La semaine de quatre jours à la carte
Pierre Larrouturou
ingénieur conseil
fondateur du Forum Nouvel
Équilibre
Je crois que vous n'êtes pas ici, ce soir, pour écouter
une conférence, un cours d'économie. Nous sommes là pour réfléchir ensemble
afin de trouver des solutions contre le chômage. Je vais donc essayer d'être le
plus court possible pour que nous ayons vraiment le temps de débattre, de
parler ensemble. Je vais prendre trois quarts d'heure ou une heure pour
présenter le projet de la semaine de quatre jours à la carte, expliquer
comment cela peut fonctionner ou ne pas fonctionner (car il y a des conditions
à respecter pour que cela marche) et puis chacun pourra poser les questions
qu'il a en tête, apporter un témoignage ou exposer une idée nouvelle. Mais je
crois que, avant d'entrer dans le vif du sujet, avant de parler d'économie,
d'organisation du travail, de création d'emplois, je crois qu'il est nécessaire
d'essayer d'analyser dans sa globalité la crise que traverse notre pays. Il
faut essayer de qualifier et d'appréhender la totalité de la crise parce que si
nous partons trop vite uniquement sur le problème de l'emploi nous risquons de
manquer notre but. En effet, créer des emplois pour faire baisser le chômage
c'est très important, mais, si on le fait n'importe comment, on va sans doute
faire baisser les statistiques du chômage mais on va peut-être aggraver
d'autres aspects de la crise.
Pour être clair, on peut prendre le cas américain. Je
ne sais pas si vous en avez entendu le ministre du travail américain, Robert
Reich, à la conférence économique de Davos, il y a quelques mois. Vous savez
qu'il y a moins de 6 % de chômage aux Etats-Unis. Robert Reich aurait dû être
très content de lui, pavoiser en expliquant que les Etats-Unis avaient trouvé
LA solution au problème du chômage. Il a au contraire été d'une grande modestie
et expliqué que, malgré ce faible chômage, les États-Unis allaient très
mal : on n'a vraiment pas trouvé la solution ! Robert Reich observe aux
États-Unis l'apparition de trois catégories sociales qui cohabitent de plus en
plus difficilement :
-15 % de
gens qui vivent dans les ghettos et dont l'insertion et la citoyenneté sont
définitivement compromises.
- A
l'opposé, il y a 5 % de gens qui vont très bien et dont la situation économique
a progressé ces dernières années.
- Et entre
les deux, il y a 80 % des gens, ceux qu'on appelait avant les "classes
moyennes". Ils sont devenus une "classe anxieuse" soit parce
qu'ils sont déjà au chômage, soit parce qu'ils vivent dans la crainte d'y être
bientôt, soit parce qu'ils n'ont qu'un petit boulot plutôt précaire. L'anxiété
domine les comportements individuels et collectifs.
Il n'est pas question évidemment de rejeter en bloc ce
qui ce fait aux États-Unis, mais quand le ministre du travail américain
explique que "les classes moyennes sont devenues une classe
anxieuse", on voit bien que l'emploi
pour l'emploi et parfois n'importe quel emploi ne suffira pas à nous sortir
de la crise et peut même aggraver certains aspects de la crise.
La première crise est
la plus visible, la plus facilement mesurable : c'est la crise du travail.
Cette crise, on en connaît tous les chiffres : plus de trois millions de
chômeurs, presque un million de RMIstes et 400 milliards de dépenses. 400
milliards de dépenses qui pèsent sur notre économie, sur nos impôts, sur nos
salaires. C'est considérable; c'est monstrueux ! Jamais notre pays n'a connu un
tel niveau de chômage ! Je crois d'ailleurs qu'il faudrait arrêter d'en parler
en chiffres ronds, parce qu'on risque de s'habituer, de se blinder. Il faudrait
plus souvent donner la parole à ceux qui sont directement touchés par le
chômage.
J'étais l'autre jour à Montpellier. La concierge qui
nous a ouvert la salle du débat est venue me voir et m'a dit : "Vous
savez, votre débat, je n'y viendrai pas. Pour moi, le chômage, ce n'est pas du
bla-bla. Mon gendre était au chômage depuis deux ans et, il y a un mois, il a
craqué : il s'est suicidé. Maintenant je suis seule tous les soirs avec ma
fille. Elle a 2800 francs par mois pour vivre avec ses deux enfants!" Bien
sûr qu'il faut débattre et réfléchir ensemble pour trouver des solutions, mais
pour cette dame, le chômage n'était plus un sujet de réflexion. C'était sa
fille qui était veuve et qui allait traîner ça toute sa vie.
Ailleurs, près d'Amiens, dans un coin où il y a 30 % de
chômage, on m'a parlé d'une jeune fille qui est au chômage. Son père est au
chômage, sa mère est au chômage et elle aussi est au chômage. La vie dans leur
appartement devient invivable et les parents la mettent dehors de chez eux.
Elle se dit qu'elle ne trouvera pas de travail et comme elle est trop jeune
pour avoir le RMI, le seul "moyen" qu'elle trouve pour avoir de l'argent,
c'est de se faire faire un bébé pour toucher l'allocation de parent isolé. Vous
imaginez la détresse des uns et des autres.
Un troisième exemple qui m'a permis de toucher de près
ce qu'est le chômage, c'est un copain qui m'a raconté ce qui est arrivé à son
père. Son père , ingénieur de l'École Centrale, a fait une très belle carrière
dans l'industrie et puis un jour, à 54 ans, son poste est supprimé. Il se
retrouve au chômage. En fait, il n'y a pas de problème de revenus (parce que
les enfants ont quitté la maison, parce que l'on a mis de l'argent de côté et
puis les allocations sont bonnes). Il n'y a pas de problème de revenus. Mais ce
copain me dit que son père est complètement cassé par le chômage. "Il en
parle plus avec Maman; il ne nous en parle pas; il se referme là dessus. Lui
qui paraissait si solide, est complètement cassé par trois mois de chômage
!"
Je pense qu'on a tous des exemples autour de nous : on
voit bien les dégâts que provoque le chômage. Il ne faut donc pas se blinder.
Il nous faut trouver la volonté et l'imagination nécessaires pour prendre
vraiment le taureau par les cornes !
Mais, dans la crise du travail, il n'y a pas que le
chômage. Un des paradoxes du problème, c'est de trouver aussi des gens
sur-occupés. Il y a quelques temps, c'est un ingénieur de chez Thomson, qui
m'expliquait une histoire qu'il venait de vivre et qui l'avait fait réfléchir.
Lui, il n'est pas du tout au chômage. Il a un bon travail, très intéressant, et
un bon salaire. Un soir, sur le coup de huit heures, il appelle sa femme en
disant : "Je vais rentrer tard, j'ai encore une réunion ." Sa
femme lui dit : "OK, tu rentres quand tu peux. On a l'habitude. Je te
garde quelque chose à manger." Puis il y a leur petite fille qui passe
près du téléphone. Sa maman lui demande : "Est-ce que tu veux dire un
mot à Papa ?" La petite répond oui, prend le combiné et dit :
"Allô ? Bonsoir Papa". Et puis c'est tout ! Elle n'a rien d'autre à dire après ça. Alors sa maman lui
dit :"Je ne comprends pas très bien, quand c'est grand-mère tu as
plein de choses à lui raconter, tu y passes un quart d'heure et Papa tu n'as
rien à lui dire ?" Et sa fille lui répond : "Oui, mais
grand mère je la connais bien !"
Sa grand-mère, elle la connaissait bien, mais Papa, qui
rentre tous les soirs très tard du boulot et qui a encore des dossiers à
traiter le week-end, cette petite fille n'avait plus rien à lui dire. Et bien,
cet ingénieur de chez Thomson me confiait que, avec sa femme, ils avaient passé
le week-end à réfléchir à la place du travail dans leur vie. Est-ce qu'il est
normal, à une époque où il y a 4 millions de chômeurs de faire 60 heures par
semaine ? Est-ce que le travail n'est pas en train de prendre trop de place
pour leur vie de couple et pour leurs relations avec les enfants ?
Ils ne sont pas
les seuls à se poser ces questions. Vous avez peut-être vu une enquête que
publiait La Tribune, le journal de
l'économie : "Les cadres plébiscitent la semaine de 4 jours".
C'est une enquête réalisée par le CNRS auprès de 7000 salariés. Elle révèle que
75 % des salariés sont favorables à la semaine de quatre jours. Plus de 80% des
cadres sont favorables à la semaine de quatre jours. Le sous-titre :
"la semaine de quatre jours pourrait être une réponse à la fois au
stress des cadres et au chômage." On voit bien qu'il n'y a pas que
l'aspect solidarité, il y a aussi la qualité de vie : plus de temps pour soi,
un autre équilibre...
On constate une
dégradation rapide de la cohésion sociale : après vingt ans de crise, la
cohésion sociale s'effrite, la société s'effiloche. Presqu'un million de
RMIstes ! La situation des quartiers difficiles se dégrade, l'exclusion et le
nombre de SDF augmentent. Qui aurait imaginé, par exemple, qu'il faudrait à
nouveau ouvrir des soupes populaires à quelques années de l'an 2000 ?
La crise du lien humain
est sans doute moins mesurable, moins bien connue que la crise du travail mais
elle est bien réelle. Il y a aujourd'hui six millions d'adultes qui vivent
seuls, qui se retrouvent seuls le soir quand ils rentrent chez eux. Le nombre
de gens qui disent souffrir de solitude a augmenté de 30 % en quinze ans. Et on
constate que le sentiment de solitude concerne aussi beaucoup de gens vivant en
couple ou en famille.
C'est peut-être
pour cela que cela fait si mal d'être au chômage. C'est peut-être parce que,
pour beaucoup d'entre nous, le travail est le seul lieu véritable — ou le lieu
principal — d'insertion. Si je perds mon travail (indépendamment de l'aspect revenus),
je perds le seul lieu où je suis en relation avec d'autres. La relation n'est
peut-être pas facile (le patron est pénible, le boulot est ce qu'il est et je
n'ai pas choisi les collègues) mais je suis en relation avec d'autres. Je parle
avec d'autres personnes, j'agis avec d'autres, on a des projets en commun. Si
je perds le travail, je me retrouve peut-être tout seul. On voit donc que la
crise du lien aggrave la crise du travail.
Il ne faut sans doute
pas généraliser mais on voit bien que le niveau de formation et d'information a
considérablement progressé depuis 40 ou 50 ans. Grâce aux études, grâce à la
radio, à la télé, aux journaux, nous avons accès à bien plus d'informations et
de raisonnements que nos grands parents. Du coup, il y a chez beaucoup la
volonté de faire marcher sa tête, participer davantage aux décisions plutôt que
simplement mettre en œuvre des décisions que d'autres ont prises pour nous.
Cette volonté de participation (dans l'entreprise comme dans la vie de la cité,
dans la société) n'arrive pas forcément à s'épanouir à cause de l'organisation
actuelle du travail et à cause de l'organisation actuelle de la vie politique.
Je ne suis pas philosophe
et il y a sûrement parmi vous des gens plus qualifiés que moi pour en parler.
Mais je crois que notre société s'inquiète profondément sur son avenir et sur
le sens de son évolution. La question du sens, du point de vue
"individuel", a toujours existé. Depuis qu'il y a des hommes et des
femmes sur la terre, de temps en temps, chacun lève le nez du guidon et se pose
quelques bonnes questions : pourquoi est-ce que je suis vivant ? Est-ce que
cela a un sens ? Est ce que je peux donner un sens à ma vie ? La question du
sens, du point de vue personnel, n'est pas nouvelle. C'est essentiel mais ce
n'est pas nouveau.
Ce qui est nouveau, c'est que les grands systèmes
"donneurs de sens" (les religions, les idéologies) ont perdu beaucoup
de leur audience et que la religion du progrès technique et scientifique qui
avait paru les remplacer est en train de s'effondrer. Depuis deux ou trois
siècles, depuis l'époque des Lumières et la Révolution, on pensait que les
fruits de notre intelligence allaient nous permettre de vivre mieux. La machine
devait libérer l'homme. Tous les livres de science-fiction présentaient un
avenir radieux où les hommes vivraient libres et heureux. Les jeunes, ceux qui
arrivaient à l'âge adulte, pensaient qu'ils allaient vivre mieux que leurs
parents ou leurs grands-parents. Il y avait vraiment une confiance dans
l'avenir de la société, le sens était clair. Aujourd'hui, je crois que cette
confiance est en train de s'abimer ou de disparaître. Allez autour de vous
demander à vos voisins s'ils pensent que la machine va libérer l'homme. Allez
demander aux jeunes, à ceux qui arrivent à l'âge adulte, s'ils pensent qu'ils
vivront mieux que leurs parents ou leurs grands-parents. Je crois qu'il y a un
gros doute. Nous sommes nombreux à nous inquiéter de l'évolution de la société.
Quel est aujourd'hui le sens du progrès ? Quelles valeurs ? Quelle direction ?
Quelle signification ? On a parfois l'impression que la société accélère mais
que ça va trop vite pour que nous puissions choisir vraiment la direction, avec
le risque d'aller dans le mur.
Il y a quelques semaines, un député demandait au
Premier Ministre : "Monsieur le Premier Ministre, c'est quand qu'on va où
?" Elle racontait que quelques jours plus tôt son fils lui avait posé
cette question "Je n'ai pas su
quoi lui répondre, alors je vous renvoie la question : c'est quand qu'on va où
?".
C'est quand qu'on va où ? Pour qui ça tourne ? La
question du sens de notre aventure collective se pose vraiment.
Du point de vue
de l'épanouissement personnel, on voit aussi de nouvelles frustrations
apparaître. La plupart d'entre nous vivons assez bien matériellement, et l'on
voit se développer de nouvelles aspirations, une volonté de vivre plus
pleinement; des aspirations dans le domaine culturel ou spirituel, que le mode
de vie ambiant ne permet pas de satisfaire.
Chacun de nous n'a qu'une vie mais a-t-il vraiment les moyens de donner
librement un sens à sa vie ou sommes nous parfois condamnés à
"fonctionner" avec une liberté très relative ?
Cette question du sens, collectif et personnel, est
sans doute un élément majeur de la crise des sociétés occidentales.
Si je vous dis tout ça, alors que nous sommes ensemble
pour réfléchir au problème du temps de travail, c'est parce que je crois que la
question du temps n'est pas seulement une question économique. La question du
temps est au coeur de ces quatre crises. Elle est évidemment au coeur de la
crise du travail : comment changer le temps de travail pour créer massivement
des emplois et casser le chômage ? Mais la question du temps est aussi à
relier à la crise du lien : nous avons besoin de plus de temps pour notre
vie de couple, notre vie de famille, pour nous engager dans une activité
associative, pour être plus solidaires...
Sur la question de la participation, on voit bien que
changer le temps et l'organisation du travail peut permettre une meilleure
participation de chacun dans son entreprise. De même, casser la peur du
chômage, donner à chacun plus de temps libre et modifier un peu nos
institutions peut permettre une meilleure participation de chaque citoyen dans
la vie de la cité.
Le temps est aussi au cœur de la crise du sens :
pour permettre à chacun de choisir le sens qu'il veut donner à sa vie (le
choisir et le faire), comme pour redonner à notre société un projet positif, la
question du temps est essentielle.
Je pense que aujourd'hui nous allons surtout parler
d'économie, de vie de l'entreprise, de compétitivité, de création d'emplois, de
pouvoir d'achat ... — le débat économique est très important —, mais je crois
qu'il faut garder en tête que nous n'avons pas à faire à un problème uniquement
économique. Il s'agit sans doute d'un débat de société, d'un choix culturel qui
dépasse largement l'aspect économique. J'espère que nous pourrons en parler
aussi.
Pour rentrer dans le
vif du sujet, je crois qu'il faut éviter d'être trop schématique. Il serait un
peu ridicule de dire que la mauvaise distribution du temps de travail est la
seule cause du chômage.
1) Les causes du chômage
J'ai essayé de faire un
arbre des causes du chômage. On utilise souvent cette méthode dans une
entreprise. Quand il y a un problème, plutôt que de partir bille en tête sur
une idée, même si elle est bonne, on se met à plusieurs pour essayer de faire le
tour des principales causes de ce problème pour pouvoir l'attaquer de plusieurs
côtés en même temps.
Pour le chômage, c'est
pareil. Les cause sont nombreuses. Il y a sur ce schéma une dizaine de causes.
Une des causes du chômage, c'est le coût du travail peu qualifié. Il y a des
branches où avant de parler du temps de travail, il faut agir sur le coût du
travail sans baisser les salaires. Dans l'habillement, le jouet ou le meuble,
la question du coût du travail est une question urgente.
Une autre cause : les
rigidités de notre économie. Rigidités dans l'organisation du travail comme
dans le dialogue social : il faut avancer dans ces deux domaines.
La concurrence internationale ! J'ai parlé du coût du
travail mais il faut évoquer aussi les problèmes monétaires. Sans parler de
l'étranger, quand certains pays, au sein même de la Communauté Européenne,
dévaluent de 20 ou 30 % leur monnaie en quelques mois, on voit bien qu'il faut
avancer vite sur ce dossier si l'on veut être sérieux en matière d'emploi.
Le manque de qualifications : on est dans un pays où il
y a quatre millions de chômeurs mais on a parfois du mal à trouver quelqu'un de
qualifié quand un poste se libère. La formation, c'est essentiel !
Une mauvaise distribution des revenus. C'est un débat
qu'on a du mal à aborder sereinement en France. Il y a quinze ans, la part des
salaires dans la valeur ajoutée était sans doute trop importante dans notre
économie et, du coup, la rentabilité de nos entreprises n'était pas bonne.
Mais, en quinze ans, la part du PIB distribuée sous forme de salaires a baissé
de 10 %, alors qu'aux Etats-Unis elle est restée constante. On peut se demander
si, si la part des salaires était plus importante, est-ce que la consommation
ne serait pas plus soutenue et la croissance plus forte ? Il y a sans doute des
branches où l'on pourrait négocier sur ce sujet.
Faiblesse des investissements : quand on voit les
difficultés qu'il y a pour convaincre un banquier d'investir sur un projet
nouveau, dans une PME par exemple, on peut se demander si ce qui se passe en
Allemagne ou au Japon ne pourrait pas nous servir de leçon. Je voyais l'autre
jour un restaurateur qui avait voulu agrandir sa cuisine. Il s'était endetté à
12 %. Expliquez-moi comment on fait pour développer une affaire quand on traîne
un boulet de cette taille. On voit que ça avance dans ce domaine, mais il reste
des progrès à faire.
Il faudrait aussi parler de la surproductivité. J'étais
à Lyon, il y a quelques temps. je devais prendre le métro mais il n'y avait
personne pour me renseigner. La machine a remplacé l'homme. N'est-on pas allé
trop vite dans certains endroits ? On a détruit des emplois sans gagner en
qualité de service, bien au contraire.
Je vais très vite, chacun de ces sujets mériterait un
débat à lui seul.
Anticipations négatives : comme l'avenir semble bouché,
les particuliers et les entreprises sont inquiets et du coup ils investissent
et ils consomment moins. La crise entretient la crise.
Difficultés administratives : je voyais l'autre jour un
gars qui avait créé son entreprise. Il était content, les affaires commençaient
à arriver. Il a embauché son premier salarié. Il me disait qu'il y avait
tellement de papiers à remplir que son salarié passait la moitié de son temps à
s'auto-embaucher ! A l'heure du Minitel et, bientôt, d'Internet, est-il normal
d'avoir encore autant de complications quand on veut créer une entreprise ou
embaucher quelqu'un ?
Mauvaise distribution du temps de travail. Notre sujet
d'aujourd'hui, c'est un sujet essentiel mais ce n'est évidemment pas la seule
cause du chômage.
2) Des armes contre le
chômage
Pour être sérieux, il
faut bien dire que les causes du chômage sont très nombreuses. Il faut donc
l'attaquer de plusieurs côtés à la fois. Une croissance plus forte, Baisser le
coût du travail (sans baisser les salaires), Baisser les temps de travail,
Simplifier les procédures administratives, Améliorer la formation... Il n'y a pas de solution miracle !
Ce n'est qu'en attaquant le chômage de plusieurs côtés à la fois que l'on sera
efficace.
Ceci étant dit, si l'on
parle tellement du temps de travail en France comme en Allemagne, aux
Etats-Unis comme au Japon, c'est que l'on a enfin compris que les solutions
classiques sont soit inefficaces, soit insuffisantes.
Quelles sont ces solutions classiques ?
On dit que si la croissance était plus forte, on
créerait plus d'emplois et le chômage baisserait. C'est vrai. C'est vrai mais
c'est insuffisant .
Vous vous en souvenez peut-être, il y a sept ou huit
ans (en gros, c'est quand Michel Rocard était à Matignon) on a eu une
croissance forte, 4 % de croissance, pendant deux ans et demi. Grâce à ces 4 %
de croissance, l'économie a créé 800 000 nouveaux emplois. 800 000 ! Mais
malgré ces 800 000 nouveaux emplois, le chômage n'a baissé que de 60 000 chaque
année. On voit donc qu'on est dans un pays où il faut une croissance vraiment
forte pour faire un peu baisser le chômage et dès que la croissance diminue, le
chômage repart à la hausse.
Du coup, la plupart des économistes considèrent que, vu
les gains de productivité et l'accroissement de la population active, il
faudrait 6 % de croissance — 6 % pendant 10 ans — pour diviser par deux le
chômage. 6 % ! C'est un chiffre un peu approximatif car si la croissance
accélère, il y a un effet de turbo et la productivité accélère elle aussi : il
n'y a pas de lien mécanique avec la création d'emplois. Mais enfin, l'ordre de
grandeur de ce qu'il nous faudrait, c'est 6 % de croissance pendant dix
ans.
Taux de
croissance du PIB :

On voit sur ce tableau les taux moyens de croissance du
PIB, de la richesse produite en une année, depuis 1960. On ne va pas vraiment
vers les 6 % et, en fait, on ne les a jamais eu pendant dix années
consécutives. Même pendant les "trente glorieuses", on a pas eu la
croissance qu'il nous faudrait maintenant.
Dans les années 60, on finissait de reconstruire notre
pays après guerre, on rattrapait les Américains dans leur mode de consommation
: la croissance était de 5,6 % en moyenne. Dans les années 70, la croissance
n'est que de 3,7 %. 2,2 % dans les années 80 et seulement 1,8 % depuis 1990.
Beaucoup de marchés sont saturés. On ne retrouvera sans
doute jamais les taux de croissance de l'après-guerre.
Nous ne sommes pas les seuls à connaître cette
évolution, cet atterrissage de la croissance. Prenons l'exemple du Japon :
alors que le Japon est entouré de pays dont la croissance est très importante
et qui pourraient servir de locomotive, alors que le Japon a des taux
d'intérêts très faibles, des excédents commerciaux importants et que le
gouvernement fait des plans de relance tous les six à huit mois en injectant
des milliards de yen pour relancer l'économie... Eh bien, le gouvernement conseille
aux entreprises de tabler sur une croissance de 2 % en moyenne d'ici l'an 2000
et de 1,5 % entre 2001 et 2010.
Entendons-nous bien : il ne s'agit pas de
"renoncer à la croissance". On sait bien qu'il reste des marchés à
prendre, de nouveaux produits à inventer et des secteurs de l'économie à
développer. En France comme dans le reste du monde, il y a encore de vrais
besoins à satisfaire : il ne s'agit pas de renoncer à la croissance mais
seulement de dire que la croissance, à elle seule, ne suffira pas pour nous
sortir du chômage.
Je crois d'ailleurs qu'il ne faut pas opposer
croissance et partage du travail. Les deux peuvent très bien aller ensemble, se
renforcer mutuellement. C'est bien quand la croissance est un peu plus forte
que la réduction du temps de travail est la plus facile : la question des
salaires, la question de l'utilisation des équipements dans l'industries sont
des questions plus faciles à régler quand il y a du grain à moudre. Donc la
croissance, si on le veut, favorise la réduction du temps de travail.
Réciproquement, vous avez de plus en plus de gens qui, quand ils connaissent
bien ce projet, vous disent que la meilleure façon pour relancer la croissance
dans notre pays, c'est peut-être d'aller vers la semaine de quatre jours !
Créer massivement des emplois et donc faire rentrer un nouveau salaire chez
deux millions de familles, casser l'angoisse de ceux qui actuellement
travaillent mais mettent de l'argent de côté par peur du chômage (ceux là vont
consommer davantage), permettre aux entreprises d'aménager le temps de travail
sans précarité (ce qui permet de diminuer les coûts fixes), donner à chacun
plus de temps libre pour des activités personnelles mais aussi pour se former
ou consommer de nouveaux produits ou de nouveaux services... Tout cela aura un
impact positif sur la croissance. Je pense qu'on en reparlera tout à l'heure
dans le débat. En tout cas, on voit qu'il n'y a aucune opposition entre
croissance et semaine de quatre jours. Simplement, à elle seule, la croissance
ne suffira pas !
Si la formation était
meilleure, est-ce que le chômage diminuerait dans notre pays ?
On ne peut pas répondre
juste par oui ou non à cette question. Il faut bien dire que se former, à tous
les âges de la vie, reste quelque chose d'essentiel. je suis choqué quand
j'entends parfois dire aux jeunes "C'est pas a peine de vous former; vous
serez chômeurs, comme tout le monde..." C'est stupide et c'est faux : la
formation reste essentielle du point de vue individuel comme du point de vue
collectif pour permettre le bon développement de l'économie. La formation,
c'est très important aussi pour lutter contre le chômage de longue durée. On
voit souvent des chômeurs de longue durée qui sont sans travail car ils sont insuffisamment
qualifiés (du point de vue technique ou du point de vue de leur facilité à
travailler en équipe, à répondre à des clients...). Leur formation n'était pas
suffisante et le chômage a pu aggraver ce défaut de formation en les éloignant
de l'entreprise. On voit donc que la formation, c'est très important.
Mais si on est là ce
soir pour avoir une vision politique du problème, pour avoir une vision un peu
globale du chômage, il faut bien dire que l'on ne sortira pas du chômage
seulement en améliorant la formation. Ce n'est pas ça qui bloque. Ce n'est pas
un défaut de formation qui explique le chômage de masse dans notre pays. Il y a
plusieurs façons de le montrer.
Une première façon,
c'est de dire qu'on voit des gens très qualifiés au chômage et parfois pour
longtemps. Ce sont aussi bien des ouvriers très qualifiés que des cadres (il y
a 200 000 cadres au chômage en ce moment). A Montpellier, j'ai rencontré une
femme qui a géré une entreprise pendant 25 ans. Après le rachat de son
entreprise, on l'a mise à la porte et elle vit maintenant avec le RMI. Pourtant
elle n'a pas de problème de qualification : le fait de gérer une
entreprise pendant 25 ans est une référence suffisante.
Certes, dans certains
métiers, il est encore difficile de trouver des personnes qualifiées mais c'est
de plus en plus rare. La Chambre de Commerce et d'Industrie de Saint-Nazaire a
interrogé 2000 entreprises (de tous métiers et toutes tailles) en leur
demandant si elles avaient des difficultés pour recruter des gens qualifiés :
"Si vous vous y prenez un peu à l'avance, quel est votre délai de
recrutement ?" Ils ont été surpris du résultat : c'est vrai qu'il y a des
métiers où l'on a du mal à trouver des gens qualifiés (pour recruter un
apprenti boulanger ou un apprenti zingueur, il faut trois mois) mais le délai
moyen est de 15 jours. On trouve assez facilement des gens qualifiés !
On voit aussi de plus en plus de gens qui travaillent
mais dans des emplois sous qualifiés par rapport à leurs compétences. A Metz,
un chef d'entreprise me disait qu'il était inquiet pour l'avenir, l'avenir de
notre pays comme l'avenir de son fils. Il a un fils qui prépare un BTS et comme
patron, il vient d'embaucher deux gars qui ont des BTS d'électronique pour
décharger ses camions. C'est deux gars qui allaient être au RMI et qui sont
venus le voir". On sait que vous cherchez des gens pour décharger vos
camions, prenez-nous !" Au début le patron leur a dit que s'ils faisaient
ça pendant deux ans, leurs diplômes ne vaudraient plus rien. Ils lui ont répondu
qu'il avait raison mais que c'était ça ou le RMI; donc ils préféraient ça. Le
patron me disait qu'il n'y avait pas de sot métier mais que si des jeunes qui
ont un BTS ne trouvent rien d'autre que de décharger des camions, le gars qui
n'a pas son bac ni son CAP, il n'a aucune chance de s'en tirer! Du coup, il
était inquiet pour son fils et pour notre société.
Une autre façon de montrer que le chômage ne s'explique
pas par un défaut de formation, c'est cet article paru dans La Tribune : "Bombe à retardement :
il y a des chiffres qui donnent le frisson. Cette année, 150.000 jeunes
Français arriveront sur le marché du travail avec un diplôme de niveau Bac + 4.
Seuls 20 à 30.000 d'entre eux trouveront un emploi à leur niveau
d'éducation." 150.000 qui arrivent mais seulement 30.000 postes en face !
Et donc un chômage des jeunes massif. Quand on disait ça il y a quelques
années, on entendait parfois répondre "l'université est trop éloignée des
besoins de l'entreprise, c'est trop théorique" Du coup, on a fait évoluer
le contenu des enseignements, on a augmenté les stages, on a développé
l'apprentissage et l'alternance — à tous les niveaux de qualification. Bilan :
Le taux de chômage des jeunes sortis d'apprentissage frôle les 40 %.
Alors, si on lit trop vite cet article, si on lit en
diagonale cette étude, on risque de se tromper de conclusion et de jeter le
bébé avec l'eau du bain. On pourrait dire que l'apprentissage ou l'alternance,
ça ne marche pas. Je crois que ce n'est pas la bonne conclusion. L'alternance, cela
peut être une très bonne façon de se former. Ce n'est pas ça le problème.
Le problème vient de la saturation du marché du
travail. Il y a des secteurs où l'on a pratiquement plus besoin de nouveaux
entrants. Donc si vous êtes bien qualifié, bien punchy, pas cher (grâce à telle ou telle prime...), vous avez plus
de chance que d'autres de trouver du travail, vous êtes sans doute dans les
premiers de la file d'attente. Mais si l'on a besoin de personne, vous restez
dans la file d'attente, dans la file des chômeurs.
Une dernière façon de montrer que le chômage ne
s'explique pas par un défaut de formation, c'est de comparer, d'un côté tous
les emplois libres et de l'autre, toutes les personnes qui cherchent du
travail. Les emplois libres, il y en a combien ? C'est difficile à dire
précisément parce que beaucoup d'entreprises ne s'adressent pas à l'ANPE quand
elles recrutent. Mais imaginons que l'on crée un numéro vert, un numéro gratuit
que toutes les entreprises peuvent appeler pour dire : "Je cherche trois
personnes", "J'en recrute 10 ou 15". Et bien, au maximum, on
trouverait 300.000 emplois vacants. En France, il y a en permanence 300
000 emplois libres et, en face, il y a en permanence plus de
trois millions de chômeurs. Cela veut dire que même si l'on réduisait la
friction du marché du travail (alors qu'elle a toujours existé), même si la
mobilité était parfaite (un maçon perdant son emploi le vendredi à Paris serait
pâtissier le lundi à Cannes — ce qui est impossible), même dans ces conditions
idéales, les 300.000 postes libres seraient immédiatement pourvus, il y aurait
300.000 chômeurs de moins mais il en resterait encore presque
trois millions !
On voit donc bien que la formation, c'est très
important mais cela ne suffira pas pour casser le chômage.
Donc première idée : la croissance... Oui, mais ça
ne suffira pas.
Deuxième idée : la formation... Bien sûr, mais ce n'est pas suffisant.
La troisième idée dont
on parle souvent, c'est de développer les emplois de proximité, les emplois de
qualité de vie. Je dis bien des emplois de qualité de vie pour bien montrer que
ce ne sont pas des petits boulots. C'est pas de la garderie pour adultes.
On peut créer de vrais emplois, des emplois qualifiés.
Un exemple, c'est le maintien à domicile des personnes âgées. On se rend compte
que la moitié des personnes âgées qui sont à l'hôpital n'ont pas besoin d'être
à l'hôpital. Elles n'ont pas besoin du plateau technique, de tous les
instruments de mesure, et elles n'ont pas besoin non plus de l'équipe médicale
car on sait très bien ce qu'elles ont comme maladie. Donc, elles pourraient
très bien rester chez elles, à leur domicile, avec leurs souvenirs, avec les
amis du quartier, si quelqu'un venait les voir, quelqu'un de qualifié, qui
passe chez elles pour faire ce qui est nécessaire. Ce serait mieux en terme de
qualité de vie; ça coûterait moins cher pour la Sécu; cela créerait des
emplois... : on voit que il faut y aller; tout le monde y a intérêt. Ca fait
longtemps qu'on en parle. Il faut avancer. Mais dès qu'on rentre dans le vif du
sujet, dès qu'on regarde les chiffres, on voit que, en terme de création
d'emplois, ce ne sera sans doute pas suffisant : Alain Juppé a annoncé la
création d'une allocation autonomie permettant aux personnes âgées de créer et
de rémunérer des emplois de proximité.
C'est très bien, mais il y a un problème : on ne sait
pas vraiment comment la financer. Et même si elle était généralisée, si toutes
les personnes agées pouvaient avoir un revenu suffisant pour se payer ces
services, le gouvernement annonce que
cela permettrait la création de 60 à 70.000 emplois. 60 à 70.000 emplois
! Mais, si dans le même temps on fait
une réforme hospitalière (depuis le temps qu'on en parle, elle va finir par
arriver), on sait qu'il faudra "redéployer" les personnels
hospitaliers ainsi "libérés". On pourra sans doute leur
"proposer" de travailler auprès des personnes agées. Donc, on ne sait
pas encore comment on finance la manœuvre et le solde net de l'opération ne
serait que de 50.000 emplois. Ce n'est pas négligeable. Il faut le faire ! Mais
on se rend bien compte que, en terme de politique de l'emploi, ce n'est pas
suffisant. Et même si l'on rajoute la garde des petits enfants ou la mise en
valeur de l'environnement, l'INSEE et le BIPE estiment au maximum à 150 ou
200.000 le nombre des emplois nouveaux à créer. Et, encore une fois, leur
financement n'est pas assuré. 150.000 emplois, c'est bien mais face à quatre
millions de chômeurs, on voit bien qu'on est pas dans les clous : il faut le
faire mais ça ne suffit pas.
Peut-on créer
massivement des emplois en baissant le coût du travail ? Il y a deux
manières de répondre à cette question. C'est le verre à moitié vide ou à moitié
plein. La première façon de répondre, c'est de rappeler que globalement la France est compétitive. Globalement ! Les branches qui sont trop loin de la moyenne ne vont pas se
reconnaitre mais il faut bien dire que nous sommes la 4ème puissance économique
mondiale et le premier pays exportateur par tête. Malgrè une monnaie que
certains jugent surévaluée, malgrè notre coût du travail, malgrè nos rigidités
et toutes nos faiblesse... nous sommes le premier pays exportateur par tête.
Cela ne veut pas dire que c'est définitivement gagné et qu'on a plus qu' à se
croiser les bras mais cela prouve que notre compétitivité globale est
satisfaisante. Notre excédent commercial est là pour le rappeler.
On peut dire aussi qu'il y a des pays comme l'Espagne
où le coûts du travail est très inférieur au nôtre et pourtant le taux de chômage atteint 22 %. On
peut donc dire que globalement, nous
sommes compétitifs et que le chômage ne s'explique pas par un problême de coût
du travail.
Mais, ceci étant dit, il faut affiner l'analyse et bien
voir que, dans certaines branches (notamment l'habillement, la chaussure, le
jouet ou le meuble), on voit bien que le coût du travail est trop élevé face
aux concurrents. Concrètement, une personne au Smic touche 5.000 francs de salaire
net par mois (ce qui est peu, surtout dans les grandes villes), coûte, si l'on
tient compte des charges patronales, salariales et des congés payés, 9.000
francs à son employeur. Il est clair qu'à 9.000 francs par mois un employé peu
qualifié n'est pas du tout rentable pour l'entreprise : la production et
les services qu'il assure ne valent pas 9.000F sur le marché. On connaît les
conséquences de ces coûts élevés : la délocalisation, le développement du
travail au noir, la robotisation. L'idée n'est pas de supprimer le Smic car les
conditions de vie seraient encore plus difficiles pour les personnes peu
qualifiées, mais de supprimer tout ou partie des charges patronales. Si le coût
total du Smic n'était que 6.000F au lieu des 9.000F actuels, cela pourrait
créer des emplois dans ce type de branches.
Le seul qui ait eu le courage de parler du coût de
cette réforme, c'est Jean Arthuis. Comme il a dit que cela reviendrait à 300 ou
350 milliards de francs, on lui a demandé de ne plus trop en parler. C'est
une somme plutôt conséquente qui impliquerait une réforme fiscale du style
augmentation de 10-12 % de la CSG ou de la TVA, induisant des effets pas très
clairs sur la consommation (les prix à la consommation baisseraient mais la TVA
augmenterait). Le problème, c'est qu'il n'est pas allé jusqu'au bout du
raisonnement pour nous dire combien d'emplois on pourrait créer si on réduisait
massivement le coût du travail. Il existe plusieurs études là-dessus. Des
experts indépendants (E. Malinvaud) et des économistes du CNPF estiment qu'il
s'agirait au maximum de 350.000 à 400.000 emplois, et essentiellement
d'emplois peu qualifiés puisqu'on joue sur les bas salaires. Et puisque ce sont
des postes peu qualifiés, l'effet d'appel serait important et beaucoup de gens
se remettraient sur le marché du travail. Donc, le solde net sur le chômage ne
serait que 150.000 à 200.000 emplois. Beaucoup hésitent à déplacer une
telle somme d'argent pour ne créer que 150.000 emplois,
"seulement". C'est certainement une chose à laquelle il faut encore
réfléchir, mais pour l'instant ce n'est pas satisfaisant.
J'espère que je n'ai choqué personne en passant un peu
rapidement sur ces quatre leviers : favoriser la croissance, améliorer la
formation, développer les emplois de proximité et baisser le coût du travail
peu qualifié. Lorsqu'on les met ensemble, cela commence à faire beaucoup
d'emplois, mais c'est encore insuffisant et c'est pour cela que l'on parle du
temps de travail.
On a parfois l'impression
qu'il y a des querelles de chapelles : pour ou contre le partage du
travail ? Je crois que la question ne se pose plus dans ces termes.
Aujourd'hui, le partage du travail existe déjà. Dans un pays, où il y a
quatre millions de chômeurs à zéro heure par semaine et des actifs
qui font encore de 40 à 70 heures par semaine, le partage du travail est
binaire, tout ou rien, avec toutes les conséquences que l'on connaît.
Dans les autres pays, cela existe aussi. Au Japon, par
exemple, c'est, en gros, les femmes à la maison et les hommes au boulot. Le
taux d'activité des femmes de plus de 25 ans est très faible. Cela
commence d'ailleurs à être remis en cause (le taux de chômage n'a jamais été
aussi fort : 3.4%). Aux USA aussi, récemment, le gouvernement a annoncé
que la moyenne hebdomadaire de travail était de 34 heures. Seulement il y
a énormément de disparités. Vous avez ceux qui travaillent 40 à 45 heures
et, dans certains secteurs des services, ceux qui n'ont qu'un emploi à 8 ou
10 heures. Donc le partage du travail existe sous plusieurs formes :
un modèle japonais, un français, un américain, etc. La question est donc
plutôt : quelles sont nos valeurs et nos convictions et, par conséquent,
quel type de partage de travail voulons-nous adopter ?
De même, la question : "Pour ou contre la
baisse du temps de travail ?" ne se pose plus non plus puisqu'elle a
déjà eu lieu.
|
source
INSEE |
1974 |
1991 |
Evolution |
|
PIB |
(base) 100 |
144 |
+ 44 % |
|
Total des heures de travail nécessaires
(en (en milliards) |
38,0 |
34,1 |
- 10 % |
|
Population active (en millions) |
22,3 |
24,5 |
+ 10 % |
Deux dates : 1974 (année du début de la crise) et
1991 (dernière année où l'on a des chiffres fiables pour les trois variables).
Première ligne : indice de la croissance, donc total des richesses
marchandes produites. Deuxième ligne : total des heures travaillées pour
produire cette richesse. Troisième ligne : population active (y compris
les chômeurs), donc nombre de tous ceux qui peuvent travailler. Ce tableau a
fait changer d'opinion pas mal d'hommes politiques. Ce sont d'ailleurs des
chiffres incontestables (Comptes de la Nation). Que constate-t-on ?
Première ligne : le PIB a progressé de 44 %. Nous
sommes en crise, mais ce n'est donc pas un problème de richesse. Deuxième
ligne : grâce à notre intelligence, à nos gains de productivité, aux
meilleures organisations, aux systèmes informatiques, à la robotique et au
niveau de formation qui augmente, l'économie a besoin de 10 % de travail en
moins pour produire ces 44 % de richesses en plus. La baisse du temps de
travail a donc déjà eu lieu. L'économie consommait 38 milliards d'heures
de travail en 1974 et elle n'en consomme plus que 34 en 1991 : — 10 %. Et
là où ça devient dramatique, c'est que, dans le même temps, la population
active, l'offre de travail, a augmenté de 10 %. Avec plus de femmes et de
jeunes tous les ans sur le marché du travail, on est passé de 22 à
24 millions d'actifs.
Les deux premières lignes sont les mêmes dans tous les
pays occidentaux : on produit plus avec moins de gens. La troisième est un
peu particulière à la France. Chaque année, nous sommes de plus en plus
nombreux et qualifiés sur le marché du travail, et ça devrait plutôt être une
bonne nouvelle. En Allemagne, c'est le contraire, la population active vieillit
et il y a de moins en moins de jeunes qui arrivent sur le marché. Si en France
on a 150.000 actifs de plus chaque année, en Allemagne il y en a 130.000
de moins. Cela explique en partie un taux de chômage plus faible mais, par
contre, c'est une véritable catastrophe pour les retraites : La base
cotisante est de plus en plus réduite.
On voit donc qu'un un écart de 20 % entre l'offre et la
demande de travail s'est creusé en 17 ans, et que la durée de travail par
tête, avec les heures supplémentaires, une retraite plus avancée et des études
plus longues, n'a baissé que de 6 %, alors qu'elle aurait dû baisser de
20 % pour un ajustement parfait. Les 14 % qui manquent, c'est le chômage
et la précarité. Encore une fois, il y a d'autres leviers d'intervention, mais
on voit bien ici que la réduction du temps de travail est une donnée centrale.
Nous parlons aujourd'hui de la semaine de
quatre jours mais, évidemment, il n'y a pas que la semaine de
quatre jours que l'on peut mettre en place. Sans dévoiler toutes les
autres mesures possibles, on peut, par exemple, parler du problème des heures
supplémentaires avant même de celui de la mise en place généralisée de la
semaine de 4 jours. Nous pourrions en effet commencer par respecter les 39
heures actuelles. Soyons clairs, il ne s'agit pas d'interdire les heures
supplémentaires. Quand une commande arrive le jeudi pour le vendredi, il faut
pouvoir compter sur la possibilité des heures supplémentaires. L'idée est donc
de transformer ces heures supplémentaires en crédits de temps libre
récupérables à un autre moment de l'année. Les chiffres officiels pour 94
montrent que le total des heures supplémentaires représente l'équivalent de
170.000 emplois à temps plein. La même année, l'économie allemande
comptait six fois moins d'heures supplémentaires déclarées et, que je sache,
les entreprises allemandes sont aussi performantes pour faire face aux
augmentations de l'activité. Donc il y a bien des choix à faire, à
savoir : mieux répartir le boulot ou le laisser se concentrer sur un
certain nombre de personnes seulement. Il y a d'autres formules
possibles : départ en préretraite (exemple d'IBM, avec le départ à 51
ans), développement du temps partiel, etc. Tout cela va dans le bon sens, mais
ça ne suffira pas. De plus en plus la question se pose dans les
entreprises : comment réorganiser le temps de travail pour améliorer la
qualité de vie, la productivité et la compétitivité ?
Cela dit, si on veut avoir une vision plus globale du
problème, je pense qu'il faut avoir le courage de relancer le mouvement de
réduction du temps de travail sans commettre les erreurs de 1982. La réduction
du temps de travail est un mouvement historique. Au début du siècle, tout le
monde travaillait sept jours sur sept et la durée normale était de
84 heures. On est passé de 84 heures à 40 heures en 1975.
René Monory faisait l'autre jour une remarque pleine de
bon sens : "En trente ans, entre 1930 et 1960, on a baissé de
20 heures la durée du travail en passant de 60 à 40 heures. Et sur
les trente années suivantes, entre 1960 et 1990, on n'a baissé que d'une heure
la durée du travail." Cela est difficilement compréhensible, il y a un
blocage. Nous travaillons aujourd'hui à mi-temps par rapport à nos aïeux. Mais,
depuis 20 ans, le mouvement s'est ralenti. En 1978, Gandois propose dans Le Monde
d'aller vers les 35 heures. Raymond Barre, en 1979, met en place la
Commission Giraudet qui propose de renégocier la baisse du temps de travail
vers un objectif de — 10 %. Mais ce qui a complètement stoppé le mouvement en
France, c'est la baisse de 1982. Nous ne sommes pas ici pour faire de la
politique politicienne mais force est de constater que ça a raté : on
pensait aller vers les 35 heures mais on s'est arrêté en route parce que
tout le monde a vu que ça ne marchait pas. Il faut donc tirer les leçons de cet
échec et apprendre pour mieux préparer l'avenir.
Évolution de la durée annuelle du travail (en heures) :

Description du
tableau : Les 7 facteurs-clés du succès.
|
1982 : Erreurs et faiblesses |
1996/1998 : 7 facteurs-clés de succès |
|
Décision unilatérale |
1. Débat, décision démocratique, négociation
par branches et dans l'entreprise |
|
Réduction faible, passage aux 39 heures = — 2,5% |
2. Réduction massive |
|
Augmentation des coûts salariaux |
3. Masse salariale inchangée |
|
Application immédiate et générale |
4. Temps laissé aux entreprises pour se
préparer 5. Souplesse de mise en oeuvre 6. Dérogations possibles |
|
Liberté totale de ne pas embaucher |
7. Incitation fortes à l'embauche |
Une décision unilatérale prise par l'Elysée avec la
volonté de l'imposer à tout le monde, dans un pays comme le nôtre où tout le
monde veut apporter sa contribution au débat, ça ne marche pas. Donc il faut
passer par un débat et par une décision démocratique.
Vu la complexité du problème, la diversité des
situations, on ne peut décider ce changement d'en-haut. La négociation est
obligatoire et nécessaire parce que chaque branche a ses propres spécificités.
Une autre erreur a été le choix d'une réduction faible.
Une heure de moins par semaine, c'est environ 10 minutes de moins par
jour : personne ne va embaucher un employé de plus pour ça. On va plutôt
gagner sur la productivité, qui augmente en moyenne 2,5% par an. ça n'a pratiquement aucun effet sur
l'emploi. Il faut donc opter pour une réduction massive du temps de travail qui
correspond, je le rappelle, à un mouvement historique. On travaillait
sept jours au début du siècle, puis on est passé à la semaine de
six jours, puis de cinq. Il faut maintenant passer à celle de
quatre jours. Je pense qu'il ne faut pas s'en faire une montagne. Le
passage de six à cinq jours, par exemple, date des années 50 et 60 :
ce n'est pas très ancien, et l'économie n'en a pas souffert pour autant. C'est
aussi l'occasion de réfléchir sur la formule de réduction du temps de travail
que nous voulons adopter : est-ce que cela doit jouer sur le nombre d'heures ou
plutôt sur le nombre de jours ? Est-ce les 35 heures (soit cinq jours x sept
heures), 32 heures ou plutôt la semaine de quatre jours ? Je crois que si l'on
veut vraiment avoir un effet important sur l'emploi et gagner en qualité de
vie, il est plus logique de parler de semaine de quatre jours. Il y a
maintenant de plus en plus de métiers ou d'entreprises dans lesquels les
personnes ne comptent pas leurs heures (les cadres, les salariés dans les PME).
Une journée commencée est une journée complète qui va jusqu'au bout. Demandez
par exemple à un transporteur routier international de faire des journées de
sept heures, on peut évidemment pas le rapatrier de Suisse ou d'Allemagne après
ses sept ou huit de route ; cela n'a aucun sens. Il continuera à faire des
journées pleines de dix heures comme pour tous les camionneurs mais sur 4 jours
en moyenne. On peut imaginer un roulement : une semaine cinq jours, une semaine
trois jours, cinq jours/trois jours, etc.
L'augmentation des coûts salariaux est peut-être
l'erreur la plus importante. La mise en place des 39 heures s'est faite
sans baisse de salaire ou de cotisations, il y a donc eu augmentation des coûts
salariaux. Il y a des entreprises où cela n'est pas grave et d'autres où cela
est dramatique. Quand vos bénéfices correspondent à 3 ou 4 % de la masse
salariale et que vous l'augmentez, cela peut plomber l'entreprise et détruire
de l'emploi. Le principe fort de notre projet est donc de ne pas augmenter la
masse salariale : on va jouer sur les exonérations, les salaires et la
productivité, mais on part du principe de ne pas changer la masse salariale.
J'expliquerai dans deux minutes quel est le système.
En 82, tout le monde est passé aux 39 heures d'un
seul coup et tout le monde a été logé à la même enseigne. Au contraire, la mise
en place de la semaine de quatre jours doit se faire avec un maximum de
souplesse. Il faut d'abord préciser que l'amplitude d'ouverture de l'entreprise
reste la même, il ne s'agit pas de fermer l'usine un jour dans la semaine.
L'entreprise reste à cinq jours (ou six jours selon les cas) mais les
employés sont à quatre jours en moyenne.
- Temps laissé aux entreprises pour la mise en
œuvre : il ne s'agit pas de refaire l'erreur de 82. Il faut prendre le
temps de mettre en place les quatre jours. Ce n'est pas tous les jours
qu'on a l'occasion de réfléchir dans cette mesure à l'organisation du travail
dans l'entreprise. Là encore, il n'y a pas de règle : pour certaines
entreprises, quelques mois sont suffisants pour passer à quatre jours,
pour d'autres au contraire, il faudra plutôt trois ou quatre ans. On peut
se dire que deux ou trois ans en moyenne seront nécessaires pour la
plupart des entreprises. D'autres encore auront besoin de dérogations.
- Souplesse dans la mise en œuvre : Vous avez
peut-être remarqué le titre de notre plaquette : la semaine de quatre jours à
la carte et le "à la carte" est presque aussi important que
"semaine de quatre jours". C'est-à-dire que, suivant les métiers et
les secteurs, l'application n'est pas la même. La plupart des gens seront à
quatre jours mais il y a des métiers auxquels la formule ne convient pas.
Les consultants, par exemple, ont besoin d'être présents toute la semaine au
cas où leurs clients les appelleraient. Pour eux, la réduction se fera plutôt
sur l'année entière avec sept semaines de congés supplémentaires pendant
lesquelles d'autres consultants s'occuperont des nouvelles missions. Pour les
chercheurs, la formule sera plutôt celle d'une année sabbatique tous les
quatre ans.
Chez Volkswagen, il existe plus de 70 organisations
professionnelles différentes, avec des spécificités importantes, mais
l'ensemble des 100.000 salariés est passé à quatre jours. Seulement,
suivant les méthodes de production (l'assemblage, la peinture, le montage) ou
les métiers, (le design, le développement, la gestion, l'informatique, le
service achats), la mise en œuvre n'est pas la même partout.
- C'est aussi la souplesse que ce cela donne à
l'entreprise : la semaine de quatre jours est vraiment l'occasion
pour l'entreprise de gagner en flexibilité interne, en compétitivité, sans
précarité de l'emploi et en garantissant plus une meilleure qualité de vie pour
les salariés.
Parmi les entreprises françaises qui sont passées à
quatre jours il y a l'AFER, une entreprise qui gère 90 milliards de
francs de fonds d'épargne. Les salariés sont passés à quatre jours il y a
deux ans et cela marche très bien, même pour le directeur général. Tous les
services ne sont pas au même rythme. Pour l'accueil des clients par exemple, il
y a des périodes où l'activité est beaucoup plus soutenue : on revient
alors à cinq jours. Le service informatique a une répartition du travail
différente, donc un autre rythme. La semaine de quatre jours, c'est
vraiment la souplesse.
Brioches Pasquier est un autre exemple.
Un des problèmes de Serge Pasquier, c'était une croissance d'activité de
l'ordre de 40 % en fin d'année, pendant la période des fêtes. Avant, c'était
assez difficile à gérer : il fallait embaucher des intérimaires, des gens
qui n'étaient pas vraiment qualifiés, qui avaient du mal à s'intégrer à
l'équipe de travail. Cela fonctionnait, mais ça n'était pas merveilleux. Avec
la semaine de quatre jours, l'entreprise a embauché 220 personnes en
CDI sans dépenser un sou et a acquis davantage de souplesse. La plupart des
semaines font en moyenne 32 heures, c'est-à-dire quatre fois
huit heures, mais, au moment de la forte hausse de l'activité, on revient
à cinq jours sans payer d'heures supplémentaires, sans flexibilité
externe, sans précarité. On augmente ainsi la production de l'ordre de 30 %.
Suivant les usines il y a même deux ou trois semaines dans l'année où les
camionneurs acceptent de faire six jours et cela sans supplément de
salaire. Pas besoin d'un schéma sur la réactivité et la qualité du service au
client. Le fait de pouvoir passer d'une semaine de quatre jours à une
semaine de six jours sans supplément de salaire et avec des gens qui
connaissent bien leur métier et les machines, c'est vraiment un gain pour
l'entreprise, et la qualité de vie des salariés est améliorée.
Bref, on gagne beaucoup en souplesse. Voyons un autre
cas : une entreprise, beaucoup plus petite, d'insémination porcine de la
région de Pau. Chez Inpig, ils étaient quatre, ils sont cinq maintenant. Cela
ne représente qu'un emploi mais si toutes les entreprises de France créaient ne
serait-ce qu'un emploi, ça irait déjà mieux. Les salariés d'Inpig sont
contents, le chômeur qui a retrouvé du travail aussi, et le patron est enchanté
car il a résolu son problème : le week-end les agriculteurs ne pouvaient
pas faire appel aux inséminateurs, d'où un surcroît d'activité les lundi et
mardi. Or il y avait le même nombre de salariés du lundi au vendredi.
Maintenant, ils sont cinq le lundi et le mardi, et ils prennent leur jour de
congé le mercredi, le jeudi, ou le vendredi. Du coup ils sont cinq en début de
semaine et trois ou quatre en fin de semaine. Cela permet de gérer toutes les
commandes et d'augmenter les résultats.
On voit donc que lorsqu'on parle de souplesse, cela
renvoie à une réalité variée : à l'AFER, c'est lorsqu'il faut aider les
gens à remplir leur déclaration d'impôts ou qu'il y a des opérations
promotionnelles que l'activité augmente; chez Pasquier c'est en décembre et
chez Inpig c'est le lundi et le mardi. On voit bien ici à quel point la
souplesse est importante dans la mise en place de la semaine de
quatre jours.
Des dérogations sont évidemment possibles. On ne peut
pas obliger une entreprise qui ne le peut pas à passer à la semaine de
4 jours.
En 82, la liberté de ne pas embaucher était totale.
Nous ne sommes pas dans un pays totalitaire, mais si on veut avoir un effet
important sur l'emploi, il faut mettre en place un système de
donnant-donnant : vous ne bénéficiez d'exonérations que si vous créez des
emplois. On ne va pas exiger les 20 % d'emplois supplémentaires théoriquement
créés parce qu'on sait très bien que cela ne se passera pas comme ça. On a donc
coupé la poire en deux : nous proposons que les entreprises qui créent 10
% d'emplois supplémentaires cessent de payer les cotisations chômage.
Effets du passage aux 4 jours sur la masse salariale (secteur privé) :
|
Salaire net |
-3% |
|
Cotisations chômage |
-8,8% |
|
Embauches |
+10% |
|
Masse salariale totale |
équilibre |
On voit sur ce tableau comment, grâce aux exonérations,
l'équilibre financier peut être réalisé dans l'entreprise sans baisse de
salaire trop importante. Je vous présente ici le principe général et je vous
dirais dans deux minutes ce que dit la loi. Vous savez qu'on marche un peu sur
la tête dans notre pays. Lorsqu'on a mis en place les cotisations Unedic, en
1974, cela correspondait à 0,5 % du salaire brut. Aujourd'hui, elles
représentent presque 9 % du salaire brut. Plus le chômage augmente, plus on
augmente le coût du travail. Je ne pense pas que ce soit la meilleure manière
de procéder. Donc, le principe est le suivant : une entreprise, qui embauche au
minimum 10 % de nouveaux salariés, bénéficie d'exonérations équivalent aux cotisations
Unedic. On laisse donc cet argent aux entreprises pour créer massivement de
nouveaux emplois. Le reste est évidemment à négocier au cas par cas :
- chez Inpig,
réduction des salaires de 5 % la première année, mais au bout de deux ans,
on retrouve le salaire primitif sans toucher à la nouvelle structure
(cinq personnes).
- à l'AFER, 2,5 %, en moyenne, de perte de salaire.
- chez La Redoute,
aucune perte de salaire car on a rallongé les journées : on travaille
9 h 10 par jour pendant quatre jours (130 personnes
embauchées).
- chez Bouhyer,
on est passé aux quatre jours en augmentant de 4 % les salaires, alors que
90 % du CA se fait à l'exportation. En fait, on travaille le samedi sur la base
du volontariat, l'usine est donc ouverte un jour de plus par semaine et on
produit donc plus de fonte sans davantage d'investissements en équipements.
Donc, même si le coût salarial par tonne produite a augmenté, on l'amortit
facilement. On peut encore trouver d'autres exemples qui combinent les
avantages pour l'entreprise et pour les salariés. Il convient de voir au cas
par cas quelle est la meilleure formule.
Cela dit, ce tableau montre qu'il est possible de
passer aux quatre jours et d'embaucher, ce qui permet de rajeunir la
pyramide des âges, de gagner de nouvelles compétences et qualifications. Avec 3
% de gagnés sur les salaires et 8,8 % d'exonérations de cotisations chômage,
chaque salarié coûte 11 % en moins : l'entreprise peut créer des emplois
sans augmenter la masse salariale.
Vous vous posez
peut-être la question de savoir si c'est neutre pour les finances publiques. Il
ne s'agit évidemment pas de passer l'ensemble de la France à 4 jours si cela
plombe les finances de l'État. Pour vous rassurer en tant que citoyen et
contribuable, ce dernier transparent montre l'opération est neutre.
Impact du
passage aux 4 jours sur les finances publiques :
|
Financement UNEDIC |
— 130 milliards FF |
|
Compensation SMIC |
— 6 milliards FF |
|
Financement réorganisation-formation |
— 15 milliards FF |
|
Economies sur les dépenses liées au chômage |
160/170 milliards FF |
|
Total : Équilibre |
+10/20 milliards FF |
Vu les dépenses que représente le chômage
(400 milliards), on peut laisser une partie de l'argent qui sert
actuellement à son indemnisation aux entreprises qui passent aux
quatre jours et réduisent donc le nombre de chômeurs. On part de
l'hypothèse que, d'ici deux ou trois ans, on va vers un mouvement général
de passage aux quatre jours.
Il y aura 3 types
de dépenses :
- 1ère grosse dépense :
financer l'Unedic. Il y aura encore des chômeurs et donc des allocations à
verser. Seulement l'Unedic ne sera plus financée par les entreprises comme à
l'heure actuelle, mais elle sera financée sur le budget de l'Etat. Cela
représente 127 milliards de francs qui resteront dans les entreprises.
- 2ème dépense : compenser la perte de salaires
pour les salariés au Smic. Ils ne peuvent pas se permettre de perdre de
l'argent, aussi faut-il que ce qu'ils perdent dans l'entreprise, ils le
récupèrent sous forme d'allocations.
- 3ème dépense : financer la réorganisation,
puisque le mouvement est général (environ 15 milliards de francs).
Donc les dépenses de l'État pour le passage aux
quatre jours représentent 150 milliards de francs. En regard, il faut
considérer les économies. Il faut partir des dépenses engendrées par le
chômage, soit 400 milliards de francs (280 milliards
directs - allocation Unedic, formation, soutien activité,
préretraites, RMI, insertion, etc. + 120 milliards
indirects, manque à gagner en TVA ou impôts). Sur ces 400 milliards,
combien peut-on économiser en allant vers les quatre jours dans les
prochaines années ?
Nous ne devons pas être trop optimistes car nous
pourrions être déçus à l'arrivée. Il y a des coûts constants, comme la formation
ou l'insertion, représentant environ le tiers des dépenses, alors que les deux
tiers restant sont fonction du nombre de chômeurs. En effet, ce n'est pas
lorsqu'on va se mettre à créer des emplois qu'il va s'agir de relâcher l'effort
de formation, il faudra plutôt le renforcer. Quant aux RMIstes, ce ne seront
pas les premiers embauchés car ils sont au chômage depuis trop longtemps. Le
coût du RMI ne baissera donc guère dans un premier temps. C'est donc environ un
tiers des dépenses liées au nombre de chômeurs sur lesquelles on ne pourra pas
faire d'économies dans les prochaines années.
Cela dépend des
branches :
- Il y a des branches
où cela ne va pas créer d'emplois, mais où on va éviter des licenciements. Dans
l'automobile, chez Volkswagen par exemple, cela a évité
30.000 licenciements.
- Dans les banques, cela
peut créer 10 % d'emplois supplémentaires. On n'atteindra pas les 20%
théoriques mais les 10 % si. Ce sont les banquiers eux-mêmes qui nous le
disent.
- Dans d'autres secteurs, les transports scolaires ou
la restauration par exemple, il n'y a pas beaucoup de gains de productivité à
attendre. Le service doit être assuré tous les jours. Donc il faut plutôt
s'attendre à 20 ou 25 % d'embauches.
Si le mouvement est général, on créera deux millions
d'emplois et on diminuera le nombre de chômeurs d'un million et demi. La
différence de 500.000 s'explique par l'effet d'appel : des gens découragés
vont se remettre sur le marché du travail, les jeunes quitteront plus vite la
fac pour trouver en emploi, etc.
Une diminution de 1,5 million de chômeurs, ce
n'est pas, encore une fois, la solution miracle. Mais elle est assez efficace,
surtout pour les gens qualifiés. Si le chômage baisse de 1,5 million,
l'économie sur la partie variable des 400 milliards de dépense qu'il
engendre pourrait être de 160 ou 170 milliards. L'ensemble de l'opération
serait donc neutre pour les finances publiques, on n'aurait pas besoin
d'augmenter la TVA ou la CSG.
Il existe beaucoup de chiffres sur ce sujet, mais
l'Association Nationale des Docteurs en Sciences Economiques vient de publier
un livre blanc. La conclusion en est : "la réduction moyenne de 20 %
du temps de travail avec une baisse de 10 % des charges permettrait de créer
1,5 million d'emplois. Cette mesure semble bien la seule capable
d'apporter vite et fort une réponse rapide au problème de l'emploi". Tous
les aspects touchant à la macro-économie ou concernant les finances publiques
ont été vus, entre autres, en détail par ces gens-là.
On parle beaucoup de ce
problème en ce moment. Vous savez que nous sommes dans un sommes dans un
système par répartition ; ce qui importe, c'est le ratio d'actif
cotisant/retraité ou d'actif cotisant/assuré Sécu. Schématiquement, si on
réduit les salaires de 3 % et que l'embauche est de + 10 %, on a
— 3 + 10 = + 7 % de plus de cotisations. Mais, on sait
que dans les faits, avec les exonérations, on aura une augmentation de l'ordre
de 4,5 à 5,4 % de l'assiette. Sachant que le déficit de la Sécu est de 3 %, une
augmentation de 4,5 % ne serait pas négligeable.
C'est fini pour la
théorie, il faut maintenant dire qu'il y a une quinzaine d'entreprises qui sont
déjà passées aux quatre jours. A l'AFER, les salariés ont des journées un
peu plus longues (8 h 15), ils ont une semaine de vacances en moins et la
baisse de salaire moyenne a été de 2,5 %. Selon les services, on revient à
cinq jours pendant huit ou dix semaines dans l'année. Ils n'ont pas
eu droit à l'exonération, c'est donc une version maison. Chez Pasquier, ils ont
bénéficié de l'exonération. On trouve aussi un cabinet d'avocats, une maison
d'accueil pour personnes handicapées, un laboratoire de photo, un réseau de
magasins de bricolage et cetera...
Au total, cela ne fait pas beaucoup d'entreprises, car
la loi ne prévoyait les exonérations que pendant trois ans. Pour une
entreprise normale, c'était risqué.
Le 23 novembre dernier, l'Assemblée Nationale a
adopté un texte de loi qui assouplit les exonérations et les étend à une
période de 10 ans après le passage aux quatre jours. J'y reviendrai
si vous avez des questions.
Dans les autres pays, le mouvement avance aussi. En
Hollande, trois branches ont signé des accords : l'ensemble de la Banque,
le commerce et, c'est en cours de négociation, la fonction publique (avec des
journées plus longues et un mois dans l'année où l'on revient à des semaines de
cinq jours). L'idée avance donc bien, en France comme en Europe. Il reste
à accélérer le mouvement".
débat
une auditrice - Autant vous avez très bien développé
l'économie que l'entreprise retirerait de la semaine des quatre jours, autant
j'aimerais que vous développiez davantage les bénéfices autres que les liens humains
et sociaux pour les salariés. Depuis tellement longtemps on nous demande de
faire des efforts que si on n'en montre pas les bénéfices économiques pour les
salariés, beaucoup resteront sceptiques pour retrouver un espoir quelconque en
une évolution favorable.
Pierre Larrouturou - Si effectivement j'ai été très économique
dans la première partie sur le fonctionnement en entreprise, c'est justement
pour convaincre que c'est faisable, que ça marche. Alain Touraine me disait
l'autre jour : gardez votre positionnement quitte à être un peu pénible, car ce
n'est très rigolo de parler de chiffres, de parler de flexibilité, ce n'est pas
très politique, ce n'est pas très excitant, mais ça rassure. Nous sommes dans
un monde où nous sommes tous inquiets. On allume la radio le matin, on n'entend
que des mauvaises nouvelles. Les gens sont vraiment inquiets pour l'avenir. Je
crois que dire que ça marche, que c'est sérieux, que c'est faisable dans notre
pays, qu'il y a déjà des entreprises qui l'ont mis en place, c'est la
meilleures façon de rassurer les gens.
Que les
gens aient envie d'y aller, je crois qu'il n'y a pas beaucoup de doute. Vous
avez pu voir la semaine dernière dans le
Monde une enquête qui avait été faite auprès de 11.000 salariés par le CNRS
et qui concluait au plébiscite de la semaine de quatre jours. Plus de 75 % des
gens y étaient favorables. Le journal la
Tribune, qui est assez sérieux aussi, titrait : "Les cadres
plébiscitent la semaine des quatre jours Le semaine des quatre jours pourrait
être une réponse à la fois au stress
des cadres et au chômage". Dans une autre étude auprès de 7.000 salariés,
80 % des cadres disent qu'ils veulent travailler quatre jours au lieu de cinq.
Sur le fait que les gens ont plutôt envie d'aller vers les quatre jours, je
crois que c'est une idée qui se répend et qui est assez attirante.
Concernant
les intérêts pour les salariés, c'est dommage qu'il n'y ait pas de témoins
directs dans la salle. On aurait dû demander à des gens de chez Brioches Pasquier, de chez InPig, de chez Leveugle de venir témoigner. Ils sont vraiment très heureux. C'est
l'aspect qualité de vie qui vient le premier. C'est la première raison. C'est
pour ça que nous avons changé le nom de notre association. Avant elle
s'appelait Humanisme et Démocratie, maintenant
elle s'appelle Nouvel Équilibre,
parce que ce qui revient le plus souvent quand on interroge les gens sur la
semaine de quatre jours c'est l'équilibre personnel. Juste après c'est le
chômage, le fait qu'on est solidaire et qu'on veut lutter contre le chômage.
Mais la première raison c'est l'équilibre pour la famille, le temps personnel.
C'est le premier avantage.
Deuxième
avantage, vous avez raison, pour les salariés, c'est en termes de salaires.
Chez Brioches Pasquier, il y a eu des
embauches massives à tous les niveaux, de l'ordre de 20 %, mais il y en eu plus
à la base qu'au sommet. C'était l'occasion pour quelques-uns qui étaient
ouvriers depuis longtemps de devenir contremaîtres. Il y a eu quelques
contremaîtres qui depuis dix ans faisaient du très bon boulot de maîtrise, à
qui on a pu proposer un passage comme cadres. On ne fait pas du recrutement en
bloc à tous les niveaux. C'est l'occasion souvent dans les entreprises où les
carrières sont un peu figées ou un peu bloquées depuis assez longtemps, de
faire rentrer des jeunes à la base et de permettre de faire monter les autres
et d'enrichir leur travail.
Ce qui
est intéressant aussi, c'est l'évolution du travail en termes de
responsabilités. Quelque soit le niveau, si toute l'entreprise passe aux quatre
jours, ça veut dire qu'il y a un jour par semaine où le chef n'est pas là. On
ne l'a pas sur le dos si on a une relation difficile avec lui, c'est tout bête
mais il y a des fois où ça aide. Le fait qu'il n'y a plus que trois jours au
lieu de cinq où on se croise, ça permet de souffler. Et puis c'est l'occasion
de clarifier les responsabilités, de voir si on a besoin de formation et
d'enrichir le travail de tous. Comme le chef n'est pas là un jour par semaine,
il faut être sûr que le niveau en dessous de lui est capable de prendre des
décisions urgentes, donc ça veut dire qu'on explique plus de choses, qu'on lui
fait confiance, qu'on lui donne de l'information. Encore une fois, les gens
disent que ça a plutôt élargi leur poste. Ça a été l'occasion d'avoir un
travail plus intéressant.
Les
autres avantages pour les salariés c'est qu'ils sont beaucoup moins inquiets
pour leur avenir. Il y a beaucoup d'entreprises en ce moment où on a toujours
peur qu'il y ait une charrette, qu'il y ait un plan de licenciements qui se
prépare. Là, si l'entreprise recrute 10 % de personnes en plus, ça veut dire
qu'on a purgé la productivité et qu'on a fait partir le risque de licenciement.
Ceux qui étaient déjà en poste voient d'un bon œil le fait qu'on recrute
massivement, ils sont rassurés pour leur avenir.
Il y a
aussi la question du respect du code du travail. Il y a beaucoup d'entreprises
maintenant où le droit du travail n'est plus respecté. Je parlais l'autre jour
dans un café avec une dame qui me racontait qu'elle avait passé cinq ans dans
un grand groupe hôtelier et qu'elle n'avait jamais pu y prendre une semaine de
vacances d'affilée. Chaque fois qu'elle demandait des vacances, on lui disait
" bien sûr vous pouvez prendre des vacances, mais ce ne sera pas la peine
de revenir, voyez le courrier qu'on reçoit tous les jours rien que pour votre
poste". Tandis que si le chômage baisse, si l'entreprise gagne en
souplesse et s'il y a moins de chômeurs qui sont disposés à accepter des
conditions de travail limite, il faut penser que les conditions de travail
seront améliorées.
Un autre
intérêt, c'est le besoin d'horaires atypiques qui va beaucoup baisser. On n'y
pense pas souvent. Je me souviens qu'une fois j'étais invité par le groupe AC,
une association de chômeurs, et il y avait des membres qui ne voulaient même
pas que je prenne la parole. Ils pensaient qu'avec la semaine de quatre jours
les salaires allaient beaucoup baisser. Je les ai rassurés en montrant qu'il y
avait juste 2 ou 3 % de baisse de salaire. Ensuite, ils avaient l'impression
que si on allait vers les quatre jours, il y aurait des horaires n'importe
comment, des horaires atypiques et que pour la qualité de vie on allait y
perdre. Ils avaient l'impression qu'on allait se croiser, que le mari ferait
quatre jours à un moment et la femme trente-deux heures à un autre moment et
qu'il ne feraient plus que se croiser. Il a suffit qu'on y réfléchisse cinq
minutes pour se rendre compte qu'au contraire ça calme le jeu pour les horaires
atypiques. Prenez l'exemple de la banque des supermarchés, ou même des
préfectures, où on commence à réfléchir à de nouveaux horaires pour mieux
accueilir les clients. Pourquoi dans les banques ou les supermarchés y a-t-il
des nouveaux horaires, pourquoi est-ce qu'on parle de travailler le samedi dans
la banque ou de travailler très tard dans les supermarchés ? C'est parce que
les gens "normaux", ceux qui font leurs cinq jours de travail en ce
moment, ont du mal, entre le lundi et le vnedredi à aller faire leurs course, à
faire face à toutes leurs obligations. Alors pour mieux les servir, on propose
d'ouvrir le samedi, on propose d'ouvrir jusqu'à 22 heures le soir. Mais
imaginons qu'on passe à quatre jour. Vous, vous serez libres tous les lundis,
moi tous les mardis ou tous les mercredis, tous les jeudis. Ça veut dire qu'on
pourra aller voir notre banquier, qu'on pourra aller à la préfecture chercher
nos papiers, qu'on pourra aller faire nos courses, le lundi, le mardi, le
mercredi, ... Donc le besoin de travailler tard le soir dans les services à la
population, le besoin d'être ouvert le samedi dans les banques ou les
préfectures, va être beaucoup plus faible. Et comme les responsables
d'netreprises ne sont pas stupides, pourquoi avoir six jours de frais fixes,
pourquoi ouvrir douze heures par jour pendant six jours, si avec une même
qualité de service on peut fonctionner sur cinq jours ? On se rend compte là
qu'il y a beaucoup de peur, dès qu'on parle d'un changement d'organisation,
aussi bien du côté des patrons que du côté des salariés ou des chômeurs, que le
pire se mette dans le projet. C'est pour ça qu'il faut en débattre et bien
expliquer.
La
baisse, de salaire, ce n'est pas gratuit pour tout le monde. Ça serait génial,
mais ce n'est pas possible. Et ce n'est pas non plus 5 à 10 % de perte de
salaires : c'est zéro % de perte de revenu au SMIC et 3 % en moyenne. Et pour
les horaires de travail, on calme le jeu, on revient sur des horaires un peu
plus classiques.
l'auditrice - Mais après, si on fait le sacrifice de 3 % sur
le salaire, dans quel délai revient-on à un niveau normal, et au même pouvoir
d'achat ?
Pierre Larrouturou - Pour toutes les entreprises dont je vous ai
parlé (j'ai vérifié qu'il n'y a pas d'exception) dans l'accord d'entreprise on
dit qu'au bout de deux ans on retrouvera le salaire de départ. Donc on garde la
semaine de quatre jours, on garde les embauches, mais au bout de deux ans on
retrouve le salaire de départ. De toutes façons, pour dire la vérité, il y a
beaucoup d'entreprises où chaque année, bon gré mal gré, il y a quand même 1 ou
1,5 % d'augmentation. On se rend compte qu'il y a quand même un peu
d'augmentation du pouvoir d'achat qui est distribué. Et donc le fait de perdre
3 % la première année, si on reprend une augmentation de 1 ou de 1,5 %, en deux
ans on retrouve le salaire de départ.
En plus,
si on y réfléchit d'un point de vue un peu global sur l'ensemble du pays, ça va
sans doute avoir un impact positif sur la croissance. Ce qui veut dire que les
entreprises vont mieux tourner et avoir une meilleure rentabilité. Et il y aura
donc de quoi distribuer aux salariés.
Mais
encore une fois, sur la question de la baisse du salaire et du pouvoir d'achat
par rapport au revenu national, on se rend compte que le fait qu'il y a un
chômage monstrueux est sans doute une des grandes explications du fait que les
salaires ne montent pas, ou baissent un petit peu. Encore une fois, quand vous
avez des gens qui ont un BTS, qui ont envie de travailler et qui déchargent
simplement des camions, on voit bien que ça ne valorise pas les diplômes et que
ce n'est pas ça qui maintient les salaires à un niveau normal.
une auditrice - Ces quatre jours par semaine, ça paraît
effectivement très beau et je ne vois pas qui pourrait être contre le fait de
perdre 3 % de salaire pour avoir un jour de congé de plus. Mais quand on
regarde de façon mathématique, il y a cinq personnes qui font le travail de
quatre, donc en fait elles devraient perdre 20 % de leur salaire. Alors je veux
bien, c'est merveilleux, mais comment sont financés ces 17 % qui font la différence
?
Pierre Larrouturou - Je l'ai dit. Mais vous faites bien de reposer
la question, parce que c'est quand même un des points importants.
L'idée
c'est que quand l'entreprise réduit le temps de travail et si elle crée
effectivement des embauches, elle ne va créer 20 % d'emplois en plus. Je ne
crois pas. Dans la plupart des entreprises, dans la proposition qui est faite,
la diminution du temps de travail est de 15 %. On parle de la semaine de quatre
jours parce qu'effectivement c'est quatre jours, mais ça veut dire soit des
journées un peu plus longues, type 8 h 15, soit quelques semaines dans
l'années. C'est dans le contrat : ça ne fait pas une réduction de 20 % du temps
de travail, mais de 15 % en moyenne. Il y a beaucoup d'entreprises où c'est
intéressant soit d'avoir des journées un peu plus longues, soit d'avoir un
moment dans l'année où on peut revenir à cinq jours sans payer d'heures
supplémentaires et sans payer d'intérim. La réduction est de 15 % en moyenne.
Alors si
on réduit le temps de travail de 10 %, on bénéficie de 8 % d'exonération de
charges. Il y a des secteurs où l'effet sur l'emploi sera plus important et où
il faudra donc que les exonérations soient plus fortes. Je parlais des
chauffeurs de bus des transports scolaires : là, l'effet sur l'emploi va être
maximum. Voilà une branche où à la fin des négociations on arrivera à des
exonérations plus fortes. Le schéma général est que si vous créez 10 % vous
avez un peu plus de 8 % d'exonérations. Mais dans les branches où vous créer au
moins 15 % d'emplois vous aurez 13 % d'exonérations. S'il y a plus d'emplois,
au niveau des finances publiques, c'est même plus rentable qu'il y ait des
exonérations encore plus fortes. Mais pour les cas le plus général,
l'exonération est entre 8 et 9 %, et donc s'il y a une baisse de salaire de
l'ordre de 3 %, ça veut dire que chaque salarié va coûter à peu près 11 % de
moins. Á ce moment-là c'est rentable d'embaucher 11 % de personnes en plus. Ça
ne va pas augmenter les dépenses de l'entreprise.
L'exonération
est possible parce que dans notre pays, actuellement, on consacre 400 milliards
de francs au chômage. Il y a des pays où ce serait beaucoup plus difficile. En
Angleterre il n'y a pas la même solidarité financière entre les chômeurs et les
actifs, donc en Angleterre pour passer aux quatre jours, il faudrait demander
10 ou 12 % de salaire en moins à ceux qui ont du travail, parce qu'ils cotisent
beaucoup moins.
On dit
souvent que si on fait le partage du travail il faudra faire aussi le partage
des revenus. J'ai envie de répondre : on fait déjà le partage des revenus, et
maintenant il n'y a plus qu'à partager le travail. En gros on partage déjà le
revenu de façon massive. Donc pourquoi ne pas partager aussi le travail ? C'est
clair, maintenant ?
un auditeur - Je voudrais vous interroger sur un aspect qui
vient d'être mentionné, mais de manière peut-être un peu différente. Vous nous
avez proposé une révolution à la fois formidable et indolore. Que peut-on
souhaiter de mieux ? Je ne sais pas si ça va rassurer Billancourt, mais en tous
cas pour notre auditoire c'est très séduisant. ...On me souffle que Billancourt
n'existe plus... Effectivement. (rires)
Vous
faites l'hypothèse d'un pacte social qui serait en quelque sorte pré-existant à
la mise en place de ces mesures. On a parlé tout à l'heure un peu des salariés,
dans les questions. Je suis absolument incapable de parler au nom des
entreprises. Je n'ai ni les compétences, ni la vocation pour cela. Mais je
m'interroge quand même sur l'intérêt effectif que la majorité des entreprises
auraient pour ce type de mesure. Je me demande si la manière dont les
entreprises, aujourd'hui, anticipent sur un avenir à court terme ne va pas
dissuader nombre d'entre elles d'avoir de cette façon un collectif de travail
plus nombreux, qui sera non seulement plus difficile à gérer, mais qui posera
plus de problèmes si un jour il lui prenait l'envie de licencier ou de gérer
différemment sa main-d'œuvre.
Deuxièmement,
vous nous avez donné l'exemple de quinze entreprises, et j'ai trouvé que
c'était parfaitement honnête. Mais je ne suis pas certain qu'on puisse passer
aussi facilement de l'échelle micro, avec quelques expériences aussi
intéressantes soient-elles, à une échelle macro. Parce que vous nous avez
proposé un projet d'ensemble. Certaines entreprises sont intéressées, vous
l'avez prouvé en donnant ces exemples. D'autres (peut-être les mêmes
d'ailleurs) sont peut-être particulièrement intéressées uniquement à un moment
où elles n'ont pas un personnel très nombreux, où il y a un effet d'annonce favorable,
avec ou sans la présence d'un président de la République. Je m'interroge sur ce
passage d'échelle.
Et pour
résumer, je me demande si, en fait, il ne faudrait pas, dans votre schéma,
qu'il y ait à la fois un peu plus de contrainte, mais peut-être aussi un peu
plus d'aide aux entreprises. Où va-t-on aller chercher l'argent pour tout ça ?
Vous n'avez pas du tout aborder la question d'une nécessaire répartition de
revenus, d'une taxation. Je ne suis pas certain qu'on puisse en faire
l'économie.
Pierre Larrouturou - Quand je disais que les salariés devaient
accepter en moyenne une perte de 3 % après négociation (en ne touchant pas aux
plus faibles revenus), je n'ai pas eu le temps de dire (mais c'est dans la
plaquette, et donc c'est tout à fait clair comme position) que le problème du
chômage n'est pas seulement le problème des salariés, mais que c'est le
problème de la nation et de tout ce qui va ensemble sur notre territoire. Je
pense que les gens qui ont une bonne retraite, qui ont un bon capital,
devraient participer en même temps à la lutte contre le chômage et contre
l'exclusion. Donc, en gros, la manœuvre de la semaine de quatre jours est
auto-financée par la participation des salariés, mais les autres personnes et
les autres revenus doivent participer dans le même ordre de grandeur au
financement des autres éléments de la lutte contre l'exclusion et contre le
chômage. Encore une fois, il n'y a pas que la semaine de quatre jours à mettre
en place. Il y a d'autres politiques à mettre en place en même temps si on veut
vraiment avoir un effet, s'il y a un vrai choix de société solidaire, et donc
les autres revenus pourront participer.
On m'a
dit que je ne parlais pas du tout de réforme fiscale. L'air de rien, c'est
quand même une réforme fiscale de 127 milliards. C'est assez colossal. Les gens
du cabinet du ministre du travail me disent qu'ils vont passer des nuits à
négocier. Ils sont d'accord pour dire que c'est équilibré, que c'est équilibré
à la fin et que c'est équilibré en permanence. Il n'y a aucun moment où il faut
que l'État amorce. Mais il y a des problèmes de tuyauterie fiscale entre la
sécu, les caisses de chômage, les entreprises.
Vous
disiez que les entreprises hésiteraient peut-être à s'engager dans ce
mouvement. C'est clair. Il n'y en a que quinze qui se sont lancées, parce que
la loi était mal faite et que l'article 39 était vraiment très restrictif (il
n'y avait que trois ans d'exonération). On espère, quand ce texte sera voté au
Sénat qu'il y en aura plus qui vont se lancer. Il y en a déjà qui nous ont
contacté dans plusieurs départements et le mouvement devrait être plus rapide.
Mais je pense que ça ne suffira pas. Je crois, pour être tout à fait clair, que
l'idéal serait que dans chaque département, dans chaque métier, il y ait des
entreprises qui soient passées aux quatre jours et qu'on puisse dire : vous
voyez, ça marche, ce n'est pas dangereux.
Á ce
moment-là on pourra dire qu'historiquement, dans notre pays, rien de ce genre
ne s'est jamais fait spontanément, qu'il y a toujours eu un mouvement général
qui a été organisé par le politique. Ça ne veut pas dire une contrainte. C'est
simplement que le politique, par son discours, explique la situation et dit
qu'on peut y aller. Et ça peut aussi très concrètement se traduire par un
referendum. Dans un an, s'il y a effectivement assez d'exemples réussis, il
faudra dédramatiser le problème. Ce ne seront plus des théoriciens qui
viendront faire du bla-bla comme moi ce soir, mais ce seront des gens qui
diront : allez voir chez Dupont, allez voir chez Durand, c'est à 20 kilomètres
de chez vous, si vous n'y croyez pas, prenez votre voiture et allez vous rendre
compte sur place.
J'étais
ce matin à Reims pour l'assemblée des Jeunes
Chambres Économiques. Il y avait là un patron de Charleville-Mézières.
Après un débat ils étaient cinq à avoir pris leur voiture et, malgré les grèves
en décembre, à avoir traversé la France pour aller voir chez les Brioches Pasquier comment ça marchait.
Ils sont revenus convaincus. Ils ont passé un jour dans l'usine. Ils ont été
reçus par tout le monde. Ils ont cherché la faille. Ils n'ont pas trouvé de
problème. Et du coup, maintenant, ils me demandent de revenir avec Serge
Pasquier pour faire une grand réunion à Charleville pour convaincre d'autres
patrons. Donc la meilleurs façon de montrer que c'est une bonne idée, c'est
qu'on n'ait pas besoin de faire 500 kilomètres pour aller voir, mais que
partout, dans dans tous les départements, dans toutes les régions, il y ait des
exemples concrets. Á ce moment-là on pourra dire pourquoi tarder tant. Vu
l'inertie il faut qu'on enclenche le mouvement.
Comment
enclencher le mouvement ? D'abord avec une grosse carotte fiscale. Si l'État
était très riche, on pourrait dire : on va vous donner une super-exonération et
vous aurez vraiment un super-avantage à y aller. Mais le problème c'est que vu
l'état des finances l'État ne peut pas mettre une grosse carotte.
Alors je
crois qu'en France le meilleur moyen c'est d'organiser un referendum. C'est un
choix démocratique. On a trois mois pour faire un referendum, et si le oui
l'emporte, on dit : dans trois ans la durée légale est de 32 heures, sauf dans
les branches où on donnera plus de temps pour ne pas les pénaliser. Là on aura
une vraie dynamique. Ce sera tout à fait volontaire pendant un an, pendant
dix-huit mois. Il y aura une réflexion globale. Ce sera un vrai débat de
société, parce que si pendant trois mois on sait que dans trois mois on va
voter, on va en parler dans les familles, on va en parler dans les entreprises,
dans les centres de formation. On va tout mettre sur la table, les exemples
réussis, les exemples moins réussis, le problème des salaires, la flexibilité.
Et puis si on vote et si le oui l'emporte comme je le pense très fortement,
dans trois ans on sera presque tous passés aux quatre jours. Et là je crois
qu'il y aura une dynamique. Et en même temps on aura réfléchi à ce qu'il faut
faire pour lutter contre l'exclusion, à ce qu'il faut faire du temps libre. Je
crois que c'est un bel enjeu de se dire que d'ici l'an 2.000 on change pas mal
de choses.
une auditrice - C'est vrai qu'un cadre avec un gros salaire
peut réfléchir sur la qualité de vie qu'offre une journée libre de plus et
renoncer à 2 ou 3 % de salaire sans que ce soit douloureux. Mais pour les
petits salaires, on peut quand même s'interroger, notamment sur le poids que
représentent les heures supplémentaires. J'ai travaillé quelques années dans
une entreprise textile, où, derrière les machines, certains faisaient dix à
quinze heures de plus par semaine, ce qui représente un supplément de salaire
extrêmement important. Le jour où vous mettrez en place la semaine de quatre
jours, je suppose qu'il n'y a plus d'heures supplémentaires, et pour moi c'est
un manque à gagner considérable pour un certain nombre de petits salaires.
Pierre Larrouturou - C'est clair que c'est plus facile pour les
hauts salaires que pour les plus faibles. Encore une fois, dans le schéma qu'on
propose, les gens au SMIC ne perdent pas un franc. S'ils perdent de l'argent
sur leur salaire, c'est compensé par des allocations, donc ils ne perdent rien.
Pour les autres c'est donc en moyenne 3 %. "En moyenne" ça veut dire
que ce sera peut-être 5 % pour les bons revenus et pour les cadres, et 1 ou 2 %
pour les revenus faibles. Regardez chez Pasquier, avant même qu'il y ait une allocation
prévue par l'État, ils ont négocié et les gens au SMIC ne perdent que 50 francs
par mois. Pour un jour de liberté en plus. C'est même les salariés qui l'ont
demandé. Ils ont forcé la main au patron pour accélérer : c'est la preuve
qu'ils en avaient envie.
Il y a
aussi des syndicalistes qui vous disent : il faut voir les économies qu'on va
faire. Il y en a un qui disait : dans mon cas particulier, je prends ma voiture
tous les jours pour aller au boulot et je fais 20 kilomètres, ce qui fait 40
kilomètres aller-retour. Ça fait à peu près 80 francs de dépense par jour. Avec
un jour de moins par semaine, je vais perdre 200 francs de salaire mais je vais
gagner 300 francs sur ma voiture. Plus la qualité de vie et plus l'embauche. Un
autre explique : quand on mange à l'extérieur, à la cantine de l'entreprise, ça
coûte plus cher qu'à la maison. Et on va faire des économies sur les gardes
d'enfants.
Une
autre encore : de toutes façons on va devoir y passer. Ça, ce n'est peut-être
pas très drôle comme réflexion, mais à mon avis c'est juste. Vu la situation
actuelle, vu le chômage, vu les déficits, vu l'absence d'autre projet (est-ce
que vous connaissez d'autres idées qui permettent de diviser par deux le
chômage en trois ans ?), tout le monde a en tête qu'on va devoir y passer dans
les prochaines années. On se polarise sur les 3 % de salaire, mais de toutes
façons tout le monde a en tête qu'on va devoir y passer d'une façon ou de
l'autre. La question n'est pas pour ou contre la baisse de 3 %, la question est
de savoir si ça va être 3 % de TVA, de RDS ou de CSG en plus qu'on va nous
prendre. Il n'y a aucun doute. La différence c'est que dans ce cas ça ne
servira à rien, le chômage restera aussi élevé et on aura le même stress pour ceux qui travaillent. Tandis
que si on met 3 % dans la semaine de quatre jours on crée vraiment des emplois,
on est capable de le négocier, de le contrôler et on vit mieux. La question
n'est pas pour ou contre les 3 %, elle est comment est-ce qu'on gère cette
évolution des salaires.
Pour les
heures supplémentaires, le fait de passer aux quatre jours peut les limiter
effectivement. Mais il y a aussi beaucoup d'entreprises où on annualise sans
baisser le temps de travail. Celles-là vont perdre des heures supplémentaires
sans création d'emplois et sans la qualité de vie. Encore une fois le passage
aux quatre jours en tant que tel c'est seulement 3 % de baisse pour une durée
limitée à deux ans.
Une
dernière façon de répondre, c'est les syndicalistes belges qui me le disaient
il y a quelques jours. Nous étions invités pour un débat où il y avait Rocard
qui représentait le PS français, il y avait le PS belge, il y avait les
syndicats. Le responsable du parti socialiste belge devant ses troupes (et les
syndicats applaudissaient) disait : il ne faut pas exagérer, on parle de
solidarité, mais dire qu'on veut la semaine de quatre jours en n'acceptant pas
la baisse de salaire, ça veut dire qu'on veut des vacances, ce n'est pas de la
solidarité, c'est des loisirs ! Donc soyons très clairs. Si on est des
syndicats ou si on est des partis qui veulent la solidarité, des vacances c'est
très bien, mais quand on est dans un pays où il y a 500.000 chômeurs comme en
Belgique ou quatre millions comme en France, il faut clarifier le débat. On a
le droit de vouloir simplement des vacances, mais ne disons pas que c'est de la
solidarité.
Il y en
a un autre qui disait aussi : si dans le projet de Larrouturou on ne touche pas
aux plus faibles revenus, ça me convient très bien, parce que dire qu'on va
perdre 3 % ça veut dire que pour la plupart d'entre nous on va retrouver le
pouvoir d'achat qu'on avait il y a deux ou trois ans, vu l'évolution générale
de 1 % par an à peu près. Ça veut dire qu'on va gagner une journée de liberté,
qu'on va gagner une certaine fierté, qu'on aura été capables de faire bouger
l'histoire, de renoncer à la catastrophe qui se prépare, et en tout et pour
tout qu'on retombera au pouvoir d'achat qu'on avait il y a deux ans. Et pour la
plupart d'entre nous il y a deux ou trois ans on ne vivait quand même pas trop
mal. Donc il ne faut pas se faire une montagne de cette perte de 3 %. Et
c'était un syndicaliste qui le disait devant ses troupes.
un auditeur - Vous avez critiqué ce qu'avait proposé la
gauche à l'époque. Vous avez parlé de décision unilatérale, et vous proposez un
débat démocratique. Je signale que la décision que vous qualifiez d'unilatérale
était quand même le résultat d'un vote et l'expression d'une majorité qui
voulait passer à 35 heures. Elle correspondait à l'état d'esprit et à la conscience
qu'avait de la situation le peuple français à l'époque. Mais vous avez oublié
de dire que cette décision avait été accompagnée de la mise en place des lois
Auroux. Qu'en est-il dans votre proposition de ce système de négociations
démocratiques entre les représentants des salariés, de la direction, des
syndicats, etc ? Parce que votre proposition est basée sur beaucoup de flou.
Dans le tableau que vous avez montré, le quatrième point : "temps
laissé", le cinquième point :
"souplesse", le sixième point : "dérogations possibles", le
septième point : "incitations fortes". Ça rejoint ce qu'on vient de
dire sur le fait qu'il n'y a pas assez de contrainte dans votre proposition.
Par
ailleurs, votre échantillon n'est pas représentatif. Est-ce que vous pouvez
dire ce qui se passe dans les entreprises à forte population salariée et à
travail posté ? Est-ce que la qualité de vie n'est pas liée à éliminer
progressivement le travail de nuit qui est nuisible ?
Pierre Larrouturou - Vous me reprochez, dans l'analyse de 1982, d'avoir
dit que c'était une décision unilatérale. Qu'est-ce qui était une décision
unilatérale ? Les 39 heures sans perte de salaire. Le choix démocratique sur le
programme du président, c'était les 110 propositions. Il n'y avait pas eu de
vote explicite sur la question du temps de travail, mais on peut considérer
effectivement que la président avait été élu sur un ensemble de propositions
parmi lesquelles il y avait les 35 heures. Et les négociations se passaient
bien. Il y avait trois cents négociations en cours pour arriver aux 35 heures,
et aussi bien au niveau patronal qu'au niveau des syndicats on arrivait à se
mettre d'accord pour aller vers les 35 heures en deux ou trois ans. Mitterrand
avait été élu de façon démocratique, on savait qu'il était là pour longtemps.
Il a suffit d'un phrase sur le perron de l'Élysée à la sortie d'un Conseil des
Ministres disant que le président de la République voulait qu'aucun salaire ne
baisse, que personne ne soit inquiet pour son salaire, pour que dans les deux
jours qui suivent les trois cents négociations s'arrêtent. Alors que même la
CGT acceptait de dire que dans beaucoup de branches on allait vers les 35
heures payées 38 ou 38 1/2. C'était même surprenant comme c'était bien parti.
C'est ça la décision unilatérale : on ne va pas vers les 35 heures mais on fait
un décret pour les 39 heures sans perte de salaire. Et les trois cents
négociations ont capoté. Dans la semaine qui a suivi, Martine Aubry et Bernard
Brune ont proposé leur démission en disant qu'on avait plombé le sujet pour
longtemps. Voilà pour l'analyse de 1982. J'ai eu la chance de rencontrer pas
mal de gens qui étaient aux manettes de différents côtés à cette époque-là et
ils sont d'accord. Bernard Brune qui était le conseiller de Mauroy, a même
demandé de lui envoyer le tableau parce qu'il voulait le commenter. Un ancien
conseiller de Rocard a fait un article où il dit que si on veut arriver à
ressortir de ce qui s'est passé en 82 il faut arriver à comprendre l'erreur. Et
je suis donc bien désolé, mais la question des 39 heures, c'est une décision de
trois personnes à l'Élysée qui s'est imposée aux trois cents négociations et
qui les ont bloquées pour quinze ans.
Ensuite
vous trouvez que je suis un peu flou dans le temps laissé. mais je ne suis pas
responsable syndical et quand je dis que ça doit être négocié, je crois
vraiment que je n'ai pas (même si je passe mon temps à rencontrer des gens) une
connaissance des différentes branches et des différents métiers suffisante pour
dire quel est le bon délai partout.
Par
contre j'ai répondu tout à l'heure en disant que seul un referendum (qui est le
vrai choix démocratique) pourrait dire, si le oui l'emporte, que la nouvelle
durée légale, dans deux ou trois ans, c'est 32 heures, avec dérogation pour les
branches qui, après un accord, veulent un calendrier plus long. Très
clairement, dans le secteur public hospitalier on ne peut pas passer en deux
ans à la semaine de quatre jours parce qu'il faut répartir autrement les
fonctions entre les médecins, les infirmières, les aides-soignants, les
préparateurs de pharmacie, etc. Tout ça ce sont des fonctions qui évoluent. Ce
n'est pas la même définition en Espagne, en France, en Allemagne. Il y a de
vraies réflexions, de vraies négociations, des évolutions de carrières. Former
des infirmiers ou des infirmières et des médecins, ça ne se fait pas en deux
ans.
Je
clarifie pour répondre à votre question : pour la plupart des branches, le
temps laissé c'est deux ans, sauf dérrogation pour les branches qui ont besoin
de plus de temps, surtout pour les problèmes de qualification, pour ne pas
créer des goulots d'étranglement et pour éviter qu'on manque de gens qualifiés
pour occuper les postes qui seront libérés.
Après ça
vous me reprochiez de mettre trop en avant l'aspect qualité de vie, en disant
que la principale qualité de vie c'est de ne plus travailler la nuit. Bien sûr.
On peut tous rêver d'une société idéale. Vous comme moi je pense qu'on rêve
d'une société où les gens ne travailleront qu'aux heures qui leur conviendront,
où il y aura vraiment un temps pour l'équilibre personnel, où le week-end et la
nuit il n'y a plus personne qui travaille. Le problème, la réalité, c'est que
dans notre industrie il y a de plus en plus de travail posté, que vu le coût
d'un équipement, vu les délais que demandent les clients, vu les contraintes du
marché, il y a du travail de nuit. Et moi je ne veux pas vous faire rêver en
expliquant que grâce aux quatre jours on ne travaillera plus jamais la nuit.
Simplement ça revient moins souvent sur les mêmes dans l'industrie. On
continuera à avoir du travail de nuit, mais au lieu que ça revienne une fois
tous les quatre jours ça reviendra tous les cinq jours, en étant schématique
comme ordre de grandeur. Dans les banques, dans les supermarchés, le travail le
soir ou le samedi sera beaucoup moins nécessaire grâce au nouveau rythme de
vie. Je vois les dégâts que ça fait de travailler la nuit. J'ai travaillé
pendant dix-huit mois à la SNECMA, je voyais que les gens qui travaillaient en
équipe de nuit commençaient à en avoir un peu marre. Mais vous dire que
l'industrie s'arrêtera le soir à 19 heures, je n'y crois pas. Sans parler des
fabrications comme la verrerie : quand vous avez une coulée de verre, même le
jour de Noël, ça continue à couler, et même quand ils font grève. Si on arrête
tout est fichu.
un auditeur - Vous avez fait référence à une enquête qui a
été faite sur 11.000 salariés et 270 entreprises. Je la connais bien. Cette
enquête montre effectivement qu'une majorité de ces salariés sont prêts à une réduction
du temps de travail et ont plébiscité la semaine de quatre jours. Par contre,
elle dit aussi que cette même majorité craint que les employeurs ne jouent pas
le jeu et exploitent la situation nouvelle et les mesures mises en place pour
faire encore plus de profit et augmenter la productivité, par exemple en
prenant les exonérations et en n'embauchant pas. L'expérience de ces dernières
années donne tout à fait raison à ce scepticisme. Quand j'entends Monsieur
Juppé demander aux patrons de faire preuve de civisme, je pense qu'il est pour
le moins naïf. N'y a-t-il pas à craindre, dans ces conditions, une forte
hostilité de la part des salariés si on institutionnalise ce projet par un
referendum ? Personnellement je suis partant pour une expérience de ce genre
depuis longtemps, mais je suis sceptique quant à l'attitude des patrons.
Pierre Larrouturou - J'ai envie de vous dire que je suis d'accord
avec vous sur le constat mais en même temps que si on reste statique il n'y a
plus qu'à renoncer à tout et à se tirer une balle dans la tête. Il y a vraiment
un gros problème de confiance dans notre pays. Les syndicalistes ne font plus
confiance aux patrons. Les salariés se demandent quel jeu jouent les syndicats.
Au sein même des syndicats, ça se tire dans les pattes à qui mieux mieux. Entre
le pouvoir politique et les partenaires sociaux il n'y a plus du tout de
confiance. Si on continue comme ça on va à la catastrophe. Est-ce qu'on n'est
pas capable, dans un débat comme ce soir, de réfléchir ensemble et de prendre
une décision collective ? Est-ce qu'on a encore envie de vivre ensemble ou pas
? Le titre de la soirée c'est : "un choix de société". Est-ce qu'on
est pas capables de faire un choix ensemble et de s'y tenir ? De faire un
minimum confiance ? Sinon la fin du siècle peut être monstrueuse. Si le chômage
continue à augmenter, ça va être le désespoir généralisé, on ne croira plus aux
politiques. Il n'y a que les extrémistes qui peuvent y gagner. Le projet
européen va capoter complètement. C'est très beau de vouloir tuer le père, mais
ceux qui passent à l'acte ne s'en sortent pas beaucoup mieux. Une fois que le
projet européen aura capoté on se rendra compte que ça ne marche pas beaucoup
mieux sans l'Europe.
Je ne
vois pas quel autre projet est à la hauteur des enjeux. Je ne vois aucune autre
idée que la semaine de quatre jours. Je sais bien qu'il y a du scepticisme des
deux côtés. Les chefs d'entreprises se disent : "Est-ce que les syndicats
vont être capables de tenir les troupes ? On va signer un accord avec 3 % de
baisse de salaire en disant qu'on les récupèrera dans deux ans, mais qui nous
dit que le lendemain ils ne vont pas organiser une grève pour avoir
l'augmentation tout de suite ?"
C'est
pour ça que je parle d'un referendum. La meilleure façon de dire "voilà la
règle du jeu, et maintenant on s'y tient", c'est qu'on en ait tous débattu
pendant trois mois, qu'on ait tout mis sur la table, et que si le referendum,
si le peuple souverain, dit "voilà l'exonération, elle est de 8 ou de 9 %,
et elle est définitive", il n'y a aucun gouvernement qui pourra la changer
parce que c'est le peuple qui l'aura voté. Si on s'est mis d'accord sur un
texte qui dit qu'en moyenne il y a 3 % de baisse de salaire, mais que les gens
au SMIC sont complètement compensés, il n'y a personne qui pourra aller à
l'encontre. Et ça va beaucoup rassurer les négociations. On pourra négocier au
niveau des branches, sachant qu'on a deux ou trois ans pour tout mettre en
place. On aura un calendrier, qui en même temps laisse le temps et dit qu'il ne
faut pas trop lézarder parce qu'il faut y être dans deux ans. Tout le monde
aura entendu et tout le monde connaîtra la réalité. C'est peut-être un moyen de
reprendre confiance entre nous. Sinon je crains qu'il n'y ait un climat de plus
en plus délétère et que ça ne devienne très triste.
Il y a
l'association nationale des docteurs en sciences économiques (c'est l'ensemble
des docteurs en sciences éco de notre pays, c'est quand même des gens qui
connaissent un peu l'économie) qui a fait un livre blanc de 300 pages, qui est
sorti en mai dernier : Quel Système
Économique pour le XXIème Siècle ? Et ils arrivent à la conclusion qu'il
faut aller vers un double mouvement : réduction de 20 % de la durée du temps de
travail et baisse de 10 % des charges. "Appliqué à l'ensemble de l'économie, ce dispositif permettrait de créer
1,5 à 2 millions d'emplois. Il permet d'inverser la spirale du chômage".
On explique que c'est vraiment efficace : "Ce dispositif est conforme à l'intérêt de tous les acteurs".
Il y a trois pages pour montrer que les entreprises y gagnent, que les salariés
y gagnent, que la collectivité y gagne. Ils ont refait tous les calculs pour vérifier que c'était bon pour le budget
de l'État, pour l'impact macro-économique, la croissance, etc. Et la conclusion
: "Précisons que cette mesure semble
bien la seule capable d'apporter vite et fort une réponse au problème de
l'emploi, même si elle n'exclut pas d'autres actions telles que la formation".
Voilà donc le travail collectif d'un an de tous les docteurs en sciences éco.
Donc c'est solide, il y a de moins en moins de gens qui disent que c'est de la
blague.
un auditeur - Du point de vue économique, vous êtes
convainquant à la fois au niveau micro-économique sur le bilan au niveau de
l'entreprise, et au niveau macro-économique sur le bilan au niveau de l'État et
des finances publiques. Par contre il y a le problème de l'État en tant
qu'employeur et de la fonction publique. Au niveau de l'État et des
collectivités locales, je pense que les fonctionnaires vont comprendre que le
schéma des 3 % est applicable pour eux aussi. Or, là, je crois qu'il faut
carrément dire que non.
Pierre Larrouturou - Mais si. Pourquoi ?
l'auditeur - L'État ne cotise pas. Á ce moment-là il faut appliquer au moins 12 %.
Pierre Larrouturou - Non, bien sûr que non. C'est possible pour les
fonctionnaires. Vous avez raison de dire que les exonérations n'auront pas le
même nom. C'est vrai que les fonctionnaires n'ont que 1 % de solidarité. Mais
l'équilibre pour les finances publiques est le même. Le fait qu'il y ait un chômeur
de moins, c'est quelqu'un qui crée de la richesse en plus. Que ce soit dans une
direction départementale de l'équipement ou que ce soit chez les Brioches Pasquier, c'est toujours
quelqu'un qui crée de la richesse. Donc l'équilibre est le même. D'ailleurs
dans la loi, vous avez pu faire la différence avec le schéma que je vous
propose. Une fois qu'on aura commencé des négociations avec l'UNEDIC ce sera
des exonérations sur les cotisations de chômage, c'est logique. Pour amorcer le
mouvement, la loi du 23 novembre donne des exonérations de sécurité sociale, et
pas de cotisation de chômage. Et les fonctionnaires ont aussi leurs systèmes.
Donc pour la loi qui va passer au Sénat on va mettre un amendement pour les
collectivités locales. Ce ne sera pas exactement les mêmes chiffres, ce ne sera
pas exactement le même nom, mais le bilan est le même pour les fonctionnaires.
On pourra commencer à négocier le passage à quatre jours avec une baisse en
moyenne de 3 %. Ce sera exactement pareil. L'exonération est la même.
un auditeur - J'ai plusieurs points. Ne pensez-vous pas que
la réduction du travail soit susceptible d'induire une source d'emplois dans le
tertiaire, du fait qu'il y a du temps libre ?
La
croissance ne peut pas être indéfinie. Or vous tablez sur la croissance.
Instaurer
des mesures propres à un pays déterminé dans le contexte international de
compétition ne nécessite-t-il pas un consensus sur le plan international ?
Des
heures supplémentaires, oui, mais à condition qu'elles ne soient pas
permanentes. Le caractère d'heures supplémentaires doit être exceptionnel. Vous
n'avez pas parlé non plus des doubles emplois.
Est-ce
que vous avez fait un parallèle entre la productivité et l'emploi ? Si la
productivité augmente constamment, elle rattrapera ce que l'on aura gagné par
la baisse du temps de travail.
Pierre Larrouturou - C'est pour ça qu'il faut une réduction forte
du temps de travail. Mais je ne crois pas que tout soit mangé par la
productivité.
Que la
croissance ne soit pas infinie : je suis d'accord. Mais c'est tant mieux s'il y
a de la croissance. Il y a encore de vrais besoins dans notre pays. Il y a des
gens qui sont mal logés ou à la rue. Il y a encore besoin de croissance. C'est
tout à fait clair. Et il faut bien dire qu'on n'aura plus des taux de croissance
à 5 et 6 %, sauf s'il y a une guerre et qu'on a encore besoin de tout
reconstruire... Le taux de croissance vers lequel on va est de 2 %. C'est celui
qu'a connu notre pays depuis un siècle en moyenne. Il faut bien comprendre que
les taux de croissance à 5 % ce sont des exceptions. Ce sont soit des pays en
démarrage qui commencent leurs infrastructures, comme certains pays d'Asie en
ce moment, soit des pays qui ont tout cassé et qui doivent tout reconstruire.
Mais les 5 % ou les 6 % des "trente glorieuses", c'était l'exception
et le fait d'être entre 2 et 2,5 % c'est la croissance normale moyenne d'un
pays qui a notre démographie. C'est ce qu'on observe depuis un siècle.
Des
emplois dans le tertiaire : oui. Si vous lisez la plaquette, vous verrez qu'il
y a des arguments concernant l'impact sur la croissance. Ce sont des gens du
CNPF qui l'affirment. Ils ne voulaient même pas qu'on se voit il y a deux ans,
et puis ils ont commencé à réfléchir et maintenant ils nous disent que c'est
peut-être la meilleure façon pour eux de lancer une croissance saine : libérer
du temps pour qu'il y ait de nouveaux emplois, mais des emplois qualifiés dans
le tertiaire. Un de leurs raisonnements c'est qu'il y a un bon paquet d'années,
quand les Américains ont mis en place le crédit à la consommation, ça
paraissait amoral et anti-économique. Pour les puritains de l'époque, donner de
l'argent aux ménages alors qu'ils ne l'avaient pas encore mérité, qu'ils ne
l'avaient pas encore gagné, ça paraissait dangereux et stupide. Moyennant quoi
c'est bien grâce au crédit à la consommation que les ménages américains ont pu
s'équiper, et c'est ça qui a lancé l'industrie américaine. La comparaison c'est
que maintenant, qu'est-ce qui bloque beaucoup de gens, en dehors des faibles
revenus ou des chômeurs ? C'est de ne pas avoir assez de temps libre pour se
former, pour utiliser tout ce qui tourne autour de la culture, du tourisme de
proximité, de la vie associative. Et là on pourrait créer des emplois. Ce sont
des secteurs à forte valeur ajoutée. Le nombre de gens qui voudraient faire du
sport, de la musique, s'ils avaient plus de temps libre, ça crée des emplois.
Très
concrètement, quand il y a eu les premiers congés payés, il y a eu de grosses
inquiétudes. C'est assez drôle de relire les débats de 1932. Le premier qui a
eu l'idée des congés payés, il s'en est pris plein la tête. On disait : les
ouvriers vont partir au bord de la mer et ils ne reviendront jamais ! (rires) Il y avait la question du travail
au noir : ça devait complètement casser
l'économie. Je me demande si à l'époque je ne l'aurais pas dit aussi, parce
qu'on vous montrait que ce n'était vraiment pas faisable. Et puis il a commencé
à y avoir des fuites et on s'est rendu compte que les ingénieurs dans la
métallurgie, sous prétexte d'aller à Lourdes en pélerinage, prenaient souvent
deux semaines de congé. Il n'est pas sûr qu'ils allaient pendant deux semaines
à Lourdes ! On s'est rendu qu'il y en avait quelques-uns finalement qui déjà se
la coulaient un peu douce et qui prenaient déjà leurs deux semaines de
vacances. Alors qu'en 1932 ça paraissait stupide, en 1936 il y a eu les congés
pour tout le monde. Et même Pétain quelques années plus tard ne l'a pas remis
en cause tellement ça paraissait du bon sens. Et on a vu des créations d'emplois.
Regardez tous les gens qui vivent du tourisme, de la restauration, du
transport. Tout ça, ça aurait disparu s'il n'y avait pas les week-ends et les
vacances. Le fait d'avoir du temps libre ça paraissait anti-économique il y a
soixante ans et maintenant ça nous paraît agréable et économiquement solide.
La
problème international : savoir si un pays peut se lancer sans les autres.
C'est une question un peu difficile. Au début on avait du mal à y répondre. Et
puis en fait on se rend compte que puisque des entreprises peuvent déjà le
faire alors que leurs concurrents ne le font pas, ça veut dire que ça n'entrave
pas le fonctionnement de l'entreprise et que c'est ou neutre ou positif.
Regarder les Brioches Pasquier
(encore une fois j'ai peu d'exemples, donc je reprends souvent les mêmes), ils
sont passés aux quatre jours alors que leurs concurrents ne le faisaient pas.
Ceux qui vendent de la brioche ou des petits pains chez Carrefour ou chez
Leclerc, ils ne sont pas payés pour faire de la rigolade ou de la philosophie
en chambre. Ils doivent être moins chers et plus frais et plus réactifs que le
concurrent. C'est très concurrentiel. C'est tous les mois qu'on se bataille
chez Carrefour ou chez Leclerc pour être tête de gondole, pour avoir trois
lignes plutôt que deux. Et bien ils ont pu créer deux cents nouveaux emplois en
passant à quatre jours sans détériorer leur compétitivité. La preuve c'est que
concurrent est resté à cinq jours, le Pain
Jacquet, qui est un des grands concurrents, est resté à cinq jours. Le concurrent
peut rester sur de vieux rythmes de travail et on peut donc créer des emplois.
Plutôt que de mettre des employés au chômage, on laisse l'argent dans l'entreprise pour qu'elle crée ses emplois.
Donc on peut le faire sans attendre les autres.
Il faut
comprendre aussi que ce n'est pas la seule chose à faire et que c'est en même
temps au niveau européen qu'on pourrait avoir une réflexion sur une politique
de relance, une politique de croissance. Là il y a des choses à faire au niveau
européen, parce qu'il y a une masse critique, il y a un marché un peu
indépendant du reste du monde. Il se pose des questions de fiscalité : savoir
si on baisse le coût du travail et comment on finance la protection sociale. Ça
peut être par une sorte de TVA sociale, mais c'est au niveau de l'Europe qu'il
faut y réfléchir si on veut effectivement avoir quelque chose de coordonné. Il
y a d'autres dossiers sur lesquels il faut avancer si on veut lutter contre le
chômage au niveau européen, mais sur la question du temps de travail, vu les
sommes qu'on consacre déjà au chômage, on peut le faire sans attendre les
autres.
Et
honnêtement nous avons plus d'atouts. J'ai été invité en Espagne pour en
parler, j'ai été invité à Bruxelles, j'ai été invité en Angleterre, en
Allemagne : nous avons plus d'atouts qu'eux.
Par rapport à l'Angleterre, nous avons déjà la solidarité financière, ce
qui fait que la perte de salaire chez nous ne sera que de 3 % alors qu'elle
serait de 10 % en Angleterre. Par rapport aux Belges, nous avons des chômeurs
qui sont plus qualifiés. Il y a un problème de sous-qualification des chômeurs
en Belgique. Ça fait très longtemps qu'il y a un revenu minimum qui a été mis
en place, qui est différent du nôtre, et ça fait qu'il y a des gens qui ont
complètement décroché du travail depuis très longtemps. Il y a un chômage de
très longue durée qui est assez colossal et on se demande vraiment si en
passant aux quatre jours l'économie belge crée des emplois, si ces gens-là
pourront facilement retrouver du travail. En plus il y a un déficit public en
Belgique qui est beaucoup plus important que le nôtre et il faut d'abord le
baisser. Les contraintes en Belgique, en Angleterre, en Espagne, sont beaucoup
plus fortes. Nous sommes le pays qui a le plus d'atouts pour réussir.
Pour les
pays d'Asie du Sud-Est, je me souviens que quand j'étais petit on nous disait
que Taïwan allait nous manger tous crus ! Taïwan c'était l'ogre. Et maintenant
Taïwan est plus cher que le Portugal et presqu'aussi cher que l'Espagne. Et on
entend beaucoup moins parler dans certaines branches de la concurrence de
Taïwan, parce que leurs coûts ont augmenté. Pour la Corée du Sud, dont on nous
parle si souvent, la Banque des règlements internationaux, la BRI, vient de
produire une étude qui montre qu'effectivement le coût du travail en Corée du
Sud est à 25 % du nôtre. Ils sont exactement quatre fois moins chers que nous.
Mais la productivité est à 24 % de la nôtre. Or ce qui compte pour une
entreprise ce n'est pas seulement le coût horaire : si un gars est quatre
fois moins cher mais qu'il est un peu plus que quatre fois moins efficace, on
ne s'y retrouve pas du tout. Et le bilan vis-à-vis de la Corée du Sud c'est que
nous sommes un peu excédentaires. Vis-à-vis de la Chine nous sommes
déficitaires, mais vis-à-vis de tous les autres pays de l'Asie nous sommes
excédentaires dans notre commerce. En Corée, il y a maintenant un début de vie
syndicale, un début de vie démocratique, les gens regardent les mêmes films que
nous, ils veulent Dallas, ils veulent avoir un frigo, une télévision, comme
nous. Le salaire moyen a été multiplié par deux en cinq ans. Ça veut dire que
les coûts de production évoluent considérablement. Le problème c'est si nous ne
sommes pas capables de gérer cette évolution et si nous leur donnons notre
productivité et notre savoir-faire plus vite que leurs coûts n'augmentent.
Quand les entreprises occidentales délocalisent en Corée et y apportent un
savoir-faire technologique fort en profitant des bas coûts de travail, tant que
la productivité des Coréens n'augmente pas plus vite que leur coût de travail,
on va vers une régulation. Mais il faut arriver à gérer les quinze ans qui sont
devant nous.
un auditeur - Vous avez dit que la semaine de quatre jours
ferait baisser le nombre de chômeurs de trois millions à un million et demi. Un
million et demi c'est mieux que trois, mais c'est encore beaucoup trop. Est-ce
que ça veut dire que notre société est condamnée à trimbaler éternellement
derrière elle une masse colossale de chômeurs, ou est-ce que ça veut dire qu'il
faut envisager non pas la semaine de quatre jours, mais la semaine de trois
jours ? (rires)
Une
seconde question concerne aussi la dimension internationale, mais d'une autre
façon. Vous avez envisagé dans votre démonstration les sociétés riches, les
sociétés industrialisées. Ça représente pas tout à fait un milliard d'hommes
sur la Terre qui en compte six
milliards. Les cinq autres milliards sont autant que nous pénalisés par la
"pensée unique" et l'économie libérale. Or ce ne sont pas seulement
des concurrents, ce sont aussi des partenaires pour affronter notre sort commun
à tous. Une des causes du chômage c'est le fait que les ouvriers européens ou
américains ont à partager la masse mondiale de la production d'une part et de
la rétribution du travail d'autre part avec ces milliards d'ouvriers indiens,
philippins, africains ou brésiliens. Est-ce que la semaine de quatre jours, ou
plus généralement le partage du travail, est quelque chose qui peut s'envisager
pour ces pays-là ? Vous n'avez peut-être pas de réponse, mais je crois qu'il
faut poser quand même la question. Le problème est différent en proportion, en
ordre de grandeur, mais il est le même dans sa nature. Le rapport au travail et
à l'évolution de la production est identique, même si les inégalités et les
distorsions sont infiniment plus importantes que chez nous.
Pierre Larrouturou - Concernant le million et demi de chômeurs, je
crois qu'il y a vraiment un choix de société. La baisse du temps de travail, ça
commence enfin à bouger, parce qu'il y en a qui militent depuis très longtemps
et que ça porte ses fruits. Mais mon inquiétude c'est que maintenant que l'idée
de la baisse du temps de travail a fait des progrès, on ne s'en tienne là parce
qu'on aura oublié notre peur. Maintenant on a la trouille. Il y a de la
solidarité parce que personne n'est à l'abri. Le fils ou le neveu du ministre
est au chômage même s'il a fait l'ESSEC. Alors on va créer des emplois pour
ceux qui n'étaient pas très loin du marché du travail, ceux qui étaient déjà
formés, et j'ai peur qu'on oublie complètement les autres. Si nous ne sommes
pas capables de faire passer en même temps une lutte contre l'exclusion, il y a
le risque de simplement casser le chômage des gens normalement qualifiés, de
faire baisser globalement le chômage, et d'oublier tous ceux qui sont beaucoup
plus loin. Dans les "trente glorieuses" il y avait un quart-monde et
on ne le voyait pas parce que ça baignait pour tous les autres. C'est peut-être
un peu prématuré de dire ça parce qu'il y a encore un gros travail à faire,
mais si on veut voir loin, on sent bien quand même qu'il y a une maturation de
l'ensemble de la société qui va plutôt vers ce type de solution. Il y aura
encore des choses à négocier. Il reste du scepticisme et il y a encore un gros
travail de pédagogie à faire. Mais mon inquiétude c'est qu'on fasse comme dans
les années 60 : qu'on baisse le temps de travail, que ça crée des emplois pour
ceux qui sont déjà bien au chaud et proches du monde du travail, et qu'on
largue définitivement les autres.
Il faut
bien dire qu'on n'aura sans doute plus jamais moins d'un million de chômeurs.
Ce ne serait pas réaliste de l'affirmer. Mais si on veut vraiment une société
solidaire, c'est-à-dire si on n'accepte
pas qu'il y ait des millions de chômeurs comme c'est le cas aux États-Unis, je
pense que ce qu'on peut prendre comme objectif c'est que dans cinq ans il n'y
ait plus de chômage de longue durée et plus d'exclusion. Vu le savoir-faire
qu'on a accumulé dans les associations, vu le savoir-faire qu'on a accumulé
depuis quinze ou vingt ans dans l'insertion, si en même temps qu'on crée un
paquet d'emplois, on met au point une politique de logement, d'urbanisme,
d'accès à la santé, on peut très bien dire qu'on aura encore un million de
chômeurs mais que ce ne sera plus jamais du chômage de longue durée, que ce ne
sera que du chômage de quelques mois, ce qui n'est pas dramatique. Ça peut être
un objectif assez mobilisateur. La semaine de quatre jours n'est qu'une partie
de la politique nécessaire. On aura encore un million de chômeurs mais ce ne
sera plus de l'exclusion. C'est là qu'est le vrai choix. Aussi bien les
politiques que les syndicats ne sont pas sur ce terrain et c'est ça qui me
gène.
Faut-il
aller vers la semaine de trois jours ? Il y avait un peu d'humour dans votre
question et en même temps un peu de provocation. Mais je ne crois pas. D'abord
parce que si on relance un peu la croissance on va voir que la population
active va commencer à diminuer dans notre pays, sauf mouvement migratoire
important ou retour à une natalité plus forte. Si on est moins inquiet et si on
a plus de temps libre on pourra peut-être faire plus de bébés. Mais il faudra
qu'ils aient le temps de grandir, et ça ne va donc pas être pour tout de suite.
C'est vrai qu'il peut y avoir un impact sur la natalité. On le voit dans les
pays du Nord de l'Europe. Le fait de mieux concilier sa vie professionnelle et
sa vie personnelle, aussi bien pour les hommes
que pour les femmes, c'est sans doute un des meilleurs moyens pour qu'on
puisse faire les bébés dont on a envie. Mais indépendamment de cet aspect
natalité la population active va diminuer à partir de 2.005-2.006. Il y en a
qui croient du coup (si on lit le Rapport Boissonnat un peu vite) que le
chômage va baisser très vite ou qu'il faudra relancer l'immigration. C'est
complètement faux, parce que la baisse de la population active qui apparaîtra à
partir de 2.005, c'est celle que connaît l'Allemagne depuis dix ans. Et
l'Allemagne n'en est pas encore à avoir un chômage faible au point d'avoir à
relancer l'immigration par manque de population active. Je crois qu'il faut
garder les mêmes ordres de grandeur. Donc on n'ira pas vers la semaine de trois
jours parce que celle de quatre jours va permettre de faire baisser massivement
le chômage. Ensuite, même si la croissance est un peu plus forte, on voit que
la productivité se tasse. On entend parfois dire que la productivité explose.
Ce n'est pas vrai quand on regarde les chiffres. Malgré la concurrence très
forte, malgré la pression des grands distributeurs, la productivité n'augmente
que de 2,4 % en moyenne depuis dix ans, alors qu'elle augmentait de 5 % dans
les "trente glorieuses". Donc la productivité augmente mais moins
vite qu'il y a trente ans, la population active qui augmente depuis vingt ans
va se stabiliser, donc, même si on a un peu de croissance, je crois qu'on
n'aura pas besoin d'aller vers les trois jours. Le chômage ne va pas repartir.
Il va se stabiliser pendant assez longtemps.
Et puis,
le passage aux trois jours maintenant tout de suite ce n'est pas possible parce
qu'on n'a pas assez de gens qualifiés parmi les chômeurs pour occuper
rapidement les postes qu'on dégagerait. On pourrait penser que si on fait
baisser d'un million et demi avec la semaine à quatre jours, on pourrait faire
baisser de trois millions avec la semaine de trois jours. Mais ce n'est pas
possible parce que les gens ne sont pas inter-changeables et que parmi les
chômeurs tous n'ont pas les mêmes qualifications, tous ne sont pas aussi
facilement employables dans les différentes branches.
Quant
aux pays en voie de développement, à mon avis c'est effectivement un des
principaux problèmes que nous avons devant nous. C'est pour ça qu'il faudrait
que nous arrivions à règler vite nos problèmes de riches. Ce sera beaucoup plus
complexe de permettre un bon développement aux pays pauvres, d'éviter certaines
erreurs que nous avons faites dans notre propre développement et de permettre à
ces pays d'avoir un bon développement. Autant je crois qu'au sein de l'Europe,
de la France, on peut arriver à se mettre d'accord, même s'il y a du
scepticisme, s'il y a des intérêts divergents, autant en matière de
développement par exemple des pays d'Afrique Noire, les intérêts de l'Asie, les
intérêts de l'Europe, les intérêts des États-Unis ne sont vraiment pas les
mêmes. Et ce sera beaucoup plus compliqué d'arriver à mettre en place des
politiques de partenariat et de co-développement. Je pense que c'est une des
raisons pour lesquelles il faut se dépêcher de règler nos problèmes de chômage,
d'urbanisme, de logement, pour, après ça, pouvoir se consacrer à des problèmes
plus complexes sur l'avenir du reste du globe.
Le fait
d'aller vers la semaine de quatre jours en acceptant une baisse de salaire,
même si elle n'est pas trop forte, symboliquement, ça veut dire quand même
qu'on arrête de courir après le "toujours plus d'argent". Si on veut
que l'avenir de la population mondiale puisse être décent pour chaque homme et
chaque femme, ça veut dire que ceux qui sont le plus en avance dans le développement
économique vont arrêter leur course au profit. Le fait de dire que, plutôt que
de vouloir travailler toujours plus, produire toujours plus de richesse, avoir
toujours plus d'argent, on accepte pour l'équilibre de vie pour des raisons
humaines qui ne sont pas financières une autre logique, c'est bon signe pour le
développement général.
Après
ça, par contre, à court terme, dans les pays du Sud, la question n'est pas de
travailler moins et de proposer aux Algériens, aux Africains et à tous les
autres en cours de décollage économique de passer aux quatre jours. Ce dont ils
ont besoin, c'est d'épargne, d'investissements, de travail, de savoir-faire,
pour arriver à un niveau de vie qui leur paraît nécessaire parce qu'ils veulent
notre niveau de vie qu'ils voient en permanence. Quand on voit les émeutes pour
le pain à Alger on se rend bien compte que là-bas la question n'est pas de
travailler moins, mais d'arriver à avoir les infrastructures pour que chacun
ait son pain, son éducation, sa santé. C'est peut-être choquant de se dire que
nous allons travailler quatre jours, que c'est normal, que c'est même une
décision morale nécessaire, et que pour eux par contre la question est tout à
fait différente, que c'est plutôt de disposer de plus d'épargne, de plus de capacité
d'inverstissement et d'un vrai développement. C'est vraiment différent.
une auditrice - J'interviens au nom de AC, Agir contre le Chômage. Je précise
rapidement que AC est un collectif qui existe au niveau toulousain mais
également dans un grand nombre de villes en France. AC regroupe salariés et
chômeurs et son principal axe de lutte est la revendication d'une réduction
importante du temps de travail, et notamment l'instauration des 32 heures.
Conjointement, un autre axe de lutte concerne les mesures d'urgence en
direction des chômeurs. C'est dans ce sens que nous sommes intervenus fortement
l'an dernier pour obtenir, avec d'autres d'ailleurs, la gratuité des transports
pour les précaires et qu'actuellement nous luttons au niveau des ANPE pour obtenir
le droit d'affichage et le droit de réunion dans les ANPE pour les chômeurs.
Ceci
dit, nous sommes très intéressés par vos propositions, par le travail que vous
faites, par vos analyses et par les positions que vous prenez. Il nous semble
effectivement qu'une réduction massive du temps de travail s'impose et que vos
propositions sont propres aujourd'hui à faire avancer cette idée dans les
mentalités et au niveau des initiatives.
Cependant,
vos interventions et votre analyse me paraissent optimistes par un certain
nombre d'aspects. D'abord, les rapports que nous avons avec les patrons, nous
qui sommes salariés, syndiqués pour certains, ou chômeurs, ne nous laissent pas
penser que la réduction du temps de travail puisse se faire de manière aussi soft. Nous croyons qu'elle ne se fera
que de manière beaucoup plus hard. Il
nous semble nécessaire de l'affirmer haut et fort et je crois que vous n'y êtes
pas opposé. C'est ainsi que nous croyons nécessaire d'exiger qu'il y ait une
loi-cadre. Non seulement pour fixer la durée du travail, 32 heures comme nous
le réclamons, mais également pour garantir la réelle création d'emplois et
l'embauche de personnel qui doit y correspondre. Nous pensons que les
entreprises, si elles n'y sont pas obligées, se contenteront de prendre les
exonérations et éviteront les créations d'emplois, pour ne pas s'embarrasser,
aujourd'hui que la concurrence est dure, d'emplois nouveaux avec toutes les
complications que ça suppose au niveau de l'organisation du travail.
L'évolution
qui se dessine s'inscrit dans le cadre de la flexibilité. Certes, la
flexibilité, nous ne pourrons sans doute pas complètement nous y opposer. La
flexibilité que vous proposez quand vous parlez de semaine de quatre jours, si
elle est programmée, je crois qu'on ne peut pas être contre, quand des salariés
savent, par exemple, le 1er janvier que du 15 mars au 1er juin ils devront
travailler cinq jours par semaine au lieu des quatre prévus, c'est acceptable.
En tous cas on peut le concevoir. Par contre, ce que nous craignons, s'il n'y a
pas une loi-cadre qui fixe les choses de manière précise, c'est qu'une
flexibilité beaucoup plus rampante, beaucoup plus permanente, s'installe, et
qu'on assiste, à l'occasion de la réduction du temps de travail, à une
dérèglementation plus importante. C'est pourquoi nous pensons que la loi-cadre
que nous souhaitons devrait aussi prévoir la mise en place d'organismes de
contrôle : organisations syndicales, associations de chômeurs, bref des
possibilités de discussion et de concertation qui permettent dans les
entreprises de vérifier qu'effectivement la réduction du temps de travail se
sera faite avec de réelles créations d'emplois et avec une détérioration
minimum des conditions sociales.
Il y a
un autre point sur lequel je pense que vous êtes optimiste. C'est pour ce qui
concerne la réduction des salaires. Je souhaiterais que vous ayez raison, mais
je crains que l'exonération des charges sociales telle que vous l'envisagez ne
soit pas possible avec une baisse de salaire aussi faible. Le débat autour du
maintien du salaire est un débat important. De nombreux experts, en dehors
d'associations comme la nôtre qui y ont réfléchi, craignent que la réduction
des salaires touchent aussi les petites classes moyennes qui sont à 7.500 à
8.000 francs de salaire. Ça pose question. Je ne suis pas sûre que les
économies faites sur le chômage permettent le maintien des salaires dont vous
parlez. Je me demande si nous pourrons échapper à des mesures plus dures,
c'est-à-dire à une réforme fiscale qui prenne l'argent où il est. Vous disiez
qu'il faut accepter des baisses de salaire, et je comprends qu'on ne veuille
pas affoler les entreprises, mais je pense aussi que par rapport aux salariés
il est important de ne pas se tromper et de ne pas se faire des illusions. Une
réforme fiscale, ça veut dire : taxations nouvelles, impôts sur la spéculation
financière, augmentation des taxes sur les bénéfices des entreprises. Les taxes
sur les bénéfices d'entreprises étaient de 50 %, et elles sont passées à 33 %.
Elles repasseraient à 40 % que ce ne serait peut-être pas plus mal.
Nous
nous demandons si quelque part ce n'est pas un peu une erreur, dans votre
stratégie, de laisser penser que tout cela peut se faire sans douleur, alors
que les entreprises n'accepteront réellement une réduction du temps de travail
généralisée avec maintien des salaires que s'il s'établit un rapport de force
important. Il ne s'agit pas seulement d'un problème technique, mais vraiment
d'un problème politique. Il est important qu'il y ait une mobilisation.
L'effort est à faire de notre côté, au niveau des salariés, des associations,
et sans cette mobilisation je crains qu'il y ait un détournement important de
cette réforme du temps de travail. (applaudissements)
Pierre Larrouturou - Tout dépend quelle mobilisation. Effectivement
il est nécessaire que l'on soit nombreux. Mais qu'est-ce qu'on demande ? Est-ce
que ce qu'on met en avant c'est le fait de taxer les capitaux cinq fois plus
qu'actuellement ? Est-ce que c'est ponctionner les bénéfices d'entreprise ? Si
c'est ça, d'abord les ordres de grandeur ne seront pas du tout du même niveau.
Mais encore une fois ce n'est pas nécessaire. Je sais que les économistes de AC
n'arrivent pas aux mêmes conclusions, mais je sais aussi qu'il n'ont pas tenu
compte de l'effet d'assiette. Le fait d'être plus nombreux à cotiser a des
conséquences.
l'auditrice - Ce n'est pas ce que dit Lipietz.
Pierre Larrouturou - Oui, mais Lipietz refuse de s'occuper des
entreprises. Alain Lipietz est un des experts des Verts, des écologistes. Je me
souviens d'une réunion avec des gens du CJD (Centre des Jeunes Dirigeants) où
il a dit : "Je me fous de convaincre les chefs d'entreprises". Et les
gens du CJD lui ont répondu :"Mais alors ce n'est pas la peine qu'on
travaille ensemble, si vous vous foutez de nous convaincre, faites la
révolution et on verra dans quel état sera le pays". Je ne pense pas que
vous vouliez la révolution. On peut se faire plaisir et s'exciter un peu en
expliquant qu'on va tous se les faire ces patrons, mais je ne suis pas sûr
d'abord que tous le méritent, et ensuite je suis pas sûr que ce soit le plus
sain dans un pays comme le nôtre.
Je vais
vous donner juste un exemple. Il y a un mois j'étais devant le CJD et il y
avait là un jeune dirigeant qui était directeur du marketing de son entreprise
et qui, lui, était convaincu depuis deux ans. Après m'avoir entendu il m'a dit
: c'est vraiment solide mais il faudrait qu'on arrive à convaincre mon
président. Il en avait parlé au président de son entreprise deux ans avant, il
lui avait montré mon premier article où j'expliquais au début mes idées et le
président lui avait dit : ce n'est pas sérieux, n'en parlons plus. Et puis une
semaine après cette rencontre on a déjeuné avec son président. J'ai joué très
technique, ingénieur-conseil, flexibilité, redéploiement. Il avait des
contraintes, une concurrence forte. Mais à la fin du déjeuner il a dit : dans
un an il faut qu'on soit tous passé à quatre jours. L'autre ne comprenait pas :
il y a deux ans vous étiez contre. Et il lui a répondu : mais je ne suis pas
seulement dirigeant d'entreprise, j'ai trois enfants et je n'ai aucune envie de
leur laisser la société dans l'état où on va l'avoir dans quelques années.
Encore une fois, le fait de se dire que les patrons sont tous contre, bon, il y
effectivement des gens qui sont contre, moi j'ai failli perdre mon boulot à
trois reprises. Il y a à trois reprises des clients qui ont dit : ce serait
plus sérieux que vous le fassiez taire ! Mais cela dit il y aussi mon client
actuel, une grosse entreprise qui me paye comme consultant pour l'aider à
mettre en place les quatre jours. Au CJD il y en a quinze qui attendent dès que
la loi est votée ils le mettent en place.
Donc je
crois que la mobilisation c'est important. Dire qu'il n'y a pas que les
salariés qui doivent payer mais que les gens qui ont un bon capital ou une
bonne retraite doivent participer, je l'ai dit tout à l'heure, oui : dans le
même ordre de grandeur que les salariés eux-mêmes, ni plus ni moins. Et après
ça il n'y a pas besoin d'imposer les sociétés trois fois plus. Ça passe sans
ça.
Encore
une fois, vu l'état d'inquiétude des gens, vu leur immobilité, je ne suis pas
sûr que ce soit en inquiétant et en agitant un chiffon rouge qu'on les fera
bouger.Dans ce pays on se mobilise uniquement contre quelque chose. Dès qu'il y
a un gouvernement, qu'il soit de droite ou de gauche, il suffit qu'il fasse
quelque chose d'un peu maladroit pour que la rue soit pleine. Mais se mobiliser
pour un projet, ça, c'est beaucoup plus difficile. Il y a vraiment besoin de convaincre.
Jaurès disait que la définition du politique c'est : vaincre le doute, user le
doute, user la peur. Jean Monnet disait : il faudrait payer des idées simples
simplement. Jean Monnet, qui a pourtant réussi à mettre l'Europe en place, ce
n'était pas un imbécile, quand ses collaborateurs lui envoyaient des documents
il barrait en mettant : trop intelligent, à revoir. Et il expliquait que
surtout dans nos pays, même si les gens étaient bien éduqués, il fallait des
idées simples, qu'on répétait simplement jusqu'à les convaincre, sans
chausse-trape, sans se faire avoir au détour. Je crois q'un des intérêts de la
semaine des quatre jours c'est qu'on peut convaincre les gens, leur répéter,
leur dire : aller voir chez tel ou tel. (applaudissements)
un auditeur - Une question sur une catégorie de
travailleurs que vous n'avez pas évoquée, celle des travailleurs indépendants,
petites entreprises personnelles, agriculteurs, petits commerçants : comment se
retrouvent-ils dans ce projet ? Ne risque-t-on pas, si on ne les prend pas en
compte, d'aggraver le fossé entre ces gens-là, qui travaillent beaucoup, et les
salariés ? Et comment les aider à baisser leur temps de travail ?
Pierre Larrouturou - Je crois qu'il faut faire la différence entre
les agriculteurs et les commerçants ou autres. Parce que depuis très longtemps
les agriculteurs ne se voient pas du tout sur le modèle des salariés. Ils sont
leur propre patron et dire qu'il vont travailler quatre jours ça n'a pas
beaucoup de sens. Mais la régulation des marchés qu'on a mise en place depuis
quelques années pour les betteraves sucrières, les quotas pour le lait, tout ça
correspond un peu à la même idée. Il y a dans l'agriculture une élasticité de
prix considérable. Si on produit un peu trop le prix s'effondre.
Quand
j'étais petit je me souviens qu'il y avait des crises du sucre, on stockait le
sucre parce qu'on nous faisait croire qu'il n'y en aurait plus. Il y avait des
phénomènes de yo-yo. Et puis les gens dans la profession, les betteraviers,
sans que les politiques s'en mêlent (ils ont été capables de le faire tous
seuls, alors que pour le lait il a fallu que les politiques s'en mêlent) se
sont mis d'accord entre eux en disant : plus on produit plus le cours
s'effondre, donc on va chaque année voir le volume de sucre qu'on peut vendre
et on va se partager cette production totale, mettre en place des quotas, c'est
le meilleur moyen pour avoir tous du boulot et pour s'assurer des bons revenus.
Je suis un peu schématique mais c'est vraiment ça la gestion de la betterave
sucrière depuis quinze ans dans ce pays. Pour le lait, les producteurs étaient
trop atomisés, il y avait des intérêts divergents par régions, et c'est le
politique qui a dit : on va réguler le marché, ou aller vers des élevages plus
extensifs.
La
réflexion sur une politique extensive en agriculture, les jachères, le fait que
10 ou 15 % du territoire soit en jachère, ça veut dire qu'on régule. Si chacun
produit au maximum, on ne s'en sort pas, il y a de la casse, le nombre de
paysans baisse d'année en année. Donc, en fait, parler de quatre jours aux
agriculteurs c'est un peu ridicule, c'est très loin de leur mode de réflexion
et de leur organisation de travail. Mais dire par contre qu'il y a besoin d'une
réflexion collective parce que si chacun va uniquement au bout de sa logique
sans regarder ce qui se fait à côté, on va dans le mur. Il y a besoin d'une
réflexion politique. Ça fait longtemps que dans l'agriculture on est capable de
l'avoir.
Pour les
indépendants, pour les commerçants, pour ceux qui ne sont pas des salariés, je
crois que ça se fera, mais sans doute un peu après les salariés. On constate
depuis le début du siècle qu'il y a un mouvement. Les salariés, en gros, c'est
83 % des actifs, ce n'est pas négligeable. Et ils donnent le la. Au début du
siècle tout le monde était à sept jours, les salariés sont passés à six jours,
dix ou quinze ans après la plupart des indépendants essayaient d'avoir un jour
par semaine de libre. Maintenant il y a beaucoup de professions libérales qui
s'arrangent pour avoir des congés payés. On se rend compte en fait que de façon
souple, de façon un petit peu aléatoire parfois, avec des difficultés, avec des
mesures spécifiques d'accompagnement, les indépendants suivent le modèle des
salariés avec quelque temps de retard et qu'ainsi ils réduisent aussi leur
temps de travail du point de vue historique. Á eux de proposer les mesures
nécessaires. Mais le mouvement est le même avec dix ou quinze ans de décalage.
une auditrice - En regard des différentes crises, crise du
travail, crise du social, crise du sens, est-ce que la réduction du temps de
travail, avec toutes les discussions, tous les aménagements qu'elle va
susciter, ne pourrait pas être en même temps l'occasion d'un réveil de la
participation dans l'entreprise ? Ou d'une naissance si la participation n'a
peut-être jamais eu lieu ? Comment établir la citoyenneté dans l'entreprise ?
Je pense à cette vieille idée qu'avait eue De Gaulle qui opposait libéralisme
et collectivisme, qui n'étaient, l'un ni l'autre, bon ni pour l'homme ni pour
la société. N'est-ce pas le moment pour que cette idée s'instaure enfin ? La crise du sens, ce n'est pas la réduction
du temps de travail seule qui va la résoudre.
Pierre Larrouturou - Je disais tout à l'heure que mon inquiétude
c'est qu'on baisse le temps de travail et qu'on se précipite là-dessus sans
réfléchir au reste. Les sociologues disent que c'est dans les années 60 que
l'individualisme a le plus progressé en France, et c'est à ce moment-là qu'on a
réduit le temps de travail. On voit très bien qu'on peut réduire le temps de
travail sans renforcer la cohésion sociale et avoir des activités créatrices de
sens pendant le temps libre. Encore une fois il y a vraiment un risque de
réduire le temps de travail en ratant tout le reste et tout l'aspect
qualitatif.
Pour
l'entreprise, on n'a pas fini d'y réfléchir, on y réfléchit avec des chefs
d'entreprises, avec des syndicalistes. Il y en a encore un, hier, qui m'a dit :
il faut vraiment qu'on trouve des moyens d'expression dans l'entreprise.
Auroux, ça n'a pas débouché sur ce qu'on attendait. Mais le fait d'avoir une
déconnection entre le temps individuel et le temps collectif fait qu'à tous les
niveaux hiérarchiques, qu'il y a un jour où le patron n'est pas là, ça enrichit
quand même le contenu du travail, ça enrichit la relation hiérarchique. C'est
difficile de rester dans un truc vraiment autoritaire, "toi tu fais ce que
je te dis, applique les consignes et c'est tout" quand il y a un jour,
quel que soit le niveau, où on n'est pas là. Ça oblige à repenser le travail
assez fortement.
l'auditrice - Oui, mais ce volet-là, je crois qu'il faut le
penser, qu'il faut le vouloir, qu'il faut le définir, parce qu'il n'ira pas de
lui-même.
Pierre Larrouturou - En particulier pour le travail posté, dont on
parlait tout à l'heure, les gens ont l'habitude de se succéder en trois-huit,
en quatre-huit, en continu, en cinq fois huit, tout ce que vous voulez, et on
peut très bien changer l'organisation du travail, faire moins de travail et
continuer exactement sans plus de communication, sans plus de participation.
Donc vous avez tout à fait raison, on peut très bien rater l'occasion
d'enrichir la participation.
l'auditrice - Justement, dans vos quinze entreprises qui
ont mis en place le système, est-ce qu'au cœur des préoccupations il y a aussi
ça ?
Pierre Larrouturou - Oui. Le problème, c'est que ce n'est pas
extrapolable : si elles sont parmi les premières, c'est signe qu'il y avait
déjà un bon dialogue social. Ce qui s'est passé dans ces quinze, en matière de
dialogue social et de participation, on ne peut pas dire que ça va être aussi
facile dans les autres. Quand on voit au CJD quelques patrons qui demandent
maintenant à des syndicalistes de venir dans leur entreprise, parce qu'ils se
disent que c'est une bonne chose pour l'entreprise d'avoir des syndicats, on
voit bien que ça reste un peu marginal par rapport à l'ensemble. On peut dire
qu'il y a des évolutions considérables, qu'on est dans une nouvelle époque,
qu'il y a le CJD qui invite les syndicalistes, mais ça reste quand même à la
marge.
Je
réponds très mal à votre question, parce qu'on a un des groupes de réflexion de
notre association qui est là-dessus, mais on est juste au début et moi je ne
fais pas vraiment partie de ce groupe-là.
un auditeur - Dans un certain nombre de PME, du fait de la
dérèglementation il y a une grande partie du temps de travail qui n'est pas
compté. Entre le temps payé et le temps compté il y a une dérive. Un grand
nombre de gens qui avait des statuts de salariés normaux il y a cinq ou six ans
et sont passés à un statut aux objectifs ou aux variables. Et les tribunaux ont
accepté que la non-réalisation d'objectifs professionnels soient considérée
comme une insuffisance et justifie un licenciement. Ce qui veut dire que ces
gens-là encaissent les variations de conjonctures et supportent le risque de la
construction de l'entreprise. Avant c'était le chef d'entreprise et le capital
qui supportaient le risque, là se sont aussi les salariés. Je crois qu'on peut
difficilement parler de temps de travail s'il n'est pas sérieusement compté
partout. Il faut qu'on parte d'une norme réelle, sérieuse et incontestable.
Par
ailleurs, il y a une loi qui est sortie en 1994 qui permet, en cas de
conjoncture économique très défavorable, à un patron de baisser autoritairement
les salaires de 20 %. Nous ne sommes pas descendus dans la rue quand cette loi
est sortie. C'est Giraud qui a fait ça.
Si on ne
compte pas bien le temps de travail et si on ne supprime pas cette loi, j'ai
peur que la semaine de quatre jours ne soit complètement diluée dans la
compétitivité à la première micro-crise.
Pierre Larrouturou - Avant de vous répondre, je voudrais dire qu'il
y a quelque chose qui me frappe ce soir, c'est le nombre de fois où
l'expression "j'ai peur" est venue. Nous sommes dans un pays qui va
mal. Il y a beaucoup de gens qui ne savent plus qui croire. La concierge à
Montpellier, qui m'accueillait et dont le gendre s'était suicidé, m'a vidé son
sac et m'a dit : "Chirac je le déteste, j'ai voté pour lui mais il nous a
menti, j'ai honte d'être française, j'ai mon fils qui devrait entrer à l'armée
et j'espère qu'il n'ira pas, ils nous ont tous menti, etc." Il y a
beaucoup de gens comme ça qui n'entendent plus rien, qui ne veulent même plus
analyser une proposition. Ils en ont tellement bavé qu'ils sont complètement
refermés sur eux-mêmes. Si des gens comme nous, qui avons un certain niveau
d'information, un certain niveau de culture, nous en arrivons simplement à ce
"j'ai peur", c'est grave. C'est vrai que ce n'est pas clair, c'est
vrai qu'il y a une certaine dose de pari comme dans toutes les décisions
humaines. On ne sait pas exactement où on va. Mais il faut quand même réagir.
La semaine de quatre jours, ça ne peut pas être la catastrophe. On ne voit
vraiment pas comment ça pourrait être la catastrophe. Mais si nous restons tous
en partant chez nous avec ce "j'ai peur", ce serait catastrophique.
Je vais
répondre à votre question sur le fond. C'est vrai que la dérégulation ça existe
et c'est bien pour ça qu'il faut réagir assez vite. Dans la loi il est précisé
qu'il faut embaucher 10 % de personnes en plus pour avoir l'exonération et
c'est contrôlé au niveau du bassin d'emplois par un groupement et on fait
intervenir les syndicats. Ne serait-ce que pour qu'il n'y ait pas de
distorsions de concurrence. Peut-être que les gens continueront à faire des
journées bien pleines, mais ils feront quand même 15 % de temps de travail en
moins, et il y aura quand même 10 % d'embauche. On peut continuer à y réfléchir
ensemble, je n'ai pas trouvé tout ça seul, on est assez nombreux, et si vous
avez d'autres idées on peut enrichir. Mais je ne voudrais surtout pas qu'on en
reste à "j'ai peur". Un des problèmes qu'on a dans notre pays c'est
ça : est-ce qu'on va être capable d'accoucher ou pas ? La crise c'est le moment
de l'accouchement.
l'auditeur - Ce qui me plait énormément dans votre projet ce que c'est une solution
mobilisatrice pour le court terme et porteuse de solution pour un moyen terme,
entre deux et cinq ans, ce qui peut, je le pense, nous éviter d'aller dans le
mur. On va prendre le virage, après le virage on ne sait pas ce qu'il y a, mais
ce que je trouve merveilleux, c'est que vous faites redescendre le débat dans
les classes moyennes. Rien que pour ça vous mériteriez déjà un demi Nobel. (rires) Et ce qui est bien avec la semaine
de quatre jours, c'est qu'on va avoir le temps pour militer, pour faire plus de
conférences, pour s'informer. Et ça nous fera sans doute trouver des solutions
pour après le virage.
Pierre Larrouturou - Vous connaissez sans doute les bouquins de
Prigogine. Il explique que quand un gosse tape dans une termitière, les
termites sont capables de profiter de ce choc qu'ils n'ont pas choisi pour
mieux organiser la termitière. Si nous, nous sommes pas capables, après avoir
choisi les quatre jours, d'en tirer le meilleur, il y a vraiment à s'inquiéter.
Ça voudrait dire que nous avons un cerveau qui fonctionne moins bien que celui
des termites. Mais je suis plutôt optimiste.
Vous
dites que je fais descendre le débat dans les classes moyennes. Vous connaissez
le journal Le Parisien, qui est un
journal assez populaire. Ils m'ont mis parmi les héros de 1995. Il a fallu que
je raconte mon plus joli Noël, ça a fait rire tout le monde, j'étais avec un
champion olympique, avec une chanteuse ! Ça montre que l'idée est populaire,
par rapport à tous les débats de politique monétaire, de politique fiscale, qui
sont importants. Maintenant la question est de savoir : est-ce qu'on est
capable de le rendre vraiment plus populaire. Le dépliant que nous avons
publié, est-ce qu'on est capable de le tracter dans les quartiers ? Il faudrait
que dans un an à Toulouse, tout le monde ait l'information, sache que les
quatre jours ça marche déjà dans quinze entreprises, que la baisse de salaire
n'est que de 3 % et que ça peut faire un million et demi d'emplois en plus.
Est-ce qu'on est capable d'organiser ça, de prendre notre avenir entre les
mains ou est-ce que ça nous échappe.
un auditeur - Ma question concerne le travail au noir, et
accessoirement le coût du travail. Pensez-vous que le travail au noir s'est
développé en rapport avec le chômage et est-ce que passer à la semaine de
quatre jours va avoir un effet sur le travail au noir ? En clair si j'ai moins
de temps à consacrer à mon employeur, est-ce que je ne vais pas être incité à
développer mon savoir-faire dans d'autres domaines ?
Pierre Larrouturou - C'est une question vraiment difficile et il y
a deux ans je n'aurais pas su quoi vous répondre. Et puis nous avons réfléchi
avec des gens de PME, des artisans du bâtiment qui sont directement concernés.
Qu'est-ce qu'on peut répondre ? On peut d'abord dire que le travail au noir est
déjà massif. Dans un pays où il y a plus de trois millions de chômeurs, neuf
cent mille RMIstes, je ne sais pas combien de CES, expliquez-moi comment font
pour vivre tous ces gens-là. Et qui travailla au noir ? Si vous faites refaire
la peinture de votre salon, ce n'est pas par le clochard du coin. C'est par un
gars qui est bien qualifié et bien intégré socialement. Et souvent, sans dire
que c'est la règle générale, ce sont des gens qui sont au chômage, qui ont un
bon métier et qui en même temps touche les ASSEDIC et travaillent au noir.
C'est tout bénéfice. Et ceux-là ils sont libres sept jours sur sept pour
travailler au noir. Si on crée deux millions d'emplois, ce sont ceux-là qui
vont être les premiers à retrouver du travail. Ils seront libres quatre jours
de moins pour travailler au noir chaque semaine.
Il y a
une loi qui vient d'être votée en Belgique qui prévoit que si vous êtes pris en
train de travailler au noir, que vous donniez le travail ou que vous le
fassiez, vous payez quarante fois le montant approximatif des travaux. On ne
chipote pas à trois francs près : vous faisiez de la peinture, cette peinture
faisait mille francs belges, vous payerez quarante mille francs d'amende.
Que
faut-il faire ? Premièrement il faut qu'on crée massivement des emplois pour
que ceux qui veulent travailler puissent travailler dans de bonnes conditions ;
deuxièmement il faut qu'on soit plus sévère avec ceux qui travaillent au noir,
en particulier ceux qui donnent du travail au noir ; et troisièmement il faut
financer autrement la protection sociale, parce que pourquoi faites-vous venir
un gars pour faire de la peinture au lieu d'appeler l'artisan, c'est parce que
la facture de l'artisan est monstrueuse et qui si vous payez de la main à la
main c'est beaucoup moins cher. Donc en organisant ces trois points en même
temps, on ne devrait pas augmenter le travail au noir. Un artisan disait en
rigolant à la fin d'un débat, et je crois qu'il a raison : on s'inquiète alors
qu'on va faire un double partage du travail, il y a ceux qui auront quatre
jours de moins pour travailler au noir et ceux qui auront un jour de plus pour
le faire, on va partager et le travail au blanc et le travail au noir. Dans les
deux cas le volume est un peu constant.
Une
autre façon de vous répondre c'est, de façon négative de se demander, si on ne
fait rien à la hauteur du problème et qu'on va vers un chômage à 15 %, quel
sera en l'an 2.000 le niveau de travail au noir et l'état de fonctionnement de
notre économie ; et de façon plus positive c'est de souhaiter que la plupart
des salariés, quand c'est le début du week-end vendredi soir ou quand c'est le
début des vacances, ne se disent pas : chouette je vais pouvoir travailler au
noir. Il faut que le week-end ils soufflent un peu, s'occupent de leur femme,
de leurs enfants, fassent du vélo, etc. Il y a ausi la vie associative, les
rencontres où on refait le monde... Encore une fois il n'y a pas que le travail
au noir. Le premier centre d'intérêt dans le temps libre n'est quand même pas
le travail au noir.
une auditrice - Le rapport Boissonnat, me semble-t-il, ne
préconise pas aussi fort que vous la réduction du temps de travail. Une de ses
raisons est que le travail va se modifier et que la réduction du temps de
travail ne répond pas à cette évolution.
Pierre Larrouturou - Dans le rapport Boissonnat, il y a une page,
en encadré, pour flinguer la semaine de quatre jours, pour expliquer que c'est
beaucoup trop rigide et que ça ne marche pas. Mais quand le livre est sorti il
y a un mois, il y a eu une émission avec Philippe Tesson à la télévision,
pendant une heure avec Jean-Baptiste de Foucault, Jean Boissonnat et moi. Et à
deux reprises Tesson a demandé à Boissonnat : mais finalement vous êtes
d'accord ou pas avec Larrouturou ? Et à deux reprises Boissonnat a dit : oui !
Je lui ai dit pendant l'émission que c'était très bien de dire qu'on ne pouvait
pas tout faire, qu'il y avait des limites à respecter, mais qu'il serait temps
aussi de dire vers où on pouvait aller pour redonner un peu d'espoir aux gens.
Boissonnat a fait un exposé devant tous les députés du Parti Républicain et un
de ceux qui avait assisté m'a expliqué : "Boissonnat a cassé le moral de
tout le monde en faisant comprendre que dans vingt ans il y aurait autant de
chômage et qu'il faudrait relancer l'émigration parce qu'il n'y aurait plus
personne pour travailler !" (rires)
En gros, quand vous lisez le rapport Boissonnat, il y a le risque d'être
complètement paumé.
Sur le
fait que le travail évolue, ça fait cinquante ans qu'on nous explique que dans
dix ans on mangera complètement différemment, que les produits qu'on va manger
n'existent pas encore, que le travail va complètement évoluer, etc. Je connais
les gens qui ont participé au rapport Boissonnat. Ce sont tous des chercheurs
pour qui le temps de travail n'a pas de raison d'être. Ils ne le conçoivent pas
comme les salariés. Il y en a un que je connais, Bernard Perret, le dimanche je
le croise au marché, visiblement il continue à travailler et à réfléchir. Pour
des gens comme ça, ils ont une vie passionnante, ils passe leur temps à brasser
des idées, pour eux le temps de travail n'a pas de sens, ils font leur boulot
sept jours sur sept et s'ils veulent prendre trois semaines de vacances personne
ne leur dit rien, ils sont complètement libres. Mais allez voir chez Fleury-Michon, le patron est social,
mais on continue à s'engueuler pour une seconde perdue sur un kilo de jambon !
Donc il y a quand même beaucoup de salariés qui savent ce que c'est que cinq
jours de travail, et le fait de passer de cinq jours à quatre a du sens pour
eux. Il ne faut pas exagérer. Ce n'est pas parce qu'il y en a quelques-uns à
Paris dont le travail évolue beaucoup parce qu'ils sont sur Internet et qu'ils
se branchent sur les réseaux, etc. Pour la plupart d'entre nous quand même le
travail a encore un contenu assez précis et le temps de travail, en gros, on
sait qu'on tant de jours libres et tant de jours de vacances. Il faut voir la
réalité en face.
Sinon il
n'y aurait pas autant de conflits sur la question des heures supplémentaires.
M'expliquer que le travail évolue tellement que le temps de travail n'a plus
aucune signification, qu'on ne peut plus mesurer le travail, etc, je suis
désolé mais quand vous parlez à des banquiers, il y a un climat épouvantable
dans les banques sur la question des heures supplémentaires. On s'engueule
toutes les semaines dans les agences sur un quart d'heure fait le mardi en
plus. Donc on voit bien qu'il y a encore beaucoup de métiers où vraiment le
temps de travail, on sait très clairement ce que c'est.
l'auditrice - Qu'est-ce que vous pensez de la notion de
contrôle d'activités qui est développée dans ce rapport ?
Pierre Larrouturou - Ça, par contre je pense que c'est une bonne
idée. En particulier pour les PME. J'ai donné dans la plaquette quelques
exemples de petites entreprises qui étaient déjà passées aux quatre jours par
elles-mêmes. C'est faisable y compris pour de petites entreprises. Je donne
l'exemple d'une entreprise où il y a trois métiers différents et où ils peuvent
quand même passer aux quatre jours sans faire appel à l'extérieur. Il y a un
directeur, un commercial et une secrétaire. Ils ne vont évidemment pas
embaucher un cinquième de directeur, un cinquième de commercial et un cinquième
de secrétaire : il vont embaucher un BTS de niveau intermédiaire entre les
trois qui va travailler en même temps pour le directeur et pour le commercial,
pour préparer les dossiers. C'est faisable comme ça sur soi-même.
Mais je
crois qu'il y a beaucoup de PME où le passage aux quatre jours va libérer des
demis postes ou des choses comme ça. Donc il va falloir faire du temps partagé.
Il y a quelqu'un qui aura deux jours par semaine chez le Garage Dupont et deux
jours chez le Garage Durand à cinq kilomètres. On va devoir développer le
travail partagé si on veut pas émietter le travail et faire du travail
précaire. Ça commence à exister : des PME qui ont un directeur commercial pour
deux. On n'a pas les moyens de se payer un cadre commervcial à soi tout seul,
alors c'est le même directeur commercial pour deux. On peut arriver à règler le
passage aux quatre jours facilement dans les PME en mettant en place le temps
partagé.
Mais on
se dit que c'est l'occasion de mettre les PME en réseau et d'aller vers un contrat
d'activité. En Italie, pourquoi est-ce que les PME sont tellement fortes ?
Pourquoi est-ce qu'il y a 80 % des salariés en Italie qui travaillent dans une
PME ? C'est parce qu'aucune PME n'est larguée toute seule dans son coin. Il y a
des réseaux au niveau des bassins d'emplois des villes où toutes les PME sont
dans des groupements qu'elles ont contitués. Ce n'est pas le patron de PME qui
fait sa gestion des ressources humaines ou sa gestion financière, c'est au
niveau du groupement d'entreprises qu'il y a un gars qui est directeur
financier. Du coup la très orerie est bien mieux gérée, il y a quelqu'un qui
s'occupe de tous les problèmes administratifs. On ne voit pas pourquoi
l'artisan qui crée sa PME serait le roi de la finance ou le roi de l'administration.
Le fait de mettre les PME en réseau, d'avoir des personnes qui travaillent sur
deux entreprises suivant les moments de l'année, ça facilite le mouvement et
c'est l'occasion de se dire : on pourrait gérer ensemble nos finances, notre
politique de recherche, notre politique d'exportation. C'est l'occasion que
chacun ne reste pas dans son coin. C'est vraiment une force pour les PME. C'est
une forme concrète de contrat d'activité.
une auditrice - Une question sur votre association, puisque
vous espérez monter un groupe à Toulouse. Je vois qu'elle a comme nom Nouvel Équilibre. Est-ce que vous avez
un groupe de réflexion qui travaille spécifiquement sur l'évolution de la
technologie ? Parce que la technologie risque, même avec la semaine de quatre
jours, d'évoluer de façon telle que certains procès se réduisent totalement et
qu'il n'y ait plus besoin de main d'œuvre.
Et
est-ce que vous avez un groupe qui travaille sur les écarts de salaires ? On
parle des bas salaires, on parle des classes moyennes, et tous ces salaires
faramineux, presqu'inavouables de gens qui devraient même être à la retraite
depuis longtemps et qui touchent encore des émoluments ?
Pierre Larrouturou - Sur l'association, il y en a qui peuvent être
troublés parce que, sur la plaquette, il est mis Forum Humanisme et Démocratie et, sur le dépliant, Nouvel Équilibre. En fait l'association
a changé de nom parce que Forum Humanisme
et Démocratie c'était trop compliqué et que personne n'arrivait à le
retenir. La première fois que je suis venu dans cette salle, invité par Sup de Co, il y avait trois personnes
qui connaissaient l'association qui ont essayé de dire le nom et ça tournait
dans tous les sens. On a simplifié et Nouvel
Équilibre c'est sans doute plus clair.
Nous
n'avons pas de groupe de travail spécifique sur la question de l'évolution
technologique ni sur les écarts de salaires. Pour répondre quand même à votre
question : le fait de demander un effort de l'ordre de 5 % à ceux qui ont un
bon salaire et de ne pas touvcher aux revenus des gens qui sont au SMIC, l'air
de rien ça va quand même resserrer l'échelle des revenus. Cela dit on ne
s'attaque pas aux inégalités les plus choquantes, mais je pense que, si on veut
s'attaquer à tous ces problèmes de fond, on n'arrivera pas à faire bouger la
société.
l'auditrice - Si je comprends bien, votre association, son
cheval de bataille c'est la semaine de quatre jours.
Pierre Larrouturou - Non, pas seulement. La lutte contre
l'exclusion est aussi importante que la semaine de quatre jours, et aussi
l'évolution des rythmes scolaires, et la nouvelle citoyenneté. Très
concrètement, en France, il y a depuis vingt ans un mouvement de
décentralisation, mais parfois on a l'impression qu'on a uniquement créé des
baronnies. C'est Monsieur le député-maire qui est l'homme tout-puissant de la
ville ou du département. Or si nous avons plus de temps libre, si nous sommes
moins inquiets pour notre avenir, si on développe la vie associative (nous
proposons des mesures concrètes pour la vie associative, sur son financement,
sur sa logistique, sur la reconaissance du statut des bénévoles) à ce moment-là
les citoyens peuvent participer plus à la vie de la société. C'est-à-dire que
la décentralisation va continuer. Un de nos groupes se consacre effectivement
au renouveau de la citoyenneté, étudie quelles sont les mesures qu'il faudra
faire passer en même temps qu'un referendum
sur les quatre jours.
Les
groupes de l'association c'est : la lutte contre l'exclusion, l'évolution des
rythmes scolaires et de l'éducation au sens large, le problème spécifique des
quartiers difficiles (le fait de passer à la semaine des quatre jours dans ces
quartiers où l'accès à la culture est plus difficile implique des mesures
spécifiques auxquelles il faut réfléchir), la question du temps libre et
l'accès à la culture ou au sport (avec le développement de la vie associative),
le nouveau modèle social européen (nous sommes en contact avec des gens à
Bruxelles et en Allemagne pour une réflexion plus globale). J'en oublie, mais
il y en a neuf et il n'en a pas un sur les écarts de revenus ni la technologie.
l'auditrice - La technologie, ça impliquerait une taxation
plus importante des machines, surtout celles dont on sait pertinemment qu'elles
suppriment des emplois. On m'a cité dernièrement une entreprise qui avait
vingt-cinq personnes qui fabriquaient des lunettes et qui a importé des
États-Unis une machine. Et maintenant il n'y a plus que le directeur, une
secrétaire et un manutentionnaire. La machine traite les fax, fabrique,
emballe, fait la facture. Il y aurait vraiment un travail à faire pour
prospecter sur l'incidence de tout cela dans les années à venir.
Pierre Larrouturou - L'autre jour j'étais au bowling avec des
amis. Je ne sais pas si vous allez parfois au bowling, mais quand les quilles
tombent il y a une machine qui les remet droites. Et bien, quand cette machine
a été inventée, tous les gosses de Chicago qui gagnaient leur vie derrière les
bowling à remettre les quilles debout se sont mis en grève avec leurs parents
parce qu'on allait ruiner les familles qui vivaient de ça. Il y a eu des grèves
dures pour empêcher l'implantation des machines à relever les quilles de
bowling. Je ne dis pas que c'est la même chose que pour vos lunettes, mais le
progrès technique, même si au début il détruit l'emploi et qu'il choque, est-ce
que maintenant pour autant on aurait envie de supprimer ces machines et de
mettre de nouveau des enfants ? Pour dire que c'est un peu difficile.
Un autre
exemple, plus près de nous, dans la banque. J'ai fait la visite d'une banque il
n'y a pas longtemps. Js suis allé dans la salle de compensation. C'est une
grande salle où on procède aux échanges entre banques. Il faut que tout soit
règlé la matin avant neuf heures. Avant qu'on ne mette en place le nouvel
ordinateur, il y avait quatre-vingts personnes qui se levaient à deux heures du
matin tous les jours pour être à trois heures dans la salle des compensations
et qui lisaient les montants sur les chèques et les tapaient. Maintenant il n'y
a plus que trois personnes. Il y a une machine IBM qui traite mille chèques à
la minute. Il n'y a que les chèques qui sont vraiment très mal rédigés que la
machine éjecte et qu'on doit retaper à la main.
Est-ce
que ça va dans le bon sens ou dans le mauvais sens ? Moi, je pense que ça va
dans le bon sens. Ça évite à des gens de se lever au milieu de la nuit. Ça
diminue le temps de travail; mais si on est capable de réguler cette évolution
et, ensemble, de travailler moins, je pense que ça va plutôt dans le bon sens.
Quand la machine remplace l'homme pour des boulots fastidieux, stupides,
répétitifs, dangereux dans certains cas, cela détruit de l'emploi, mais c'est
plutôt une bonne chose. La question est de savoir si, pour ceux qui gardent
leur travail, ils restent à cinq jours et quarante heures par semaine ou si,
comme le travail est moins nécessaire, ils baissent leur temps de travail.
un auditeur - Vous avez parlé d'internationalisation, mais
aux États-unis on continue à travailler au-delà de soixante-cinq ans. On voit
beaucoup de personnes à cheveux blancs dans les entreprises. On ne pourra
peut-être pas ne pas s'aligner.
Autre
chose : l'énorme changement de mentalité que va entraîner obligatoirement le
fait de passer à quatre jours : est-ce qu'on ne va pas s'enfermer encore un peu
plus chacun dans notre égoïsme et notre isolement ?
Pierre Larrouturou - Encore une fois, si l'association ne s'appelle
pas la Semaine de Quatre Jours mais Nouvel Équilibre, c'est parce qu'il y a
un projet plus large. Notre souci c'est de vraiment arriver à la positionner
sur ce projet de société large et pas seulement sur les mesures techniques. Le
problème c'est maintenant d'arriver à convaincre du point de vue économique
pour que, quand ça aura mûri, on puisse proposer un paquet global.
Pour les
États-Unis je crois que j'ai déjà un peu répondu : du moment que ça ne nuit pas
à la compétitivité économique d'un pays, on peut le faire même si d'autres pays
ont continué à choisir une voie beaucoup moins sociale.
une auditrice - Je suis aussi militante de AC-Agir ensemble contre le Chômage. C'est
vraiment formidable la façon dont vous intervenez, parce que nous, la réduction
du temps de travail, c'est notre cheval de bataille depuis plusieurs années.
Nous sommes un ensemble de chômeurs et de salariés et les gens au chômage
voient très bien qu'il n'y a pas d'autre solution que la réduction du temps de
travail.
Je
voudrais insister sur un fait bien particulier, c'est la vigilance. C'est très
important, parce que nous le voyons, nous, dans notre travail. Par exemple,
nous avons fait une étude sur l'utilisation des CES, emplois précaires par
excellence, par lesquels des gens qui ont des DEUG ou des licences se
retrouvent avec des emplois à 2.500 francs. Or, le plus grand utilisateur de
CES c'est l'État. Que l'État vote la réduction du travail à quatre jours, c'est
tant mieux, ça fait longtemps que nous nous battons pour cela, mais après il
faudra être vigilent et monter toute une série de réseaux pour que tout ça soit
vraiment appliqué. Il y a des CES embauchés dans les hôpitaux, à l'ANPE, à la
Poste, dans les lycées, toutes ces organismes-là pourraient embaucher des
salariés normaux à contrats à durée indéterminée. S'ils ne le font maintenant,
je ne suis pas sûre qu'ils le feront même avec la réduction du temps de travail
assurée par une loi. Ils ne donnent pas l'exemple pour les entreprises privées.
Les associations pourront là avoir un très grand rôle à jouer, dans les
quartiers. Il n'y a qu'elles, avec les syndicats bien sûr, qui peuvent assurer
cette vigilance.
Pierre Larrouturou - Je crois que l'État est un mauvais exemple.
Mais l'autre jour j'ai rencontré le patron d'une grande entreprise privée, qui
est le directeur général d'un grand groupe international, et il m'a dit : ne
croyez pas que c'est pour vous faire plaisir, mais heureusement qu'il y a des
gens comme vous qui se battent pour qu'on change les règles du jeu et pour
qu'il y ait une décision politique, sinon on deviendrait tous schizophrènes !
Nous ne sommes quand même pas des salauds, nous voyons bien qu'il y a la crise,
nous voyons bien que nos enfants sont touchés. Mais entre ce que nous disons
aux copains quand nous dînons le samedi soir, entre ce que nous pensons au fond
de nous d'un côté, et entre tout ce que nous faisons cinq jours pas semaine de
l'autre côté pour gérer nos entreprises, pour rassurer les marchés financiers,
pour investir en Inde parce que le concurrent l'a fait ou va le faire, entre
tout ça nous sommes complètement écartelés et nous allons devenir marteaux !
Quand tous les dirigeants d'un pays deviennent schizophrènes, ça fait très mal. C'est vrai pour l'ANPE, c'est vrai pour les services publics, c'est vrai pour le secteur privé. C'est là que l'on a besoin d'un discours, c'est là que l'on a besoin de parler ensemble et de prendre ensemble une décision politique pour recadrer et changer un peu la règle et pour repartir. Si on n'est pas capable de le faire, la schizophrénie ça débouche parfois sur des choses très tristes. La dernière fois qu'en Europe il y a eu autant de chômage, il y avait pas de systèmes sociaux, mais c'était dans les années 30 et ça a fini de manière tragique : il y a eu des millions de morts ! Quand les patrons disent qu'ils sont écartelés et quand les politiques sont complètement paumés, complètement largués et ne savent plus du tout où nous allons, il faut faire très attention. Il y a eu une réunion au ministère de l'emploi il y a trois jours avec le bras droit du ministre. Il a commencé à nous expliquer que les chiffres du chômage allaient être catastrophiques dans les six mois à venir, que la croissance allait chuter. Dès la première minute il se mettait en situation de défense. Et il nous a dit : le gouvernement est peut-être responsable, mais qu'est-ce qu'on peut faire ? Et le patron d'une grande entreprise qui était là lui a répondu : j'ai deux conseils à vous donner, ne dites plus rien et ne faites plus rien ! (rires). Le problème c'est que ça devient dramatique. Ces gens-là sont paumés. Alors c'est à nous d'agir.