philosophe, politologue
Robert Redeker - Cornelius Castoriadis est l'une des figures les plus fortes de la
vie intellectuelle française, de la pensée contemporaine de ce second demi XXe
siècle. D'une lucidité prémonitoire dans ses analyses du système communiste
historique et de la bureaucratie, et ce dans les années 50, qui furent pour lui
une période, non pas d'isolement, mais, comme l'a dit magnifiquement Michel
Contat, de "solitude et de solitude dans la pensée". Il devient à
partir du milieu des années 70 une référence fondamentale dans la réflexion
socio-politique.
Grec
denaissance, Cornelius Castoriadis est arrivé en France, en 1945 en même temps
que la galaxie grecque de l'intelligentzia
française, c'est-à-dire Kostas Papaioanou, Kostas Axelos, Nikos Poulantzas. Il
anime depuis ses débuts en 1945 jusqu'à sa fin en 1965 la revue Socialisme ou Barbarie, y écrivant
parfois d'ailleurs sous des pseudonymes. Je me souviens de Pierre Chaulieu, il
me semble aussi de Paul Cardan. De 1948 à 1970, il est économiste au
secrétariat international de l'OCDE, avant de s'installer comme analyste et
d'être élu à l'EHESS, à la fin des années 70.
En
1968 il publie avec Edgar Morin et Claude Lefort sous le pseudonyme de Coudray
un des meilleurs livres sur les événements de cette années-là : Mai 68, la brêche. À partir de 1970, la
collection 10/18 publie en plusieurs
volumes ses contributions à Socialisme ou
Barbarie sur le mouvement ouvrier, la société bureaucratique, etc. À la fin
des années 70 il participe à l'aventure intellectuelle, dont beaucoup d'entre
nous se souviennent, de la revue Libre
avec Miguel Abensour, Marcel Gauchet et encore Claude Lefort.
À
côté de son maître-ouvrage l'Institution
imaginaire de la société de 1975, Cornelius Castoriadis est l'auteur
d'autres livres essentiels qui tous appronfondissent ce que l'on trouvait dans
sa référence centrale. Ils sont regroupés en une série commencée en 1978 : les Carrefours du Labyrinthe, dont le
cinquième tome vient de paraître aux éditions du Seuil.
Le
premier texte de ce livre, qui donne son titre à l'ensemble, Fait et à Faire, est exceptionnellement
important parce que l'auteur y opère la synthèse de sa pensée depuis ses
origines. Les dimensions politiques, philosophiques et psychanalytiques y sont
intégrées les unes dans les autres. En effet, la pensée de Castoriadis ne
connaît pas de cloisonnements internes. D'où vient la forte, la très forte
attraction qu'exerce sur le lecteur, en tout cas sur le elcteur que je suis,
cette pensée telle qu'elle se contracte dans ce livre ? Je risque une
hypothèse. Je distingue dans cette pensée trois faces : politique, psychanalytique,
philosophique (cette dernière comprenant un grand nombre de puissantes
méditations sur la physis, le nomos, la technè, le logos, la
vie). Trois faces dont chacune, tout en étant irréductiblement elle-même,
exprime également en toute rigueur les deux autres. Le discours politique de
Castoriadis, par exemple, est indissociablement (donc pas de surcroît, pas par
accident, pas par ajout) lié à sa pensée psychanalytique et à sa pensée
philosophique. Cette structure d'entre-expression des trois faces de son discours,
d'entre-expression totale des différentes faces de la pensée, signe la
puissante originalité de sa démarche dans l'histoire de la philosophie
contemporaine.
Je
crois également que chacune de ces trois faces peut nous aider à répondre aux
besoins exigeants qui arrivent à nous en cette fin de siècle et de millénaire
et, en particulier répliquer à la catastrophe anthropologique signalée dans ce
livre que constitue depuis le début des années 60 la fabrication d'un homme de
plus en plus insignifiant, qui correspond au stade actuel du système
capitaliste. La pensée de Castoriadis ne se produit pas selon une plate logique
d'exposition, partie après partie, élément après élément. C'est une pensée qui
fonctionne sur le mode de l'expression de la totalité d'elle-même dans chacune
de ses faces. Ainsi, au lieu d'avoir trois niveaux, trois étapes, qui seraient
exposées les unes en dehors des autres, nous avons trois faces expressives dont
chacune est le miroir des deux autres.
Au
cœur de cette pensée expressive, irradiant chacune de ses faces, se trouve la
découverte (dois-je dire la création ?) propre de Castoriadis : le concept
(entrevu mais vite occulté par Aristote et puis par Kant et son imagination
transcendantale), le concept d'imagination radicale. J'avais dit :
"découverte" et "création". Je n'utilise pas le terme
d'"imagination" dans son sens hérité, prévient Castoriadis.
Cela
me conduit à la première question que j'aimerais pouvoir lui poser.
Pouvez-vous, à partir de l'élucidation du concept d'imagination radicale, et en
sa connexion avec vos autres concepts importants comme celui d'autonomie,
reconstituer pour nos auditeurs votre démarche ?
Cornelius Castoriadis - Il y a dans la philosophie
traditionnelle, comme vous l'avez rappelé, un concept de l'imaginaire. Il est
découvert comme faculté de l'âme humaine par Aristote, qui, après avoir dit
là-dessus des choses très importantes, vacille et établit finalement une
théorie de l'imagination qui devient le lieu commun de la psychologie
traditionnelle et scolaire. Je passe sur quelques vagues figures
intermédiaires. Cela reste comme ça jusqu'au moment où Kant, en écrivant la Critique de la Raison pure, découvre,
lui aussi, ce qu'il appellera "l'imagination transcendantale", comme
médiation entre la raison et l'entendement d'un côté et la sensorialité de
l'autre. Mais, dans la deuxième édition de la Critique, il réduit considérablement le rôle de cette imagination,
il cisaille et il en fait une puissance entièrement subordonnée à la sensorialité
et à l'entendement. C'est le deuxième acte de cette découverte-occultation.
Je
passe sur Fichte, qui suit la voie de Kant en soulignant davantage le rôle de
l'imagination. Après vient Hegel qui la néglige tout à fait. Et nous arrivons à
une troisième aventure amusante. En 1927, Heidegger écrit un livre qui
s'appelle Kant et le Problème de la
Métaphysique dans lequel il attire l'attention, pour la première fois à ce
point, sur la réduction considérable du rôle de l'imagination entre les deux
éditions de la Critique de la Raison pure
et, dans son langage assez obscur et même abscon, essaie d'établir un rôle
ontologique de cette imagination. Puis Heidegger publie Être et Temps, il publie Qu'est-ce
que la Métaphysique ?, il publie un tas d'autres choses d'où le thème
d'imagination disparaît complètement. Il y a là quelque chose de très
important.
On
peut dire la même chose d'ailleurs pour Freud. Et là je viens au domaine
analytique. Qu'est-ce que c'est que la psychanalyse (bien sûr il y a autre chose)
sinon un corps à corps continuel avec les produits de l'imagination de l'être
humain ? Les rêves, les symptômes, la pathologie, et même la vie normale,
relèvent de cette puissance créatrice qui est constitutive de l'âme humaine.
Or, Freud, dans toute son œuvre, ne parle en fait que de l'imagination du sujet
singulier et de ses œuvres, et n'utilise jamais le terme
"imagination", Einbildung,
qui était quand même un terme assez respectable dans la philosophie allemande,
en particulier depuis Kant. Il parle de Phantasie,
de fantasme, et jamais d'imagination.
Il y a aussi les oscillations de
Merleau-Ponty dans son dernier livre le
Visible et l'Invisible. J'ai écrit un long article qui est dans Labyrinthe
5 qui s'appelle Merleau-Ponty et le Poids
de l'Héritage ontologique. On voit une sorte de valse de Merleau-Ponty avec
la notion d'imagination. Tantôt il en parle, tantôt il la réduit, tantôt il dit
qu'elle ne produit que des fictions, tantôt il dit qu'elle irréductible. On ne
sait pas ce qu'il veut. On sait, plus exactement, qu'il est sur le point de
trouver quelque chose.
Pour
résumer, je crois que dans ces quatre occultations successives, il y a une
raison commune. C'est qu'une fois l'imagination introduite, il faut beaucoup de
courage pour éviter l'idée que tout ce que nous pensons est de la pure fiction,
ou qu'on imagine les normes et qu'on peut imaginer d'autres normes, etc.,
c'est-à-dire ouvrir la voie à ce qui paraît l'arbitraire.
J'ai
essayé de rétablir le rôle de l'imagination, notamment en insistant sur le
caractère essentiel de la vie psychique humaine, c'est-à-dire ce flux perpétuel
de représentation d'affects et de désirs qui ne s'arrête jamais sauf pendant le
sommeil sans rêve et qui vient interrompre même nos réflexions les plus
sérieuses, notre travail ; ce flux qui nous inspire parfois des pensées et des
désirs monstrueux, mais qui est aussi à la racine de la création humaine
singulière, de la poésie, de la musique, du théâtre, et même des grandes idées
scientifiques. C'est le premier point qui concerne l'imagination radicale du
sujet humain singulier (je veux dire des individus).
Mais
si je peux revendiquer une idée vraiment originale dans ce domaine, ce n'est
pas l'idée de l'imagination radicale. C'est l'idée de l'imaginaire radical, c'est-à-dire
d'une capacité des collectivités humaines de créer des significations qui sont
des significations imaginaires sociales, et de créer des institutions qui
incarnent ces significations, et par là même de permettre la socialisation de
la psychè humaine de transformer ce
petit être hurlant qui sort du ventre de sa mère en un individu qui raisonne,
un citoyen qui réfléchit, quelqu'un qui
a des amis, et qui est aussi à la base des altérations de l'histoire.
Exemple
: qu'est-ce que c'est que le peuple hébreu ? Le peuple hébreu, bien sûr, c'est
un ensemble d'individus, mais pourquoi ces individus sont-ils des hébreux et
pas n'importe quoi d'autre ? En quoi se distingue-t-il de toutes les tribus
pastorales nomades dont nous savons qu'elles se promenaient dans le désert
entre la Mésopotamie et l'Égypte ? Il se distingue parce qu'il a créé un Dieu,
qu'il a fait d'ailleurs à son image, nous le savons depuis longtemps. Il a doté
ce Dieu d'une toute-puissance, d'un vouloir législateur de la vie humaine, d'une
élection du peuple hébreu. Tout l'Ancien Testament est la création du monde
imaginaire propre appartenant à la société hébraïque. Et cela subsiste
aujourd'hui, comme vous le savez, auprès des Juifs qui continuent d'être
croyants ou au moins d'observer la loi.
Or,
pratiquement à côté des Hébreux, il y avait une autre création de l'imaginaire
radical : la création grecque. Je ne
vais pas m'étendre là-dessus, mais la création grecque c'est, par exemple, la
constitution de ce qui s'appellera la polis,
la cité. Ce n'est pas la Cité-État, c'est la cité en tant qu'entité politique,
mais pas un État. C'est la collectivité des citoyens (bien sûr seulement des
hommes mâles libres et adultes) où pour la première fois on déclare que tous
sont égaux. C'est la fameuse isonomie. Et tous doivent participer du pouvoir.
Et ils inventent des significations imaginaires sociales qui vont de pair avec
cela. Cette polis est d'abord la
création d'une cité comme entité, pas d'un royaume. Deux ou trois siècles plus
tard, elle devient une cité démocratique, à Athènes en particulier.
Pendant
ce temps aussi, commence, et c'est là le propre de la création grecque, une
mise en question du monde hérité, des représentations héritées de la tribu. Par
exemple, Héraclite déclare déjà que les Dieux dont parle Homère ce sont des
affabulations, que les Dieux ne peuvent pas être comme cela. Commence une
enquête que nous appellerons rationnelle, une mise en question qui trouve son
pendant au niveau politique par la mise en question des anciennes institutions
aristocratiques ou autres, de telle sorte que naît en même temps la
philosophie, et aussi ce que nous appellerons par la suite la science avant que
celle-ci se sépare de la philosophie.
Donc
ces deux créations sont là, et elles seront reprises, répétées, amplifiées par
le monde moderne. Alors, il y a un brand historien italien, Armando Modigliano,
qui est mort maintenant, qui a écrit beaucoup de livres très importants et
notamment un livre sur les Grecs et les Barbares. Il y constate que les Grecs
(Hérodote déjà, et d'autres par la suite) ont décrit les mœurs, les coutumes,
les lois, les dieux de tous les peuples qu'ils connaissaient, ou ils ont essayé
de les décrire, et sur un ton très objectif. Hérodote dit que tous les peuples
ont les lois qui leurs conviennent et qu'il est fou d'essayer de les comparer
ou de les critiquer. Cette capacité de reconnaître les autres sociétés va de
pair avec la mise en question de ses propres institutions, c'est-à-dire avec
l'idée que les institutions sont une œuvre humaine et pas divine. Mais
Modigliano constate en même temps avec étonnement que pourtant les Grecs ne
s'intéressèrent jamais aux Hébreux. De même, que les Hébreux ne s'intéressèrent
jamais aux Grecs. Pourquoi ?
Et
bien parce que, malgré ce qui s'est passé par la suite, et malgré les efforts
des théologiens des premiers siècles, ces deux mondes, ces deux imaginaires
sont comme l'eau et l'huile : il est impossible de les mélanger. Les
théologiens ont essayé de les baratter ensemble, de faire une sorte de
mayonnaise aqueuse, de trouver dans la philosophie les antécédents de la
religion chrétienne, tout cela ne tient pas debout. La même chose est vrai du
point de vue des Hébreux ou des chrétiens pour le monde grec proprement dit.
On
peut étendre cette discussion, on peut considérer les myriades de sociétés
primitives que décrivent les ethnologues. Vous verrez que chacune se constitue
un monde propre, qu'elle vit dans ce monde-là et qu'elle considère les autres
sociétés comme étranges, inférieures, barbares, diaboliques ou tout ce que vous
voudrez.
Voilà
ce que je considère comme étant mon apport essentiel dans la théorie de la
société et de l'histoire. C'est l'idée qu'il y a un imaginaire radical
instituant dans les communautés humaines, et qu'autrement on ne peut pas
comprendre ni l'existence ni la naissance du langage, ni même des institutions.
Il y a eu des tentatives pour expliquer autrement les institutions. Elles ne
résistent pas au moindre examen, qu'il s'agisse de Freud avec Totem et Tabou, de Hobbes, ou de
n'importe qui d'autre. La plupart de ces théories présupposent que ceux qui
créent ces institutions sont des êtres humains déjà hominisés, qu'ils ne sont
pas des psychè qui chacune vit dans
la mégalomanie, dans la toute-puissance fantastique et qui ne veut accomplir
que son désir, pour lequel tout obstacle est à éliminer, etc. Il faut des
individus socialisés pour créer une société. Donc la création de la société
n'est pas une œuvre d'individus nommément désignés, c'est l'œuvre du collectif.
Nous ne pouvons pas aller plus loin.
La
même chose est vraie pour le langage. Vous imaginez tout de suite qu'il est
impossible d'imaginer un monsieur qui ait eu un jour l'idée du langage et puis
qui ensuite aurait rassemblé les autres dans une clairière au cœur de la jungle
primitive pour leur dire : on serait tous beaucoup mieux si on arrivait à se
parler. Et les autres auraient compris ce qu'il avait dit et auraient répondu :
oui, tu as raison. Et ils auraient voté pour utiliser désormais ce langage.
C'est une absurdité évidente. Donc, il y a toutes ces sociétés qui ont chacune
un monde propre, avec ses dieux, sa naissance de l'univers, les règles de
mariage, les règles de la bienséance, les manières de table, les lois, etc.
Alors
toute cette création reprend en Europe occidentale, après un long intervale dû
à la victoire du christianisme. Mais déjà à partir du Xe-XIe siècle, dans les
premières cités de l'Occident on voit une proto-bourgeoisie qui essaie de se
rendre indépendante, aussi bien des féodaux que des rois et de l'Église,
c'est-à-dire qui essaie de s'auto-gouverner. Je ne vais pas faire l'histoire de
tout cela. Là commence un long mouvement qui connaît plusieurs moments, qui
reprend avec la Renaissance, qui reprend ensuite avec les Lumières, avec les grandes
révolutions du XVIIe et surtout du XVIIIe siècle, qui donne naissance au
mouvement démocratique, au mouvement ouvrier révolutionnaire, plus récemment au
mouvement féministe, au mouvement écologiste, au mouvement des minorités —
c'est-à-dire un courant puissant de contestation des lois établies, notamment
du pouvoir de certains sur les autres. Cette lutte a duré pendant ces huit
siècles. En tous cas pendant les deux derniers siècles elle a pris une
puissance considérable. Elle est aujourd'hui, il faut le dire, dans une phase
d'atonie.
Voilà
ce que je voulais dire pour ce qui est de l'imagination radicale et de
l'imaginaire radical. Vous voyez tout de suite que ces deux idées conduisent à
une idée qui est tout aussi importante, et je crois tout aussi nouvelle du
point de vue philosophique : l'idée de la création. C'est l'idée que l'être est
création. Il est création-destruction, il est création-destruction et
répétition. Mais il ne peut y avoir de répétition que si quelque chose a été
déjà posé. Autrement, on vivrait toujours dans le même instant ou on vivrait
toujours dans un éternel retour des mêmes formes. Or ce n'est pas le cas. Il y
a des nouvelles formes qui apparaissent. Et cela on ne peut pas l'appeler
autrement que "création".
C'est
cela qui caractérise le véritable temps, non pas le temps de la physique
élémentaire, mais le temps de l'être, le temps du monde, dans lequel il y a en
effet aussi, sous d'autres formes, de la création. Par exemple sur Terre la
création de la vie, qui n'est pas l'œuvre de Jéhovah, qui n'est pas l'œuvre
d'un Dieu, mais qui est une émergence spontanée qui fait passer de la matière
organique à la matière organisée. Et cette matière organisée, du point de vue
physique, n'a pas de sens et n'existe pas. Nous sommes tous des quarks et des
gluons. C'est tout. Ou des électrons et des atomes. Ou des molécules. Mais pas
plus. Néanmoins, là il y a un nouveau niveau d'être qui apparaît : le niveau du
vivant. Et par la suite il y a un autre niveau d'être qui apparaît qui est le
niveau de l'humain, avec ses deux pôles : le psychique et le social.
Et
cette idée de création est aborrée par les philosophes, parce qu'ou bien elle
est considérée comme obscène, ou bien elle est attribuée, quoiqu'attribut
unique, à Dieu. C'est une idée ontologique et philosophique à mes yeux tout à
fait fondamentale et qui seule rend compte d'une série d'aspects de l'être.
Robert Redeker - J'ai une seconde question, qui
va vous forcer à approfondir ce que vous venez de dire et à le préciser dans la
contemporanéité. D'une façon générale, l'imagination radicale, dans les trois
sphères dont vous avez parlé, celle de la vie, de la psychè et de la société, crée à chaque fois ce que vous appelez un
monde propre, un monde de pour-soi qui se caractérise par la clôture. Dans la
dimension sociale historique, avec les Grecs une première fois, puis, après des
siècles d'obscurantisme chrétien, avec l'Europe une seconde fois, est apparu ce
que vous nommez le projet d'autonomie. Celui-ci est commun à l'analyse, à la
psychanalyse et à la politique. Pouvez-vous élucider ces idées et en même
temps, malgré son occultation depuis les années 60, nous dire où en est ce
projet et comment on peut envisager son avenir ou son développement ?
Par
ailleurs, ce projet s'est pour vous incarné à une époque dans la forme du
conseil de la démocratie directe conseilliste. Vous continuez dans ce livre de
critiquer, en vous appuyant sur Rousseau, la représentation. Qu'en est-il
aujourd'hui de cette forme politique ? Là aussi, quel devenir peut-on envisager
pour elle ?
Pouvez-vous
répondre à cette question en vous appuyant sur la distinction très intéressante
que vous proposez entre oikos, sphère
privée de l'activité humaine, agora,
sphère publique-privée, et ecclesia,
sphère publique-publique ? Au fond, et pour faire très simple, après un détour,
eu égard à ce projet d'autonomie, ma question serait sur le plan politique :
qu'est-ce qui est fait et qu'est-ce qui est à faire ?
Cornelius Castoriadis - Pas mal de choses sont faites,
mais l'essentiel reste à faire. C'est certain. Mais je voudrais d'abord
reprendre le terme d'autonomie sur les deux niveaux que vous avez mentionnés,
et même sur les trois. Parce qu'il y a l'autonomie au sens psychanalytique, il
y a l'autonomie au sens politique et il y a l'autonomie au sens de la pensée.
Et la philosohie n'est pas philosophie si elle n'exprime pas une pensée
autonome.
Qu'est-ce
que cela veut dire "autonome" ? Cela veut dire autos-nomos, "qui se donne à soi-même sa loi". En
philosophie, c'est clair. Se donner à soi-même sa loi, cela veut dire qu'on
pose des questions et qu'on n'accepte aucune autorité. Pas même l'autorité de
sa propre pensée antérieure. C'est là d'ailleurs que le bas blesse un peu,
parce que très souvent les philosophes, presque la plupart du temps,
construisent des systèmes fermés comme des œufs (voir Spinoza, voir surtout
Hegel, voir Aristote un peu), ou en tous cas restent auprès de certaines formes
qu'ils ont créées et n'arrivent pas à les remettre en question. Il y a peu
d'exemples du contraire. Platon en est un. Freud en est un autre dans le
domaine de la psychanalyse, bien qu'il n'était pas philosophe.
Donc,
l'autonomie, dans le domaine de la pensée, c'est l'interrogation illimitée, qui
ne s'arrête devant rien et qui se remet elle-même constamment en cause. Cette
interrogation n'est pas une interrogation vide, parce qu'une interrogation vide
ne signifie rien. Pour avoir une interrogation qui fait sens il faut déjà qu'on
ait posé comme provisoirement incontestables un certain nombre de termes.
Autrement il reste un simple point d'interrogation. Ce n'est pas une
interrogation philosophique. L'interrogation philosophique est articulée,
quitte à revenir sur les termes à partir desquels elle a été articulée.
Qu'est-ce
que cela veut dire l'autonomie en politique ? Comme vous l'avez sans doute
senti quand je parlais tout à l'heure, presque toutes les sociétés humaines
sont instituées dans l'hétéronomie. Cela veut dire que, bien qu'elles créent
toutes elles-mêmes leurs institutions, elles incorporent dans ces institutions
l'idée incontestable pour les membres de la société que cette institution n'est
pas œuvre humaine, qu'elle n'a pas été créée par les humains, en tous cas pas
par les humains qui sont là en ce moment. Elle a été créée par les ancêtres,
par les héros, par les Dieux, par les esprits — mais elle n'est pas œuvre
humaine. Avantage considérable de cette clause tacite ! Et même pas tacite :
encore une fois dans la religion hébraïque, le don de la loi par Dieu à Moïse
est écrit, explicité. Il y a des pages et des pages dans l'ancien testament qui
décrit par le détail la règlementation que Dieu a foruni à Moïse. Cela ne
concerne pas seulement les Dix Commandements. Cela concerne tous les détails de
la vie. Et tout cela, il n'est pas question de le contester, parce que le
contester signifie contester, soit l'existence de Dieu, soit sa véracité, soit
sa bonté, soit sa justice. Or tout cela ce sont des attributs consubtantiels de
Dieu. Et la même chose pour d'autres sociétés, sous différentes formes. Je
prends l'exemple hébraïque parce qu'il est le plus clair.
Or,
quelle est la grande rupture qu'introduisent sous une première forme la
démocratie grecque, puis sous une autre forme plus ample, plus généralisée, les
temps modernes surtout avec les révolutions et les mouvements démocratiques
révolutionnaires qui ont suivi ? C'est précisément que nous créons nos lois et
donc que nous pouvons aussi les changer. Les lois grecques anciennes commencent
toutes par la clause édoxè tè boulè kai
to démô, "il a semblé bon au conseil et au peuple". "Il a
semblé bon : ce n'est pas "il est bon". C'est ce qui a semblé bon à
ce moment-là. Et dans les temps modernes, vous avez dans les constitutions
l'idée de la souveraineté des peuples. Par exemple la déclaration des droits de
l'homme française dit en préambule : la souveraineté appartient au peuple qui
l'exerce, soit directement, soit par le moyen de ses représentants. Le
"soit directement" a disparu par la suite, donc cette souveraineté
est exercée par le moyen des représentants.
Il
y a donc l'autonomie politique et cette autonomie politique c'est de savoir
qu'on crée ses propres institutions et d'essayer de poser ces institutions en
connaissance de cause dans la lucidité après délibération collective. C'est ce
que j'appelle l'autonomie collective, qui a comme pendant absolument
inéliminable l'autonomie individuelle. Une société autonome ne peut être formée
que par des individus autonomes. Et de individus autonomes ne peuvent vraiment
exister que dans une société autonome.
Le
pourquoi, il est assez facile de le voir, parce qu'un individu autonome, c'est
un individu qui n'agit, autant que c'est possible, qu'après réflexion et
délibération. S'il n'agit pas comme cela il ne peut pas être un individu
démocratique, qui appartient à une société démocratique. En quel sens un
individu autonome, dans une société comme je la décris, est-il libre ? En quel
sens sommes-nous libres aujourd'hui ? Nous avons un certain nombre de libertés,
qui ont été établies comme des produits ou des sous-produits des luttes
révolutionnaires du passé. Ces libertés ne sont pas seulement formelles, comme
le disait à tort Marx, parce que ce n'est pas formel que nous puissions nous
réunir, que nous puissions dire ce que nous voulons. Mais c'est partiel, c'est
défensif, c'est, pour ainsi dire, passif.
Comment
puis-je être libre si je vis dans une société qui est gouvernée par une loi qui
est commune à tous ? Cela apparaît comme une contradiction insoluble et cela en
a conduit beaucoup, comme Strirner par exemple, à dire que cela ne pouvait pas
exister, ou d'autres, comme les anarchistes, à dire que la société libre
signifie l'abolition complète de tout pouvoir, de toute loi, avec le
sous-entendu qu'il y a une bonne nature humaine qui surgira à ce moment-là et
qui pourra se passer de toute règle extérieure, ce qui est, à mon avis, une
utopie incohérente.
Mais
je peux dire que je suis libre dans une société où il y a des lois si j'ai eu
la possibilité effective (pas formelle) de participer à la discussion, à la
délibération et à la formation de ces lois. Cela veut dire que le pouvoir
législatif doit appartenir effectivement à la collectivité, au peuple.
Enfin,
cet individu autonome est aussi l'objectif essentiel d'une psychanalyse bien comprise.
Là, nous avons une problématique relativement différente, parce que, bien sûr,
un être humain est en apparence un être conscient, mais aux yeux d'un
psychanalyste, il est surtout son inconscient. Et cet inconscient,
généralement, il ne le connaît pas. Et pas seulement parce qu'il est paresseux,
mais parce qu'il y a une barrière qui l'empêche de le connaître. Et c'est la
barrière du refoulement. Nous naissons, par exemple, en tant que ce que
j'appelle des monades psychiques, qui sont pénétrées par l'idée de leur
toute-puissance, qui ne connaissent pas de limites, ou ne reconnaissent pas de
limites à la satisfaction de leurs désirs, pour lesquels, si l'autre est un
obstacle, cet autre doit disparaître.
Et
nous terminons par être des individus qui acceptent tant bien que mal
l'existence des autres, bien que très souvent ces individus formulent des vœux
de mort à l'égard des autres (mais ils ne les réalisent pas la plupart du
temps) et acceptent que le désir des autres ait le même titre à être satisfait
que le leur. Mais cela se produit en fonction d'un refoulement fondamental qui
renvoit dans l'inconscient toutes ces tendances profondes de la psychè et toutes ces créations de
l'imagination radicale.
Une
psychanalyse implique que l'individu, moyennant le processus psychanalytique,
est amené à pénétrer cette barrière de l'inconscient, à explorer autant que
possible son inconscient, à filtrer ses pulsions inconscientes et ne pas agir,
sauf après réflexion et délibération. C'est cet individu autonome qui est la
fin,(au sens de la finalité, de la terminaison) du processus psychanalytique.
Or,
si nous faisons la liaison avec le plan politique, c'est évident que nous avons
besoin d'un tel individu, mais c'est évident aussi que nous ne pouvons pas
soumettre la totalité des individus de la société à une psychanalyse. D'où le
rôle énorme de l'éducation et une réforme radicale de l'éducation, qui est
nécessaire : une paidaia comme
disaent les Grecs, mais aussi une paidaia
de l'autonomie, une éducation pour l'autonomie et vers l'autonomie, qui amène
ceux qui sont éduqués (qui ne sont pas seulement les enfants, d'ailleurs) à
s'interroger constamment pour savoir s'ils agissent en connaissance de cause ou
emportés par une passion ou par un préjugé. Je dis : pas seulement les enfants.
parce quel'éducation d'un individu, au sens d'une démocratie en tous cas, est
une entreprise qui commence avec la naissance de cet individu et qui ne
s'achève qu'avec sa mort. Tout ce qui se passe pendant la vie de l'individu
continue à le former et à le déformer. Et par exemple l'éducation essentielle
que la société contemporaine fournit à ses membres, c'est d'un côté dans les
écoles, les collèges, les lycées et les universités une éducation
instrumentale, c'est-à-dire essentiellement pour apprendre une occupation
professionnelle, et de l'autre côté l'éducation dont vous bénéficiez tous tous
les soirs, à savoir les âneries que diffuse la télévision.
(courte interruption dans
l'enregistrement)
Rousseau
disait que les Anglais, à son époque, croient qu'ils sont libres parce qu'ils
élisent leurs représentants tous les cinq ans :oui, ils sont libres, mais un
jour sur cinq ans ! En disant cela, Rousseau sous-estimait son cas. Parce qu'il
est évident que ce jour sur cinq ans on n'est pas libre. Pourquoi ? Parce qu'on
a à voter pour des candidats présentés par des partis. On ne peut pas voter
pour n'importe qui. Et on a à voter à partir de toute une situation réelle qui
a été fabriquée par le parlement précédent et qui pose les problèmes et les
termes dans lesquels ces problèmes peuvent être discutés, et qui, par là-même,
imposent des solutions, du moins un dilemme de solution, qui très souvent ne
correspond pas au vrai problème.
Plus
généralement, la représentation signifie l'aliénation de la souveraineté des
représentés vers les représentants. Le parlement n'est pas contrôlé. Il est
contrôlé au bout de cinq ans avec une élection, mais la grande majorité du
personnel politique est pratiquement inamovible. En france un peu moins.
Ailleurs beaucoup plus. Aux États-Unis, par exemple, les sénateurs sont en fait
des sénateurs à vie. Et cela viendra aussi en France. Pour être élu aux
États-Unis il faut à peu près trois ou quatre millions de dollars. Qui vous
donne ces quatre millions de dollars ? Ce ne sont pas les chômeurs. Ce sont les
entreprises. Et pourquoi les donnent-elles ? Pour qu'ensuite le sénateur soit
d'accord avec le lobby qu'elles forment à Washington pour voter les lois qui
les avantagent et ne pas voter les lois qui les désavantagent. Et ça c'est la
voie des sociétés modernes. On le voit se faire en France, malgré toutes les
prétendues dispisitions prises pour contrôler la corruption. La corruption des
politiciens, dans les sociétés modernes est devenue un trait systémique, un
trait structurel. Ce n'est pas anecdotique, ce n'est pas Stavisky, ce n'est pas
un gros coup fait par quelqu'un. C'est incorporé dans le fonctionnement du
système qui ne peut pas travailler autrement.
Alors
l'avenir de ce projet de l'autonomie ? Je peux très peu en parler. Parce que
cela dépend de l'activité de l'énorme majorité des êtres humains. On peut plus
parler en termes d'une classe privilégiée, qui serait par exemple le
prolétariat industriel, qui est devenu extrêmement minoritaire dans la
population. On peut dire par contre, et c'est ce que je dis, que toute la
population, sauf 3 %, aurait un intérêt personnel à la transformation radicale
de la société dans laquelle elle vit. Mais ce que nous observons depuis
maintenant une quarantaine ou une cinquantaine d'années, c'est le triomphe de
la signification imaginaire capitaliste, c'est-à-dire d'une expansion illimitée
d'une prétendue maîtrise prétenduement rationnelle, et l'atrophie,
l'évanescence de l'autre grande signification imaginaire des temps modernes,
c'est-à-dire de l'autonomie.
Est-ce
que c'est durable ? Est-ce que c'est passager ? Combien durable ? On ne peut
pas le dire. En tous cas je ne fais pas métier de prophétie dans ce genre
d'affaire. La société actuelle n'estcertainement pas une société morte. On vit
pas dans Byzance ou dans la Rome du Ve siècle après Jésus-Christ. Il y a
toujours quelques mouvements. Il y a des idées qui sortent, qui circulent, des
réactions. Elles restent très minoritaires et très fragmentées par rapport à
l'énormité des tâches qui sont devant nous. Mais je tiens pour certains que le
dilemme que dans le temps nous formulions Socialisme
ou Barbarie (en reprenant d'ailleurs des formules de Trotsky, de Rosa
Luxembourg et de Marx) continue à être vrai. À condition évidemment de ne pas
confondre la socialisme avec les monstruosités totalitaires qui existaient en
Russie. Ni même avec les idées principales de l'organisation de la société qui
existait là-bas, qui étaient totalitaires, où l'économie était organisée en
dépit du bon sens, était désorganisée, etc. La culture était asservie.
Pourquoi
cela ? Parce que, de plus en plus, on voit se développer dans la société
contemporaine un type d'individu qui n'est plus le type d'individu d'une
société démocratique ou d'une société où on peut lutter pour plus de liberté,
c'est-à-dire un type d'individu qui est privatisé,comme je l'écris depuis 1960,
qui est enfermé dans son petit milieu personnel et qui est devenu cynique par
rapport à la politique. Quand les gens votent aujourd'hui, ils votent cyniquement.
Ils ne croient pas au programme qu'on leur présente, mais ils considèrent que X
ou Y est un moindre mal par rapport à ce qu'était Z dans la période précédente.
Un tas de gens voteront Jospin sans doute en 98 non pas parce qu'ils adorent
Jospin ou qu'ils sont éblouis par ses idées, ce serait étonnant, mais
simplement parce qu'ils sont dégoûtés par la situation actuelle. La même chose
d'ailleurs s'est passée auparavant, où les gens ont été dégoûtés par quatorze
ans de prétendu socialisme dont le principal exploit a été d'introduire le
libéralisme le plus effréné en France et de commencer à démanteler ce qu'il y
avait eu comme conquête sociale dans la période précédente.
Quant
à la distinction que vous avez mentionnée, on peut dire, je crois, que tout ceci,
du point de vue de l'organisation politique, connaît une articulation en trois
parties. Une partie est ce que les Grecs auraient appelé oikos, c'estr-à-dire "la maison", la famille, la vie
privée-privée. Une autre partie c'est l'agora,
l'endroit public-privé où les individus se rencontrent, où ils discutent, où
ils forment des associations, des entreprises, des échanges, où on donne des
représentations de théâtre, privées ou subventionnées, peu importe, mais pas
publiques. Et une troisième partie c'est l'ecclesia,
c'est le terme grenc ancien, c'est-à-dire le lieu public-public, le pouvoir, le
lieu où s'exerce, où existe, où est déposé le pouvoir politique. Or la relation
entre ces trois sphères ne doit pas être établie de façon fixe et rigide, elle
doit être articulée, elle doit être souple.
Mais
ces trois sphèresne peuvent pas être radicalement séparées. Par exemple, le
libéralisme actuel prétend qu'on peut séparer entièrement le domaine public du
domaine privé, et même du domaine privé-public. Or ça c'est faux. Il n'y a pas
de budget qui n'intervienne pas dans la vie privée-publique, et même dans la
vie privée. C'est un signe parmi tant d'autres.
De
même, il n'y a pas de pouvoir qui ne soit pas obligé d'établir un minimum de
lois restrictives. Par exemple qui dise que le meurtre est interdit et qu'il y
a des sanctions. Ou qui dise qu'il faut subventionner les théâtres ou
l'édition. Il y aura là aussi une espèce de jeu entre le pouvoir public et l'agora, c'est-à-dire la communauté, ou ce
qu'on appelle maintenant depuis Hannah Arendt, et c'est une confusion, la
société civile.
Je
crois que ce n'est que dans un régime vraiment démocratique qu'on peut essayer
d'établir une véritable articulation correcte de ces trois sphères, qui
préservent au maximum la liberté privée, qui préserve au maximum la liberté de
l'agora, c'est-à-dire des activités
publique communes des individus, et qui fasse participer tout le monde au
pouvoir public-public — alors qu'aujourd'hui ce pouvoir public appartient à une
oligarchie et que son travail est clandestin en fait, puisque que les décisions
essentielles sont toujours prises dans la coulisse.
Robert Redeker - Une dernière question. Je
ramasse un javelot que vous avez lancé et je vous le remets dans les mains.
C'est sur l'analyse et la psychanalyse. J'aimerais que vous précisiez votre
position théorique et pratique dans le champ contemporain de l'analyse. Il y a
dans votre livre des attaques très fortes, très précises et très justes contre
tout ce qui tourne autour de Lacan, notamment de belles pages sur la réduction
de l'inconscient au langage que l'on trouve chez Lacan. Vous dites que
l'analyse a comme but quelque chose de très analogue au but de la politique :
créer des institutions qui, interiorisées, permettent l'accès à l'autonomie et
à la pédagogie. Cette fin-là en fait d'ailleurs une praxis, si je suis votre vocabulaire, plutôt qu'une pratique,
puisque vous dites que la praxis est
l'activité qui considère autrui comme pouvant être autonome et qui l'aide à
accéder à cette autonomie. J'aimerais que votre position soit précisée.
Et
par ailleurs, dans le très beau chapitre que vous consacrez à Pierre Olagnier
(?), vous suggérez que la psychose est un des carrefours où s'articule un grand
nombre de vos questions. Pouvez-vous en parler ?
Cornelius Castoriadis - C'est là, peut-être la question
la plus difficile, parce qu'elle est la plus spécialisée. Je ne sais pas si
j'arriverai à maintenir l'intérêt de l'auditoire. Donc, la psychanalyse :
perspectives théoriques et perspectives pratiques.
Perspectives
théoriques d'avord. Il y a l'œuvre de Freud, qui est immense et qui, dans ses
aspects proprement psychanalytiques, à mon avis, contient des acquis, pour
autant qu'on puisse utiliser ce terme, définitifs. Par exemple l'inconscient.
Par exemple les pulsions. Par exemple le fait que les rêve et les symptômes ont
un sens, que ce ne sont pas des scories du fonctionnement psychique. Par
exemple le rôle fondamental de la sexualité. Par exemple la sexualité
infantile. Tout cela je le considère comme acquis.
Mais
je ne crois pas que le travail théorique dans le domaine psychanalytique se
termine avec cela. J'essaie moi-même de le pousser autant que je peux. Je ne
veux pas parler de ce qui se fait par ailleurs, ni même de Lacan. J'ai écrit
les critiques que j'avais à faire, surtout dans le Labyrinthe-1. Je reproche à Lacan, bien sûr, cette espèce de
réduction de l'inconscient au langage alors que le langage est par excellence
une institution sociale et que l'inconscient ne connaît pas, comme le disait
Freud, les représentations de mots mais seulement les représentations de
choses. Et c'est précisément en accédant au langage que la monade psychique,
qui est au départ quelque chose de fermé sur soi-même, petit à petit a accès au
monde social et aux significations sociales qui sont véhiculées par le langage
et que petit à petit il intériorise et ainsi devient membre d'une société
déterminée. Il intériorise tellement d'ailleurs qu'il est capable de se
sacrifier pour cette société comme cela a été toujours le cas dans l'histoire.
Nopus sommes peut-être dans la première période de l'histoire où les gens ne
sont plus tellement enthousiastes pour partir en guerre contre leurs voisins.
La règle générale n'a pas été cela du tout. Cela a été le contraire.
Il
y a aussi l'abus extrarodinaire et pervers des patients avec les séances
arbitrairement courtes. Non pas de durée indéterminée, mais de durée très
déterminée et très courte. Lacan n'a jamais fait des séances d'une heure et
demie, il a toujours fait des séances de cinq ou dix minutes.
Je
ne veux pas parler des autres tentatives théoriques qui ont été faites. Il y en
a eu qui sont importantes : Mélanie Klein par exemple, Winnicot, Pierre Olagnier.
Il y en a d'autres qui sont simplement du commentaire, comme beaucoup de choses
qui se font à notre époque. Je vais dire deux mots des directions dans
lesquelles moi je veux continuer l'élaboration de la théorie psychanalytique.
D'abord
il y a cette idée, qui est, si je puis dire, en avant, ou en amont de
l'inconscient de Freud, l'idée d'une monade psychique, c'est-à-dire l'idée que
le monde psychique, la psychè avec
laquelle naît l'être humain, est fermée sur elle-même. Absolument égocentrique,
elle vit dans l'illusion — qui est pour
elle la réalité de la toute-puissance. Elle ne reconnaît pas les autres. Elle
ne peut être amenée à une existence sociale que par une socialisation dans
laquelle le rôle essentiel est celui de la mère. Cela a été un peu méconnu par
Freud, qui a considérer cela comme allant de soi. Or il est évident que la
mère, auprès du nouveau-né, n'est pas simplement un mammifère produisant du
lait, aussi important que soit le lait pour le nourrisson. La mère auprès du
nourrisson est le délayé de trois millions d'années d'histoire d'hominisation,
en même temps que de la société présente telle qu'elle existe. Tout cela est
incorporé dans cet être, dans ses moindres gestes, dans les mots qu'ils dit,
etc. C'est comme cela que continue l'humanité. C'est parce qu'il y a ce
médiateur. Et si ce n'est pas la mère, quelqu'un qui tient lieu de mère, et
s'il n'y a personne, alors on a ce qu'on appelle les maladies psychiques des
enfants institutionnalisés, psychotiques, anorexiques. Il y a cette direction
dans laquelle il y a à avancer.
Il
y a une autre direction, qui est la fameuse question éternelle de la
philosophie : de l'âme et du corps. Je pense que l'inconscient freudien n'est
qu'une partie de l'inconscient humain, qu'il y a une sorte d'inconscient
corporel qui nous est pratiquement insaisissable mais qui est là. Le corps
n'est pas une machine. Le corps est un corps animé, c'est-à-dire qu'il y a une
dimension de l'âme qui est incorporée, comme il y en a une autre qui est
indépendante de cette incorporation. C'est là tout le mystère, et je crois
qu'il y a un travail énorme à faire sur cette question.
Il
y a aussi toute la question de la socialisation, et en particulier des variétés
d'individus humains qui sont produits par des types différents de socialisation
dans des sociétés différentes. Il y a aussi le rôle qu'une éducation
psychanalytiquement éclairée pourrait jouer dans la constitution d'individus
autonomes et démocratiques. Voilà pour le plan théorique.
Pour
le plan pratique, la situation est beaucoup plus difficile. La question de la
fin de l'analyse a toujours torturé les analystes. Freud y revient cinquante
fois. Qu'est-ce qu'on veut faire avec quelqu'un qui est analysé ? Vers quoi on
veut le conduire ? Est-ce qu'on veut le conduire quelque part ? Faut-il le
laisser entièrement se conduire lui-même ? Cette dernière réponse est la bonne,
mais elle n'est pas étanche au sens que le psychanalyste est là et qu'il joue
quand même un rôle, et qu'il ne peut pas ne pas jouer un rôle. Le silence total
du psychanalyste est une escroquerie. Le psychanalyste est là pour interpréter,
ou pour aider le patient à interpréter lui-même ses rêves, ce qui lui arrive,
etc. C'est pour cela que la psychanalyse est une praxis. L'analyste est là pour aider l'autre, pour voir dans
l'autre un être potentiellement autonome et l'aider dans l'acquisition par des
moyens autonomes de son autonomie.
Donc
la question de la fin de l'analyse c'est l'autonomie du patient dans le sens où
on l'a dit. C'est pour moi résolu. Je passe sur des cas pratiquement très
importants, mais théoriquement moins importants, c'est-à-dire les cas où les
patients ne peuvent pas aller jusque là, ou ne veulent pas aller jusque là,
mais demandent quand même une sorte d'assistance psychique. Freud disait qu'il
faut admettre qu'il y a des cas où nous devons remplacer l'or pur de l'analyse
par le vil plomb de la psychothérapie. C'est vrai, il y a des gens qui
souffrent, qui ont besoin d'un soutien et qui, par ailleurs, ne peuvent, ne
veulent, ou ne sont en mesure d'entreprendre une psychanalyse.
Quand
à ce qui est de la pratique (pratique au sens le plus terre à terre de la
psychanalyse), il faut dire que la situation est très difficile. Nous en sommes
toujours, à mes yeux, devant les apories qui étaient celles de Freud,
c'est-à-dire : est-il raisonnable de proposer à quelqu'un un traitement, une
cure, un processus analytique, dont on ne peut pas fixer la durée d'avance,
évidemment, mais dont on sait dans la pratique qu'elle a une durée
considérable, quatre ou cinq ans au moins ? Il y a eu plusieurs tentatives pour
essayer d'abréger le processus psychanalytique. Toutes ces tentatives ont
échoué, ou alors ont complètement défiguré la psychanalyse parce que, toutes,
elles ont passé (et elles ne pouvaient pas passer) par une intervention accrue
du psychanalyste dans le processus psychanalytique. Or un psychanalyste qui
intervient de plus en plus dans le processus psychanalytique n'est plus un
psychanalyste. Il devient un confesseur, un guide de conscience, un gourou,
partenaire corporel peut-être, mais plus psychanalyste. De ce point de vue,
effectivement, il y a une grande difficulté qui est toujours devant nous en
psychanalyse.
Une auditrice - Deux remarques tout d'abord. En
premier lieu, je suis enchantée que vous ayez dit que finalement obligation
devrait être faite à tous les grands responsables politiques, administratifs ou
d'entreprises de passer par une psychanalyse ou par un travail d'autonomie.
Cela me paraît fondamental pour l'avenir.
Ensuite,
je suis tout à fait surprise que quand vous parlez de la psychanalyse et que
vous n'évoquiez pas Jung. En ce qui me concerne, par lecture et par expérience,
je considère que c'est une pensée qui a entraîné des processus très
intéressants, des évolutions très vivantes, peut-être pas en France, mais en
Allemagne et en Suisse et de l'autre côté de l'Atlantique, et qui me paraissent
importants.
Je
reviens au début de votre intervention, sur la création de l'imaginaire social,
avec l'opposition entre l'imaginaire hébreu en face de la pensée grecque.
Aujourd'hui on arrive à une crise de la foi et en même temps à une remise en
cause de la rationalité pure. Tout est contesté. Et il y a un mouvement qu'on
appelle le New Age. Est-ce à votre avis un nouvel imaginaire créé par une
société en transition ou un fantasme qui n'a pas de sens ?
Cornelius Castoriadis - Pour votre deuxième point, je
dois avouer mon ignorance, je ne vois pas de qui vous voulez parler. Pour le
premier point, je n'ai jamais dit que tous les éducateurs doivent passer par
une psychanalyse. Ce que je veux dire, c'est qu'il faut que le système
d'éducation soit suffisamment inspiré par les principes de l'autonomie, y
compris dans leur dimension psychanalytique, pour amener les éduqués à être
capables de se mettre en question eux-mêmes et à se poser la question des
mobiles profonds de leurs actes ou de leurs désirs ou de leurs pensées.
Quant
à votre troisième point, qui est plus fondamental peut-être, il est certain
qu'il y a dans les sociétés occidentales (mais pas ailleurs) une crise de la
foi religieuse. On le voit. Les statistiques montrent que les Français, encore
dans leur majorité, tiennent à être enterrés religieusement, moins à se marier
religieusement, et très peu à être baptisés. Mais en même temps ceux qui
tiennent à être enterrés religieusement ne sont pas croyants forcément. Par
contre, vous le savez aussi bien que moi, dans les pays touchés par le
mouvement de modernisation à l'occidentale et où les sociétés traditionnelles
sont ébranlées, mais où rien ne vient se mettre à leur place, il y a un
renouveau du fondamentalisme religieux. Cela, nous ne pouvons pas en parler,
c'est, je crois, assez facile à comprendre. La question est : est-ce qu'il y a
des moyens pacifiques pour répondre à cela ? Je crois que si ces pays suivent
cette évolution, c'est à cause de la faillite culturelle de l'Occident
contemporain. Quand on propose aux Iraniens ou aux Égyptiens de remplacer le
Coran par des video-clips de Madonna,
ou des serial killers, la réponse ne
paraît pas tellement difficile. C'est une crise de l'imaginaire religieux.
C'est à mon avis la crise terminale de l'imaginaire religieux, à moins qu'une
grande vague n'englobe à nouveau l'imaginaire occidental. V
Et
vous avez tout à fait raison de dire qu'il y a aussi une crise de la
rationalité au sens traditionnel. Cette rationalité s'est décomposée en deux
parties. L'une, ce sont les sciences. Mais dans leur exercice majoritaire, de
façon écrasante, les sciences sont devenues des techno-sciences. Non seulement
elles sont très en liaison avec la technique parce qu'elles ne peuvent
travailler qu'en mettant en œuvre d'énormes moyens techniques, et parce que
leur esprit même est devenu technicisé. Il y a peu (il y en a, mais ils sont
peu) de grands scientifiques qui posent les questions fondamentales que leur
activité scientifique soulève, qu'il s'agisse des questions pratiques (le
clonage des êtres humains n'est que le millième exemple), ou qu'il s'agisse des
questions théoriques ou philosophiques. Il y a une division entre la science et
une philosophie qui a cessé d'être une philosophie. Ce qu'on appelle
actuellement philosophie dans la société, aussi bien en France qu'en Angleterre
et aux États-Unis ou en Allemagne, c'est soit de l'histoire de la philosophie (activité
qui est tout à fait honorable et importante et nous avons de très bons
historiens de la philosophie en France), soit des gens qui ne font que
commenter à l'infini les textes anciens — mais ce n'est pas de la création
philosophique. Tout cela étant protégé par les diktats de Heidegger sur la clôture de la métaphysique occidentale,
qui est une bourde énorme. Les vrais problèmes de la philosophie, c'est-à-dire
les problèmes de l'ontologie d'un côté et de la théorie de la connaissance de
l'autre, sont plus que jamais là. Ils sont ravivés et non pas résolus ni
éliminés par les développements de la science moderne. Et ce dont nous avons
besoin, c'est d'une science pensante et d'une philosophie qui soit capable de
tenir compte des évolutions, des révolutions même, que connaît la science. Et
cela, cela n'existe pas actuellement. les exceptions étant comptables peut-être
sur les doigts d'une main.
Un auditeur - J'ai lu récemment la Montée de l'Insignifiance et Fait et à Faire et je voudrais vous interroger
sur le ou les sens profonds de "radical" dans l'expression
"imagination radicale". Je crois avoir compris en vous lisant que
l'imagination fait partie de l'être. Est-ce que vous ne dites pas davantage ?
Est-ce que vous n'êtes pas en train d'utiliser le mythe comme quelque chose de
fondateur, de créateur de l'être lui-même et est-ce que vous n'êtes pas en
train aussi de prendre l'imaginaire, de le sortir de la sphère culturelle pour
le mettre au centre de la politique et de la philosophie ?
Cornelius Castoriadis - J'utilise "radical"
au sens d'une création fondamentale. L'imagination n'est pas un monopole de
l'être humain, telle que je l'entends. La sensorialité, le contact du vivant
avec le monde extérieur, crée pour le vivant, ou le vivant crée pour lui, un
monde propre. Il y a un monde propre des abeilles. Il y a un monde propre des
baleines. Il y a des couleurs que les abeilles vooient et que nous ne voyons
pas. Il y a la lumière polarisée que les tortues de mer voient et que nous ne
voyons pas. Or, qu'est-ce que c'est que cette sensorialité ? C'est resté
inconnu de la philosophie. On dit que la physique explique notre vision. En
réalité elle n'explique rien du tout. Pour la physique, il y a des longueurs
d'ondes. À ces longueurs d'ondes on fait correspondre des couleurs. Mais les
longueurs d'ondes n'expliquent pas les couleurs. Il n'y a aucun rapport zentre
une longueur d'onde de 4 angströms et la couleur bleue. La couleur bleue est
une pure création, une création radicale, de l'être vivant.
De
même, par exemple, les formes logiques les plus élémentaires. Prenons les
catégories de l'un et de plusieurs. Qu'est-ce que c'est que l'un et le
plusieurs ? Est-ce que cette salle est une ou plusieurs ? Quels plusieurs ?
Plisieurs individus, plusieurs siègs, plusieurs lumières ? Est-ce que ce
sont les neutrinos qui, venant de galaxies lointaines, la traversent à tout
instant au taux de plusieurs milliards par seconde ? C'est quoi ? L'être vivant
est obligé d'établir des unités élémentaires, c'est-à-dire de créer une
catégorie d'unités. C'est aussi vrai pour le chien qui chasse un lapin. Le
chien a une sorte de perception du lapin, et même plus que cela, et il a
conscience de l'unité du lapin. C'est ce lapin-là qu'il continue à poursuivre.
Sauf si en route il trouve un gros lièvre et qu'il abondonne le lapin pour le
lièvre. La même chose pour nous. Nous avons la catégorie de l'un et la
catégorie de plusieurs, mais il est évident que ces catégories, nous les
utilisons suivant les besoins de ce que nous voulons penser ou de ce que nous
voulons faire.
Aussi
bien l'imagination radicale de la sensorialité que l'imagination radicale de la
logicité de l'être humain, si elles permettent aux êtres vivants de vivre,
c'est parce qu'elles se rencontrent avec quelque chose. Elles se rencontrent
avec des propriétés du monde en lui-même qui rendent ce monde organisable selon
ses catégories. Nous ne pouvons pas dire que cette organisabilité du monde
selon ses catégories, ou cette perception du monde selon ses couleurs, épuisent
le monde. Loin de là. Nous le savons pour les couleurs. Nous savons que le
monde en soi n'est pas coloré. Les couleurs n'existent que dans notre
perception de la couleur. Dans le monde physique il y a des longueurs d'ondes
et puis c'est tout, des radiations électro-magnétiques. Qu'est-ce qu'il y a
derrière ? Nous ne savons pas. La physique travaille, en fait, elle devra
l'admettre, en découvrant des strates successives de l'existant physique qui
chacune présente des attributs et des catégories différentes,comme l'a montré
aussi bien la relativité générale que la théorie des quanta. Et là, on a besoin
de catégories différentes. Ce qui nous apparaît comme essentiel, la
séparabilité, n'existe pas en physique quantique si on en croit les résultats
les plus importants des dix dernières années.
Cette
imagination est radicale en ce sens-là. Elle fait surgir une forme d'être que
nos perceptions et nos pensées sont. Il n'y a pas que les tables qui sont : nos
rêves sont, ils existent pour chacun de nous, ils existent pour quelqu'un. Il y
a donc création de niveau ontologique qui est propre et qui correspond à
l'imagination.
Maintenant,
l'imagination du vivant est une chose, l'imagination humaine est une autre
chose. L'imagination du vivant est essentiellement fonctionnelle, c'est-à-dire
qu'elle sert à conserver et à reproduire le vivant. Le propre de l'imagination
humaine, sa gloire et sa tragédie, c'est qu'elle est défonctionnalisée. Elle
est au service de choses qui n'ont rien à faire avec le manger ou le copuler.
Voilà
en quel sens j'appelle radicale l'imagination. Et aussi l'imaginaire social,
parce que l'imaginaire social fait exister des entités qui n'ont aucun sens ni
en biologie ni en physique. L'institution par exemple. Nous parlons de Dieu,
des saints, de la loi, du juste et de l'injuste, du citoyen, de la vertu, etc.
Tout cela, un biologiste dirait : connaît pas ! Un physicien encore plus. Ils
les connaissent en tant qu'ils sont citoyens, sans doute, mais c'est autre
chose. Donc, là aussi, nous avons une création radicale au sens qu'une forme
d'être autre surgit, émerge, et que nous ne pouvons pas rendre compte de cette
émergence par des causes, en la ramenant à des causes.
L'auditeur - N'y a-t-il pas des limites à
l'imaginaire social ou à l'imaginaire individuel ? Est-ce qu'il n'y aurait
pas des limites issues d'une nature, d'une essence ? Est-ce que l'homme peut se
proposer, dans une société, de faire n'importe quoi ?
Cornelius Castoriadis - Non, bien sûr. Aussi bien l'imagination
radicale de l'être humain que l'imaginaire radical des collectivités est
contraint, fonctionne sous des contraintes. Ces contraintes, on pourrait les
énumérer. Par exemple l'institution de la société par un imaginaire radical ne
peut jamais oublier le fait que les êtres humains doivent manger, ne put jamais
oublier le fait que d'une façon ou d'une autre, les rapports de reproduction,
les rapports sexuels, doivent être règlementés. À la limite, ne pas être
règlementés c'est encore une forme de règlementation. Mais cela n'est jamais
géré instinctuellement comme c'est le cas par exemple même chez les singes
supérieurs. Donc il y a là des contraintes. Et il y a d'autres contraintes
beaucoup plus importantes. Par exemple, l'institution de la société et les
significations imaginaires sociales doivent être, jusqu'à un certain point,
cohérentes. Et ça c'est une contrainte que l'imaginaire radical collectif ne
peut pas surmonter. Seulement il faut voir que le type de cohérence est
différent selon les sociétés.
En
plus, pour presque toutes les sociétés hétéronomes, il faut que les
significations imaginaires sociales forment un monde clos. C'est-à-dire que
toute question qui peut être posée dans ces sociétés trouve sa réponse dans le
système de croyances établies. Ce n'est plus tout à fait le cas pour les
nôtres.
Un auditeur - Tout autre chose : que
pensez-vous de l'ouvrage de LiLiane Forrester L'Horreur économique et comment analysez-vous le succès phénoménal
de ce livre ?
Cornelius Castoriadis - J'avoue à ma plus grande honte
que je n'ai pas lu le livre de Liliane Forrester. J'ai lu quelques critiques,
quelques comptes-rendus. Je crois savoir à peu près de quoi il s'agit. Elle
parle du devenir inutile de l'être humain en tant que travailleur. En quoi elle
n'a pas tort. C'est une idée que j'épouse tout à fait. J'ai exposé moi aussi,
pas du tout dans les mêmes termes, des idées semblables. Je crois que son
succès s'explique comme une réaction à cette dictature quasi totalitaire de la
pseudo-pensée pseudo-libérale qui régit nos sociétés depuis une vingtaine
d'années. Et plus généralement à la dictature de la signification économique,
au fait que dans la société capitaliste ne reste qu'une signification :
l'économie et ce qui peut être acquis par l'économie, par l'argent.
L'auditeur - Je peux apporter une précision.
Dans votre livre vous dites que le prix à payer pour la réalisation du projet
d'autonomie c'est le sacrifice du primat de l'économie.
Cornelius Castoriadis - Oui. Destituer l'économie du
primat indû qu'elle a acquis, la remettre à sa place de simplem moyen de
l'existence humaine et non pas de fin de l'existence humaine.
Un auditeur - Deux questions. Lorsque vous
avez parlé de l'imaginaire hébraïque et de l'imaginaire grec, on est frappé par
la contemporanéité des deux. Mais on pourrait ajouter la pensée bouddhiste.
Est-ce que l'origine de cette contemporanéité n'est pas a contrario le fait que s'il avait existé antérieurement un
imaginaire social dominant il aurait empêché de fait toute création radicale
nouvelle ?
Ensuite,
est-ce que, pour que la société contemporaine sorte de cette atonie dont vous
parlez et crée peut-être quelque chose de nouveau, la condition ne serait pas
la disparition des imaginaires dominants de notre siècle, c'est-à-dire disparition
des religions du livre, qui existent toujours très fortement, disparition du
mouvement ouvrier, qui a été un grand imaginaire du XXe siècle ?. Est-ce que
ces modes de pensée disparaissent pour que quelque chose de radicalement
nouveau et de nécessaire puisse apparaître ?
Cornelius Castoriadis - Je crois qu'il n'y aura pas de
transformations poltiques et essentielles de la société s'il ne surgit pas une
nouvelle vague de création, de significations imaginaires sociales. C'est sûr.
Aujourd'hui, nous voyons clairement qu'il faut démolir les significatiosn qui
existent : il faut démolir la signification du primat de l'économie, il faut
démolir la signification de la hiérarchie du pouvoir, il faut démolir l'idée
des experts devant et pouvant décider de tout, etc. Mais il faut inventer des valeurs positives et des formes de vie
en commun qu'un individu, à moins qu'il ne soit prophète, ne peut pas inventer.
C'est une œuvre collective. Aussi longtemps qu'un tel mouvement collectif ne
paraît pas, il n'y aura pas de changement de la société.
Maintenant,
ce mouvement collectif, nous pouvons le préparer, et tout ce que nous faisons
dans ce sens, que nous parlions comme nous parlons, que nous écrivions des
livres ou qu'à l'endroit où la vie nous a placé nous essayions d'être le plus
lucides et le plus responsables possible, cela prépare quelque chose de
nouveau.
Quant
à votre première question, vous avez peut-être mal compris l'esprit dans lequel
j'ai cité ces deux cultures. Et même si on ajoute le bouddhisme cela irait dans
le même sens. Je les ai citées comme exemple extrême d'une différence, d'une
altérité, de significations imaginaires que deux sociétés qui vivent à une
distance réduite et à la même époque, peuvent créer. Il n'y a aucun rapport
entre la création hébraïque et la création grecque. On pourrait dire d'ailleurs
la même chose pour la création bouddhique par rapport aux deux autres. Vous
dites : est-ce que l'imaginaire social qui prévalait auparavant a empêché cette
création ? Je ne pense qu'on puisse dire cela.
L'auditeur - Je veux dire que si un
imaginaire avait dominé auparavant il aurait empêché la naissance du neuf et
que c'est la raison pour laquelle ce qui s'est développé différemment devait
être contemporain.
Cornelius Castoriadis - C'est une question à laquelle
il est impossible à répondre. Je ne vois pas pourquoi ce serait ainsi. En tous
cas avant la naissance de la civilisation grecque et de la civilisation
hébraïque, comme aussi du bouddhisme, il y avait des cultures très importantes,
en Mésopotamie, en Égypte, en Inde, en Chine, qui sont aussi des créations.
Seulement, malgré leur importance à d'autres égards, elles n'ont pas marqué une
autre histoire. Je ne dis pas l'histoire en général, cela je n'en sais rien,
mais elles n'ont pas marqué une autre histoire que la leur propre autant que la
grecque et l'hébraïque.
Un auditeur - Vous avez dit qu'une société
produit des institutions et que ces institutions à leur tour déterminent l'être
social et l'individu en tant qu'être social. Puis qu'ensuite inversement, les
individus peuvent agir et agir sur ces institutions. Est-ce que vous pourriez
revenir sur cette articulation sur laquelle on est beaucoup à se casser la tête
? Vous ne vous situez ni du point de vue holiste ou structuraliste, ni du point
de vue individualiste. Est-ce qu'il y a des notions intermédiaires qui
permettent de traiter cette articulation ? Autrement dit, comment passe-t-on de
la création individuelle à la ceéation collective ? Vous avez dit
"nous", "on" pour agir sur les institutions. Comment se
fait cette action ? Comment les institutions se transforment-elles selon votre
schéma d'analyse ?
Une
autre question est sur votre considération très pessimiste du mouvement social
aujourd'hui. Qu'avez-vous pensé de ce qui s'est passé en France en décembre
1995 ?
Cornelius Castoriadis - La première question est de
loin la plus importante et la plus difficile. Ce que nous avons dans l'histoire
précédant l'histoire gréco-occidentale c'est la création d'une énorme quantité
de sociétés autres. Si vous lisez des ethnologues, vous verrez que dans la même
jungle, ou dans la même île de la Polynésie ou de la Micronésie ou de la
Mélanésie vivent conq, dix, quinze tribus différentes avec des coutumes, des
styles de vie et même des types anthropologiques tout à fait autres. Donc, il y
a cette particularité des collectifs humains de sinstituer chacun dans sa
manière dans une clôture. Là-dedans les individus qui sont fabriqués par la
société (j'utilise à dessein le mot "fabriqués") pour faire fonctionner
cette société et ne pas la changer.
Cet
effort de l'institution sociale de se perpétuer, de se conserver, ne réussit
presque jamais. Il y a toujours un changement dans la vie sociale, un
changement qui dans les sociétés qu'on appelait autrefois les sociétés sans
histoire (et dont on a montré qu'elles ont bel et bien une histoire) est
simplement terriblement lent, c'est-à-dire qu'il se déroule sur des
millénaires. Tandis que dans d'autres sociétés, comme par exemple déjà les sociétés du Moyen Orient à partir de
l'an 4 000, et encore plus à partir de la Grèce, et encore plus à partir de
l'Europe moderne, changent à une vitesse qui aurait été absolument vertigineuse
pour les sociétés précédentes.
Pourquoi
les premières de ces sociétés changent-elles quand même ? Parce qu'on ne peut
jamais (ça c'est la psychè humaine)
fabriquer des individus totalement conformes. Les individus rêveront,
transgresseront, tomberont malades, deviendront fous. Mais ils ne seront pas
conformes, pas tous. Il suffit, d'ailleurs, pour que la société fonctionne, que
les 95 % soient conformes. Et à ces formes de dissidence par rapport à la
société, ces sociétés-là, les sociétés disons archaïques ou traditionnelles,
ont toujours trouvé des réponses. Il y a des peines pour les transgresseurs. Il
y a des interprétations canoniques des rêves. Il y a des cures canoniques par
les chamanes ou les mages de la tribu aux maladies somatiques ou psychiques,
etc.
Il
n'empêche qu'à un moment donné, même ces sociétés-là changent plus
radicalement, ce qui implique un changement simultané des individus et de la
collectivité. Ce changement à peu près simultané est un des mystères de
l'histoire. Nous pouvons l'observer de nos propres yeux, par exemple en Grèce
ancienne. Nous pouvons aussi l'observer en Europe occidentale.
Pour
que la polis naisse, la cité au sens
grec du terme, il faut une création collective, c'est évident. Il n'y a pas des
gens qui se réunissent en assemblée pour dire : nous allons former une polis. Mais il faut que cette création
collective trouve devant elle une sorte de matériel déjà préparé, c'est-à-dire
des êtres humains qui acceptent désormais de vivre comme des citoyens d'une
cité et non plus comme des sujets d'un roi. Par exemple, dans l'Iliade, quand
j'étais adolescent, j'adorais ce poème et en même temps (j'avais aussi lu
l'histoire de la grande guerre de 14-18) je me posais la question : que diable
font tous ces milliers et ces milliers d'Achéens et de Troyens qui sont là
pendant les batailles ? Ils ne font rien ! Parfois seulement il y a une vague
qui avance, autrement il y a Patrocle et Hector, Hector et Achille, et c'est
tout. Et ça, ça correspond à une forme sociale : le combat est essentiellement
le combat individuel, le combat des héros et peut-être les combats individuels
des autres.
Puis,
très tôt, en même temps que la polis,
se crée une autre forme d'organisation militaire qui est la phalange. Il y a eu
des historiens qu'on peut appeler des matérialistes militaires (comme les
matérialistes économiques) qui ont voulu expliquer par la phalange la naissance
de la cité et de l'idée de l'égalité. Mais pour qu'il y ait phalange, il faut
qu'il y ait l'esprit d'une certaine égalité pendant la bataille. Parce que dans
la phalange, on est organisé de telle façon que je protège mon citoyen de
droite, en même tezmps que mon citoyen de gauche me protège avec son bouclier,
et que je protège ceux qui sont derrière moi, mais ceux qui sont derrière moi
aussi nous protègent. Je ne peux pas être Achille dans la phalange. Admirable
histoire des Spartiates qui n'ont pas donné le prix de la victoire de Platée à
deux qui, pour laver une honte qu'ils avaient contractée, s'étaient battus
comme des enragés mais comme des individus en dehors de l'ordre de la phalange.
La naissance de la phalange implique déjà l'imaginaire de l'égalité. Il n'y a
plus d'Achille, il y a des citoyens qui sont égaux. Et en ce sens, c'est déjà
une sorte de condition de la démocratie. Il fallait donc qu'il y ait des
individus préparés à se battre comme ça pour que la cité devienne une cité de
l'isonomie, c'est-à-dire d'une loi égale pour tous.
Prenez
dans les temps modernes la naissance du protestantisme. Il y a bien sûr il y a
des conditions négatives, le délire de la papauté, les excès, les indulgences,
les scandales des évêques et des monastères. Il y a un mouvement des idées :
c'est la Renaissance, il y a des gens qui se posent des questions. Et puis il y
a un pauvre moine, qui s'appelle Luther, et qui, tout seul, défie le monde
existant et colle sur les portes de l'église de Nüremberg, je crois, ses thèses
qui contestent tout cela. Contrairement à ce qui s'est passé avec un tas
d'autres auparavant, l'Église ne peut pas se saisir de cet individu pour lui
faire un procès et le brûler. Parce que tout de suite Luther agit comme
catalyseur dans une société qui est prête à accepter son message. On ne veut
plus d'une Église hiérarchisée, chacun veut un rapport direct personnel avec
Dieu, la seule chose qu'on admet entre l'homme et Dieu c'est le Livre et plus
d'autres hommes, etc. Malgré le caractère personnel de Luther qui était
autarcique, antisémite et tout ce que vous voudrez, ce sont quand même des
idées qui vont dans le sens de l'autonomie. Et là vous voyez la naissance d'une
nouvelle institution sociale, de nouvelles institutions imlaginaires. On a été
même jusqu'à dire, comme Weber, que le capitalisme avait comme condition
nécessaire le protestantisme, en tous cas le calvinisme. Mais en tous cas une
nouvelle base imaginaire de l'institution de la société, qui est déclenchée par
le mouvement d'un individu, puis de deux ou trois autres, Zwingli, Calvin, et
qui immédiatement prend feu comme une étincelle dans une plaine où l'herbe est
tout à fait sèche. Cela veut dire qu'il y avait quand même tout un mouvement
moléculaire profond de la société à travers les individus qui n'attendaient que
ça pour exploser.
Voilà
à eu près comment je vois ce rapport. Maintenant pour le mouvement de décembre
95, ma vue est assez mélangée parce que d'un côté j'ai bien sûr approuvé le
mouvement parce qu'il était contre l'arbitraire, l'aspect technocratique des
mesures de Juppé. D'un autre côté je ne peux pas me cacher, je ne veux pas me
cacher, que dans ce mouvement, et malgré le soutien populaire énorme et
justifié qui exprimait aussi l'irritation de toute la population contre le
gouvernement, il y avait quand même des aspects corporatistes, c'est-à-dire
avec des revendications qui n'étaient pas généralisables, qui étaient
spécifiques à ces corporations et, dans l'état actuel de la société,
correspondaient à de relatifs privilèges. Donc je désapprouvais aussi bien les
gens d'esprit qui approuvaient la réforme de la sécurité sociale que Bourdieu
qui a voulu devenir tout de suite le porte-parole intellectuel du mouvement en
ne voyant pas qu'il y avait des problèmes énormes qui étaient posés là-dedans.
Il y a une institution qui s'appelle la sécurité sociale qui est en déficit
constant. On ne peut pas dire ni qu'on veut la réformer dans le système actuel
ni qu'on peut s'en foutre et faire n'importe quoi pour conserver ce que nous
avons acquis par le passé. C'est le drame de la situation actuelle, et c'est
aussi un des freins du mouvement.
Voyez
ce qui se passe maintenant avec Renault : Monsieur Schweitzer annonce trois
mille licenciements ou autrement c'est la faillite de Renault. Quelle est la
réponse à cela ? La réponse c'est une transformation radicale de la société.
Mais on ne peut pas dire aux gens : venez, on va changer le monde. Dans les
deux siècles précédents il y avait des revendications partielles qui étaient
des passerelles entre l'irritation ou l'exploitation individuelle vers un
combat collectif qui pouvait être généralisé. Maintenant, à cause de
l'ultra-libéralisme et de la globalisation, la situation n'est plus pareille.
Et c'est cela qui crée la difficulté dans l'époque.
Un auditeur - Dans votre dernière publication,
il y a une seule fois la mention de la filiation, concept juridique et
généalogique central. Il me semble que pour changer radicalement la société et
pour faire une théorie de l'imaginaire radical, il faut effectivement poser la
question de la collectivité, en tant que capacité ou puissance sociale
instituante. Mais sur l'autre pôle de l'institution, dans son noyau juridique,
quels sont les dispositifs théoriques que vous mettez en place au regard de
l'œuvre anthropologique de Freud ? De Totem
et Tabou jusqu'à Moïse et le
Monothéisme, il problématise de façon centrale ce que Pierre Legndre
appelle "la question généalogique de l'Occident". J'aimerais savoir
s'il y a une compatibilité possible, ce que je ne crois malheureusement pas,
avec l'énorme travail solitaire que Pierre Legendre mène en tant que directeur
du laboratoire européen de la filiation.
Cornelius Castoriadis - En ce qui concerne Pierre
Legendre, je n'ai pas suffisamment suivi son œuvre, ce ne serait pas sérieux de
ma part de vous répondre. Quant à Freud et Totem
et Tabou, il y a une critique assez longue de ce livre et des idées de
Freud sur l'anthropologie dans Labyrinthe-4.
Totem et Tabou est une tentative
intéressante, comme tout ce qu'a fait Freud, mais un échec pour établir une
génèse de la société. Il y a quantité de présupposés dans les individus dont il
part. Ce sont déjà des individus socialisés. Les frères entrent en accord pour
tuer le père, le pouvoir du père est déjà une institution, le langage est déjà
là, les fils sont ambivalents à l'égard du père et je n'ai jamais vu un chiot
être ambivalent à l'égard de son père.
De
même dans Moïse et le Monothéisme, ce
qui est expliqué est très étrange. Ce n'est pas le monothéisme. Il part de
l'hypothèse que le monothéislme était déjà inventé par Akhénaton et établi en
Égypte, et que les Hébreux étaient seulement les seuls à le recevoir, à leur
corps défendant, jusqu'au point où ils ont été à tuer Moïse, etc. Après quoi il
y a eu, après plusieurs siècles, un retour du refoulé, chose que moi je
considère comme de la mythologie. Un retour du refoulé collectif après des
siècles, je le considère comme de la mythologie.
L'auditeur - Un petit ajout historique, à
savoir que le movement révolutionnaire marxiste au XIXe siècle semble avoir
assez bien compris au départ, mais ensuite assez mal traité la question du
prolétariat et de la filiation avec la question de la généalogie. Très
concrètement, pour la bourgeoisie du XVIe au XIXe siècle, le prolétariat était
traité comme un bétail reproducteur. Et il semble que ce qui a fait la dignité
politique et juridique au départ du mouvement révolutionnaire marxiste cela a
été précisément d'offrir au prolétariat les cadres juridiques d'une filiation
possible, c'est-à-dire de ne plus être traité (c'est une remarque de Pierre
Legendre dans sa Leçon 4) comme simplement un bétail reproducteur.
Vous
voyez tous les enjeux socio-biologiques qu'aujourd'hui encore nous pouvons
retrouver à l'intérieur des sciences humaines et dont Lacan et Freud ce sont
toujours démarqués très clairement. Il me semble que Lacan est quand même en
retrait par rapport à Freud sur la question de l'institution, sur la question
de la filiation, sur la question des principes généalogiques de l'Occident, à
partir de quoi le marxsime et la psychanalyse, pour Legendre, ont pu
s'inscrire. Il me semble que vous-même vous avez tous les moyens théoriques
pour aller plus loin dans cette direction-là.
Cornelius Castoriadis - Je n'ai pas de commentaires.
Robert Redeker - Nous allons arrêter là. Je suis
bien sûr fier comme un Bartabas planté dans un hameau des Corbières d'avoir
servi de modérateur...
Un auditeur (interrompant) - Vous posez les questions vous-mêmes et vous
induisez le débat. Moi, je ne suis pas venu pour cela. Nous ne sommes pas venu
pour écouter des gens qui viennent faire état de leurs connaissances et de
leurs lectures, mais, il me semble, pour nous faire avancer tous dans le sens
de l'autonomie. J'ai regretté que vous ayez été amené à répondre sur décembre
95. Je n'ai pas à dire si vous avez tort ou raison, mais on n'a pas à attendre
de vous un message de gourou. Je ne vous le reproche pas, mais ce que
j'aimerais c'est que vous ayez la possibilité de conclure ici pour nous ouvrir
véritablement un chemin vers cette autonomie.