Jean
Baubérot
professeur à l'École Pratique des Hautes Études,
Paris-Sorbonne
(chaire
"Histoire et Sociologie de la Laïcité")
Il y a un peu plus d'un an, une grande manifestation s'est tenue à
Paris et en d'autres endroits à propos de la laïcité : c'était le 16 janvier
1994 et l'historien de la laïcité pouvait participer à la manifestation et
joindre au militantisme un brin d'humour dans la mesure où il s'agissait de
protester contre la modification de l'article 10 de la loi Falloux.
Or, pour qui connaît le discours laïque, la loi Falloux, comme la
loi Debré, était en son temps considérée comme le type même de la loi
cléricale, hostile à la laïcité. Et voir des milliers de gens manifester au nom
de la laïcité contre une modification de la loi Falloux ne manquait pas de sel.
Certes, les historiens avaient dejà dit et écrit que cette loi était plus
ambivalente que ne le proclamaient les laïques militants, mais ils étaient
accusés alors de tiédeur idéologique et cette mise en avant de l'ambivalence
était refusée.
Autrement dit, la laïcité, de manière plus générale, est
effectivement un sujet qui, jusqu'à présent, a été objet de mémoire plus
qu'objet d'histoire, objet d'une légende dorée dans les milieux laïques et
objet d'une légende noire dans les milieux catholiques. Les deux France ne sont
plus en conflit frontal, mais chacune se raconte son passé et le raconte de
manière à se donner le beau rôle. Passé de lutte d'un côté, passé de
persécutions de l'autre. Finalement, c'est la même histoire que racontent les
deux sœurs ennemies et ça les arrange l'une et l'autre de raconter la même
histoire.
Tout le problème est de savoir si ce discours correspond à la
réalité historique et s'il ne faut pas passer de la mémoire à l'histoire.
Au moment de la manifestation contre la modification de l'article
69 de la loi Falloux, la mémoire s'est vue rattrapée par l'histoire. Et Pierre
Nora, qui en historien essaie de situer théoriquement ce que c'est que la
mémoire et a publié et dirigé une vaste entreprise sur les Lieux de Mémoire, explique dans sa préface que la mémoire
sacralise et que l'histoire scientifique laïcise. On peut donc dire que
l'histoire, en rattrapant la mémoire, laïcise la laïcité en ce qu'elle pourrait
avoir d'idéologique et de sacralisateur, donc de paradoxal.
On peut dire d'une manière générale qu'il faut arriver à retrouver
cette histoire et à la construire en objet scientifique. Paradoxalement, la
France qui se veut le pays fondateur de la laïcité (le terme est d'ailleurs
francophone et inconnu en anglais ou en allemand) n'avait pas tellement le
souci d'en faire un objet scientifique, comme s'il y avait eu là des réticences
ou des peurs. Et ce qui est amusant pour l'historien et le sociologue, c'est
que ces peurs et ces réticences étaient semblables à celles qui étaient
apparues il y a un siècle, quand on avait créé les sciences de la religion et
que le catholicisme s'était transformé en objet d'investigation scientifique.
Il y a des répétitions et des connivences qui sont éclairantes.
Cependant, on peut dire que si la mémoire sélectionne, oublie,
prend ce qui l'arrange, elle n'est pas totalement fausse. Elle est simplement
partielle et partiale. Il est sûr qu'en se rappelant un conflit, aussi bien la
mémoire laïque que la mémoire catholique se rappellent des réalités vécues. Le
problème c'est qu'elles se les rappellent de façon sélective et on peut dire
que si la laïcité est issue du conflit des deux France, elle a été
l'aboutissement de ce conflit et, progressivement, sa pacification.
Avant de parler d'un nouveau pacte laïque, avant de revenir à
l'actualité, il faut recibler les choses telles qu'elles se sont passées au
moment fondateur de la laïcité, à la fin du XIXème siècle, au moment
de la création du pacte laïque sur lequel nous vivons encore aujourd'hui.
I - Création du pacte
laïque
Le conflit datait de la Révolution et même peut-être d'avant, mais
nous n'allons pas faire de l'histoire régressive sinon nous risquerions de
remonter aux origines. Prenons le conflit tel qu'il existe dans les années
1870, moment qui va voir la victoire des républicains et des lois laïques dans
les années 1880, donc moment où finalement l'affaire se noue et où un camp va
l'emporter sur l'autre d'une manière stable et où il va pouvoir réaliser son
programme.
A ce moment-là, effectivement, il y a une lutte entre le
cléricalisme et l'anti-cléricalisme. Et ce qui est curieux, aujourd'hui, c'est
qu'autant le terme laïcité a retrouvé cette dernière décennie une tonalité très
positive, autant le terme anti-clérical est peu utilisé et plutôt avec une
tonalité négative. Pourtant, c'est le combat anti-clérical qui a permis la
victoire laïque et il n'y en aurait pas eu sans ce combat et sans ces
combattants.
1- De
l'anticléricalisme à l'école laïque
L'anti-clérical du XIXème siècle aurait été très surpris
si on lui avait dit que ce terme était peu ou prou synonyme d'intolérance.
L'anti-clérical, quand il a une certaine culture, se veut quelqu'un de très
tolérant, et même il est assez goguenard vis-à-vis des Lumières du XVIIIème
siècle, de ces Lumières qui ont une vue philosophique intemporelle de la
religion et qui n'ont donc pas compris ce que c'était que la religion parce
qu'elles manquaient de démarche scientifique, historique. Il y a donc là en
fait une critique des Lumières et de leur courte vue.
On peut saisir le discours anti-clérical du XIXème
siècle en un point où il passe des spécialistes au grand public : le grand
dictionnaire de Pierre Larousse qui est publié justement à la fin des années
1860 et au début des années 1870. Là, vous avez une sorte de synthèse de ce que
peut être la culture anti-cléricale de l'époque. Le Larousse va d'ailleurs être largement répandu dans tous ces milieux
et en devenir l'instrument de référence. Et on va trouver beaucoup de discours
de préfets ou de maires et de députés qui seront des paraphrases d'articles du Dictionnaire Universel Larousse.
Dans ce dictionnaire, vous avez une vision de l'histoire qui n'est
pas originale, qui prend des choses à Auguste Comte, à Darwin, à Quinet, à
Victor Hugo, à tout un tas de penseurs du XIXème siècle. On peut
voir dans cette entreprise monumentale de 400 millions de signes la synthèse
pour le grand public cultivé de l'histoire telle qu'elle est issue de la pensée
de cette époque.
C'est une pensée évolutionniste, c'est-à-dire qu'au départ pour
elle l'homme est un singe perfectionné guère différent des singes ordinaires.
Le passé des origines est un âge farouche où l'homme est violence et animalité,
et on polémique contre le mythe du bon sauvage qu'on dit être typique de la
mauvaise compréhension du XVIIIème siècle. Cet homme primitif, on ne
l'accable pas moralement, mais il est encore proche de l'animalité. Il ne
disposait pas de beaucoup de moyens, il était très faible, perpétuellement en
quête de survie et donc il avait peur. Il vivait dans des conditions difficiles
et à ce moment-là, la religion n'était pas une imposture des prêtres comme on
l'a dit au XVIIIème siècle. C'était une manière pour lui de
comprendre le monde. Il n'avait pas la science à sa disposition. La religion
était pour lui une manière de maîtriser l'inconnaissable, ce qui le dépassait
et semble plus fort que lui, plus mystérieux que ce qu'il pouvait comprendre.
On trouve tout à fait logique que les temps primitifs aient été des temps où la
religion était englobante.
A ce moment-là la religion pouvait être facteur de progrès dans la
mesure où l'homme arrivait à une certaine auto-compréhension de lui-même et
donc à faire face à son environnement. Mais très vite aussi à une certaine
aliénation dans la mesure où cela figeait ses forces dites supérieures et lui
donnait une explication qui, très vite, pour le Grand Dictionnaire, restait fixe. Ceci dit, il y a des distinguo entre les religions et on
donne quitus au christianisme d'avoir
eu une morale plus élevée que d'autres religions.
Quoiqu'il en soit, je ne vais pas retracer tout ce cheminement
historique. Pour le Grand Dictionnaire,
on arrive à un aboutissement, à un temps post-révolutionnaire, où finalement la
religion a été dépassée d'abord par le politique. pendant tout un moment c'est
le politique qui a été facteur d'émancipation et de progrès — là encore facteur
ambivalent puisque le politique a libéré de la religion mais a imposé sa propre
domination, voire parfois sa tyrannie et sa propre violence.
Et on arrive à une troisième époque (on reconnaît la loi des trois
états de Comte, mais c'est du Comte un peu dilué, un peu revu par d'autres
penseurs) : l'âge scientifique où il peut y avoir un dépérissement du politique
pour arriver à une vue des choses beaucoup plus objective, à un aboutissement
de la civilisation qui permet de rebondir. Ce qu'on apprend grâce à la science,
selon Larousse et ses collaborateurs, c'est que si l'homme n'est pas tombé des
cieux, ou s'il n'est pas le bon sauvage originel, s'il n'est qu'un singe
perfectionné, il est cependant indéfiniment perfectible et peut, par
l'éducation, se perfectionner lui-même. Il y a un vaste chemin d'espérance qui
est tracé.
Et cette espérance, ce rapport au temps, cette grande fresque
historique, on retrouve tout cela dans les cahiers d'écoliers et dans les cours
de morale laïque du XXème siècle. Ce qui est intéressant dans cette
vision des choses, c'est l'idéologie du progrès indéfini due au fait que les
sciences et les techniques qui l'amènent sont moralement bonnes et efficaces,
alors que la religion ne l'est pas.
Cette idéologie du progrès, qui est dynamique, qui projette vers
l'avenir, contient le projet de bâtir une civilisation de plus en plus forte,
de plus en plus belle, avec par exemple toutes les utopies d'arbitrage
international, avec la volonté de mettre fin aux guerres, d'améliorer le sort
des classes laborieuses, etc.
Elle ne déprécie pas du tout le passé. Le passé, c'est pour elle la
somme des efforts réalisés par les êtres humains pour arriver à l'état de
civilisation où nous sommes actuellement. Autrement dit, ce qui est valorisé
dans le passé, c'est tout le travail de l'homme sur lui-même, travail dont on
bénéficie puisque l'état de civilisation dans lequel naît quelqu'un dans la
deuxième moitié du XIXème siècle, et pour les écoliers du XXème,
c'est un état de bien-être et même pour les classes populaires, puisque l'école
laïque s'adresse aux enfants des classes populaires, les enfants de la
bourgeoisie allant dans les classes primaires des lycées. C'est un mythe de
penser que l'école primaire socialise tous les Français. L'école laïque est une
école pour le peuple.
Le bien-être du peuple est sans commune mesure avec celui de son
lointain ancêtre de l'Antiquité. Il y a un hommage qui doit être rendu au
passé. Dans cette valorisation du passé il y a le fait que le passé continue
d'être présent. Ces efforts, ce travail du passé continuent d'être présents.
Les ancêtres sont toujours là puisque ce qu'ils ont fait nous permet de vivre.
On est débiteur du passé, et ceux qui sont le plus débiteurs sont ceux qui
naissent dans les classes les plus favorisées. Il y a donc l'idée d'une
solidarité, d'un partage nécessaire pour s'acquitter de cette dette qu'on a
contractée en naissant dans un certain état de civilisation lentement et
péniblement construit par les siècles. C'est la doctrine de la solidarité de
gens comme Léon Bourgeois, Charles Gide, H. Marion, etc.
C'est cette idée qui va donner lieu à des réformes comme l'impôt
sur les revenus et les assurances sociales. En fin de compte, la dernière
grande entreprise de cette vision sera la Sécurité Sociale à la Libération.
Tout cela est très important.
Mais en revenant au XIXème siècle, on s'aperçoit que les
religions n'ont plus dans cette perspective de sens positif puisqu'on a dépassé
le stade où elles pouvaient contribuer à l'explication du monde et à sa
maîtrise. Leur survivance n'a qu'un sens négatif. Elles restent figées dans des
temps qui ne sont plus, et leur influence morale est pernicieuse. Loin d'avoir
la même dynamique, elles tournent les gens vers le passé au lieu que ce soit le
passé qui serve à aller plus loin et à construire l'avenir. En plus, les
religions construisent des dogmes, ce qui semble tout à fait contraire à la
liberté de conscience. Ces dogmes créent une mentalité de soumission, alors que
pour construire la démocratie il faut un citoyen actif qui participe et se
sente co-responsable de la société.
Et puis les religions se prétendent infaillibles. La proclamation
de l'infaillibilité pontificale par le Concile de Vatican I en 1870-71 a été compris
par les contemporains comme une agression à l'égard de la modernité et de la
démarche de la science qui, elle, progresse, révise ses jugements, sait qu'elle
est en mouvement. Cette infaillibilité paraît néfaste car elle enferme
l'individu dans un espace clos.
La logique voudrait que le camp républicain victorieux réduise la
religion politiquement et culturellement, puisque son fondement est aussi
néfaste. Or, la création de la laïcité va être une victoire de compromis.
Analogiquement on pourrait dire : on a fait la révolution et on a accouché de
la social-démocratie. Il y a un combat anti-clérical dans les années 70 et il
est très dur parce que ce qui est en jeu c'est le régime politique, et les
tentatives de restauration qui sont faites le sont avec beaucoup de force.
Il aurait pu y avoir une victoire où l'on eut cherché à éliminer
l'adversaire, à l'empêcher de nuire. Ce n'est pas ce qui va se produire. Ce qui
va se réaliser c'est un compromis. Certes, il y a des ruptures. On supprime le
cours d'instruction morale et religieuse pour le remplacer par un cours
d'instruction morale et civique dont le contenu va correspondre en gros à la
doctrine de la solidarité et dans lequel on insiste sur toutes les vertus qui
peuvent contribuer au perfectionnement physique, intellectuel et moral des
individus. Rupture aussi parce qu'on décrète la laïcisation du personnel
enseignant — ce qui va mettre longtemps à se réaliser et qui va provoquer un
certain nombre de conflits qui vont mettre du temps à se résorber.
Compromis aussi parce que cette fameuse école laïque qu'on instaure
est une école temporellement trouée. Elle fait cours lundi, mardi, mercredi,
puis il y a un trou le jeudi, elle recommence vendredi et samedi et s'arrête le
dimanche. Un certain nombre de laïques se sont indignés de ce trou. C'était
pour permettre aux parents d'envoyer les enfants au catéchisme et on savait
qu'à cette époque-là la grande majorité des parents le faisaient. Cela
paraissait tout à fait illogique car on laissait au milieu de la semaine le
curé détruire ce que l'instituteur avait eu tant de mal à enseigner en début et
en fin de semaine.
Beaucoup de gens disaient fort logiquement que l'école laïque avait
quelque chose d'analogue à la tâche de Pénélope : l'instituteur avait beau
construire, le jour qui trouait la semaine le curé pouvait défaire tout ce
qu'il avait fait. Or il est plus facile de défaire que de construire.
Il y a d'autres compromis. Les circulaires ministérielles ont été
très nettes : on devait enlever des classes les emblèmes religieux, les
crucifix, au fur et à mesure que l'opinion le comprendrait.Cela fut fait, mais
très progressivement dans les années 80. Il faut le réaffirmer en 1903. En 20
ans les choses sont loin d'être achevées. Les emblèmes religieux ont été enlevés
à certains endroits mais pas à d'autres.
Les instructions ministérielles précisaient bien : quand l'opinion
publique serait prête à l'accepter, quand elle se rendrait compte elle-même
qu'il y a avait une contradiction entre la présence d'un crucifix et le fait
d'être l'école laïque. Les instituteurs qui reçoivent ces directives sont les
"hussards noirs" de la République, ils sont en première ligne, ils
font un travail difficile et très contesté. Les institutrices sont dans une
situation encore plus difficile parce qu'au moindre prétexte on soupçonne leur
moralité. Elles seront l'objet de suspicions constantes. Et à tous, on va
demander de supporter un échelonnement progressif de ce retrait des emblèmes
religieux, ce qui va complètement à l'encontre de leur convictions.
Donc des compromis très importants qui font que pendant un moment
les laïques les plus convaincus se sont demandés s'ils n'allaient pas créer des
écoles privées laïques. La liberté de l'enseignement subsistait en effet (on se
l'est rappelé tout à coup en 1994 !) et l'article 69 de la loi Falloux,
qui n'était pas abolie, permettait des subventions aux écoles privées dans la
limite de 10 %.
2- La séparation des
Églises et de l'État
Si l'on passe à la seconde étape de la construction de la laïcité
française, on s'aperçoit qu'à peu près la même dynamique a été mise en place,
mais avec un renversement encore plus fort. La seconde étape commence par un
conflit très violent. Le petit père Combes est au pouvoir et il adécidé
d'éliminer l'influence des congrégations dans l'enseignement et de leur
interdire d'enseigner. C'est l'épisode le plus violent du combat des deux
France. On expulse les congrégations, l'armée y va, les gens sont expulsés sans
combat, mais ça frappe l'imagination. On a retrouvé des lettres de soldats au
ton très guerrier : ils allaient comme ils auraient été au front !
A ce moment on parle de séparation des Églises et de l'État.
C'était au programme des républicains dès le départ et le fait de ne l'avoir
pas réalisé en trente cinq ans de République est encore un compromis, ce fameux
compromis de "laisser du temps au temps" qui a été la politique des
républicains.
Mais maintenant, en 1905, l'école laïque a en gros 25 ans, elle a
socialisé toute une génération de Français, elle a acclimaté les valeurs
laïques auprès de cette nouvelle génération et le moment est venu de réaliser
la séparation des Églises et de l'État. Ce qui aurait été très difficile à
faire 25 ans plus tôt, parce que l'opinion publique ne l'aurait pas compris,
pouvait maintenant être envisagé.
Mais tout le problème, là encore, c'est : quelle séparation ? Le petit père Combe a une idée très précise
là-dessus. Il concocte une loi de séparation des Églises et de l'État qui se
situe dans cette ligne anti-cléricale dont je viens de parler. Ce n'est pas
forcément une ligne anti-religieuse. Combes était spiritualiste. Il a demandé
de mettre sur sa tombe une phrase tout à fait religieuse sur les retrouvailles
dans l'au-delà. Mais il est contre les organisations religieuses et contre les
dogmes. Il pense que tout ça c'est dangereux politiquement et culturellement,
et il veut essayer, par la loi de séparation, de réduire la puissance des
Églises et principalement de l'Église catholique qui est majoritaire en France.
Sans aller jusqu'à la persécution, il fallait donc une loi de séparation très
stricte.
Le projet de loi est dur : le budget des cultes va être supprimé,
avec des aménagements temporaires pour que les gens ne perdent pas complètement
leur traitement du jour au lendemain. Les Églises vont donc devoir assurer
elles-mêmes le traitement du clergé. Cela signifie trouver des bénévoles qui
acceptent de gérer cet argent, d'être trésoriers d'associations qui vont se
constituer pour l'exercice du culte.
On avait déjà un modèle qqui avait été constitué peu de temps avant
: la loi de 1901 qui règle la gestion des associations et le contrôle de leur
comptabilité. S'il y a des irrégularités, elles sont passibles d'amendes. Ces
irrégularités sont passibles de prison dans le projet d'Émile Combes.
Évidemment, si on risque la prison au cas où on commet une erreur, ça ne va pas
encourager les bonnes volontés à être bénévoles. Il y a beaucoup d'autres
dispositions de ce type.
Une grande question de la loi de séparation est que la puissance publique
devient propriétaire de trente mille édifices religieux, églises, temples,
synagogues. Que va-t-elle en faire ? Personne ne se place dans une optique
persécutrice. Personne ne songe à les soustraire au culte. Mais à quelles
conditions les laisser à disposition des églises ? Va-t-on les leur louer ?
Le projet de Combes était de les louer pour une période de 10 ans
au bout de laquelle la puissance publique aurait à décider de relouer ou non,
avec pour alternative d'affecter l'édifice à une société d'éducation morale ou
à un service public. Tous les 10 ans maximum, il y aurait eu un ré-examen de
l'affectation des édifices. Autrement dit, il y avait au-dessus des Églises une
véritable épée de Damoclès : si vous n'êtes pas sages, si vous n'êtes pas "politiquement
corrects", on vous enlève vos édifices de culte.
Pour ceux qui n'auraient pas compris qu'il fallait effectivement
être sage, d'autres dispositions sont prises. Si un ministre du culte en chaire
attente à l'honneur d'un citoyen ou tient des propos diffamatoires, il suffira
que la personne qui s'estime diffamée ou atteinte dans son honneur entame des
poursuites judiciaires pour que le culte soit suspendu jusqu'à ce que le
jugement soit rendu. Comme le jugement peut mettre un certain temps à être rendu,
même s'il aboutit à l'acquittement du ministre du culte incriminé, pendant tout
ce temps-là il n'y aura plus d'offices religieux, ce qui constitue une autre
épée de Damoclès encore. D'autant plus que la définition vague de ce qui était
pénalisable permettait de très larges interprétations.
Une autre disposition était que les Églises pouvaient s'unir et
avoir une caisse commune qu'au niveau du département. Le résultat c'est que
l'on aurait eu par exemple une Église catholique de la Corrèze ou de l'Ille et
Vilaine, et si celle d'Ille et Vilaine avait été excédentaire au niveau du
budget elle n'aurait pas pu aider celle de Corrèze qui aurait été déficitaire.
Et on sait qu'il y a plus d'indifférence religieuse et de militantisme
anti-clérical en Limousin qu'en Bretagne.
Donc, un projet combatif dans une logique anti-cléricale forte.
Mais ce projet n'a pas marché. Ce n'est pas sur celui-là que nous vivons. Il a
été désavoué en commission parlementaire par 13 voix contre 12. C'est dire que
ça n'a pas été facile. Il a fallu désavouer le Président du Conseil, et pour la
majorité républicaine, désavouer son chef.
Les deux mémoires de la France se sont dépêchées de l'oublier,
parce que rien que ce fait empêche d'avoir un récit historique interprétable
uniquement en termes de conflit, par une vision de combat d'un côté et de
persécution de l'autre.
Non seulement ces dispositions ont été rejetées, mais on a
rapproché autant que faire se pouvait la loi de 1905 de la loi de 1901, et on a
dit qu'on allait louer les édifices pour un franc symbolique et puis les mettre
gratuitement à disposition des cultes, ce qui était une aide indirecte à
l'exercice du culte.
Je rappelle que l'Église anglicane, établie en Angleterre,
propriétaire de ses églises, doit en gérer les réparations et se trouve dans
des difficultés financières très grandes, bien plus grandes que les Églises de
France, ce qui montre bien que le statut d'Église établie n'a pas que des bons
côtés.
Non seulement ces dispositions étaient établies, non seulement
l'article 1 de la loi de séparation stipule que la République garantit le libre
exercice des cultes (ce que Combes s'était bien gardé de faire figurer dans son
projet), mais en plus l'article 4 dit qu'elle va donner les édifices à ceux qui
se proposeront d'assurer l'exercice d'un culte conformément aux règles
générales de ce culte. Là il y a un clash
et un conflit interne au camp laïque. C'est très important car ça veut dire que
le curé qui reçoit l'édifice doit être en conformité avec son évêque, ça veut
dire que l'État qui se sépare de l'Église continue à attester le régime
hiérarchique catholique. Cela ne favorise pas, n'incite pas la multiplication
d'associations cultuelles catholiques en désaccord avec la hiérarchie.
Grogne dans le camp laïque et protestations : si on se sépare des
Églises, on ne les reconnaît plus ; ce qu'on doit assurer c'est la liberté de
conscience et le culte des individus. Si par exemple il y a un certain nombre
de catholiques dans une ville qui forment une association, ils faut qu'ils puissent
voir quel curé ils ont envie d'avoir, et puis on remet l'église à la majorité
qui se dégage. Et si cette majorité est favorable à l'évêque, si l'évêque a pu
se rendre populaire, tant mieux. Dans une situation de séparation, c'est aux
évêques à convaincre une majorité de catholiques qui sont légitimes et ce n'est
pas à l'État à légitimer les évêques.
Cette position, qui était celle du parti radical, a été contrée par
les socialistes, et notamment Jaurès qui a négocié avec la droite catholique,
de Mun, Ribot, Denis Cochin, ce fameux article 4 qui reconnaît implicitement le
principe hiérarchique de l'Église catholique. Selon les radicaux c'était une
menace pour la République puisqu'en contradiction avec les principes
démocratiques.
Évidemment, Jaurès, par la
Dépêche du Midi, se fait accuser d'être un socialiste "papalin".
On ironise sur son compte en disant qu'il souhaite devenir cardinal. Il y a
toute une polémique mais Jaurès tient bon et l'article 4 est adopté par les
voix conjointes d'une partie des socialistes et de la droite, les radicaux
votant contre.
Chacun se retrouve, par contre, dans son camp quand on vote la loi
dans son ensemble. Combes et les radicaux la votent en espérant l'améliorer un
jour.
Au moins que cette tactique soit payante et qu'elle amène la
pacification ! Mais pas du tout. Le pape Pie X refuse la loi de séparation et
interdit aux catholiques de former des associations cultuelles. Un an après le
vote de la loi, ce qui était le délai pour former les associations, celles-ci
ne sont pas formées et on ne peut donc pas leur remettre les édifices. Les
protestants et les juifs ont, eux, formés leurs associations, mais les
catholiques ne se sont pas soumis aux lois de la République et n'ont pas
l'intention de s'y soumettre.
Ceux qui étaient réticents au compromis ont beau jeu de dire : ça
ne sert à rien, on leur donne ça et ils veulent trois fois plus, de compromis
en compromis on va vers la trahison, vous n'y arriverez jamais, etc.
Or, ce qui est formidable, c'est que la République laïque fait
preuve d'une maîtrise peu commune. A l'instigation d'Aristide Briand une loi de
complément est faite. Briand déclare dans les débats parlementaires : "Le
but de cette loi est que, quoique fasse l'Église catholique, elle n'arrive pas
à se mettre dans l'illégalité, quelque soit sa ténacité". Et la loi de
1907, complément indispensable de la loi de séparation pour éviter un conflit
terrible, permet aux curés qui sont en communion avec leurs évêques et fidèles
à la hiérarchie d'occuper les églises sans titre juridique. Les pauvres curés
qui s'étaient affranchis de leurs évêques et avaient cru à la République sont
les dindons de la farce !
L'idée de Jaurès et de Briand est que la loi amènera la
pacification à long terme. Vingt ans après, finalement, l'Église catholique
accepte la loi. On trouve un compromis avec les associations diocésaines, et en
1946 la Constitution décrète que la République est laïque.
Paradoxe, cette introduction de la laïcité dans la Constitution
s'effectue à un de ces rares moments en France où il y a un parti
démocrate-chrétien très puissant, le MRP, Mouvement Républicain Populaire, qui
avec 28 % des voix est le premier parti de France. Le président du conseil est
Georges Bidault qui appartient au MRP. Le gouvernement est un gouvernement
tripartite démocrates-chrétiens-socialistes-communistes. Autrement dit on est à
la fin du conflit frontal des deux France. Cela ne veut pas dire qu'il n'y a
plus de problèmes, mais tout le monde est d'accord pour mettre la laïcité dans
la Constitution. On passe du conflit frontal au débat et aux tensions normales
dans toute société démocratique.
J'en arrive aux problèmes actuels. Il était important de retracer
cette histoire qu'on avait quelque peu oubliée parce que le compromis et la
pacification permettent moins d'effets de manche et d'envolées que la légende
dorée ou la légende noire.
Quels sont les problèmes actuels de la laïcité ? On vit donc sur ce
pacte qui a été établi à la fin du XIXème siècle et au début du XXème.
Pourquoi se reposer la question de la laïcité ?
Il y a plusieurs dysfonctionnements et ce qui me frappe c'est la
manière dont on essaie de les masquer et de "dégager en touche".
J'examinerai quelques problèmes.
1- Le problème de
l'Alsace-Lorraine
Un premier est le problème sur lequel on est le plus silencieux et
qui est le plus contradictoire avec la laïcité telle qu'elle est inscrite dans
la Constitution : c'est le problème des trois départements d'Alsace-Lorraine.
Les gens sont toujours très étonnés qu'on en parle. C'est pourtant très
intéressant parce que les constitutionnalistes nous disent que les articles 1
et 2 de la loi de séparation où il est écrit que la République assure le libre
exercice des cultes et la liberté de conscience mais ne reconnaît et ne salarie
aucun culte font partie du "bloc de constitutionnalité".
Or, en Alsace-Lorraine, les prêtres, les pasteurs et les rabbins
sont salariés par l'État et dans vos impôts il y a un peu d'argent qui sert à
ça. Qu'est-ce donc que cette Constitution qui n'est pas appliquée dans trois
départements, alors qu'elle dit par ailleurs que la France est une République
indivisible et qu'on oppose le centralisme français au fédéralisme anglo-saxon
ou allemand qui est taxé de libanisation ? Cela montre que tout ce qui est
excessif est insignifiant. Il y a donc trois départements français où la loi de
séparation ne s'applique pas et qui sont, dans une interprétation stricte, en
dehors de l'article 2 de la Constitution.
La laïcité est même inscrite dans le préambule de la Constitution
où il est dit que l'État a le devoir d'assurer un enseignement public laïque à
tous les degrés. Or, en Alsace, les écoles primaires sont encore régies par la
loi Falloux, et non simplement par un article 69 qui n'aurait pas été aboli à
la fin du XIXème siècle, mais par une loi Falloux simplement
réaménagée pour respecter la liberté de conscience des incroyants. Car ce sont
en Alsace les incroyants qui doivent demander une dispense. Les écoles
primaires sont confessionnelles et pluri-confessionnelles, les lycées ont des
cours confessionnels. L'État n'assure donc pas son devoir d'enseignement
laïque. Si l'on veut bénéficier d'un enseignement laïque, il faut créer des
écoles privées.
Herriot avait pensé changer la situation. Guy Mollet avait songé troquer
la loi Debré contre l'abolition du concordat en Alsace-Lorraine. Ça n'a pas
marché. Bref la situation perdure depuis longtemps, dans le calme le plus
total. Il faut bien constater que les Alsaciens-Lorrains sont satisfaits,
qu'ils ne demandent pas majoritairement quel cela change. Il n'y a pas de
manifestations ni de conflits entre les intéressés.
Un point concret montre pourtant toute la contradiction de cette
situation. L'évêque de Strasbourg est encore nommé par le président de la
République, par disposition explicite du vieux concordat. Le président de la
République Française est le dernier chef d'État d'un pays laïque qui nomme un
évêque catholique. Dans tous les autres pays, en Espagne, en Italie, le
concordat a été réaménagé et ce n'est plus le pouvoir politique qui nomme les
évêques.
L'Église catholique veut transformer l'évêché de Strasbourg en archevêché. Selon le concordat toujours
en vigueur il faut une loi et donc une délibération du Parlement. A ce
moment-là, branle-bas général. Aucun des partis représentés à la Chambre ne
veut qu'on discute de cela. Tous sont
d'accord pour qu'on n'en parle pas, qu'on ne dise pas qu'il y a ces trois
départements qui sont en dehors de la logique constitutionnelle. Finalement le
premier ministre prend un décret selon lequel l'évêché de Strasbourg devient
archevêché. C'est complètement illégal, mais on le fait parce que personne ne
veut aborder le problème. Mais pourquoi cette peur alors que tout est calme et
qu'aucun conflit ne se pose sur place ?
En fait, pour l'opinion publique française à l'heure actuelle, en
matière de religion, le problème c'est l'Islam, c'est l'intégrisme, ce sont les
sectes. Le reste n'est que survivance historique sans importance.
Cependant nous sommes en phase de construction européenne. Or la
construction européenne c'est un ensemble de pays dont certains ignorent la
laïcité et s'en passent très bien, et dont d'autres connaissent fort bien la
laïcité, comme par exemple l'Italie où existe un groupement qui milite pour la
laïcisation de l'Italie en affirmant qu'elle n'est pas encore un état laïque.
Autrement dit, nous sommes dans une union européenne qui très majoritairement
fonctionne selon d'autres règles que celles de la laïcité à la française.
Au reste, tout vestige historique qu'elle soit, l'Alsace-Lorraine
pourrait aussi bien devenir une tête de pont du passage de la situation
française à la situation commune européenne. Et les cours de religion
confessionnels qui se donnent en Alsace-Lorraine peuvent être la tête de pont
d'une instauration de cours de religion dans l'enseignement public du reste du
pays. Je signale en passant que la France a signé l'accord pour des écoles
européennes et que dans cet accord il est question de cours de religion.
2- La laïcité et la
construction de l'Europe
Et l'on en arrive ainsi au deuxième problème posé par la situation
actuelle de la laïcité en France. Dans la construction européenne, qu'en est-il
de la spécificité française ?
Sur ce point certains sont contre l'Europe précisément à cause de
ces spécificités. Il y a des discours étonnants selon lesquels l'universalisme
serait une particularité française ! Suivant une théorie d'une grande cohérence
interne, on soutient que la démocratie a été inventée dans les pays
protestants. Le protestantisme s'est divisé par scissiparité en plusieurs
Églises. Il s'est donc localisé, il s'est adapté, et finalement il y a eu une
évolution parallèle du pouvoir politique et du pouvoir religieux. Il n'y a pas
eu de clash, il n'y a pas eu de
conflits frontaux à partir du XVIIème siècle et c'est pour cela que
la démocratie est fédérale, locale, pluriculturelle, plurielle.
A l'inverse, la France a connu le clash et le conflit frontal sous la Révolution, et il a fallu
qu'elle s'arrache à l'emprise de l'Église catholique au cours du XIXème
siècle. Dans cette optique, elle l'a fait grâce à la raison. Et cette
particularité très spécifique de l'histoire de France a produit de l'universel.
Cette analyse comporte des points tout à fait justes au niveau des
jugements de valeur, mais elle comporte aussi une certaine naïveté, parce que
l'arrachement par la raison, ça a été le culte de déesse Raison. L'homme qui
prônait le plus l'émancipation de la religion par la raison, c'était Condorcet
qui s'est retrouvé lui-même victime de la Révolution, ce qui montre bien
l'ambivalence du processus de la Révolution Française.
On peut se rattacher à la raison de manière folle, et quand on
l'absolutise, quand on en fait la Raison avec un grand R, effectivement on s'y
rattache de manière non rationnelle. D'autre part, cette vision, qui a été
celle d'une France pays des Droits de l'Homme, avant-garde de la civilisation,
formatrice de l'idéologie républicaine à la fin du XIXème siècle,
permettait parfaitement un conservatisme tranquille. Par exemple elle admettait
que les hommes étaient plus raisonnables que les femmes. Il y a beaucoup de
discours laïques dans lesquels les femmes sont comparées aux enfants et où il
est dit qu'elles excelleraient dans le concret et dans le sentiments mais
qu'elles seraient incapables d'arriver à l'abstraction.
Le même raisonnement a été utlisé pour les peuples colonisés ou les
classes populaires. Tout ce qui n'est pas l'adulte bourgeois républicain mâle
est considéré comme enfantin. Ce n'est pas une idéologie de la discrimination,
parce qu'elle contient un aspect dynamique : ces enfants, on va les rendre
semblables aux adultes républicains, on va les civiliser, les perfectionner.
Mais quand même, avec cette vision, les promesse de la laïcité ne
sont pas tenues. On disait que le jour venu la France aurait émancipé ses
colonies. Il a fallu des guerres coloniales pour que l'Indochine et l'Algérie
s'émancipent et ces pays n'en sont pas encore sortis. On disait que le jour
venu on saurait reconnaître le droit de vote aux femmes et les pays protestants
du Nord de l'Europe et même la Turquie y sont parvenu avant la France. Ce
conservatisme tranquille a pour effet qu'il est difficile de prétendre
aujourd'hui que l'universel soit seulement français.
Mais si l'universel n'est pas seulement français, si des bouts
d'universel se trouvent dans différents pays, si, sans trop de mauvaise
conscience par rapport au passé de la République, on peut contribuer à
construire l'Europe, il n'en reste pas moins qu'il y a certaines spécificités françaises.
De ces spécificités, on n'arrive pas à débattre ce qui doit être préservé, ce
qui doit être abandonné, on ne sait pas trier dans nos traditions laïques et
républicaines ce à quoi on était véritablement attaché et ce qui dépend d'un
temps et d'un lieu déterminés.
3- La laïcité scolaire
Dans la Convention européenne (qui est en dessous de la
Constitution mais au-dessus des lois) les parents ont le droit d'éduquer leurs
enfants selon leurs convictions religieuses et philosophiques. C'est clair.
Cela n'implique pas forcément le dualisme ou le pluralisme scolaire, mais s'il
y a un grand système scolaire laïque cela implique qu'il ait un pluralisme
interne.
La France a ratifié la Convention Européenne des Droits de l'Homme
après 1970, avec des retards dus aux problèmes scolaires et à la guerre
d'Algérie. Elle a été l'avant-dernier pays à le faire, ce qui n'est pas
tellement glorieux. Le minimum qu'elle peut faire, dans ce cadre, c'est la loi
Savary, c'est le pluralisme interne dans l'école publique. Mais la loi Savary
s'est trouvée un peu entre deux chaises et n'a pas abouti. Actuellement, ce qui
existe c'est la loi Debré, qui, comme la loi Falloux, est une loi ambivalente
parce que la notion de "caractère propre" est mal définie et peut
donner lieu à des dérives. Mais ce sont incontestablement des lois laïques au
sens constitutionnel du terme. Il ne faut pas attendre des manifestations
contre la modification de la loi Debré pour s'en rendre compte !
La loi Debré dit d'une manière très claire que les établissements
privés sous contrat doivent assurer la liberté de conscience des élèves,
autrement dit doivent proposer des cours de culture religieuse alternatifs à
des cours de religion confessionnels et accepter des élèves sans discrimination
du point de vue de la religion. Elle dit que les programmes doivent être les
mêmes dans les écoles privées sous contrat que dans les écoles laïques
publiques.
Il appartient aux laïques de veiller au respect de ces dispositions
dans les établissements privés sous contrat. Mais très souvent, par souci de
pureté laïque, par comportement du tout ou rien, cela n'est pas fait. Je
connais dans la région parisienne des inspecteurs qui ne veulent pas inspecter
des écoles privées sous contrat parce qu'ils se veulent tellement laïques
qu'ils ne veulent pas mettre les pieds dans une école privée. Si la liberté de
conscience et les programmes ne sont pas respectés, il faudra qu'ils s'en
prennent d'abord à eux-mêmes. Ils n'auront pas fait ce que les lois de la
République leur permettaient de faire. C'est trop facile de diaboliser
l'adversaire et de toujours rejeter la faute sur l'autre.
Par contre il y a quelque chose de très inquiétant et dont on parle
peu parmi les problèmes scolaires, c'est une convention que la France a passée
avec un certain nombre de pays et qui concerne l'enseignement des langues et
des cultures d'origine. Un certain nombre de pays étrangers dont proviennent
des immigrés peuvent nommer des professeurs qui ne sont pas contrôlés par la
République. Leur enseignement doit porter sur la langue et la culture
d'origine, mais on n'a aucune garantie que ces enseignants respectent la
laïcité. Et malheureusement ces conventions vont être très difficiles à
dénoncer.
Je pense quand même qu'on peut adopter une politique des petits
pas, grignoter du terrain progressivement et essayer de contrôler ces
enseignants, même si les conventions ne nous en donnent pas tout à fait le
droit. On verra bien à partir de quand les pays qui nomment ces
enseignants protesteront et à ce
moment-là on négociera avec eux. On ne viendra pas à la négociation les mains
vides et on pourra négocier un changement des conventions. Il n'y a aucune
raison pour que ces conventions soient éternelles. Mais cet enseignement qui
échappe au contrôle de la République est le problème le plus important qu'il y
ait actuellement au niveau de l'école.
4- Le Comité National
d'Éthique
Au moment où la querelle scolaire se ranimait dans les années 80,
où les passions étaient vives à propos de l'école, il s'est passé quelque chose
qui a été une mutation culturelle de la laïcité et qui s'est opéré dans une
indifférence quasi générale : c'est la création du Comité Consultatif National
d'Éthique. Ceci est intéressant. Dans ce conseil, créé en 1983 par François
Mitterrand, siègent des représentants des sensibilités religieuses et comme par
hasard on y trouve les anciens cultes reconnus : catholicisme, protestantisme, judaïsme,
plus l'Islam, plus une cinquième personnalité représentant la tradition
philosophique.
Suivant les personnes, cette tradition philosophique est différente
: ce fut d'abord un marxiste, c'est à présent un rationaliste un peu dans la
tradition IIIème République, c'est-à-dire un humanisme sans
références religieuses.
C'est là une mutation culturelle parce que la médecine est à mon
avis une institution porteuse de laïcité au même titre que l'école, quoique
d'une manière différente. Le médecin du XIXème siècle était
volontiers anti-clérical. Il est la figure emblématique du nouveau saint
laïque. Ce n'est pas par hasard qu'on célèbre le centenaire de Pasteur qui
n'était pas médecin au départ mais qui a été récupéré par la médecine. Le
médecin c'est le symbole de la science savante, de la science appliquée et de
la science se dévouant pour le bonheur de l'humanité. Tout le combat de la
médecine et tous ses progrès au cours du XIXème siècle sont pour le
camp laïque et anti-clérical la preuve de la supériorité d'une morale plus
efficace que la morale chrétienne traditionnelle, laquelle a peut-être amené de
bons sentiments mais est devenue contre-productive et a perdu toute efficacité.
Évidemment, il y a au début du XXème siècle des espoirs
de fonder une morale sur la science. Ces espoirs ne font pas l'unanimité même
dans le camp laïque où il y a des spiritualistes qui insistent certes sur la
conscience mais aussi sur le sentiment religieux. Néanmoins, pas mal de laïques
prônent une morale scientifique et en tous cas tout le monde est favorable au
progrès de la médecine et à certaines obligations médicales.
Au moment où les religions deviennent facultatives, il y a certains
actes médicaux qui deviennent obligatoires comme les vaccinations. Au moment où
l'on ne paie plus le clergé, on fait des lois sur l'assistance médicale
gratuite c'est-à-dire que la puissance publique commence à donner de l'argent
pour la médecine. Comme on sait, la sécurité sociale en est arrivée à ce que
les médecins puissent puiser dans les caisses publiques comme dans un tonneau
des Danaïdes, sans fond. On en est venu à se poser des question et à se demander
comment faire.
La création du Comité National d'Éthique cela veut dire que ce
progrès médical est conçu comme ambivalent. Il est conçu certes comme résolvant
des problèmes moraux mais créant aussi de nouveaux problèmes, comme on disait
autrefois à la SNCF qu'un train pouvait en cacher un autre.
La bioéthique est née dans les pays anglo-saxons et en France le
terme a connu une sorte d'engouement de la part des scientifiques et des
biocrates. Très rapidement on est passé de l'engouement à la méfiance et on s'est
dit que tout ce qui était techniquement possible n'était pas nécessairement
moralement souhaitable. La création du Comité National d'Éthique avait pour but
de dire cela. Première rupture par rapport à la culture laïque du progrès qui
n'était pas habituée à gérer les dilemmes médicaux.
En même temps il fallait s'affranchir des normes religieuses et on
peut dire que du rétablissement du divorce en 1884 à la loi autorisant
l'interruption volontaire de grossesse en 1975, il y a eu tout un mouvement
d'émancipation des normes de la société civile par rapport aux normes
religieuses. Mais cette tendance se renverse en 1983 quand on se retrouve dans
l'expectative et quand il apparaît qu'il peut être dangereux que ce soit
uniquement la communauté scientifique, les biologistes, les médecins, les
clercs spécialisés dans ce domaine, qui décident seuls de cette séparation
entre le techniquement possible et le moralement souhaitable.
Il faut qu'il y ait là aussi des profanes, des non-clercs, des
non-spécialistes. Comble du paradoxe, dans ces profanes il y a des théologiens.
Ils sont là parmi d'autres, comme représentants de l'opinion publique. On n'en
revient pas à une conception où la morale est fondée sur la religion. On en
vient à une nouvelle étape où la religion est convoquée pour participer au même
titre que d'autres à un débat éthique, dans une société où plus personne ne
peut dire à l'évidence ce qui est le bien et ce qui est le mal.
5- La crise de la
morale laïque
Et ceci m'amène au bon problème, celui de la crise de la morale
laïque. L'axe fondateur de la laïcité, c'est la loi du 25 mars 1882,
c'est-à-dire la transformation du cours d'instruction morale et religieuse en
cours d'instruction morale et civique.
L'acte fondateur de la laïcité à la française et ce qui la
distingue d'autres systèmes européens, c'est cette idée qu'on peut fonder le
lien social sur une morale laïque séparée de la religion et qui puisse
"tenir debout toute seule", selon l'expression de Jules Ferry.
Effectivement, au début de la IIIème République, la
morale laïque tient debout toute seule. Elle fait appel à la notion de dignité,
très présente dans les cahiers d'écoliers, très enseignée par les instituteurs.
Et par cette notion on allie les droits et les devoirs du futur citoyen. Elle
insiste sur la responsabilité. Cela signifie être travailleur, économe,
vertueux. En même temps, c'est une morale de la mesure. Elle reconnaît qu'il y
a des plaisirs sains. On a le droit d'avoir des loisirs. Mais en même temps
c'est une morale assez austère parce que c'est une morale du travail sur
soi-même pour se perfectionner.
Cette morale fonctionne tellement bien qu'en 1914 les petits
français vont monter vaillamment au front et combattre avec bravoure,
contrairement à toutes les accusations du catholicisme intransigeant qui disait
que la morale laïque allait fabriquer un peuple de lâches qui fuiraient au
premier coup de fusil de l'ennemi (car à cette époque la virilité était la
vertu des vertus).
On a des lettres envoyées par des officiers issus des classes bourgeoises,
qui, je le rappelle, n'avaient jamais côtoyé les classes populaires parce
qu'ils étaient allés dans les classes primaires des lycées, et qui sont étonnés
de la bravoure, du sens de la solidarité, du courage, de la vertu de ces braves
soldats qu'ils commandent. Ils disent que le peuple est profondément moral,
contrairement à ce qu'on craignait.
Mais c'est là une victoire à la Pyrrhus de la morale laïque, parce
qu'entre les deux guerres on découvrait que cet ensemble de vertus avait
finalement abouti à l'effroyable boucherie de la première guerre mondiale.
Alors, est-ce que cette morale était réellement valable ? Ce système de la
solidarité vaut-il encore dans la crise économique des années 30 qui livre les
gens au chômage et à la pauvreté par un mécanisme qui multiplie les phénomènes
d'exclusion parce qu'il n'est pas régulé autant que la crise actuelle dont nous
voyons pourtant toutes les conséquences dramatiques ?
Dernière étape de la crise de la morale laïque : les guerres
coloniales. Les enseignants avaient enseigné à leurs élèves que la France, le
jour venu, saurait émanciper ses colonies. Et la France mène au contraire des
guerres coloniales sanglantes et interminables, ce qui achève de faire perdre
le moral à ceux qui sont chargés d'enseigner la morale laïque. Ils y renoncent parce qu'ils trouvent que c'est
vraiment trop ambigu, trop ambivalent.
Effectivement on peut dire qu'aujourd'hui les notions de morale
laïque n'ont plus de pouvoir, plus d'hégémonie culturelle. Notre enseignement
insiste beaucoup plus sur l'épanouissement individuel. On le voit au niveau des
disciplines d'éveil, de communauté éducative, etc.
A mon avis, cette notion d'épanouissement est aussi ambiguë que la
notion de responsabilité. Certes, on peut critiquer la notion de responsabilité
parce qu'au bout du compte elle servait à ne pas trop contester l'ordre
bourgeois établi. Mais l'idée de s'épanouir à chaque instant, insufflée à haute
dose dans la société actuelle, est une notion qui coupe ce rapport au temps
dont je parlais. Il n'y a plus de passé, ou il y a simplement un passé mort. Il
y a la nostalgie du passé, mais c'est un passé qui n'est plus vivant, qui n'est
plus dynamique. Il n'y a plus de projet d'avenir, d'obligation de se
perfectionner, de travailler sur soi-même pour construire un avenir, pour
disposer d'un horizon.
C'est le présent, c'est l'instant qui est privilégié, et il est
tellement privilégié qu'on en vient à se tromper parfois complètement. Quand à
trois ou quatre mois des élections les sondages sont favorables à Balladur,
tous les commentateurs politiques font comme si Balladur avait déjà gagné les
élections, alors que la campagne électorale n'est même pas commencée. Il y a
même eu un article dans le Monde
affirmant que la campagne électorale était jouée.
Cette idéologie de l'épanouissement dans l'instant conduit à des
erreurs au niveau de la connaissance générale et elle a de tels effets sociaux
qu'elle conduit des politologues distingués à se tromper complètement. Que la
campagne change la donne, ils avaient pourtant tous les éléments qui leur
permettaient de le savoir et de dire que rien n'était joué. On l'avait vu en
1974 quand Chaban-Delmas avait chuté et en 1988 quand Barre avait chuté et que
Chirac avait remonté avant le premier tour.
Cela provoque une méconnaissance comme toute idéologie non
critiquée, et il serait peut-être temps d'avoir sur cette idéologie de
l'épanouissement dans l'instant le même regard critique que celui que nous
portons désormais sur les valeurs morales de la IIIème République.
Il serait temps de trouver une nouvelle morale laïque qui arrive à concilier ce
qu'il y a de bon dans les valeurs nouvelles de la société d'aujourd'hui et à
réinterpréter certaines valeurs de la IIIème République qui, après
tout, pouvaient avoir une certaine consistance et une certaine permanence.
6- Laïcité et Islam
Et j'en arrive au sixième point. C'est exprès que j'en parle en
dernier, pour bien montrer que ce n'est pas là le problème principal et que si
les autres sont résolus, celui-là le sera beaucoup plus facilement. Ce sont les
rapports de la laïcité et de l'Islam.
C'est le point dont parlent les media et qui sert à masquer tous
les autres. Mais c'est trop facile de faire comme si le problème était
ailleurs. Il est clair que le premier problème, par rapport aux populations
immigrées, c'est qu'on leur demande de s'intégrer mais qu'on leur propose des
idéaux complètement contradictoires.
On leur propose des villes où dans tous les kiosques on affiche des
femmes nues dans des positions équivoques et on leur dit en même temps qu'il
faut respecter la femme et que le port du foulard islamique est impossible
parce qu'il est une atteinte à la dignité de la femme. Entre des modèles
culturels aussi contradictoires, lequel vont-ils choisir ?
Pour toutes les questions éthiques c'est pareil. On leur dit : pas
de polygamie chez nous, la polygamie c'est honteux. Mais le mariage est en
baisse constante et à partir du moment où le mariage civil, première
institution laïque de la Révolution, est en baisse, il n'y a plus aucune
assurance que les gens ne soient pas polygames. La reconnaissance de l'union
libre et de la cohabitation étant admises, elle peuvent avoir lieu plusieurs
fois consécutives. Il n'y a aucun contrôle et le processus du mariage laïque
n'est plus la règle générale. Il n'y a plus aucune assurance de monogamie. On
ne peut pas à la fois condamner la polygamie et proposer un modèle culturel où
la monogamie est en perte de vitesse par indifférence générale pour le mariage
civil.
Il y a bien sûr des problèmes liés à la conjoncture actuelle de
l'Islam au sein duquel les éléments radicaux ont le vent en poupe et où il est
difficile de prôner de l'intérieur un Islam modéré. Certains le font mais avec
beaucoup de difficultés. Mais ces difficultés, qui sont réelles, se
trouveraient placées dans un tout autre contexte si la laïcité arrivait à
résoudre ses propres problèmes.
A ce niveau on pourrait déjà se dire que la règle d'égalité minimum
c'est de ne pas pénaliser l'Islam par rapport à d'autres religions qui disposent
d'édifices de culte de propriété publique. Au nom de quoi les musulmans
auraient-ils besoin d'argent de pays étrangers pour construire leur édifices de
culte ? On pourrait envisager toutes sortes de problèmes dans lesquels la
simple règle d'équité permettrait de dédramatiser les choses.
Pour les problèmes qui resteraient irrésolus, je crois que l'on a
un modèle offert par la laïcité du début du XXème siècle. Tout notre
problème, c'est de retrouver ce rapport au temps, cette épaiseur temporelle que
nous avons perdue parce que nous sommes dans la société du scoop, du zapp, du clip, c'est-à-dire dans un éclatement
complet du temps. Et dans ces conditions il ne peut plus y avoir de projet,
d'histoire, d'itinéraire.
Notre grand problème c'est de nous resituer nous-mêmes dans une
histoire. Si nous y réussissons, nous pourrons proposer que cette histoire soit
commune avec les populations installées sur notre sol que nous avons
l'obligation d'accueillir.
Débat
un auditeur - Est-ce que la
problématique que vous posez ne dépasse pas la laïcité en tant que telle ? Vous
faites le procès de toute la société dans laquelle nous vivons. Mais s'il faut
attendre que cette société se soit réformée et remise en ordre, ça peut durer
longtemps. Le problème de la laïcité est relativement ponctuel, limité par
rapport à semblable réorganisation. Il ne va pas au-delà de certaines limites
institutionnelles, juridiques et administratives. Ne va-t-il pas alors se
retrouver complètement dépassé ?
Jean Baubérot - La laïcité est un
problème qu'on ne peut pas trop rétrécir. Quand la Constitution définit la
France comme une République laïque, démocratique et sociale, ça veut dire que
c'est une des grandes caractéristiques de cette République, et qu'on ne peut
pas réduire la laïcité au problème scolaire ou au problème des subventions à
l'enseignement privé.
Nous
ne vivons pas sur une planète différente des autres pays. Les problèmes que
nous rencontrons, on les trouve ailleurs, mais ils sont accentués par le fait
que la France républicaine s'est fondée sur un défi qui consistait à réaliser
le lien social à partir de la laïcité, ce qui n'est pas le cas dans la plupart
des autres pays.
Un
pays comme le Danemark, qui est tout à fait démocratique, qui a une
Constitution très libérale qui interdit toute censure, est un pays où il y a
une religion officielle qui est l'Église évangélique luthérienne. Au XIXème
siècle, au Danemark, ce sont les partisans du réveil religieux qui ont lutté
pour la séparation de l'Église et de l'État et ce sont les laïques, au sens de
non-pasteurs, qui ont lutté contre la séparation parce qu'ils voulaient que la
société civile continue à exercer le pouvoir au sein de l'Église. C'est la
problématique inverse de la nôtre.
Ça
ne veut pas dire que le Danemark n'ait pas de problèmes et que ces problèmes ne
soient pas sans analogies avec les nôtres. Mais malgré tout, l'angle d'attaque
de ces problèmes est complètement différent, puisqu'au Danemark l'Église joue
le rôle de religion civile; c'est-à-dire que c'est elle qui assure les
fondements moraux du lien social. Les Danois sont très peu pratiquants. Il n'y
a pas d'obligation de pratique dans le protestantisme. Mais s'ils vont peu au
culte, les Danois sont très attachés à l'Église évangélique, parce qu'elle
assure les fondements moraux de leur société.
La
France doit assurer les fondements moraux de la société par la laïcité. Le lien
social au niveau éthique doit être assuré par elle. C'est le nœud du problème.
Bien sûr il y a le risque de lui donner une extension trop grande, de faire de
la laïcité un concept fourre-tout. Je suis conscient de ce risque. Mais c'est
aussi un des endroits où les choses se nouent, où la spécificité française se
noue. Bien sûr, on ne va pas attendre que tous les problèmes de la société
soient résolus pour avancer au niveau des problèmes spécifiques. Les problèmes
ne sont jamais totalement résolus.
Ce
que je veux dire c'est qu'il y a une congruence, qu'on avance vers un problème
dans la mesure où on avancera dans l'autre, et qu'on ne peut pas résoudre le
problème laïcité-Islam sans avancer sur les autres. Ce serait de l'hypocrisie.
Ce serait transformer l'Islam en bouc émissaire. Ce serait complètement
irréaliste. Il ne peut pas y avoir d'intégration sans un modèle culturel
dynamique d'intégration qui soit hégémonique dans la société elle-même. Sinon
ce sera s'intégrer à quoi ?
Alors,
dans l'état actuel des choses, qu'est-ce qui se passe ? Les garçons vont vers
la délinquance et les filles portent le foulard. Cela a été très bien montré
dans le livre le Foulard et la République
de Françoise Gaspard et Farhad Khosrokhavar. Cette enquête de deux sociologues
est pour le moment la plus sérieuse sur la question. Françoise Gaspard montre
très bien que le problème n'est pas tellement le voile imposé, parce que, dans
ce cas, les filles l'enlèvent dès qu'elles peuvent, mais bien plutôt le voile
revendiqué, par les lycéennes, les étudiantes et les jeunes femmes, contre
l'anomie, l'éclatement de sens, contre cette société qui part daans tous les
sens et qui n'a plus de lien social, culturel, éthique fort. Et si on prend
l'affaire par la voie répressive, on la résoudra certainement pas. On ne fera
que précipiter ces jeunes femmes dans les bras de l'islamisme. A ce moment-là
on dira effectivement : l'islamisme est de plus en plus fort. Bien sûr, on fait
tout pour qu'il en soit comme cela. Quand on marque des buts contre son camp,
il ne faut pas s'étonner de perdre.
un auditeur - Vous avez bien analysé
les lois de 1905 et 1907, mais vous n'avez pas parlé des transformations qui
ont eu lieu pendant la guerre 40-45 et des lois qui n'ont pas été abolies à la
Libération.
Jean Baubérot - Vous voulez parler de
quoi ? Vichy avait par exemple remis dans les programmes scolaires
l'enseignement des devoirs envers Dieu. Mais ça a été annulé à la Libération.
Pouvez-vous préciser ce qui aurait changé et qui n'aurait pas été annulé ?
l'auditeur - Je ne sais pas
exactement, mais j'entends souvent que les laïques critiquent fortement le fait
qu'en 1945 on n'ait pas annulé certaines mesures prises par Vichy concernant
l'école et la laïcité.
Jean Baubérot - La loi de 1905 a deux
aspects fondamentaux. Selon les articles 1 et 2 la République assure la liberté
de conscience et le libre exercice des cultes mais elle ne reconnaît, ne
salarie et ne subventionne aucun culte. On abolit le système des cultes
reconnus. Selon l'article 4 les gens qui bénéficient des édifices de culte
doivent se conformer aux règles générales du culte dont ils se proposent
d'assurer l'exercice.
Le
reste de la loi est composé d'articles circonstanciels, soit qu'ils sont la
conséquence des trois premiers (les édifices publics remis gratuitement aux
communautés religieuses), soit qu'ils traitent de la manière dont va s'opérer
la séparation. A partir de là, il y a une jurisprudence avec des lois
supplémentaires ou des annexes. Il s'en est fait sous la IIIème
République, et depuis 1945.
Si
ma mémoire est bonne il a dû y avoir quelque chose sur les possibilités de dons
et legs en 1941 qui n'a pas été aboli. Mais beaucoup de choses de Vichy n'ont
pas été abolies. Plein de dispositions sur la famille notamment n'ont pas été
abolies à la Libération. En fait cette loi de 1941 n'est en rupture ni avec les
lois précédentes ni avec les lois suivantes. Elle est dans l'application
concrète du libre exercice des cultes, compris comme l'expression de l'idée que
l'État ne doit pas étrangler financièrement les Églises, mais faire au
contraire en sorte que les gens qui veulent pratiquer puissent le faire sans
que ça leur pose des problèmes insurmontables.
Beaucoup
plus important était, au point de vue de l'école, le fait de réintroduire les
devoirs envers Dieu, abolis en 1923. La morale laïque avait mis au programme
ces devoirs pendant longtemps. C'était le fondement spiritualiste de la morale
laïque. Mais c'était plus ou moins appliqué par les instituteurs. Vichy l'a
rétabli et la Libération l'a supprimé. Vichy avait rétabli des aides aux écoles
privées et la Libération l'a supprimé aussi.
Plus
tard il y a eu les lois Marie, Barangé, Debré, etc. Il y a eu une réactivation
de l'aide aux écoles privées. Mais ce n'est pas le fait de Vichy, puisque cela
se place dans les années 50.
Ce
qui s'était passé aussi, c'est que Hitler avait aboli le concordat en Alsace et
en Moselle et que la Libération l'a rétabli. On se trouvait devant le dilemme
suivant : ou bien maintenir l'abolition et maintenir en même temps une
situation instaurée par le nazisme, ou bien rétablir la situation d'avant. On a
préféré la deuxième solution.
Je
ne vois pas de mesures modifiant substantiellement la laïcité qui ait été
imposées par Vichy et ait été maintenues par la suite.
Il
existe aujourd'hui des subventions indirectes aux Églises qui sont plus
importantes que ce que permet la loi sur les dons et legs. Par exemple, le
régime de sécurité sociale du clergé catholique est déficitaire comme le sont
d'autres régimes de sécurité sociale, et c'est l'État, la puissance publique,
qui compense. Si vous fondez une association culturelle pour développer par
exemple la connaissance de la culture juive, elle peut être subventionnée. Ce
ne sera pas stricto sensu pour
l'exercice du culte.
Que
chacun mette ses desiderata sur la
table et que le débat s'instaure. Ce que je souhaite c'est qu'il s'instaure
publiquement que que ça ne se passe pas dans le silence et le secret.
un auditeur - Je voudrais revenir sur
les allusions que vous avez faites sur la philosophie de la laïcité dont vous
avez rappelé qu'elle était liée à l'idéologie du progrès, à la naturalité et à
la rationalité de l'homme. Dans cet axe, la laïcité pourrait très bien devenir
un dogmatisme rationaliste et humaniste. On l'a vu au moment de la Révolution
Française. Or il faudrait dire que la laïcité est d'abord une éthique de la
liberté d'expression, de la communication, de la relation entre citoyens et
communautés idéologiques, une éthique de la tolérance. Il faudrait peut-être
distinguer entre la raison qui produit les théories ou les idéologies, et celle
qui produit l'éthique. La raison fonctionne d'une manière double et
contradictoire. L'homme est un être de raison capable de construire une
connaissance et de trouver une vérité. C'est un fondement de la tradition
rationaliste du respect de la pensée de l'autre. Mais en même temps, cette
raison comporte ses limites. Elle est liée à une idée de relativité et c'est un
fondement essentiel de la laïcité, en ce sens que personne ne peut détenir une
vérité absolue. C'est la leçon de Montaigne qui est une référence importante en
matière de laïcité.
Vous
avez parlé de pacte laïque et je voudrais vous poser deux questions à ce sujet.
Si
"pacte laïque" veut dire que le lien social est fondé sur l'éthique
telle que vous l'avez définie, je suis d'accord. Mais un pacte suppose une
négociation entre un État et des communautés qui se situeraient en marge de la
laïcité. Là je ne vois pas le sens d'un tel pacte dans un pays comme la France.
Ma
deuxième question porte sur la morale laïque. Au moment où elle a été
instituée, où l'école laïque a commencé à fonctionner, nous étions dans une
société de travail dans laquelle on avait besoin de former le peuple à
certaines vertus essentielles à la production. Or nous sommes maintenant dans
une société de consommation qui recherche le bonheur dans l'instant et génère
une morale de jouissance. Est-ce que cette morale du bonheur et de la
jouissance n'est pas organiquement liée aux besoins de l'économie libérale et
est-ce que la clef de la crise morale ne se trouve pas dans les finalités du
productivisme ?
Jean Baubérot - Votre intervention est
très riche et pose beaucoup de questions. J'ai commencé tout à l'heure en
disant que la laïcité c'est important parce que c'est une éthique du débat.
D'accord avec vous là-dessus. Comme il faut aller vite j'ai peut-être un peu
court-circuité mon exposé. J'ai dit que le Grand Larousse Universel exprimait
l'idéologie anti-cléricale. Mais c'est cette idéologie qui a permis à la
laïcité de triompher. Je l'ai rappelé pour cela. Même si cette idéologie
comportait des aspects totalisants, c'est elle qui a accouché de la laïcité
tolérante. On pourrait reconduire l'optique laïque de la IIIème
République en disant qu'on peut avoir une certaine reconnaissance vis-à-vis
d'anti-cléricaux comme Pierre Larousse qui, actuellement, est un peu maltraité
par les historiens.
Au
départ, Larousse était un homme tout à fait pacifique, préoccupé de novation
pédagogique et qui ne demandait pas mieux que de prêcher cette novation partout
où on l'écoutait. De fait, beaucoup de curés et de bonnes sœurs l'ont écouté. A
tel point que la hiérarchie catholique s'en est émue et a lancé contre lui des
interdits et des accusations qui maintenant nous font rire, bien entendu,
disant par exemple qu'en insistant sur la différence des genres masculin et
féminin il démoralisait les enfants ! Pierre Larousse est devenu anti-clérical en
1860. Renan l'est devenu quand on a combattu sa Vie de Jésus. Ces gens-là sont devenus militants anti-cléricaux
parce que le catholicisme intransigeant n'acceptait pas les modérés, ce qui les
a poussés vers les extrêmes.
J'ai
court-circuité tout ça avec ce que j'ai dit de la morale laïque quand j'ai
parlé de la solidarité. Il faudrait distinguer aussi l'anti-cléricalisme du Grand Dictionnaire Larousse et la morale
laïque qui est venue après et qui est beaucoup plus sereine.
Comme
vous l'avez dit, le relativisme peut s'accorder avec la raison. On est frappé
de découvrir dans les cahiers d'écoliers ce que les instituteurs enseignaient
sur l'équilibre entre raison, science et sentiment. La raison n'est pas tout.
Le sentiment c'est important. La science doit être morale. Finalement l'idée de
fonder la morale sur la science ne fait pas du tout l'unanimité dans le milieu
enseignant, bien que le milieu intellectuel lui soit favorable.
Effectivement,
il y a une morale du travail, mais je vois aussi dans cette morale laïque le
fait qu'on s'adresse à un milieu rural ou à un milieu d'artisans qui ne connaît
que sa campagne ou son quartier, et il faut que les enfants de ces milieux
puissent s'intégrer à une société de mobilité, où ils ne vont plus être
attachés à un lieu, et la morale qu'on leur enseigne va leur permettre de vivre
un peu déracinés de leur lieu d'origine. Je suis très frappé de voir qu'on
demande aux enfants de parler par exemple de la foire aux bestiaux. Et les
enfants racontent l'organisation de la foire aux bestiaux dans leur village. Et
on leur dit : "Non, pas la foire de votre village, allez hors de votre
commune, il faut sortir de votre
village pour envisager ce qui se passe ailleurs". On les socialise selon
une société de mobilité géographique, culturelle, et aussi (c'est l'espoir de
leurs instituteurs) mobilité sociale.
Nous
sommes aujourd'hui dans une société qui insiste sur l'épanouissement dans
l'instant, sur l'obligation du bonheur. Et ça renverse les choses. Cette
obligation d'être heureux à chaque instant, ça n'est pas viable et ça ne peut
que produire des frustrations, même si, par ailleurs, cela comporte aussi des
aspects intéressants.
Je
me demande si, à l'échelle planétaire, il n'y a pas à réhabiliter le travail.
Quand on voit les problèmes planétaires et comment notre société vit sur
l'exploitation des 3/4 de la planète, je me demande si cette insistance sur
l'épanouissement n'a pas à la limites des côtés racistes. Parce que ce sont des
milliards d'êtres humains qui ne peuvent pas "s'éclater" comme on le
propose aux occidentaux. D'ailleurs, cela amènerait une pollution folle et une
aggravation de tous les maux actuels.
Il
faudrait donc retourner aux valeurs de la IIIème République, non pas
telles qu'elles étaient enseignées, on ne reviendra pas en arrière, mais chaque
génération a à réinterpréter un certain nombre de valeurs et à les faire
fructifier pour ce qui la concerne, et j'ai peur que nous n'ayons un peu
abandonné cette responsabilité. Je pense que c'est un de nos gros problèmes et
qu'il faut dire des choses un peu désagréables et difficiles à dire. Parler de
bien-être, d'épanouissement, etc, n'est-ce pas en partie un discours trompeur,
démagogique, dont l'archétype est le discours publicitaire dont on voit bien où
il se situe et dans quelle logique il s'inscrit ?
Quant
au pacte, il faut bien voir que j'utilise cette notion de "pacte" en
sociologue. Je ne l'utilise ni en philosophe, ni en juriste. Pour une raison
très simple : c'est que je parle à la fois de conflit et de pacte. Il y a eu
conflit. Puis à un moment donné il y a eu le pacte concordataire au début du
XIXème siècle. Puis il y a eu le pacte laïque qui s'est construit de
1880 à 1907. Ça veut dire qu'on a trouvé une règle du jeu social qui met fin à
ce conflit.
Si
on voit comment ça s'est passé, il est
clair que c'est la représentation nationale qui a fait les lois qui sont le
contenu de ce pacte : les lois scolaires, les lois de séparation de l'Église et
de l'État et la loi de janvier 1907. Si c'est le pouvoir politique qui a pris
la décision, il l'a fait en dialogue avec la société civile. Tous les détails
pour savoir où on arrêterait la laïcité dans les lois scolaires le démontrent
(par exemple le jeudi libre). Jules Ferry a toujours dit que le peuple qui
était attaché aux processions devaient pouvoir se retrouver dans ces lois
scolaires. Il fallait qu'il y ait une majorité de gens qui puisse
culturellement les accepter. C'est l'exemple des crucifix qu'on n'a pas enlevé
parce que culturellement on ne le pouvait pas. Le pouvoir politique, à la fois
législatif et exécutif en a décidé ainsi. C'est par circulaire que le ministre
règle la question en attendant que l'opinion soit prête à accepter. Tout ça se
fait par les différentes instances du politique, mais en dialogue avec la société
civile et le culturel.
La
loi de 1905 a été précédée de contacts qui n'étaient pas des négociations au
sens où des juridictions auraient été officiellement parties contractantes.
Mais quand Jaurès va voir Albert De Mun, réactionnaire farouche, quand il va
voir Brunetière, qui a polémiqué en proclamant la faillite de la science, quand
il va voir Denis Cochin et d'autres pour qu'ils acceptent l'article 4, il fait
bien de la négociation avec des gens qui ne sont pas d'accord pour arriver à
déposer à l'Assemblée un projet qui soit acceptable par ses adversaires. Il
veut la pacification.
Aujourd'hui,
bien sûr, le politique doit garder son rôle. Cela signifie d'un part qu'il ne
se discrédite pas lui-même et qu'on ne le discrédite pas. Dans une certaine
mesure il se discrédite lui-même mais on peut dire aussi actuellement qu'il y a
un consensus de la société civile pour le discréditer. Si on exigeait de tout
le monde ce qu'on exige des politiciens en matière de transparence ou de pureté
des mœurs, je ne sais pas qui y résisterait. Si on faisait sur toutes les
institutions et sur tous les postes de responsabilité les mêmes émissions de
dérision qu'on fait sur les politiques (Bébête-show, Guignols de l'Info) je ne
sais pas qui y résisterait. L'humour c'est très bien comme élément critique
pour empêcher l'absolutisation du pouvoir, mais quand les enfants et les
adolescents sont initiés au politique par la dérision la plus complète, je ne
sais pas ce que ça donnera. Je crains qu'on n'ait pas encore vu le pire.
Je
veux bien qu'on demande leur feuille d'impôts aux candidats à l'élection
présidentielle, mais qu'on la demande aussi aux directeurs de la TV, aux
directeurs de journaux et aux membres de la société civile. Actuellement, on
voudrait que les politiques soient des saints, mais on n'a pas du tout les
mêmes exigences à l'égard de la société civile. Il faudrait ne pas passer d'un
extrême à l'autre. Il faudrait équilibrer un peu les choses.