La semaine de quatre jours à la carte

 

Pierre Larrouturou

 

ingénieur conseil

fondateur du Forum Nouvel Équilibre

 

Je crois que vous n'êtes pas ici, ce soir, pour écouter une conférence, un cours d'économie. Nous sommes là pour réfléchir ensemble afin de trouver des solutions contre le chômage. Je vais donc essayer d'être le plus court possible pour que nous ayons vraiment le temps de débattre, de parler ensemble. Je vais prendre trois quarts d'heure ou une heure pour présenter le projet de la semaine de quatre jours à la carte, expliquer comment cela peut fonctionner ou ne pas fonctionner (car il y a des conditions à respecter pour que cela marche) et puis chacun pourra poser les questions qu'il a en tête, apporter un témoignage ou exposer une idée nouvelle. Mais je crois que, avant d'entrer dans le vif du sujet, avant de parler d'économie, d'organisation du travail, de création d'emplois, je crois qu'il est nécessaire d'essayer d'analyser dans sa globalité la crise que traverse notre pays. Il faut essayer de qualifier et d'appréhender la totalité de la crise parce que si nous partons trop vite uniquement sur le problème de l'emploi nous risquons de manquer notre but. En effet, créer des emplois pour faire baisser le chômage c'est très important, mais, si on le fait n'importe comment, on va sans doute faire baisser les statistiques du chômage mais on va peut-être aggraver d'autres aspects de la crise.

Pour être clair, on peut prendre le cas américain. Je ne sais pas si vous en avez entendu le ministre du travail américain, Robert Reich, à la conférence économique de Davos, il y a quelques mois. Vous savez qu'il y a moins de 6 % de chômage aux Etats-Unis. Robert Reich aurait dû être très content de lui, pavoiser en expliquant que les Etats-Unis avaient trouvé LA solution au problème du chômage. Il a au contraire été d'une grande modestie et expliqué que, malgré ce faible chômage, les États-Unis allaient très mal : on n'a vraiment pas trouvé la solution ! Robert Reich observe aux États-Unis l'apparition de trois catégories sociales qui cohabitent de plus en plus difficilement :

       -15 % de gens qui vivent dans les ghettos et dont l'insertion et la citoyenneté sont définitivement compromises.

       - A l'opposé, il y a 5 % de gens qui vont très bien et dont la situation économique a progressé ces dernières années.

       - Et entre les deux, il y a 80 % des gens, ceux qu'on appelait avant les "classes moyennes". Ils sont devenus une "classe anxieuse" soit parce qu'ils sont déjà au chômage, soit parce qu'ils vivent dans la crainte d'y être bientôt, soit parce qu'ils n'ont qu'un petit boulot plutôt précaire. L'anxiété domine les comportements individuels et collectifs.

Il n'est pas question évidemment de rejeter en bloc ce qui ce fait aux États-Unis, mais quand le ministre du travail américain explique que "les classes moyennes sont devenues une classe anxieuse", on voit bien que l'emploi pour l'emploi et parfois n'importe quel emploi ne suffira pas à nous sortir de la crise et peut même aggraver certains aspects de la crise.

Je crois donc qu'il est nécessaire d'avoir une vision globale de la crise pour essayer d'apporter des réponses globales. Pour cela, on peut s'inspirer, par exemple, des analyses de Jean-Baptiste de Foucault. Il distingue dans notre pays trois ou quatre niveaux de crise qui se superposent et s'aggravent mutuellement.

I- Analyse de la crise :

1er niveau de crise : la crise du travail

La première crise est la plus visible, la plus facilement mesurable : c'est la crise du travail. Cette crise, on en connaît tous les chiffres : plus de trois millions de chômeurs, presque un million de RMIstes et 400 milliards de dépenses. 400 milliards de dépenses qui pèsent sur notre économie, sur nos impôts, sur nos salaires. C'est considérable; c'est monstrueux ! Jamais notre pays n'a connu un tel niveau de chômage ! Je crois d'ailleurs qu'il faudrait arrêter d'en parler en chiffres ronds, parce qu'on risque de s'habituer, de se blinder. Il faudrait plus souvent donner la parole à ceux qui sont directement touchés par le chômage.

J'étais l'autre jour à Montpellier. La concierge qui nous a ouvert la salle du débat est venue me voir et m'a dit : "Vous savez, votre débat, je n'y viendrai pas. Pour moi, le chômage, ce n'est pas du bla-bla. Mon gendre était au chômage depuis deux ans et, il y a un mois, il a craqué : il s'est suicidé. Maintenant je suis seule tous les soirs avec ma fille. Elle a 2800 francs par mois pour vivre avec ses deux enfants!" Bien sûr qu'il faut débattre et réfléchir ensemble pour trouver des solutions, mais pour cette dame, le chômage n'était plus un sujet de réflexion. C'était sa fille qui était veuve et qui allait traîner ça toute sa vie.

Ailleurs, près d'Amiens, dans un coin où il y a 30 % de chômage, on m'a parlé d'une jeune fille qui est au chômage. Son père est au chômage, sa mère est au chômage et elle aussi est au chômage. La vie dans leur appartement devient invivable et les parents la mettent dehors de chez eux. Elle se dit qu'elle ne trouvera pas de travail et comme elle est trop jeune pour avoir le RMI, le seul "moyen" qu'elle trouve pour avoir de l'argent, c'est de se faire faire un bébé pour toucher l'allocation de parent isolé. Vous imaginez la détresse des uns et des autres.

Un troisième exemple qui m'a permis de toucher de près ce qu'est le chômage, c'est un copain qui m'a raconté ce qui est arrivé à son père. Son père , ingénieur de l'École Centrale, a fait une très belle carrière dans l'industrie et puis un jour, à 54 ans, son poste est supprimé. Il se retrouve au chômage. En fait, il n'y a pas de problème de revenus (parce que les enfants ont quitté la maison, parce que l'on a mis de l'argent de côté et puis les allocations sont bonnes). Il n'y a pas de problème de revenus. Mais ce copain me dit que son père est complètement cassé par le chômage. "Il en parle plus avec Maman; il ne nous en parle pas; il se referme là dessus. Lui qui paraissait si solide, est complètement cassé par trois mois de chômage !"

Je pense qu'on a tous des exemples autour de nous : on voit bien les dégâts que provoque le chômage. Il ne faut donc pas se blinder. Il nous faut trouver la volonté et l'imagination nécessaires pour prendre vraiment le taureau par les cornes !

Mais, dans la crise du travail, il n'y a pas que le chômage. Un des paradoxes du problème, c'est de trouver aussi des gens sur-occupés. Il y a quelques temps, c'est un ingénieur de chez Thomson, qui m'expliquait une histoire qu'il venait de vivre et qui l'avait fait réfléchir. Lui, il n'est pas du tout au chômage. Il a un bon travail, très intéressant, et un bon salaire. Un soir, sur le coup de huit heures, il appelle sa femme en disant : "Je vais rentrer tard, j'ai encore une réunion ." Sa femme lui dit : "OK, tu rentres quand tu peux. On a l'habitude. Je te garde quelque chose à manger." Puis il y a leur petite fille qui passe près du téléphone. Sa maman lui demande : "Est-ce que tu veux dire un mot à Papa ?" La petite répond oui, prend le combiné et dit : "Allô ? Bonsoir Papa". Et puis c'est tout !  Elle n'a rien d'autre à dire après ça. Alors sa maman lui dit :"Je ne comprends pas très bien, quand c'est grand-mère tu as plein de choses à lui raconter, tu y passes un quart d'heure et Papa tu n'as rien à lui dire ?" Et sa fille lui répond : "Oui, mais grand mère je la connais bien !"

Sa grand-mère, elle la connaissait bien, mais Papa, qui rentre tous les soirs très tard du boulot et qui a encore des dossiers à traiter le week-end, cette petite fille n'avait plus rien à lui dire. Et bien, cet ingénieur de chez Thomson me confiait que, avec sa femme, ils avaient passé le week-end à réfléchir à la place du travail dans leur vie. Est-ce qu'il est normal, à une époque où il y a 4 millions de chômeurs de faire 60 heures par semaine ? Est-ce que le travail n'est pas en train de prendre trop de place pour leur vie de couple et pour leurs relations avec les enfants ?

 Ils ne sont pas les seuls à se poser ces questions. Vous avez peut-être vu une enquête que publiait La Tribune, le journal de l'économie : "Les cadres plébiscitent la semaine de 4 jours". C'est une enquête réalisée par le CNRS auprès de 7000 salariés. Elle révèle que 75 % des salariés sont favorables à la semaine de quatre jours. Plus de 80% des cadres sont favorables à la semaine de quatre jours. Le sous-titre : "la semaine de quatre jours pourrait être une réponse à la fois au stress des cadres et au chômage." On voit bien qu'il n'y a pas que l'aspect solidarité, il y a aussi la qualité de vie : plus de temps pour soi, un autre équilibre...

2ème niveau de crise: la crise du lien humain et du lien social

On constate une dégradation rapide de la cohésion sociale : après vingt ans de crise, la cohésion sociale s'effrite, la société s'effiloche. Presqu'un million de RMIstes ! La situation des quartiers difficiles se dégrade, l'exclusion et le nombre de SDF augmentent. Qui aurait imaginé, par exemple, qu'il faudrait à nouveau ouvrir des soupes populaires à quelques années de l'an 2000 ?

La crise du lien humain est sans doute moins mesurable, moins bien connue que la crise du travail mais elle est bien réelle. Il y a aujourd'hui six millions d'adultes qui vivent seuls, qui se retrouvent seuls le soir quand ils rentrent chez eux. Le nombre de gens qui disent souffrir de solitude a augmenté de 30 % en quinze ans. Et on constate que le sentiment de solitude concerne aussi beaucoup de gens vivant en couple ou en famille.

 C'est peut-être pour cela que cela fait si mal d'être au chômage. C'est peut-être parce que, pour beaucoup d'entre nous, le travail est le seul lieu véritable — ou le lieu principal — d'insertion. Si je perds mon travail (indépendamment de l'aspect revenus), je perds le seul lieu où je suis en relation avec d'autres. La relation n'est peut-être pas facile (le patron est pénible, le boulot est ce qu'il est et je n'ai pas choisi les collègues) mais je suis en relation avec d'autres. Je parle avec d'autres personnes, j'agis avec d'autres, on a des projets en commun. Si je perds le travail, je me retrouve peut-être tout seul. On voit donc que la crise du lien aggrave la crise du travail.

3ème niveau de crise : une crise de la participation

Il ne faut sans doute pas généraliser mais on voit bien que le niveau de formation et d'information a considérablement progressé depuis 40 ou 50 ans. Grâce aux études, grâce à la radio, à la télé, aux journaux, nous avons accès à bien plus d'informations et de raisonnements que nos grands parents. Du coup, il y a chez beaucoup la volonté de faire marcher sa tête, participer davantage aux décisions plutôt que simplement mettre en œuvre des décisions que d'autres ont prises pour nous. Cette volonté de participation (dans l'entreprise comme dans la vie de la cité, dans la société) n'arrive pas forcément à s'épanouir à cause de l'organisation actuelle du travail et à cause de l'organisation actuelle de la vie politique.

4ème niveau de crise : la crise du sens

Je ne suis pas philosophe et il y a sûrement parmi vous des gens plus qualifiés que moi pour en parler. Mais je crois que notre société s'inquiète profondément sur son avenir et sur le sens de son évolution. La question du sens, du point de vue "individuel", a toujours existé. Depuis qu'il y a des hommes et des femmes sur la terre, de temps en temps, chacun lève le nez du guidon et se pose quelques bonnes questions : pourquoi est-ce que je suis vivant ? Est-ce que cela a un sens ? Est ce que je peux donner un sens à ma vie ? La question du sens, du point de vue personnel, n'est pas nouvelle. C'est essentiel mais ce n'est pas nouveau.

Ce qui est nouveau, c'est que les grands systèmes "donneurs de sens" (les religions, les idéologies) ont perdu beaucoup de leur audience et que la religion du progrès technique et scientifique qui avait paru les remplacer est en train de s'effondrer. Depuis deux ou trois siècles, depuis l'époque des Lumières et la Révolution, on pensait que les fruits de notre intelligence allaient nous permettre de vivre mieux. La machine devait libérer l'homme. Tous les livres de science-fiction présentaient un avenir radieux où les hommes vivraient libres et heureux. Les jeunes, ceux qui arrivaient à l'âge adulte, pensaient qu'ils allaient vivre mieux que leurs parents ou leurs grands-parents. Il y avait vraiment une confiance dans l'avenir de la société, le sens était clair. Aujourd'hui, je crois que cette confiance est en train de s'abimer ou de disparaître. Allez autour de vous demander à vos voisins s'ils pensent que la machine va libérer l'homme. Allez demander aux jeunes, à ceux qui arrivent à l'âge adulte, s'ils pensent qu'ils vivront mieux que leurs parents ou leurs grands-parents. Je crois qu'il y a un gros doute. Nous sommes nombreux à nous inquiéter de l'évolution de la société. Quel est aujourd'hui le sens du progrès ? Quelles valeurs ? Quelle direction ? Quelle signification ? On a parfois l'impression que la société accélère mais que ça va trop vite pour que nous puissions choisir vraiment la direction, avec le risque d'aller dans le mur.

Il y a quelques semaines, un député demandait au Premier Ministre : "Monsieur le Premier Ministre, c'est quand qu'on va où ?" Elle racontait que quelques jours plus tôt son fils lui avait posé cette question  "Je n'ai pas su quoi lui répondre, alors je vous renvoie la question : c'est quand qu'on va où ?".

C'est quand qu'on va où ? Pour qui ça tourne ? La question du sens de notre aventure collective se pose vraiment.

 Du point de vue de l'épanouissement personnel, on voit aussi de nouvelles frustrations apparaître. La plupart d'entre nous vivons assez bien matériellement, et l'on voit se développer de nouvelles aspirations, une volonté de vivre plus pleinement; des aspirations dans le domaine culturel ou spirituel, que le mode de vie ambiant ne permet pas de satisfaire. Chacun de nous n'a qu'une vie mais a-t-il vraiment les moyens de donner librement un sens à sa vie ou sommes nous parfois condamnés à "fonctionner" avec une liberté très relative ?

Cette question du sens, collectif et personnel, est sans doute un élément majeur de la crise des sociétés occidentales.

Si je vous dis tout ça, alors que nous sommes ensemble pour réfléchir au problème du temps de travail, c'est parce que je crois que la question du temps n'est pas seulement une question économique. La question du temps est au coeur de ces quatre crises. Elle est évidemment au coeur de la crise du travail : comment changer le temps de travail pour créer massivement des emplois et casser le chômage ? Mais la question du temps est aussi à relier à la crise du lien : nous avons besoin de plus de temps pour notre vie de couple, notre vie de famille, pour nous engager dans une activité associative, pour être plus solidaires...

Sur la question de la participation, on voit bien que changer le temps et l'organisation du travail peut permettre une meilleure participation de chacun dans son entreprise. De même, casser la peur du chômage, donner à chacun plus de temps libre et modifier un peu nos institutions peut permettre une meilleure participation de chaque citoyen dans la vie de la cité.

Le temps est aussi au cœur de la crise du sens : pour permettre à chacun de choisir le sens qu'il veut donner à sa vie (le choisir et le faire), comme pour redonner à notre société un projet positif, la question du temps est essentielle.

Je pense que aujourd'hui nous allons surtout parler d'économie, de vie de l'entreprise, de compétitivité, de création d'emplois, de pouvoir d'achat ... — le débat économique est très important —, mais je crois qu'il faut garder en tête que nous n'avons pas à faire à un problème uniquement économique. Il s'agit sans doute d'un débat de société, d'un choix culturel qui dépasse largement l'aspect économique. J'espère que nous pourrons en parler aussi.

II- Quelques causes du chômage :

Pour rentrer dans le vif du sujet, je crois qu'il faut éviter d'être trop schématique. Il serait un peu ridicule de dire que la mauvaise distribution du temps de travail est la seule cause du chômage.

1) Les causes du chômage

J'ai essayé de faire un arbre des causes du chômage. On utilise souvent cette méthode dans une entreprise. Quand il y a un problème, plutôt que de partir bille en tête sur une idée, même si elle est bonne, on se met à plusieurs pour essayer de faire le tour des principales causes de ce problème pour pouvoir l'attaquer de plusieurs côtés en même temps.

Pour le chômage, c'est pareil. Les cause sont nombreuses. Il y a sur ce schéma une dizaine de causes. Une des causes du chômage, c'est le coût du travail peu qualifié. Il y a des branches où avant de parler du temps de travail, il faut agir sur le coût du travail sans baisser les salaires. Dans l'habillement, le jouet ou le meuble, la question du coût du travail est une question urgente.

Une autre cause : les rigidités de notre économie. Rigidités dans l'organisation du travail comme dans le dialogue social : il faut avancer dans ces deux domaines.

La concurrence internationale ! J'ai parlé du coût du travail mais il faut évoquer aussi les problèmes monétaires. Sans parler de l'étranger, quand certains pays, au sein même de la Communauté Européenne, dévaluent de 20 ou 30 % leur monnaie en quelques mois, on voit bien qu'il faut avancer vite sur ce dossier si l'on veut être sérieux en matière d'emploi.

Le manque de qualifications : on est dans un pays où il y a quatre millions de chômeurs mais on a parfois du mal à trouver quelqu'un de qualifié quand un poste se libère. La formation, c'est essentiel !

Une mauvaise distribution des revenus. C'est un débat qu'on a du mal à aborder sereinement en France. Il y a quinze ans, la part des salaires dans la valeur ajoutée était sans doute trop importante dans notre économie et, du coup, la rentabilité de nos entreprises n'était pas bonne. Mais, en quinze ans, la part du PIB distribuée sous forme de salaires a baissé de 10 %, alors qu'aux Etats-Unis elle est restée constante. On peut se demander si, si la part des salaires était plus importante, est-ce que la consommation ne serait pas plus soutenue et la croissance plus forte ? Il y a sans doute des branches où l'on pourrait négocier sur ce sujet.

Faiblesse des investissements : quand on voit les difficultés qu'il y a pour convaincre un banquier d'investir sur un projet nouveau, dans une PME par exemple, on peut se demander si ce qui se passe en Allemagne ou au Japon ne pourrait pas nous servir de leçon. Je voyais l'autre jour un restaurateur qui avait voulu agrandir sa cuisine. Il s'était endetté à 12 %. Expliquez-moi comment on fait pour développer une affaire quand on traîne un boulet de cette taille. On voit que ça avance dans ce domaine, mais il reste des progrès à faire.

Il faudrait aussi parler de la surproductivité. J'étais à Lyon, il y a quelques temps. je devais prendre le métro mais il n'y avait personne pour me renseigner. La machine a remplacé l'homme. N'est-on pas allé trop vite dans certains endroits ? On a détruit des emplois sans gagner en qualité de service, bien au contraire. 

Je vais très vite, chacun de ces sujets mériterait un débat à lui seul.

Anticipations négatives : comme l'avenir semble bouché, les particuliers et les entreprises sont inquiets et du coup ils investissent et ils consomment moins. La crise entretient la crise.

Difficultés administratives : je voyais l'autre jour un gars qui avait créé son entreprise. Il était content, les affaires commençaient à arriver. Il a embauché son premier salarié. Il me disait qu'il y avait tellement de papiers à remplir que son salarié passait la moitié de son temps à s'auto-embaucher ! A l'heure du Minitel et, bientôt, d'Internet, est-il normal d'avoir encore autant de complications quand on veut créer une entreprise ou embaucher quelqu'un ?

Mauvaise distribution du temps de travail. Notre sujet d'aujourd'hui, c'est un sujet essentiel mais ce n'est évidemment pas la seule cause du chômage.  

2) Des armes contre le chômage

Pour être sérieux, il faut bien dire que les causes du chômage sont très nombreuses. Il faut donc l'attaquer de plusieurs côtés à la fois. Une croissance plus forte, Baisser le coût du travail (sans baisser les salaires), Baisser les temps de travail, Simplifier les procédures administratives, Améliorer la formation... Il n'y a pas de solution miracle ! Ce n'est qu'en attaquant le chômage de plusieurs côtés à la fois que l'on sera efficace.

III- Analyse des politiques classiques :

Ceci étant dit, si l'on parle tellement du temps de travail en France comme en Allemagne, aux Etats-Unis comme au Japon, c'est que l'on a enfin compris que les solutions classiques sont soit inefficaces, soit insuffisantes.

Quelles sont ces solutions classiques ?

Première idée : compter sur la croissance 

On dit que si la croissance était plus forte, on créerait plus d'emplois et le chômage baisserait. C'est vrai. C'est vrai mais c'est insuffisant .

Vous vous en souvenez peut-être, il y a sept ou huit ans (en gros, c'est quand Michel Rocard était à Matignon) on a eu une croissance forte, 4 % de croissance, pendant deux ans et demi. Grâce à ces 4 % de croissance, l'économie a créé 800 000 nouveaux emplois. 800 000 ! Mais malgré ces 800 000 nouveaux emplois, le chômage n'a baissé que de 60 000 chaque année. On voit donc qu'on est dans un pays où il faut une croissance vraiment forte pour faire un peu baisser le chômage et dès que la croissance diminue, le chômage repart à la hausse.

Du coup, la plupart des économistes considèrent que, vu les gains de productivité et l'accroissement de la population active, il faudrait 6 % de croissance — 6 % pendant 10 ans — pour diviser par deux le chômage. 6 % ! C'est un chiffre un peu approximatif car si la croissance accélère, il y a un effet de turbo et la productivité accélère elle aussi : il n'y a pas de lien mécanique avec la création d'emplois. Mais enfin, l'ordre de grandeur de ce qu'il nous faudrait, c'est 6 % de croissance pendant dix ans. 

Taux de croissance du PIB :

On voit sur ce tableau les taux moyens de croissance du PIB, de la richesse produite en une année, depuis 1960. On ne va pas vraiment vers les 6 % et, en fait, on ne les a jamais eu pendant dix années consécutives. Même pendant les "trente glorieuses", on a pas eu la croissance qu'il nous faudrait maintenant.

Dans les années 60, on finissait de reconstruire notre pays après guerre, on rattrapait les Américains dans leur mode de consommation : la croissance était de 5,6 % en moyenne. Dans les années 70, la croissance n'est que de 3,7 %. 2,2 % dans les années 80 et seulement 1,8 % depuis 1990.

Beaucoup de marchés sont saturés. On ne retrouvera sans doute jamais les taux de croissance de l'après-guerre.

Nous ne sommes pas les seuls à connaître cette évolution, cet atterrissage de la croissance. Prenons l'exemple du Japon : alors que le Japon est entouré de pays dont la croissance est très importante et qui pourraient servir de locomotive, alors que le Japon a des taux d'intérêts très faibles, des excédents commerciaux importants et que le gouvernement fait des plans de relance tous les six à huit mois en injectant des milliards de yen pour relancer l'économie... Eh bien, le gouvernement conseille aux entreprises de tabler sur une croissance de 2 % en moyenne d'ici l'an 2000 et de 1,5 % entre 2001 et 2010.

Entendons-nous bien : il ne s'agit pas de "renoncer à la croissance". On sait bien qu'il reste des marchés à prendre, de nouveaux produits à inventer et des secteurs de l'économie à développer. En France comme dans le reste du monde, il y a encore de vrais besoins à satisfaire : il ne s'agit pas de renoncer à la croissance mais seulement de dire que la croissance, à elle seule, ne suffira pas pour nous sortir du chômage. 

Je crois d'ailleurs qu'il ne faut pas opposer croissance et partage du travail. Les deux peuvent très bien aller ensemble, se renforcer mutuellement. C'est bien quand la croissance est un peu plus forte que la réduction du temps de travail est la plus facile : la question des salaires, la question de l'utilisation des équipements dans l'industries sont des questions plus faciles à régler quand il y a du grain à moudre. Donc la croissance, si on le veut, favorise la réduction du temps de travail. Réciproquement, vous avez de plus en plus de gens qui, quand ils connaissent bien ce projet, vous disent que la meilleure façon pour relancer la croissance dans notre pays, c'est peut-être d'aller vers la semaine de quatre jours ! Créer massivement des emplois et donc faire rentrer un nouveau salaire chez deux millions de familles, casser l'angoisse de ceux qui actuellement travaillent mais mettent de l'argent de côté par peur du chômage (ceux là vont consommer davantage), permettre aux entreprises d'aménager le temps de travail sans précarité (ce qui permet de diminuer les coûts fixes), donner à chacun plus de temps libre pour des activités personnelles mais aussi pour se former ou consommer de nouveaux produits ou de nouveaux services... Tout cela aura un impact positif sur la croissance. Je pense qu'on en reparlera tout à l'heure dans le débat. En tout cas, on voit qu'il n'y a aucune opposition entre croissance et semaine de quatre jours. Simplement, à elle seule, la croissance ne suffira pas !

Deuxième idée : améliorer la formation.

Si la formation était meilleure, est-ce que le chômage diminuerait dans notre pays ?

On ne peut pas répondre juste par oui ou non à cette question. Il faut bien dire que se former, à tous les âges de la vie, reste quelque chose d'essentiel. je suis choqué quand j'entends parfois dire aux jeunes "C'est pas a peine de vous former; vous serez chômeurs, comme tout le monde..." C'est stupide et c'est faux : la formation reste essentielle du point de vue individuel comme du point de vue collectif pour permettre le bon développement de l'économie. La formation, c'est très important aussi pour lutter contre le chômage de longue durée. On voit souvent des chômeurs de longue durée qui sont sans travail car ils sont insuffisamment qualifiés (du point de vue technique ou du point de vue de leur facilité à travailler en équipe, à répondre à des clients...). Leur formation n'était pas suffisante et le chômage a pu aggraver ce défaut de formation en les éloignant de l'entreprise. On voit donc que la formation, c'est très important. 

Mais si on est là ce soir pour avoir une vision politique du problème, pour avoir une vision un peu globale du chômage, il faut bien dire que l'on ne sortira pas du chômage seulement en améliorant la formation. Ce n'est pas ça qui bloque. Ce n'est pas un défaut de formation qui explique le chômage de masse dans notre pays. Il y a plusieurs façons de le montrer.

Une première façon, c'est de dire qu'on voit des gens très qualifiés au chômage et parfois pour longtemps. Ce sont aussi bien des ouvriers très qualifiés que des cadres (il y a 200 000 cadres au chômage en ce moment). A Montpellier, j'ai rencontré une femme qui a géré une entreprise pendant 25 ans. Après le rachat de son entreprise, on l'a mise à la porte et elle vit maintenant avec le RMI. Pourtant elle n'a pas de problème de qualification : le fait de gérer une entreprise pendant 25 ans est une référence suffisante.

Certes, dans certains métiers, il est encore difficile de trouver des personnes qualifiées mais c'est de plus en plus rare. La Chambre de Commerce et d'Industrie de Saint-Nazaire a interrogé 2000 entreprises (de tous métiers et toutes tailles) en leur demandant si elles avaient des difficultés pour recruter des gens qualifiés : "Si vous vous y prenez un peu à l'avance, quel est votre délai de recrutement ?" Ils ont été surpris du résultat : c'est vrai qu'il y a des métiers où l'on a du mal à trouver des gens qualifiés (pour recruter un apprenti boulanger ou un apprenti zingueur, il faut trois mois) mais le délai moyen est de 15 jours. On trouve assez facilement des gens qualifiés !

On voit aussi de plus en plus de gens qui travaillent mais dans des emplois sous qualifiés par rapport à leurs compétences. A Metz, un chef d'entreprise me disait qu'il était inquiet pour l'avenir, l'avenir de notre pays comme l'avenir de son fils. Il a un fils qui prépare un BTS et comme patron, il vient d'embaucher deux gars qui ont des BTS d'électronique pour décharger ses camions. C'est deux gars qui allaient être au RMI et qui sont venus le voir". On sait que vous cherchez des gens pour décharger vos camions, prenez-nous !" Au début le patron leur a dit que s'ils faisaient ça pendant deux ans, leurs diplômes ne vaudraient plus rien. Ils lui ont répondu qu'il avait raison mais que c'était ça ou le RMI; donc ils préféraient ça. Le patron me disait qu'il n'y avait pas de sot métier mais que si des jeunes qui ont un BTS ne trouvent rien d'autre que de décharger des camions, le gars qui n'a pas son bac ni son CAP, il n'a aucune chance de s'en tirer! Du coup, il était inquiet pour son fils et pour notre société.

Une autre façon de montrer que le chômage ne s'explique pas par un défaut de formation, c'est cet article paru dans La Tribune : "Bombe à retardement : il y a des chiffres qui donnent le frisson. Cette année, 150.000 jeunes Français arriveront sur le marché du travail avec un diplôme de niveau Bac + 4. Seuls 20 à 30.000 d'entre eux trouveront un emploi à leur niveau d'éducation." 150.000 qui arrivent mais seulement 30.000 postes en face ! Et donc un chômage des jeunes massif. Quand on disait ça il y a quelques années, on entendait parfois répondre "l'université est trop éloignée des besoins de l'entreprise, c'est trop théorique" Du coup, on a fait évoluer le contenu des enseignements, on a augmenté les stages, on a développé l'apprentissage et l'alternance — à tous les niveaux de qualification. Bilan : Le taux de chômage des jeunes sortis d'apprentissage frôle les 40 %.

Alors, si on lit trop vite cet article, si on lit en diagonale cette étude, on risque de se tromper de conclusion et de jeter le bébé avec l'eau du bain. On pourrait dire que l'apprentissage ou l'alternance, ça ne marche pas. Je crois que ce n'est pas la bonne conclusion. L'alternance, cela peut être une très bonne façon de se former. Ce n'est pas ça le problème.

Le problème vient de la saturation du marché du travail. Il y a des secteurs où l'on a pratiquement plus besoin de nouveaux entrants. Donc si vous êtes bien qualifié, bien punchy, pas cher (grâce à telle ou telle prime...), vous avez plus de chance que d'autres de trouver du travail, vous êtes sans doute dans les premiers de la file d'attente. Mais si l'on a besoin de personne, vous restez dans la file d'attente, dans la file des chômeurs.  

Une dernière façon de montrer que le chômage ne s'explique pas par un défaut de formation, c'est de comparer, d'un côté tous les emplois libres et de l'autre, toutes les personnes qui cherchent du travail. Les emplois libres, il y en a combien ? C'est difficile à dire précisément parce que beaucoup d'entreprises ne s'adressent pas à l'ANPE quand elles recrutent. Mais imaginons que l'on crée un numéro vert, un numéro gratuit que toutes les entreprises peuvent appeler pour dire : "Je cherche trois personnes", "J'en recrute 10 ou 15". Et bien, au maximum, on trouverait 300.000 emplois vacants. En France, il y a en permanence 300 000 emplois libres et, en face, il y a en permanence plus de trois millions de chômeurs. Cela veut dire que même si l'on réduisait la friction du marché du travail (alors qu'elle a toujours existé), même si la mobilité était parfaite (un maçon perdant son emploi le vendredi à Paris serait pâtissier le lundi à Cannes — ce qui est impossible), même dans ces conditions idéales, les 300.000 postes libres seraient immédiatement pourvus, il y aurait 300.000 chômeurs de moins mais il en resterait encore presque trois millions !

On voit donc bien que la formation, c'est très important mais cela ne suffira pas pour casser le chômage.

Donc première idée : la croissance... Oui, mais ça ne suffira pas.

Deuxième idée : la formation...  Bien sûr, mais ce n'est pas suffisant.

Troisième idée : développer les emplois de proximité.

La troisième idée dont on parle souvent, c'est de développer les emplois de proximité, les emplois de qualité de vie. Je dis bien des emplois de qualité de vie pour bien montrer que ce ne sont pas des petits boulots. C'est pas de la garderie pour adultes.

On peut créer de vrais emplois, des emplois qualifiés. Un exemple, c'est le maintien à domicile des personnes âgées. On se rend compte que la moitié des personnes âgées qui sont à l'hôpital n'ont pas besoin d'être à l'hôpital. Elles n'ont pas besoin du plateau technique, de tous les instruments de mesure, et elles n'ont pas besoin non plus de l'équipe médicale car on sait très bien ce qu'elles ont comme maladie. Donc, elles pourraient très bien rester chez elles, à leur domicile, avec leurs souvenirs, avec les amis du quartier, si quelqu'un venait les voir, quelqu'un de qualifié, qui passe chez elles pour faire ce qui est nécessaire. Ce serait mieux en terme de qualité de vie; ça coûterait moins cher pour la Sécu; cela créerait des emplois... : on voit que il faut y aller; tout le monde y a intérêt. Ca fait longtemps qu'on en parle. Il faut avancer. Mais dès qu'on rentre dans le vif du sujet, dès qu'on regarde les chiffres, on voit que, en terme de création d'emplois, ce ne sera sans doute pas suffisant : Alain Juppé a annoncé la création d'une allocation autonomie permettant aux personnes âgées de créer et de rémunérer des emplois de proximité.

C'est très bien, mais il y a un problème : on ne sait pas vraiment comment la financer. Et même si elle était généralisée, si toutes les personnes agées pouvaient avoir un revenu suffisant pour se payer ces services,  le gouvernement annonce que cela permettrait la création de 60 à 70.000 emplois. 60 à 70.000 emplois !  Mais, si dans le même temps on fait une réforme hospitalière (depuis le temps qu'on en parle, elle va finir par arriver), on sait qu'il faudra "redéployer" les personnels hospitaliers ainsi "libérés". On pourra sans doute leur "proposer" de travailler auprès des personnes agées. Donc, on ne sait pas encore comment on finance la manœuvre et le solde net de l'opération ne serait que de 50.000 emplois. Ce n'est pas négligeable. Il faut le faire ! Mais on se rend bien compte que, en terme de politique de l'emploi, ce n'est pas suffisant. Et même si l'on rajoute la garde des petits enfants ou la mise en valeur de l'environnement, l'INSEE et le BIPE estiment au maximum à 150 ou 200.000 le nombre des emplois nouveaux à créer. Et, encore une fois, leur financement n'est pas assuré. 150.000 emplois, c'est bien mais face à quatre millions de chômeurs, on voit bien qu'on est pas dans les clous : il faut le faire mais ça ne suffit pas.

Quatrième idée : baisser le coût du travail.

Peut-on créer massivement des emplois en baissant le coût du travail ? Il y a deux manières de répondre à cette question. C'est le verre à moitié vide ou à moitié plein. La première façon de répondre, c'est de rappeler que globalement la France est compétitive. Globalement  ! Les branches qui sont trop loin de la moyenne ne vont pas se reconnaitre mais il faut bien dire que nous sommes la 4ème puissance économique mondiale et le premier pays exportateur par tête. Malgrè une monnaie que certains jugent surévaluée, malgrè notre coût du travail, malgrè nos rigidités et toutes nos faiblesse... nous sommes le premier pays exportateur par tête. Cela ne veut pas dire que c'est définitivement gagné et qu'on a plus qu' à se croiser les bras mais cela prouve que notre compétitivité globale est satisfaisante. Notre excédent commercial est là pour le rappeler.

On peut dire aussi qu'il y a des pays comme l'Espagne où le coûts du travail est très  inférieur au nôtre et pourtant le taux de chômage atteint 22 %. On peut donc dire que globalement, nous sommes compétitifs et que le chômage ne s'explique pas par un problême de coût du travail.

Mais, ceci étant dit, il faut affiner l'analyse et bien voir que, dans certaines branches (notamment l'habillement, la chaussure, le jouet ou le meuble), on voit bien que le coût du travail est trop élevé face aux concurrents. Concrètement, une personne au Smic touche 5.000 francs de salaire net par mois (ce qui est peu, surtout dans les grandes villes), coûte, si l'on tient compte des charges patronales, salariales et des congés payés, 9.000 francs à son employeur. Il est clair qu'à 9.000 francs par mois un employé peu qualifié n'est pas du tout rentable pour l'entreprise : la production et les services qu'il assure ne valent pas 9.000F sur le marché. On connaît les conséquences de ces coûts élevés : la délocalisation, le développement du travail au noir, la robotisation. L'idée n'est pas de supprimer le Smic car les conditions de vie seraient encore plus difficiles pour les personnes peu qualifiées, mais de supprimer tout ou partie des charges patronales. Si le coût total du Smic n'était que 6.000F au lieu des 9.000F actuels, cela pourrait créer des emplois dans ce type de branches.

Le seul qui ait eu le courage de parler du coût de cette réforme, c'est Jean Arthuis. Comme il a dit que cela reviendrait à 300 ou 350 milliards de francs, on lui a demandé de ne plus trop en parler. C'est une somme plutôt conséquente qui impliquerait une réforme fiscale du style augmentation de 10-12 % de la CSG ou de la TVA, induisant des effets pas très clairs sur la consommation (les prix à la consommation baisseraient mais la TVA augmenterait). Le problème, c'est qu'il n'est pas allé jusqu'au bout du raisonnement pour nous dire combien d'emplois on pourrait créer si on réduisait massivement le coût du travail. Il existe plusieurs études là-dessus. Des experts indépendants (E. Malinvaud) et des économistes du CNPF estiment qu'il s'agirait au maximum de 350.000 à 400.000 emplois, et essentiellement d'emplois peu qualifiés puisqu'on joue sur les bas salaires. Et puisque ce sont des postes peu qualifiés, l'effet d'appel serait important et beaucoup de gens se remettraient sur le marché du travail. Donc, le solde net sur le chômage ne serait que 150.000 à 200.000 emplois. Beaucoup hésitent à déplacer une telle somme d'argent pour ne créer que 150.000 emplois, "seulement". C'est certainement une chose à laquelle il faut encore réfléchir, mais pour l'instant ce n'est pas satisfaisant.

J'espère que je n'ai choqué personne en passant un peu rapidement sur ces quatre leviers : favoriser la croissance, améliorer la formation, développer les emplois de proximité et baisser le coût du travail peu qualifié. Lorsqu'on les met ensemble, cela commence à faire beaucoup d'emplois, mais c'est encore insuffisant et c'est pour cela que l'on parle du temps de travail.

IV- La réduction massive du temps de travail.

On a parfois l'impression qu'il y a des querelles de chapelles : pour ou contre le partage du travail ? Je crois que la question ne se pose plus dans ces termes. Aujourd'hui, le partage du travail existe déjà. Dans un pays, où il y a quatre millions de chômeurs à zéro heure par semaine et des actifs qui font encore de 40 à 70 heures par semaine, le partage du travail est binaire, tout ou rien, avec toutes les conséquences que l'on connaît.

Dans les autres pays, cela existe aussi. Au Japon, par exemple, c'est, en gros, les femmes à la maison et les hommes au boulot. Le taux d'activité des femmes de plus de 25 ans est très faible. Cela commence d'ailleurs à être remis en cause (le taux de chômage n'a jamais été aussi fort : 3.4%). Aux USA aussi, récemment, le gouvernement a annoncé que la moyenne hebdomadaire de travail était de 34 heures. Seulement il y a énormément de disparités. Vous avez ceux qui travaillent 40 à 45 heures et, dans certains secteurs des services, ceux qui n'ont qu'un emploi à 8 ou 10 heures. Donc le partage du travail existe sous plusieurs formes : un modèle japonais, un français, un américain, etc. La question est donc plutôt : quelles sont nos valeurs et nos convictions et, par conséquent, quel type de partage de travail voulons-nous adopter ?

De même, la question : "Pour ou contre la baisse du temps de travail ?" ne se pose plus non plus puisqu'elle a déjà eu lieu.

1) Argument principal : PIB, heures travaillées et population active          

 

source INSEE

1974

1991

Evolution

PIB

(base) 100

144

+ 44 %

Total des heures de travail nécessaires (en          (en milliards)

38,0

34,1

- 10 %

Population active (en millions)

22,3

24,5

+ 10 %

 

Deux dates : 1974 (année du début de la crise) et 1991 (dernière année où l'on a des chiffres fiables pour les trois variables). Première ligne : indice de la croissance, donc total des richesses marchandes produites. Deuxième ligne : total des heures travaillées pour produire cette richesse. Troisième ligne : population active (y compris les chômeurs), donc nombre de tous ceux qui peuvent travailler. Ce tableau a fait changer d'opinion pas mal d'hommes politiques. Ce sont d'ailleurs des chiffres incontestables (Comptes de la Nation). Que constate-t-on ?

Première ligne : le PIB a progressé de 44 %. Nous sommes en crise, mais ce n'est donc pas un problème de richesse. Deuxième ligne : grâce à notre intelligence, à nos gains de productivité, aux meilleures organisations, aux systèmes informatiques, à la robotique et au niveau de formation qui augmente, l'économie a besoin de 10 % de travail en moins pour produire ces 44 % de richesses en plus. La baisse du temps de travail a donc déjà eu lieu. L'économie consommait 38 milliards d'heures de travail en 1974 et elle n'en consomme plus que 34 en 1991 : — 10 %. Et là où ça devient dramatique, c'est que, dans le même temps, la population active, l'offre de travail, a augmenté de 10 %. Avec plus de femmes et de jeunes tous les ans sur le marché du travail, on est passé de 22 à 24 millions d'actifs.

Les deux premières lignes sont les mêmes dans tous les pays occidentaux : on produit plus avec moins de gens. La troisième est un peu particulière à la France. Chaque année, nous sommes de plus en plus nombreux et qualifiés sur le marché du travail, et ça devrait plutôt être une bonne nouvelle. En Allemagne, c'est le contraire, la population active vieillit et il y a de moins en moins de jeunes qui arrivent sur le marché. Si en France on a 150.000 actifs de plus chaque année, en Allemagne il y en a 130.000 de moins. Cela explique en partie un taux de chômage plus faible mais, par contre, c'est une véritable catastrophe pour les retraites : La base cotisante est de plus en plus réduite.

On voit donc qu'un un écart de 20 % entre l'offre et la demande de travail s'est creusé en 17 ans, et que la durée de travail par tête, avec les heures supplémentaires, une retraite plus avancée et des études plus longues, n'a baissé que de 6 %, alors qu'elle aurait dû baisser de 20 % pour un ajustement parfait. Les 14 % qui manquent, c'est le chômage et la précarité. Encore une fois, il y a d'autres leviers d'intervention, mais on voit bien ici que la réduction du temps de travail est une donnée centrale.

2) Réduire le temps de travail 

Nous parlons aujourd'hui de la semaine de quatre jours mais, évidemment, il n'y a pas que la semaine de quatre jours que l'on peut mettre en place. Sans dévoiler toutes les autres mesures possibles, on peut, par exemple, parler du problème des heures supplémentaires avant même de celui de la mise en place généralisée de la semaine de 4 jours. Nous pourrions en effet commencer par respecter les 39 heures actuelles. Soyons clairs, il ne s'agit pas d'interdire les heures supplémentaires. Quand une commande arrive le jeudi pour le vendredi, il faut pouvoir compter sur la possibilité des heures supplémentaires. L'idée est donc de transformer ces heures supplémentaires en crédits de temps libre récupérables à un autre moment de l'année. Les chiffres officiels pour 94 montrent que le total des heures supplémentaires représente l'équivalent de 170.000 emplois à temps plein. La même année, l'économie allemande comptait six fois moins d'heures supplémentaires déclarées et, que je sache, les entreprises allemandes sont aussi performantes pour faire face aux augmentations de l'activité. Donc il y a bien des choix à faire, à savoir : mieux répartir le boulot ou le laisser se concentrer sur un certain nombre de personnes seulement. Il y a d'autres formules possibles : départ en préretraite (exemple d'IBM, avec le départ à 51 ans), développement du temps partiel, etc. Tout cela va dans le bon sens, mais ça ne suffira pas. De plus en plus la question se pose dans les entreprises : comment réorganiser le temps de travail pour améliorer la qualité de vie, la productivité et la compétitivité ?

Cela dit, si on veut avoir une vision plus globale du problème, je pense qu'il faut avoir le courage de relancer le mouvement de réduction du temps de travail sans commettre les erreurs de 1982. La réduction du temps de travail est un mouvement historique. Au début du siècle, tout le monde travaillait sept jours sur sept et la durée normale était de 84 heures. On est passé de 84 heures à 40 heures en 1975.

René Monory faisait l'autre jour une remarque pleine de bon sens : "En trente ans, entre 1930 et 1960, on a baissé de 20 heures la durée du travail en passant de 60 à 40 heures. Et sur les trente années suivantes, entre 1960 et 1990, on n'a baissé que d'une heure la durée du travail." Cela est difficilement compréhensible, il y a un blocage. Nous travaillons aujourd'hui à mi-temps par rapport à nos aïeux. Mais, depuis 20 ans, le mouvement s'est ralenti. En 1978, Gandois propose dans Le Monde d'aller vers les 35 heures. Raymond Barre, en 1979, met en place la Commission Giraudet qui propose de renégocier la baisse du temps de travail vers un objectif de — 10 %. Mais ce qui a complètement stoppé le mouvement en France, c'est la baisse de 1982. Nous ne sommes pas ici pour faire de la politique politicienne mais force est de constater que ça a raté : on pensait aller vers les 35 heures mais on s'est arrêté en route parce que tout le monde a vu que ça ne marchait pas. Il faut donc tirer les leçons de cet échec et apprendre pour mieux préparer l'avenir.

Évolution de la durée annuelle du travail (en heures) :

 

3) Erreurs et faiblesses de 1982

Description du tableau : Les 7 facteurs-clés du succès.

 

1982 : Erreurs et faiblesses

1996/1998 : 7 facteurs-clés de succès

Décision unilatérale

1. Débat, décision démocratique, négociation par branches et dans l'entreprise

Réduction faible, passage

aux 39 heures = — 2,5%

2. Réduction massive

Augmentation des coûts salariaux

3. Masse salariale inchangée

Application immédiate et générale

4. Temps laissé aux entreprises pour se préparer

5. Souplesse de mise en oeuvre

6. Dérogations possibles

Liberté totale de ne pas embaucher

7. Incitation fortes à l'embauche

 

a/ Décision unilatérale contre décision démocratique :

Une décision unilatérale prise par l'Elysée avec la volonté de l'imposer à tout le monde, dans un pays comme le nôtre où tout le monde veut apporter sa contribution au débat, ça ne marche pas. Donc il faut passer par un débat et par une décision démocratique.

Vu la complexité du problème, la diversité des situations, on ne peut décider ce changement d'en-haut. La négociation est obligatoire et nécessaire parce que chaque branche a ses propres spécificités.

b/ Réduction faible contre réduction massive :

Une autre erreur a été le choix d'une réduction faible. Une heure de moins par semaine, c'est environ 10 minutes de moins par jour : personne ne va embaucher un employé de plus pour ça. On va plutôt gagner sur la productivité, qui augmente en moyenne 2,5% par an. ça n'a pratiquement aucun effet sur l'emploi. Il faut donc opter pour une réduction massive du temps de travail qui correspond, je le rappelle, à un mouvement historique. On travaillait sept jours au début du siècle, puis on est passé à la semaine de six jours, puis de cinq. Il faut maintenant passer à celle de quatre jours. Je pense qu'il ne faut pas s'en faire une montagne. Le passage de six à cinq jours, par exemple, date des années 50 et 60 : ce n'est pas très ancien, et l'économie n'en a pas souffert pour autant. C'est aussi l'occasion de réfléchir sur la formule de réduction du temps de travail que nous voulons adopter : est-ce que cela doit jouer sur le nombre d'heures ou plutôt sur le nombre de jours ? Est-ce les 35 heures (soit cinq jours x sept heures), 32 heures ou plutôt la semaine de quatre jours ? Je crois que si l'on veut vraiment avoir un effet important sur l'emploi et gagner en qualité de vie, il est plus logique de parler de semaine de quatre jours. Il y a maintenant de plus en plus de métiers ou d'entreprises dans lesquels les personnes ne comptent pas leurs heures (les cadres, les salariés dans les PME). Une journée commencée est une journée complète qui va jusqu'au bout. Demandez par exemple à un transporteur routier international de faire des journées de sept heures, on peut évidemment pas le rapatrier de Suisse ou d'Allemagne après ses sept ou huit de route ; cela n'a aucun sens. Il continuera à faire des journées pleines de dix heures comme pour tous les camionneurs mais sur 4 jours en moyenne. On peut imaginer un roulement : une semaine cinq jours, une semaine trois jours, cinq jours/trois jours, etc.   

c/ Augmentation des coûts salariaux contre masse salariale inchangée :

L'augmentation des coûts salariaux est peut-être l'erreur la plus importante. La mise en place des 39 heures s'est faite sans baisse de salaire ou de cotisations, il y a donc eu augmentation des coûts salariaux. Il y a des entreprises où cela n'est pas grave et d'autres où cela est dramatique. Quand vos bénéfices correspondent à 3 ou 4 % de la masse salariale et que vous l'augmentez, cela peut plomber l'entreprise et détruire de l'emploi. Le principe fort de notre projet est donc de ne pas augmenter la masse salariale : on va jouer sur les exonérations, les salaires et la productivité, mais on part du principe de ne pas changer la masse salariale. J'expliquerai dans deux minutes quel est le système.

d/ Application immédiate contre diversité de mise en oeuvre et souplesse pour l'entreprise :

En 82, tout le monde est passé aux 39 heures d'un seul coup et tout le monde a été logé à la même enseigne. Au contraire, la mise en place de la semaine de quatre jours doit se faire avec un maximum de souplesse. Il faut d'abord préciser que l'amplitude d'ouverture de l'entreprise reste la même, il ne s'agit pas de fermer l'usine un jour dans la semaine. L'entreprise reste à cinq jours (ou six jours selon les cas) mais les employés sont à quatre jours en moyenne.

- Temps laissé aux entreprises pour la mise en œuvre : il ne s'agit pas de refaire l'erreur de 82. Il faut prendre le temps de mettre en place les quatre jours. Ce n'est pas tous les jours qu'on a l'occasion de réfléchir dans cette mesure à l'organisation du travail dans l'entreprise. Là encore, il n'y a pas de règle : pour certaines entreprises, quelques mois sont suffisants pour passer à quatre jours, pour d'autres au contraire, il faudra plutôt trois ou quatre ans. On peut se dire que deux ou trois ans en moyenne seront nécessaires pour la plupart des entreprises. D'autres encore auront besoin de dérogations.

- Souplesse dans la mise en œuvre : Vous avez peut-être remarqué le titre de notre plaquette : la semaine de quatre jours à la carte et le "à la carte" est presque aussi important que "semaine de quatre jours". C'est-à-dire que, suivant les métiers et les secteurs, l'application n'est pas la même. La plupart des gens seront à quatre jours mais il y a des métiers auxquels la formule ne convient pas. Les consultants, par exemple, ont besoin d'être présents toute la semaine au cas où leurs clients les appelleraient. Pour eux, la réduction se fera plutôt sur l'année entière avec sept semaines de congés supplémentaires pendant lesquelles d'autres consultants s'occuperont des nouvelles missions. Pour les chercheurs, la formule sera plutôt celle d'une année sabbatique tous les quatre ans.

Chez Volkswagen, il existe plus de 70 organisations professionnelles différentes, avec des spécificités importantes, mais l'ensemble des 100.000 salariés est passé à quatre jours. Seulement, suivant les méthodes de production (l'assemblage, la peinture, le montage) ou les métiers, (le design, le développement, la gestion, l'informatique, le service achats), la mise en œuvre n'est pas la même partout.

- C'est aussi la souplesse que ce cela donne à l'entreprise : la semaine de quatre jours est vraiment l'occasion pour l'entreprise de gagner en flexibilité interne, en compétitivité, sans précarité de l'emploi et en garantissant plus une meilleure qualité de vie pour les salariés.

Parmi les entreprises françaises qui sont passées à quatre jours il y a l'AFER, une entreprise qui gère 90 milliards de francs de fonds d'épargne. Les salariés sont passés à quatre jours il y a deux ans et cela marche très bien, même pour le directeur général. Tous les services ne sont pas au même rythme. Pour l'accueil des clients par exemple, il y a des périodes où l'activité est beaucoup plus soutenue : on revient alors à cinq jours. Le service informatique a une répartition du travail différente, donc un autre rythme. La semaine de quatre jours, c'est vraiment la souplesse.

Brioches Pasquier est un autre exemple. Un des problèmes de Serge Pasquier, c'était une croissance d'activité de l'ordre de 40 % en fin d'année, pendant la période des fêtes. Avant, c'était assez difficile à gérer : il fallait embaucher des intérimaires, des gens qui n'étaient pas vraiment qualifiés, qui avaient du mal à s'intégrer à l'équipe de travail. Cela fonctionnait, mais ça n'était pas merveilleux. Avec la semaine de quatre jours, l'entreprise a embauché 220 personnes en CDI sans dépenser un sou et a acquis davantage de souplesse. La plupart des semaines font en moyenne 32 heures, c'est-à-dire quatre fois huit heures, mais, au moment de la forte hausse de l'activité, on revient à cinq jours sans payer d'heures supplémentaires, sans flexibilité externe, sans précarité. On augmente ainsi la production de l'ordre de 30 %. Suivant les usines il y a même deux ou trois semaines dans l'année où les camionneurs acceptent de faire six jours et cela sans supplément de salaire. Pas besoin d'un schéma sur la réactivité et la qualité du service au client. Le fait de pouvoir passer d'une semaine de quatre jours à une semaine de six jours sans supplément de salaire et avec des gens qui connaissent bien leur métier et les machines, c'est vraiment un gain pour l'entreprise, et la qualité de vie des salariés est améliorée.

Bref, on gagne beaucoup en souplesse. Voyons un autre cas : une entreprise, beaucoup plus petite, d'insémination porcine de la région de Pau. Chez Inpig, ils étaient quatre, ils sont cinq maintenant. Cela ne représente qu'un emploi mais si toutes les entreprises de France créaient ne serait-ce qu'un emploi, ça irait déjà mieux. Les salariés d'Inpig sont contents, le chômeur qui a retrouvé du travail aussi, et le patron est enchanté car il a résolu son problème : le week-end les agriculteurs ne pouvaient pas faire appel aux inséminateurs, d'où un surcroît d'activité les lundi et mardi. Or il y avait le même nombre de salariés du lundi au vendredi. Maintenant, ils sont cinq le lundi et le mardi, et ils prennent leur jour de congé le mercredi, le jeudi, ou le vendredi. Du coup ils sont cinq en début de semaine et trois ou quatre en fin de semaine. Cela permet de gérer toutes les commandes et d'augmenter les résultats.

On voit donc que lorsqu'on parle de souplesse, cela renvoie à une réalité variée : à l'AFER, c'est lorsqu'il faut aider les gens à remplir leur déclaration d'impôts ou qu'il y a des opérations promotionnelles que l'activité augmente; chez Pasquier c'est en décembre et chez Inpig c'est le lundi et le mardi. On voit bien ici à quel point la souplesse est importante dans la mise en place de la semaine de quatre jours.

Des dérogations sont évidemment possibles. On ne peut pas obliger une entreprise qui ne le peut pas à passer à la semaine de 4 jours.

e/ Liberté de ne pas embaucher contre incitations fortes :

En 82, la liberté de ne pas embaucher était totale. Nous ne sommes pas dans un pays totalitaire, mais si on veut avoir un effet important sur l'emploi, il faut mettre en place un système de donnant-donnant : vous ne bénéficiez d'exonérations que si vous créez des emplois. On ne va pas exiger les 20 % d'emplois supplémentaires théoriquement créés parce qu'on sait très bien que cela ne se passera pas comme ça. On a donc coupé la poire en deux : nous proposons que les entreprises qui créent 10 % d'emplois supplémentaires cessent de payer les cotisations chômage.

V- Aspect financier :

1) Pour l'entreprise : Équilibre

    Effets du passage aux 4 jours sur la masse salariale (secteur privé) :

 

Salaire net

-3%

Cotisations chômage

-8,8%

Embauches

+10%

Masse salariale totale

équilibre

On voit sur ce tableau comment, grâce aux exonérations, l'équilibre financier peut être réalisé dans l'entreprise sans baisse de salaire trop importante. Je vous présente ici le principe général et je vous dirais dans deux minutes ce que dit la loi. Vous savez qu'on marche un peu sur la tête dans notre pays. Lorsqu'on a mis en place les cotisations Unedic, en 1974, cela correspondait à 0,5 % du salaire brut. Aujourd'hui, elles représentent presque 9 % du salaire brut. Plus le chômage augmente, plus on augmente le coût du travail. Je ne pense pas que ce soit la meilleure manière de procéder. Donc, le principe est le suivant : une entreprise, qui embauche au minimum 10 % de nouveaux salariés, bénéficie d'exonérations équivalent aux cotisations Unedic. On laisse donc cet argent aux entreprises pour créer massivement de nouveaux emplois. Le reste est évidemment à négocier au cas par cas :

- chez Inpig, réduction des salaires de 5 % la première année, mais au bout de deux ans, on retrouve le salaire primitif sans toucher à la nouvelle structure (cinq personnes).

- à l'AFER, 2,5 %, en moyenne, de perte de salaire.

- chez La Redoute, aucune perte de salaire car on a rallongé les journées : on travaille 9 h 10 par jour pendant quatre jours (130 personnes embauchées).

- chez Bouhyer, on est passé aux quatre jours en augmentant de 4 % les salaires, alors que 90 % du CA se fait à l'exportation. En fait, on travaille le samedi sur la base du volontariat, l'usine est donc ouverte un jour de plus par semaine et on produit donc plus de fonte sans davantage d'investissements en équipements. Donc, même si le coût salarial par tonne produite a augmenté, on l'amortit facilement. On peut encore trouver d'autres exemples qui combinent les avantages pour l'entreprise et pour les salariés. Il convient de voir au cas par cas quelle est la meilleure formule.

Cela dit, ce tableau montre qu'il est possible de passer aux quatre jours et d'embaucher, ce qui permet de rajeunir la pyramide des âges, de gagner de nouvelles compétences et qualifications. Avec 3 % de gagnés sur les salaires et 8,8 % d'exonérations de cotisations chômage, chaque salarié coûte 11 % en moins : l'entreprise peut créer des emplois sans augmenter la masse salariale.

2) Pour l'État : équilibre des finances publiques

Vous vous posez peut-être la question de savoir si c'est neutre pour les finances publiques. Il ne s'agit évidemment pas de passer l'ensemble de la France à 4 jours si cela plombe les finances de l'État. Pour vous rassurer en tant que citoyen et contribuable, ce dernier transparent montre l'opération est neutre.

Impact du passage aux 4 jours sur les finances publiques :

 

Financement UNEDIC

— 130 milliards FF

Compensation SMIC

— 6 milliards FF

Financement réorganisation-formation

— 15 milliards FF

Economies sur les dépenses liées au chômage

160/170 milliards FF

Total    :                       Équilibre

+10/20 milliards FF

Vu les dépenses que représente le chômage (400 milliards), on peut laisser une partie de l'argent qui sert actuellement à son indemnisation aux entreprises qui passent aux quatre jours et réduisent donc le nombre de chômeurs. On part de l'hypothèse que, d'ici deux ou trois ans, on va vers un mouvement général de passage aux quatre jours.

Il y aura 3 types de dépenses :

- 1ère grosse dépense : financer l'Unedic. Il y aura encore des chômeurs et donc des allocati