégularités, elles sont passibles d'amendes. Ces irrégularités sont passibles de prison dans le projet d'Émile Combes. Évidemment, si on risque la prison au cas où on commet une erreur, ça ne va pas encourager les bonnes volontés à être bénévoles. Il y a beaucoup d'autres dispositions de ce type.

Une grande question de la loi de séparation est que la puissance publique devient propriétaire de trente mille édifices religieux, églises, temples, synagogues. Que va-t-elle en faire ? Personne ne se place dans une optique persécutrice. Personne ne songe à les soustraire au culte. Mais à quelles conditions les laisser à disposition des églises ? Va-t-on les leur louer ?

Le projet de Combes était de les louer pour une période de 10 ans au bout de laquelle la puissance publique aurait à décider de relouer ou non, avec pour alternative d'affecter l'édifice à une société d'éducation morale ou à un service public. Tous les 10 ans maximum, il y aurait eu un ré-examen de l'affectation des édifices. Autrement dit, il y avait au-dessus des Églises une véritable épée de Damoclès : si vous n'êtes pas sages, si vous n'êtes pas "politiquement corrects", on vous enlève vos édifices de culte.

Pour ceux qui n'auraient pas compris qu'il fallait effectivement être sage, d'autres dispositions sont prises. Si un ministre du culte en chaire attente à l'honneur d'un citoyen ou tient des propos diffamatoires, il suffira que la personne qui s'estime diffamée ou atteinte dans son honneur entame des poursuites judiciaires pour que le culte soit suspendu jusqu'à ce que le jugement soit rendu. Comme le jugement peut mettre un certain temps à être rendu, même s'il aboutit à l'acquittement du ministre du culte incriminé, pendant tout ce temps-là il n'y aura plus d'offices religieux, ce qui constitue une autre épée de Damoclès encore. D'autant plus que la définition vague de ce qui était pénalisable permettait de très larges interprétations.

Une autre disposition était que les Églises pouvaient s'unir et avoir une caisse commune qu'au niveau du département. Le résultat c'est que l'on aurait eu par exemple une Église catholique de la Corrèze ou de l'Ille et Vilaine, et si celle d'Ille et Vilaine avait été excédentaire au niveau du budget elle n'aurait pas pu aider celle de Corrèze qui aurait été déficitaire. Et on sait qu'il y a plus d'indifférence religieuse et de militantisme anti-clérical en Limousin qu'en Bretagne.

Donc, un projet combatif dans une logique anti-cléricale forte. Mais ce projet n'a pas marché. Ce n'est pas sur celui-là que nous vivons. Il a été désavoué en commission parlementaire par 13 voix contre 12. C'est dire que ça n'a pas été facile. Il a fallu désavouer le Président du Conseil, et pour la majorité républicaine, désavouer son chef.

Les deux mémoires de la France se sont dépêchées de l'oublier, parce que rien que ce fait empêche d'avoir un récit historique interprétable uniquement en termes de conflit, par une vision de combat d'un côté et de persécution de l'autre.

Non seulement ces dispositions ont été rejetées, mais on a rapproché autant que faire se pouvait la loi de 1905 de la loi de 1901, et on a dit qu'on allait louer les édifices pour un franc symbolique et puis les mettre gratuitement à disposition des cultes, ce qui était une aide indirecte à l'exercice du culte.

Je rappelle que l'Église anglicane, établie en Angleterre, propriétaire de ses églises, doit en gérer les réparations et se trouve dans des difficultés financières très grandes, bien plus grandes que les Églises de France, ce qui montre bien que le statut d'Église établie n'a pas que des bons côtés.

Non seulement ces dispositions étaient établies, non seulement l'article 1 de la loi de séparation stipule que la République garantit le libre exercice des cultes (ce que Combes s'était bien gardé de faire figurer dans son projet), mais en plus l'article 4 dit qu'elle va donner les édifices à ceux qui se proposeront d'assurer l'exercice d'un culte conformément aux règles générales de ce culte. Là il y a un clash et un conflit interne au camp laïque. C'est très important car ça veut dire que le curé qui reçoit l'édifice doit être en conformité avec son évêque, ça veut dire que l'État qui se sépare de l'Église continue à attester le régime hiérarchique catholique. Cela ne favorise pas, n'incite pas la multiplication d'associations cultuelles catholiques en désaccord avec la hiérarchie.

Grogne dans le camp laïque et protestations : si on se sépare des Églises, on ne les reconnaît plus ; ce qu'on doit assurer c'est la liberté de conscience et le culte des individus. Si par exemple il y a un certain nombre de catholiques dans une ville qui forment une association, ils faut qu'ils puissent voir quel curé ils ont envie d'avoir, et puis on remet l'église à la majorité qui se dégage. Et si cette majorité est favorable à l'évêque, si l'évêque a pu se rendre populaire, tant mieux. Dans une situation de séparation, c'est aux évêques à convaincre une majorité de catholiques qui sont légitimes et ce n'est pas à l'État à légitimer les évêques.

Cette position, qui était celle du parti radical, a été contrée par les socialistes, et notamment Jaurès qui a négocié avec la droite catholique, de Mun, Ribot, Denis Cochin, ce fameux article 4 qui reconnaît implicitement le principe hiérarchique de l'Église catholique. Selon les radicaux c'était une menace pour la République puisqu'en contradiction avec les principes démocratiques.

Évidemment, Jaurès, par la Dépêche du Midi, se fait accuser d'être un socialiste "papalin". On ironise sur son compte en disant qu'il souhaite devenir cardinal. Il y a toute une polémique mais Jaurès tient bon et l'article 4 est adopté par les voix conjointes d'une partie des socialistes et de la droite, les radicaux votant contre.

Chacun se retrouve, par contre, dans son camp quand on vote la loi dans son ensemble. Combes et les radicaux la votent en espérant l'améliorer un jour.

Au moins que cette tactique soit payante et qu'elle amène la pacification ! Mais pas du tout. Le pape Pie X refuse la loi de séparation et interdit aux catholiques de former des associations cultuelles. Un an après le vote de la loi, ce qui était le délai pour former les associations, celles-ci ne sont pas formées et on ne peut donc pas leur remettre les édifices. Les protestants et les juifs ont, eux, formés leurs associations, mais les catholiques ne se sont pas soumis aux lois de la République et n'ont pas l'intention de s'y soumettre.

Ceux qui étaient réticents au compromis ont beau jeu de dire : ça ne sert à rien, on leur donne ça et ils veulent trois fois plus, de compromis en compromis on va vers la trahison, vous n'y arriverez jamais, etc.

Or, ce qui est formidable, c'est que la République laïque fait preuve d'une maîtrise peu commune. A l'instigation d'Aristide Briand une loi de complément est faite. Briand déclare dans les débats parlementaires : "Le but de cette loi est que, quoique fasse l'Église catholique, elle n'arrive pas à se mettre dans l'illégalité, quelque soit sa ténacité". Et la loi de 1907, complément indispensable de la loi de séparation pour éviter un conflit terrible, permet aux curés qui sont en communion avec leurs évêques et fidèles à la hiérarchie d'occuper les églises sans titre juridique. Les pauvres curés qui s'étaient affranchis de leurs évêques et avaient cru à la République sont les dindons de la farce !

L'idée de Jaurès et de Briand est que la loi amènera la pacification à long terme. Vingt ans après, finalement, l'Église catholique accepte la loi. On trouve un compromis avec les associations diocésaines, et en 1946 la Constitution décrète que la République est laïque.

Paradoxe, cette introduction de la laïcité dans la Constitution s'effectue à un de ces rares moments en France où il y a un parti démocrate-chrétien très puissant, le MRP, Mouvement Républicain Populaire, qui avec 28 % des voix est le premier parti de France. Le président du conseil est Georges Bidault qui appartient au MRP. Le gouvernement est un gouvernement tripartite démocrates-chrétiens-socialistes-communistes. Autrement dit on est à la fin du conflit frontal des deux France. Cela ne veut pas dire qu'il n'y a plus de problèmes, mais tout le monde est d'accord pour mettre la laïcité dans la Constitution. On passe du conflit frontal au débat et aux tensions normales dans toute société démocratique.

 

II - La situation actuelle

J'en arrive aux problèmes actuels. Il était important de retracer cette histoire qu'on avait quelque peu oubliée parce que le compromis et la pacification permettent moins d'effets de manche et d'envolées que la légende dorée ou la légende noire.

Quels sont les problèmes actuels de la laïcité ? On vit donc sur ce pacte qui a été établi à la fin du XIXème siècle et au début du XXème. Pourquoi se reposer la question de la laïcité ?

Il y a plusieurs dysfonctionnements et ce qui me frappe c'est la manière dont on essaie de les masquer et de "dégager en touche". J'examinerai quelques problèmes.

1- Le problème de l'Alsace-Lorraine

Un premier est le problème sur lequel on est le plus silencieux et qui est le plus contradictoire avec la laïcité telle qu'elle est inscrite dans la Constitution : c'est le problème des trois départements d'Alsace-Lorraine. Les gens sont toujours très étonnés qu'on en parle. C'est pourtant très intéressant parce que les constitutionnalistes nous disent que les articles 1 et 2 de la loi de séparation où il est écrit que la République assure le libre exercice des cultes et la liberté de conscience mais ne reconnaît et ne salarie aucun culte font partie du "bloc de constitutionnalité".

Or, en Alsace-Lorraine, les prêtres, les pasteurs et les rabbins sont salariés par l'État et dans vos impôts il y a un peu d'argent qui sert à ça. Qu'est-ce donc que cette Constitution qui n'est pas appliquée dans trois départements, alors qu'elle dit par ailleurs que la France est une République indivisible et qu'on oppose le centralisme français au fédéralisme anglo-saxon ou allemand qui est taxé de libanisation ? Cela montre que tout ce qui est excessif est insignifiant. Il y a donc trois départements français où la loi de séparation ne s'applique pas et qui sont, dans une interprétation stricte, en dehors de l'article 2 de la Constitution.

La laïcité est même inscrite dans le préambule de la Constitution où il est dit que l'État a le devoir d'assurer un enseignement public laïque à tous les degrés. Or, en Alsace, les écoles primaires sont encore régies par la loi Falloux, et non simplement par un article 69 qui n'aurait pas été aboli à la fin du XIXème siècle, mais par une loi Falloux simplement réaménagée pour respecter la liberté de conscience des incroyants. Car ce sont en Alsace les incroyants qui doivent demander une dispense. Les écoles primaires sont confessionnelles et pluri-confessionnelles, les lycées ont des cours confessionnels. L'État n'assure donc pas son devoir d'enseignement laïque. Si l'on veut bénéficier d'un enseignement laïque, il faut créer des écoles privées.

Herriot avait pensé changer la situation. Guy Mollet avait songé troquer la loi Debré contre l'abolition du concordat en Alsace-Lorraine. Ça n'a pas marché. Bref la situation perdure depuis longtemps, dans le calme le plus total. Il faut bien constater que les Alsaciens-Lorrains sont satisfaits, qu'ils ne demandent pas majoritairement quel cela change. Il n'y a pas de manifestations ni de conflits entre les intéressés.

Un point concret montre pourtant toute la contradiction de cette situation. L'évêque de Strasbourg est encore nommé par le président de la République, par disposition explicite du vieux concordat. Le président de la République Française est le dernier chef d'État d'un pays laïque qui nomme un évêque catholique. Dans tous les autres pays, en Espagne, en Italie, le concordat a été réaménagé et ce n'est plus le pouvoir politique qui nomme les évêques.

L'Église catholique veut transformer l'évêché de Strasbourg  en archevêché. Selon le concordat toujours en vigueur il faut une loi et donc une délibération du Parlement. A ce moment-là, branle-bas général. Aucun des partis représentés à la Chambre ne veut  qu'on discute de cela. Tous sont d'accord pour qu'on n'en parle pas, qu'on ne dise pas qu'il y a ces trois départements qui sont en dehors de la logique constitutionnelle. Finalement le premier ministre prend un décret selon lequel l'évêché de Strasbourg devient archevêché. C'est complètement illégal, mais on le fait parce que personne ne veut aborder le problème. Mais pourquoi cette peur alors que tout est calme et qu'aucun conflit ne se pose sur place ?

En fait, pour l'opinion publique française à l'heure actuelle, en matière de religion, le problème c'est l'Islam, c'est l'intégrisme, ce sont les sectes. Le reste n'est que survivance historique sans importance.

Cependant nous sommes en phase de construction européenne. Or la construction européenne c'est un ensemble de pays dont certains ignorent la laïcité et s'en passent très bien, et dont d'autres connaissent fort bien la laïcité, comme par exemple l'Italie où existe un groupement qui milite pour la laïcisation de l'Italie en affirmant qu'elle n'est pas encore un état laïque. Autrement dit, nous sommes dans une union européenne qui très majoritairement fonctionne selon d'autres règles que celles de la laïcité à la française.

Au reste, tout vestige historique qu'elle soit, l'Alsace-Lorraine pourrait aussi bien devenir une tête de pont du passage de la situation française à la situation commune européenne. Et les cours de religion confessionnels qui se donnent en Alsace-Lorraine peuvent être la tête de pont d'une instauration de cours de religion dans l'enseignement public du reste du pays. Je signale en passant que la France a signé l'accord pour des écoles européennes et que dans cet accord il est question de cours de religion.

2- La laïcité et la construction de l'Europe

Et l'on en arrive ainsi au deuxième problème posé par la situation actuelle de la laïcité en France. Dans la construction européenne, qu'en est-il de la spécificité française ?

Sur ce point certains sont contre l'Europe précisément à cause de ces spécificités. Il y a des discours étonnants selon lesquels l'universalisme serait une particularité française ! Suivant une théorie d'une grande cohérence interne, on soutient que la démocratie a été inventée dans les pays protestants. Le protestantisme s'est divisé par scissiparité en plusieurs Églises. Il s'est donc localisé, il s'est adapté, et finalement il y a eu une évolution parallèle du pouvoir politique et du pouvoir religieux. Il n'y a pas eu de clash, il n'y a pas eu de conflits frontaux à partir du XVIIème siècle et c'est pour cela que la démocratie est fédérale, locale, pluriculturelle, plurielle.

A l'inverse, la France a connu le clash et le conflit frontal sous la Révolution, et il a fallu qu'elle s'arrache à l'emprise de l'Église catholique au cours du XIXème siècle. Dans cette optique, elle l'a fait grâce à la raison. Et cette particularité très spécifique de l'histoire de France a produit de l'universel.

Cette analyse comporte des points tout à fait justes au niveau des jugements de valeur, mais elle comporte aussi une certaine naïveté, parce que l'arrachement par la raison, ça a été le culte de déesse Raison. L'homme qui prônait le plus l'émancipation de la religion par la raison, c'était Condorcet qui s'est retrouvé lui-même victime de la Révolution, ce qui montre bien l'ambivalence du processus de la Révolution Française.

On peut se rattacher à la raison de manière folle, et quand on l'absolutise, quand on en fait la Raison avec un grand R, effectivement on s'y rattache de manière non rationnelle. D'autre part, cette vision, qui a été celle d'une France pays des Droits de l'Homme, avant-garde de la civilisation, formatrice de l'idéologie républicaine à la fin du XIXème siècle, permettait parfaitement un conservatisme tranquille. Par exemple elle admettait que les hommes étaient plus raisonnables que les femmes. Il y a beaucoup de discours laïques dans lesquels les femmes sont comparées aux enfants et où il est dit qu'elles excelleraient dans le concret et dans le sentiments mais qu'elles seraient incapables d'arriver à l'abstraction.

Le même raisonnement a été utlisé pour les peuples colonisés ou les classes populaires. Tout ce qui n'est pas l'adulte bourgeois républicain mâle est considéré comme enfantin. Ce n'est pas une idéologie de la discrimination, parce qu'elle contient un aspect dynamique : ces enfants, on va les rendre semblables aux adultes républicains, on va les civiliser, les perfectionner.

Mais quand même, avec cette vision, les promesse de la laïcité ne sont pas tenues. On disait que le jour venu la France aurait émancipé ses colonies. Il a fallu des guerres coloniales pour que l'Indochine et l'Algérie s'émancipent et ces pays n'en sont pas encore sortis. On disait que le jour venu on saurait reconnaître le droit de vote aux femmes et les pays protestants du Nord de l'Europe et même la Turquie y sont parvenu avant la France. Ce conservatisme tranquille a pour effet qu'il est difficile de prétendre aujourd'hui que l'universel soit seulement français.

Mais si l'universel n'est pas seulement français, si des bouts d'universel se trouvent dans différents pays, si, sans trop de mauvaise conscience par rapport au passé de la République, on peut contribuer à construire l'Europe, il n'en reste pas moins qu'il y a certaines spécificités françaises. De ces spécificités, on n'arrive pas à débattre ce qui doit être préservé, ce qui doit être abandonné, on ne sait pas trier dans nos traditions laïques et républicaines ce à quoi on était véritablement attaché et ce qui dépend d'un temps et d'un lieu déterminés.

3- La laïcité scolaire

Dans la Convention européenne (qui est en dessous de la Constitution mais au-dessus des lois) les parents ont le droit d'éduquer leurs enfants selon leurs convictions religieuses et philosophiques. C'est clair. Cela n'implique pas forcément le dualisme ou le pluralisme scolaire, mais s'il y a un grand système scolaire laïque cela implique qu'il ait un pluralisme interne.

La France a ratifié la Convention Européenne des Droits de l'Homme après 1970, avec des retards dus aux problèmes scolaires et à la guerre d'Algérie. Elle a été l'avant-dernier pays à le faire, ce qui n'est pas tellement glorieux. Le minimum qu'elle peut faire, dans ce cadre, c'est la loi Savary, c'est le pluralisme interne dans l'école publique. Mais la loi Savary s'est trouvée un peu entre deux chaises et n'a pas abouti. Actuellement, ce qui existe c'est la loi Debré, qui, comme la loi Falloux, est une loi ambivalente parce que la notion de "caractère propre" est mal définie et peut donner lieu à des dérives. Mais ce sont incontestablement des lois laïques au sens constitutionnel du terme. Il ne faut pas attendre des manifestations contre la modification de la loi Debré pour s'en rendre compte !

La loi Debré dit d'une manière très claire que les établissements privés sous contrat doivent assurer la liberté de conscience des élèves, autrement dit doivent proposer des cours de culture religieuse alternatifs à des cours de religion confessionnels et accepter des élèves sans discrimination du point de vue de la religion. Elle dit que les programmes doivent être les mêmes dans les écoles privées sous contrat que dans les écoles laïques publiques.

Il appartient aux laïques de veiller au respect de ces dispositions dans les établissements privés sous contrat. Mais très souvent, par souci de pureté laïque, par comportement du tout ou rien, cela n'est pas fait. Je connais dans la région parisienne des inspecteurs qui ne veulent pas inspecter des écoles privées sous contrat parce qu'ils se veulent tellement laïques qu'ils ne veulent pas mettre les pieds dans une école privée. Si la liberté de conscience et les programmes ne sont pas respectés, il faudra qu'ils s'en prennent d'abord à eux-mêmes. Ils n'auront pas fait ce que les lois de la République leur permettaient de faire. C'est trop facile de diaboliser l'adversaire et de toujours rejeter la faute sur l'autre.

Par contre il y a quelque chose de très inquiétant et dont on parle peu parmi les problèmes scolaires, c'est une convention que la France a passée avec un certain nombre de pays et qui concerne l'enseignement des langues et des cultures d'origine. Un certain nombre de pays étrangers dont proviennent des immigrés peuvent nommer des professeurs qui ne sont pas contrôlés par la République. Leur enseignement doit porter sur la langue et la culture d'origine, mais on n'a aucune garantie que ces enseignants respectent la laïcité. Et malheureusement ces conventions vont être très difficiles à dénoncer.

Je pense quand même qu'on peut adopter une politique des petits pas, grignoter du terrain progressivement et essayer de contrôler ces enseignants, même si les conventions ne nous en donnent pas tout à fait le droit. On verra bien à partir de quand les pays qui nomment ces enseignants  protesteront et à ce moment-là on négociera avec eux. On ne viendra pas à la négociation les mains vides et on pourra négocier un changement des conventions. Il n'y a aucune raison pour que ces conventions soient éternelles. Mais cet enseignement qui échappe au contrôle de la République est le problème le plus important qu'il y ait actuellement au niveau de l'école.

4- Le Comité National d'Éthique

Au moment où la querelle scolaire se ranimait dans les années 80, où les passions étaient vives à propos de l'école, il s'est passé quelque chose qui a été une mutation culturelle de la laïcité et qui s'est opéré dans une indifférence quasi générale : c'est la création du Comité Consultatif National d'Éthique. Ceci est intéressant. Dans ce conseil, créé en 1983 par François Mitterrand, siègent des représentants des sensibilités religieuses et comme par hasard on y trouve les anciens cultes reconnus : catholicisme, protestantisme, judaïsme, plus l'Islam, plus une cinquième personnalité représentant la tradition philosophique.

Suivant les personnes, cette tradition philosophique est différente : ce fut d'abord un marxiste, c'est à présent un rationaliste un peu dans la tradition IIIème République, c'est-à-dire un humanisme sans références religieuses.

C'est là une mutation culturelle parce que la médecine est à mon avis une institution porteuse de laïcité au même titre que l'école, quoique d'une manière différente. Le médecin du XIXème siècle était volontiers anti-clérical. Il est la figure emblématique du nouveau saint laïque. Ce n'est pas par hasard qu'on célèbre le centenaire de Pasteur qui n'était pas médecin au départ mais qui a été récupéré par la médecine. Le médecin c'est le symbole de la science savante, de la science appliquée et de la science se dévouant pour le bonheur de l'humanité. Tout le combat de la médecine et tous ses progrès au cours du XIXème siècle sont pour le camp laïque et anti-clérical la preuve de la supériorité d'une morale plus efficace que la morale chrétienne traditionnelle, laquelle a peut-être amené de bons sentiments mais est devenue contre-productive et a perdu toute efficacité.

Évidemment, il y a au début du XXème siècle des espoirs de fonder une morale sur la science. Ces espoirs ne font pas l'unanimité même dans le camp laïque où il y a des spiritualistes qui insistent certes sur la conscience mais aussi sur le sentiment religieux. Néanmoins, pas mal de laïques prônent une morale scientifique et en tous cas tout le monde est favorable au progrès de la médecine et à certaines obligations médicales.

Au moment où les religions deviennent facultatives, il y a certains actes médicaux qui deviennent obligatoires comme les vaccinations. Au moment où l'on ne paie plus le clergé, on fait des lois sur l'assistance médicale gratuite c'est-à-dire que la puissance publique commence à donner de l'argent pour la médecine. Comme on sait, la sécurité sociale en est arrivée à ce que les médecins puissent puiser dans les caisses publiques comme dans un tonneau des Danaïdes, sans fond. On en est venu à se poser des question et à se demander comment faire.

La création du Comité National d'Éthique cela veut dire que ce progrès médical est conçu comme ambivalent. Il est conçu certes comme résolvant des problèmes moraux mais créant aussi de nouveaux problèmes, comme on disait autrefois à la SNCF qu'un train pouvait en cacher un autre.

La bioéthique est née dans les pays anglo-saxons et en France le terme a connu une sorte d'engouement de la part des scientifiques et des biocrates. Très rapidement on est passé de l'engouement à la méfiance et on s'est dit que tout ce qui était techniquement possible n'était pas nécessairement moralement souhaitable. La création du Comité National d'Éthique avait pour but de dire cela. Première rupture par rapport à la culture laïque du progrès qui n'était pas habituée à gérer les dilemmes médicaux.

En même temps il fallait s'affranchir des normes religieuses et on peut dire que du rétablissement du divorce en 1884 à la loi autorisant l'interruption volontaire de grossesse en 1975, il y a eu tout un mouvement d'émancipation des normes de la société civile par rapport aux normes religieuses. Mais cette tendance se renverse en 1983 quand on se retrouve dans l'expectative et quand il apparaît qu'il peut être dangereux que ce soit uniquement la communauté scientifique, les biologistes, les médecins, les clercs spécialisés dans ce domaine, qui décident seuls de cette séparation entre le techniquement possible et le moralement souhaitable.

Il faut qu'il y ait là aussi des profanes, des non-clercs, des non-spécialistes. Comble du paradoxe, dans ces profanes il y a des théologiens. Ils sont là parmi d'autres, comme représentants de l'opinion publique. On n'en revient pas à une conception où la morale est fondée sur la religion. On en vient à une nouvelle étape où la religion est convoquée pour participer au même titre que d'autres à un débat éthique, dans une société où plus personne ne peut dire à l'évidence ce qui est le bien et ce qui est le mal.

5- La crise de la morale laïque

Et ceci m'amène au bon problème, celui de la crise de la morale laïque. L'axe fondateur de la laïcité, c'est la loi du 25 mars 1882, c'est-à-dire la transformation du cours d'instruction morale et religieuse en cours d'instruction morale et civique.

L'acte fondateur de la laïcité à la française et ce qui la distingue d'autres systèmes européens, c'est cette idée qu'on peut fonder le lien social sur une morale laïque séparée de la religion et qui puisse "tenir debout toute seule", selon l'expression de Jules Ferry.

Effectivement, au début de la IIIème République, la morale laïque tient debout toute seule. Elle fait appel à la notion de dignité, très présente dans les cahiers d'écoliers, très enseignée par les instituteurs. Et par cette notion on allie les droits et les devoirs du futur citoyen. Elle insiste sur la responsabilité. Cela signifie être travailleur, économe, vertueux. En même temps, c'est une morale de la mesure. Elle reconnaît qu'il y a des plaisirs sains. On a le droit d'avoir des loisirs. Mais en même temps c'est une morale assez austère parce que c'est une morale du travail sur soi-même pour se perfectionner.

Cette morale fonctionne tellement bien qu'en 1914 les petits français vont monter vaillamment au front et combattre avec bravoure, contrairement à toutes les accusations du catholicisme intransigeant qui disait que la morale laïque allait fabriquer un peuple de lâches qui fuiraient au premier coup de fusil de l'ennemi (car à cette époque la virilité était la vertu des vertus).

On a des lettres envoyées par des officiers issus des classes bourgeoises, qui, je le rappelle, n'avaient jamais côtoyé les classes populaires parce qu'ils étaient allés dans les classes primaires des lycées, et qui sont étonnés de la bravoure, du sens de la solidarité, du courage, de la vertu de ces braves soldats qu'ils commandent. Ils disent que le peuple est profondément moral, contrairement à ce qu'on craignait.

Mais c'est là une victoire à la Pyrrhus de la morale laïque, parce qu'entre les deux guerres on découvrait que cet ensemble de vertus avait finalement abouti à l'effroyable boucherie de la première guerre mondiale. Alors, est-ce que cette morale était réellement valable ? Ce système de la solidarité vaut-il encore dans la crise économique des années 30 qui livre les gens au chômage et à la pauvreté par un mécanisme qui multiplie les phénomènes d'exclusion parce qu'il n'est pas régulé autant que la crise actuelle dont nous voyons pourtant toutes les conséquences dramatiques ?

Dernière étape de la crise de la morale laïque : les guerres coloniales. Les enseignants avaient enseigné à leurs élèves que la France, le jour venu, saurait émanciper ses colonies. Et la France mène au contraire des guerres coloniales sanglantes et interminables, ce qui achève de faire perdre le moral à ceux qui sont chargés d'enseigner la morale laïque. Ils  y renoncent parce qu'ils trouvent que c'est vraiment trop ambigu, trop ambivalent.

Effectivement on peut dire qu'aujourd'hui les notions de morale laïque n'ont plus de pouvoir, plus d'hégémonie culturelle. Notre enseignement insiste beaucoup plus sur l'épanouissement individuel. On le voit au niveau des disciplines d'éveil, de communauté éducative, etc.

A mon avis, cette notion d'épanouissement est aussi ambiguë que la notion de responsabilité. Certes, on peut critiquer la notion de responsabilité parce qu'au bout du compte elle servait à ne pas trop contester l'ordre bourgeois établi. Mais l'idée de s'épanouir à chaque instant, insufflée à haute dose dans la société actuelle, est une notion qui coupe ce rapport au temps dont je parlais. Il n'y a plus de passé, ou il y a simplement un passé mort. Il y a la nostalgie du passé, mais c'est un passé qui n'est plus vivant, qui n'est plus dynamique. Il n'y a plus de projet d'avenir, d'obligation de se perfectionner, de travailler sur soi-même pour construire un avenir, pour disposer d'un horizon.

C'est le présent, c'est l'instant qui est privilégié, et il est tellement privilégié qu'on en vient à se tromper parfois complètement. Quand à trois ou quatre mois des élections les sondages sont favorables à Balladur, tous les commentateurs politiques font comme si Balladur avait déjà gagné les élections, alors que la campagne électorale n'est même pas commencée. Il y a même eu un article dans le Monde affirmant que la campagne électorale était jouée.

Cette idéologie de l'épanouissement dans l'instant conduit à des erreurs au niveau de la connaissance générale et elle a de tels effets sociaux qu'elle conduit des politologues distingués à se tromper complètement. Que la campagne change la donne, ils avaient pourtant tous les éléments qui leur permettaient de le savoir et de dire que rien n'était joué. On l'avait vu en 1974 quand Chaban-Delmas avait chuté et en 1988 quand Barre avait chuté et que Chirac avait remonté avant le premier tour.

Cela provoque une méconnaissance comme toute idéologie non critiquée, et il serait peut-être temps d'avoir sur cette idéologie de l'épanouissement dans l'instant le même regard critique que celui que nous portons désormais sur les valeurs morales de la IIIème République. Il serait temps de trouver une nouvelle morale laïque qui arrive à concilier ce qu'il y a de bon dans les valeurs nouvelles de la société d'aujourd'hui et à réinterpréter certaines valeurs de la IIIème République qui, après tout, pouvaient avoir une certaine consistance et une certaine permanence.

6- Laïcité et Islam

Et j'en arrive au sixième point. C'est exprès que j'en parle en dernier, pour bien montrer que ce n'est pas là le problème principal et que si les autres sont résolus, celui-là le sera beaucoup plus facilement. Ce sont les rapports de la laïcité et de l'Islam.

C'est le point dont parlent les media et qui sert à masquer tous les autres. Mais c'est trop facile de faire comme si le problème était ailleurs. Il est clair que le premier problème, par rapport aux populations immigrées, c'est qu'on leur demande de s'intégrer mais qu'on leur propose des idéaux complètement contradictoires.

On leur propose des villes où dans tous les kiosques on affiche des femmes nues dans des positions équivoques et on leur dit en même temps qu'il faut respecter la femme et que le port du foulard islamique est impossible parce qu'il est une atteinte à la dignité de la femme. Entre des modèles culturels aussi contradictoires, lequel vont-ils choisir ?

Pour toutes les questions éthiques c'est pareil. On leur dit : pas de polygamie chez nous, la polygamie c'est honteux. Mais le mariage est en baisse constante et à partir du moment où le mariage civil, première institution laïque de la Révolution, est en baisse, il n'y a plus aucune assurance que les gens ne soient pas polygames. La reconnaissance de l'union libre et de la cohabitation étant admises, elle peuvent avoir lieu plusieurs fois consécutives. Il n'y a aucun contrôle et le processus du mariage laïque n'est plus la règle générale. Il n'y a plus aucune assurance de monogamie. On ne peut pas à la fois condamner la polygamie et proposer un modèle culturel où la monogamie est en perte de vitesse par indifférence générale pour le mariage civil.

Il y a bien sûr des problèmes liés à la conjoncture actuelle de l'Islam au sein duquel les éléments radicaux ont le vent en poupe et où il est difficile de prôner de l'intérieur un Islam modéré. Certains le font mais avec beaucoup de difficultés. Mais ces difficultés, qui sont réelles, se trouveraient placées dans un tout autre contexte si la laïcité arrivait à résoudre ses propres problèmes.

A ce niveau on pourrait déjà se dire que la règle d'égalité minimum c'est de ne pas pénaliser l'Islam par rapport à d'autres religions qui disposent d'édifices de culte de propriété publique. Au nom de quoi les musulmans auraient-ils besoin d'argent de pays étrangers pour construire leur édifices de culte ? On pourrait envisager toutes sortes de problèmes dans lesquels la simple règle d'équité permettrait de dédramatiser les choses.

Pour les problèmes qui resteraient irrésolus, je crois que l'on a un modèle offert par la laïcité du début du XXème siècle. Tout notre problème, c'est de retrouver ce rapport au temps, cette épaiseur temporelle que nous avons perdue parce que nous sommes dans la société du scoop, du zapp, du clip, c'est-à-dire dans un éclatement complet du temps. Et dans ces conditions il ne peut plus y avoir de projet, d'histoire, d'itinéraire.

Notre grand problème c'est de nous resituer nous-mêmes dans une histoire. Si nous y réussissons, nous pourrons proposer que cette histoire soit commune avec les populations installées sur notre sol que nous avons l'obligation d'accueillir.

 

 

 

Débat

 

 

 

un auditeur - Est-ce que la problématique que vous posez ne dépasse pas la laïcité en tant que telle ? Vous faites le procès de toute la société dans laquelle nous vivons. Mais s'il faut attendre que cette société se soit réformée et remise en ordre, ça peut durer longtemps. Le problème de la laïcité est relativement ponctuel, limité par rapport à semblable réorganisation. Il ne va pas au-delà de certaines limites institutionnelles, juridiques et administratives. Ne va-t-il pas alors se retrouver complètement dépassé ?

 

Jean Baubérot - La laïcité est un problème qu'on ne peut pas trop rétrécir. Quand la Constitution définit la France comme une République laïque, démocratique et sociale, ça veut dire que c'est une des grandes caractéristiques de cette République, et qu'on ne peut pas réduire la laïcité au problème scolaire ou au problème des subventions à l'enseignement privé.

Nous ne vivons pas sur une planète différente des autres pays. Les problèmes que nous rencontrons, on les trouve ailleurs, mais ils sont accentués par le fait que la France républicaine s'est fondée sur un défi qui consistait à réaliser le lien social à partir de la laïcité, ce qui n'est pas le cas dans la plupart des autres pays.

Un pays comme le Danemark, qui est tout à fait démocratique, qui a une Constitution très libérale qui interdit toute censure, est un pays où il y a une religion officielle qui est l'Église évangélique luthérienne. Au XIXème siècle, au Danemark, ce sont les partisans du réveil religieux qui ont lutté pour la séparation de l'Église et de l'État et ce sont les laïques, au sens de non-pasteurs, qui ont lutté contre la séparation parce qu'ils voulaient que la société civile continue à exercer le pouvoir au sein de l'Église. C'est la problématique inverse de la nôtre.

Ça ne veut pas dire que le Danemark n'ait pas de problèmes et que ces problèmes ne soient pas sans analogies avec les nôtres. Mais malgré tout, l'angle d'attaque de ces problèmes est complètement différent, puisqu'au Danemark l'Église joue le rôle de religion civile; c'est-à-dire que c'est elle qui assure les fondements moraux du lien social. Les Danois sont très peu pratiquants. Il n'y a pas d'obligation de pratique dans le protestantisme. Mais s'ils vont peu au culte, les Danois sont très attachés à l'Église évangélique, parce qu'elle assure les fondements moraux de leur société.

La France doit assurer les fondements moraux de la société par la laïcité. Le lien social au niveau éthique doit être assuré par elle. C'est le nœud du problème. Bien sûr il y a le risque de lui donner une extension trop grande, de faire de la laïcité un concept fourre-tout. Je suis conscient de ce risque. Mais c'est aussi un des endroits où les choses se nouent, où la spécificité française se noue. Bien sûr, on ne va pas attendre que tous les problèmes de la société soient résolus pour avancer au niveau des problèmes spécifiques. Les problèmes ne sont jamais totalement résolus.

Ce que je veux dire c'est qu'il y a une congruence, qu'on avance vers un problème dans la mesure où on avancera dans l'autre, et qu'on ne peut pas résoudre le problème laïcité-Islam sans avancer sur les autres. Ce serait de l'hypocrisie. Ce serait transformer l'Islam en bouc émissaire. Ce serait complètement irréaliste. Il ne peut pas y avoir d'intégration sans un modèle culturel dynamique d'intégration qui soit hégémonique dans la société elle-même. Sinon ce sera s'intégrer à quoi ?

Alors, dans l'état actuel des choses, qu'est-ce qui se passe ? Les garçons vont vers la délinquance et les filles portent le foulard. Cela a été très bien montré dans le livre le Foulard et la République de Françoise Gaspard et Farhad Khosrokhavar. Cette enquête de deux sociologues est pour le moment la plus sérieuse sur la question. Françoise Gaspard montre très bien que le problème n'est pas tellement le voile imposé, parce que, dans ce cas, les filles l'enlèvent dès qu'elles peuvent, mais bien plutôt le voile revendiqué, par les lycéennes, les étudiantes et les jeunes femmes, contre l'anomie, l'éclatement de sens, contre cette société qui part daans tous les sens et qui n'a plus de lien social, culturel, éthique fort. Et si on prend l'affaire par la voie répressive, on la résoudra certainement pas. On ne fera que précipiter ces jeunes femmes dans les bras de l'islamisme. A ce moment-là on dira effectivement : l'islamisme est de plus en plus fort. Bien sûr, on fait tout pour qu'il en soit comme cela. Quand on marque des buts contre son camp, il ne faut pas s'étonner de perdre.

 

un auditeur - Vous avez bien analysé les lois de 1905 et 1907, mais vous n'avez pas parlé des transformations qui ont eu lieu pendant la guerre 40-45 et des lois qui n'ont pas été abolies à la Libération.

 

Jean Baubérot - Vous voulez parler de quoi ? Vichy avait par exemple remis dans les programmes scolaires l'enseignement des devoirs envers Dieu. Mais ça a été annulé à la Libération. Pouvez-vous préciser ce qui aurait changé et qui n'aurait pas été annulé ?

 

l'auditeur - Je ne sais pas exactement, mais j'entends souvent que les laïques critiquent fortement le fait qu'en 1945 on n'ait pas annulé certaines mesures prises par Vichy concernant l'école et la laïcité.

 

Jean Baubérot - La loi de 1905 a deux aspects fondamentaux. Selon les articles 1 et 2 la République assure la liberté de conscience et le libre exercice des cultes mais elle ne reconnaît, ne salarie et ne subventionne aucun culte. On abolit le système des cultes reconnus. Selon l'article 4 les gens qui bénéficient des édifices de culte doivent se conformer aux règles générales du culte dont ils se proposent d'assurer l'exercice.

Le reste de la loi est composé d'articles circonstanciels, soit qu'ils sont la conséquence des trois premiers (les édifices publics remis gratuitement aux communautés religieuses), soit qu'ils traitent de la manière dont va s'opérer la séparation. A partir de là, il y a une jurisprudence avec des lois supplémentaires ou des annexes. Il s'en est fait sous la IIIème République, et depuis 1945.

Si ma mémoire est bonne il a dû y avoir quelque chose sur les possibilités de dons et legs en 1941 qui n'a pas été aboli. Mais beaucoup de choses de Vichy n'ont pas été abolies. Plein de dispositions sur la famille notamment n'ont pas été abolies à la Libération. En fait cette loi de 1941 n'est en rupture ni avec les lois précédentes ni avec les lois suivantes. Elle est dans l'application concrète du libre exercice des cultes, compris comme l'expression de l'idée que l'État ne doit pas étrangler financièrement les Églises, mais faire au contraire en sorte que les gens qui veulent pratiquer puissent le faire sans que ça leur pose des problèmes insurmontables.

Beaucoup plus important était, au point de vue de l'école, le fait de réintroduire les devoirs envers Dieu, abolis en 1923. La morale laïque avait mis au programme ces devoirs pendant longtemps. C'était le fondement spiritualiste de la morale laïque. Mais c'était plus ou moins appliqué par les instituteurs. Vichy l'a rétabli et la Libération l'a supprimé. Vichy avait rétabli des aides aux écoles privées et la Libération l'a supprimé aussi.

Plus tard il y a eu les lois Marie, Barangé, Debré, etc. Il y a eu une réactivation de l'aide aux écoles privées. Mais ce n'est pas le fait de Vichy, puisque cela se place dans les années 50.

Ce qui s'était passé aussi, c'est que Hitler avait aboli le concordat en Alsace et en Moselle et que la Libération l'a rétabli. On se trouvait devant le dilemme suivant : ou bien maintenir l'abolition et maintenir en même temps une situation instaurée par le nazisme, ou bien rétablir la situation d'avant. On a préféré la deuxième solution.

Je ne vois pas de mesures modifiant substantiellement la laïcité qui ait été imposées par Vichy et ait été maintenues par la suite.

Il existe aujourd'hui des subventions indirectes aux Églises qui sont plus importantes que ce que permet la loi sur les dons et legs. Par exemple, le régime de sécurité sociale du clergé catholique est déficitaire comme le sont d'autres régimes de sécurité sociale, et c'est l'État, la puissance publique, qui compense. Si vous fondez une association culturelle pour développer par exemple la connaissance de la culture juive, elle peut être subventionnée. Ce ne sera pas stricto sensu pour l'exercice du culte.

Que chacun mette ses desiderata sur la table et que le débat s'instaure. Ce que je souhaite c'est qu'il s'instaure publiquement que que ça ne se passe pas dans le silence et le secret.

 

un auditeur - Je voudrais revenir sur les allusions que vous avez faites sur la philosophie de la laïcité dont vous avez rappelé qu'elle était liée à l'idéologie du progrès, à la naturalité et à la rationalité de l'homme. Dans cet axe, la laïcité pourrait très bien devenir un dogmatisme rationaliste et humaniste. On l'a vu au moment de la Révolution Française. Or il faudrait dire que la laïcité est d'abord une éthique de la liberté d'expression, de la communication, de la relation entre citoyens et communautés idéologiques, une éthique de la tolérance. Il faudrait peut-être distinguer entre la raison qui produit les théories ou les idéologies, et celle qui produit l'éthique. La raison fonctionne d'une manière double et contradictoire. L'homme est un être de raison capable de construire une connaissance et de trouver une vérité. C'est un fondement de la tradition rationaliste du respect de la pensée de l'autre. Mais en même temps, cette raison comporte ses limites. Elle est liée à une idée de relativité et c'est un fondement essentiel de la laïcité, en ce sens que personne ne peut détenir une vérité absolue. C'est la leçon de Montaigne qui est une référence importante en matière de laïcité.

Vous avez parlé de pacte laïque et je voudrais vous poser deux questions à ce sujet.

Si "pacte laïque" veut dire que le lien social est fondé sur l'éthique telle que vous l'avez définie, je suis d'accord. Mais un pacte suppose une négociation entre un État et des communautés qui se situeraient en marge de la laïcité. Là je ne vois pas le sens d'un tel pacte dans un pays comme la France.

Ma deuxième question porte sur la morale laïque. Au moment où elle a été instituée, où l'école laïque a commencé à fonctionner, nous étions dans une société de travail dans laquelle on avait besoin de former le peuple à certaines vertus essentielles à la production. Or nous sommes maintenant dans une société de consommation qui recherche le bonheur dans l'instant et génère une morale de jouissance. Est-ce que cette morale du bonheur et de la jouissance n'est pas organiquement liée aux besoins de l'économie libérale et est-ce que la clef de la crise morale ne se trouve pas dans les finalités du productivisme ?

 

Jean Baubérot - Votre intervention est très riche et pose beaucoup de questions. J'ai commencé tout à l'heure en disant que la laïcité c'est important parce que c'est une éthique du débat. D'accord avec vous là-dessus. Comme il faut aller vite j'ai peut-être un peu court-circuité mon exposé. J'ai dit que le Grand Larousse Universel exprimait l'idéologie anti-cléricale. Mais c'est cette idéologie qui a permis à la laïcité de triompher. Je l'ai rappelé pour cela. Même si cette idéologie comportait des aspects totalisants, c'est elle qui a accouché de la laïcité tolérante. On pourrait reconduire l'optique laïque de la IIIème République en disant qu'on peut avoir une certaine reconnaissance vis-à-vis d'anti-cléricaux comme Pierre Larousse qui, actuellement, est un peu maltraité par les historiens.

Au départ, Larousse était un homme tout à fait pacifique, préoccupé de novation pédagogique et qui ne demandait pas mieux que de prêcher cette novation partout où on l'écoutait. De fait, beaucoup de curés et de bonnes sœurs l'ont écouté. A tel point que la hiérarchie catholique s'en est émue et a lancé contre lui des interdits et des accusations qui maintenant nous font rire, bien entendu, disant par exemple qu'en insistant sur la différence des genres masculin et féminin il démoralisait les enfants ! Pierre Larousse est devenu anti-clérical en 1860. Renan l'est devenu quand on a combattu sa Vie de Jésus. Ces gens-là sont devenus militants anti-cléricaux parce que le catholicisme intransigeant n'acceptait pas les modérés, ce qui les a poussés vers les extrêmes.

J'ai court-circuité tout ça avec ce que j'ai dit de la morale laïque quand j'ai parlé de la solidarité. Il faudrait distinguer aussi l'anti-cléricalisme du Grand Dictionnaire Larousse et la morale laïque qui est venue après et qui est beaucoup plus sereine.

Comme vous l'avez dit, le relativisme peut s'accorder avec la raison. On est frappé de découvrir dans les cahiers d'écoliers ce que les instituteurs enseignaient sur l'équilibre entre raison, science et sentiment. La raison n'est pas tout. Le sentiment c'est important. La science doit être morale. Finalement l'idée de fonder la morale sur la science ne fait pas du tout l'unanimité dans le milieu enseignant, bien que le milieu intellectuel lui soit favorable.

Effectivement, il y a une morale du travail, mais je vois aussi dans cette morale laïque le fait qu'on s'adresse à un milieu rural ou à un milieu d'artisans qui ne connaît que sa campagne ou son quartier, et il faut que les enfants de ces milieux puissent s'intégrer à une société de mobilité, où ils ne vont plus être attachés à un lieu, et la morale qu'on leur enseigne va leur permettre de vivre un peu déracinés de leur lieu d'origine. Je suis très frappé de voir qu'on demande aux enfants de parler par exemple de la foire aux bestiaux. Et les enfants racontent l'organisation de la foire aux bestiaux dans leur village. Et on leur dit : "Non, pas la foire de votre village, allez hors de votre commune, il faut sortir de  votre village pour envisager ce qui se passe ailleurs". On les socialise selon une société de mobilité géographique, culturelle, et aussi (c'est l'espoir de leurs instituteurs) mobilité sociale.

Nous sommes aujourd'hui dans une société qui insiste sur l'épanouissement dans l'instant, sur l'obligation du bonheur. Et ça renverse les choses. Cette obligation d'être heureux à chaque instant, ça n'est pas viable et ça ne peut que produire des frustrations, même si, par ailleurs, cela comporte aussi des aspects intéressants.

Je me demande si, à l'échelle planétaire, il n'y a pas à réhabiliter le travail. Quand on voit les problèmes planétaires et comment notre société vit sur l'exploitation des 3/4 de la planète, je me demande si cette insistance sur l'épanouissement n'a pas à la limites des côtés racistes. Parce que ce sont des milliards d'êtres humains qui ne peuvent pas "s'éclater" comme on le propose aux occidentaux. D'ailleurs, cela amènerait une pollution folle et une aggravation de tous les maux actuels.

Il faudrait donc retourner aux valeurs de la IIIème République, non pas telles qu'elles étaient enseignées, on ne reviendra pas en arrière, mais chaque génération a à réinterpréter un certain nombre de valeurs et à les faire fructifier pour ce qui la concerne, et j'ai peur que nous n'ayons un peu abandonné cette responsabilité. Je pense que c'est un de nos gros problèmes et qu'il faut dire des choses un peu désagréables et difficiles à dire. Parler de bien-être, d'épanouissement, etc, n'est-ce pas en partie un discours trompeur, démagogique, dont l'archétype est le discours publicitaire dont on voit bien où il se situe et dans quelle logique il s'inscrit ?

Quant au pacte, il faut bien voir que j'utilise cette notion de "pacte" en sociologue. Je ne l'utilise ni en philosophe, ni en juriste. Pour une raison très simple : c'est que je parle à la fois de conflit et de pacte. Il y a eu conflit. Puis à un moment donné il y a eu le pacte concordataire au début du XIXème siècle. Puis il y a eu le pacte laïque qui s'est construit de 1880 à 1907. Ça veut dire qu'on a trouvé une règle du jeu social qui met fin à ce conflit.

Si on voit comment ça  s'est passé, il est clair que c'est la représentation nationale qui a fait les lois qui sont le contenu de ce pacte : les lois scolaires, les lois de séparation de l'Église et de l'État et la loi de janvier 1907. Si c'est le pouvoir politique qui a pris la décision, il l'a fait en dialogue avec la société civile. Tous les détails pour savoir où on arrêterait la laïcité dans les lois scolaires le démontrent (par exemple le jeudi libre). Jules Ferry a toujours dit que le peuple qui était attaché aux processions devaient pouvoir se retrouver dans ces lois scolaires. Il fallait qu'il y ait une majorité de gens qui puisse culturellement les accepter. C'est l'exemple des crucifix qu'on n'a pas enlevé parce que culturellement on ne le pouvait pas. Le pouvoir politique, à la fois législatif et exécutif en a décidé ainsi. C'est par circulaire que le ministre règle la question en attendant que l'opinion soit prête à accepter. Tout ça se fait par les différentes instances du politique, mais en dialogue avec la société civile et le culturel.

La loi de 1905 a été précédée de contacts qui n'étaient pas des négociations au sens où des juridictions auraient été officiellement parties contractantes. Mais quand Jaurès va voir Albert De Mun, réactionnaire farouche, quand il va voir Brunetière, qui a polémiqué en proclamant la faillite de la science, quand il va voir Denis Cochin et d'autres pour qu'ils acceptent l'article 4, il fait bien de la négociation avec des gens qui ne sont pas d'accord pour arriver à déposer à l'Assemblée un projet qui soit acceptable par ses adversaires. Il veut la pacification.

Aujourd'hui, bien sûr, le politique doit garder son rôle. Cela signifie d'un part qu'il ne se discrédite pas lui-même et qu'on ne le discrédite pas. Dans une certaine mesure il se discrédite lui-même mais on peut dire aussi actuellement qu'il y a un consensus de la société civile pour le discréditer. Si on exigeait de tout le monde ce qu'on exige des politiciens en matière de transparence ou de pureté des mœurs, je ne sais pas qui y résisterait. Si on faisait sur toutes les institutions et sur tous les postes de responsabilité les mêmes émissions de dérision qu'on fait sur les politiques (Bébête-show, Guignols de l'Info) je ne sais pas qui y résisterait. L'humour c'est très bien comme élément critique pour empêcher l'absolutisation du pouvoir, mais quand les enfants et les adolescents sont initiés au politique par la dérision la plus complète, je ne sais pas ce que ça donnera. Je crains qu'on n'ait pas encore vu le pire.

Je veux bien qu'on demande leur feuille d'impôts aux candidats à l'élection présidentielle, mais qu'on la demande aussi aux directeurs de la TV, aux directeurs de journaux et aux membres de la société civile. Actuellement, on voudrait que les politiques soient des saints, mais on n'a pas du tout les mêmes exigences à l'égard de la société civile. Il faudrait ne pas passer d'un extrême à l'autre. Il faudrait équilibrer un peu les choses.

Il y a aussi une nouvelle donne face à laquelle il n'y a pas de solution miracle et qu'il nous faut tous envisager : c'est le processus de la construction européenne, avec lequel on se trouve face à des éléments qui s'imposeront et ne seront décidés ni par le gouvernement ni par le Parlement. J'ai cité l'exemple de l'article 9 de la Convention des Droits de l'Homme, qui se situe entre la Constitution et les lois. J'ai cité aussi le cas des cours de langues et cultures d'origine qui, à mon avis, est beaucoup plus grave que le foulard, car c'est le contenu même de l'enseignement qui est en cause. Là on est dans le noyau dur de la laïcité et c'est le résultat d'une situation de fait instaurée dans l'indifférence générale.

C'est la vigilance et la responsabilité de tous les citoyens que l'on ait une bonne laïcité et un lien social fort et dynamique. Ce ne sont pas seulement les représentants qui peuvent s'atteler à cette tâche. Les autres ne doivent pas rester indifférents. Il y a des choses énormes qui passent comme une lettre à la poste. Il y a une dialectique entre politique et société civile qui doit s'établir, car les choses sont plus difficiles qu'avant du fait que ce n'est pas seulement au niveau français que cela se situe, mais au niveau européen.

 

un auditeur - La laïcité étant l'aboutissement d'un long combat qui a réussi petit à petit à soustraire la politique et la société civile à l'emprise du religieux, il faut parler de la position des pouvoirs religieux actuellement.

Peut-on envisager un pacte laïque, une discussion avec les représentants des Églises monothéistes qui nous amènerait à une nouvelle laïcité consensuelle, quand on voit où en sont les grandes religions monothéistes ? Le livre de Gilles Kepel la Revanche de Dieu me paraît très éclairant. Je voudrais vous demander ce que vous pensez de ce qu'il rappelle : "L'Église ne s'est jamais résignée à ce que les convictions religieuses soient réduites à la sphère privée, condition fondamentale de la démocratie". Il cite ensuite le cardinal Ratzinger qui dit ceci : "Le repli sur la vie privée s'oppose à la prétention de vérité de la foi qui comme telle est une revendication publique". Et ces quelques lignes qui font froid dans le dos : "L'État doit reconnaître que le système de valeurs fondamentales fondées sur le christianisme constitue sa condition préalable. Il doit comprendre qu'il existe un ensemble de vérités qui ne sont pas soumises au consensus mais le précède". Ensuite ces mots de Monseigneur Poupard, président du Conseil Pontifical pour le dialogue avec les non-croyants, prononcées au colloque des juristes catholiques de 1990 : "La religion doit irriguer toute la sphère du public. Il faut réformer la loi de 1905 pour que le pouvoir d'État impose le fait religieux au profit de toutes les religions dans la sphère des institutions, des services publics, car la République Française est incapable par nature de placer la frontière entre le bien et le mal".

Tout à l'heure vous disiez que le terme anti-clérical était désuet. Je suis anti-clérical parce qu'il y a d'abord devant moi des cléricaux. Si je ne lisais pas ceci, je serais ravi de ne pas être anti-clérical. Je crois qu'il nous faut bien réfléchir, qu'il ne faut pas rêver comme l'ont fait certains tenants d'une nouvelle laïcité ouverte pour laquelle les Églises auraient changé. Les affaires Scorzese et Salman Rushdie montrent à quel point les trois grandes religions monothéistes se renvoient l'ascenseur et sont d'accord dans ce qu'elles appellent "le délit de blasphème". On pourrait rappeler aussi bien des paroles du Pape, de l'archevêque de Stuttgart sur la nouvelle évangélisation de l'Europe. Je crois qu'un pacte laïque avec ces gens-là n'est pas possible.

 

Jean Baubérot - Il y a plusieurs choses dans ce que vous dites. D'abord je n'ai jamais dit qu'il s'agissait de faire signer quelque chose avec les représentants des religions. Il est clair que la stratégie de la religion catholique est une stratégie de la religion civile, c'est-à-dire que l'Église dans sa logique propre souhaite insuffler de la morale. Ça fait partie de la démocratie qu'il y ait des gens qui pensent autrement que nous. Ou alors on refait la Révolution et on dit : pas de liberté pour les ennemis de la liberté. On sait à quoi ça a conduit.

Bien sûr, il faut savoir que le danger existe. Mais on peut dire plusieurs choses. D'une part quand vous citez Gilles Kepel il faut le citer totalement. Il dit très bien dans son introduction que les radicalismes religieux sont autant de symptômes de l'état social de la société, exactement comme le Parti Communiste a été pendant toute la période du stalinisme un symptôme de l'état social et du problème ouvrier. Et qu'est-ce qu'on soigne ? Les conséquences ou les causes ? Je pense qu'il vaut mieux soigner les causes. J'ai souvent eu des tables rondes avec Kepel sur cette question. Je ne suis pas en désaccord avec lui, même s'il y a des nuances dans nos points de vue.

Je vous ferai par ailleurs remarquer qu'au temps de Jaurès et de la loi de séparation, les citations que vous avez faites on pouvait en faire dix mille fois plus ! Et c'est pourtant à ce moment-là que la laïcité a été instaurée dans la perspective que j'ai indiquée.

Cette histoire de "laïcité nouvelle", ça supposerait qu'on vive sous la loi Combes, qui a été refusée. Cette "laïcité ancienne" n'a jamais existé historiquement. Heureusement ! Car si elle avait existé ça aurait donné l'URSS. L'Église catholique aurait été persécutée et il se passerait ce qui se passe aujourd'hui en Russie avec le retour de l'orthodoxie où on a vu Boris Eltsine se faire filmer à la messe de Pâques.

C'est en 1905 que la laïcité a été ouverte, qu'elle a choisi la stratégie du roseau contre celle du chêne. Il n'y a pas de nouvelle laïcité ou ce serait une laïcité à la Combes, celle qui n'a pas gagné. La victoire de la laïcité c'est de n'avoir pas ressemblé à ses adversaires, de n'avoir pas été aussi intolérante, aussi fermée, c'est de ne pas s'être justifiée de ce que disaient ses adversaires pour faire une contre-orthodoxie, une contre-culture, une contre-idéologie.

Je crois que ce débat est complètement piégé et complètement faussé. On a le droit de prôner une laïcité stricte et étroite, mais on n'a pas le droit de dire que c'est là la laïcité qui a existé historiquement, car c'est une erreur, c'est de la légende et ce n'est pas l'histoire. A part ça, les opinions sont libres. Ce qui a triomphé en 1905 c'est ceci : l'Église cherche à être illégale par tous les moyens et nous l'empêcherons d'être illégale. C'est ça qui a fondé le pacte laïque en France. Chacun est libre de prôner d'autres solutions ou de dire que les laïques se sont trompés. Il n'y a pas d'orthodoxie laïque. Mais on ne peut pas prétendre que ce serait là une nouvelle laïcité. C'est absurde historiquement.

 

l'auditeur - Je ne parlais pas d'une nouvelle laïcité, mais de la laïcité tout court.

 

Jean Baubérot - Mais il n'y a pas de laïcité tout court. La laïcité de 1882 n'est pas celle de 1905. Quand Buisson fait l'article "laïcité" dans le Dictionnaire de la Pédagogie, il ne dit pas un mot de l'abolition du concordat. La laïcité de 1882 admet des cultes reconnus, elle prescrit des devoirs envers Dieu.

 

l'auditeur -  Je suis d'accord Quand je disais laïcité tout court c'était la laïcité sans subventions aux établissements privés...

 

Jean Baubérot - Cela n'a jamais existé. Il y a toujours eu l'article 69 de la loi Falloux qui permet les subventions à l'enseignement privé.

 

l'auditeur -  Vous reconnaîtrez qu'à partir des lois Marie, Barangé et Debré, la laïcité scolaire a été trahie et violée. Le serment de Vincennes ce n'est pas rien. Pour l'enseignant que je suis c'est à ça que je me réfère. Quand je parle de laïcité nouvelle ce n'est pas celle dont vous avez parlé. La laïcité nouvelle à l'heure actuelle serait défendue par certains qui disent : il ne faut plus être des dinosaures, il ne faut plus défendre un laïcisme de combat, il faut que la laïcité évolue, qu'elle devienne de plus en plus tolérante, ouverte parce que les Églises aussi auraient changé.

 

Jean Baubérot - Il y a une ambiguïté sur le terme de laïcité parce que tantôt la laïcité c'est le tout, tantôt c'est la partie. Ceux qui ont fait le serment de Vincennes en avaient le droit. C'est légitime pour une famille de pensée laïque de défendre certains idéaux, mais ce n'est pas parce qu'il y a eu le serment de Vincennes qu'il s'impose à la nation entière. Il entre simplement dans le débat démocratique.

Ce qui s'impose, ce sont les lois. A ce niveau-là, je vous ai dit ma position. La loi Debré est une loi éminemment ambivalente, c'est-à-dire qu'elle est floue, elle perpétue ou elle fige le dualisme scolaire, ce qui n'est pas mon idéal. Mais d'un autre côté elle impose des contraintes aux établissements privés sous contrat.

Ils ont changé aussi ces établissements. Ils sont moins souvent tenus par des religieux et beaucoup plus par des laïques au sens de non-clercs au sein de l'Église catholique. Il se sont rapprochés de l'enseignement public. C'est d'ailleurs parce que les militants laïques n'ont pas fait cette analyse qu'ils ont "pris la pelletée" en 1984.

Ce que je vous ai dit aussi c'est que le minimum que nous impose la Convention Européenne des Droits de l'Homme, c'est la loi Savary, c'est le plualisme interne, sauf à se couper de l'Europe, c'est-à-dire à concevoir les Droits de l'Homme d'une manière différente des autres pays européens, à penser qu'on n'est pas dans une culture européenne. Vous avez le droit de le refuser, mais à ce moment-là il faut dénoncer la ratification par la France de la Convention Européenne des Droits de l'Homme.

Ce que j'essaie de montrer, c'est qu'il y a des logiques, qu'on est obligé d'être dans des logiques. D'autre part je suis étonné, étant donné votre discours que vous ne luttiez pas contre le système des cultes reconnu en Alsace-Lorraine, car là c'est dix fois plus un viol de la laïcité que ce que vous indiquez.

 

l'auditeur - (intervention inaudible)

 

Jean Baubérot - Pourquoi opposer vigilance et ouverture ? Est-ce qu'on est réduit à cette alternative d'être combatif avec le risque de mener un combat de frères ennemis ou d'être "ouvert" de façon naïve ? La logique du combat fait qu'on finit par ressembler à son adversaire. C'est ce qui s'est passé sous la Révolution. C'est ce qui se passe en Bosnie où les musulmans avaient un projet universaliste (c'est intéressant de le constater alors qu'ils étaient majoritaires). Et aujourd'hui ils virent au communautarisme à cause de cette logique du combat. C'est ce qui se passe aussi en Algérie où les deux camps commettent des atrocités. Il y a là quelque chose d'implacable.

L'ouverture tous azimuths, je suis d'accord qu'à partir d'un certain seuil ça devient de la naïveté. Si on ne mène pas le combat et que l'autre le mène, alors on est perdant parce que celui qui refuse de se battre reçoit les coups. Le problème c'est d'arriver à articuler les deux, d'arriver à être vigilant, à engager le combat chaque fois que quelque chose de fondamental est en jeu, mais de ne pas ressembler à l'adversaire, de rester ouvert et tolérant.

Quand vous dites que l'Église catholique n'a pas changé, je vous dirai : oui et non. Elle a toujours une prétention à l'universalité. Mais en même temps elle change. La presse catholique d'aujourd'hui n'a plus rien à voir avec celle d'il y a un siècle. La Croix, il y a cent ans, était un journal violemment antisémite. Le cardinal Lustiger, juif converti au christianisme, cela aurait été inimaginable au début du siècle. L'Italie, où se trouve le Vatican, a le taux de fécondité le plus bas d'Europe. Les catholiques aujourd'hui font un tri dans les prescriptions de l'Église et ne lui sont plus du tout soumis comme certains pouvaient l'être autrefois. On peut toujours citer des discours, les réalités prouvent qu'il y a changement.

Vous ne pouvez pas dire qu'en France aujourd'hui l'Église soit monolithique, que les croyants soient à genoux devant la hiérarchie. Il y a un certain nombre de choses qui montrent que dans l'Église il y a des tensions internes qui sont très fortes. Quant à Ratzinger, est-ce qu'il est suivi ?

Ceci dit, je crois que l'Église n'arrivera pas à re-catholiciser les masses. Par contre elle peut très bien arriver à une religion civile catholico-œcuménique. Il y a une stratégie très fine qui consiste à dire : nous ne combattons pas pour nous mais pour toutes les religions. Cette conception pourra s'imposer si on se trouve dans l'alternative suivante : l'Islam ou rien. C'est-à-dire s'il y a d'un côté un Islam apparaissant comme menaçant et de l'autre côté le vide, vide moral, vide éthique, sans contenu dynamique. Les gens pourront alors se jeter dans les bras de l'Église catholique parce qu'elle prétendra défendre la morale, les Droits de l'Homme, la religion civile.

C'est ça que je souhaite éviter parce que ça remet en cause des valeurs fondamentales de débat social et de dialectique entre les croyances et la raison. Ça remet en cause un idéal auquel je suis personnellement attaché. Si vous voulez ma conviction profonde, j'aurais préféré qu'en 1905 on n'eut pas fait l'article 4 comme Jaurès l'a fait. Mais je pense que cela aurait été irréaliste. Cet article 4 ne correspond pas à l'idée que je me fais de la laïcité, mais le lien social c'est aussi renoncer à absolutiser son idéal, c'est savoir le relativiser pour laisser place à l'autre, pour que l'autre puisse aussi exister et avoir quelque chose de ses idéaux. C'est un partage, si vous voulez, sinon c'est la guerre permanente.

Je crois à la stratégie du roseau face au chêne. On plie, on ne rompt point. Cela veut dire : vigilance et ouverture. Si on cherche à mener le conflit comme l'autre je crois qu'on finit par lui ressembler. Actuellement, on est dans une faiblesse culturelle très forte parce que l'Église a les positions qu'elle a, mais elle a un discours clair et elle parie sur le long terme. Elle pense que son discours sera rentable sur le long terme. Le problème c'est quel discours éthique et culturel attractif tenir en face ? C'est ça qu'il faut résoudre.

 

un auditeur - J'ai l'impression que les tenants de la religion se mettent à occuper un espace qui a été laissé vacant par le couple laïcité-République. Pierre Legendre nous disait : le discours est troublé parce que le pouvoir réclame sa propre disparition. Pendant longtemps l'idéal républicain a été constituant et point de convergence. Aujourd'hui l'idéal républicain, ou ce qu'on nous en dit, ou ce que nous en disent ceux qui devraient représenter cet idéal, c'est une logique de marché, c'est faire miroiter la jouissance. La réalité du marché, c'est de ne jamais satisfaire complètement ce qu'il prétend satisfaire. Je fais le lien entre Legendre et Cyrulnik qui dit : le chaos c'est le réel impensé. Aujourd'hui, avec la logique du tiroir-caisse, on arrive presque à une logique du réel impensé. Je voudrais qu'on redonne du corps, quelque chose d'un peu charnel, à ce qui nous avait permis de constituer la République, qu'il y ait là-dedans un idéal réel et pas seulement de la compétitivité, des conflits avec l'Europe. Même si je suis pour la construction européenne, on nous a montré aujourd'hui qu'elle comporte des contraintes. On nous met au chômage parce qu'il faut construire l'Europe. La compétitivité à tout prix, c'est un mur pour les individus? Je ne vois pas dans quoi on peut se projeter, si ce n'est qu'il faut être compétitif. Est-ce qu'on peut imaginer en transposant cette compétitivité une compétition sportive qui jamais ne s'arrête ?

 

Jean Baubérot - Voilà une contribution au débat plus qu'une question.. Quand je disais qu'il y avait risque de religion civile s'il y avait vide, c'est de cela que je voulais parler. Ce que je voudrais préciser aussi, c'est que les media présentent un miroir grossissant et déformant de la réalité. Pour prendre l'exemple de l'Islam, il y a plein de musulmans qui font partie de confréries qui se réunissent dans le week-end pour psalmodier, qui sont absolument apolitiques, qui veulent être français à part entière et acclimatés à la laïcité. Mais de cela, les media ne parlent jamais. Tout ce qui est paisible, tranquille, on n'en parle pas. C'est pour cela que je parle de miroir déformant. L'affaire Scorzese, l'affaire Rushdie, vous avez eu raison de les rappeler, mais on fait comme s'il n'y avait que ça. Or il y a des milliers d'endroits où la vie spirituelle se déroule sereinement et dont on ne parle pas.

En Belgique la laïcité est une famille de pensée parmi les autres. Ce n'est pas comme en France où elle est une règle du jeu social. En Belgique, il y a des conseillers laïques dans les hôpitaux, dans les aéroports, dans les prisons, à côté des aumôniers, pour discuter du sens de la vie avec les prisonniers, les malades, les voyageurs.

Il y a une réflexion qui se fait dans d'autres pays européens et qui manque en France parce que la laïcité étant devenue la règle du jeu social, les gens qui n'ont pas de références religieuses ne se sont pas organisés en famille de pensée. C'est peut-être plus difficile de le faire face à une religion organisée, mais quand on voit la diversité des religions ce ne serait pas plus compliqué pour les gens qui se réfèrent à un humanisme séculier.

C'est certainement quelque chose qui manque en France et qui pourrait exister. Ça se traduit au niveau du Comité National d'Éthique : on ne sait pas qui y mettre pour représenter la tradition philosophique non religieuse. C'est dommage qu'il n'y ait pas un mouvement de pensée laïque plus fort, mieux constitué.

Il existe pourtant un terreau associatif et il faudrait essayer de voir comment on peut fortifier ce terreau, comment le rendre plus visible socialement. Comment faire pour qu'il n'y ait pas étanchéité complète entre la réflexion qui se mène à ce niveau et ce qui apparaît à la TV et dans les grands media ? Comment faire circuler le débat d'idées ? Vous avez fait allusion à Pierre Legendre. C'est un collègue que je connais bien, c'est quelqu'un qui a une réflexion très riche et la TV ne fait jamais appel à lui. Il y a par contre des gens qui sont d'un niveau intellectuel beaucoup plus bas et qui deviennent des maîtres à penser médiatiques. Il y a à réagir, à revendiquer pour que les choses se passent autrement et pour relancer le débat d'idées.

 

un auditeur - Je crains qu'il n'y ait ici une confusion entre deux plans très différents et qu'il faut bien distinguer. Il y un plan purement juridique et administratif où il incombe à l'État de ménager et de protéger la liberté de conscience de chaque citoyen. Mais il y a ensuite un plan moral ou même spirituel, où il s'agirait de substituer une morale dite laïque à l'ancienne morale religieuse. Mais ça, ce n'est plus du tout la tâche de l'État. Je dirais même que cela ne doit surtout pas être la tâche de l'État. Il serait extrêmement dangereux que cela soit laissé aux soins de l'État. Dans mon esprit, un État comme l'Albanie communiste qui imposait l'athéisme à ses citoyens n'était pas du tout un État laïque. Dans la mesure où l'État assure cette liberté de conscience, ce n'est plus lui qui serait responsable d'une éventuelle carence de morale de substitution aux morales religieuses.

Quand on dit qu'il n'y a plus qu'une morale de marché lamentable, qu'on n'a pas de morale à offrir aux jeunes, de perspectives morales à offrir aux immigrés en mal d'intégration, ce n'est pas à l'État d'y remédier. L'État doit préserver la liberté de conscience de chacun. Il ne doit pas admettre des revendications comme celles du cardinal Ratzinger ou comme celles, bien qu'anti-religieuses, des communistes albanais, parce qu'elles sont les unes et les autres, quoiqu'en sens opposé, anti-laïques et attentatoires à cette liberté de conscience. Mais son rôle ne doit pas aller au-delà. Ce n'est pas possible. Au-delà c'est le totalitarisme. On ne peut pas imaginer l'État établissant une morale, fût-elle laïque, qui serait enseignée à la place d'une autre. Quand Jules Ferry a établi les règles morales qui devaient inspirer ses instituteurs, il n'a pas inventé une morale de toute pièce. Il en a pris une qui était la morale ambiante de son époque et de sa société. Et pour être dite laïque, elle était d'ailleurs encore fortement imprégnée de préjugés venant de la religion.

Il est dangereux de mêler ces deux plans du problème. S'il y a une carence morale, c'est à nous tous qu'il appartient d'y remédier et pas à l'État. Et il ne faut surtout pas s'en décharger sur l'État.

 

Jean Baubérot - Je suis presque d'accord avec vous. Je vais vous dire en quoi je suis d'accord et en quoi je ne suis pas d'accord.

Il y a deux plans à distinguer, oui, et c'est bien pour ça que je parlais d'une famille de pensée qui devrait porter un autre nom que laïque puisque la laïcité c'est une règle et un jeu social. Elle devrait venir du terreau associatif, etc. Tout ça c'est la société civile. Ça se fait sur une base volontaire et ce n'est pas imposé par l'État.

Ceci dit, je ne suis pas d'accord qu'on puisse dire : l'État assure la liberté de conscience, un point c'est tout. Le fait d'assurer la liberté de conscience c'est déjà une certaine éthique. Si vous voyez les choses, il faut distinguer le juridique et l'éthique, que le juridique mette en jeu une certaine éthique est fondé sur les sédimentations d'un certain nombre de valeurs.

Qu'est-ce qui s'est passé en 1946 ? Je n'ai pas eu le temps d'insister, mais c'est une date aussi fondamentale que 1882, 1905 et 1907. A un moment où le gouvernement allait des communistes au MRP, dans le mouvement on met la Déclaration des Droits de l'Homme dans le préambule de la Constitution. Ça veut dire qu'un parti démocrate-chrétien accepte la Déclaration. Ça aurait pu se faire sous la Révolution puisque l'Assemblée Constituante comprenait un quart de membres du clergé. Ça ne s'est pas fait parce que le pape l'a désavoué très vite.

Mais ça veut dire qu'il y a actualisation de la Déclaration dans le préambule, et ce préambule fait partie de la Constitution. Le Conseil Constitutionnel s'y repère pour vérifier la constitutionnalité des lois. Il y a une éthique commune qui fonde le lien social et il ne faut pas que cette éthique soit totalisante parce qu'on en arrive à des systèmes qui risquent d'être totalitaires. C'est forcément une éthique partielle, incomplète. Mais on ne peut pas dire que le lien social soit fondé uniquement sur la liberté de conscience. Il y a une morale commune qui existe. Il vaut mieux qu'elle soit explicite qu'implicite, il vaut mieux que les règles éthiques du lien social soient clarifiées.

Et puis, effectivement, elles ne sont pas intemporelles, elles ne sont pas éternelles. Je ne crois pas qu'on puisse faire l'économie du fait que dans le lien social il y a de l'éthique. C'est à partir de là que les lois évoluent. Il n'y a pas un pur système juridique qui serait moralement neutre. Dans le préambule de la Constitution et dans les premiers articles, vous avez un idéal moral qui est assez fort.

Je suis d'accord qu'il faut faire la distinction et en même temps que les nouvelles idées morales, la dynamique morale c'est essentiellement à l'associatif, à la société civile, à ce qui est volontaire, de la promouvoir.

Prenons par exemple les lois anti-racistes qui sont assez récentes dans notre pays. C'est la ratification par la morale commune d'idéaux qui ont été portés par des associations, par des individus se regroupant en associations pour prôner cet idéal. Il y a un moment où ça passe dans l'éthique commune et devient loi.