Serge
Vallon, psychanalyste
Je
vais parler avec vous de la peur, mais d'une peur tout à fait particulière,
puisqu'il s'agit d'une peur de quelque chose qui n'est pas grand chose — sauf
pour celui qui a peur. C'est donc une peur dont un tiers peut penser qu'elle
est absurde, ridicule, voire même qu'elle n'a pas d'objet. Précisément elle n'a
pas d'objet, sauf pour celui qui a peur, c'est-à-dire celui qu'on appelle le
phobique.
Je vais donc vous parler de la peur phobique, ou de la
peur phobogène. Il va falloir s'entendre sur cette notion de peur. Je vous
ferai part des éléments de cette réflexion et pourquoi je suis entré là-dedans.
L'évidence familière : le
paysage phobique
Je
voudrais commencer par vous lire les premières pages de mon livre : "Bruits de bois dans le village qui se
rapproche. Silhouette de l'église, la rivière en bas, inlassable, toute à sa
place. Une voiture s'éloigne sur la route. Le son s'éteint, mais je devine ou
je pressens son trajet dans les virages au loin, trajet qui franchit les bois
et qui descend vers la ville proche. Il y en a d'autres plus loin auxquels je
n'ai pas envie de penser. Le couchant accorde de la couleur aux collines
épineuses. À l'arrière-plan, les falaises étalonnent la profondeur".
Voilà donc un paysage, un paysage familier, en tous cas pour celui qui parle,
un paysage heimlich comme disent les
Allemands (c'est le sens du mot familier).
Pourquoi
"familier" ? Parce que ce paysage m'appartient. Peut-être parce que
je lui appartiens aussi, sans qu'on puisse faire de différence dans cette
immédiateté du rapport que je peux entretenir avec le paysage. Et immédiateté
agréable, bienveillante même, à laquelle on se sent naturellement accordé.
Qu'est-ce
qui caractérise ce monde, si on veut bien le décomposer ? L'essentiel est son
unité et sa continuité. Cette unité et cette continuité sont d'abord spatiales.
Des éléments de cet espace, de sa profondeur, de sa dimension, de sa variété,
sont agencés les uns par rapport aux autres : proximité d'un mur, lointain de
la route, voisinage des maisons, courbure du couchant, rectitude de la falaise,
tout cela forme un tout, un ensemble dont les parties s'agencent, une gestalt comme le dit la psychologie
allemande.
Cet
ensemble n'est pas seulement spatial, évidemment : il est aussi temporel. Il
est dans la temporalité immédiate du mouvement de mon corps. Je sais d'où je
viens. Je sais où je vais. Le village appartient au présent. Mais je peux lire
dans le paysage des traces de son passé : des terrasses abandonnées, une
canalisation peut-être comblée d'éboulis, un brûlis sur la colline qui témoigne
de l'activité pastorale encore vivante mais menacée. Les mouvements de la
voiture au loin manifestent un trajet. Des gens vont être à la ville bientôt.
Je ne serai peut-être plus ici dans quelques jours.
Ce
passé devient aussi historique, si je réfléchis. Il peut même aller au-delà de
l'histoire, au-delà de la mémoire des hommes. Je sais que le village n'a pas
toujours été là, que les murettes n'ont pas toujours existé, que ce chemin est
fait de main d'homme, même s'il épouse la courbure de la colline, ces points de
faiblesse tracés par la géologie des sédiments où se manifeste l'empreinte du
gel, du vent, des rivières.
Le
troisième élément de cette continuité est qu'au fond tout cela me fait signe.
Par exemple la couleur du couchant, dont je me demande si elle annonce le beau
ou le mauvais temps. Peut-être fera-t-il orage cette nuit. C'est du moins ce
que je souhaite si je veux me promener demain. Le désir n'est donc pas absent
de cette lecture des signes de la nature et des hommes. Cette unité, cette
continuité, c'est une unité significative. Car, à mon insu ou pas, de façon
consciente ou pré-consciente, elle est organisée autour du "je" qui
parle. C'est l'unité du chatoiement des sensations qui font que je vois ces couleurs, que j'entends ces voix, que je ressens la fatigue de la journée et
la pesanteur qu'aggrave la déclivité du chemin. Cette unité du monde, je la ressens et je la lis. Il y a un je
qui la lis.
On
pourrait laisser le soin au poète, il le ferait mieux que moi, de recréer ce
monde-là, et au philosophe d'en explorer une certaine présence phénoménale.
C'est pourtant sans eux, mais dans leur proximité, qu'il faudra cheminer, qu'il
faudrait cheminer. Innenwelt ou umwelt. Selon le vocabulaire allemand cela veut dire : monde
extérieur ou monde intérieur. C'est donc mon intérieur et mon extérieur que je
peux traduire en mon langage par "l'intime" ou "l'extime".
La
question, pourtant, de cette distinction ne se pose pas. Elle est vécue, quand
elle est familière, comme une donnée immédiatement unique, unifiée. Le sujet,
qui est probablement le "moi", au sens de la théorie psychanalytique,
est accordé à son monde comme son monde est accordé à lui. Et c'est cet accord
qui fait que, de façon peu consciente, il y a là la source d'un plaisir,
apaisant et apaisé, que nous trouvons tous précieux quand nous le ressentons.
Surtout précieux dans sa vérité d'évidence. C'est tellement évident qu'on ne se
pose pas la question.
L'étrange familiarité de
l'angoisse
Eh
bien l'angoisse va venir rompre cette évidence, rompre cette familiarité. Elle
va venir battre en brèche l'unité logique de cette univers. Sans que nous
puissions, ce qui serait un forçage (mais que certains n'hésitent pas à faire),
la considérer comme un phénomène, l'angoisse va se traduire par un sentiment de
malaise, avec un cortège somatique que l'on appelle l'anxiété.
Quel
va être ce malaise ? La sensation d'une béance dans ce monde ou dans le sujet.
Disons qu'elle se manifestera dans le fait que le sujet se sentira légèrement
décollé, ou décalé, de son existence, de son lieu, voire de son temps. Ainsi,
ce que j'appelle le "je" sera pris spontanément, de façon momentanée
ou durable, cela dépend (c'est là qu'on va voir quelle peut être la gravité de
l'événement, du symptôme, de la maladie), "je", donc, sera pris dans
un déplacement, dans un mouvement, ne serait-ce qu'un mouvement inachevé.
Et
c'est d'ailleurs la définition de l'angoisse que donne Jacques Lacan dans son
séminaire sur la Relation d'Objet,
qui date des années 50-57, à propos du petit Hans, petit enfant étudié par
Freud et qui était atteint d'une phobie. Que dit Lacan ? "L'angoisse c'est ce moment où le sujet est
suspendu entre un temps où il ne sait plus où il est, vers un temps où il va
être, en quelque chose qu'il ne pourra plus jamais retrouver". De
temps en temps, surtout 40 ans après, Lacan est clair. On comprend parfaitement
ce qu'il dit.
Le
sujet ne pourra-t-il plus jamais s'y retrouver ? Ne pourra-t-il jamais se retrouver ? "S'y
retrouver", "se retrouver" : c'est dans cette ambiguïté-là
qu'est l'angoisse. Parce qu'on n'arrivera pas à savoir ce qui est du lieu et ce
qui est de la subjectivité qu'elle fait défaillir.
La phobie comme parade à la rupture
Le
phobique est un angoissé d'un genre un peu particulier. C'est une façon de
savoir y faire avec l'angoisse, un véritable savoir-faire qui est à l'œuvre
dans la phobie, comme dans beaucoup d'autres positions névrotiques. Le phobique
va inventer une parade.
Quelle
parade ? Sa parade va être qu'il va délimiter ce qui le menace dans une portion
d'espace. Et ce sera cet espace-là qu'il pourra donc mettre à l'extérieur de
lui et dire : c'est ça qui me fait peur, c'est de là que vient ma peur. Voilà
la première parade. Cette parade a un nom. Elle s'appelle peur de l'espace :
agoraphobie. C'est une parade très
efficace, parce qu'elle consiste à donner un contour à une peur qui, au départ,
est une peur sans contour. L'angoisse est une peur sans contour.
Ce
contour, ça peut s'appeler autrement. Ça peut s'appeler "porte". Ça
peut s'appeler "animal". Ça peut s'appeler comme la chose la plus
évanescente : "le vent", un vent qui pourrait vous emporter. Ou
quelque chose de plus consistant : la peur d'un animal du voisinage. Des
phobies, qui n'en a pas eu ? Qui n'en a pas ? Je vous pose la question.
L'animal emprunté au voisinage est tout à fait inoffensif, d'ailleurs. C'est la
peur d'un cheval, c'est la peur d'un chien, c'est la peur d'une souris, c'est
la peur d'une fourmi, c'est la peur d'un serpent. On a peur d'un serpent même
quand il n'est pas là, même quand il est à dix mètres, c'est-à-dire même quand
il ne peut rien vous faire.
Cette
peur n'est pas du tout dérisoire, même quand l'animal est minuscule, même quand
il est inoffensif. Parce que cette fourmi, ce chien, ce chat, ce cheval, va
faire que le monde va devenir presqu'inhabitable pour le sujet qui est affecté
de cette angoisse. Le monde va devenir presque immonde, pourrait-on dire, si on jouait avec ce mot-là et si le mot
français n'était pas trop fort. Pour prendre un terme en-dessous, le monde
devient simplement infamilier. Un peu
inhabitable tout en restant le monde de tous les jours. Je propose d'utiliser
le terme freudien Unheimlich, et
d'appeler "l'infamilier" cet espèce de mélange d'un univers connu
dans lequel a surgi un élément inconnu qui fait peur.
Cela
fait peur au point que cet univers organisé, ordonné, tranquille, dont on
retire du plaisir, voit son ordre pratiquement ruiné — tout en étant maintenu.
Voilà le paysage phobique. Je vous ai lu ce texte introductif de mon livre pour
vous faire ressentir, de façon un peu phénoménale, à la première personne, que
c'est la première personne, que c'est ce "je", qui est menacé. C'est
le sentiment subjectif le plus intime, le plus fort, qui est menacé par
l'angoisse et en particulier par cette angoisse phobique, par cette crise
phobique.
Crise
phobique à laquelle le phobique trouve une parade, je le répète. Sa parade,
c'est de délimiter sa peur en l'appelant peur de quelque chose, ou peur d'une
situation, ou peur de prendre l'autobus, ou peur de monter dans des étages
élevés. Répétons-le : c'est une peur qui n'est pas ordinaire au sens où ce
n'est pas une peur commune, parce que ce n'est pas la peur d'un danger réel.
Qu'il
n'y ait pas de malentendu : la peur est un phénomène adaptatif normal quand il
y a un véritable danger. Mais dans le cas du phobique il n'y a pas de danger.
Il ne risque pas de tomber, il ne risque pas d'être écrasé par le cheval, il ne
risque pas d'être mordu par le chien, ni piqué par le serpent, ni envahi par
les fourmis. Et pourtant, c'est ça qui lui fait peur. Même quand il a peur de
traverser une place vide, il sait très bien qu'il n'y a aucun danger à
traverser cette place-là — et pourtant il va être frappé de terreur,
d'inhibition, de panique. C'est une peur qui n'existe que pour le sujet
lui-même. Elle n'existe pas pour les autres, puisque les autres voient bien
qu'il n'y a pas de danger
C'est
ce qu'on lui dit : tu ne risque rien. Si ! Lui, il risque beaucoup. Et il faut
prendre cette crise au sérieux. C'est une crise très sérieuse et très vraie.
Pas parce qu'elle nous renseigne sur le danger extérieur, puisqu'il n'y en a
pas, mais parce qu'elle nous renseigne sur la personne elle-même, qui est
vraiment, à ce moment-là, en danger. Ou en tous cas qui le vit comme ça. Et
elle a raison.
Une pathologie tardivement
décrite
Pourquoi
s'intéresser à la phobie ? Cet intérêt m'est venu à la suite de plusieurs
éléments.
Il
y a un élément pratique : j'ai eu, comme analyste, à traiter des gens affectés
de symptômes phobiques graves. J'ai eu à conduire en analyse, ou à accompagner
dans une trajectoire analytique, plusieurs personnes affectées de graves
troubles phobiques. Cette expérience-là a été une sorte d'expérience
matricielle. Une cure en particulier m'a préoccupé et j'y ai beaucoup investi.
Le livre que j'ai appelé Journal d'un
Analyse raconte l'histoire de cette cure sur laquelle je fonde mon
expérience du traitement d'une personne phobique.
Un
deuxième élément, c'est un intérêt plus théorique. Quand on est analyste on en
sait déjà un bout sur les phobies. Et quand on a été enfant aussi. Il est rare
que les enfants n'aient pas vécu des phobies. C'est même plutôt bon signe. Mais
ce sont des phobies transitoires, entendons-nous bien. En étudiant les livres,
en essayant de voir ce qu'on savait déjà sur la phobie, je me suis aperçu que
la phobie était un objet scientifique assez étrange, que c'était vraiment un
objet polémique, au sens de Bachelard, c'est-à-dire un objet contradictoire que
les théoriciens avaient eu beaucoup de mal à saisir.
Je
vous donne un exemple. On peut penser que la phobie est quelque chose
d'immémorial. On peut penser que les médecins la connaissaient. Eh bien pas du
tout, contrairement à l'hystérie, que l'on trouve chez les Grecs. Le mot
hystérie vient du grec : on pense que c'est un utérus baladeur qui ne reste pas à sa place et qui fait du désordre
dans le corps. La phobie, comme tableau psycho-pathologique, a été distinguée
tardivement.
C'est
une découverte allemande de la fin du XIXe siècle, autour des années 1870.
C'est un psychiatre allemand qui en a fait le tableau le plus complet, qui
s'appelle Westphal : le comte Westphal. La phobie a donc été découverte
tardivement, et importée en France. À la fin du XIXe siècle il existe une
phobie psychiatrique. Il n'y a rien à redire sur ce qui a été observé à ce
moment-là. Les gens de cette époque, mis à part le fait que les voitures
étaient à chevaux et maintenant sont à moteur, n'ont pas beaucoup changé.
Peu
après, la phobie disparaît. Elle est démembrée, éclatée. C'est curieux. Il
pourrait y avoir une structure phobique, un portrait du phobique, qui est le
portrait de l'agoraphobie. C'est ça le premier tableau : une personne qui a
peur de traverser des espaces découverts, parce que dans les espaces découverts
il pourrait lui arriver quelque chose. La phobie existe pour les psychiatres
des années 1870-1890. Et elle n'existe plus pour les psychiatres qui viennent
après.
Freud et la phobie
Qui
la redécouvre ? Freud. Le fondateur de la psychanalyse redécouvre les symptômes
phobiques, les peurs, les angoisses, etc. Simplement, il y a chez lui un grand
embarras théorique, tout à fait intéressant d'un point de vue scientifique, et
tout à fait stimulant pour le chercheur — parce qu'il est toujours stimulant de
voir qu'une vérité n'est pas établie une fois pour toute. Freud manifestera
beaucoup d'hésitation avant de donner une explication de la phobie. C'est tout
à fait intéressant de suivre (au moins pour celui qui s'intéresse un peu à
l'histoire des idées) la manière dont Freud essaye de formuler une théorie de
la phobie. Il s'en défait, puis il la retrouve, puis il l'abandonne à nouveau.
Il
en forme même une théorie absolument contradictoire. Comme c'est quelqu'un de
remarquablement honnête, il n'hésite pas à dire que cette théorie ne tient pas
debout, parce qu'elle est contradictoire. C'est littéralement écrit dans un
texte qui s'appelle Inhibitions,
Symptômes et Angoisses en 1926. Il aurait mieux fait de l'appeler Inhibition, Phobies et Angoisses. Il dit
lui-même qu'il se contredit.
En
gros, cette théorie consiste à hésiter entre deux sources de l'angoisse : une
source biologique et une source psychique. Il ne sait si ça apparaît parce
qu'il y a une difficulté dans l'énergétique sexuelle, mettons chez des gens qui
sont abstinents, qui ont des relations sexuelles insatisfaisantes, et que cette
énergie excédentaire produirait l'angoisse — ou bien si c'est un conflit
psychique qui l'engendre comme dans le cas de la phobie du petit Hans.
Freud
n'y arrive pas, pourquoi ? Parce qu'en fait, son modèle théorique, celui sur
lequel il construit la psychanalyse, est un tout autre modèle : c'est le modèle
de l'hystérie. C'est un modèle de représentations concernant la sexualité, qui
sont inacceptables pour le psychisme et qui sont refoulées dans l'inconscient.
Dans le rapport entre le conscient et l'inconscient il y aurait un système de
défense qui ferait que ces représentations sexuelles, où il y a du désir (mais
un désir inassumable), vont provoquer un conflit. C'est le modèle de
l'hystérie.
Vous
savez que Freud a aussi varié pour construire le modèle hystérique. Il est
parti d'un modèle traumatique de séduction. Au début, il croyait que les hystériques
étaient malades parce qu'elles avaient été séduites. Et après, il s'est aperçu
que c'était un fantasme. Il a quand même hésité, parce qu'il tenait beaucoup à
l'idée de séduction traumatique. Il n'avait pas tort : il y a quelque
chose de traumatique dans l'hystérie. Il y a quelque chose en trop, il y a
quelque chose qui fait effraction. Mais est-ce que c'est un événement extérieur
? Est-ce que c'est un événement intérieur ? Il a fini par opter pour l'idée que
c'était un fantasme de séduction.
Chez
Freud il y a donc un modèle théorique central qui est celui de l'hystérie.
Pratiquement, la psychanalyse commence avec le traitement de l'hystérie, Freud
renonçant à utiliser l'hypnose et inventant la méthode que vous connaissez qui
est la méthode des associations libres. Il reste beaucoup de traces de cette
méthode. Par exemple, le divan est une survivance de l'ancienne thérapeutique
hypnotique.
Le
problème de la phobie c'est qu'elle ne se laisse pas réduire à un traumatisme
produit par le sexuel.
La phobie après Freud
Avec
la question de la phobie, je me suis trouvé donc face à une lecture critique de
Freud. Cette lecture critique m'a amené aussi à relire les textes d'auteurs
postérieurs à Freud, notamment Lacan. Dans le champ de la psychanalyse
française on ne peut que rencontrer Lacan. J'avais suivi une partie de son
enseignement des dernières années.
En
relisant les textes de Lacan, du moins ceux qui étaient disponibles, je me suis
aperçu qu'il avait certes une théorie de l'angoisse, il y avait certes des
formules très savantes et assez convaincantes, mais quand il s'agissait de la
phobie on découvrait un embarras. C'est-à-dire une difficulté à théoriser ce
trouble. Une difficulté même assez amusante, au moins quand on a du respect
pour ses maîtres, ce qui était mon cas. J'ai du respect pour la manière dont il
a su relancer la recherche et la pratique psychanalytique en France, quelles
que soient les critiques qu'on puisse faire à d'autres aspects de sa personne
ou de son œuvre.
Il
y a par exemple un séminaire (L'Angoisse,
1962) où il dit, au mois de septembre quand il commence : cette année, je vais
vous parler de la phobie, je vais vous dire le fin du fin là-dessus. Et puis on
attend, on lit, on arrive au mois de juin et il dit: c'est la dernière séance.
On a fini, et il n'a pas parlé une seule fois de la phobie ! C'est tout à fait
symptomatique et un peu rassurant, de voir que tous les maîtres sont
défaillants.
Moi,
cela m'a intéressé de voir que la phobie, au fond, faisait défaillir cette
position de maîtrise. Et pas du tout dans une attitude de contestation. Mais
simplement par une esquive, qui paraît un peu consubstantielle à la position
phobique. La phobie, c'est la fuite.
Description de la phobie
Que
fait le phobique, quand il a peur ? Il essaye de désigner l'endroit qui lui
fait peur, et puis il fuit. Il a ainsi deux ressources : la fuite et l'usage
d'un accompagnateur. C'est absolument merveilleux de voir comment le phobique
peut trouver un appui, un étayage, sur quelqu'un ou sur quelque chose.
Quelqu'un
: c'est généralement quelqu'un de la famille. Je pense à une malade, par
exemple, qui ne pouvait pas sortir de chez elle sans son mari. Faisons l'éloge
des maris : il le faisait. Elle sortait avec son mari et elle arrivait à mener
une vie presque normale, mais toujours accompagnée. Westphal raconte une
histoire tout à fait amusante. C'est un prêtre qui avait de l'agoraphobie et
qui ne pouvait sortir qu'avec un parapluie ! Il suffisait qu'il prenne son
parapluie et quand il était angoissé il ouvrait son parapluie. Quand il était
angoissé il ouvrait son parapluie, cela le rassurait, puis il refermait son
parapluie et il continuait.
Il
y a une fonction de l'objet contra-phobique ou de l'accompagnateur qui est tout
à fait amusante. On voit que le phobique se vit tellement comme incomplet qu'il
a besoin d'un autre corps qui le complète. Françoise Dolto avait fait cette
comparaison que le phobique se vivait et vivait son corps comme s'il était tout
petit et comme s'il avait besoin d'un grand corps auquel il puisse s'accoler.
Ce qui donne à penser que le phobique est resté fixé à quelque chose de
maternel.
La
phobie est un objet polémique, un objet dont il est difficile de faire la
théorie.
Je
m'y suis un peu attardé, sinon en faisant une théorie a priori, du moins en essayant de voir comment elle s'organisait.
J'ai pris plusieurs entrées. La première va de soi, c'est de considérer le
rapport à l'espace. Le phobique a un rapport très particulier à l'espace. C'est
dans un espace, au moins pour la forme la plus simple de phobie, que survient
la crise et la peur.
La phobie dans l'espace
C'est
quand même assez remarquable, et noté dès les premières observations de
Westphal. Il parle d'un monsieur, je crois un militaire (la guerre de 70 vient
de se terminer), un militaire très courageux, qui n'a pas eu du tout peur à la
guerre, et qui là, en garnison, a des crises d'angoisse pas possible qui
l'empêchent de monter à cheval, de traverser une place, etc. Il note très bien
le début de sa première crise : c'est un jour où il sortait de la ville, les
maisons s'espaçaient de plus en plus. Voici le texte de Westphal : "Comme il atteignait les dernières maisons,
il fut envahi d'un seul coup d'une humeur malheureuse à pleurer, et quand il
atteignit le cinquième ou le sixième arbre, il dut faire demi-tour".
On
peut remarquer que ce n'est pas n'importe quel espace. C'est un espace
frontière. C'est le passage entre la ville et la campagne, la ville et la
banlieue. Il y a là quelque chose comme le franchissement d'un seuil, comme un
bord. Et c'est tout à fait précieux pour nous comme indication, parce que si le
phonique est angoissé par ce bord-là, en même temps il nous en apprend sur la
façon dont l'espace est organisé. Par exemple : organisé avec des limites. Il
nous permet de réfléchir sur ce qui fait limite à un espace organisé.
Il
y avait quelque chose d'assez spécial dans le cas de ce patient de Westphal.
Quand il avait peur de traverser une place, il avait des trucs. À ce moment-là
il y avait des voitures à chevaux et quand il en passait une, il la suivait, ce
qui lui permettait de traverser sans risques. Ou aussi, sur une place dans un
quartier un peu chaud à Berlin, où il y avait des prostituées, quand il avait
sa crise d'angoisse, il en accostait une et, en lui parlant, il traversait
l'endroit délicat, puis il la laissait.
À
propos de l'espace, il y a une question : est-ce que ce qui déclenche la peur
est ce qui est dû à la structuration de cet espace ? En particulier, est-ce
qu'on peut le dater historiquement ? Un
de mes collègues a proposé que les crises phobiques soient apparues tardivement
dans l'histoire parce qu'elles correspondaient à des modes d'urbanisation
spécifiques des grandes villes comme le Paris de Haussmann, ces villes
géométriques, avec une architecture très particulière, structurée par ce que
Foucault appelle "les disciplines".
Je
ne crois pas que ce soit vrai. Cela supposerait qu'il n'y ait pas eu de
phobiques au Moyen-Âge, ou dans les villes orientales. Il suffit de dire cela
pour comprendre que cela ne tient pas et qu'on confond les causes et les
circonstances.
Pourtant,
il y a un mystère dans ce problème de l'espace. Freud raconte l'histoire du
petit Hans, dont il connaissait les parents et qui avait peur des chevaux. Sa
phobie était la peur d'être mordu par un cheval. La cure de cet enfant est très
particulière, ce n'est pas du tout une psychanalyse orthodoxe : elle est menée
par parents interposés. Je vous laisse juges de l'ambiguïté de la chose. C'est
le père qui conduit le traitement en étant conseillé par Freud à distance.
Freud ne le voit qu'une seule fois. Cela a quand même apparemment suffit à le
guérir.
Ce
qui est remarquable c'est que c'est la seule cure pour laquelle Freud nous
fasse un plan des lieux. Comme si on pouvait voir dans l'espace ce qui provoque
cette peur. Comme si on avait affaire à une historie policière où le détective
fait des plans pour savoir où a eu lieu de meurtre, dans quelle position
étaient les témoins, etc. C'est le seul cas clinique dans lequel Freud dessine
un plan. Qui plus est, paraît-il, mais je ne suis pas allé à Vienne pour le
vérifier, il y a des erreurs dans ce plan. Il y a un passage qui n'existe pas !
C'est
assez étrange, parce qu'on voit que le phobique nous promène. J'avais fait
naguère une étude sur L'Île Mystérieuse
de Jules Verne. C'est un roman d'adolescence, un peu initiatique. Pourquoi
lit-on des livres ? Parce que cela nous donne des réponses à des questions que
nous nous posons sans même savoir que nous nous les posons. C'est ça qui nous
fait plaisir. Dans L'Île mystérieuse
il y a tout un récit que vous connaissez. Cela commence par des gens qui sont
dans un ballon au-dessus de l'Océan et qui tombent sur une île. C'est là qu'il
y a le capitaine Nemo. À la fin, le capitaine Nemo meurt et Jules Verne se débarrasse
de lui. C'est un roman vernien tout à fait classique. Il y a la technologie,
tout le savoir encyclopédique de l'époque.
Mais
c'est un livre qui est contemporain de la mort du père de Jules Verne. Et si on
lit bien, si on fait attention aux circonstances dans lesquelles il a été
écrit, on voit qu'il raconte quelque chose comme un deuil ou comme un
détachement de la figure paternelle. Face à ce deuil, face à une épreuve
subjective qu'on peut penser être importante, l'écrivain utilise son système
habituel, où il y a toute une rhétorique, tout un code, mais en même temps il
utilise des éléments très intéressants sur l'usage de la carte, sur le dessin
de l'île. L'île elle-même, qui est le lieu d'accueil, le lieu qui protège, qui
reçoit, a une forme extrêmement menaçante, une forme de crabe, arthropomorphe.
C'est un animal phobogène! Quand il parle de l'île, au lieu de parler
d'éléments géographiques, de caps ou d'anses, il parle de pinces, de pointes,
etc.
Une
des parades de l'angoisse n'est pas le dessin, c'est l'écriture elle-même. Il y
a un lien très important entre le phobique et l'espace. Et ce faisant, je crois
que le phobique nous apprend quelque chose sur ce que nous vivons sans le
savoir, c'est-à-dire que l'espace dans lequel nous sommes, dont nous tirons du
plaisir, ne tient qu'avec une certaine organisation symbolique. Et c'est cette
organisation symbolique dont le phobique pointe, sinon les défauts, du moins
l'arbitraire ou le contingent. Quelque chose comme le principe de construction.
L'espace
dans lequel nous vivons, nous faisons comme s'il était naturel, alors qu'il
n'est pas naturel. C'est la position que je soutiens, aux côtés du phobique.
L'artiste réussit où le phobique
échoue
Je
fais un pas de plus à ce propos. Il me semble qu'il y a dans l'art un usage de
l'espace qui est le contre-point de l'usage qu'en fait le phobique : c'est
l'usage de l'espace que fait un peintre dans un tableau. Le peintre dans un
tableau nous montre un espace, une image, un système de représentation, qui est
fait pour nous faire plaisir. Ce système de représentation est structuré,
organisé de telle sorte que cela me procure du plaisir.
Par
exemple, je me suis intéressé au tableau de Paolo Uccello appelé La Bataille de San Romano, qui date de
1450 à peu près. Il y en a plusieurs versions : une au Louvre, une à Florence
et une à Londres à la National Galery. C'est un tableau qui représente une
bataille, un combat de chevaliers, avec une perspective tout à fait élaborée.
Il y a des lances dressées, des chevaux renversés. Uccello est un grand maître
de la perspective.
Ce
tableau contient quelque chose de très intéressant : il est tout à fait
structuré selon des règles de perspective. C'est un tableau très complexe. Mais
dedans il y a en même temps un système moyenâgeux de représentation qui n'est
pas de la perspective, qui est dessiné comme une tapisserie, tout plat. Au
premier plan il y a une ligne de fuite interne, il y a un horizon. Et puis il y
a un point de convergence qui fait que l'œil peut se reposer sous cette
perspective-là.
Ce
point de convergence est le chapeau du prince qui est le centre du tableau.
Quand vous regardez ce chapeau, vous voyez que c'est un objet tout à fait
incroyable. On n'arrive pas à comprendre le système de perspective qui le
structure. Il est mou, il est en feutre, ou en soie, on ne sait pas. Tous les
personnages portent des casques, mais le prince, lui, porte un chapeau de
feutre.
Ce
point-là est donc un point énigmatique. Mais il est parfaitement maîtrisé
formellement, parce que quand nous regardons ce tableau, nous avons du plaisir.
On peut s'asseoir devant. Je l'ai vu à la National Gallery. Il est immense,
c'est un grand paysage, on a l'impression d'être dedans. Vous laissez partir
votre regard et votre regard est conduit immanquablement vers ce chapeau. Vous
regardez ce prince qui est au milieu de ses chevaliers qui sont en train de
s'entretuer avec une espèce de grâce et de beauté extraordinaires. Il y a les
deux aspects : il y a la violence et la grâce.
Pourquoi
est-ce que je raconte ça ? Parce que dans le cas du phobique, l'univers, tant
qu'il est en train de marcher ou de vivre paisiblement, est structuré comme ce
tableau. Sauf qu'au moment de la crise d'angoisse, c'est ce point, qui est le
point de fuite du regard, qui va devenir un point de rebroussement et le point
d'angoisse. C'est ce point qui va le déloger de lui-même, qui va le faire
rentrer en crise psychique. C'est ce point qui va devenir la bouche du chien
qui mord, ou le passage de la souris, ou le silence de l'araignée qui est là
dans son coin et qui l'écoute. C'est ce point-là.
C'est
intéressant de s'arrêter à la peinture ou à l'art, parce que les peintres ou
les artistes réussissent, par un processus de sublimation, à nous montrer un
au-delà de quelque chose. Chez le peintre c'est un au-delà du visible, chez le
musicien c'est un au-delà de l'audible, chez le danseur c'est un au-delà de la
pesanteur (comme le remarque Alin Didier-Weil). Cela marche quand le tableau,
la musique, la danse, sont réussis. Que fait le phobique, lui ? Il nous montre
que ce point, qui est le point de jouissance dans l'art, peut devenir un point
d'angoisse. Voilà quelque chose qui est probablement précieux.
Si
vous en doutez, regardez la toile de Magritte qui s'appelle L'Empire des Lumières. C'est un paysage
avec un bord de canal, il y a de petites maisons comme on peut en voir à Bruges
ou ailleurs, c'est la nuit, les maisons sont éclairées, il y a un lampadaire.
Ça c'est le bas du tableau. Mais dans le haut du tableau, c'est le jour. Dans
le même tableau Magritte fait coexister le jour et la nuit. Et ce qui est
étrange, c'est que nous ressentons cela comme quelque chose d'agréable, parce
que c'est réussi esthétiquement. Chez le phobique, c'est de là que va surgir
l'angoisse. Cette unité, même paradoxale, va se déchirer.
Il
y a un autre peintre aussi, qui m'a beaucoup intéressé, qui s'appelle Hopper,
un peintre américain, qui a fait des tableau absolument remarquables sur cette
limite.
Dans
un autre registre artistique, celui de la littérature, on retrouve cette mise
en jeu de la limite. Prenons un exemple littéraire : L'Amant de Marguerite Duras. Il y a un moment où l'adolescente
s'avance au bord du fleuve pour le traverser et aller voir son amant asiatique.
Elle est habillée de jaune. Elle porte des chaussures qu'elle a empruntées à sa
mère : il y a des détails tout à fait justes et attendrissants sur ce que c'est
que devenir femme chez une adolescente.
L'écrivain
arrive à faire passer cette tache jaune de la robe dans le paysage comme une
métonymie, c'est-à-dire comme une partie prise pour le tout. Métonymie de la
rencontre amoureuse : si elle est une tache jaune, c'est parce qu'elle va vers
un homme de race jaune. C'est tout l'art de l'écrivain de faire passer ça dans
une narration qui a l'air simplement descriptive.
Cette
jeune fille n'est pas du tout angoissée. Mais on peut imaginer un personnage,
et c'est le cas du phobique, qui, au moment où il va traverser le fleuve (ou au
moment où il va traverser une place,etc.) va lui-même se sentir à la place de
cette tache. Cette tache, à ce moment-là, va être entièrement prise par un
regard dont il sera la proie et qui va le défaire subjectivement. Parce que la
phobie c'est aussi la peur de l'être-vu. Cela nous apprend quelque chose sur ce
que c'est qu'un regard.
Le
phobique, par sa crise nous montre de quoi est fait cet espace que l'on
considérait comme naturel jusque là. C'est très concret. Dans la cure que je
raconte dans mon livre, la patiente me raconte qu'elle passait un jour un col
des Pyrénées en voiture avec sa famille, et
il y avait des congères, des formes imprécises de neige. Et tout d'un
coup elle s'est mise à avoir une crise d'angoisse parce que la forme de cette
neige devenait menaçante.
La fantasme dans la phobie :
naître ou ne pas être
La
psychanalyse a eu des problèmes avec la phobie, parce que le phobique au moment
de sa crise ne pense à rien. Quand il est dans la panique, il ne pense plus à
rien. Il n'existe plus. Il est défait. Ce qui fait que, quand on essaye de
plaquer un modèle hystérique, à savoir qu'il y a eu une pensée sexuelle
inconsciente qui a été refusée, ça ne va pas du tout. On ne trouve pas trace de
cette pensée sexuelle inconsciente.
Donc le phobique n'est pas un hystérique. Ce n'est pas de la sexualité
inconsciente qu'il a peur. C'est un problème par rapport au modèle freudien.
Cela conteste la théorie de la psychanalyse.
Moi,
j'ai trouvé que quand le phobique se reconstruit d'une façon ou d'une autre, il
y a un fantasme qui est très présent chez lui. Dans la cure dont je parle,
c'est le premier rêve de la cure. Ce n'est pas rien : c'est le premier cadeau
fait à l'analyste ! C'est un rêve très étrange : "J'ai rêvé que
j'accouchais de sept chats, trois petits, deux grands et un mi-chien mi-chat.
C'était une horreur !"
Après
viennent ses associations : "Ma mère
disait que les chiens c'était sale comme l'argent". Elle parle de son
père. Son père est venu chez elle, il n'a pas été fichu de réparer quelque
chose qui ne marchait pas dans la maison. Elle fait des reproches à son père.
Ce sont de petites associations anodines mais qui guident l'analyste sur les
significations du rêve. Sinon, un rêve isolé de ses associations, on ne peut
rien en faire, sauf si on croit à une espèce de symbolique jungienne, si on
croit que les rêves ont la même signification pour tout le monde. La
psychanalyse freudienne croit que les rêves ont des significations
particulières selon l'histoire des gens, et pas uniquement selon les cultures.
On n'est pas des shamans, on ne fait pas des rêves rituels. On ne peut
comprendre un rêve que par les associations. Là il y a des associations
auxquelles se fier.
J'ai
cru comprendre un certain nombre de choses. Il y avait chez cette personne une
question familiale. Il y avait beaucoup d'enfants dans sa famille. Beaucoup
d'enfants cela pose toujours des questions. Pourquoi mes parents ont-ils tant
d'enfants ? Qui suis-je parmi ces enfants ? Dans le premier rêve, déjà, il y a
les grands et les petits. Il y a une question sur sa fratrie et sa position
dans la fratrie.
Elle
dit aussi qu'elle a rêvé qu'elle accouchait de sept chats, mais quand on
compte, trois plus deux plus un, cela ne fait que six. Ou alors le mi-chien
mi-chat compte pour deux. Il y a une question sur ce mi-chien mi-chat. Il est
évident que c'est quelque chose d'assez proche du sujet lui-même, qui se
demande qui il est. Est-ce qu'il est grand, est-ce qu'il est petit ? Est-ce
qu'il est côté garçon ou côté fille ? Il y a toutes ces questions-là sur
l'identité. C'est un rêve un peu programmatique qui pose toute une série de
questions fondamentales qui mettront peut-être des années pour être explorées
et ré-appropriées. C'est un rêve inaugural. Quand on accorde crédit à la
méthode analytique, ce sont des rêves que l'on prend au sérieux et dans
lesquels le sujet a misé un certain nombre d'éléments fondamentaux de son
histoire et de sa problématique subjective.
Ce
qui me semble, c'est que le fantasme qui est à l'œuvre chez les phobiques, du
moins quand il peut fantasmer, parce que dans le moment de la crise il n'est
pas question de fantasmer, ce fantasme c'est : on fait un enfant. Comme la
formule de Freud il faut la regarder à la loupe et examiner chaque élément de
la phrase. Il faut voir qui est ce "on", qu'est-ce qu'on fait, quel
est cet enfant.
On
sait très bien (et c'est le propre du fantasme) que les positions dans le
fantasme sont réversibles. Cela peut être : on fait un enfant qui est moi. Ou :
je fais un enfant qui est mon frère ou ma sœur. Voire même : je fais un enfant
qui est mes parents. On n'est enfant que dans la mesure où on est capable de
produire ses parents en tant que parents. C'est le problème du lignage.
Conclusion ; écouter le phobique
La
phobie constitue une sorte d'énigme fertile, parce qu'elle pose des questions à
la théorie et à la thérapeutique. À condition qu'on veuille bien écouter ces
questions-là et qu'on veuille bien les prendre au sérieux, c'est-à-dire qu'on
veuille bien admettre que le phobique, par exemple, nous en apprend sur ce que
c'est qu'un espace habitable, sur ce que c'est qu'une identité. Chez lui,
l'identité se défait, donc on peut en savoir un peu plus sur l'identité en
écoutant ce qu'il dit, à condition de ne pas le faire taire et de ne pas suivre
une technique thérapeutique qui consiste à le faire taire ou à répondre à sa
place.
Malheureusement,
la plupart des techniques comportementales de traitement à la mode sont des
techniques où on répond à sa place. Cela n'a pas été mon point de vue. Mon
point de vue a consisté à me mettre à l'écoute de la position phobique et à
essayer de comprendre ce qui l'organisait. Qu'est-ce qui fonde cette peur ?
Qu'est-ce qui l'organise ?
J'en
conclus que la phobie est une névrose, mais une névrose très particulière,
parce que c'est une névrose élémentaire,
plus basique que l'hystérie ou l'obsession. Dans celles-ci il s'agit de se
défendre contre des représentations qui existent déjà, ou d'en substituer
d'autres, ou de refouler certaines représentations. Dans la phobie, c'est la
représentation elle-même qui est contestée comme matériau même de l'identité.
Que
peut la psychanalyse avec le phobique ? Eh bien, le transformer en analysant,
lui proposer de continuer à parler et ne pas rester dans la paralysie dans
laquelle sa crise l'installe.
Débat
Une auditrice - Je relie votre intervention aux
problèmes de société. Qu'en est-il de la phobie par rapport à la manie ?
Ensuite, la phobie par rapport à la culture : y aurait-il des objets, des
activités, dans notre société, qui engendreraient plus de phobie que d'autres ?
Existe-t-il des approches statistiques (en termes quantitatifs et en termes
qualitatifs( depuis l'origine des phobies ?
Les
questions d'espace m'intéressent beaucoup, les questions d'image de l'espace
dans les nouvelles techniques. Le virtuel est la transgression des frontières.
Cela me donne l'impression de voir des phobies, des fuites, etc. Dans tous les
jeux video, c'est cela qu'on voit : c'est l'humain qui fuit dans des
espaces.
Serge Vallon - Je ne vais pas pouvoir répondre
à tout cela. Concernant les statistiques, cela dépend de la définition que l'on
donne de la phobie. On peut en donner une définition extensive. C'est le cas
d'un livre qui s'appelle La Peur des
Autres, de deux psychiatres de Sainte Anne, Christophe André et Patrick
Légeron. C'est un livre sur le trac, la timidité et la phobie sociale. Ils
disent que 70 % des gens dans les questionnaires disent être timides, ou avoir
eu des moments d'angoisse dans des situations sociales où ils devaient
s'exposer aux regards, prendre la parole en public, etc. Dans ce sens-là, les
deux tiers des Français sont phobiques ! Je pense que défini extensivement
comme cela, le terme de phobie ne signifie plus rien. On appelle peur ou phobie
n'importe quoi.
C'est
ce que fait aussi un anglais qui s'appelle Isaac Marx, dans un livre intitulé Leaving with Fear, "Vivre avec la
Peur". C'est tout un programme, sauf que dessous il est écrit :
"Faire face à l'anxiété". Et quand on ouvre on voit que tout est
là-dedans, aussi bien la dépression que
la peur des espaces, les phobies de l'enfant, les problèmes obsessionnels
compulsifs, les problèmes sexuels, les problèmes professionnels, etc. Quand
c'est extensif à ce point-là, cela n'a plus de sens.
Moi,
je suis resté avec l'idée que j'appelais phobie quelque chose comme un symptôme
assez permanent, assez aigu, qui entrave réellement la vie des gens. Quand je
dis que quelqu'un est atteint de phobie, c'est quelqu'un, par exemple, qui ne
peut plus sortir de chez lui parce que cela l'angoisse tellement d'aller dans
la rue que cela l'empêche de travailler, etc. Ce sont des formes très
caractérisées. Et de ce point de vue-là cela devient très difficile à estimer.
D'ailleurs, je me demande qui pourrait avoir de telles statistiques. Les
statistiques de Légeron et André me paraissent pour le moins approximatives.
Ils ne disent jamais qui les a établies, ni où, ni comment. C'est carrément une
enquête du type du courrier des lecteurs de Elle.
C'est d'ailleurs le niveau du bouquin ! Dire qu'on s'adresse à sept Français
sur dix, cela veut dire que sept Français sur dix peuvent acheter le livre. Ce
sont des thérapies de confort qui disent que la vie d'aujourd'hui est
difficile, et qu'on peut aller voir le psychiatre quand on a des difficultés de
vie sociale comme la peur d'aller voir son patron pour lui demander une
augmentation.
Je
ne plaisante qu'à moitié, parce que c'est un abus de langage. On devrait
réserver le terme de phobie à des situations bien caractérisées. Sauf les
petites phobies de l'enfance, où là, effectivement, on a affaire à des phobies qui
sont souvent transitoires. Il y a des phobies qui se succèdent : la peur des
petits animaux, la peur des grands animaux, la peur d'être mangé. Tantôt la
peur d'un parasite qui va être à l'intérieur, tantôt la peur d'être soi-même
mangé par une grosse bête. Ces petites phobies-là sont transitoires et
structurantes. Elles montrent que l'enfant est en train de passer un cran.
c'est une étape dans la construction de sa personnalité. Évidemment, si ça
dure, alors cela devient un problème psychopathologique.
Le
rapport entre phobie et culture est un problème très intéressant. Ce n'est pas
un hasard si la question phobique revient maintenant dans les questions de
santé mentale. Comme ce n'était pas du tout un hasard après la geuure de 1870,
ou au temps de Freud au moment de la décomposition de l'empire austro-hongrois.
Je pense que cela coïncide quand même — pas le symptôme lui-même (parce que le
symptôme a toujours existé), mais l'intérêt qu'on porte au symptôme, le fait
qu'on le décrive scientifiquement, que l'on construise des dispositifs
thérapeutiques est probablement signe qu'il y a crise dans les identités collectives.
Surtout
qu'à l'heure actuelle, qu'est-ce que l'on demande à un individu ? On lui
demande de se soutenir comme sujet et comme sujet en évolution. Le phobique
montre que cette évolution est coûteuse. Elle est dangereuse, même.
Un auditeur - Même en prenant la phobie dans
le sens précis que vous indiquez, est-ce que vous considérez qu'il peut y avoir
des phobies collectives ? Ou est-ce que c'est un phénomène strictement
individuel ?
Serge Vallon - J'ai de la difficulté à
concevoir une phobie collective. Pour moi c'est un phénomène individuel. Ou
alors je l'appelle une peur collective, comme une croyance à un danger. Mettons
la peur de passer sous une échelle parce que cela porte malheur. Ce sont des
croyances. C'est collectivisé comme une croyance.
L'auditeur - Je pense à un phénomène comme
la "phobie" sécuritaire. Est-ce que cela ne peut pas être assimilé à
une phobie à l'échelon collectif ?
Serge Vallon - Je ne sais pas. C'est une vraie
question, mais je n'ai pas la réponse. Pour moi c'est tellement compliqué dans
un individu, alors dans un groupe...
Une auditrice - Je ne pensais pas qu'on pouvait
avoir la phobie de l'autre. Cela rejoint la question de la timidité. Je ne
voyais la phobie qu'à partir d'un espace, d'un animal, soit donc à partir de
choses assez archaïques. De sorte que je ne la vois pas tellement élémentaire.
On investit quelque chose qui vit, mais qui vit au second degré, ou un espace,
ou un arbre. On investit une chose de sentiments humains, comme nous apportant
un danger. J'ai toujours pensé que la phobie c'était ça, et que ça ne pouvait
pas être la timidité, ça ne pouvait pas être la relation à l'autre. Je ne pense
pas qu'on puisse parler de phobie par rapport à l'autre.
Mais,
à partir du moment où on investit quelque chose qui ne vit pas, comme un espace
ou un objet, on donne un sens à quelque chose qui n'en a pas. C'est très
archaïque.
Serge Vallon - Ce n'est pas moi qui ai parlé
de phobie sociale, ce sont les deux psychiatres que j'évoquais. Je n'ai pas
employé ce mot.
Vous
avez raison de dire qu'on investit un arbre, un animal, une chose. mais ce qui
est vraiment très spécifique de la position phobique, c'est que le phobique
n'est pas dupe de sa peur. Il n'attribue rien à l'arbre. Ce n'est pas un
animiste, si vous voulez, ce n'est pas un indien d'Amazonie.
L'auditrice - Dans ses moments de panique,
si.
Serge Vallon - Dans ses moments de panique ?
Peut-être, oui, d'accord, il vacille.
Un auditeur - Vous avez parlé des phobies du
petit enfant. Après tout, qu'est-ce qu'on en sait ? C'est très discutable. Par
contre, ce qui me paraît, moi, absolument éclatant, c'est les phobies des
parents par rapport à l'enfant : la crainte que l'enfant se mette en danger,
ou, plus méchamment, que les actes de l'enfant ne mettent en danger le confort
des parents. Là-dessus, j'ai bien peur, comme la dame tout à l'heure, qu'on
arrive à des statistiques effarantes.
Serge Vallon - Vous avez raison pour les
parents. C'est très fréquent chez les phobiques quand ils sont parents. Mais
est-ce que tous les parents sont phobiques ? Je vous en laisse la
responsabilité de l'affirmer. Les phobiques quand ils sont parents sont souvent
pris dans des projections semblables : il pourrait arriver quelque chose à mes
enfants. Mais ça ne dure pas vraiment beaucoup. Le plus souvent ils ramènent
très vite cette angoisse à eux-mêmes. Ils voient très bien que ce n'est pas
l'enfant qui a des conduites dangereuses, mais que c'est eux qui sont angoissés.
Par
contre, je ne peux pas vous suivre quand vous dites que les enfants n'ont pas
d'angoisses ou n'ont pas de phobies. Ils en ont. Quand ils parlent, ils le
disent, et quand ils ne parlent pas, ou quand ils ne savent pas parler, ils le
manifestent, ils donnent des signes d'évitement, de fuite, des signes
d'angoisse. C'est d'ailleurs un motif de consultation dans les centres de
consultation pour enfants. Ceux qui y travaillent peuvent dire la proportion de
leur clients ou des familles qui viennent pour des phobies infantiles. C'est
une part non négligeable de symptôme de l'enfance. Ça n'empêche pas que
l'angoisse des parents est aussi évidente.
Une auditrice - Vous dites que vous considérez
la phobie comme une névrose basique, parce qu'elle n'est pas fondée sur des
représentations.
Serge Vallon - Des représentations sexuelles.
L'auditrice - Ah, sexuelles. Bon. Parce qu'au
niveau de l'objet phobique il y a quand même tout une anticipation, toute une
représentation qui existe au niveau de la personne qui est phobique. Quand vous
dites que quelqu'un de phobique peut en arriver à ne plus oser aller
travailler, est-ce qu'on n'est pas dans le domaine de la pathologie.
Serge Vallon - Tout à fait. On est dans une
souffrance qui doit être prise en compte assez rapidement. Mais il y a un
certain nombre de gens atteints de phobie qui, justement, ont tellement peur
qu'ils ne vont pas au devant d'un traitement. La chose la plus difficile à
faire pour eux, ce n'est pas d'engager l'analyse, c'est de franchir la porte de
l'analyste.
Votre
question mériterait une explication plus importante sur l'objet. Il y a quelque
chose de remarquable, c'est que le phobique ne pense pas qu'il a peur d'une
représentation, mais qu'il a peur d'une chose. À la limite il est même dans un
rapport de désignation : c'est ça qui me fait peur, ça, là, l'araignée ! Il est
dans un rapport direct aux médiations qu'il veut nous faire partager. Je ne dis
pas que c'est ça la vérité, mais il veut nous faire croire que c'est la chose
qui lui fait peur.
L'objet
phobique est un objet très particulier, parce que c'est un objet que, moi, je
décris comme un objet mixte. À un moment donné, ma patiente avait peur des
petites boules de poussières qui se mettent sous les meubles. On appelle ça des
"moutons". Elle, elle appelait ça autrement. Elle appelait ça des
"minous". Eh bien, les minous lui provoquaient de l'angoisse. Encore
une fois on est dans des peurs très singulières. Elle ne savait par trop si le
minou c'était végétal, minéral, animal. Ça fonctionnait comme un objet dont le
statut était ambigu. C'est cette ambiguïté qui l'angoissait. Alors qu'elle
savait très bien que ce n'était que de la poussière. Ces minous, s'il y a un
petit courant d'air, ça bouge. Donc on ne sait plus si ce n'est pas vivant. Le
phobique veut nous faire croire qu'il a peur de la chose elle-même. L'objet
phobique n'est pas une chose, donc. C'est un objet mixte.
Un auditeur - Quand j'ai vu votre titre La Peur de la Peur, je n'ai pas compris.
Et je comprends encore moins en vous entendant maintenant, puisque vous dites
que c'est une névrose élémentaire. Or, peur de la peur, cela fait plutôt penser
à quelque chose de secondaire. Comment faire le lien entre ces deux
affirmations ?
Serge Vallon - Je n'ai pas inventé cette
expression. Elle est chez Westphal. C'est une trouvaille, parce que ça montre
que la position du phobique est une position de fuite. Le phobique ce n'est pas
celui qui va pas s'approcher du vide et qui va avoir peur du vide parce qu'il
regarde le vide. Il ne va pas attendre d'être au bord du vide. C'est quelqu'un
qui va anticiper sur le bord et qui va mettre une balise : "Attention
danger !". C'est ça sa logique. C'est une anticipation du danger. C'est
Lacan qui dit : le phobique est prévenu. Chez Freud il y a le mot Vorbau, qui désigne une espèce de poste
avancé, d'où on observe le danger. Le phobique a un savoir inconscient en lui
qui lui permet de ne pas aller jusqu'au bord. Voilà dans quel sens je l'ai
pris.
Un auditeur - Ma question rejoint cette
anticipation pour ne pas se confronter à une situation présumée dangereuse.
Est-ce qu'on ne pourrait pas proposer à quelqu'un atteint d'une phobie de se
confronter justement et de s'habituer à ce qui lui fait peur pour faire
disparaître la crainte ?
Serge Vallon - La logique comportementale du
traitement du phobique par accoutumance n'est pas la mienne.
Ce
que je constate, c'est un pseudo-raffinement scientifique, où on fait remplir
des questionnaires, où on fait mettre des codes, où on fait donner des chiffres
de 1 à 9 pour donner le degré d'angoisse, c'est ce que font les logiques de
thérapies comportementales ou cognitives. Quel que soit leur raffinement, au
fond je suis partagé.
D'un
côté, je les trouve assez satisfaisantes en ce qu'elles sont banales. Ce sont
des logiques éducatives. C'est ce que nous faisons quand nous élevons nos
enfants. Vous savez, avec les enfants, quand ils n'aiment pas quelque chose, on
leur dit : "Tu en as déjà mangé ? — Non ! — Alors tu vas essayer". Ce
sont des logiques éducatives. Pour une logique éducative, je ne peux être que
favorable. Effectivement, les logiques éducatives peuvent amener à un
dépassement d'un certain nombre de positions. Elles font évoluer.
Sauf
que, si c'est vraiment un trouble phobique, c'est quelque chose qui concerne
vraiment l'intimité de la personne, l'intimité subjective. Faire disparaître,
ou abraser les formes du symptôme, c'est vraiment passer à côté de la question
que se pose le phobique, de la question qu'il nous pose. C'est pourquoi je
m'intéresse à cette question : qu'est-ce qui lui fait tellement peur ? Quel est
le danger véritable pour lui ? Pourquoi pense-t-il que sa personnalité toute
entière va se démembrer, se défaire.; Quand on voit les gens, ils sont pâles,
ils sont verts, ils sont dans un état épouvantable., Ce n'est pas rien pour eux.
Et dire : "Vous avez peur des chiens ? On va faire entrer un chien ! À la
première séance on va prendre un petit chien et il va rester au fond. À la
deuxième séance il va venir plus près. À la troisième séance vous allez mettre
le chien à côté de vous; Maintenant vous allez le caresser. Et demain on mettra
un gros chien, etc". C'est ridicule !
Et
c'est ce qui est écrit par Isaac Marx, par exemple, qui raconte une thérapie en
deux séances où il guérit une femme qui avait peur des chiens depuis son enfance.
Est-ce qu'il faut le croire ? Il l'écrit. Mais qu'est-ce qui s'est passé ? Je
n'en sais rien, moi, de ce qui s'est passé. Lui il est content, il trouve que
ça marche. Moi je ne sais pas ce qui s'est passé;
Et
puis il y a un autre problème, qui ne concerne pas que les symptômes : il
concerne les rapports du thérapeute avec le patient. C'est un rapport
d'injonction : faites ça parce que je vous le dis ! Ce rapport est très ancien.
Legrand-Du Saulle est le psychiatre qui a traduit Westphal et qui a proposé le
terme d'agoraphobie. Il écrit : "Au
point de vue du traitement, il importe au premier chef de ne point prendre les
agoraphobes pour des malades imaginaires, car on les exaspère et on les
décourage inutilement. La raillerie est ici d'autant moins une arme de la
thérapeutique qu'elle s'adresse à une situation pathologique réelle, pénible et
digne d'égards" Ça c'est très bien : il faut avoir une empathie
compréhensive. Il y a là une question vraie.
Mais
après, il dit : "Le malade se livre,
avoue ses craintes et confesse ingénument ses petitesses, ses ridicules, ses
angoisses et ses terreurs. C'est au médecin qu'il appartient de détruire avec
autorité certains préjugés et certaines appréhensions, de démontrer que les
menaces d'apoplexies ne reposent absolument sur rien, que la mort subite n'est
pas à redouter, que la vie n'est aucunement compromise et qu'il ne saurait être
un seul instant question d'un signe avant-coureur de la folie".
Il
propose des traitements qui étaient ceux de l'époque : "Repos cérébral absolu, séjour à la campagne,
bains de rivière, eaux minérales alcalines, préparations pharmaceutiques
réputées digestives, bromure de potassium..." (rires dans la salle). Ne riez pas : dans cinquante ans, celui qui
lira les posologies d'aujourd'hui il ne va pas rire comme vous ? Peut-être.
Après
il dit ceci, et c'est là que je pose des questions sur certaines thérapies
comportementales : "Que le médecin
sache imposer sa volonté, qu'il démontre avec conviction l'inanité du péril,
qu'il rassure et il se fera obéir avec docilité. La tergiversation flottante
(...) est une déplorable conduite, elle
prépare les défaites, appelle les revers et conduit aux capitulations avec
l'ennemi. Or l'ennemi, c'est l'incurabilité".
On
est juste après la guerre. Les métaphores militaires, il y en a à revendre.
Vous voyez que l'absolutisme autoritaire, ça consiste à mettre le patient dans
la dépendance. Sur le plan éducatif, ça peut avoir une fonction. Mais que
signifie cette imposition ? Quel est le prix de cette imposition ? Il est
évident que la psychanalyse, par son histoire, a pris le contre-pied de cette
attitude. Elle s'est défaussée de l'hypnose pour inverser le rapport
hypnotique. Au lieu qu'il y ait hypnotiseur et hypnotisé, il y a un rapport
complètement inversé : l'hypnotisé c'est le médecin, c'est le thérapeute, c'est
l'analyste, et l'hypnotiseur c'est le patient.
Une auditrice - Le travail de l'analyse c'est
la mise en mots. Il me semble qu'il faudrait reprendre la question du
signifiant. Quand on parle de la peur de la peur, c'est souvent la peur des
mots qui nomment l'objet. Dans le travail de ce soir, il me semble qu'il a été
question de représentation, mais on a esquivé de façon phobique la question du
signifiant (rires).
Serge Vallon - Il s'agit de mettre en mots, mais,
avec le phobique, il y a un point particulier : c'est qu'il a peur des mots. Il
ne suffit pas de nommer l'objet, il faut accepter une caractéristique de la
mise en mots : quand on parle on est dans un système ouvert. Il n'y a pas de
dernier mot. la preuve c'est que même la signification d'un mot, on ne peut la
comprendre que par une espèce de système que j'ai appelé un système
anaphorique, c'est un jeu de déplacement du sens qui fait que le sens se
déplace sans cesse quand on parle. Jamais on n'a le dernier mot. C'est pour ça
que l'imposition d'une traduction d'un mot ("votre objet s'appelle comme
ça") je pense que c'est déplorable. C'est vraiment ne pas laisser sa
chance au phobique de devenir un être humain, un être qui est aux prises avec
les mots, avec le langage. Effectivement, lui, il prétend, dans le moment de la
panique, arrêter le système d'association, le système signifiant, qui fait
qu'un mot ne prend sens que parce qu'il y a un autre mot. Ce sont ces mots-là
qui nous construisent subjectivement. Nous ne sommes pas des animaux mais des
êtres parlant-parlés.
Évidemment,
avec la phobie, on est dans une tentation : comme on est devant des peurs, ces
peurs-là on a tendance à les rabattre sur des peurs animales. On a pu penser
que c'était une peur phylogénétique, comme l'animal qui se souviendrait qu'il a
eu des prédateurs dans l'histoire de l'espèce. Ce serait aussi un animal
puisqu'il défendrait son territoire. La phobie serait simplement une peur de
voir son territoire envahi. C'est une explication éthologique de la phobie.
Même
Freud hésite là-dessus, puisqu'il dit : oui, mais après tout il y a des peurs
comme la peur du noir, la peur des gros animaux, la peur d'être mangé, etc, ce
sont peut-être des peurs qui datent de la préhistoire de l'humanité, c'est fixé
phylogénétiquement. Il a écrit tout un article là-dessus qui s'appelle Vue d'ensemble des Névroses de Transfert,
mais une fois qu'il l'a eu écrit il en a eu tellement honte qu'il n'a pas osé
le publier. Évidemment, nous, nous nous sommes empressés de le publier. Il
explique les névroses par des fixations à l'époque glacière, aux grands
monstres, aux diplodocus. On peut imaginer ce qu'on veut, mais ce n'est pas le
bout humanisant, ce n'est pas le bout de l'humain. Nous avons encore des montages qui sont animaux, mais ce n'est
pas ce qui nous fait vraiment humains. Ce qui nous fait vraiment humains, c'est
le rapport que nous avons au langage.
Ce
rapport que nous avons au langage est quand même embarrassant. C'est vrai. Et
au fond, c'est ce que fait une analyse. Quand un phobique accepte de se risquer
dans une analyse, il accepte d'être joué par les mots, de se livrer à une
dépense de mots. Et ce sont ces mots-là qui vont le constituer subjectivement.
Je
vous donne un exemple tout à fait amusant que j'évoque dans le journal d'une
analyse. C'est la fin de la cure. Ma patiente était une personne vraiment
réservée, bien éduquée, fille de militaire. Elle ne s'autorisait pas beaucoup
d'écarts de langage ni de conduite. Elle fait un métier qui l'amène à avoir des
contacts sociaux multiples. Un jour elle est avec des messieurs dans un hôtel
et ils discutent, comme des gens qui passent un moment. Elle dit : "Oh,
moi, vous savez, ce que j'aime c'est la tempête le soir dans mon lit !" Et
les messieurs disent : "Ah bon" ! À ce moment-là elle s'aperçoit
qu'elle a dit quelque chose à connotation évidemment sexuelle, et que les
autres pouvaient entendre comme une proposition déguisée. Au début de sa cure,
elle serait passée sous la table. Mais là elle a ri, tout simplement, elle a ri
de sa phrase. Pourquoi ? parce qu'à ce moment-là elle était déjà prise dans une
dépense des mots qui faisait que l'ambiguïté du langage, elle la supportait,
elle n'était plus absolument meurtrie
par les mots.
Une auditrice - Pourquoi la phobie enfantine
transitoire est-elle positive ?
Serge Vallon - Elle est positive parce qu'elle
est simplement signe qu'il y a une mutation de la personnalité. C'est comme la
surface de l'iceberg. Ce n'est pas positif en soi. C'est un symptôme qui montre
que l'individu est en train de changer, de grandir. Avoir peur le soir avant de
s'endormir, vouloir que la lampe reste allumée, avoir peur des microbes, des
araignées, c'est plutôt embêtant, ça embête la famille. Surtout quand tout le
monde est obligé de dormir la lumière allumée ! Mais ça montre une évolution
qui est nécessaire et salutaire.
Un auditeur - Est-ce que vous pouvez un peu
préciser cette fin de l'analyse pour le phobique. C'est-à-dire comment un
phobique vient à savoir y faire avec son symptôme. Est-ce qu'à partir de votre
pratique, vous en avez repéré les coordonnées logiques ? Est-ce qu'il y a
quelque chose à dire du côté des phobiques quant à la fin du traitement
analytique ?
Serge Vallon - J'ai fait un chapitre sur la fin
de l'analyse, et j'ai été très prudent. Je n'ai pas fait une théorie de la fin.
Je me méfie des modèles sur la fin de l'analyse.
Je
connais ma leçon : l'identification à l'analyste ? Mauvais, parce que si
l'analyste est un abruti, à quoi ça sert de terminer en lui ressemblant, sinon
à produire une secte ? Traverser le fantasme ? Ça me fait peur : je vois une
fenêtre et la personne qui tombe de l'autre côté. On a entendu tout ça. On a
des maîtres qui nous ont dit : il faut traverser le fantasme. Le phobique, il a
plutôt besoin d'un fantasme. Il en
manque. Et pour une raison de structure de l'appareil psychique.
Le
fantasme c'est un système de pompage entre des représentations de mots ou de
choses. C'est quelque chose qui fait communiquer des registres psychiques. Donc
on en a besoin. On a besoin de cette ambiguïté. On ne sait pas si on est sujet,
si on est objet. Il y a une fonction structurante du fantasme. Dire qu'on va se
passer du fantasme tout d'un coup, moi, ça m'inquiète. Je me dis : mais comment
? Ce type-là, il veut me réduire à de la viande ?
Je
suis très prudent. Je dis qu'il y a plusieurs fins possibles à une analyse. Je
repère simplement les coordonnées d'une fin. Pour cette personne-là. Ça se
termine sur une phrase que j'avais trouvée extraordinaire. Dans la dernière séance,
il était question d'identité sexuelle, de culpabilité, tout le matériau
habituel de l'existence et de la névrose. Elle me donne des nouvelles, comme
avec quelqu'un avec qui on a des rapports amicaux mais relativement distants.
C'est aussi ça la fin de l'analyse : c'est la capacité de se détacher sans
traumatisme, sans souffrance. Et elle m'a dit simplement ceci : "Vous savez, maintenant, je me parle".
Moi, ça m'a suffit.
Ce
qui ne veut pas dire que la personne, dans cet exemple-là, ait subi une mutation
complète. Je pense qu'on garde sa structure. C'est une personne qui gardera
toujours sa structure phobique, c'est-à-dire une certaine fragilité, une
certaine réactivité aux situations. Mais l'économie psychique n'est plus la
même. Elle n'est plus névrotique. Il y a une souplesse. Il y a une capacité. Je
le sais parce qu'elle m'a donné de ses nouvelles plusieurs années après, à
l'occasion de cette publication. J'ai dû lui envoyer le manuscrit pour lui
demander son avis. J'en ai pris la précaution. Je lui devais bien ça. Elle m'a
fait quelques critiques factuelles, en disant : ça je n'ai pas dû le dire, là
vous avez dû vous tromper, etc. J'ai corrigé. Elle avait raison. Et du coup
elle m'a donné de ses nouvelles. Elle m'a dit qu'elle avait traversé un certain
nombre d'étapes, mais que jamais elle n'avait retrouvé les paniques et les
angoisses du début.
Donc,
la structure est maintenue, mais on sait y faire. Au fond, on sait y faire avec
son symptôme. Quand il y a de l'angoisse qui arrive, on la laisse venir, parce
qu'on ne peut pas l'empêcher complètement, mais on n'est pas envahi. Ce n'est
plus du tout pareil. Je crois qu'on est modifié. C'est déjà beaucoup. C'est
énorme.
Alors
on peut trouver que c'est trop long, que ça demande trop d'années, trop
d'argent, trop d'efforts. Bien sûr, mais si on veut faire évoluer une
personnalité, soit c'est par l'éducation, soit c'est par cette espèce de
situation que propose la psychanalyse. Il y en a peut-être d'autres. Mais moi,
c'est celle que je connais.
Un auditeur - Est-ce que la phobie ne serait
pas une phobie transitoire qui deviendrait permanente ? Autrement dit, est-ce
que ce n'est pas un arrêt de la maturation, et dans ce cas, est-ce qu'on ne
peut pas faire un lien avec Peter Pan ?
Est-ce
que le langage n'est pas le résultat d'une phobie, puisque Aristote a dit : le
mot chien ne mord pas ? Est-ce que quelque part la peur du réel, du signifié,
n'entraînerait pas le langage signifiant ?
Serge Vallon - Sur votre dernière remarque, je
suis assez d'accord. Il y a comme une intelligence du langage chez le phobique.
Sauf qu'il en fait un symptôme parce qu'il vient buter dessus. Cette
intelligence c'est que le langage est un habitacle assez précaire, parce qu'on
sait très bien que les mots ne sont pas des choses et que ce n'est pas
uniquement avec des mots qu'on va modifier les choses, faire tomber la pluie,
ou faire revivre les morts, ou changer de sexe, etc. C'est un habitacle
fragile, mais on n'en a pas d'autre. Et dans l'univers, pour pouvoir dire qu'il
y a la vie, la mort, les nuages, la pluie, je suis obligé d'employer des mots,
quitte à me faire piéger par eux et appeler pluie quelque chose qui pourrait
s'appeler autrement pour d'autres, etc.
À
la fois ça nous permet de penser et d'être, et en même temps cet être-là a des limites.
Les limites, je crois que ce sont celles d'un système ouvert. Une structure
symbolique est un système à la fois organisé et ouvert. On n'y a jamais le
dernier mot.
Pour
votre autre question, quand une phobie commence, on ne sait pas si elle va durer
ou pas. Elle peut être transitoire ou durable. Il faut faire attention.
Une auditrice - J'ai des questions sur les
angoisses liées au corps. Vous parlez beaucoup des liens entre le phobique et
son corps, vous parlez beaucoup du regard, vous utilisez des termes comme
démembrement, etc. En tant que psychomotricienne, cela m'intéresse et je
voudrais savoir si vous pourriez nous parler de la façon dont le phobique vit
son corps. Il me semble qu'il y a une défaillance. Le corps ne jouerait plus le
rôle de frontière entre l'intérieur et l'extérieur. Il y aurait sans arrêt une
menace d'être détruit parce qu'il y a une barrière qui n'est plus là. Qu'en
est-il exactement ?
Serge Vallon - Je ne suis pas du tout un
spécialiste du corps et vous connaissez la plaisanterie selon laquelle les
psychanalystes font de la psychanalyse parce qu'ils ont peur de la gymnastique.
Évidemment nous travaillons avec des mots.
Sur
le corps du phobique, le corps vécu par le phobique, il y a un point. Il y a eu
chez ma patiente une crise d'angoisse qui était induite par une phrase de ses
frères. C'est quelque chose qu'elle a compris longtemps après. Elle avait un
dégoût de la viande, un dégoût alimentaire. Cela arrive, ce sont de petits
trucs qui nous viennent de loin. Et dans le courant de l'analyse, elle a
compris d'où venait ce dégoût. Une famille nombreuse c'est un peu la horde
primitive quelquefois, quand les parents tournent le dos cela se règle en
rapports de forces. Quand ils ne voulaient pas jouer avec la petite sœur
qu'elle était, ses frères lui disaient : "Barre ta viande !"
Dans
la phobie il se passe un processus dans le rapport au langage qui est assez
spécifique et qui, je crois, est un des traits de structure que j'essaye de
soutenir. Ma position théorique est qu'il existe bien une structure phobique.
C'est ce que je soutiens face à d'autre chercheurs. La phobie n'est pas un
symptôme transitoire entre la perversion et la névrose, ou entre différentes
névroses, ou entre névrose et psychose. Je soutiens que c'est une névrose tout
à fait stable, tout à fait structurée et cohérente, qui peut évoluer vers une
hystérie ou qui peut aussi se défaire sous les coups de butoir de la psychose,
mais que c'est une névrose.
Une
des caractéristique de cette névrose, dans le rapport au langage, c'est la
démétaphorisation. De temps en temps, le langage se démétaphorise, c'est-à-dire
que le "Barre ta viande !", qui est une métaphore, cesse d'être
entendu comme tel pour être entendu au premier degré. Et c'est l'horreur.
N'importe quel mot devient l'horreur si on ne le prend pas comme un mot qui
vient à la place d'un autre mot.
C'est
ce que je peux vous dire sur le corps. Il est vécu au travers des métaphores.
Une auditrice - Qu'avez-vous à dire sur le
statut de l'analyste face au phobique ? Est-ce que par exemple on ne pourrait
pas dire qu'il a par moment un statut d'accompagnateur comme le parapluie ou le
mari dont vous parliez ? Et du coup est-ce que cela ne poserait pas un problème
dans le dispositif du transfert ?
Serge Vallon - Oui, il y a une spécificité. Le
risque du transfert c'est qu'on devienne cet accompagnateur et qu'on le reste à
perpétuité. Charles Melman avait trouvé
une comparaison : le phobique avec son analyste c'est comme des enfants qui
jouent dans un buisson en disant qu'il y a une bête qui tourne autour du
buisson ! Effectivement il ne faut pas rester dans cette position un peu
régressive. Cela demande un maniement du transfert assez tempéré.
J'ai
pris le risque de témoigner d'une pratique, avec le risque que tous mes
collègues me critiquent. Mais c'est justement l'intérêt de donner un
compte-rendu de cure. Un compte-rendu, entendons-nous bien : c'est abrégé,
c'est condensé, c'est partiel, donc c'est partial, forcément. On ne peut pas
raconter deux cent cinquante séances. Cela ne peut être qu'un échantillon. Mais
malgré tout c'est un compte-rendu, ce qui est déjà tout à fait rare. Allez chez
les libraires et cherchez des compte-rendus de cure, et vous me direz combien
vous en aurez trouvé. Si vous en trouvez deux ou trois disponibles c'est bien
le maximum. Dans l'histoire de la psychanalyse de ces vingt dernières années,
j'en connais très peu. Donc, c'est un risque, mais il me semblait que c'était
un risque qui valait le coup. Justement pour que d'autres puissent se dire :
pourquoi a-t-il fait cela ? Là il n'a rien compris ! C'est intéressant parce
que c'est un travail sur lequel d'autres peuvent greffer leur propre pensée et
leur propre critique et aller plus loin.
À
part ça, dans le transfert, dans la relation à l'analyste, ça peut être violent
comme ça peut être pacifique. Ça peut être : "Vous ne dites jamais rien,
vous êtes un salopard, un abruti, vous me prenez mon argent et vous ne me
donnez rien en échange", et à d'autres moments ça peut être charmant parce
qu'on comprend bien, parce qu'on est le premier à écouter, etc. Il y aura
toutes les modalités, toutes les fluctuations.
Une
fois, il y avait chez moi une photo, un petit tableau, et tout à coup, ma
patiente a fait une crise d'angoisse, suivie d'une crise de colère :
"Qu'est-ce que vous m'avez mis là ? C'est pour moi que vous avez mis ce
tableau". Voilà un phénomène transférentiel.
Un auditeur - Je voudrais revenir aux phobies
collectives. J'a l'impression qu'il y a une espèce de rapport malsain entre ce
que j'appellerais les peurs légitimes, liées à un risque réel, et les phobies.
Les phobies, c'est-à-dire la peur du vide qui n'est pas le vertige des ORL, la
peur du noir, etc. Aujourd'hui, cela prend des proportions importantes. On a
repeint tous les parkings de Toulouse parce que le noir faisait peur. Est-ce
que ce n'est pas une phobie ? Au départ il y a un accident, une attaque qui
s'est produite dans un parking, mais ensuite ça devient une phobie qui se
répand sans dire son nom, sans se reconnaître comme telle.
Serge Vallon - Je ne suis pas d'accord avec
l'utilisation du mot phobie dans ce contexte.
Ce
qui est intéressant, par contre c'est : pourquoi utilise-t-on ce mot ? Pour
moi, ce qu'on appelle phobie collective c'est plutôt un phénomène hystérique
d'identification, où la peur de l'un va devenir la peur de l'autre, etc. C'est
plutôt ce mécanisme-là. Je ne comprends pas pourquoi on appelle ça
"phobie".
L'auditeur - Parce que c'est une peur qui
n'est pas liée à un risque.
Serge Vallon - Oui. D'accord. J'entends bien
la question. On vit effectivement une époque de peurs imaginaires. On sait très
bien que ces peurs imaginaires sont manipulées politiquement. Je ne suis pas
sociologue, mais je n'ai pas eu l'impression, dans les phobies que j'ai eues
dans ma clientèle, que c'était des gens qui avaient par exemple des positions
politiques extrêmes. Ce sont des gens qui ne se font pas piéger spécialement
par les discours extrémistes. C'est peut-être d'ailleurs à leur propre
inconvénient, parce qu'ils se ferment comme ça à certaines formes de liens collectifs.
L'auditeur - Les gens qui viennent vous
voir, en gros, ils ont identifié leur phobie. Par contre il y a certaines peurs
imaginaires qui sont admises collectivement comme légitimes. Et qui se
renforcent de l'expérience, ou de la non-expérience, des autres.
Serge Vallon - Pour moi c'est une question. Je
suis prêt à partager la question. Ce que je peux faire, c'est peut-être, à
partir de la compréhension que j'ai de ce qui se passe dans une structure
subjective, dans une psychologie individuelle, extrapoler et essayer de
comprendre comment cela fonctionne collectivement dans un groupe social. Avec
toute la prudence du passage de l'individuel au collectif. Mais cette
extrapolation, je ne l'ai pas faite dans mon travail. Donc je ne m'y
aventurerai pas. Mais la question mérite d'être posée.
Une auditrice - Concernant la thérapie,
j'aurais aimé avoir votre position sur la psychiatrie et sur le problème des
médicaments. Est-ce qu'il y a là une ébauche de thérapie pour les phobies ?
Serge Vallon - Il y a plusieurs stratégies. Je
ne suis pas médecin. Je ne donnerai donc aucun point de vue là-dessus. D'après
les auteurs, les apports médicamenteux doivent être très ciblés. Il faut
privilégier des antidépresseurs combinés avec autre chose, sinon il y a des
effets rebonds qui aggravent l'anxiété. On ne sait pas très bien pourquoi, il
faut le dire honnêtement. On ne sait pas comment ça marche. Cela a une certaine
efficacité, mais c'est purement empirique.
Les
auteurs honnêtes conviennent qu'un impact médicamenteux doit être complété par
un travail psychothérapique. Je crois qu'ils ont raison. Je crois qu'il n'y a
aucune raison de refuser un usage médicamenteux prudent, dans les moments de
crise notamment. Mais il ne faut pas espérer qu'un médicament aille résoudre
une question existentielle. Ou alors ça s'appelle toxicomanie.
Je
parle des situations névrotiques. Il est évident que des gens qui ont eu des
états psychotiques gravissimes, chronicisés, il est compréhensible que tout le
restant de leur vie ils aient besoin de se faire aider par des neuroleptiques
majeurs.
Je
n'ai donc aucun parti-pris contre les médicaments. Cela me semble tout à fait
intelligent de chercher à trouver des solutions. Mais c'est compliqué dans le
cas de la phobie pzrce qu'on s'aperçoit qu'un médicament ne suffit pas. Il faut
trouver une combinaison.
9 octobre 1997