La vitesse de libération

 

Paul Virilio

 

 

Rencontre organisée conjointement par la librairie Ombres Blanches de Toulouse, le Théâtre Daniel Sorano et le GREP à l'occasion de la publication du dernier livre de Paul Virilio, la Vitesse de Libération, aux éditions Galilée. La soirée était présentée par André Dupuy du Théâtre Daniel Sorano.

 

 

 

André Dupuy - Né à Paris en 1932, d'un père communiste italien et d'une mère catholique bretonne, Paul Virilio passa une grande partie de son enfance à Nantes où ses parents s'étaient réfugiés durant la deuxième Guerre Mondiale. Adolescent, il entre à l'Ecole des Métiers d'Art de Paris afin de devenir maître-verrier. D'abord peintre (sa préférence va aux natures mortes), puis peintre sur vitraux, il travaille avec Braque à Varengeville et avec Matisse à Saint-Paul-de-Vence. Attiré par les sciences humaines, il suit à la Sorbonne les cours de Vladimir Jankélévitch, Jean Wahl, Raymond Aron et se passionne pour la philosophie, la psychologie de la forme, l'histoire... C'est finalement vers l'architecture et l'urbanisme qu'il choisira de s'orienter. Le coup d'envoi est donné en 1958 avec ses recherches photographiques concernant l'architecture des bunkers. En 1963, il fonde avec Claude Parent le groupe "Architecture Principe" et la revue du même nom. Leur théorie dite de "la fonction oblique" nous vaut la construction de deux œuvres importantes : le Centre Paroissial Sainte Bernadette de Nevers (1966) et le Centre de Recherche Aérospatiale de la Thomson-Houston à Villacoublay (1969). Les années 60 sont une époque particulièrement florissante pour la prospective architecturale : Tangé, Isozaki, le groupe Archigramm, Paolo Soléri... Là-dessus arrive mai 1968. Très engagé, Paul Virilio participe à la prise de l'Odéon sur la porte duquel il écrit "L'imagination prend le pouvoir". Peut-être se souviendra-t-il de ce geste quand, en 1979, il fonde "Radio Tomate" avec Félix Guattari.

 

En 1969, Paul Virilio est nommé, en 1969, professeur et chef d'atelier à l'Ecole Supérieure d'Architecture de Paris, puis directeur général (1975) et enfin président de cette même école.

 

Membre du Comité de Direction de la revue Esprit en 1970 avec Jean-Marie Domenach et Paul Thibaud, il lance en 1974, aux Editions Galilée, la collection "L'Espace critique" avec un livre de Georges Pérec, Espèces d'espaces. Auteur de très nombreux articles et ouvrages sur les effets de la technologie sur nos représentations traditionnelles de l'espace et du temps, de la science, de la politique, de la vie sociale et de la culture, il participe activement à bien d'autres revues françaises et internationales, dont Cause Commune (avec Jean Duvignaud), Traverses, Critique, Les Temps Modernes. Convaincu que le pluralisme des fronts de combat est une nécessité stragégique et vitale, ce guerillero de la "résistance" de pensée collabore également à la tribune critique de nombreux journaux : Libération, l'Autre Journal, Globe, Le Monde, l'Expresso, etc.

 

Proche de l'Abbé Pierre et du mouvement des prêtres ouvriers, l'engagement de Paul Virilio en faveur des exclus de la société — des sans-logis de l'hiver 1854 aux SDF d'aujourd'hui — ne s'est jamais démenti. En 1992, il devient membre du "Haut Comité pour le logement des personnes défavorisées". Si le chômage, la pauvreté, la misère, l'exclusion peuvent être considérées à juste titre comme des guerres sociales, la vraie guerre, celle des nations, des armes classiques et des performances militaires hautement technologisées (cf. le Guerre du Golfe) va devenir l'un des thèmes prédominants de son œuvre. C'est même sous l'angle de la polémologie qu'il va s'intéresser à la photographie, au cinéma et au développement des industries du virtuel. Spécialiste des questions concernant l'espace militaire, la sociologie de la Défense et l'aménagement du territoire, il fonde en 1979 avec Alain Joxe le "Centre interdisciplinaire de recherche de la paix et d'études stratégiques".

 

En 1989, Paul Virilio est nommé directeur de programme au Collège International de Philosophie, à Paris. Le Grand Prix National de la Critique lui est décerné, en 1987, pour l'ensemble de son œuvre à l'initiative des Ministères du Logement, de l'Equipement, de l'Aménagement du Territoire et des Transports.

 

L'audience de Paul Virilio est telle que la quasi totalité de ses ouvrages ont été réédités et traduits en plus de quinze langues. Les titres de cette cartographie des progrès et des maladies de notre culture technologique contemporaine se déclinent comme autant de diagnostics épistémologiques et sociaux et de méthodes préventives pour déjouer le pire. Citons L'Insécurité du Territoire (1976), Vitesse et Politique (1977), Défense populaire et Luttes écologiques (1978), Esthétique de la Disparition (1980), L'Espace critique (1984), Logistique de la Perception, Guerre et Cinéma (1984), L'Horizon négatif (1985), La Machine de Vision (1988), L'Inertie polaire (1990), L'Écran du Désert (1991), L'Art du Moteur (1993) et aujourd'hui son dernier ouvrage : La Vitesse de Libération aux Editions Galilée.

 

Permettez-moi, Paul Virilio, d'aborder votre livre de façon oblique ou "loxodromique".  Si l'on scrute attentivement le vieux fond magico-théologique de l'essence de la technique, il semblerait que le seul véritable "péché originel" que l'homme ait à vaincre soit la malédiction de l'attraction terrestre et son corollaire immédiat : la loi de la chute des corps. Cette gravité et cette gravitation font de nous des "pierres", autrement dit des "Anges" déchus. Mais platonisme oblige, notre mémoire est si vieille qu'elle se souvient même du "temps réel" supralapsaire où, à la faveur d'un songe encore persistant, nous fûmes des "Anges". Ardents au culte des nostalgies et des magies, nous voulons redevenir ces "Anges" grisés de vitesse divine, ces Fils de la lumière qui sommeillent dans l'électricité statique des ténèbres. Une telle remontée, illusoire de bout en bout, ne peut s'effectuer, bien sûr, qu'au prix d'une nouvelle mort de l'Homme, et c'est, je crois, ce qui est en train de se passer sous nos yeux. Médium transgénérique entre toutes les choses extrêmes que nous tenons inconsidérément pour contraires, l'Ange est un être du milieu, et son milieu est la diagonale des vitesses, la transversale des métaphores, au sens  grec où metaphora signifie "transport". Pour que la pierre que nous sommes devienne une flèche et la flèche l'Ange que nous croyons avoir été et être encore, il n'est qu'un moyen : accroître notre vitesse jusqu'à égaler celle de la lumière qui, depuis notre expulsion du "paradis", n'éclaire plus que l'antichambre d'un non-savoir fou où pullulent nos chimères obstinées. Car notre Echelle de Jacob n'a pour l'instant que trois barreaux dont l'un est si haut placé qu'il arpente l'éternité à pas de géant, trois barreaux ou trois vitesses définissant le territoire de nos "limites" provisoires et l'horizon indépassable de nos rêves "angéliques". Sur Terre, la vitesse de libération de la pesanteur est de 11 km 200 par seconde. Au-delà de la Terre, dans le vide cosmique, nos fusées interplanétaires et autres sondes exploratoires se déplacent à la vitesse acquise de 28 000 km/heure. Quant au "mur" de la vitesse absolue mais "finie" de la lumière, la barre est toujours placée à 300 000 km/seconde. Il nous reste, on peut le constater, une marge de manœuvre et de folie si grande qu'il y a encore fort loin de la Bête à l'Ange, de l'apprenti-sorcier au demi-dieu, de l'erreur à l'omniscience, de l'inachevé à l'infini. Néanmoins, devant le prodigieux essor contemporain de la vitesse des ondes électromagnétiques, notamment dans le domaine des télécommunications, nous n'avons plus guère la possibilité de reculer — à moins qu'un gigantesque accident informatique ne se produise à l'échelle mondiale du "temps réel" et ne nous contraigne à réviser les prétentions de notre thaumaturgisme luciférien. Peut-être que l'une des voies préventives susceptibles de nous éviter le pire passe d'abord par une multiplicité de relais de "résistance" épistémologique et par des observatoires de vigilance techno-socio-politique ?

 

Mais avant d'entrer dans le vif du débat, pourriez-vous nous dire à quel moment avez-vous rencontré pour la première fois le phénomène de la vitesse, ce phénomène qui dans votre pensée et votre œuvre occupe la place centrale ?

 

Paul Virilio - Un seul mot : Blitzkrieg ! Je suis un “war baby” comme disent les Américains, un enfant de la guerre, ainsi que beaucoup d'enfants d'aujourd'hui, à Sarajevo ou ailleurs. Á dix ans, j'ai vécu la seconde Guerre Mondiale, c'est-à-dire la Blitzkrieg, la guerre- éclair, comme une guerre de la vitesse, une guerre de domination-oppression par la vitesse. Je l'ai également vécue à travers des événements plus personnels. Au moment de la déclaration de la guerre, mon père, immigré italien communiste et dépourvu de nationalité française, décide d'aller se réfugier à Nantes, chez ma mère qui est bretonne. Un jour de 1940, la radio annonce que les Allemands sont aux portes d'Orléans. Dans la rue Saint-Jacques, près du pont Pirmil, on entend un bruit inaccoutumé. Comme tous les gamins, je me précipite. Les Allemands étaient déjà dans la rue. Ce phénomène, non pas de temps réel, mais d'immédiateté de la Blitzkrieg, a été déterminant dans mon rapport au temps et à l'espace. C'est là ma première expérience fondamentale de la vitesse. La seconde expérience est celle des bombardements de Nantes qui furent, on le sait, extrêmement dévastateurs. Il suffit, pour s'en rendre compte, de relire les textes sur la destruction de cette ville ou les ouvrages de Julien Gracq : huit mille immeubles détruits, des milliers de morts, une ville qui, pour sa libération, n'a pas été épargnée par l'assaut des Alliés. Et malgré un centre-ville complètement rasé, la surprise d'une ville encore debout dans la lumière. Aux yeux de l'enfant que j'étais, une telle destruction du décor naturel était un phénomène apocalyptique.

 

Autre exemple : un matin, rue du Calvaire, ma mère faisait la queue devant la biscuiterie LU. Ces queues à la soviétique pouvaient parfois durer plus de cinq heures. Plutôt que d'attendre avec elle, ma mère me conseilla d'aller me promener rue du Calvaire, une rue bordée de nombreuses boutiques remplies de jouets. Après la promenade, je rejoignis ma mère et nous rentrâmes. Mais dans l'après-midi, un déluge de feu s'abattit sur Nantes. Le lendemain, rue du Calvaire, tout avait été détruit à la vitesse de l'éclair, on voyait même l'horizon. Pour un enfant, c'est là un phénomène de relativité extraordinaire. Une ville, pour lui, c'est quelque chose d'indestructible, d'aussi solide que les Alpes. Et tout à coup, en quelques heures, sa ville avait disparu. Voilà deux aspects biographiques fondateurs de mon rapport à la vitesse. Par la suite, au cours de mon travail théorique sur la seconde Guerre Mondiale analysée comme guerre totale, je me suis aperçu que la vitesse n'est pas simplement un phénomène de cavalerie qui fonce comme dans les westerns, mais un phénomène structurant de la guerre. La vitesse et la surprise sont les deux mamelles de l'enfer de la guerre. Plus tard, j'ai développé ce travail sous le nom de “dromologie”. Dromos est un terme grec qui signifie “course”. Toute mon œuvre est une approche de la dromologie. Avant de finir ma vie, j'espère pouvoir écrire un traité de Dromologie. Si je n'y parviens pas, d'autres s'en chargeront. Je reste néanmoins convaincu que l'économie politique de la vitesse viendra compléter l'économie politique de la richesse. Les deux types d'économies sont liés mais on l'a, semble-t-il, un peu oublié.

 

André Dupuy - Parmi tous les paradigmes qui structurent votre œuvre, et notamment votre dernier livre, La Vitesse de libération, on trouve trois révolutions et trois bombes...

 

Paul Virilio - Permettez-moi de rappeler l'origine des trois bombes : il s'agit là d'un entretien très méconnu donné par l'Abbé Pierre après sa rencontre avec Einstein. Au cours de leur discussion, le physicien lui dit : "Mon Père, il y a trois bombes. La première c'est la bombe atomique, j'y ai participé; la deuxième c'est la bombe informatique (on disait alors “information” parce que le mot “informatique” n'existait pas encore), et la troisième la bombe démographique.

 

André Dupuy  - Avant d'examiner avec vous les trois révolutions les plus déterminantes du progrès technique des deux derniers siècles, notons tout d'abord qu'elle semblent se déduire les unes des autres suivant un plan d'exponentialisation des phénomènes de vitesse, une sorte de téléologie du crescendo dromologique. Abordons maintenant les trois révolutions majeures de la libération de la vitesse. D'abord, la révolution des transports (XIXème siècle et début du XXème) avec l'invention du train, de l'automobile, de l'avion. Ensuite, la révolution des télécommunications instantanées et interactives faisant intervenir la vitesse absolue des ondes électromagnétiques qui produit ce qu'on appelle le "temps réel". Enfin, la révolution biotechnologique des transplantations et son micro-machinisme nano-technologique permettant, grâce à une miniaturisation de plus en plus poussée, l'incorporation de prothèses techniques palliatives ou substitutives à même le corps malade (stimulateur et défibrillateur cardiaques, micro-caméra intra-oculaire et autres capteurs, senseurs, détecteurs...). Une telle mutation d'assistance ou de remplacement des organes humains déficients signe une étape supplémentaire dans l'escalade de la colonisation cybernétique du vivant par les artefacts technoscientifiques.

 

De la révolution des transports jusqu'à la toute dernière, encore expérimentale, on passe du géocentrisme au chrono-centrisme mondialisé,  de la notion d'“espace réel” à celle de “temps réel”. Pour mieux nous faire comprendre ce bouleversement radical, vous remontez même jusqu'à l'invention de la perspective lors du Quattrocento. Pouvez-vous nous dire comment s'effectue le passage de l'espace réel d'hier au "temps réel" d'aujourd'hui ? Qu'y gagne-t-on et qu'y perd-on ? Ensuite, je lirai un petit texte du chef de file du Futurisme italien, Marinetti, sur la divinisation de la vitesse et ses effets virtualisants.

 

Paul Virilio -  La révolution des transports du XIXème siècle est liée à la mise en œuvre de vitesses relatives de plus en plus grandes et à l'organisation d'un territoire régi par cette vitesse. La vitesse, je le rappelle, est avant tout un “milieu” et non simplement un problème de temps pour aller plus vite d'un point à un autre. C'est un milieu que l'on habite. Quand on est dans une voiture, on habite le régime de temporalité et de vitesse de cette voiture. Dans un avion supersonique, on habite également son régime de temporalité et de vitesse. Plus qu'un simple milieu, je dirais de la vitesse qu'elle est “LE” milieu. La vitesse c'est d'abord la vie, le vivant, un métabolisme en acte. La première vitesse est celle du vivant, de la vitalité, de la vivacité. Etre vivant c'est être vitesse. La révolution des transports va créer un premier greffon — je ne parle ici que du XXème siècle et non des révolutions antérieures, tout aussi importantes, comme par exemple le dressage de l'animal de course ou l'invention du voilier — et faire advenir un colossal empire de la vitesse.

 

Les saint-simoniens et tout le XIXème siècle vont organiser un monde de la vitesse à travers le percement des isthmes, la mise en conductibilité du territoire européen grâce à la multiplication des chemins de fer, le développement ultérieur des lignes aériennes, des autoroutes, etc. Avec la régulation chrono-politique et non plus géo-politique de l'espace européen, l'emprise ferroviaire va constituer un événement sans précédent qui servira, entre autres, de base à la première Guerre Mondiale. Jusqu'à l'apparition du chemin de fer au XIXème siècle, il n'y a pas de chrono-politique. Il y a bien des calendriers, des systèmes calendaires, une organisation du temps, mais pas une régulation du temps aussi rigoureuse que celle qui sera liée à l'innovation du chemin de fer. Comme le dit Audibert, un ingénieur des chemins de fer : “Si nous parvenons à faire arriver nos trains à la seconde près, nous aurons doté l'humanité de l'instrument le plus efficace pour la construction du monde nouveau.” Ce n'est pas encore la cybernétique mais c'est déjà de la chrono-politique.

 

Cette idée d'emploi de la vitesse, et non plus simplement d'emploi de l'espace comme à l'ère de la géo-politique, va désormais organiser l'économie, la guerre et, bien sûr, la société industrielle. On ne peut comprendre la première Guerre Mondiale sans l'importance du chemin de fer pour les Allemands (organisation des gares et de tout leur système d'envahissement de la France) et sans la contre-offensive des Français utilisant les camions et même les célèbres taxis de la Marne pour lutter contre les chemins de fer qui charrient des troupes sur le front. On le voit bien, la révolution des transports signe l'avènement d'une dromo-politique venant doubler la géo-politique. La géo-politique c'est l'histoire des empires, des nations, des régions, de la diplomatie. Depuis l'empire romain jusqu'à la période dont on parle, toute l'histoire des hommes a été régie par une géo-stratégie et une géo-politique liées au foncier, à la terre, au cadastre, à la maîtrise, etc. Tout à coup, au XIXème siècle, la maîtrise n'est déjà plus celle de l'espace réel de la géographie mais une tentative de maîtrise du temps par l'accélération de la machine à vapeur, dans l'attente du moteur à explosion ou de l'avion. La révolution des transports n'est donc pas simplement un gadget, elle est en quelque sorte la fille aînée de la révolution industrielle. Quand on définit la “révolution industrielle” par la reproduction d'objets semblables, en opposition à l'artisanat où ils sont dissemblables, je trouve cela un peu court. Il me semble que l'invention du moteur (l'art du moteur, devrait-on dire !), à vapeur d'abord, puis à explosion, ensuite électrique, est un événement bien plus considérable que la mise en série d'objets semblables. Il faudrait à ce sujet réécrire une histoire du "moteur" comme pièce essentielle de la révolution industrielle, et non plus croire que cette dernière se réduit simplement à l'idée d'une reproduction en série d'objets semblables.

 

Avec la conquête de l'air, la révolution des transports va provoquer une première mondialisation. C'est l'avion qui cristallisera cette mondialisation, bien plus que le navire, même si l'histoire du navire reste, à travers la colonisation et les découvertes maritimes, extrêmement importante.  Comme le disait l'un des grands ministres de la France du XIXème siècle : "Qui dit grandes colonies dit grande marine". Là encore on ne peut penser à la colonisation sans penser au vecteur de la colonisation. Et le vecteur de la colonisation au XIXème siècle, c'est la politique de la canonnière : les cuirassés, la puissance maritime, les comptoirs coloniaux. Aujourd'hui, la colonisation emprunte d'autres voies. Avec la révolution des transmissions, les nouveaux vecteurs que sont la radio et le téléphone instaurent un type inédit de colonisation, celle de l'opinion publique. On ne peut comprendre Hitler ni De Gaulle sans la radio et le téléphone. De Gaulle l'a dit lui-même : “Sans la radio, il n'y aurait pas eu de France Libre ni de gaullisme.” Et si, d'une certaine façon, Hitler a géré la guerre par le truchement du radio-téléphone - la télévision n'existait pratiquement pas - et du cinéma, c'est bien parce que la révolution des transmissions est un autre type de colonisation de l'opinion. La colonisation n'est pas simplement un phénomène géographique, c'est aussi un phémonène de mobilisation de l'ÉMOTION. Un homme comme Gœbbels a été l'un des “héros” de cette colonisation de l'opinion, grâce au rôle capital qu'à joué, bien avant la découverte et la mise en oeuvre de la télévision de masse, l'usage de la propagande.

 

La révolution des transmissions ne concerne pas seulement le téléphone, le télégraphe, c'est aussi une organisation du temps qui ne met plus en œuvre la vitesse relative du train ou de l'avion mais déjà la vitesse absolue des ondes. Je propose, d'ailleurs, qu'on débaptise la Radio pour l'appeler "télé-audition", comme on dit  “télé-vision” (il s'agit pourtant d'audiovisuel). La télé-audition et la télévision, vont avoir, dans le futur, une influence bien plus considérable qu'aujourd'hui dans la mesure où elles mettront en œuvre la vitesse "absolue" ou, du moins, "limite", des ondes électromagnétiques. Autrement dit, la révolution de la vitesse des transports n'était qu'une révolution de l'accélération relative. La révolution des transmissions sera celle de l'accélération maximum, et tôt ou tard l'histoire de cette accélération viendra buter contre un mur. C'est d'ailleurs à un écrivain allemand, Ernst Junger, grand ami de Julien Gracq, que nous devons l'expression "le mur du temps". Avec la révolution des transmissions, l'histoire vient buter contre "le mur du temps", télescoper le mur du temps réel, l'indépassable mur de la vitesse de la lumière. Pour la première fois dans l'histoire, le développement massif et structurel de la vitesse de la lumière et des ondes électromagnétiques, constitue un événement gigantesque dont on n'a pas encore mesuré toutes les conséquences possibles. L'Histoire vit aujourd'hui au rythme de l'information. Á l'information chronologique des chroniques ou des grands récits historiques vient se surajouter une information immédiate gouvernée par le fameux temps réel, information grâce à laquelle on peut instantanément tout savoir sur tout - ou du moins presque tout.

 

Mais cette mondialisation contemporaine ne va pas toutefois sans de sérieuses limites. Comme le disait Aristote : “L'achèvement est une limite”. C'est, je crois, le deuxième axiome aristotélicien. Toute notre histoire vient achopper sur une limite de temps. Pour la première fois dans l'Histoire, nous avons mis en œuvre la LIMITE, non plus seulement au niveau de la vision, de l'audition et du toucher, mais aussi de l'olfaction puisqu'il est maintenant possible de télé-sentir.  C'est là, à mon avis, un accident historique majeur. Un accident des accidents. Épicure dit : "Le temps c'est l'accident des accidents". Je pense que le temps vient d'être accidenté, et d'autant plus gravement que toute accélération vient buter contre l'impossibilité d'aller plus vite que la vitesse des ondes électromagnétiques. Á travers la révolution des transmissions, le chrono-politique est en train d'atteindre une limite. Derrière le progrès d'Internet et des autoroutes de l'information, il y a la dimension scandaleuse de la fin de quelque chose : fin d'un monde et d'une histoire. Pas la fin de l'Histoire au sens de Fukuyama, mais plutôt la fin d'une histoire chronologique et écrite après coup au profit d'une histoire live, en direct, live coverage, une histoire qui vient achopper contre une limite de temps et non plus, comme autrefois, contre une limite d'espace.

 

Passons maintenant, si vous le voulez bien, à l'autre aspect des choses. Chaque fois que notre société atteint une limite, elle “diverge”. Cela est également vrai en peinture. La divergence et la diversion sont des notions très intéressantes. Quand on regarde un  tableau de Monet ou de Cézanne, on s'aperçoit très vite que la divergence impressionniste ou post-impressionniste vient de l'invention de la photographie, c'est-à-dire d'un réalisme photographique. Á partir du moment où la photographie se charge d'une vraisemblance, il va de soi (et le cinéma par la suite) que la peinture doit diverger, prendre un autre chemin. Une telle divergence se vérifie également dans bien d'autres domaines. Il est aujourd'hui probable que l'Histoire va diverger, puisque l'accélération du temps qui la caractérise est sur le point d'atteindre une limite. L'Histoire va donc se jouer autrement et ailleurs. Comment ? Je n'en sais rien. Mais je crois que c'est l'une des grandes questions politiques et éthiques qui ne manqueront pas d'agiter le siècle prochain.

 

Quant à la toute dernière des révolutions, celle des transplantations, elle est encore beaucoup trop récente pour qu'on puisse en tirer des conclusions définitives, en dépit de certaines réalisations déjà inscrites dans les faits. Après la colonisation du corps territorial (voies romaines, canaux, voies ferrées, autoroutes, aéroports, lignes électriques, câbles...) et urbains (réseaux, voirie, sous-sol.), les progrès de la technique s'attaquent maintenant au vivant et cherchent à l'investir, le coloniser, le phagocyter. Après l'utilisation des gigantesques superstructures techniques de la colonisation géographique et citadine, voici à présent l'irruption de l'infiniment petit, les micro-machines et les biotechnologies. Avec l'invention d'intra-structures microscopiques commence le règne pour le moins inquiétant de la révolution des transplantations nanotechnologiques dont le puzzle se construit atome par atome, molécule après molécule. Á ce degré de miniaturisation, la possibilité de faire ingérer ces micro-machines par le vivant devient dès lors possible. La technique et la micro-technique ne se contentent plus, comme la macro-technique, de phagocyter le corps territorial, elles commencent maintenant à investir le corps animal de l'homme et de la femme. Nous avons là un nouvel objet dont on n'a pas encore analysé toutes les conséquences : par exemple, le stimulateur cardiaque, les mémoires additionnelles, les recherches faites sur l'insertion de distributeurs de médicaments dans le corps et qui fonctionneraient au rythme des cycles circadiens, etc.  On voit bien qu'après avoir conquis le macro-monde de la géographie en le gérant à une échelle réelle et en temps réel, la technique commence elle aussi à "diverger" pour investir le corps de l'homme, le coloniser et le phagocyter. L'image des futuristes et de Marinetti affirmant que “l'homme doit être nourri de la technique” est en train de se réaliser sous nos yeux et dans notre chair.  Notre alimentation n'est déjà plus seulement chimique (les protéines du corps) mais de plus en plus technique.

 

Quand on lit certains textes des cognitivistes de la micro-informatique ou ceux de Marvin Minsky affirmant lui-même que bientôt des ordinateurs ultra-miniaturisés assisteront la mémoire de l'individu, il est indubitable qu'on se dirige peu à peu vers une sorte d'homme-prothèse. Insérer dans le corps humain des relais de communication ou remplacer des organes vitaux déficients par des substituts techniques bien plus performants, c'est s'attaquer aux propriétés mêmes du vivant et tenter de réaliser le mythe de “l'homme bionique” dans toute la splendeur de sa “surhumanité” nietzschéenne. Le saut de l'infiniment grand à l'infiniment petit marque donc une escalade dans la colonisation du vivant par la suprématie de la technique.

 

Voilà ce que je peux dire en guise de réponse à votre question.

 

André Dupuy - En contrepoint historique et artistique des exploits et des catastrophes du dieu Vitesse qui, tel Chronos, n'hésite pas à dévorer ses propres enfants, permettez-moi de glisser la citation de Marinetti, chef de file des Futuristes italiens : "L'homme multiplié par la machine. Nouveau sens mécanique. Fusion parfaite de l'instinct avec le rendement du moteur et avec les forces de la Nature amadouées... Passion pour la ville. Destruction des distances et des solitudes nostalgiques. Dérision de la divinité (intangible !) du paysage... La vitesse a rapetissé la terre. Nouveau sens du monde. Se sentir à la fois centre, juge et moteur de tout, l'infini exploré et inexploré".

 

Dans La Vitesse de libération, au détour d'une page, vous évoquez les vertus de la ligne droite par rapport à  la propagation de la vitesse. Ecoutons Marinetti à se sujet : "Dégoût de la ligne courbe, de la spirale et du tourniquet. Amour de la ligne droite et du tunnel. La vitesse des trains et des automobiles qui regardent de haut les villes et les campagnes, nous donnent l'habitude optique du raccourci et des synthèses visuelles. Horreur de la lenteur, des minuties, des analyses et des explications prolixes. Amour de la vitesse, de l'abréviation, du résumé et de la synthèse. Dites-moi tout, vite, vite, en deux mots !"

 

Paul Virilio - Je rappelle que nous sommes alors en 1910 et que tout le travail de Heidegger sur la technique viendra après. On voit bien ici les liens du futurisme et du fascisme. Car après ce discours, on a la guerre totale, et Marinetti est le prophète de malheur de la guerre totalitaire, une guerre faite à coups de canons et où l'on avançait sur des cadavres... C'est la première forme de guerre exterminatrice de l'Histoire qui ait revêtu des proportions industrielles. Deux ou trois mois après le début de la guerre de 14, les Alliés sont dans l'embarras car les fournitures de guerre ne suivent pas le rythme de la canonnade. On va donc mettre en place une industrie de guerre extrêmement développée. A cet égard, le futurisme initie bien la question de la vitesse, mais il le fait comme volonté de puissance, au seuil d'une guerre totale qui fera de la vitesse son dogme suprême. Simplement, en 1914, Marinetti a quatre ans d'avance sur le déclenchement de la guerre totale.

 

André Dupuy - Revenons, si vous le voulez bien, au problème du "temps réel". Si nous considérons la vitesse, non dans son essence mais dans son efficience immédiate, son but avoué est moins de faire gagner du temps que de réduire l'espace à n'être qu'un cas particulier du temps. En cherchant à déréalisr l'extériorité de l'espace et à abolir le sentiment-conscience de la distance comprise entre deux termes, on finit, selon une anticipation naturelle portée au paroxysme, par rabattre le point d'arrivée sur le point de départ. On écrase l'un sur l'autre. L'horizon n'est plus que le mirage d'une perspective commotionnée, indépliable, imparcourable, asphyxiée dans l'œuf avant même d'avoir eu le temps de se déployer comme telle à travers une représentation spatiale motrice. Dans cette contraction-négation de l'altérité de l'espace, dans cet escamotage où le temps technique idéalisé se substitue au temps humain élémentaire, on constate très vite que la carte dévore le territoire, que l'espace réel se laisse phagocyter par une vitesse qui tend à ramener la ligne au point et le point à la pleine transparence d'une victoire vide, à la pure visibilité d'une performance désincarnée. La vitesse vise à transformer la distance-mouvement en lumière, c'est là son présupposé théologico-technique le plus profondément enraciné et le moins avoué.

 

Á jouer un tel jeu, on gagne bien sûr en instantanéité et en ubiquité, mais aussi en abstraction  et en désubjectivation-déshumanisation. Tout gain accouche donc d'une perte. Perte du sens du réel, perte du sol de l'expérience (la vitesse est un milieu-expérience qui ne permet pas de faire réellement l'expérience de ce dont elle nous dispense, à savoir l'épreuve  du “trajet”), perte du référent corporel comme sui generis et mesure de l'autre. En économisant le "temps à perdre", on liquide également une notion qui vous est chère, celle du “trajet”. L'urbaniste en vous, le piéton des villes, refusent de faire leur deuil de l'intervalle d'espace-temps et de la "fatigue" qui parfois l'accompagne et l'authentifie. C'est, bien entendu, à dessein que je cite ces deux termes (trajet et fatigue), car ils figurent en bonne place dans votre livre. A contrario de toutes les modes qui visent à "défatiguer" le temps et à "détrajectiser" (comme on dit "désactiver") l'espace, vous n'hésitez pas à nous mettre en garde contre cette double perte du trajet et de la fatigue. Votre "résistance" aux sirènes technologiques de la vitesse et du virtuel démasque, là, une dépossession vitale, “criminelle” (au sens du "crime parfait" de Jean Baudrillard), dont nous finirons tous par payer au prix fort le scandale et le drame. Trajet et fatigue sont en quelque sorte les deux mamelles de l'espace reconquis et du temps retrouvé.

 

Comment donc, Paul Virilio, redécouvrir l'espace réel sous le "temps réel" de ce qu'on appelle la "glocalisation", la chair de l'étendue sous la cadavérisation virtuelle de la distance, “la prose du monde” selon Merleau-Ponty et cette bienheureuse fatigue du trajet renoué ?

 

Paul Virilio - Fatigue, bienheureuse fatigue ! Ce terme fait référence à l'Essai sur la Fatigue, un très beau livre de Peter Handke. Trajet et fatigue sont, en effet, des thèmes qui me sont chers. Lorsque j'étais au Comité de Rédaction de la revue Esprit, j'ai rencontré plusieurs fois le philosophe Paul Ricœur. J'avais beaucoup aimé son livre sur le temps du récit. Je crois que le récit est à la littérature, au sens très large du mot, ce que le trajet est à l'histoire et au déplacement. On ne peut pas faire d'histoire sans tenir compte de la notion de trajet, je dis bien "trajet" et non pas "voyage". Le trajet n'est pas le voyage. Il y a certes du trajet dans le voyage mais le voyage n'est qu'une forme particulière du trajet. Chaque trajet, à l'intérieur du milieu-vitesse, a sa spécificité. D'une certaine façon, la vitesse est un milieu dont les véhicules sont les "théories". Je prends "théorie" au sens grec de "procession". Chaque véhicule est une procession, une théorie du milieu-vitesse. Faire du cheval, du vélo ou conduire son automobile fait de chaque véhicule un milieu de vitesse différent qui, à son tour, n'implique pas le même percept de trajet, ni du point de vue temporel ni du point de vue du milieu dont je parle. Pour avoir traversé tout seul la France en vélo, je sais qu'il existe un "être" du trajet.

 

Á ce sujet, je tiens à préciser que même si j'ai donné des cours au Collège International de philosophie, je ne suis pas un philosophe. Je suis avant tout un urbaniste, autrement dit un concepteur et un utilisateur de trajets. En urbanisme, on distingue trois fonctions fondamentales héritées de l'époque romaine : tracer/lotir/bâtir. Tracer quoi ? D'abord les deux voies qui, du Nord au Sud et d'Est en Ouest, partagent la ville latine et forment une croix, signe symbolique de la cité antique. Ensuite lotir les quatre quartiers ainsi délimités. Bâtir enfin les maisons, et si cela est nécessaire le mur d'enceinte de la ville, c'est-à-dire le rempart. La trinité, tracer/lotir/bâtir ne concerne pas exclusivement l'histoire de la ville et celle de l'urbanisme, mais organise aussi l'Histoire du monde et des hommes. Que font les hommes ? Ils projettent, tracent, lotissent, bâtissent. Définissent un territoire, une zone, un terroir, un camp et ensuite édifient selon des règles. Mais édifient quoi ? Une tente, une tribue, un village, un bourg, une famille, une tour, etc. Une tour c'est également un trajet, héritière qui plus est d'un véhicule : l'ascenseur. Si nous avons des skyscrapers, autrement dit des gratte-ciel, c'est parce qu'on a inventé l'ascenseur. Et en inventant l'ascenseur on a liquidé l'escalier. Cela n'est pas rien.

 

Dès qu'il y a un acquis, il y a une perte. Mais me direz-vous : c'est quand même moins fatigant de prendre l'ascenseur que l'escalier ! Oui, bien sûr, mais, ce faisant, on a tout de même perdu l'escalier. Par conséquent, l'ascenseur nous a fait perdre quelque chose. Même chose pour l'avion. N'est-il pas formidable de traverser l'Atlantique en Concorde ? Oui, bien sûr, mais on a perdu les paquebots ! Maintenant, il y a des rameurs (Gérard d'Aboville), des catamarans, du ludisme. C'est comme les chevaux : on ne voit plus de chevaux dans les rues des villes, ils sont parqués dans les hippodromes. Bientôt on cantonnera les voitures dans des autodromes. Dès qu'il y a un acquis, il y a toujours une perte. L'histoire du trajet est pour moi exemplaire de cette dialectique, à tel point que je situe la "trajectivité" entre la subjectivité et l'objectivité. Tout mon travail de dromologue (même si c'est une discipline qui n'existe pas encore et qui, peut-être, n'existera jamais) insiste fortement sur la question du trajet parce que cette perte du trajet va très vite devenir insupportable. Pour l'instant, ce n'est pas trop grave de perdre l'escalier, mais le monde étant fini et tout petit (comme le disait Marinetti),  il va devenir encore plus petit dans les années à venir. Un jour, les pertes l'emporteront sur les acquis et les acquis deviendront insupportables à cause des pertes occasionnées. C'est ce que, dans mon livre, j'appelle "l'écologie grise". L'écologie verte est l'écologie des substances, c'est-à-dire la pollution de l'eau, de l'air, de la flore, de la faune, etc. Á côté de cette écologie verte, il y a aussi une écologie grise, celle de la pollution des distances, du raccourcissement, de la perte des relations et des proportions entre les hommes.

 

Pour peu de temps encore, nous vivons à l'échelle de mesures et de proportions liées à nos besoins humains, mais demain le télescopage des téléactions (en plus de la téléaudition et de la télévision) produira un insupportable sentiment d'incarcération de l'homme dans le monde. Je le redis : le grand enfermement de Michel Foucault n'est pas derrière nous, dans les pratiques carcérales du XVIIIème siècle, mais devant nous. D'ici deux à trois générations, guère plus, la Terre se sera tellement rapetissée qu'elle en deviendra insupportable. Or, la Terre est une planète unique. Á ce sujet, je vous conseille d'aller voir le film "Apollo 13", un film-catastrophe qui signe la fin de la conquête de l'espace et qui, d'une certaine façon, est un film écologique. Je crois que cette idée d'une perte de la grandeur nature, pas seulement d'une perte de la nature, comme le dit l'écologiste, mais d'une perte de la grandeur de la Nature, est quelque chose qui va bientôt se révéler littéralement intolérable Etant claustrophobe par nature (c'est peut-être là une des raisons qui m'ont amené à m'intéresser de très près à certains types d'architecture carcérale, comme le bunker),  je crois que dans quelques générations, nous aurons le sentiment d'une étouffante et invivable étroitesse du monde.

 

En guise d'exemple de cette anticipation, je cite souvent Tokyo. Il y a quelques années, je suis allé à Tokyo : quatorze heures d'avion. Nous avons tous un sentiment de la grandeur du monde et le sentiment qui est le mien n'a rien à voir avec le sentiment des hommes du XVIIIème siècle ou du Moyen Âge pour qui la Terre était un vaste monde. Pour moi, en 1996, la Terre est bien plus petite, mais quatorze heures pour aller à Tokyo c'est à peu près le temps qu'il fallait en 1945 pour aller à Marseille. Première impression : un curieux sentiment de "contraction", comme on le dit d'une femme qui va accoucher, sauf que, dans le cas qui nous intéresse, ce dont on accouche c'est d'un malheur. Ensuite, téléconférence avec Tokyo : huit heures de décalage horaire. On parle en direct pendant deux heures, comme ici entre nous, on discute, on s'interpelle, c'est très sophistiqué et ça fonctionne très bien. Mais, tout d'un coup, j'ai senti que ce système-là rendrait la vie impossible. Nul besoin pour cela de la bombe démographique ! Il suffit simplement que la bombe informatique continue sur sa lancée et que, pour se rendre à Tokyo, un avion supersonique mette deux heures pour que notre sentiment de réduction des distances et d'abolition des trajets devienne absolument insupportable. J'ai d'ailleurs présenté ce thème-là de "l'écologie grise" à Rio de Janeiro, et les seuls à avoir réagi en disant : oui, il y a là un problème, c'étaient les physiciens. Les écologistes, eux, n'avaient pas l'air de comprendre. Sans doute, sont-ils trop matérialistes ou substantialistes. Ils seront néanmoins  amenés un jour ou l'autre à se préoccuper, par la force des choses, de la pollution des distances.

 

D'où pour moi l'importance du trajet. Le trajet est un patrimoine, non un vain mot. Pour un architecte (j'enseigne dans une École d'Architecture depuis 27 ans), les proportions d'un bâtiment font partie de la qualité de vie; c'est la même chose pour vos appartements. Si vous aviez des plafonds à 1 m 50 ou même à 1 m 80, vous ne seriez pas très à l'aise... Un homme a des proportions, on fait 1 m 80. On ne fait pas 1 m 10 ou 4 m 80. On est donc un homme à l'intérieur d'une proportion, et toutes les proportions dont on a besoin doivent être calculées en fonction de cette mesure du corps. Par conséquent, le fait de réduire constamment les distances - bien sûr les distances restent ce qu'elles sont mais elles ne sont plus activées - constitue une "altération" extrêmement grave de l'être-au-monde. L'être-là cède la place au "hors-là", selon l'expression de Michel Serres.

 

André Dupuy - Le "temps réel mondialisé" n'est pas, semble-t-il, quelque chose que l'on puisse étreindre en totalité et (ô paradoxe !) "en direct". Il nous est, à ce jour, impossible (sinon abstraitement) d'en avoir une expérience directe, maîtrisable, mémorisable, "dialectisable". Même s'il s'agit d'un petit événement, le fait de le mondialiser instantanément et de lui conférer une visibilité, une panopticité quasi "intégrales" le prive très vite de toute singularité, de tout dedans, et nous le rend à la fois proche et inaccessible, familier et imparticipable, réel et ectoplasmique. Le temps du live systématisé fait de nous des spectacteurs amniotiques mort-nés que le virtualisme hypertélique du spectaculaire immerge toujours plus dans la fascination, la fusion illusoire avec un objet interactif déréalisé et dans une sorte d'amnésie sans retour où ne triomphe qu'un présent hémorragique et autarcique, autrement dit un temps qui a perdu, en amont, sa profondeur de champ et, en aval, le perspectivisme du possible.

 

Vu sous cet angle, chaque événement en "temps réel mondialisé" ressemble à un ablatif absolu orphelin de tout complément de nom ou à une ligne droite réflexe privée de génétif, incapables l'un et l'autre d'opérer un retour sur soi selon la temporalité "seconde" de la conscience et, a fortiori, d'engendrer cette profondeur de champ qu'on appelle "mémoire". La mémoire est une machine à fabriquer du génitif, du réversible à partir du révolu et du réactivable ad libitum. Mais peut-on faire de la mémoire avec du virtuel univoque monté en boucle, avec du séquentiel intransitif ou avec la transparence pré-réflexive d'un "absolu" vidé de toute transcendance ? L'inexistence de la dimension organique d'historicité directe des événements "en temps réel mondialisé" est, à mes yeux, un grave coup porté à la fonction de la "mémoire" et, partant, à la notion même d'"Histoire". Un événement qui ne s'accorde pas à lui-même le temps nécessaire pour que l'information qu'il sémaphorise se transforme en signification, puis en "sens" pour la mémoire, est-ce encore un événement ? Est-ce encore de l'information ? Est-ce encore du sens ? A la fois sous-exposée et sur-exposée, l'information n'est plus qu'une plaque sensible criblée de "mouches optiques" qui ne révèle que des fantômes vus de dos, dont le visage (s'ils en ont un !) demeure inexpugnable et interdit. Si les événements et les informations ne sont plus dès lors que des mirages électroniques sur l'écran virtuel où grésille la vitesse de la lumière, à quoi peut bien servir un "temps réel mondialisé" qui défile devant nous comme une bande de Mœbius sans commencement ni fin, et dans lequel, faute de place à occuper et de rôle à jouer, nous sommes devenus les figurants d'un théâtre de somnambules dont les rêves font de l'aquaplaning sur l'invisible tranchant des ondes électromagnétiques ? Ne pensez-vous pas que la "bombe informatique" dont parlait Einstein inaugure l'avènement d'une communication paradoxalement non adressée, non dialogique et sans "mémoire" ?  Ne sommes-nous pas là devant un problème colossal ?

 

Paul Virilio - Colossal est le mot. Un problème colossal en effet ! Notre vision du monde n'est plus objective, elle est devenue télé-objective. C'est-à-dire que les plans éloignés s'écrasent sur les plans rapprochés, et de cet écrasement des plans résulte un effet de "relief" spécifique au télé-objectif, au zoom. Pendant dix ans, j'ai fait de la photographie. Eh bien, nous avons le même sentiment avec le temps réel, le temps du live, de la retransmission instantanée d'un événement.

 

Je vais vous donner un exemple d'événement télé-objectif auquel j'ai assisté : la libération de Mandela. La sortie de prison de Mandela avait été prévue pour trois heures de l'après-midi et toutes les télévisions du monde s'étaient regroupées devant la porte, dans la bousculade et l'urgence du live. Mais Mandela n'a été libéré qu'une demi-heure plus tard. Durant cet intervalle de temps, les caméras piaffaient d'impatience mais sont restées clouées à cette attente imprévue. L'audimat était à son comble et il ne se passait rien. C'est l'unique fois où il m'est arrivé d'avoir affaire à une télévision d'attente. Cela est extrêmement rare. Les gens attendaient qu'il se passe quelque chose et il ne se passait rien. Les journalistes eux-mêmes ne savaient plus quoi faire pour combler l'insupportable attente. Ils balayaient, balayaient indéfiniment, zoomaient sur n'importe quoi. Pour moi, cette expérience d'un live imminent était une leçon formidable, car, pour une fois, l'attente événementielle inscrivait le média dans une vraie perspective du temps réel.

 

La perspective de l'espace réel du Quattrocento est, on le sait, liée à une vision du monde qui est celle de l'horizon, autrement dit une ligne d'horizon, un point de fuite et les convergences. Á partir du moment où on met en œuvre le live, le temps réel, l'horizon se ferme dans l'écran, il est au carré. Nous n'avons plus affaire à une ligne d'horizon mais à un horizon au carré. La profondeur de champ c'est la profondeur de temps, et ce temps est celui de l'immédiateté, du feed-back instantané entre l'émission et la réception, autrement dit entre l'Afrique du Sud et Paris. Au lieu de l'optique géométrique propre à l'invention de la perspective de l'espace réel, on met en place aujourd'hui une "électro-optique", une optique non plus géométrique mais "ondulatoire", celle de l'émission et de la réception des signaux vidéo. Il y a là constitution d'une nouvelle polarisation et d'une nouvelle perspective qui n'est plus celle du point de fuite mais celle de la fuite de tous les points, de tous les pixels qui composent l'image live. C'est une révolution considérable. J'ai, d'ailleurs, failli appeler mon livre "les perspectives du temps réel", mais c'était, paraît-il, un peu trop long.

 

Nous avons désormais deux optiques à notre disposition : l'optique géométrique (c'est-à-dire l'espace de la matière, la transparence du verre de mes lunettes, le concave, le convexe, la perspective du Quattrocento en quelque sorte) et l'électro-optique ou optique ondulatoire, celle qui véhicule, par exemple, la télé-surveillance. La télé-surveillance, c'est tout simplement une optique. On peut remplacer, comme on le fait dans les avions supersoniques, une fenêtre, un hublot par un moniteur et une caméra de l'autre côté sans percer ni abîmer la carlingue. On peut de la sorte obtenir la vision de ce qui se passe de l'autre côté. Nous sommes donc devant un dédoublement de l'optique : une optique directe et une optique indirecte. Même chose pour la lumière : la lumière directe (celle du soleil ou de l'électricité) et la lumière indirecte de la télé-surveillance ou perspective du temps réel qui nous apporte instantanément l'image de ce qui se tient au-delà de la carlingue et nous permet de voir les nuages ou de télé-conférer avec Tokyo.

 

Honnêtement, si mon livre a quelque intérêt, ce n'est pas d'annoncer un nouveau Quattrocento mais la perspective d'un Novecento qui va bouleverser gravement le monde, la ville et tous les rapports sociaux.

 

André Dupuy - Jusqu'ici la matière n'avait que deux propriétés fondamentales : la masse et l'énergie. Selon vous, une troisième dimension paraît devoir s'ajouter aux deux autres : celle de l'information, à laquelle faisait d'ailleurs référence la deuxième bombe einsteinienne. Pour rester en compagnie des physiciens, vous citez dans votre ouvrage une très énigmatique phrase de Louis de Broglie : "Nous pourrions supposer qu'à l'origine des temps, au lendemain de quelque divin Fiat Lux, la lumière d'abord seule au monde a peu à peu engendré, par condensation progressive, l'univers matériel tel que nous pouvons, grâce à elle, le contempler aujourd'hui." Dans le sillage du platonisme, cette remarque fort sibylline ne postule-t-elle pas d'emblée, sans l'analyser, l'éternel primat de la lumière, du visible, de l'optique ? Et n'est-ce pas encore cet éternel primat de la métaphore optique systématisée qui préside, aujourd'hui plus que jamais, à l'hyperdéveloppement du virtuel ?... Si, selon Louis de Broglie, la lumière est capable, par compensation progressive, d'engendrer l'univers matériel et sa visibilité, est-ce à dire que la matière soit un différé de lumière condensée, réifiée, non encore dépliée en énergie d'information, et que le destin de toute matière soit de devenir lumière absolue, comme le pensent actuellement certains astrophysiciens du Big Bang ? Ce désir secret de remonter jusqu'à des origines cosmologiques où la matière n'est pas encore matière mais pure lumière, pure visibilité inconditionnée, sans objet ni profondeur d'espace ou de temps, ne trouve-t-il pas un commencement d'expérimentation, tout aussi extrême et dangereux que le rêve qui l'a déclenché, dans l'utilisation informatique généralisée de la vitesse des ondes électromagnétiques ?

 

Tout doit aller le plus vite possible, selon une incessante interactivité de termes, de polarisations, de réseaux et de lignes de fuite en nombre quasi infini. Un tel balayage prétend ne rien laisser dans l'ombre ni derrière soi. Cette nouvelle et monstrueuse métaphysique de l'anti-noumène se déchaîne d'autant plus que la soupape de sûreté d'une épistémologie intra-régulative a depuis longtemps disparu. Il n'y a plus de chose en soi, inaccessible et inconnaissable, plus de résistance vitale de l'altérité. Tout doit accéder au visible intégral tout de suite, événement sans entrailles ni résonance, phénomène sans réflexivité ni mémoire.

 

Que pensez-vous de cette absolutisation du modèle électro-optique et de son vertigineux accomplissement ?

 

Paul Virilio - Après le géo-centrisme et l'anthropocentrisme, nous sommes entrès  dans le lumino-centrisme. Oui, bien sûr, il y a partout un culte non déclaré de la lumière, et cela nous vient du privilège exorbitant accordé à la métaphore optique dans la philosophie de Platon. On ne massacre plus les gens au nom de la Lumière comme on l'a fait au nom du Soleil sur les pyramides aztèques, mais on les sacrifie sur l'autel du chômage. Avec le télé-travail, nous sommes en plein dans la vitesse de la lumière. Mais, pour l'instant, je ne peux pas entrer plus avant dans votre question. Tout ce que je puis dire, c'est que je suis merleau-pontien. Pour avoir été auditeur libre du Merleau-Ponty de la dernière période, celle du Visible et l'Invisible, après avoir été lecteur de sa Phénoménologie de la Perception, je reste particulièrement attentif à la question du "visible" et de la "perception". Gustave Flaubert disait : "Plus les télescopes seront développés, plus il y aura d'étoiles". Autrement dit, les télescopes servent à multiplier les étoiles, ce sont des moteurs à étoiles. Mais ils servent aussi à multiplier notre relation à la vision et, par des techniques d'investigation scientifique qui sont aussi des techniques de perception, s'élabore, sous nos yeux (si je puis encore dire !) et au-delà des possibilités discernantes du regard humain, une nouvelle science des apparences jouant avec le visible et l'invisible.

 

Voir, par exemple, les ordinateurs capables de simuler des mondes virtuels ou même l'évolution des planètes et des galaxies. Tout cela témoigne assez de l'actualité de la question du "visible", car, à mon avis, autant dans la philosophie et les sciences que dans nos sociétés, il y a un culte caché de la lumière. Les nombreux débats sur la nécessité de la transparence en politique dans nos sociétés contemporaines révèlent plus profondément qu'on ne le croit une forme d'intégrisme technologique dont la constante cosmologique de la vitesse de la lumière est l'un des principaux agents. La phrase de Louis de Broglie que vous citiez tout à l'heure participe elle aussi de ce même culte implicite et clandestin de la lumière et de la souveraineté absolue du principe de visibilité. Même Hubert Reeves n'y échappe pas avec son "Nous sommes les enfants des étoiles".  La question du "visible" et des apparences est au cœur d'un débat capital pour l'avenir, mais aujourd'hui cela nous entraînerait trop loin.

 

Permettez-moi de revenir au problème de la troisième dimension de la matière. Après la masse et l'énergie exploitées à l'extrême par la deuxième Guerre Mondiale, l'informatique généralise aujourd'hui le règne de l'information. A ce sujet, il va bien falloir que, nous, les architectes et les urbanistes, apprenions à construire avec de l'information. Jusqu'à ce jour, nous avons construit avec la masse, la statique, la résistance des matériaux, et cela donne la gravité, les problèmes d'équilibrage, l'histoire des voûtes. Nous avons également construit avec l'énergie, les climats, les problèmes d'adduction énergétique et de climatisation dans les édifices et les villes. Même la ville romaine n'y échappait pas ! Il va falloir maintenant construire avec de l'information au sens mass-médiatique du terme. D'une certaine façon, les temples et leurs mosaïques, les cathédrales et leurs vitraux, étaient déjà des lieux d'information, des espèces de mass-médias avant la lettre. La grande question posée aujourd'hui par la virtualité aux architectes se résume à ceci : comment construire des lieux virtuels dans les lieux réels ou actuels ?  En ce moment, chez Sun Micro-Systemes, on travaille à la mise en œuvre du premier portail virtuel. Non seulement, on peut, avec la vidéo-surveillance et la télé-surveillance, créer une fenêtre indirecte qui permet de voir à travers les murs sans percer les murs, mais on va même plus loin. On commence à préparer un vestibule virtuel, un lieu où l'on pourra recevoir le clone de son visiteur. Par exemple, à l'aide d'un visiocasque, d'un gant à retour d'effort (data glove), d'une combinaison de données (data suit) qui permet de ressentir les présences, de voir, toucher et sentir à distance, eh bien, quand on sonnera à la porte de ce que j'ai proposé d'appeler "chambre d'appel" (sorte de cabine téléphonique), vous revêtirez un costume très léger, très moderne, vous entrerez dans cet espace-là et vous aurez la télévisite de votre clone habituel, c'est-à-dire du spectre électromagnétique du corps de votre visiteur. Vous apparaîtrez de même dans sa "chambre d'appel" à New-York ou ailleurs, et vous pourrez, en plus de vous parler et de vous entendre, pratiquer des attouchements corporels. Il y a là, je crois, une dérive de l'architecture, une virtualisation de l'espace qui n'existait pas auparavant.

 

Prenons un autre exemple : un vestibule, par rapport à l'entrée, c'est déjà un espace quasi-virtuel, semi-public, semi-privé, où l'on stationne avant d'être vraiment reçu et accueilli dans le living ou dans la chambre. Maintenant, on est en train d'inventer des espaces virtuels qui auront une fonction de sas, où le visiteur apparaîtra en passant à travers les murs comme le passe-muraille de Marcel Aymé. Tout cela pose aux villes, à la socialité et à la convivialité de graves questions pour l'instant sans réponse.

 

André Dupuy - Puisque vous avez parlé de la Phénoménologie de la Perception de Merleau-Ponty, j'aimerais que nous continuions sur cette lancée avec le problème de ce que vous appelez les "troubles de la perception". Qu'il s'agisse de la constante cosmologique de la vitesse de la lumière à 300 000 km/seconde, de la puissance des ondes électromagnétiques, du développement des dromo-technologies en tous genres et de l'hégémonie du "temps réel mondialisé", ne sommes-nous pas déjà passés de l'autre côté du miroir, dans un monde qui n'est presque plus à l'échelle des "limites" et des habitudes neuro-perceptives du sujet humain ? S'il est vrai que notre corps est une synthèse fragile de vitesses moyennes, tant atomiques que cellulaires, il suffit du moindre dérèglement de l'homéostasie des substances et des fonctions pour entraîner, soit par accélération brutale soit par décélération non compensée,  un désordre local ou une pathologie mortelle. Autant pour le corps interne que pour le corps externe ou relationnel, il semblerait qu'au-delà d'un certain seuil de sensibilité et d'absorption, notre organisme ne réponde plus. Les ondes électromagnétiques qui régissent la révolution des transmissions charrient événements et informations avec une telle célérité qu'ils s'écrasent les uns contre les autres comme des impacts de balles perdues, sans même nous accorder le délai nécessaire à leur inscription mnésique et à leur évaluation cognitive. La déstabilisation générale des sens et, tout particulièrement, la saturation de nos limites neuro-perceptives génèrent une labilité incontrôlable du réel, un trouble de notre faculté d'identification et d'intégration et une quasi impossibilité de renouer avec un référent empirique ou logique relativement fixe.

 

Dématérialisation de l'espace, désincarnation du temps, que faire face à la montée universelle de l'abstraction virtuelle, de la drogue informatique et de l'ivresse dromologique ? "Résisterons-nous" longtemps à ce survoltage électronique, à cet inflationnisme d'une vitesse abandonnée à ses propres démons ? Y a-t-il un risque de voir ce qui n'est pour l'instant qu'un "trouble de la perception" se transformer, dans l'avenir, en une maladie si grave que la seule médication possible consistera à remplacer les défaillances de notre appareil perceptif par cette prothèse-miracle qu'on appelle, en stratégie militaire, "machine de vision" ?

 

Paul Virilio - Hélas pour vous, je ne suis pas prophète et tout ce que je sais, je l'ai écrit dans La Machine de Vision. Avec cette "machine de vision", nous avons inventé un objet terrifiant, originellement militaire, tout comme Internet. Cette machine a été mise au point pour favoriser l'arrivée à destination des cruise missiles sur leur cible. Le cruise missile a été élaboré par les Américains pour attaquer l'Union Soviétique. Équipé d'une carte électronique avec des relèvements radar, il pouvait, en repérant des sites stratégiques, se diriger automatiquement avec une précision quasi infaillible sur sa cible, et cela à travers toute l'Europe. Pour pouvoir, par exemple, entrer par telle fenêtre plutôt que par telle autre, il devait être muni d'un système d'acquisition d'objectifs, c'est-à-dire d'une caméra et d'un ordinateur de reconnaissance des formes ultra-sophistiqué qu'on a appelé "machine de vision". Ce sont de tels cruise missiles et autre AWACS qui ont bombardé Bagdad. 

 

En soi, la machine de vision est un objet extraordinaire et c'est, philosophiquement, une invention considérable pour l'histoire de l'Humanité. Pour la première fois, nous avons donné la perception à des objets et nous avons inventé une vision sans regard. Quand nous regardons la télévision, même si les programmes sont décidés par d'autres, il y a tout de même un effet de retour, on peut discuter, vérifier par un retour-image possible comment tout cela est construit. Dans le cas de la "machine de vision" (et demain pour d'autres sens), c'est impossible. Ici on donne la vision à la machine pour qu'elle voie à notre place et mieux que nous. C'est en somme la réalisation de la phrase de Paul Klee : "Maintenant les objets m'aperçoivent". Inutile d'imaginer un monde où les objets nous aperçoivent, ce monde est déjà là, notamment avec les nouvelles techniques de surveillance urbaine. Ce dispositif de contrôle est déjà en place et prolifère. Après la vidéo-surveillance, la surenchère se poursuit avec la thermographie, c'est-à-dire avec la vision par la chaleur ou la vision par infra-rouge. Et demain, nul doute que nous pousserons la gageure plus loin. Nous irons vers des systèmes déjà expérimentés de "vision machinique", comme diraient Deleuze et Guattari. C'est, à mon avis, quelque chose d'absolument inédit et sans référence, bien plus extraordinaire que le trouble de la perception (déjà grave en soi !) dû à des des phénomènes d'accélération perceptive. On dispose déjà de caméras à 1 million d'images-seconde totalement imperceptibles à l'œil nu. Autrement dit, on s'est dépris d'un sens pour l'accorder à un objet inanimé. Pouvons-nous nous imaginer plongés dans un paysage qui nous contemple ? Cela donne froid dans le dos. Amiel dit pourtant que le paysage est un état d'âme. Et Degas de rétorquer : "Non, c'est un état d'yeux". Imaginons un instant que ces yeux ne soient pas les nôtres, mais ceux que l'on a prêtés aux objets pour qu'ils nous regardent et nous interprètent. Imaginez votre regard quand vous observez une poignée de porte en vous demandant ce qu'elle pense de vous !

 

André Dupuy - C'est en somme ce que Jean Baudrillard appelle la "revanche" ou la  "vengeance des objets".

 

Paul Virilio - On est assez proches, Jean Baudrillard et moi, même si l'on n'est pas toujours d'accord.

 

André Dupuy - Avant de passer la parole au public, j'aimerais que l'on aborde la question de la "démocratie virtuelle". Une cyberpolitique est-elle possible sans bouleverser de fond en comble l'édifice de notre démocratie représentative ? En passant de l'espace réel au "temps réel", de la géophysique à la vitesse des ondes électromagnétique, on passe, dites-vous, de la cité topique traditionnelle à une méta-cité télé-topique ou ville à distance. C'est à ce moment-là que tout bascule : la notion de "citoyen", avec laquelle nous fonctionnons encore, peut-être pour très peu de temps, cède sa place à celle de "contemporain". Le citoyen s'inscrit dans l'espace réel et le temps local ; le contemporain baigne dans un espace virtuel et un "temps réel" mondialisés. Le lointain (Nietzsche) l'emporte sur le prochain (l'Évangile), l'altérité de proximité s'efface devant l'ubiquité spectrale d'un Autre plus métaphorique que réel. De plus, l'info-sphère du médiatique l'emporte sur la géo-sphère de la  représentation démocratique classique. Nation, patrie, peuple, individu, sujet, conscience, âme, etc, tout cela vole en éclats et, a fortiori, des notions telles que démocratie représentative, volonté générale, peuple souverain, citoyen, droit de la personne, gouvernement national...

 

Est-ce que la métacité télé-topique de demain continuera à être administrée de la même façon que la cité géo-topique d'aujourd'hui, au risque de voir les problèmes proliférer et s'aggraver ? Sommes-nous vraiment capables, à l'heure actuelle, de concevoir une démocratie virtuelle, une cyberpolitique "en temps réel universalisé" ? Dans votre livre, vous nous incitez avec raison à "résister", mais face aux cybernautes de demain, "résister" a-t-il encore un sens et un avenir pour les derniers cobayes de la préhistoire humaine que nous sommes ?

 

Paul Virilio - Avant de mourir, Serge Daney disait : "Pendant l'Occupation, on ne parle pas de résistance". Or, les médias c'est "L'Occupation". La question, il est vrai, se pose d'une "résistance" adaptée à tous ces phénomènes de dématérialisation, de trouble de la perception et de désintégration du rapport à autrui. Mais revenons à votre question. La cité est, par essence, inscrite dans la géopolitique, et cela dès l'étymologie. En grec, le mot "politique" se dit "polis" et signifie "cité". La géo-politique est née de la cité, du caractère topique de l'inscription d'hommes et de tribus dans un lieu appelé "cité". Or, aujourd'hui, à travers les télétechnologies de l'interactivité (audition, vision, téléaction, télétravail, téléachat), nous assistons à l'émergence d'une "métacité", c'est-à-dire d'une ville virtuelle qui serait à l'urbanisme ce que la bulle virtuelle est à l'économie et aux krachs boursiers qui ont, ces dernières années, secoué le monde. Une telle cité méta-topique ou télé-topique n'est plus hic et nunc, ici et maintenant, mais ici et là en même temps. On assiste donc à l'ébauche d'une urbanisation du temps réel venant remplacer l'urbanisation classique de l'espace réel des villes et des régions qui ont fait l'Histoire. Avec les autoroutes électroniques de l'information, on voit déjà se dessiner une sorte d'hyper-ville virtuelle qui est partout et nulle part, une sorte de capitale des capitales totalement insituée et insituable, dont chaque ville réelle est un arrondissement, voire une banlieue.

 

Cette ville-monde ne s'inscrit plus dans le temps local mais dans le temps mondial. Je rappelle que jusqu'au XIXème siècle toute l'Histoire s'est écrite dans le temps local. Le temps de l'histoire de Toulouse n'est pas le même que le temps de l'histoire de Bordeaux; le temps de l'histoire de France n'est pas le temps de l'histoire de l'Allemagne, etc. Ce temps local, lié à l'espace réel et à la géo-politique, est en train de disparaître au profit d'un temps mondial qui n'a d'équivalent que dans le temps universel de l'astronomie. Désormais, grâce aux télécommunications et quels que soient les antipodes ou la position dans l'espace, tous les événements (économiques, sociaux, idéologiques, politiques...) qui constituent l'Histoire s'enracinent d'ores et déjà dans un temps réel mondial et unique pour tous. Ce temps mondial va très vite poser le problème du centre et de la périphérie que, pour l'instant, nous concevons encore du point de vue de la cité topique. Imaginez ce qui se passera quand il y aura un hyper-centre, la ville-monde, et dans sa banlieue la nuée de nos grandes villes actuelles. Je rappelle que "banlieue" signifie "le lieu du bannissement", "le lieu des bannis". Est-ce assez clair ? Après les banlieues des villes actuelles, une banlieue mondiale faite de toutes nos villes actuelles et de leurs banlieues spécifiques. Le problème est gigantesque. Une réorganisation chrono-politique va remettre à zéro la pendule de l'histoire de la géo-politique.

 

Abordons maintenant la question du prochain et du lointain, avant de passer la parole à la salle. Cette question est celle de la socialité et de la société. Dis-moi quel est ton prochain, je te dirai qui tu es. Ces vieux mots bien intéressants sont liés à l'ici et au maintenant, hic et nunc, in situ. Nous sommes ici ensemble maintenant. Le Christ a dit : "Aimez votre prochain comme vous-mêmes". Et Nietzsche : "Aimez votre lointain comme vous-mêmes". Quoiqu'on fasse, il y a une perte. On nous dit qu'il faut aimer son prochain et peu après : "Comment ? Vous n'aimez pas les gens qui se tiennent au loin, vous êtes donc un affreux raciste !" Mais pas du tout ! Je pense simplement que quand on aime son lointain, on perd son prochain, c'est-à-dire qu'on perd l'escalier. Pourquoi ?  Regardez dans les villes. Quand il y a un téléthon ou n'importe quelle émission caritative sur le Rwanda, la Somalie, c'est formidable à quel point les gens sont intéressés par ce qui se passe au loin, mais le homeless, le SDF qui est dans la cave ou sur le parking, cela n'intéresse personne. Pourquoi ? Parce qu'il est trop présent et  remuant, il fait du bruit, il sent mauvais, il dérange. Tandis que le lointain, on le zappe comme on veut, avec la bonne conscience en plus. Aimer son lointain comme soi-même, je veux bien mais à condition de ne pas perdre le prochain !

 

C'est pourtant ce qui se passe en ce moment dans toutes les grandes villes : on ne connaît même pas la personne qui habite sur le même palier que nous.  Combien de fois n'avez-vous lu dans les journaux : un tel est mort, et ce n'est que trois mois après qu'on est venu ouvrir parce que ça sentait mauvais. Personne ne s'était rendu compte qu'il était mort. Á la télévision, par contre, les problèmes qui, durant ce temps-là, ont été posés et qui ont mis en émoi les gens de votre immeuble sont en nombre illimité. Toutes ces questions sont liées à l'espace-temps, à la relativité. Je rappelle que la vitesse n'est pas un phénomène, c'est la relation entre les phénomènes, c'est-à-dire la relativité même. Et la relativité de l'espace-temps remet en cause la politique, au sens de politique urbaine et de citoyenneté. Etre citoyen c'était être d'ici, de la cité, bénéficier du droit de cité et défendre la cité. Etre contemporain c'est être de nulle part. C'est être d'un temps présent sans inscription géographique qui fait que je suis un lointain pour tout le monde et un prochain pour personne. Cela touche même à l'amour puisque l'on enregistre de plus en plus de mariages CNC, c'est-à-dire couples non cohabitants.

 

L'une des lois de l'urbanisme c'est la persistance du site, c'est-à-dire qu'une ville ne se déplace pas. Quand on essaye, ça ne marche jamais. Une ville ne se déplace pas. Elle reste là où elle a été inaugurée. L'autre loi c'est que plus la ville se développe dans l'espace, plus l'unité de peuplement (la famille) se réduit. Aux villes anciennes correspondent les tribus d'Israël. Les villes du Moyen Âge voient l'élargissement de la famille à vingt ou trente personnes. Les cités bourgeoises la réduisent aux grands-parents, parents et enfants. Dans les villes de la révolution industrielle, la peau de chagrin continue et c'est la famille nucléaire. Avec les mégapoles contemporaines, la famille devient monoparentale et cela se poursuit, maintenant, avec les couples dits "non cohabitants". Certains de mes étudiants font ça : ils ont deux appartements. Plus tard, disent-ils, nos enfants seront tellement habitués à circuler d'un lieu à un autre, du père à la mère et vice versa, qu'ils ne seront guère perturbés par l'éventuel divorce de leurs parents. Ces phénomènes structurels de la démographie et de la cité indiquent nettement que la famille, en se désagrégeant, approche de la fin d'un cycle. Ne parlons même pas du cybersexe qui est le comble de l'amour du lointain et le comble de la désintégration.

 

 

 

 

Débat

 

 

 

 

un auditeur - Il y a quelques jours, j'étais dans un hôtel de Nîmes. Dans le hall d'entrée, un beau tableau où figurait un soleil arborait une phrase de Guillaume Apollinaire : "J'ai tout donné au soleil sauf mon ombre." Ce soir, en vous écoutant, je viens de comprendre. Nous, on a tout donné, on n'a rien gardé, on a même donné notre ombre. Mais à qui ? Il n'y a plus de soleil ! Il n'y a plus personne ! Que peut-on faire ?

 

Paul Virilio - Apollinaire, je l'aime bien. Il a vécu la première Guerre Mondiale comme un théâtre horrifique. Que faire, demandez-vous ? Mais "résister", il faut "résister" ! Comme le disait Serge Daney, nous vivons aujourd'hui sous "occupation". On est "occupés". Cela veut dire que, pour nous, le choix est simple : résister ou collaborer. Être collabo c'est être publicitaire, c'est-à-dire utiliser son intelligence à vanter les produits finis, non les produits à finir ensemble mais les produits finis. Tant que l'on n'a pas compris que chaque acquis du progrès technique se paye toujours d'une perte symétrique et que, pour être libre, il faut résister à la perte, on n'a pas compris grand-chose.

Une image me revient sans arrêt, celle du combat de Jacob avec l'Ange. J'essaie tant bien que mal d'être chrétien.  Abraham, Jacob, les pères fondateurs du monothéisme, ce n'est tout de même pas rien ! Jacob, un des premiers "résistants", adore son Dieu mais ce fondateur du monothéisme refuse de "se coucher". Il veut adorer en restant debout. Toute une nuit il combat l'Ange, c'est-à-dire son Dieu. Quand la nuit s'achève, sa hanche est déboîtée. Il va d'ailleurs continuer à boîter en partant avec sa tribu. Mais que dit-il à l'Ange ? Il lui dit : "Bénis-moi ! J'ai lutté toute la nuit !" Autrement dit, je suis resté un homme. Je t'adore mais je suis un homme. Un homme debout ! 

La technique aujourd'hui n'est pas l'Ange, bien évidemment, mais elle joue à l'Ange. Le deus ex machina est partout, on le sait bien. Avec Nietzsche, on a liquidé le Dieu de la transcendance, mais ce fut pour le remplacer par un Dieu-Machine qui s'appelle ordinateur, satellite, etc. Il ne faut pas déifier la technique, il faut se battre contre ce dieu-là. Il faut être des résistants et se battre contre les collabos, contre ceux qui vantent la marchandise, car il font du tort à la science et au progrès. Le progrès n'avance que parce qu'on lutte contre sa négativité, contre la perte. Je sais bien que ce n'est pas une réponse, mais c'est tout ce que je peux dire pour le moment.

 

un auditeur - Ce que vous dites me rappelle un petit texte de Christian Bobin qui affirme que le Christ a essayé d'apporter une économie nouvelle où tout ne se vend pas et où les choses se donnent. Se battre aujourd'hui, n'est-ce pas essayer de créer à notre échelle cette économie nouvelle ?

 

Paul Virilio - Dans un tableau de Delacroix qui se trouve à Saint-Sulpice, on peut voir le combat de Jacob avec l'Ange. Ce qui est intéressant c'est que Jacob a laissé son glaive et sa ceinture sur l'herbe. Il se bat à mains nues. C'est un combat pour la vie, pas pour la mort. C'est donc un vrai combat.  Honnêtement, je crois que si l'on ne résiste pas, on va tout perdre, le langage, l'écriture, la parole. Le "silence des agneaux" nous menace. La bombe informatique n'est merveilleuse qu'à condition qu'on lui résiste. Si la troisième dimension de la matière se développe, nous allons très vite perdre tout ce qui a fondé le langage, l'écriture, la parole. Nous allons revenir au silence, à l'infans, celui qui ne parle pas. C'est un des grands problèmes qui se posent à nous mais ce n'est en aucune façon un problème négatif.

Personnellement, j'ai un culte pour l'accident. Je crois qu'il y a un accident originel, tout comme il y a un péché originel. L'accident est ce qui permet de faire progresser, à condition, bien entendu, de se battre contre lui. L'accident c'est la perte, pas forcément le bateau qui coule ou l'avion qui s'écrase au sol ; c'est le fait qu'on ait perdu l'escalier dont je vous parlais tout à l'heure. Perdre l'escalier n'est pas acceptable. D'ailleurs, les tours sont invivables. Un exemple : la Tour Montparnasse, deux cents mètres de haut. Si parmi vous il y a des secrétaires chômeuses, sachez qu'il y a toujours du travail dans la Tour Montparnasse. Précisément parce que la Tour Montparnasse est invivable !

 

un auditeur - Á vous lire et à vous écouter, on se dit que si le "virtuel" continue à se développer comme il le fait, il n'aura bientôt plus besoin de nous. Il se déroulera tout seul sans plus aucune assistance de notre part. On voit déjà se dessiner des guerres où seules des machines "s'entre-tueront". D'autre part, il y a un continent pour l'instant à l'abri de la folie du virtuel, c'est l'Afrique. L'Afrique, modèle de l'avenir : c'est le comble !

Mais ne peut-on pas imaginer que là est l'espoir, que là se trouve en quelque sorte la solution finale ?  Cela veut dire deux choses : soit que ce monde virtuel n'a plus besoin de nous et que nous sommes perdus et voués à disparaître, soit qu'à son tour le monde virtuel disparaît, dans la mesure où il se déroule tout seul à côté de nous, sans que nous ayons à intervenir. D'une certaine manière, il suffit de débrancher le bouton et tout est fini. Le contact est coupé.

Parallèlement à cette évolution un peu folle des hautes technologies du virtuel, on constate de plus en plus, dans nos sociétés hypersophistiquées, un désir de retourner à des situations plus traditionnelles. Vous parliez tout à l'heure du cheval. Voilà un sport qui se développe de plus en plus. Les gens y renouent avec des impressions, des sensations, des émotions premières qui ont, depuis longtemps, disparu de leur vie quotidienne.

Bref, est-ce que le monde virtuel qui se prépare ne comporte pas en lui-même sa propre perte ?

 

Paul Virilio - Sa propre perte et la nôtre ! Car, entre autres choses, il est aussi responsable du chômage structurel. On est depuis longtemps passé d'un chômage conjoncturel à un chômage structurel, un chômage de masse. Et nous n'en sommes qu'au début. Derrière les problèmes de l'automation, de l'hyperproductivité et des marchés mondialisés, il y a une entreprise de liquidation de l'homme comme force de travail, force productive. Vous avez raison d'y insister, on n'a même plus besoin de l'homme pour faire la guerre. La Guerre du Golfe, on le sait bien, a été gagnée avant tout par des matériels électroniques. Irakiens ou Alliés, les hommes n'ont pas servi à grand-chose à côté des avions super-furtifs, des scuds et des patriots. Même en génétique où l'on voit proliférer l'engineering génétique et autres Fivette, bébés-éprouvettes, inséminations. On a de moins en moins besoin de l'homme comme force de travail et de production. Alors à quoi sert-on ? Mais à rien !

On voit bien qu'un peu partout, on a déjà atteint une limite. Ou bien cette limite sera prise en compte et maîtrisée, ou bien, faute de l'être, nous irons au conflit entre l'homme et la machine. La machine étant d'abord notre produit, il m'est difficile d'imaginer et d'admettre un conflit mortel entre elle et l'homme. Tout ce que nous pouvons souhaiter c'est que l'homme résiste à l'hyper-développement d'une certaine technologie en élaborant un contre-pouvoir fait de contre-technologies. Car nous avons atteint un seuil où l'histoire du vivant se fait maintenant au profit de l'histoire de l'inanimé et de l'artificiel. Le mythe du robot est désormais un mythe d'actualité. Des millions de chômeurs dans le monde en ressentent directement les effets ravageurs. Ne croyez pas ceux qui vous endorment en disant : "la reprise est pour demain". Tout cela n'est qu'une sinistre plaisanterie ! Tout le monde sait bien qu'après la révolution industrielle du XIXème siècle, nous avons affaire actuellement à une révolution informationnelle qui est en train de désorganiser complètement l'économie de l'emploi, notamment en banalisant de plus en plus les contrats à durée déterminée de six mois. Une telle instabilité de l'emploi et du salaire représente un danger extrême pour la stabilité et l'identité des villes. Tout est lié. Une ville, par définition, a besoin pour son bon fonctionnement de la stabilité des emplois et des contrats de travail. Les bassins d'emploi avec contrats à durée indéterminée permettaient de localiser les bassins d'habitat et de déterminer, sans trop d'erreur de prévision, où l'on pouvait construire des logements sociaux. Quand on sait que 70 % de la relance de l'emploi se fait maintenant en termes de contrats à durée déterminée de six ou huit mois, on voit bien qu'on est en train de déstabiliser les populations au profit d'une sorte de nomadisme intérieur et de la création de ce que j'ai appelé les "réfugiés sociaux" (à côté des réfugiés politiques !) toujours en train de migrer d'un petit boulot à un autre, le TGV servant de métro.

Je crois que nous sommes entrès  dans une période extrêmement grave qui rappelle, à bien des égards, la fin du Moyen Âge et le début des temps modernes avec l'arrivée du Quattrocento. Mais n'allez pas croire que, parce que tout va mal autour de nous, je sois désespéré. Bien au contraire puisque je résiste et vous invite à agir comme moi. Il faut résister à la nouvelle "Occupation" dont parlait Serge Daney. Mais, hélas, si la culture scientifique et artistique est assez relativement partagée, il n'en va pas de même pour la culture technique. Ni partagée par le grand public ni même par nos ministres, ce qui est tout de même un comble de gravité pour notre démocratie ! Quand on ne partage pas une connaissance, comment pourrait-on parvenir à décider ensemble et, a fortiori, résister ensemble ?

 

un auditeur - Permettez-moi de me faire l'avocat du Diable. Ce que vous dites n'est pas globalement très optimiste, malgré votre exhortation à résister. Et si nous étions fichus, voués à disparaître ? Pour l'heure, je vous l'accorde, se gargariser d'intelligence artificielle est une vaste plaisanterie. Les machines ne sont pas, que je sache, intelligentes par nature. Mais si demain elles le devenaient ? Si l'avenir de la conscience était dévolu aux machines, à l'intelligence artificielle, aux réseaux, aux robots ? Si l'humanité touchait à sa fin, nous, les hommes, serions alors réduits à n'être qu'un fossile dans la mémoire des machines...

 

Paul Virilio - Vous me posez là une question apocalyptique, c'est-à-dire que vous m'invitez à penser le dépassement de l'Homme. Jean-François Lyotard s'y est essayé dans "L'Inhumain", un livre à mon avis très dangereux mais très intéressant où il aborde l'inhumanité de manière relativement positive. Moi, je ne peux absolument pas le suivre sur terrain-là. Je suis plutôt du côté de Hildegarde de Bingen qui affirme que "l'homme est la clôture des merveilles de Dieu". Autrement dit, l'homme n'est pas le centre du monde, il est la fin du monde. Il n'y a pas d'au-delà de l'homme. Et ce n'est pas parce que l'homme est engagé dans le développement de technologies extrêmes qu'il pourra se dépasser, cela ne lui appartient pas. Votre question fait appel, me semble-t-il, à la métaphysique et à la foi. L'homme n'est pas au centre du monde, il est à la fin. Il n'est pas besoin pour cela d'attendre le Big Crunch, cette grande contraction qui, selon les hypothèses de l'astrophysique, verra dans quelques milliards d'années le monde s'effacer. Le Big Crunch c'est l'Homme lui-même ! Nous sommes la fin du monde et il n'y a pas d'au-delà de l'homme. Il peut, bien sûr, y avoir d'autres hommes sur d'autres planètes, cela reste possible, mais ce n'est pas mon problème.  En revanche, ce que j'affirme haut et fort, c'est que la machine ne peut être l'au-delà de l'homme ; elle ne peut que faire semblant et illusion. Elle ne fait même que cela : illusion !

 

un auditeur - Ce qui m'intéresse c'est la résistance intra muros, la résistance dans la ceinture urbaine. Est-il possible, sans le pouvoir de la vitesse, de résister dans la ceinture urbaine ?

 

Paul Virilio - Votre question est une question formidable qui m'a toujours passionné. La résistance dont vous parlez a été inventée au XIXème siècle sous le nom de "barricade". Cette extraordinaire innovation due aux luttes syndicales du siècle passé n'est certes plus pertinente aujourd'hui mais elle nous montre encore un certain chemin. Le début des luttes propres à la révolution industrielle remonte à la Commune de Paris avec sa lutte armée et ses barricades. Les Misérables de Victor Hugo offrent maintes images de cette résistance intérieure par les barricades. Je rappelle que la barricade nous vient du Moyen Âge. Pour mieux pouvoir