Blandine Kriegel
professeur à
l'université de Paris X Nanterre
Jean-Paul
Malrieu - Nous sommes très
heureux de recevoir Madame Blandine Kriegel, professeur de philosophie
politique à l’Université de Nanterre. D’abord parce qu’elle réalise notre vœu
de la rencontrer, un vœu depuis longtemps attendu. Ensuite, parce que qui mieux
que vous, Madame, pouvait nous aider à réfléchir sinon à répondre aux questions
qui ont conduit le GREP à proposer le thème du débat de ce soir. En avril
dernier, ces questions, nous les avions résumées en une formule très lapidaire
mais d’actualité : peut-on se présenter à la magistrature suprême comme
candidat - citoyen ?
La question demeure désespérément la même :
quelle est cette République dans laquelle nous vivons, dominée par un État
administratif lui même confisqué par des grands corps et notamment par
l’énarchie ?. La délibération parlementaire, par exemple, s’en est trouvée disqualifiée
et le demeure, malgré l’extension de la Loi soulignée par les juristes. Le
combat pour l’amélioration d’une représentativité, comme la parité, paraît un
combat d’arrière-garde aux yeux de certains. Quelle est cette République qui
tend à reléguer l’expression populaire dans une pseudo-démocratie d’opinion et
reconnaît de moins en moins le pouvoir constituant du peuple ? On révise, à
tour de bras, la constitution, plus souvent que jamais et sans le convoquer
nécessairement.
Vous travaillez sur ces problèmes depuis des
années : définir l’État, définir la République, définir la Démocratie, chercher
les fondements respectifs de ces notions, saisir leurs combinaisons à travers
les traditions politiques européennes, décrypter les enjeux politiques des contributions
historiographiques de l’historiographie savante et de la philosophie politique.
Nous vous suivons sur ces “Chemins de l’État ” depuis 1979, date à
laquelle vous avez publié L’État et les
Esclaves. Politique de la Raison
et Propos sur la Démocratie
constituent les étapes suivantes sur ce même chemin. Outre ces ouvrages
majeurs, votre thèse en quatre volumes est consacrée aux Historiens et la Monarchie. Vous avez également participé à des
ouvrages en collaboration avec Michel Foucault, Pascal Laîné, Jean-Toussaint
Desanti ...
Á vous suivre, l’État en France possède
pourtant de belles racines qui nous permettraient d’aspirer à une Démocratie.
D’abord, vous l’avez souligné, l’État n’est pas l’héritier de cette conception
théologique du Souverain-Christ fomentée au coeur de l’Empire romano-germanique
et dont Ernst Kantorowicz nous a laissé une image plus fascinante que
terrifiante. Les États de France, d’Angleterre et de Hollande, dîtes-vous, ont
leur propre tradition. Et l’État en France a au moins deux assises :
-
d’abord, un idéal républicain qui trouve sa source dans la philosophie antique
d’Aristote et de Cicéron. Revisité par les Écritures, il a permis la
constitution au XVIème siècle de l’État sous la forme d’un État de droit.
-
ensuite, les droits de l’Homme issus de la philosophie égalitariste du XVIIIème
siècle.
L’idée démocratique est issue de la
cristallisation de ces deux traditions. La question du "quoi" ou
"pourquoi" gouverner est élargie à celle de la vocation du grand
nombre à gouverner. Il n’y a pas d’antagonisme, selon vous, entre République et
Démocratie.
De la même façon, il n’y a pas un État mais
plusieurs formes d’État. Vous avez vous-même réhabilité la notion d’État de
droit dans les années 70, époque dominée par un anti-étatisme. Vous avez placé
les concepts fondamentaux du droit au coeur de la philosophie politique. Alors,
comment se fait il que la République Française soit si peu démocratique ? Dans Propos sur la Démocratie, vous avancez
des interprétations et notamment, vous stigmatisez deux choses :
-
d’abord, un facteur qui a semblé être structurellement un obstacle à la
Démocratie : c’est la conception "décisionniste" et
"volontariste" de la souveraineté. Elle emporte des conséquences
graves : une conception capacitaire de la citoyenneté qui exclut, une
conception contractualiste du pacte social, la dichotomie entre la politique et
la nature, l’oubli du droit de la nature.
-
ensuite, les contradictions théoriques entre les quatre composantes de notre
droit politique républicain. D’un côté, nous avons des droits de l’État, de
l’autre des droits du Citoyen, ensuite des droits de l’Homme et enfin des
droits des Peuples depuis le XIXème siècle. Il me semble que l’enjeu majeur est
de clarifier les rapports entre ces quatre sujets possibles de la Démocratie.
On a de plus en plus de mal à les concilier dans le cadre abstrait hérité des
Lumières. Peut-on accomplir cette tâche de compréhension avec des concepts qui
vous sont chers, tels que : État de droit et Droit Naturel - des concepts qui
sont les pivots de votre pensée et en même temps, peut-être trop polysémiques
et galvaudés ? Ne fixent-ils pas le droit dans une approche peut-être trop
formelle ?
Les commentateurs de presse ont unanimement
salué votre très grande érudition et votre rigueur. Cette érudition n’est
jamais de la compilation. Elle nous entraîne dans des sentiers tortueux,
"enténébrés". Par exemple, ceux des politiques européennes
médiévales, ceux de la philosophie occulte de la Renaissance, les complots de
Saint-Maur, dans les archives du Cabinet des Chartes... Mais c’est toujours
pour éclairer les questions les plus actuelles, en les rendant extrêmement
sensibles à tout public. Vous disséquez les constructions des légistes, des
historiographes du passé ou du présent, avec un scalpel très acéré, d’où
jaillissent souvent de fulgurantes synthèses. Le ton est souvent chaleureux,
tantôt respectueux et en même temps, vous surgissez de vos lignes blessée,
furieuse... La communauté scientifique est très mal policée !. Il en ressort quelque chose de très particulier :
on vous sent vraiment présente tout entière dans votre écriture, on suit une
pensée qui se construit méthodiquement, jour après jour, selon un plan clair et
toujours plus exigeant à notre temps. Finalement, ce sont de beaux livres et
notamment ceux qui ramassent en une gerbe des conférences, des notes, des
articles donnés ici ou là. Vous répondez à des interlocuteurs que l’on devine.
Vous reprenez nos propres doutes et nos interrogations. Vous approfondissez et
vous complétez en un dialogue que l’on n’a pas envie d’interrompre. Vos livres
sont des livres à relire.
Blandine
Kriegel - Merci de cette
généreuse présentation toute subjective...
Je suis heureuse d'être à Toulouse pour parler
d'un sujet qui est aujourd'hui au coeur de la réflexion de nombreux
philosophes, historiens, juristes : la question question des rapports entre la
République et la Démocratie et la question des difficultés de la
démocratisation de la République.
Je remarquerai que l'on parlait naguère de la
modernisation de la démocratisation. Le "on" vise le discours des
responsables politiques. Aujourd'hui, "on" ne parle plus que de taux
de change, de bilan comptable, de déficit.
Peut-être existe-t-il un rapport entre cette évolution et la crise actuelle.
La République est en crise et la Démocratie est souffrante. Le diagnostic sur
leurs difficultés est bien connu et je ne m'y attarderai pas. On a souligné
l'existence d'une crise de confiance dans la politique (la corruption, les
affaires) ; on a observé la présence d'une fragilité du lien de citoyenneté que
l'on mesure à la fois dans les banlieues mais aussi dans tout le territoire
national, fragilité liée aux difficultés d'intégration, à une immigration
nouvelle et massive, comme à la place nouvelle prise par l'exclusion, au grand
nombre des chômeurs (+ de 12 %). Comme enseignante et comme conférencière je ne
peux manquer de relever le renouveau et la vitalité du débat constant et
général qui est réapparu sur cette légitime question de la citoyenneté.
L'interrogation partagée par tous est simple : que se passe t-il ? Que nous
arrive t-il ? Sans contourner les difficultés ni baisser les bras, malgré
toutes les raisons d'être pessimiste, il me paraît qu'il est difficile de
remédier aux difficultés rencontrées aujourd'hui par la vie républicaine et
démocratique sans accepter de confronter notre malaise avec ce que nous pouvons
savoir du passé.
Le
mystère du développement de la Démocratie
L'interrogation sur la Démocratie est
originale comme est neuf le débat sur la République et la Démocratie. La
discussion qui s'est réengagée a peut-être partie liée aux difficultés de la
Démocratie. Ce débat européen, mondial, porte sur le mystère du développement
politique. Il y a 15 ou 20 on croyait trouver la clé de l'émancipation humaine
dans l'analyse des phénomènes économiques et sociaux. En cette fin du XXème
siècle, nous avons observé que ce développement repose bien sur le
développement économique et social mais que le social n'est pas tout. Il existe
aussi un développement politique et juridique. C'est pourquoi le retour de la
réflexion sur la République et la Démocratie manifeste un changement d'époque.
Une telle réflexion a également partie liée
avec la fin des grandes expériences politiques qui avaient voulu proposer une
alternative au modèle démocratique. Après la faillite du communisme, la
Démocratie est apparue comme le seul modèle politique viable, comme l'avait dit
Churchill : "Le pire des régimes à l'exception de tous les autres",
le seul modèle politique viable parce que le seul susceptible d'assurer à la
fois la liberté des individus et la prospérité économique. Cependant des
résistances à la Démocratie continuent de se faire jour, résistance d'abord en
quelque sorte interne et paradoxale.
Au moment même du triomphe du régime
démocratique dans le monde, la Démocratie apparaît faible, malencontreuse,
redoutable. Surtout, elle manifeste sa fragilité. Dans le passé, constatons
qu'elle est apparue mais aussi qu'elle a disparu plusieurs fois. D'abord à Athènes
(Thucydide nous a raconté dans son livre sur la guerre du Péloponnèse la fin de
la Démocratie). Ensuite à la Renaissance dans les cités républicaines en voie
de démocratisation et qui ont disparu "comme un premier printemps sous la
neige" a dit Nietzsche. En Allemagne, au moment de la République de Weimar
... Il y a deux mille ans, la Démocratie occupait à peine neuf cités : Athènes,
Milet, Argos, Corcyre, Syracuse ... Il y a 50 ans elle régnait à peine sur
seize grandes nations : l'Angleterre, les États-Unis, l'Australie, le Canada,
la Nouvelle Zélande, le Chili, l'Argentine, l'Uruguay, la Suède, la Finlande,
la Suisse ... A la fin du XXème siècle la Démocratie a incontestablement
triomphé sur plusieurs continents : elle s'est installée en Amérique du Nord,
elle s'est développée en Amérique du Sud ; elle a triomphé, presque sans
combat, en Europe de l'Est ; elle a gagné en Afrique du Sud. Après le Japon,
l'Asie a connu à son tour un développement remarquable du modèle démocratique :
en Corée du Sud, aux Philippines, en Thaïlande. Malgré la permanence du régime
communiste, la Chine apparaît aujourd'hui également tentée par le modèle
démocratique du triomphe a été si grand qu'un philosophe comme Francis Fukuyama
a pu conclure à la fin de l'Histoire par la disparition d'une alternative
politique ; les hommes auraient fini de se quereller sur leur modèle politique
commun. Mais s'il est difficile de se ranger totalement à l'avis de Fukuyama ce
n'est pas seulement en raison de la montée de l'islamisme fondamentaliste qui
constitue un point de résistance avoué et manifeste au modèle démocratique,
c'est surtout, c'est qu'à l'intérieur même des démocraties, par exemple en
France, la Démocratie connaît une destinée mélancolique, une réussite
désenchantée. Il y a "une mélancolie démocratique" ; une victoire
sans tambours ni trompettes, sans passion ni exaltation de l'installation du
modèle démocratique. Autrement dit, au moment même où la Démocratie a gagné en
extension, elle a perdu en intensité, et ajoutons que des résistance n'ont pas tout
à fait désarmé dans les partis d'extrême droite qui se développent actuellement
dans toute l'Europe.
La
mélancolie démocratique
Sur la base de ce constat de malaise,
plusieurs explications ont été proposées. Elles sont essentiellement de deux
types : une interprétation traditionaliste et une interprétation moderniste. Ce
dernier type nous occupera particulièrement.
L'explication traditionaliste du malaise
démocratique trouve sa racine dans le commentaire des grands penseurs de l'Antiquité
qui ont été les témoins de la mort de la Démocratie. Pour eux, la Démocratie en
elle-même, ouverte aux étrangers, accueillante aux pérégrins, aboutit à une
massification ; elle met en place un régime politique qui conduit
inévitablement au despotisme. Parmi les philosophes, Heidegger a été le plus
grand penseur contemporain critique de la Démocratie et son influence n'est pas
véritablement tarie. L'argument le plus fort de la critique traditionaliste
réside dans l'idée que la Démocratie se trompe fondamentalement sur la nature
de l'homme et que c'est la raison pour laquelle elle n'est pas un régime
politique viable. Pour Heidegger, l'homme en effet est marqué par la finitude ;
c'est "un être pour la mort". Cette finitude dans laquelle s'inscrit
la liberté de chacun de prendre telle ou telle décision, conduit à une
inévitable hiérarchie des vies et des destins. Dans la mesure où la Démocratie
suppose une égalisation des conditions, réclame une temporalité longue,
requiert un niveau élevé de moralisation et d'éducation, elle est incompatible
avec la finitude de l'homme. La Démocratie ne peut donc réussir. Même si
l'argument heiddegerien, fondé sur la caractère pernicieux de la Démocratie,
n'est pas omniprésent, ne contestons pas qu'il existe et qu'il influence bien
des arrière-pensées.
Une autre explication, proposée par les
modernistes et notamment par Régis Debray postule une antinomie entre la
République et la Démocratie : la Démocratie par sa massification nivelante
menace l'ordre républicain. Pour Régis Debray, la Démocratie a été le régime
politique qui s'est développé dans l'Amérique capitaliste ; elle est fondée sur
les valeurs de l'intérêt privé, du marché, de l'argent et de l'individu. A
l'opposé, la République, de tradition spécifiquement française, a développé
d'autres idéaux : l'État, l'école, l'intérêt général ... Ces deux modèles, la
République et la Démocratie, appartiennent donc à des lignes d'horizon
différentes du développement politique. Régis Debray a diagnostiqué la crise
actuelle comme étant provoquée par un sur-développement démocratique qui menace
les idéaux républicains. Cette analyse stimulante prend en compte nombre de
phénomènes existants. Il y a incontestablement des différences entre les
développements politiques américains et français. Entre l'idée moderne,
individualiste de la Démocratie et l'idée plus ancienne, collective (l'intérêt
général) de la République, comment nier qu'il y ait des difficultés
d'ajustement ? Néanmoins l'antinomie ainsi posée me semble fallacieuse dans la
mesure où République et Démocratie ne désignent pas exactement les mêmes
objets. Il ne s'agit pas des deux termes d'une alternative mais de deux
questions de nature différentes. Les Modernes ont emprunté leurs concepts, les
termes et leurs expériences politiques aux Républiques et aux Démocraties
antiques ; il convient donc d'abord de revenir aux Anciens, et peut-être pour
commencer à Aristote.
La
pensée d'Aristote
Dans La
Politique, Aristote explique que la République est la société qui a pour
fin le bien vivre, le bien commun, l'intérêt général. L'autorité s'y exerce par
la loi sur des hommes libres et égaux. La République est donc une forme de
société civile, de lien civil, qui a pour antinomie une autre forme de société
civile et de lien civil, la société despotique, l'Empire. La société
despotique, dit Aristote, a en vue l'intérêt privé ; l'autorité s'y exerce par
la force sur des individus assujettis. Aristote souligne encore que parmi
l'infinité des liens civils que les individus peuvent former ensemble, il
n'existe malgré tout que deux types : la République, ou la société despotique
ou impériale. Cette radicalité (deux types d'organisation politique) frappera
les penseurs de la Renaissance qui feront retour à l'idéal républicain et ils
conserveront cette catégorisation.
Mais ainsi définie, reste à déterminer
l'identité des détenteurs de l'autorité politique, c'est-à-dire à déterminer la
question du gouvernement. C'est pourquoi Aristote ajoute que la République peut
souffrir des gouvernements différents :
-
un gouvernement monarchique si l'on considère l'intérêt général et non
l'intérêt privé.
-
un gouvernement aristocratique des "aristoï" (les meilleurs) si
ceux-là visent l'intérêt général.
-
un gouvernement démocratique par le peuple si le grand nombre a en vue
l'intérêt général.
N'ayant donc pas la même signification et ne
portant pas sur le même objet, la République et la Démocratie ne peuvent être
totalement opposées. La République désigne une certaine organisation du lien
civil, tandis que la Démocratie définit un certain type de gouvernement. Dès
lors il ne suffit pas de se déclarer républicain ou démocrate pour avoir choisi
un parti politique. Dans un passé récent, des démocraties de type despotique,
les démocraties populaires, sont apparues ; en revanche, dans un passé plus
ancien on a pu s'affirmer républicain sans être démocrate, c'était le cas de
Jean Bodin, de Hobbes. Aux temps modernes, Spinoza et Rousseau, penseurs
républicains seront parmi les premiers à considérer que la Démocratie est la
meilleure forme de gouvernement adéquate à l'institution républicaine. Cette
distinction de la République et de la Démocratie est donc irréductible. Elle
conduit à l'interrogation importante qui a déjà été envisagée par les penseurs
des républiques antiques (Cicéron, Aristote) : quel est le type de gouvernement
le plus adéquat à la République ?
Aristote considère que le meilleur
gouvernement pour assurer la longévité de la République, sans dégénérer en
despotisme, se trouve dans un gouvernement mixte fondé sur les classes moyennes
et les élites, c'est-à-dire un gouvernement qui emprunte à la Démocratie et à
l'Aristocratie. Aujourd'hui la constitution de la Vème République, telle
qu'elle a été voulue par le Général De Gaulle, est loin d'instituer un gouvernement
démocratique pur. Le Général voulait renouer fort explicitement, par delà les
événements du XIXème, avec une partie de l'Ancien Régime. Le gouvernement qui a
institué la Vème République est donc mixte, il procède d'un peu de monarchie
élective (élection du Président de la République au suffrage universel), d'un
peu d'aristocratie (les grands corps de l'État) et de Démocratie (le suffrage
universel). Etre républicain ou être démocrate ne suffit donc pas aujourd'hui à
épuiser la question du malaise de la société républicaine et démocratique car
il faut encore ajuster chacun des deux choix.
L'idée républicaine réapparaît à la
Renaissance, dans les cités italiennes, dans les États d'Europe occidentale.
Cette renaissance s'est accompagnée de la formulation d'un droit politique
républicain neuf qui a enrichi l'héritage antique. Le droit politique
républicain actuel n'a pas été créé à partir de la Révolution française,
contrairement à une idée commune Il comprend différentes articulations : le
droit de l'État, les droits de l'Homme, les droits du Citoyen et le droit des
peuples. Ces différents aspects se sont accumulés au fil d'un long parcours de la pensée de l'idée
républicaine depuis l'époque de la Renaissance. Revenir sur cet itinéraire
n'épuisera pas les difficultés contemporaines de la République démocratique
mais cela nous permettra d'en apercevoir certaines origines et d'esquisser
quelques solutions. Cette généalogie du droit politique républicain est
indispensable : nous retiendrons contenu et organisation.
La
souveraineté de l'État
Le droit de l'État a pour pierre d'angle
l'idée de souveraineté élaborée par Bodin au XVème siècle. Cette théorie de la
souveraineté a rationalisé la vie politique sur deux plans fondamentaux :
-
Le pouvoir de la République est fondé sur la loi. A Rome, le pouvoir était
fondé sur la guerre. Le plus haut pouvoir appartenait à l'Imperator ou chef
militaire. Fondé sur la loi, il s'en suit que la politique a été rationalisée
sur un plan extérieur. L'idée de l'État souverain propose celles de
l'indépendance et de la pluralité des États, du règlement de leurs rapports par
la reconnaissance réciproque. Cette idée s'oppose à celle d'Empire ou de
monarchie universelle. L'équilibre européen du XVIIème et du XVIIIème siècle
est la conséquence de cette idée républicaine de la souveraineté comme facteur
de paix. Ainsi en 1625, Grotius fonde le droit international moderne par son
traité républicain De Jure Belli et Pacis.
-
La politique intérieure revêt une suprématie absolue sur la politique
étrangère. La bonne administration, la bonne justice sont fondamentales pour la
République : le "pré carré" selon Vauban. La République moderne prend
ici pour cible on plus l'Empire mais la seigneurie, le rapport féodal. Elle
vise la séparation de la puissance et de la propriété ; en terme moderne la
séparation de la politique et de l'économie. Le rapport politique est extérieur
au rapport économique. Le pouvoir n'est pas un patrimoine, une propriété. Le
pouvoir est un office, une fonction publique. Un philosophe allemand du XVIIème
siècle, Pufendorf, dira que "les hommes ne sont pas des choses, ils ne se
possèdent que par institution".
La doctrine de la souveraineté absolue — la
République "une et indivisible" — présente cependant un hic, une difficulté importante.
-
Bodin, inventeur de la doctrine de la souveraineté, propose comme modèle de
l'acte de souveraineté non l'action judiciaire (jurisprudentielle, a posteriori
: le procès) mais la décision administrative a priori. Dès l'origine, la
République moderne et l'État souverain ont été pensés comme un État
administratif. La souveraineté repose sur une décision, donc sur une volonté :
celle du roi pour Bodin. Mais pour Rousseau, le souverain ne sera plus le roi
mais le peuple. Cependant, il conservera le modèle de la souveraineté : la
décision. La souveraineté réside dans la volonté générale du peuple mais son
mécanisme demeure la décision administrative. Ainsi, la doctrine de l'État de
la République moderne depuis l'origine à nos jours renferme une ambivalence. Le
droit de l'État républicain comprend à la fois :
-
la norme : l'acte de souveraineté consiste avant tout dans la loi. La fonction
du souverain est d'arbitrer les litiges non par la guerre mais par la loi.
Lois, codes, constitutions ... sont développés.
-
la décision : la puissance.
Cet État souverain est-il un État de droit ou
un État de puissance ?
En France, l'affirmation de la théorie de la
souveraineté a d'abord mis l'accent sur l'État de droit, sur la place de la
norme. Ainsi, Bodin récuse le modèle impérial. Mais dans le devenir de la
souveraineté, en Prusse par exemple, les partisans de l'État de droit
s'opposent à ceux de l'État de puissance. Cette ambivalence peut se nourrir
d'observations historiques : la puissance de la volonté devient la volonté de
puissance. Le parcours historique de la souveraineté connaît une remontée
impériale. Ainsi, les monarchies républicaines du premier XVIIème siècle (Henri
IV), puis la monarchie absolutiste, puis la République, puis deux Empires.
Ainsi la philosophie de l'État républicain
comprend ces deux éléments : philosophie de la norme et du droit et philosophie
de la décision et de l'autorité.
En France, nous avons conservé un État
souverain, malgré l'article 16 de la déclaration des droits de l'homme : "Toute
société qui ne connaît point la séparation des pouvoirs n'a point véritablement
de constitution." . Nous ne connaissons pas de pouvoir judiciaire
véritablement indépendant et la constitution n'évoque d'ailleurs qu'une
"autorité judiciaire" . Dès lors, dans la société démocratique, la
revendication démocratique supporte mal la concentration de pouvoir réalisée
par la doctrine de la souveraineté. Elle supporte mal un État essentiellement
administratif. En effet, dès lors que la Démocratie est le pouvoir du peuple,
il demande à avoir part à la délibération et contrôler, il demande que la
décision ne soit pas fondamentalement rendue a priori mais a posteriori. Il y a
contradiction entre la gestion administrative, principal type d'arbitrage
politique, et l'exigence démocratique.
Ainsi, peut-on mettre en rapport les
difficultés actuelles de fonctionnement de la République avec la longue genèse
de l'idée républicaine sous l'Ancien Régime.
Quels sont ces problèmes de l'État républicain
?
-
Le poids de l'État administratif par rapport à l'État de justice.
Malgré l'insurrection de la magistrature, nul
n'a de programme de réforme de la justice. De plus, la France est le pays le
plus sous-judiciarisé de l'Europe développée avec seulement six mille juges
ordinaires et onze cent juges administratifs.
-
Le poids des corporatismes et le recul du service public face aux corporations.
Comment un État affirmant sa toute puissance,
le caractère un, indivisible et absolu de son pouvoir, engendre-t-il en son
sein une telle diffraction, une telle impuissance devant les corps privés ?
Comment se fait-il qu'il y ait une remontée de l'appropriation privée de la
puissance publique ?
-
La concentration extrême de la décision dans le corps restreint des énarques.
Dans les grands corps de l'État, la décision
politique est prise par ceux qui ont été sélectionnés pour leurs compétences.
Dans la mesure où ils occupent une place quasiment monopolistique dans la
représentation nationale, il se produit une concentration extrême du pouvoir de
décision.
Dès lors, ne peut-on établir un rapport entre
les difficultés de fonctionnement de l'État républicain et le droit politique
de la souveraineté ? Ne faudrait-il pas réinterroger ce droit ? Ce droit
politique de la souveraineté doit-il être le dernier mot de la République
moderne ?
Les
Droits de l'Homme
Les droits de l'Homme forment le deuxième
ensemble de droits de la République moderne : la déclaration américaine de
1776, déclaration française de 1789 ... Mais il faut remarquer le retard en France
et en Europe pour inscrire ces principes en droit positif. Il a fallu attendre
les lendemains de la seconde guerre mondiale. La discussion,
l'approfondissement et la question de l'actualité des droits de l'Homme datent
de la fin du XXème siècle. Pourtant, la philosophie des droits de l'Homme date
du XVIIème siècle. Elle prend ses racines dans la philosophie politique des
républicains modernes : Hobbes, Spinoza, Locke ... établissent la liste de ces
droits : la sûreté, la liberté, la propriété, l'égalité ...
Kant a remarqué qu'il ne pouvait y avoir
d'institution des droits de l'Homme sans République, sans État de droit, moins
encore à une échelle seulement locale. L'institution des droits de l'Homme
nécessite en effet l'instauration d'une République universelle. Elle suppose
des États qui acceptent de limiter leur pouvoir souverain afin de garantir les
droits individuels. L'égalité suppose un gouvernement démocratique. Sans
République, il n'y a donc pas de droits de l'Homme. Hannah Arendt avait
d'ailleurs remarqué au cours de la deuxième guerre que les droits de l'Homme
n'avaient été respectés que pour ceux qui avaient des droits civils et une
citoyenneté. Les apatrides n'eurent pas droit aux droits de l'Homme. On a donc
très tôt situé les droits de l'Homme sur le plan du développement de
l'humanité.
Kant considère en outre que les droits de
l'Homme ne peuvent être au commencement. Ils sont une aspiration de la raison
humaine, un idéal de l'humanité et ne peuvent être institués qu'à la fin.
Il faut remarquer que les droits de l'Homme
consistent en une chose simple : l'inscription des normes de la morale
universelle dans le droit. "Tu ne tueras point" ou droit à la sûreté,
"tu ne voleras point" ou droit à la propriété, "tu n'opprimeras
pas les autres en conscience" ...
Les droits de l'Homme butent sur deux
problèmes :
-
Comment instituer les droits de l'Homme dans les sociétés qui n'acceptent pas
la République démocratique ?
-
Quelle est la définition de l'humain ? Qu'est-ce que l'humain ? Si, suivant le
droit républicain moderne, il faut fonder les droits du citoyen sur les droits
de l'Homme, naturels et sacrés et si ces droits du citoyen ne sont rien d'autre
que la déclaration et l'application de droits fondamentaux dans la société
civile, alors comment l'Homme en serait-il qu'un adulte et masculin ? L'Humain
n'est-il pas homme et femme ? Comment expliquer qu'il y ait si peu de
citoyennes qui accèdent à la décision politique ? Se pose le problème de la
parité.
Les
droits des citoyens
Les droits des citoyens représentent le
troisième aspect de ce droit politique républicain qui suscite également
quelques interrogations.
Les droits des citoyens sont différents des
droits de l'Homme. La cité antique, esclavagiste, ignorait totalement les
droits de l'Homme. En revanche, elle avait développé et énoncé des droits
civils. Aussi, par rapport à la cité ancienne, la République moderne a
considérablement étendu la citoyenneté : aux femmes, à la domesticité ... Le
citoyen moderne rencontre davantage de partenaires. Néanmoins, ce citoyen
détient moins de pouvoirs que celui de l'antiquité.
La citoyenneté moderne distingue en effet deux
strates différenciées durant l'antiquité :
-
Première strate du droit de citoyenneté : les droits civils - droit de résider,
d'ester en justice, les impôts, la conscription militaire, les suffrages ...
-
Deuxième strate du droit de citoyenneté : l'accès à la décision politique.
Aristote considère que rien ne définit mieux
la citoyenneté autrement que la capacité d'être magistrat, c'est à dire
gouvernant. Or dans notre République moderne, nous avons séparé l'accès à la
décision politique et aux magistratures de la première strate des droits. Alors
qu'à Athènes ou à Rome, l'accès à la décision politique faisait partie
intégrante du droit de citoyenneté, nous le réservons aux représentants élus
par la loi ainsi qu'aux agents des corps de l'État.
Cette séparation soulève la question du
fondement et des modalités d'exercice de la citoyenneté. Le fondement de la
citoyenneté ou "le serment des Horaces" : ce tableau de David dépeint
ce fondement : un pacte, un serment. La citoyenneté repose sur un fondement
volontariste et décisionniste : ainsi les trois Horaces ont leurs glaives
levés. Plus tard cette idée est illustrée dans "Le serment du jeu de paume".
Là s'est nouée la discussion qui a opposé les
philosophes du XVIIIème siècle. D'un côté : Voltaire, Diderot, Condorcet ; de
l'autre, Rousseau. Ils se sont interrogés sur le fondement possible de cette
citoyenneté. Pour les premiers : les Lumières, la raison, l'entendement,
l'éducation fondent et civilisent le citoyen. Actuellement, cette même idée est
évoquée en terme d'instruction et de compétence. Rousseau conteste ce fondement
en considérant qu'il conduit à fabriquer des exclus : les barbares, les pauvres
en esprit, les ignorants, les gens mal civilisés. Dès lors, faut-il fonder la
citoyenneté sur la formation, sur l'instruction, sur l'entendement et la
compétence ? Ou bien, faut-il fonder la citoyenneté sur le jugement en
conscience ?
Aujourd'hui cette ambivalence est inscrite
dans le droit politique républicain. Le droit politique s'appuie sur le
suffrage universel (jugement en conscience) et sur la capacité (accès aux
grands corps de l'État par des concours sélectifs). Ainsi, la citoyenneté
française possède ce double fondement. Il convient de noter que bien que
l'accès au droit de suffrage reposât d'abord sur un critère censitaire, la
justification de cette condition de nature fiscale ou économique était de type
capacitaire. En effet, on considérait que ceux qui pouvaient payer l'impôt
avaient des loisirs leur donnant la possibilité d'acquérir une formation et
l'aptitude à exercer le droit de vote.
Un bilan en termes d'avantages et
d'inconvénients comparés peut alors être dressé sur cette question de l'ambivalence
du fondement de la citoyenneté.
La citoyenneté fondée sur la raison et
l'entendement a laissé une grande place à l'instruction publique et à
l'éducation nationale. Former des citoyens républicains exige un programme
d'éducation nationale. Selon Voltaire et Condorcet, le citoyen civilisé est
avant tout défini par son entendement et sa culture. L'homme qui n'est pas
policé, civilisé, instruit demeure un barbare. L'alphabétisation et le progrès
culturel trouvent là leurs racines et s'inscrivent dans le programme
républicain. Cependant, la limite de cette conception, mise en relief par
Rousseau et Kant, tient dans la fabrication d'exclus de la citoyenneté. Ainsi,
le refus opposé par le mouvement socialiste du XIXème siècle à la recherche des
droits civils et de la citoyenneté républicaine n'a pas d'autres motifs que la
dénonciation de l'exclusion des pauvres, des ouvriers, des femmes, des non
propriétaires, des non instruits.
Le
droit des peuples
Enfin, dernier aspect du droit politique
républicain : le droit des peuples et des nations.
C'est la tradition la plus récente, datant du
XVIIIème siècle et de la course européenne des armées napoléoniennes. Mais le
fondement du droit des peuples est postérieur et s'exprime dans la tradition
romantique. Le principe du droit des peuples se présente comme une double
correction au droit politique républicain antérieur :
-
une correction démocratique au droit de l'État et au droit du monarque
souverain. Il objecte que la souveraineté est nationale, c'est-à-dire que toute
souveraineté réside dans le peuple (article 3 de la déclaration de 1789).
-
une correction historique à la doctrine de la citoyenneté selon laquelle la
citoyenneté repose sur un contrat et le peuple est un contrat. Mais le principe
des nationalités objecte qu'un peuple est d'abord une histoire, une géographie,
une tradition matérielle et intellectuelle, "l'esprit général d'une
société" selon Montesquieu, ou "l'esprit du peuple" selon les
Allemands, l'âme du peuple, le génie des nations, les passions françaises ...
Le National précède le Citoyen comme l'enfance précède l'âge adulte.
Ainsi, le principe des nationalités et du
droit des peuples développe une discussion et une rectification de
l’abstraction et de l’universalisme de la philosophie des Lumières, ainsi
qu’une critique de la citoyenneté. Cette objection a rencontré un grand écho.
Un peuple n’est pas seulement un contrat et la nation existe. Cette correction
a été finalement intégrée dans le droit politique républicain.
En France, cette intégration est l’oeuvre de
quelques historiens de la fin du XIXème siècle : Renan, Fustel notamment. Un
peuple est à la fois constitué d’un génie, de traditions. Mais il est aussi
constitué d’une suite de générations impliquant celles du passé et celles de l’avenir.
Dès lors, il appartient à chaque génération de s’accorder sur la manière dont
elle entend conduire la vie de la nation. Aussi, selon la formule de Renan, un
peuple c’est un génie plus un contrat. En dernière instance, le contrat
l’emporte car chaque génération décide de la vie de la nation.
Ce principe du droit des peuples a connu une
déviation nationaliste. Il a été absolutisé et éternisé sous l’influence du
courant romantique allemand et notamment par le grand philosophe allemand
Fichte, dans son Discours à la Nation
allemande. Fichte considérait le patriotisme comme un sentiment religieux.
Il n’est rien au dessus du droit du peuple. Ce droit exige d’éradiquer
entièrement le droit de l’Etat. Cette conception de la nation empêcha la
réalisation de l’unité nationale allemande. Les Allemands se sont enthousiasmés
à travers cette expression du nationalisme, espérant obtenir leur unité
"par le fer et par le sang". Ainsi menèrent-ils la guerre en Europe.
Ils n’ont obtenu le respect du droit des peuples et n’ont construit leur unité
nationale que lorsqu’ils ont accepté d’ajuster leurs droits, dans une
République démocratique, aux droits des États environnants et aux droits de
l’Homme.
Le projet européen est porteur d’une sagesse
en matière de droit des peuples. La nation existe et avec elle, une historicité
et une finitude humaine. Le droit des peuples doit accueillir à la fois la
tradition, le passé, la communauté nationale, tout en laissant sa place à la
constitution, au contrat, au serment de citoyenneté.
Le
déficit démocratique de la République Française
Sur le chemin de cette enquête consacrée au
malaise démocratique, je ne crois donc pas que les difficultés rencontrées par
notre société républicaine et démocratique tiennent seulement à une irruption
incontrôlée du gouvernement démocratique dans la vie républicaine. A mon sens,
en effet, le gouvernement actuel n’est pas démocratique mais mixte. La crise de
la République tient non à un trop plein mais à un déficit de Démocratie dans le
gouvernement. Plusieurs facteurs y concourent :
-
La persistance du gouvernement mixte.
Je n’y suis pas absolument opposée. Comme
Aristote, je pense en effet que le gouvernement purement démocratique et
refusant les élites conduit au despotisme. Mais, ces élites ne peuvent être
qualifiées de la même manière et quelque soit le régime. Dans un régime de
gouvernement monarchique, la faveur princière qualifie les élites. Dans un
régime de gouvernement aristocratique, elles sont qualifiées par la filiation,
le sang. Un régime de gouvernement démocratique ne peut accepter que des élites
qualifiées pour leur performance et il doit fondamentalement les renouveler.
Actuellement, tel n’est pas le cas.
Le caractère actuel de notre gouvernement
tient au long parcours de l’idée républicaine réalisé sous l’ancien régime.
Cette idée républicaine a véhiculé le principe d’un gouvernement démocratique.
Très tôt, les penseurs républicains ont affirmé que seul un gouvernement
républicain était capable d’instituer un droit politique républicain et plus
particulièrement la coexistence des droits de l’Etat, de l’Homme et du Peuple.
Mais au cours de ces siècles, l’idée républicaine s’est chargée de sédiments
non démocratiques. Par exemple, les grands corps de l’Etat sont nés sous
l’Ancien Régime. Ils participent de l’idée aristocratique selon laquelle la
décision appartient aux meilleurs du fait de leurs compétences. Je pense qu’il
faut des élites et à un certain moment, la décision est indispensable :
"gouverner, c’est choisir" comme le disait Pierre Mendès-France.
Cependant, le problème des grands corps de l’État tient dans la trop grande
précocité de la sélection de l’élite, à l’issue des études supérieures, entre
18 et 30 ans, à une époque où l’on vit plus vieux. En outre, cette sélection ne
s’opère qu’une seule fois, hormis le cas du recrutement par tour extérieur. Ce
mode de sélection favorise davantage le critère de la filiation que celui de la
performance. Il favorise une légitimation des élites qui est non démocratique
mais de type aristocratique. Là dessus, les travaux de Pierre Bourdieu sur la
reproduction de l’élite sont éloquents.
-
Je crois aussi que le mal provient de la très grande importance de l'État
administratif, de la non institution de la séparation des pouvoirs, de
l'existence d'un État républicain dont la majeure partie de la décision procède
de la gestion administrative a priori par l'autorité administrative. Cette
autorité administrative élabore ses règlements et décrets sans délibération
préalable des Citoyens et en fonction de sa propre conception de l'intérêt
général. Ce n'est rien d'autre que le phénomène de la "pensée unique"
La République est muette car la pensée est unique. Un petit groupe d'individus
prend les décisions pour le plus grand nombre.
Á mon sens, concernant le droit de l'État, la
réforme indispensable doit traiter de la justice. En effet, il faudrait donner
une place beaucoup plus grande à l'arbitrage juridique qu'à la décision de
l'autorité administrative. La justice est un système d'arbitrage des conflits a
posteriori, après convocation des parties délibérantes. La délibération y tient
une place plus grande. Si les Français sont d'accord avec l'insurrection des
juges, c'est parce que nous demandons un pouvoir de contrôle sur les décisions
politiques. Pour l'instant, cette réforme apte à donner une véritable fonction
à la vie démocratique n'est pas à l'ordre du jour.
-
Enfin, dernière cause du déficit démocratique : elle tient dans le caractère
non unifié mais hétérogène du droit politique républicain. Le droit de l'État
souverain vient du XVIème siècle. Les droits de l'Homme sont hérités du XVIIème
siècle alors que le droit des Citoyens date du XVIIIème siècle et les droits du
Peuple du XIXème siècle.
Mais essentiellement, ces droits reposent sur
des philosophies et une anthropologie différentes. Le droit de l'État repose
sur la norme et la décision. Les droits de l'Homme reposent sur l'idée que la
nature humaine comporte de la loi. Le droit du Peuple repose sur l'histoire et
le contrat. Finalement, il n'y a pas eu un effort suffisant pour penser la vie
de la République démocratique moderne.
Horizons
pour une réforme
La crise de la démocratie vient donc en partie
de ce long parcours de l'idée républicaine sous l'Ancien Régime, ensuite de
l'organisation de l'État et du gouvernement qui a institué un État
administratif et relégué le vieil État de justice, enfin du caractère disparate
du droit politique républicain.
Afin de remédier à ces difficultés, il me
semble pouvoir discerner deux horizons :
-
Le retour aux véritables valeurs et à l'organisation politique républicaines,
-
Le retour aux institutions pour démocratiser la République. Si la première
réforme fondamentale est celle de la justice, une deuxième réforme toute aussi
fondamentale doit traiter de l'école. La réforme scolaire ne consiste pas
seulement dans la question des moyens matériels telle qu'on nous la présente
actuellement. Elle doit traiter de l'école en tant qu'elle est l'instrument de
sélection de l'élite républicaine. Elle doit viser à une sélection moins
précoce, moins définitive et davantage citoyenne. Les élites de la République
ne sont pas aujourd'hui choisies selon des principes démocratiques. Mais j'ai
le sentiment d'être isolé dans cette perspective ...
Á mon sens, ce n'est pas dans la société
civile qu'il faut chercher la réforme. Je sais que beaucoup, inspirés par une
volonté sincère de démocratiser la République, considèrent que c'est à travers
une démocratie participative, les associations ... que l'on peut trouver la
voie vers une réorganisation des pouvoirs. Personnellement, je n'envisage pas
cette direction comme fondamentale. Les remèdes à la crise de la citoyenneté -
coeur du coeur de la crise républicaine - sont à chercher dans une réforme du
pouvoir et de la sélection de l'élite.
J'ajoute que ces réformes du droit politique
ne peuvent être entreprises sans une volonté politique véritable, c'est à dire
en l'absence d'un véritable parti républicain démocratique, qui aujourd'hui
n'existe pas.
Débat
un
auditeur - Je souhaiterais que
vous apportiez des précisions sur la justice et sur la norme. J'ai l'impression
que vous concevez la norme sur le modèle jurisprudentiel, sur le modèle de
l'arbitrage, alors que gouverner consiste à prendre des décisions, à exprimer
des choix politiques, à définir des orientations. On voit mal comment cet
arbitrage a posteriori pourrait se
substituer à la décision politique. J'ai beaucoup de mal à l'imaginer sauf à
retomber sur un modèle qui pourrait être celui de Cohen Tanudji : la Démocratie
sans l'État. Je repense en effet à un droit qui serait aspiré moins du côté du
droit que de la gestion. Devant les tribunaux, en fait d'arbitrage ou de
justice, on parvient à des décisions aléatoires, sans ligne directrice et avec
une forte dépendance à l'égard des circonstances. Ce modèle de la régulation a
posteriori me semble dangereux. Je vois un droit filer au fil de la gestion. Et
je ne vois pas bien comment il peut se substituer à la décision.
Blandine Kriegel -
Votre remarque est fondamentale. La politique ne peut se passer de la décision.
Il y a des choix à faire. La formule de Pierre Mendès France : "Gouverner,
c'est choisir", est toujours vraie. Rien ne peut remplacer la décision
prise par un homme politique. Celui qui ne décide pas baisse les bras, mène une
politique de "chien crevé au fil de l'eau". L'absence de décision est
encore une décision. Car la politique d'un État moderne ne repose pas seulement
sur la prise de décision avec la part d'incertitude, d'aléas et de choix qui
est celle d'un homme politique. La politique moderne est aussi un système de
régulation et d'arbitrage des litiges. C'est dans ce registre de l'arbitrage
des conflits que les rôles de l'administration et de la justice pourraient être
rééquilibrés. Ce sont en effet deux modèles différents de prise de décision.
Le modèle administratif de
décision : la décision appartient à un ou plusieurs individus qui font un
calcul sur l'intérêt général mais sans obligation de motivation de leur
décision. Bien que le Conseil d'État ait demandé la motivation des actes
administratifs, l'administration persiste. C'est dans le secret de la
conscience et du cabinet que s'opère la décision administrative.
Le modèle judiciaire de la
décision, l'acte de justice, emporte à terme une décision. Cette décision intervient
a posteriori, après procès avec représentation publique et délibération des
parties. Ce modèle d'arbitrage judiciaire me semble plus conforme aux exigences
démocratiques, réclamant motivation de la décision et participation à son
élaboration. Il associe davantage de monde. On peut d'ailleurs observer dans
tous les grands pays démocratiques, un développement du droit et de l'État de
justice. La France ne fait pas exception : le contentieux civil et
administratif, hors le pénal, augmente de 100 % tous les dix ans. Ainsi, tous
les pays démocratiques développent la part donnée au droit.
Dans une société qui se
démocratise, la gestion des litiges par la voie administrative est de plus en
plus mal supportée. C'est la raison pour laquelle, à l'intérieur de
l'administration elle-même, ont été créées les autorités administratives
indépendantes : COB, CADA, CNIL, CSA... Elles ont une fonction
quasi-juridictionnelle, d'arbitrage, sans être des tribunaux. Par exemple, la
désignation d'un président de chaîne de télévision : les candidats sont
convoqués devant le Conseil Supérieur de l'Audiovisuel et entendus. En
revanche, le Préfet est nommé discrétionnairement. Ces autorités
administratives indépendantes représentent un autre mode de prise de décision
qu'une décision d'administration pure.
un auditeur - Votre
référence à la justice m'étonne. Je dirai d'abord que la référence à quelque
chose qui se présente comme une structure à la fois fondamentalement
hiérarchique et sans contrôle peut paraître étonnante comme garantie
démocratique.
Par ailleurs, concernant la
question de la norme et de l'inflation des contentieux, j'ajouterai que ce qui
me paraît le plus important est la déperdition du caractère traditionnel de la
norme en tant qu'elle fixe une valeur ou un point de vue. Au contraire, la
norme est de plus en plus de l'ordre administratif, de la gestion. J'analyserai
donc davantage cette inflation des contentieux comme une déperdition générale
de la norme. En définitive, dans les pouvoirs exécutif et judiciaire, on est
dans l'ordre des normes administratives qui s'affrontent entre elles. Cela ne
changera rien. Ce que l'on cherche
comme une limite, une garantie car cela permettrait la résolution des conflits
me paraît vain. Je crois que la casuistique qui peut se développer à partir
d'une norme qui est de plus en plus gestionnaire, va forcément vers un
arbitrage qui est de l'ordre de l'aléa. Par conséquent, il me semble que
rechercher quelque chose qui fonderait ou arrêterait la Démocratie s'accompagne
au minimum de l'idée de limite.
Blandine Kriegel - Je partage votre embarras. Il y a difficulté à
trouver un moyen terme entre deux mouvements parallèles. L'irrespect vis à vis
même de la loi est gravissime dans une société républicaine. Aussi, je suis
favorable à une restauration de l'autorité de la loi. En même temps, je me
réjouis de la fin du légicentrisme. Le régime républicain caractérisé par un
régime d'assemblée où le dernier mot revenait toujours à la loi faisait qu'une
loi votée, même par des majorités de circonstance, même mauvaise et s'attaquant
à des normes fondamentales, était entérinée du seul fait qu'elle ait trouvé une
majorité.
On ne peut considérer que loi
votée par une majorité est la dernière norme d'une République démocratique.
Elle observe elle-même une norme supérieure, la constitution. Il s'est produit
un abaissement de la loi et un développement de de la fonction de contrôle des
juges. En France, les juges peuvent avoir une conception parfaitement
administrative et gestionnaire de l'application de la justice. Ils peuvent
également avoir un sens assez peu élevé du droit. Lorsque je dis que la réforme
de la justice est fondamentale, je ne m'engage pas nécessairement derrière
toutes les actions menées dernièrement. J'ai mal compris que certains juges
rompent systématiquement le secret de l'instruction et que l'on trouve les
dossiers dans la presse. J'ai été scandalisée que le juge Boizette a écrit que
la sanction médiatique fait partie de la sanction.
En France, notre mémoire
collective a gardé un réflexe de terreur
à l'égard du gouvernement des juges. Nous avons en effet connu l'État de
justice sous l'ancien régime. Les parlementaires s'étaient féodalisés,
seigneurialisés et détachés de l'intérêt général. Ils constituèrent un des
corps les plus réactionnaires des élites françaises, hostiles à la
modernisation du droit, à la suppression de la torture ... La France
républicaine se méfie des juges. Nous avons eu beaucoup de mal, pour des
raisons historiques, à former un corps de juges dignes de ce nom. Par ailleurs,
Montesquieu avait fait une remarque frappée au coin du bon sens : il estimait
que le pouvoir judiciaire devait rester nul étant donné l'immensité de ses
prérogatives de vie et de mort, d'emprisonnement, de perte de réputation.
Je suis pour ma part favorable à
une plus grande liberté des juges. Dans un régime démocratique, cette liberté
doit être assortie d'un contrôle et d'une plus grande responsabilité des
magistrats. A l'heure actuelle, ils sont incontrôlés et leur liberté est de
nature corporatiste. Ce n'est pas ce que je souhaite.
un auditeur - La
question ne me paraît pas être d'ordre pratique — l'aléa des décisions d'un tel
ou d'un tel — ni dans la conception administrative que les juges peuvent avoir
de leur travail. Les questions de contrôle peuvent éventuellement être
résolues. Par contre, l'important m'apparaît tenir au contenu de la loi
lui-même qui me semble relever de l'ordre de la gestion. La question du
gouvernement des juges me semble aussi devoir toujours se poser. La question de
la référence à la loi se pose de la même manière qu'elle a déjà été posée, dans
le sens où la loi n'a d'autre contenu qu'un contenu de gestion. On a donc une
pratique judiciaire de gestion qui ne présente aucune garantie.
un auditeur - J'aurai
trois questions à vous poser. La première concerne ce qui me semble être la
caricature de la pensée de Régis Debray. Il n'a pas opposé républicains et
démocrates, mais républicain-démocrate et démocrate-libéral, clivage qui
traverse la physionomie des partis politiques en France. C'est un peu plus
complexe. Vous me donnerez votre analyse. Dans sa pensée, il me semble que
République et Démocratie doivent marcher ensembles. Il faut par contre
redéfinir et s'accorder sur le contenu politique des valeurs républicaines.
Qu'est-ce que la liberté pour un républicain ? L'égalité, la fraternité, la
laïcité, la solidarité ... des choses très importantes. Egalement, que doit
faire l'État ? Que doit faire la politique et qu'est-ce qui est de l'ordre de
la société civile ? Tout cela donne plus de clarté et pourrait redéfinir un
parti républicain-démocrate, en accord avec votre pensée.
La deuxième question concerne la
vague libérale et son effet d'affaiblissement de l'État. Elle réduit ses moyens
et restreint les conditions d'une Démocratie.
Enfin, quelle est votre
réflexion sur la décentralisation qui de prime abord semblait une voie de
démocratisation ?
Blandine Kriegel - Ce sont trois grandes questions. Je ne crois
pas avoir caricaturé la pensée de Régis Debray. Il y a des textes et notamment
son article "République et Démocratie" dans lequel il opposait
républicains et démocrates.
Je suis d'accord avec vous sur
un point mais je ne crois pas l'avoir lu sous sa plume : c'est l'opposition
d'un parti républicain-démocratique et d'un parti libéral. Le véritable débat
idéologique se situe dans cette ligne là. Le parti républicain a porté la
Démocratie. Mais on est obligé d'ajouter des codicilles - j'ajoute que je me
situe dans ce parti républicain et démocratique. Nous, républicains-démocrates,
nous avons un problème. Stendhal l'a montré. En France, il existe un passage
insensible du parti de la République au parti bonapartiste. Il n'y a pas de
solution de continuité ni de différence. Au XIXème siècle, les républicains
étaient favorables à Napoléon. Quelle est
l'explication ?
Le noyau de la tradition
républicaine, c’est le jacobinisme. Le jacobinisme est une grande chose !.
Lorsque j’ai publié “ l’État et les Esclaves ”, le libéralisme et le
parti libéral d’alors gagnaient les esprits et développaient le mot d’ordre de
l’anti-étatisme, de la société civile contre l’État. Il m’a alors semblé tout à
fait nécessaire de rappeler le rôle absolument positif de l’État républicain en
France. Il a fait la France moderne, la société civile. Mais la difficulté
rencontrée par ce parti républicain pur et dur qui veut retourner au
jacobinisme et à la IIIème République réside dans son incapacité à affronter
les problèmes posés aujourd’hui à la République moderne. On ne peut se
satisfaire du retour au noyau dur du jacobinisme. Le parti républicain réduit
aux acquêts du jacobinisme éclate immédiatement en deux : d’un côté un parti
révolutionnaire, de l’autre les bonapartistes purs et durs. C’est une formule
qui a permis la consolidation de la République mais elle est obsolète. Elle ne
répond pas aux besoins d’une société moderne. C’est pourquoi, dans le parti
républicain où je me situe, je considère qu’il doit cesser d’être seulement
jacobin, un parti d’hommes qui ne laisse aucune place aux femmes, un parti
misogyne. La sociabilité, la civilité de la République sont celles de la
franc-maçonnerie. Les femmes, la nature, la famille, les droits de l’Homme n’y
avaient pas leur place. Je me sépare donc de Régis Debray car je pense qu’il
est absurde de laisser la revendication démocratique portée par les
républicains (Jaurès, Clémenceau ... ne distinguaient pas), de laisser l’espoir
et l’idéal du gouvernement démocratique à un parti qui se présente comme
démocrate mais sans l’être : le parti libéral.
Le libéralisme est une pensée
molle. C’est une idéologie et non un courant. En France, le libéralisme peut se
définir par la négative, par la différence avec le libéralisme anglo-saxon.
Outre Manche et outre Atlantique, les libéraux sont des gens de gauche, les
radicaux. Elie Halévy décrit dans “ la formation du radicalisme
philosophique ”, l’élaboration du libéralisme anglais par des hommes comme
Stuart Mill, Bentham, Marchall, Keynes... des gens de gauche favorables à la
Démocratie, au suffrage universel, à l’État-providence. Le libéralisme français
s’est incarné dans les personnes de Guizot, Benjamin Constant, des
conservateurs, hier profondément contre la Démocratie. On doit à Guizot ce mot
célèbre : “ Il n’y aura pas de jour pour le suffrage universel, ce système
absurde ! ”. Benjamin Constant expliquait que la classe ouvrière pouvait
donner son sang pour la patrie mais qu’elle n’avait pas les loisirs nécéssaires
pour pouvoir voter.
De ce parti libéral demeure un
héritage puissant, dans la deuxième gauche et dans la deuxième droite. Il ne cesse
de s’attaquer au suffrage universel, de développer des solutions alternatives,
critiquant la représentation et tentant de la contourner. La France
républicaine lui fait fort heureusement perdre les élections. Ce parti n’est
pas démocratique. Je suis en désaccord avec les républicains “ bon
teint ” qui laissent la Démocratie entre les mains d’adversaires de la
Démocratie.
Sur la question de la
décentralisation, j’avoue une humble perplexité. Les lois de décentralisation
ont été votées exactement trois siècles après les ordonnances colbertiennes
supprimant toute indépendance administrative et financière des municipalités.
Elles prétendaient s’orienter contre la toute puissance de l’État administratif
central. Dans un premier temps, elle a produit des effets de clientélisme
local. Mais finalement, elles vont dans le sens de la démocratisation à
condition que cette démocratisation ne se comprenne pas seulement comme une
volonté de rapprochement entre l’administration et des petites unités. La clé
essentielle consiste à transformer la modalité même de fonctionnement du
pouvoir. Je ne suis pas contre la décentralisation mais favorable à une
distribution du pouvoir différente de la distribution du pouvoir administratif.
Il ne s’agit pas de laisser le pouvoir être seulement d’ordre administratif.
un auditeur - Vous
parlez de droit politique, qu’entendez vous par là ? Quels sont, selon vous,
les critères de l’État de droit ? Est-ce la soumission de la fabrication de la
loi et de l’action de l’État à un contrôle de constitutionnalité ? Est-ce
l’idée qu’il y a des principes de droit supérieurs au droit de l’État ?
Ma troisième question rejoint le
débat que nous venons d’avoir sur les courants politiques républicains et
libéraux. Une des façons de définir le libéralisme politique postule la non
intervention de l’État dans les sphères sociale et économique, qu’il ne prenne
aucune réglementation dans ces domaines. Or, dans la vie courante, nous
rencontrons le droit de l’État et un ensemble de régulations élaborées par les
corps intermédiaires. Je pense spécifiquement à la négociation collective. La
question des rapports entre la loi et la négociation collective est complexe.
Pour ma part, je me demande si la négociation collective est un moyen
démocratique d’élaborer du droit. A moins qu’elle ne soit pas un moyen
démocratique car, finalement, ce sont des intérêts particuliers qui ont en
charge leur élaboration. Entre l’État républicain et l’État libéral,
n’existe-t-il donc pas un État social démocrate ? La social-démocratie
n’est-elle pas une forme de gouvernement démocratique ?
Blandine Kriegel - Tout d’abord, j’utilise ce vocabulaire :
"droit politique". Il peut sembler inactuel ou intempestif dans la
mesure où les juristes parlent de droit public. Je crois en effet utile et
pertinent de revenir au vocabulaire du XVIIIème siècle. Le Contrat Social de Rousseau est sous-titré "Principes du
droit politique". Le droit public comprend le droit de l’État
(constitutionnel, international public... ). En revanche, sous le terme
"droit politique", je mets bien plus que le droit de l’État. A la
suite des théoriciens de la République moderne qui ont constitué ce
vocabulaire, j’englobe dans cette dénomination le droit de l’État, les droits
de l’Homme, les droits du Citoyen. Je propose à l’Académie une requalification
d’un vocabulaire plus ancien qui n’entre pas dans son lexique actuel, étant
donné que nous effectuons un aggiornamento intellectuel nécessaire. Il y a des
moments où nous sommes conduits à régresser pour nous redéployer. Un exemple connu
par tous ceux qui ont fait de l’épistémologie : Galilée était revenu à la
physique d’Archimède, plus arriérée que celle de son maître immédiat Benedetti.
Aussi bien, je pense que pour traiter des questions de la République
démocratique aujourd’hui, nous avons intérêt à revenir au vocabulaire du
XVIIIème siècle.
Je suis heureuse que vous
m’interrogiez sur l’État de droit. Tout d’abord, sur le vocable lui même,
"État de droit" est la traduction du concept des juristes prussiens Rechsstat, inventé pour républicaniser
et démocratiser autant que possible la monarchie prussienne. Ils ont opposé
l’État de droit et l’État de puissance : la part de l’activité de l’État dans
laquelle il était soumis à la loi, particulièrement en tout ce qui concerne les
libertés des citoyens. Une discussion s’est engagée autour de la meilleure
façon de définir l’État de droit. Kelsen le définit comme une hiérarchie de
normes : Constitution, loi, règlement.
Je suis revenue moi-même, par
une évolution personnelle, à cette notion d’État de droit, par delà la
philosophie sociale du XIXème siècle selon laquelle il n’y aurait pas de
différence entre les États. Je propose que nous considérions l’État de droit
comme tout simplement la République moderne. L’État de droit n’est que la qualification
moderne de la République. Ils sont identiques car l’idée républicaine moderne a
dû penser la séparation de l’État et de la société civile. Cette idée de
séparation n’existait pas dans la République antique, elle a été inventée par
les modernes. L’État a donc été réorganisé et repensé selon des principes
républicains. L’institution étatique se plaçait plutôt du côté de l’Empire et
cette notion "républicanisée" autorise à confondre État de droit
moderne et République.
Aussi, je me dissocie de la
définition de l’État de droit donnée par les juristes prussiens et par Kelsen.
La même définition de l’État de droit n’est plus possible après le nazisme.
Grand juriste autrichien, démocrate, libéral, républicain, Kelsen a élaboré le
positivisme juridique. Il proposait de rapporter toute la légitimité du droit à
l’État. En dehors de lui, aucun fondement transcendant au droit n’existe. Ainsi
est-il allé presque trop loin. Il a justifié l’internement administratif des
fous comme un acte juridique normal; il a justifié les camps d’Afrique du Sud
au moment de la guerre des Boers. Selon lui, des actes d’un État même
totalitaire pris sous forme de règle de droit relèvent d’un État de droit.
Or aujourd’hui, après les
régimes totalitaires, nous avons été conduits à considérer qu’un certain nombre
d’actions, menées par des États constitués possédant constitutions et lois,
outrageaient les normes adoptées par les États républicains. Par conséquent,
nous considérons que les États qui hiérarchisent les normes juridiques et n’outragent
pas les principes fondamentaux des droits de l’Homme sont des États de droit et
des Républiques et eux seuls. C’est pourquoi toutes les Républiques
démocratiques ont inscrit les droits fondamentaux dans les préambules de leurs
constitutions.
En dernière instance, la
caractéristique principale de la République moderne est au sommet de la
hiérarchie des normes, le respect des droits de l’Homme. Comme les droits de
l’Homme sont sans fondement dans le droit positif, la philosophie du droit
change. Etre positiviste n’est plus possible. La loi naturelle ou jus naturalis
pensée en termes théologiques doit être repensée par nous, laïques, afin de lui
donner un fondement laïque.
Enfin, à propos des conventions
collectives, les États-providence, les États de service public, dont la
dernière occurrence est l’État social-démocrate, représentent un progrès de
l’État républicain. Ils ont profondément remanié le rapport de l’État au
citoyen. Les juristes ont proposé une nouvelle qualification juridique : l’idée
de service public comme rendant compte de l’État. Ce progrès a fait une grande
place à la solidarité et au dialogue social.
Cependant à ce point, un
problème se pose. L’État-providence français a été conjointement créé par les
catholiques et les socialistes. Après la guerre de 1870 et la Commune, lui seul
a été capable d’instaurer durablement le pacte républicain. Par cet État de
service public, par une gestion économico-sociale, la paix civile a été obtenue
alors que le droit politique avait échoué à l’instaurer. Donc : vive
l’État-providence, vivent les syndicats, vive le dialogue social et vive la
participation !... Mais nous sommes en retard de réforme du droit politique. La
thuriféraire de l’État-providence que je suis considère qu’il ne règle plus les
problèmes actuels du pacte républicain et de la citoyenneté. Ces problèmes ne
sont plus seulement justiciables d’un traitement social et économique. La
social-démocratie a réalisé de grands progrès, elle a donné la paix à l’Europe,
intégré les travailleurs, formé des communautés nationales là où il n’en
existait pas. Mais elle n’a pas conduit les réformes institutionnelles de la
République démocratique. Par conséquent, l’État-providence ne peut réformer la
justice car l’État-providence français, c’est le Conseil d’État. Il a constitué
le véhicule de l’école française du service public. Il est la pierre d’angle de
l’État administratif français. Il est le mieux dans ce qu’il y a de moins bien.
Il n’est donc pas possible d’en rester à la social-démocratie, l’État-providence
ne pouvant réformer la justice.
un auditeur - Les
fondements du droit républicain ?
Blandine Kriegel - Les droits de l’Homme et les droits du citoyen
sont apparemment deux parties proches du droit républicain, réunis dans la même
déclaration. Mais la philosophie des droits de l’Homme n’a pas été élaborée par
des Français. Elle incombe à Hobbes, à Spinoza, à Locke pour l’essentiel, soit
à des Anglais et à des Hollandais. Quel est leur fondement ?. Ce point soulève
un débat entre une certaine interprétation développée par Luc Ferry et Alain
Renaut et celle que je vais vous présenter et que j’ai toujours défendue.
Pour Luc Ferry et Alain Renaut,
le fondement de la philosophie des droits de l’Homme se trouve dans la
philosophie allemande. Mais, à mon avis, c’est trop tard et nombre de
philosophes allemands n’en sont pas les partisans. Kant, partisan des droits de
l’Homme, ne fait que reprendre les arguments philosophiques développés en
Angleterre et en Hollande. En outre Fichte et Hegel n’y sont pas favorables.
Hobbes est le premier à avoir
dégagé la philosophie classique des droits de l’Homme. On lui doit le droit à
la sûreté ou la non appropriation de la vie d’autrui. Spinoza nous a légué le
droit à la liberté de conscience. Locke a développé le droit de propriété...
Ainsi, le contenu des droits de l’Homme consiste dans les normes exposées par
la tradition du Décalogue : les normes de la morale universelle. Par ailleurs,
Rousseau avançait qu’il n’était point besoin d’être savant pour accéder à ces
normes car elles sont contenues dans le coeur de tout être humain. L’homme en a
une perception immédiate car ce sont les normes de la nature humaine. Lorsqu’on
généralise tuerie, vol ou oppression en conscience, la société humaine est
détruite. Locke propose l’idée de la déclaration de ces normes : l’homme
voulant une vie vraiment humaine et non une survie doit les inscrire dans le
droit et les déclarer. Leur non- inscription en droit les laisse demeurer dans
l’ordre de la morale et l’homme ne connaîtra pas de vie humaine. En outre
l’organisation politique doit garantir ces droits individuels et l’homme vivant
en son sein connaîtra une vie humaine.
Le fondement philosophique des
droits de l’Homme repose sur l’idée très simple que la nature humaine comporte des normes. Aujourd’hui, les
sciences cognitives en ont données des représentations. De même les
anthropologues. Dans notre cerveau, il y a une propension à la gentillesse à
l’égard des enfants. La prohibition de l’inceste est une loi générale de
l’organisation de la famille... La nature humaine comporte donc des normes qui
doivent être transcrites en droit. Leur transgression interdit l’humanité de la
vie. Sur cette base, ils ont une valeur universelle et aucune nationalité. Ils
sont une philosophie et une réflexion sur la nature humaine comportant de la
norme.
La philosophie de la citoyenneté
est toute autre. Dans la théorie du pacte social, la citoyenneté se fonde sur
un contrat, sur un acte de volonté et de pure liberté consenti par l’homme
adulte. En revanche, pour les philosophes des droits de l’Homme, la loi
naturelle est une obligation découverte par la raison et qui incite l’homme à
ne rien commettre contre sa vie : je suis obligée par la raison à ne pas
tuer. Elle n’implique pas une liberté mais une obligation. En revanche, l’homme
mis en scène par la citoyenneté républicaine possède sa liberté de décision :
c’est la philosophie de la volonté du sujet et non une philosophie de la nature
humaine. D’ailleurs, au XVIIIème et au XIXème siècles, de grands débats se développent
entre philosophes de la nature et philosophes du sujet. Ces derniers ne
reconnaissent pas l’existence d’une nature humaine. Ainsi, chacune des parties
du droit politique républicain a trouvé assise et développement dans des
philosophies ne suivant pas les mêmes perspectives.
Le droit du Peuple ou le
principe des nationalités a été inscrit en droit politique lorsque l’histoire a
été découverte. Admettre qu’un peuple n’est pas un contrat est accepter qu’il y
ait de l’histoire. Le principe des nationalités est donc lié à la philosophie
de l’histoire développée au XIXème siècle.
Il s’agit de trouver une
cohérence entre ces différentes philosophies. Le droit politique républicain se
caractérise par une grande hétérogénéité. Ainsi, par exemple, la citoyenneté
est fondamentalement inscrite dans deux types de textes : les constitutions
successives et le code civil. Ces deux sources ne donnent pas la même
définition.
Les premières constitutions
républicaines définissent le citoyen par la nationalité et surtout par
l’adhésion à la République exprimée par un serment. Thomas Penn, Anacharsis
Cloud ou John Priesley devinrent ainsi citoyens français. La citoyenneté est
fondée sur le serment et peut donc devenir universelle. C’est une conception
extensible. Mais elle ne comporte aucun enracinement naturel : ni dans une
communauté nationale, ni dans une qualification familiale. Le citoyen est un
être abstrait.
En revanche, le citoyen défini
par le code civil napoléonien reçoit une qualification précise qui l’enracine dans
une nature : il est fils, père, époux, acquéreur de propriété, légataire... Sa
nature bien qu’inégalitaire existe. L’inégalité s’est estompée par la suite.
Par conséquent, le droit de la
citoyenneté n’est pas unifié mais lieu de contradictions. Il ne se présente
aucun point de vue unifié sur la citoyenneté républicaine.
un auditeur - C’est là
que le bas blesse. Le concept de nature humaine est utilisé dans le code civil
afin de fonder de la hiérarchie.
un autre auditeur -
Sur la place des femmes dans les instances politiques, j’ai remarqué que les
universités connaissent une grande proportion de jeunes femmes,
particulièrement dans les spécialités juridiques. D’ailleurs, le concours de la
magistrature recrute 70% de femmes. Je crains l’excès inverse !.
Je me demande s’il ne faudrait
pas ré-analyser la constitution des différents pouvoirs. Il me semble que
d’autres pouvoirs émergent et notamment le pouvoir audiovisuel qui ne souffre
aucun contre-pouvoir. De plus, il est fer de lance de l’opinion, nouvelle voie
d’expression de la Démocratie permettant par exemple, à tout un peuple, de
devenir rapidement expert des problèmes nucléaires ou de la géologie du
Pacifique... Il offre une place importante au marketing politique et finalement
fait élire des marchands de pommes... C’est forcément un peu caricatural !. Je
me demande donc si cette ré-analyse n’est pas très importante et si l’on ne
finira pas par faire mentir l’idée de Montesquieu : le peuple est excellent
pour choisir ses dirigeants mais non pour élaborer ses lois. Finalement, le
peuple ne va-t-il pas devenir mauvais pour tout choisir ?. Faut-il donner
raison à Mirabeau pour qui "tous les abus proviennent du fait que l’on
nous apprend à faire profession de notre ignorance" ?
Blandine Kriegel - Vous mettez le doigt sur le problème
fondamental de la Démocratie d’opinion, ce quatrième pouvoir... Il n’y a pas eu
séparation des pouvoirs en ce qui concerne le pouvoir judiciaire. Néanmoins,
incontestablement, un contrepoids s’est instauré par le biais de la presse et
des médias. La presse contrôle et enquête sur les hommes politiques. C’est un
élément de la vie démocratique. Cependant, du point de vue du lien civil
républicain, la Démocratie d’opinion comporte certains inconvénients.
Ses représentants sont ceux
d’une corporation. Par exemple, les médias ont permis l’émergence de
personnalités politiques : Bernard Tapie... D’elle-même, la presse a également
fait surgir en son sein de véritables représentants de l’opinion, des grands
journalistes de télévision qui reçoivent toute la confiance du public. Mais
aucun contrôle n’est exercé par le suffrage universel. Sa régulation est
interne, corporatiste, commerciale soit de type économique et non de type
politique. Cet élément de la vie démocratique ne résout donc pas les problèmes
et nous ne pouvons nous en satisfaire.
Un autre aspect de la question
déjà rencontré dans l’antiquité tient à la dérive démagogique. Son
développement télévisuel, la dégradation de la qualité des programmes
apparaissent évidents. Les médias favorisent la communication mais développent
dramatiquement la démagogie. Régis Debray a écrit là dessus des livres
magnifiques et de grande profondeur : L’État
séducteur ou le miroir déformant proposé par la Démocratie d’opinion à
l’État. Ses effets sont absolument nocifs. Michel Rocard avait déclaré
qu’"on ne gouverne pas contre les sondages". Cette prise de pouvoir
par les médias n’est-elle pas dramatique ?
un auditeur - Nous
nous interrogeons sur les raisons pour lesquelles la démocratie se trouve en
état de faiblesse dans l’esprit public et peut-être également dans notre
esprit. Vous avez développé une série d’arguments propres à la démocratie : son
organisation, sa régulation. Mais n’y a-t-il pas aujourd’hui, dans le monde,
des facteurs externes à la démocratie considérés comme expression du pouvoir
d’un État ?. Je pense aux différentes puissances internationales situées en
dehors de toute régulation démocratique, par exemple le GATT, le FMI, la Banque
Mondiale... Ces puissances considérables échappant à tout contrôle démocratique
peuvent acculer certains États de droit à des situations de fait telles que le
fonctionnement démocratique est impossible. Par exemple, la Jamaïque a été
conduite à la faillite par le FMI et ne peut suivre des règles démocratiques.
Il y a également le risque russe, à nos portes. Les États lointains et en voie
de développement ne sont pas les seuls concernés. Il y a là quelque chose qui
vide le modèle démocratique de l’État de droit de sa substance.
Blandine Kriegel - Je ne saurai mieux dire que vous... Cette
observation avait été formulée par Kant, au XVIIIème siècle. Des conditions
extérieures peuvent fragiliser la République démocratique :
-
l’existence en dehors des régimes républicains et démocratiques d’États
hostiles à cette forme d’organisation politique. Kant estimait que les
Républiques locales seraient fragilisées tant que la République ne serait pas
devenue universelle. En effet, à défaut de République universelle, les États
demeurent dans l’état de nature et régis par le droit de la guerre. Cette
perspective exige la préparation guerrière, empêche l’application universelle
des droits de l’Homme, fragilise l’intérieur même de chacune des Républiques
obligées à des situations plus ou moins d’exception.
-
le capitalisme, l’économie internationale fragilisent-elles les régimes
républicains ? Je ne le crois pas. Les États républicains n’ont pas la capacité
de dominer les grands mouvements économiques. L’expérience française au prise
avec la Banque Mondiale et la Bundesbank tend à le prouver. L’économie
internationale peut produire des effets délétères et demeure un risque mais
elle n’est pas si menaçante pour la République démocratique. La guerre est
davantage destructrice des valeurs républicaines, la présence d’États hostiles
davantage menaçante.
un auditeur - Peut-on
garantir un État républicain démocratique sans des pratiques citoyennes
conscientes et engagées dans la vie associative ? Pourquoi priviligiez vous
davantage les réformes juridiques comme solution au malaise démocratique ?
Blandine Kriegel - Il n’y a évidemment pas de République sans une
vie citoyenne. Cet effort nous le menons ensemble, ce soir.
La République est le bien
commun, le bien-vivre ensemble, l’intérêt général. Elle a besoin de sociétés de
pensée. Se réunir pour penser la chose publique est indispensable. Dans ce but,
partis et associations sont nécessaires.
Mais l’idée de
l’auto-institution de la société a été toute puissante. Je ne crois pas au
principe avancé : "small is
beautiful !", à la vie associative comme moyen définitif de solution.
Sociétés de pensée et associations républicaines doivent s’intéresser à la vie
commune, soit à l’ensemble de nos institutions. Or, la vie des institutions se
trouve malheureusement délaissée aux agents de l’État par les associations
républicaines. Alain considérait que la surveillance continuelle des pouvoirs
était indispensable. Nous ne surveillons pas et nous ne réformons pas les
pouvoirs. Le narcissisme de la vie associative tourne le dos à la République.
un auditeur - Vous
avez distingué d’une part Condorcet, Voltaire, Diderot et d’autre part,
Rousseau. Vous avez parlé de "compétence". Dès lors, l’idée
d’autonomie de l’écolier, qui participe de la mission d’éducation, est-elle
d’ordre purement philosophique ou peut-elle être considérée comme une liberté
positive ?
Blandine Kriegel - L’école de la République doit-elle relever
d’un ministère de l’instruction publique ou d’un ministère de l’éducation
nationale ? Relevant de ce dernier, l’école fait-elle une place suffisante à
l’autonomie de l’écolier, à la liberté personnelle et à la liberté de
conscience de l’enfant ?
Ces questions se placent à l’intersection de la problématique du fondement de la citoyenneté. Mais là est un autre débat. La question scolaire a été ici abordée dans la seule perspective de la sélection des élites républicaines, ce qui n’est qu’un aspect des problèmes scolaires. Le débat est riche et également ouvert sur le contenu des enseignements, le rôle de la pédagogie, la formation des individus... Mais l’enjeu républicain proprement dit intervient fondamentalement sur la question de la sélection des élites. Les autres questions relèvent d’enjeux de société plus larges et notamment, la réflexion portant sur la pédagogie. Elles ne doivent pas moins entrer dans les préoccupations de tout honnête homme du XXème siècle. Je ne suis pas sûre qu’elles sont liées à la question de la République. Il s’agit d’un autre débat que je laisse à Mona Ozouf.