Fatigue, énergie, dépression dans les sociétés démocratiques

 

 

Alain Ehrenberg

 

sociologue,

co-directeur du groupe de recherche "psychotrope, politique et société" au CNRS

 

 

 

 

Je ne vais pas entreprendre une histoire détaillée de la dépression en psychiatrie. Je prendrai de temps en temps des points de repère dans cette discipline, mais ce que j'ai en vue, c'est d'essayer de comprendre comment la pathologie mentale considérée depuis vingt-cinq ans comme la plus répandue dans le monde entier, accompagne un certain nombre de changements normatifs dans nos sociétés.

Freud écrivait dans son dernier livre publié en 1938 : "Le barbare, il faut bien l'avouer, n'a pas de peine à bien se porter, tandis que pour les civilisés, c'est là une lourde tâche". Au fond, l'exposé que je vais faire ici est une sorte de commentaire ou de réflexion libre sur ce que signifie cette lourde tâche.

Je vais commencer par durcir un contraste entre aujourd'hui et il y a vingt-cinq ans.

1970 : tout est possible. Le mot d'ordre fédérateur de la jeunesse c'est "émancipation", tandis que l'élite intellectuelle, en tous cas une partie d'entre elle, nous annonce la "mort de l'homme", c'est-à-dire, au fond, du sujet bourgeois que les hommes de la Renaissance avaient inventé. "Émancipation" : le mouvement est anti-institutionnel, la famille est un étouffoir, l'école est une caserne, le travail et son envers la consommation, une aliénation, et la loi bourgeoise un instrument de domination dont il faut se libérer. Il est interdit d'interdire. Une liberté de mœurs inédite se greffe sur l'immense progrès des conditions matérielles commencé après la deuxième guerre mondiale, ainsi que l'ouverture des trajectoires de vie, c'est-à-dire cette mobilité ascendante devenue, à partir des années soixante, une réalité tangible dans la société française.

Aujourd'hui, vingt-cinq ans après, un anti-mot d'ordre s'est imposé : rien n'est possible. Une sorte de sentiment d'écrasement sur le présent a envahi les esprits. Elle trouve d'ailleurs sa confirmation dans la difficulté des conditions matérielles de la vie et la fermeture des trajectoires qui s'étaient ouvertes et que le mot "exclusion" désigne. Ce sentiment s'accompagne de demandes de sens multiples (alors qu'on parlait à l'époque précédente, et avec joie, de la mort du sens). Le thème du rappel-de-la-loi, des limites-à-ne-pas-dépasser, succède manifestement aux aspirations collectives à ce qu'on ne mette plus de limites à la liberté de choisir sa vie.

J'ai donc l'impression qu'une culture d'impuissance domine la perception du temps présent. Chacun semble être un poids, parfois écrasant, pour lui-même, ce dont la dépression est, me semble-t-il, le symbole même. Et je montrerai au cours de cet exposé que si la névrose est une maladie de la loi, une maladie de la culpabilité, la dépression, justement, est une maladie de l'insuffisance. C'est plutôt la panne qui est en jeu dans la dépression. C'est pourquoi elle n'est quand même pas sans rapports avec la question du culte de la performance.

Comment un tel retournement peut-il s'expliquer, au-delà, évidemment, de la grave conjoncture économique et sociale que nous connaissons ?  Il faut dire que la dépression n'est pas une pathologie du malheur social, elle ne s'est pas diffusée sur la dégradation des conditions de vie de ces dix ou douze dernières années. C'est un point important.

Si, il y a vingt-cinq ans, on nous annonçait joyeusement la mort de l'homme, on craint aujourd'hui la disparition du sujet. On se lamente sur son sort. Il y a manifestement un malaise sur le "sujet", sur ce qu'il est et sur ce qu'il doit être, comme en témoignent des controverses, des polémiques ou des débats dans des domaines très différents. Je pense, en ce qui concerne le domaine qui m'intéresse le plus, celui sur lequel je travaille, aux polémiques sur les tranquillisants, commencées il y a à peu près une quinzaine d'années en France, avec dans la presse des titres comme : "Vous êtes tous camés aux tranquillisants !". Ensuite je pense aux polémiques sur les antidépresseurs de ces quelques dernières années. Sans compter, dans un domaine connexe, l'extrême difficulté à mettre en France une politique cohérente de la drogue, c'est-à-dire une politique qui ait une certaine efficacité, une certaine lisibilité, et qui fasse sens pour l'opinion. Pensons aussi, dans un tout autre domaine, toujours dans cette crainte autour du sujet, à ce qui se passe autour du clonage, ou à un certain nombre d'usages de la procréation médicalement assistée. Pensons à l'explosion phénoménale du souci devant les violences sexuelles, l'inceste, etc.

Bref, ce que je veux dire à travers ces exemples (et je pourrais en trouver d'autres) c'est que tout ce qui relève désormais de l'intimité est devenu une question publique. L'intimité est sortie de la famille, du secret et de la vie privée. En ce qui concerne la question des psychotropes, une grande crainte de l'éclipse du sujet, de la désubjectivisation, se manifeste par un thème qu'on voit beaucoup dans les polémiques : la peur de l'artificialisation de l'esprit. L'esprit, c'est ce qui est pour nous le noyau sacré de la personne, en tous cas pour nous les modernes. C'est pourquoi d'ailleurs, d'une manière générale, les problèmes de pathologie mentale, au-delà des questions de médicaments, suscitent des polémiques morales qui n'existent pas, ou en tous cas beaucoup moins, pour les pathologies somatiques, parce que dans la pathologie mentale sont en jeu nos convictions sur la personne. Donc il est normal que cela conduise à des polémiques morales : la folie il y a vingt-cinq ans, la dépression aujourd'hui.

On connaît les polémiques liées à un très célèbre antidépresseur : est-ce que c'est du bonheur sur ordonnance, est-ce que c'est de la chimie du désespoir, est-ce qu'on médicalise la vie, est-ce qu'on a affaire à une toxicomanie socialisée ? Moi je crois qu'il y a une question sous-jacente à ces polémiques, que je formulerais de la manière suivante : certes on doit soigner le malade, mais peut-on soigner le sujet ? Le sujet se soigne-t-il ? Seulement, posé de cette manière le problème reste finalement obscur pour des raisons parfaitement pratiques, car comment va-t-on faire pour distinguer entre le malade qui souffre et le sujet qui souffre lui aussi ? Sur un plan pratique, comment va-t-on les distinguer ? En tous cas, le sujet se plaint, on le plaint, et tout le monde est à son chevet aujourd'hui - y compris moi-même.

J'aurais deux questions comme fil conducteur pour essayer de donner quelques éclaircissements, en tous cas quelques mises en perspective, sur cette question-là. Première question : quelle expérience collective de la personne faisons-nous aujourd'hui ? Ou formulé autrement : qu'est-ce qu'une société d'individus ? Deuxième question : en quoi la dépression et, plus largement, la souffrance psychique sont-elles instructives sur cette expérience ? Je vais d'abord faire quelques grosses hypothèses sur la notion d'individu et ensuite je vous donnerai mon plan.

L'idée de "société d'individus", peut sembler tout à fait paradoxal : pensez simplement aux connotations qui viennent avec le mot "individu". C'est : atomisation, égoïsme, hédonisme, dépolitisation. Et surtout : privatisation de l'existence et déclin de la vie publique. Il y aurait une sorte de mouvement de vases communicants : l'individualisme c'est l'explosion du privé et le déclin du public. Donc, l'individualisme caractériserait au pire une antisociété, au mieux un affaiblissement du lien social - parce qu'il signerait le règne des valeurs privées.

L'assimilation de l'individualisme à la vie privée est une sorte de réflexe, une sorte de pulsion de l'esprit. Mais je crois que cela nest pas suffisant pour comprendre un certains nombre d'enjeux qui accompagnent l'individualisation de l'existence. L'explosion du thème de l'individu c'est moins la victoire de l'égoïsme sur le civisme que l'expression d'un processus historique qui a logé, pour le meilleur et pour le pire, la responsabilité entière de nos vies à l'intérieur de nous-mêmes. Là est la nouveauté : nous sommes désormais des hommes sans guide.

Qu'est-ce que l'individualisme ? Partons de la socialisation. La socialisation consistait traditionnellement à nous adapter à nos futurs rôles institutionnels et à être disciplinés pour ne pas en sortir. Il fallait être conformes aux normes, aux règles, aux traditions. Aujourd'hui, la socialisation a totalement changé et chacun doit impérativement se trouver un projet et agir par lui-même pour ne pas être exclu du lien et cela quelle que soit la faiblesse de ses ressources culturelles, économiques ou sociales. Le ticket d'entrée dans la socialité a changé de style et son prix a largement augmenté. Il me semble que le point clé de cette affaire c'est la montée de l'autonomie, à la fois comme une aspiration à une liberté accrue, mais en même temps comme une norme, comme une contrainte. Ce n'est pas simplement un choix. Au fond nous sommes aujourd’hui dans une société où nous sommes amenés à nous gouverner par nous-mêmes.

 Cette question de l'autonomie, du gouvernement de soi me semble stratégique parce qu'elle résulte d'un déplacement institutionnel général que je vais synthétiser très rapidement, de façon pas trop abstraite. Ce déplacement institutionnel général s'amorce à partir des années cinquante. On peut le définir sur quatre registres interdépendants dont le résultat est pour moi une société d'individus, ou une société de la responsabilité de soi, ce qui revient au même. Quand je dis "responsabilité de soi" cela ne veut pas dire que nous sommes tous responsables : cela veut dire que notre valeur sociale est mesurée à l'aune de la responsabilité, ce qui n'est pas tout à fait la même chose.

Alors il y a quatre déplacements. Le premier c'est celui du registre du rapport social, à savoir, le déplacement d'une société d'obéissance et de discipline vers une société d'action et d'autonomie individuelle.

Le deuxième registre, ce sont les modes d'exercice du pouvoir : c'est le déplacement d'une conception en termes d'e règle fixe et extérieure à soi, exigeant un corps docile (décrit par Michel Foucault dans Surveiller et punir en 1975, c'est la société disciplinaire) vers une conception qui est plutôt en termes d'interprétation de normes plurielles et qui exigent de la part de chacun d'entre nous, des capacités mentales, des capacités réflexives plutôt que des automatismes corporels. La discipline exige des automatismes corporels.

Le troisième déplacement, c'est le rapport au temps : déplacement d'un rapport au temps caractérisé en termes de progrès menant à un avenir meilleur (c'est-à-dire qu'il y a un mariage entre le changement et le progrès) vers un rapport au temps défini aujourd'hui en termes de changements permanents, avec toute la précarité que cela implique, parce que le changement est déconnecté de la notion de progrès. Quelques très bons auteurs ont écrit là-dessus. Ainsi Jacques Donzelot  dans L'invention du social l'a très bien montré.

Quatrième déplacement : celui des formes de représentation politique. Schématiquement on est passé là d'un principe de prise en charge collective des destins individuels (par le Parlement, les partis, les syndicats) dans une société qui se caractérisait par le conflit de classes, qui était structurée par le conflit de classes, vers un report de cette même responsabilité sur l'individualité elle-même dans une société caractérisée, non plus par le conflit de classes, mais par l'extrême hétérogénéité des conflits d'intérêts et la montée de l'opinion. Non pas que les classes sociales n'existent plus, mais les conflits ne se structurent pas en fonction de la division en classes.

Au fond, une société d'individus, ou une société individualiste, c'est pour moi en quelque sorte l'intersection entre ces quatre lignes interdépendantes. Et je dirais qu'on assiste, en tous cas pour la culture politique française, à la fin de la séparation entre l'individu relevant du privé et le citoyen relevant du public. C'est cette confusion, cette interpénétration, entre public et privé qui s'opère depuis un certain temps. On peut le regretter, bien entendu, mais je pense que cela ne sert à rien de se voiler la face et d'avoir un discours nostalgique.

L'individualisme, c'est donc le nom donné à un déplacement normatif : RMIste ou chef d'entreprise, chacun est aujourd'hui supposé, dans la plus grande inégalité, s'appuyer sur ses propres ressorts internes, et être, non un automate docile, mais une sorte d'entrepreneur de sa propre vie. Cela veut dire que pour être socialisé aujourd'hui, il faut être désinhibé au sens où l'action doit elle-même être désinhibée. Parce que l'inhibition est une qualité pour faire un saint, mais certainement pas pour faire un individu moderne.

Une société qui est à la fois, de choix et d'action, famille, religion ou style de vie à la carte, nous dit-on, exige de l'autonomie, c'est-à-dire un appui sur des ressorts intérieurs, des ressorts de types mentaux. Or justement les technologies de stimulation du mental sont extrêmement développées dans nos sociétés. Il y a évidemment toutes celles qui font appel à des psychotropes, mais pas seulement. Pensons à cette extension indéfinie des techniques psychothérapeutiques qui se sont diffusées en France à partir des années soixante-dix et que représente le thème de la transformation personnelle, qu'elle provienne des renouveaux religieux, du New Age, ou simplement du monde de la psychothérapie elle-même. L'augmentation de la responsabilité s'est accompagnée du développement généralisé de technologies identitaires, d'industries de l'estime de soi ou de marchés de l'équilibre intérieur, extrêmement hétéroclites et évidemment promis à un bel avenir. Il y a aujourd'hui une sorte de surinvestissement sur le thérapeutique, comme d'ailleurs sur le pénal, qui se polarise sur la notion de souffrance psychique et que les déchaînements fantasmatiques sur un célèbre antidépresseur incarnent parfaitement bien.

Je vais à présent partir de la façon dont on se représente la personne moderne traditionnelle, en gros jusqu'aux années quarante-cinquante et voir comment l'individualisme français traditionnel s'est transformé dans une série de dynamiques, la première étant une dynamique du bien-être à l'émancipation. Une deuxième partie sera consacrée au prix de cette émancipation, et je considérerai la dépression comme une pathologie de l'émancipation, ce qui suppose évidemment de définir tous ces mots : qu'est-ce qu'être émancipé ? Et enfin, troisième partie, se rajoute un autre problème derrière l'émancipation : ce sont les exigences de l'action : les valeurs de l'action, de la compétition, qui viennent donner un deuxième niveau à la dépression qu'on pourra appeler à ce moment-là : une pathologie de l'action. Enfin je conclurai sur la société d'individus.

1 - Du bien-être à l'émancipation

Partons de la personne traditionnelle. On reste sur l'intime. Jusqu'au tournant des années soixante, les désordres de l'intime, y compris ceux de l'esprit, ne sont des problèmes publics que lorsqu'ils sont dangereux pour les bonnes mœurs ou pour la paix publique, comme la folie, par exemple. On sait que l'homosexualité apparaît pendant longtemps comme une monstruosité sociale et, si on regarde du côté de la clinique psychiatrique, une perversion. L'amour libre et la liberté de mœurs sont des scandales.

Cela ne veut pas dire qu'il n'y a pas d'attention à la vie intérieure. Au contraire, l'attention à la vie intérieure, qu'il s'agisse des conduites sexuelles ou de l'autoanalyse des sentiments, n'est pas le monopole de la littérature (même si la littérature est très importante là-dessus), comme en témoigne l'extrême importance du journal intime tout au long du XIXe et du XXe siècles dans toutes les couches de la bourgeoisie. Ce que je veux dire c'est que la personne est prise dans une configuration normative qui est celle du devoir sociale et de la conformité des interdits. Les institutions, famille, école, entreprise, sont supposées dans tous les cas avoir toute autorité sur leurs membres : discipline, obéissance, soumission, sont les garants du bon fonctionnement de la société. Les corps doivent être dociles, les familles respectables et les ambitions modestes.

Dans une telle configuration on se soumet à la discipline, ou on se révolte contre elle, on observe les interdits ou on les transgresse. On est dans une culture du permis et du défendu. C'est le rapport à la loi. C'est la culture de la culpabilité, et d'autre part une culture disciplinaire. C'est là qu'arrive la notion de sujet, au double sens de l'assujettissement à la discipline et de l'assujettissement à la loi, c'est-à-dire à la polarité permis-défendu.

Du côté des classes sociales, la vie des classes populaires, c'est un destin social, on le sait : l'usine ou la ferme sont le seul horizon, tandis que la bourgeoisie est organisée par des règles strictes qui lui offrent un autre destin. On ne peut pas dire que socialement, la société est individualiste. Elle l'est politiquement, au sens où l'individualisme c'est l'égalité et la liberté. Un homme/une voix c'est une conception purement individualiste. Mais sur le plan social ce n'est pas du tout le cas.

On est dans un contexte général où l'individualité est prise dans des disciplines, des interdits, des règles strictes d'obéissance, ce qui veut dire que l'intimité est une affaire privée : elle est socialement une affaire privée, elle relève du secret personnel ou de celui des familles. Quand l'intime s'exprime par une souffrance ou un comportement anormal, il va au mieux s'exprimer dans le cabi,net d'un médecin ou dans le confessionnal du prêtre. D'ailleurs dans certains travaux de psychiatres de la première moitié du XXe siècle, on voit toutes les normes familiales à l'envers. Un certain nombre de cas sont très intéressants. De ce point de vue-là il y a du matériau pour une histoire à l'envers de la famille.

Cette situation se modifie en deux temps. D'abord avec l'émergence de l'émancipation qui accompagne les valeurs du bien-être, puis avec la montée des exigences d'action. La responsabilité de soi en est le résultat et la dépression le prix psychique.

Du bien-être à l'émancipation : quel rapport entre les deux ? On sait qu'à partir des années cinquante (les" trente glorieuses"), un nouvel horizon s'instaure. La possibilité s'amorce pour chacun, c'est-à-dire essentiellement pour les classes populaires, de mener une vie privée avec l'instauration du bien-être comme opérateur politique - ce qui n'existe pas du tout avant la guerre. Donc : croissance économique, développement de la protection sociale, politique du logement qui diminue le sur-entassement. C'est très important, parce que si les grands ensembles sont très mal vus aujourd'hui, ils étaient pensés dans un autre horizon. Cette diminution du sur-entassement, c'est la possibilité d'avoir une vie personnelle et des objets personnels. Des espaces pour l"intimité se constituent. Également, apparaît une politique d'équipements collectifs et évidemment aussi : les changements du système éducatif, en particulier la fin de la séparation du primaire et du secondaire. Bref, l'horizon d'une vie privée décente ne se situe plus dans un avenir lointain et éventuellement inaccessible, mais dans un présent à portée de main. Cela devient quelque chose de réel.

Tout cela engage un processus d'émancipation collective, au sens le plus restreint, à savoir que le poids de la contrainte recule au profit de la possibilité de choisir sa vie. Les gens commencent à avoir une possibilité de mener une vie plus individuelle. Des travaux ont été faits sur les mineurs. Un très bon travail d'Olivier Schwartz montre très bien comment cela permet un désenclavement.

De plus, et peut-être moins vu : parallèlement, les normes qui commencent à définir la personne et que j'ai évoquées se modifient. Pourquoi ? Parce que dans la foulée d'une amélioration considérable des conditions de vie, il se produit simultanément deux choses : désenclavement social des classes populaires et intégration de la classe ouvrière dans la nation (dont on ne peut pas dire que c'était le cas dans les années trente) et en même temps une conscience de soi nouvelle dont les magazines (particulièrement les magazines féminins) et de nombreux ouvrages de psychologie populaire qui sortent à l'époque commencent à formuler le langage.

Pourquoi ai-je dit "conscience de soi nouvelle" ? Parce que s'amorce à l'époque un recul de la conception hiérarchique de l'existence, particulièrement dans la famille, où les rôles institutionnels (être mère, être épouse, être père, etc.) font lentement place au souci de l'épanouissement de chacun et surtout des enfants. Ce qui implique que les règles d'obéissance à des canons moraux (ou religieux) reculent progressivement au profit d'une valorisation de l'intime. L'historien Antoine Prost (?) parle de la famille des années soixante comme d'une "rencontre d'individus". Je pense que ce n'est pas faux. Cette valorisation de l'intime rend le terrain psychique réceptif. Il n'est plus seulement une affaire de for intérieur, de littérature, de philosophie de la conscience ou que sais-je ? Il n'est plus simplement le lieu du secret, du quant-à-soi, de la liberté de conscience : il devient ce qui permet de se déprendre d'un destin au profit de la liberté de choisir sa vie. Et, on le sait, à la conformité à une norme unique commence à se substituer progressivement une pluralisation des valeurs et une hétérogénéisation des modes de vie.

Pour décrire rapidement cette conscience de soi nouvelle, cette réceptivité du terrain psychique, on peut prendre l'exemple du "conseil de vie". Il existe traditionnellement, et depuis longtemps, une vieille tradition du conseil de vie, par exemple : les almanachs populaires ou la presse féminine. Sa rhétorique possédait une triple caractéristique. D'abord c'était un langage d'autorité. À savoir que vous aviez une sorte de directeur de conscience qui savait ce qu'il devait enseigner à un lecteur ignorant. Ensuite, son style était prescriptif : voilà votre problème et voilà comment vous devez le résoudre. Enfin, il proposait une vision de la vie en termes de destin collectif auquel chacun devait s'adapter vaille que vaille, c'est-à-dire qu'on apprenait, précisément, au lecteur à jouer son rôle institutionnel (être bonne mère, bonne épouse, etc.) et on ne lui apprenait pas comment il aurait pu bousculer tout cela si l'envie par hasard l'en prenait. Il y a là une discipline de la vie privée et dans cette discipline nul besoin que la personne s'interroge sur elle-même. L'important est de préserver la stabilité de la vie familiale. C'est en faisant son devoir qu'on obtient le bonheur.

De cette rhétorique, Marcelle Auclair, la célèbre courriériste du magazine Marie-Claire, était très exemplaire. En 1959, elle publie les conseils qu'elle tire de sa longue expérience du courrier des lecteurs dans  Le livre du bonheur, et la ligne directrice de l'ouvrage est très simple. Je la cite : "Le bonheur est à portée de votre main en vous-même". Comment trouver ce bonheur en soi ? On est dans la tradition prescriptive dont je viens de parler. Les cas sont systématiquement accompagnés d'une application sur le modèle de l'exercice scolaire ou spirituel, car le bonheur, dit-elle, est une école et le conseil une loi. "La vie est une science" écrit-elle. On voit bien qu'elle s'adresse à un lectorat encore façonné par un rapport traditionnel à la société. Le lecteur imaginé a un destin qu'il lui faut accepter. Et il n'y a guère de place là pour une attention à la vie intérieure.

Or, ce qui est intéressant, c'est que ce livre est publié à un moment charnière. Le type de pédagogie qu'il met en œuvre (un rapport d'autorité entre un expert et un ignorant) est justement en train de reculer et une nouvelle culture qui est à la fois du bonheur et de l'action se diffuse dans l'hexagone. En particulier on commence à voir une vague de traductions d'ouvrages de psychologie populaire américaine. Je pense par exemple à un livre dont certains se souviennent, qui est toujours en livre de poche, celui du docteur Spock, Comment élever son enfant, ou celui de Dale Carnegie Comment se faire des amis, qui est publié aux États-Unis en 1937. Ces livres sont très imprégnés d'une culture psychothérapeutique qui est la psychanalyse à l'américaine.

"Bonheur" parce qu'il ne s'agit plus d'accepter son destin en puisant dans des magazines populaires ou des almanachs des recettes pour s'y adapter, mais au contraire de se construire une histoire ouverte sur l'avenir. Comment ? En apprenant à communiquer avec ses enfants, son conjoint et, plus largement, avec n'importe qui dans toutes les situations de la vie. "Bonheur", mais aussi "action". Cela porte sur la relation elle-même, entre un être humain et un autre être humain, et cela indépendamment de sa position hiérarchique dans la famille ou l'entreprise. On est dans le déclin de la culture de l'autorité hiérarchique.

Finalement, qu'est-ce que l'action ? Et bien on nous dit : c'est un effet du dialogue. Et là où Marcelle Auclair conseillait des exercices, le nouveau conseil renverra l'individu à son propre questionnement tout en lui fournissant des ressources pour y répondre. En gros on pourrait dire que jusqu'à la fin de la France des notables, le courrier du cœur est quelque chose qui reproduit en maximes pour le domaine privé la hiérarchie entre hommes et femmes inscrite dans la loi, et non un outillage relationnel. Le nouveau style du conseil sous-tend la question de l'action par celle de l'identité et du désir. Désormais on ne peut plus répondre à la question "Que faire ?" sans se poser en même temps une deuxième question : "Qui suis-je ?". La réponse a évidemment changé de ton. On ne dit plus que c'est en étant conforme à ses devoirs qu'on obtient le bonheur, mais en étant conforme à ses désirs.

Et progressivement une sorte de grammaire de la vie intérieure devient disponible pour les masses, qui fournit à la ménagère la plus ignorante de l'inconscient une sorte d'outillage réflexif lui permettant de s'intéresser à sa vie intime, l'invitant en quelque sorte à s'intéresser à sa vie intime. Et on s'aperçoit que progressivement des gens comme elle s'expriment en public face à l'opinion. Et là c'est l'émission-phare et symbolique qui démarre en 1967 sur RTL Chère Ménie de Ménie Grégoire qui a joué un rôle déculpabilisant énorme. C'est précisément par ce genre d'émission, qui ensuite s'est multiplié, que les media ont réduit (il faut se mettre dans le contexte de l'époque) la honte et la culpabilité que chacun pouvait avoir à parler de ses problèmes personnels. Cela leur a donné une légitimité sociale. Il y a une fonction de ré-assurance dans ces émissions. J'ai pas mal sondé particulièrement Marie-Claire et Elle entre 1955 et 1975 : on voit très nettement cette transformation de la rhétorique. Il s'agit de fournir un outillage sous forme de ressource pour que les gens puissent s'interroger sur leurs conflits. Tout ce qu'il y a dans la presse féminine c'est : vous devez vous intéresser à la relation que vous avez avec vous et avec autrui, ne refusez pas d'affronter vos conflits. Toute une rhétorique fournit ce langage, parce que sans le langage pour dire ce qui se passe à l'intérieur de nous, nous ne pourrions pas inventer notre intériorité.

À partir de cette période, ce qui est important, c'est que la vie privée commence à se modeler sur les procédures de la vie publique. Il s'agit maintenant de communiquer et de négocier pour aboutir à des compromis, au lieu de simplement commander, d'obéir — ou de se révolter. Et c'est à ce moment-là qu'on peut constater, empiriquement, que le langage de la psychologie, de la psychopathologie sort progressivement de la médecine mentale pour se diffuser dans les media. Cela institue progressivement un langage spécifique à l'intime dont chacun peut se servir. Comment chacun en use-t-il ? Je n'en sait rien. Je veux simplement souligner ici que le psychique, l'émergence d'un langage de la psychologie, est un résultat de la dynamique égalitaire, c'est-à-dire qu'il accompagne le recul de la culture de l'autorité qui assignait aux classes sociales comme au genre  sexuel un destin.

Et effectivement, les questions concernant la vie privée, l'intimité, connaissent une double transformation à partir de la fin des années soixante. D'abord elles se politisent, elles deviennent l'objet de conflits dans l'espace public à travers toute une série de mouvements sociaux dont les revendications portent sur les mœurs : égalité des droits pour les femmes, droit à l'avortement, divorce par consentement mutuel, concubinage, etc. L'important c'est aussi que cela innove dans la controverse politique. Cela fait entrer dans les affrontements entre les partis politiques et les arguments parlementaires un e façon neuve de voir la vie privée, c'est-à-dire dans les termes du désir individuel, de l'épanouissement,etc. Ces mouvements et ces débats accompagnent la diversification de la société que précisément le bien-être avait permise. On sait que l'autorité hiérarchique, parentale, masculine, patronale, et tout ce qui entrave la propriété de soi est ébranlé. Il est "interdit d'interdire".

Dans cet ébranlement par les media, il faut quand même rappeler l'extraordinaire écho de l'émission de Ménie Grégoire en 1967, les polémiques qu'elle a entraînées et la multiplication de ses concurrents, Françoise Dolto, par exemple, sous le nom de docteur X sur Europe 1 en 1968, puis dans une autre émission sur France Inter en 1976 où elle avait comme assistante quelqu'un qui est devenu le plus grand animateur de reality show, Jacques Pradel. On voit comment tout cela se développe. On pourrait montrer que la télévision est toujours à l'arrière-garde. L'intéressant avec la télévision c'est que dans la mesure où elle vise nécessairement le public de masse elle ne prend pas de risques. Au fond, elle nous rend visible ce que nous savons déjà. La télévision commence avec Psy show en 1983, avec Pascale Breugniaux (avec aussi un psychanalyste, Serge Leclaire). Pascale Breugniaux dit d'ailleurs tout cela. Elle dit : "Psy show n'est pas une thérapie, c'est un itinéraire, on ne donne pas de réponse à un problème posé, on l'accompagne juste un coup dans une démarche qui est la sienne". Dix ans plus tard, dans les années quatre-vingt dix, avec l'explosion des reality show, Mireille Dumas reprend le même discours et, naïve qu'elle est, se croit à l'avant-garde de l'émancipation des individus. Alors que c'est la fin, tout est fait, on est affranchi. Le "conseil de vie" est passé d'une recette pour faire accepter son destin à une culture de l'interprétation personnelle qui aide chacun à se construire une histoire. D'un côté il y a une autonomie individuelle accrue, de l'autre, comme il faut bien un interlocuteur extérieur, on entre dans l'âge de la relation.

Parallèlement, on sait que le monde de la psychothérapie est en plein bouleversement. C'est ce que j'ai évoqué tout à l'heure, avec les nouvelles techniques comme les mouvements du potentiel humain, la bio-énergie, etc. Cela se diffuse, cela se popularise. L'objectif de ces mouvements est d'obtenir un bien-être intérieur qui facilite les relations avec autrui. En arrière-plan il y a une certaine représentation de la société, à savoir que la société n'apparaît plus dans le cadre de la problématique de l'assujettissement disciplinaire et de la soumission à l'autorité, mais elle est un moyen de faciliter le fonctionnement des demandes personnelles.

On trouve quelque chose de tout à fait parallèle dans les renouveaux religieux, en terrain protestant comme en terrain catholique. Il suffit de lire mes collègues sociologues du religieux. Les charismatiques commencent en France vers 1970. Les renouveaux religieux amorcent leur essor en renouvelant la vieille tradition de guérison par la religion, mais par une problématique qui intègre les facultés psychologiques des hommes modernes. Et finalement les objectifs sont parallèles des mouvements psychothérapeutiques. Il s'agit d'obtenir un épanouissement personnel en imprégnant le religieux, le rapport à Dieu, de psychothérapeutique. La religion répond désormais à des demandes terrestres et Dieu devient, c'est une formule inédite, l'horizon d'une réalisation de soi. Jésus est devenu psychothérapeute !

En tous cas, dans les deux cas ces techniques de guérison reposent sur le principe suivant : comment multiplier les capacités de bien-être de gens ayant, sinon des difficultés à vivre, du moins cherchant à vivre leur vie dans sa plénitude la plus authentique ? Elles constituent la logistique de l'individu émancipé. Leur visée ne consiste pas à rendre praticable les interdits à moindre coût psychique (ça c'est la visée de la psychanalyse) mais à gommer toute souffrance. Ce n'est pas tout à fait le même projet thérapeutique. L'éducation culpabilisante, dit-on, alliée à la répression des affects par la société, est à la base de toutes les pathologies.

Le succès de ce style thérapeutique a pour ressort le changement du contexte normatif. La règle sociale n'est plus la conformité à une norme unique face à laquelle on n'a que le choix d'obéir ou de transgresser. Elle se pluralise. Il s'amorce une tolérance nouvelle pour le droit à la différence (une expression qui fera florès, on le sait). Il y a une sorte d'explosion de la normalité, qui n'est plus équivalente à la conformité. Normalité et conformité étaient équivalents, mais là il y a un éclatement de la notion. Tout le monde pourra être normal, quelle que soit sa différence. L'important c'est de pouvoir l'exprimer, c'est de pouvoir l'assumer, d'y faire face.

Cette pluralisation, qui permet à chacun de choisir sa vie sans être stigmatisé, résulte du fait que s'institue, dans le plus grand optimisme (et pourquoi pas ?), l'individu pur, c'est-à-dire un type de personne qui est désormais son propre souverain. Or, ce type de personne est nécessairement incertain. Pourquoi ? Parce qu'elle n'a plus de dehors pour lui indiquer sa conduite, puisque c'est à elle d'élaborer ses propres règles. Il y a donc un mouvement d'allègement de soi, d'allègement à l'égard des contraintes sociales, mais il y a un deuxième mouvement qui est un mouvement d'alourdissement.

Nous sortons donc d'une expérience collective de la personne qui était celle du sujet, dans le sens de celui qui est assujetti à la discipline et à l'autorité de la loi. Le type de figure sociale qui en émerge et qui commence à être valorisé au cours de ces années-là est un genre de personne qui ne se soutient que d'être elle-même. La conscience de soi, c'est-à-dire de pouvoir être quelqu'un par soi-même, augmente en même temps que l'idée que chacun peut se construire ses propres règles au lieu de les recevoir des institutions et de les appliquer ou non. La propriété de soi commence à devenir une règle de vie. Si chacun peut décider de sa vie, il en est en conséquence responsable. L'auto-fondation commence à devenir un phénomène de masse. Cela veut dire ceci : il n'y a rien au-dessus de moi qui puisse me dire ce que je dois être car je suis le seul propriétaire de moi-même. Il y a pluralisme moral et non-conformité à une norme unique, liberté de se construire ses propres règles au lieu de se les voir imposer. Le développement de soi devient collectivement une affaire personnelle que la société doit favoriser. Au fond, la société apparaît (ce n'est pas un jugement de valeur, même si ça pose des problèmes) comme une sorte de prolongement de l'individualité par d'autres moyens.

2 - Le prix de l'émancipation

Je passe à ma deuxième partie. Le prix de l'émancipation : parce qu'il faut toujours payer. C'est là que la dépression est instructive.

La dépression, c'est une série de symptômes : tristesse, douleur morale, inhibition, fatigue. Il y a une très grande diversité. Lacan disait que l'angoisse ne trompe pas. Je dirais que la dépression est la maladie la plus trompeuse. Dans tous les textes de psychiatres des années quarante à aujourd'hui, il est dit : nous ne savons pas définir la dépression. Donc il y a un problème. Beaucoup de pathologies mentales sont hétérogènes, mais il y a là une hétérogénéité maximale.

Comment la dépression est-elle codée ? Elle est codée par la psychiatrie comme le symptôme d'une pathologie mentale sous-jacente, psychose ou névrose. Ce qu'il s'agit de soigner, c'est la pathologie mentale sous-jacente. Je mets de côté les psychoses, puisque je m'intéresse à la pathologie de l'homme normal. Qu'est-ce qu'une névrose ? C'est une maladie de la loi. Freud n'invente peut-être pas l'inconscient, mais il invente une maladie de la loi. Parce que le sujet de la névrose, le névrosé, est pris dans un conflit entre un interdit et un désir, conflit qui le rend malade. C'est donc bien une maladie du sujet.

Or, à partir de la découverte des anti-dépresseurs, en 1957, il y a, en gros, un processus psychiatrique qui consiste à dire que la molécule, en diminuant l'intensité des symptômes, prépare la personne à affronter ses conflits. Autrement dit, la molécule est un potentialisateur de psychothérapie. On est bien là dans une problématique du sujet malade. Et d'ailleurs c'est ce qui s'est passé quelques années auparavant avec les neuroleptiques, inventés en 1952 : en apaisant l'angoisse extrême du psychotique, l'angoisse de dissociation, en diminuant les délires, on restaure le contact. C'est à partir de ces années-là qu'on va pouvoir développer des prises en charge psychothérapeutiques qui marchent à peu près. Les innovations pharmacologiques ont été le moteur, particulièrement en France, de la montée du modèle psychanalytique. Maintenant il n'est plus à la mode, mais la pharmacologie a facilité la montée du modèle psychanalytique, à la fois comme méthode d'interprétation et comme méthode de traitement.

Le sujet est donc pris dans un conflit entre un interdit et un désir. Or, justement, c'est cela qui commence à changer au cours des années soixante-dix. La dépression sort progressivement de son statut de symptôme d'une névrose pour devenir une forme morbide en elle-même. À la place du conflit, la psychopathologie va découvrir tout à fait autre chose : elle va découvrir une insécurité identitaire. L'intimité glorieuse qui monte à cette époque s'accompagne quand même plus silencieusement d'un changement dans nos manières de nous intéresser à nos inquiétudes intérieures ou de les exprimer.

Je prends un exemple sur ce débat névrose et dépression. Je le prends dans la littérature psychanalytique. On voit très bien que le thème de la dépression en tant que forme morbide monte dans un débat qui est "névrose ou dépression" chez les psychanalystes. À partir des années soixante-dix, on nous dit qu'une nouvelle race de patients semble voir le jour et, s'ils s'allongent sur le divan des psychanalystes, ils leur donnent du fil à retordre. À la différence des névrosés ils n'arrivent pas à reconnaître leurs conflits, à se les représenter. Il leur manque le matériau de base sans lequel il n'est pas possible de mener à bien une cure, à savoir la culpabilité. Parce que la culpabilité est rare. Les patients se sentent peut-être angoissés, mais il se sentent chroniquement vides. Ils ont les plus grandes difficultés à faire quelque chose de leurs affects douloureux, ils ne mentalisent pas, ils ne se représentent pas les choses, ils sont incapables de symboliser leur douleur. On donne un nom à cette nouvelle race : les "états limites". Et la dépression est le tableau clinique dominant. Et on va dire : ce ne sont ni des psychotiques, ni des névrosés, le vide dépressif domine le tableau.

Il est intéressant de noter que de l'autre côté une deuxième forme morbide domine : c'est la toxicomanie. On a donc le vide dépressif et le remplissage addictif. Parallèlement à la montée de la dépression il y a une montée du souci pour les addictions. Ce n'est pas simplement une question de drogue (qui commencent à être des problèmes sociaux) mais il apparaît dans la psychopathologie elle-même autour de conduites addictives, des pathologies alimentaires, etc. On voit très nettement que les deux pathologies vont ensemble. Les analystes disent : nous sommes de plus en plus fréquemment confrontés au problème des personnalités dépressives et les tableaux cliniques auxquels nous sommes confrontés aujourd'hui ne sont plus tout à fait les mêmes que ceux du temps de Freud.

Alors il y a des débats. Est-ce que les névroses classiques se raréfient au profit de nouvelles pathologies ? Les psychanalystes ne sont pas d'accord. Certains disent : non, c'est faux, les états limites n'existent pas, c'est une nouvelle manifestation de l'hystérie. On sait que l'hystérie puise ses symptômes dans ce que lui offre la société. Pensons à la grande hystérie de la fin du XIXe siècle, Charcot, les extases, les grandes conversions, les paralysies, dans une culture encore religieuse. Et peut-être la dépression, est-elle liée à une société qui aiguise la conscience de soi et n'est plus une société religieuse. Pour d'autres analystes il se produit une extension des cures au-delà du cas des névroses. Peut-être est-ce l'intégration de cette rhétorique de l'intime qui a maintenant une vingtaine d'années. Cette extension se produit vers des patients qui viennent consulter pour des difficultés de vie et dont les symptômes n'évoquent pas ceux d'une aliénation mentale précise.

En tous cas, la croissance de la dépression apparaît comme inversement proportionnelle au déclin de la capacité à représenter les conflits psychiques. Elle semble accompagner le déclin du conflit dans l'espace psychique. Je pourrais parler aussi de ce qui se passe du côté de la psychiatrie ou de la littérature épidémiologique, mais je me permets de rappeler que la dépression devient le trouble mental le plus répandu dans le monde à partir de 1970, dans un moment d'optimisme généralisé où on dit que les gens n'ont jamais connu une santé pareille. Donc c'est une pathologie du changement. Le point intéressant de  ces débats nosologiques est que la névrose est la conséquence d'un conflit où on est coupable, alors que la dépression est ressentie comme un défaut dont on a honte. Ce n'est pas tout à fait la même chose. La personnalité névrotique est dans une maladie de la loi, la personnalité dépressive est dans une maladie de l'insuffisance. On peut dire que le déprimé se trouve plongé dans une logique de l'impuissance (qui peut prendre différentes formes symptomatiques), alors que le névrosé est dans une logique de la transgression - ce qui n'est pas la même chose. La pathologie du névrosé doit se penser dans la polarité du permis-défendu, alors que la pathologie du déprimé doit se penser dans la polarité possible-impossible. C'est justement quand tout est possible que la question de la dépression commence à se poser. Quand les interdits sautent, une auto-route s'ouvre pour la dépression. Comme le dit un psychanalyste : le culpabilité est  sans consigne.

Il y a donc opposition entre une maladie de la loi (permis-défendu) et une maladie de l'insuffisance (possible-impossible). Au lieu de la discipline et de l'obéissance, le contexte valorise les dépendances à l'égard des contraintes sociales. Au lieu de la finitude et du destin auquel il faut s'adapter apparaît l'idée que tout est possible ; au lieu de la vieille culpabilité bourgeoise et de la lutte pour s'affranchir de la loi des pères apparaît la peur de ne pas être à la hauteur, avec le vide et l'impuissance qui en résulte et que symbolise Narcisse. À partir du moment où tout est possible, les maladies de l'insuffisance viennent placer à l'intérieur de la personne des incertitudes qui rappellent fort concrètement que tout n'est pas permis. Ce n'est pas parce que tout est possible que tout est permis. Ce n'est pas une question de morale. Le style du désespoir se met à changer parallèlement au style de l'espoir. Et finalement il n'y a pas de raison de s'en étonner.

Pour en finir sur l'émancipation, il me semble que la dépression fait irrémédiablement partie d'une société dans laquelle le changement devient une chose désirable - une société qui accélère, dit Claude Lefort, la dissolution des repères de la certitude. La fin de la permanence émancipe, bien entendu, l'individualité de l'étouffoir disciplinaire et de la soumission autoritaire à la loi, mais elle l'alourdit par une ouverture  sur le vide. Elle ouvre la voie à l'initiative personnelle, mais cette initiative crée elle-même de l'anxiété. Peut-être peut-on le dire autrement, techniquement, ou abstraitement : ce qui se produit là dans ce débat névrose-dépression, c'est une indétermination quant à l'identité de ce soi, précisément, parce qu'il n'est pas un sujet. Pourquoi n'est-il pas un sujet ? Un sujet connaît des conflits mais n'a pas de problèmes d'identité. Le sujet est pris dans une sorte d'extériorité qui le constitue : l'antériorité et l'extériorité de la loi qui le soumet. Alors que le soi est plutôt un rapport à l'identité qui se construit dans un rapport à l'avenir, dont il porte à lui seul le poids. Voilà pourquoi la dépression est instructive sur l'expérience collective actuelle de la personne. S'affranchir crée des conflits névrotiques.  Etre affranchi génère un vide dépressif et un remplissage addictif.

Si un trouble mental n'est pas simplement fait de symptômes, mais également de manières d'être dans le monde, je crois que la dépression peut dans ce cadre être considérée comme l'envers exact de cette étrange passion de n'être que soi-même qui a saisi nos sociétés depuis le début des années soixante. La dépression est un mot commun pour qualifier les problèmes d'un genre de personne qui se soutient que d'être elle-même, qui n'est qu'elle-même. Et donc elle marque bien et très concrètement que la propriété de soi n'est pas simplement allègement à l'égard de la contrainte externe. Elle a des limites internes que nous payons très concrètement. C'est une pathologie de l'émancipation précisément parce que l'émancipation conduit chaque individu à se donner ses propres règles et à se construire son identité par lui-même.

Alors au fond, qu'est-ce que la dépression ? C'est une maladie de mégalomane. C'est une maladie de la toute-puissance. La limite n'est plus indiquée par une règle qui vient du dehors, mais par une impuissance qui se situe au sein de la personne. C'est l'assise identitaire qui est en jeu. La passion d'être soi et la difficulté à l'être, voilà ce qu'incarne et symbolise la dépression. Elle radicalise les tensions de la conscience de n'être que soi.

Il est intéressant de noter qu'il se produit une fragilisation du sentiment de soi (c'est la question de l'identité et non la question du conflit) au moment où celui-ci connaît une valorisation absolument inédite. Le déclin du conflit, le déclin de la polarité permis-défendu se paye de l'augmentation de la teneur en dépression. C'est là la nouvelle économie de la contrainte intérieure, et c'est là un déplacement de la lourde tâche de bien se porter qui est donc, selon Freud, le lot du civilisé.

3 - Les exigences de l'action

On change un peu de cadre. On sait que les années quatre-vingts démarrent sur les chapeaux de roues avec l'irruption sur la scène française d'un nouveau bolide : le dynamisme entrepreneurial symbolisé par Bernard Tapie. Aujourd'hui homme d'affaire déchu, mais, pour ceux qui se rappellent, il fut quand même le grand prédicateur d'un culte de la performance française qui succédait à d'anciennes passions politiques qui n'avaient plus, pensait-on, assez d'efficacité et de légitimité pour résoudre les nouveaux problèmes qu'affrontait notre société. C'est vraiment un personnage mythologique. C'est un stéréotype. Il est très instructif.

Mais ce sont les modèles d'action qui sont importants. En France (ce n'est pas le cas aux États-Unis) on sait que le patron était le symbole traditionnel de l'autorité des gros sur les petits. Le patron c'est moins l'entrepreneur que le rentier, dans la tradition française, c'est celui qui profite des pauvres. Et l'entrepreneur va mettre en scène une sorte de modèle d'action pour tous. Au fond, Tapie c'est : vous aussi vous pouvez faire comme moi. On entre dans un modèle de proximité, alors qu'avant c'étaient des contre-modèles de distance. Le message est que chacun, en haut comme en bas, va partir à la double conquête de la réussite sociale et de son identité personnelle : aller réussir socialement en devenant soi-même.

Ce que la politique ne pouvait plus faire, l'économique allait s'en occuper, et l'entreprise, nouvelle solution miracle et nouvelle illusion, devenait "citoyenne". Si on reste sur cet exemple de l'entreprise, tout le monde sait qu'on a assisté à des transformations très importantes des modes d'organisation du travail qui voit augmenter les exigences de flexibilité d'une part et d'implication et d'autonomie dans le travail d'autre part.

Globalement tout un contexte favorise cela : la vogue toute nouvelle du sport dans la société française au cours des années quatre-vingts, l'explosion du thème de l'aventure, que le Paris-Dakar a symbolisé, évidemment la glorification de la réussite sociale, la médiatisation de l'entreprise, etc. On entre dans un genre de société caractérisé par une philosophie de l'action individuelle mesurée à l'aune des valeurs de la concurrence et de la compétition. Peut-être certains d'entre vous se rappellent-ils la vogue des stages d'aventure dans les entreprises, ou des stages hors-limites, qui ont décliné. Est-ce que c'était très important ou non ? Je ne sais pas, mais cela a joué un rôle symbolique, pour marquer qu'on était une société dynamique, une société en mouvement, qui abandonnait ses vieux oripeaux de la rente, du petit, du philistin, etc.

En tous cas, les mouvements sociaux, qui étaient considérés comme vecteurs de la transformation sociale, ont reculé au profit du thème des gagneurs, personnages qui eux-mêmes ont maintenant disparu. Ils symbolisaient une version athlétique et entrepreneuriale de la vie en société. L'initiative individuelle, et non plus la discipline, devient la référence de la conformité sociale.

On sait que cette aventure entrepreneuriale de masse semble aujourd'hui avoir totalement basculé dans une sorte de dépression nerveuse généralisée et, alors que l'entrepreneur était promu comme notre meilleur modèle d'action, c'est aujourd'hui le SDF est l'anti-modèle dans lequel nombre de citoyens craignent de basculer. Toute cette apologie des gagneurs, du narcissisme, du cocooning bien heureux, tout cela s'est brutalement éteint et on a l'impression qu'on est entré dans une conjoncture beaucoup plus sombre, de laquelle sourd une longue plainte. L'individu souffrant semble avoir remplacé l'individu conquérant.

Pourtant l'un ne succède pas à l'autre. Il me semble qu'ils sont deux facettes de ce gouvernement de soi, facettes suscitées par les styles de relations sociales et les modèles d'action aujourd'hui dominants. En effet, désormais, l'incertitude devient un mode d'existence de masse dont, précisément, l'individu conquérant et l'individu souffrant dessinent les bornes et les inexorables tensions. Pourquoi ? Tout simplement parce que le nombre de mécanismes sociaux, qui favorisaient des automatismes de comportement ou d'habitude (appuyer sur un bouton, obéir aux instructions, etc.), a largement diminué au profit de normes qui incitent à la décision personnelle. Dans des domaines de la vie extrêmement divers, qu'il s'agisse de recherche de travail, d'éducation, de manière de travailler, dans tous ces domaines et dans d'autres encore, nous sommes aujourd'hui invités à être responsables de nous-mêmes. La responsabilité est une norme. Je ne sais pas si c'est une vérité mais c'est une norme. On est totalement sortis de cette vie vécue comme un destin collectif. Aujourd'hui elle est une histoire personnelle.

Comment, étant donnée la précarisation croissante de la vie, échapper à un destin d'assignation ? C'est le problème de beaucoup. En tous cas nous sommes dans une configuration générale où chacun doit s'appuyer sur lui-même pour inventer sa vie, lui donner un sens et agir. Ce changement de situation de l'individualité, cette prise en charge personnelle là où règnaient auparavant des règles comportementales fixes, est une tendance de fond des sociétés démocratiques avancées. Parce que se comporter en individu ne signifie pas tellement un repli généralisé sur sa vie privée, sur l'égoïsme, etc. Cela n'est pas faux, mais ce qui est plus important, ce qui est décisif, c'est qu'il s'agit moins de cela que de décider de sa propre autorité pour agir par soi-même avec les libertés, les contraintes, les inquiétudes qu'un telle posture implique. L'homme sans guide que nous sommes devenus, c'est celui qui est précisément construit, conduit à se construire par lui-même ses propres repères.

On parle de "perdre des repères", mais c'est la noblesse de la démocratie, c'est sa grandeur, d'avoir fait de nous des gens qui ont à construire leurs propres repères. Le problème ce n'est pas tellement la perte des repères, c'est l'inflation des repères et des modèles. Tout le monde en offre. Toute la difficulté c'est de faire le tri entre le bon grain et l'ivraie.

Je voudrais dire encore un mot sur cette privatisation, parce que la privatisation de l'existence qui caractériserait l'individualisme contemporain nous aveugle de son évidence. Cela souligne que derrière cette apparence il y a une sorte de nécessaire appui sur ses ressorts internes, un étayage sur soi, qui accompagne l'augmentation des exigences qui pèsent sur l'individualité. Ce n'est donc pas un problème de privatisation, mais un changement des rapports généraux entre le public et le privé, et surtout un changement des normes d'action. Pensez aux mots que nous utilisons aujourd'hui : implication personnelle, projet, motivation, capacité à communiquer - c'est le rectangle d'or de la socialisation. Il s'agit moins d'obéir que d'assurer, il s'agit moins d'être discipliné que de faire face. Je ne dis pas que la discipline a disparu, mais la discipline n'est plus le mode de régulation individu-société.

Dans la mesure où chacun est conduit à prendre en charge un nombre croissant de problèmes, il se produit un double mouvement qui est à la fois d'affirmation de soi (on nous demande à tous de nous mettre en avant pour trouver un emploi, etc.) mais en même temps d'évitement de soi. Il y a une sorte de tension qui semble inévitable.

C'est là que je vais revenir sur la dépression comme pathologie de l'action, après l'avoir vue comme insécurité identitaire (ce qu'elle est toujours). Julia Kristeva disait dans son livre Le soleil noir que la tristesse était l'humeur fondamentale de la dépression. Et bien justement, je crois qu'aujourd'hui la tristesse n'est plus l'humeur fondamentale de la dépression, et que, en gros, on s'en fout de la tristesse !

La dépression a deux blocs de symptômes. Un premier bloc où il y a tristesse, douleur morale, et un deuxième bloc où vous mettez des mots comme inhibition, fatigue, difficulté d'agir, indécision. Or, à lire la littérature psychiatrique, on constate un très net déclin du premier bloc (tristesse, douleur morale), à partir de la deuxième moitié des années soixante-dix. On a toujours dit qu'il ne suffisait pas de la trsitesse et de la valeur morale pour diagnostiquer une personne comme dépressive, qu'il fallait aussi de la fatigue, de l'inhibition, mais ce qui se passe c'est qu'il y a un retournement. Aujourd'hui la dépression est moins une passion triste qu'une pathologie de l'action. Ce qui ressort massivement de la littérature psychiatrique, c'est l'apathie, c'est l'inhibition, c'est ce que les psychiatres appellent le ralentissement psycho-moteur, c'est-à-dire une difficulté à initialiser l'action. On entre donc dans une autre face : celle de la pathologie de l'action.

De plus la situation de la maladie s'est fortement modifiée. Alors que la psychiatrie considérait, à partir de la découverte des antidépresseurs en 1957, que la dépression était un trouble dont on pouvait guérir assez facilement, elle commence à changer d'analyse à partir des années quatre-vingts. Toute la littérature psychiatrique, et en particulier l'épidémiologie, vous le montre : la dépression est désormais une maladie récidivante. Il y a 50 à 80 % de rechutes. Ceux qui ont connu un épisode dépressif, ont 50 à 80 % de chances de rechuter, et rapidement. Par ailleurs, une bonne partie de la dépression est une maladie chronique. On a donc tendance à allonger la durée de prescription et, malgré ce qu'on voit comme optimisme dans la presse, un net pessimisme se fait jour parce que la notion de guérison entre en crise.

Et c'est dans ce contexte qu'est lancée une molécule qui va devenir célèbre, le Prozac, dont je voudrais dire quelques mots, parce que ce me semble être un marqueur anthropologique de ce qui se passe aujourd'hui. Quand je dis "dans ce contexte", c'est à la fois le contexte de l'émancipation et de l'exigence de l'action, mais aussi le fait que la dépression est en train de basculer en une maladie à tendance chronique. On dit Prozac pour un antidépresseur comme on disait Kleenex pour un mouchoir en papier ou Frigidaire pour un réfrigérateur : c'est une certaine classe d'antidépresseurs dont le plus connu est le Prozac. 

Sans raconter l'histoire de ce produit, le point important c'est qu'il n'est ni plus ni moins efficace que les antidépresseurs précédents, mais que ses effets secondaires sont diminués. Il n'a quasiment pas de risques sur le plan cardiovasculaire, pas non plus d'effets secondaires très gênants comme des constipations permanentes, des jambes lourdes, etc. En plus il possède l'énorme avantage d'un seul dosage, alors qu'auparavant il fallait calculer les doses thérapeutiques, ce qui pouvait prendre un certain temps, et si l'antidépresseur ne marchait pas, au bout de trois semaines il fallait recommencer avec un autre, et c'était très long. Cela veut dire aussi qu'il est idéal pour des chimiothérapies de très longue durée, précisément grâce à la diminution des effets secondaires.

Or ce qui est intéressant ce sont les polémiques qu'il a déclenchées. Quand on regarde ce que disent les psychiatres sur les avantages et les désavantages des antidépresseurs dans les années soixante, tous, pharmacologues, psychiatres, chimistes, attendaient une molécule de ce type. Elle n'aurait jamais dû déclencher les polémiques qu'elle a déclenchées. Mais ce n'est pas pour des raisons pharmacologiques qu'elle les a déclenchées, c'est pour un changement total de contexte normatif et social sur la question de la maladie. En effet, ce type de molécule réalise une vieille utopie pharmacologique que j'énoncerai en citant Henri Laborit, médecin anesthésiste à l'origine du premier neuroleptique en 1952. Dans une conférence de 1966 sur l'évolution psychiatrique il déclarait : "Par le truchement de la pharmacologie, l'homme de demain sera peut-être à même d'obtenir d'un plus grand nombre d'hommes une maîtrise de leur environnement en développant des facultés d'attention, d'imagination, de créativité. Dans ce cas, l'espèce pourrait tendre vers une égalité d'individus, non par le bas, mais par le haut".

Cela, c'est en train de se réaliser. Les progrès de la psycho-pharmacologie ont conduit à mettre sur le marché des produits qui procurent un équilibre psychologique avec des effets secondaires réduits et l'humanité, améliorée artificiellement par des médicaments psychotropes permettant d'apaiser l'angoisse, de stimuler l'humeur, de renforcer la mémoire ou l'imagination, c'est en train de devenir notre quotidien. Et cela pose un problème : si on peut modifier nos perceptions mentales sans dangers pour soi et pour autrui, est-ce que nos sociétés ne vont pas être composées d'individus à la fois normaux (mais la normalité a explosé : elle n'est plus la conformité à une norme unique) et assistés plus ou moins en permanence par des produits psychiques ? Avec ce genre de produits, le mythe de la drogue parfaite, c'est une question politique d'actualité. Par "drogue parfaite", je veux dire un produit où finalement on n'arrive plus à faire facilement la distinction entre une drogue et un médicament. Je veux dire qu'on ne sait plus très bien dans quel cas on modifie nos états de conscience et dans quels cas on soigne une pathologie ou on lève simplement des symptômes. Je donnerai la publicité du tout dernier antidépresseur qui est lancé ces dernières semaines sur le marché français : "Maintenant le pouvoir vous appartient" ! Rêve de toute-puissance, d'une sorte de santé absolue. C'est la façon dont Thomas De Quincey parlait de l'opium : l'opium c'est la santé absolue. C'est précisément l'idéal du toxicomane. Donc là il y a un problème.

Où passe la frontière entre souffrance normale et souffrance pathologique ? Qu'est-ce que c'est qu'être normal ? Qu'est-ce que c'est qu'être soi-même ? À partir de quelles limites ne l'est-on plus ? Quels problèmes cela pose-t-il ? Voilà toutes les questions auxquelles nous conduisent ces molécules.

Un antidépresseur comme le Prozac est pour moi un marqueur anthropologique. À travers lui s'investit la possibilité de vivre éventuellement une vie entière avec un produit psycho-actif sans risques d'auto-destruction. Mais on n'a pas encore étudié tous les effets cognitifs à long terme de l'usage des antidépresseurs. Mais il y a ce fantasme-là. Le psychotrope est désormais comme la publicité du micro-ordinateur Appel à ses débuts "Use us friendly". On peut parler d'antalgique de l'humeur, de drogue de fonctionnement, qui élimine le risque de destruction de soi, et ces produits-là sont certainement l'avenir des psychotropes, parce qu'ils accompagnent l'exigence qui fait que chacun est normal non quand il est conforme, non quand il applique une règle, mais quand il "assure". Tous ces facteurs contribuent à une amélioration du bien-être autant qu'aux soins de maladies dont la guérison a toujours posé problème, tout simplement parce que l'exigence contemporaine d'action stimule les demandes de réponses rapides à tout ce qui l'inhibe. L'individu sous perfusion de psychotrope est une possibilité socialement envisageable sous l'effet des normes et des aspirations qui conduisent à "assurer" en permanence, et techniquement réalisable grâce à l'amélioration des molécules.

La raison profonde des polémiques que le Prozac entraîne vient de ce qu'il fait tenir ensemble un espoir et une peur. Le Prozac c'est une magie blanche, parce qu'il incarne l'espoir à la fois démesuré et compréhensible de se débarrasser de la souffrance psychique. Mais c'est un espoir illusoire parce que le pourcentage de dépressions résistantes aux médicaments n'a pas bougé d'un iota depuis l'invention des antidépresseurs et parce que les effets idéaux décrits par certains ne concernent qu'une petite minorité des cas. Il faudrait faire des études, mais elles ne sont pas faites. Le Prozac est donc une magie blanche.

Mais il est simultanément, et pour cette raison même, une magie noire parce qu'il incarne la possibilité illimitée d'usiner son intérieur mental, possibilité qui n'existait ni avec des drogues dangereuses comme l'héroïne, ni avec les anciens antidépresseurs dont les effets secondaires étaient suffisamment handicapants pour que la personne veuille arrêter de les prendre, aussitôt la guérison ou la rémission atteinte.

De cette manière-là il me semble qu'il est temps pour la société de bien voir les craintes que les drogues suscitent depuis longtemps. L'arrière-plan du débat sur la drogue, au-delà de leur danger, c'est le débat artifice-nature : quand finit le sujet ? Celui qui prend des drogues n'est plus vraiment un sujet. Et aujourd'hui il y a une ambiguïté entre les deux sphères de produits parce qu'une société où les gens prennent continuellement des substances psycho-actives est une société où l'on ne sait plus qui est qui. Au lieu d'agir sur une maladie, on agit sur notre nature psychique, qui nous semble insuffisante. Et la psychè, comme dit Pierre Legendre (très dogmatique mais là juste), devient "une sorte de montage réglable". D'où la crainte de la disparition du sujet.

Mais la question que je me pose c'est celle-ci : est-ce que nous devons craindre cette disparition ou est-ce que nous n'avons pas affaire justement à un nouvel âge de la personne — accompagnée par des techniques de soutien extrêmement diverses, de type psychologique ou pharmacologique ? Ces soutiens peuvent durer un an, deux ans, s'arrêter, être repris, passer de la psychothérapie à un antidépresseur, etc. On a une sorte d'individu qui n'est ni malade ni guéri, mais qui est accompagné tout au long de sa vie parce que sa vie est désormais un parcours chaotique.

En tous cas, je crois que tout conduit dans cette société à cet accompagnement, parce que nous sommes, justement, dans une société de responsabilité de soi où l'échec scolaire professionnel et social est de plus en plus imputé à l'individu lui-même. C'est fini l'idée que c'est la faute à la société, ça marche moins bien. Et cette nouvelle situation conduit à des frustrations de masse que ne connaissaient pas les sociétés de destin. Et une société où la souffrance psychique est si forte conduit à faire entrer dans le thérapeutique (qu'il relève des marchés de la médecine, des drogues ou de la religion) ce qui ne peut guérir tout en ayant un statut de souffrance identitaire.

Pour en terminer par une formule : l'antidépresseur est au psychisme ce que le silicone est au corps, ce que la ritaline est à l'éducation des enfants ou ce que la procréation médicalement assistée est à la filiation (la rétaline est une petite amphétamine extrêmement utilisée aux États-Unis ainsi qu'en France dans les services de pédopsychiatrie : les Américains l'appellent "pilule de l'obéissance", c'est un produit pour des enfants agités qui n'arrivent pas à se concentrer). Ce que je dis à propos du Prozac n'est pas spécifique à ces domaines précis. On voit cette même tendance dans toute une série de domaines sans rapport les uns avec les autres. Nous vivons de plus en plus avec des substances chimiques à l'intérieur de notre corps. Il se produit une sorte de subjectivation de la technique qui nous rend plus forts, plus beaux et tout ce qu'on veut. En tous cas cela relève de mécanismes analogues qui sont caractérisés par le choix.

Conclusion

Aujourd'hui, est en train de se réaliser sociologiquement l'idée proprement moderne que l'homme est entièrement sujet de son action et propriétaire de lui-même. Seulement, c'est à ce point précis qu'il ne faut pas se tromper dans l'analyse du problème de l'individu. L'individu n'est pas ou l'affirmation glorieuse de soi, ou sa misère. C'est précisément là l'illusion individualiste, qui ne veut pas convenir, comme l'écrit Claude Lefort, que "l'individu se dérobe lui-même en se rapportant à lui-même", qu'il est aux prises avec son inconnu, avec son immaîtrisable, qui de toute façon ne bouge pas.

Cela ne signifie pas que nous ayons prise sur tout.  Ce n'est pas être émancipé ou être libres de faire ce qui nous convient. Ça veut dire que les modes de régulation de la relation individu-société font moins appel à la discipline et à l'obéissance qu'à la décision et à l'action personnelle. Autrement dit, à l'étayage sur sa propre personnalité, ses désirs, ses affects, donc à l'esprit. Et ce mode de régulation résulte d'un report de nombre de responsabilités auparavant prises en charge par les institutions. En échange de ce processus de désinstitutionnalisation massive, c'est l'individualité elle-même qui se trouve instituée comme mode d'action, comme ressource, comme centre de décision.

C'est pourquoi la mobilisation de l'esprit, ou du mental, ou de la psyché, je ne sais pas très bien comment dire, est à l'étayage sur soi ce que l'automatisme corporel était à la discipline. Je crois que là est l'une des mutations décisives de la vie dans nos sociétés. Si l'on n'intègre pas cette nouvelle norme (face à laquelle il y a de grandes inégalités, bien entendu), des pans entiers de la relation aux formes de domination ou des transformations de la relation au politique restent difficilement compréhensibles. Et la dépression exprime précisément un changement de cette inconnue en nous. Elle exprime un changement de cet immaîtrisable, du moins si on ne la réduit pas à une pure misère morale et affective, et elle nous apprend quelque chose sur la question de l'intime dans la phase actuelle de la démocratie, à savoir que nous sommes bien entendu allégés de contraintes extérieures, mais qu'en échange c'est la contrainte intérieure qui est plus forte. Il y a un alourdissement intérieur. La contrainte intérieure c'est l'envers de l'émancipation. Il y a un déplacement de l'inconnu, puisque précisément il ne s'agit plus aujourd'hui d'être sujet, c'est-à-dire de résoudre le conflit entre un désir et un interdit, mais d'être soi, ce qui est tout à fait autre chose.

Cette situation nous plonge dans une nouvelle vulnérabilité qui semble faire de nos vies un trouble identitaire chronique, massivement partagé. C'est pourquoi je crois que la dépression est instructive : elle représente un laboratoire des ambivalences dans lesquelles l'homme de masse est son propre souverain. Finalement, elle est au cœur d'un certain type de faille intime qui se répand aujourd'hui et qui accompagne cet avènement de la souveraineté de soi (on est son propre législateur). Si la folie apparaissait dans le débat public il y a vingt-cinq ans plus comme un symbole de l'oppression moderne que comme une maladie mentale, c'est bien que tout était possible. Le fou n'est pas malade, entendait-on, il est différent, et c'est de la non-acceptation de cette différence qu'il souffre. Il me semble que le déplacement, dans la psychiatrie comme dans la société, du centre de gravité de la folie vers la dépression symbolise ce retournement mental. On se rappelle le début : tout est possible, rien n'est possible.

Qu'elle désigne un mal de vivre ou une vraie maladie, je crois que ce n'est pas ça l'important. La dépression a la spécificité de désigner l'impuissance même à vivre, qu'elle s'exprime par de la tristesse, de l'asthénie, de la fatigue, ou de l'inhibition. Le déprimé est pris dans un temps sans avenir, il est sans énergie, il est pris dans un rien-n'est-possible. C'est ça son rapport au temps. Plus exactement (et c'est en ça qu'il est tout à fait représentatif de la phase actuelle de la personne dans nos sociétés), il est moins rongé par la culpabilité d'un sujet que par la responsabilité d'un individu, il est moins dans une maladie de la faute que dans une pathologie de l'insuffisance (suis-je à la hauteur ?), il est moins dans l'univers de la loi que dans celui du dysfonctionnement (c'est la panne), il est moins dans une référence à un conflit que dans une référence à un déficit. C'est l'insuffisance. Le déprimé n'est pas à la hauteur des exigences qu'il s'impose et qu'on lui impose.

La dépression nous instruit sur notre expérience actuelle de la personne parce qu'elle est précisément la pathologie (à tort ou a raison) qui incarne le passage d'une société dans laquelle la norme est fondée sur la culpabilité et la discipline à une société où elle s'appuie sur la responsabilité et l'autonomie.

De la culpabilité à la responsabilité, ce qui se passe, et on le voit bien un peu partout, c'est que les rapports entre le permis et le défendu sont entrés dans le brouillard. Voyez l'inceste, voyez les polémiques sur les contrats d'union sociale que l'excellent travail d'Irène Théry a déclenchées. Vous ne pouvez pas aujourd'hui tenir un discours sur la question de l'interdit sans passer pour un conservateur, un moraliste, etc. Ça redistribue les cartes. Or justement les cartes sont redistribuées aujourd'hui. On a précisément affaire avec la dépression à ce déplacement de la lourde tâche à bien se porter qui est selon Freud la mal du civilisé et qui est quelque chose d'indépassable, c'est-à-dire qu'on mesure dans nos corps le poids de l'émancipation et on ne voit plus vraiment ce qui est interdit, tandis que simultanément rien n'apparaît possible. On est dans ce brouillard-là.

(transcription non relue par l'intervenant)

 

 

 

Débat

 

 

 

(une première question manque dans l'enregistrement)

 

Une auditrice - Vous avez parlé de toxicomanie, vous avez parlé de dépression. Sachant qu'en ce qui concerne la toxicomanie il s'agit, sauf erreur, à peu près de deux tiers d'hommes pour un tiers de femmes, sachant qu'en termes de dépression, sur le rapport sur la santé de 1996, il s'agissait de sept fois plus de femmes que d'hommes, sachant que du côté du suicide c'est au contraire tous facteurs confondus cinq fois plus d'hommes que de femmes, sachant que par ailleurs "ne pas être à la hauteur" me semble être une problématique plutôt du côté du masculin que du côté du féminin - je voulais savoir ce qu'il en était selon vous, en termes de marque sexuelle, du côté du féminin, du côté du masculin. Y a-t-il une différence pour vous ? Vous avez souvent utilisé le terme "il", que j'ai entendu comme un terme neutre plutôt que comme un terme sexuel. Avez-vous une idée sur la question ?

 

Alain Erhenberg -  Je répondrai brutalement que l'alcoolisme est aux hommes ce que la dépression est aux femmes ! C'est très net. Il y a des études sur les consultations en médecine. Les types de plaintes qui s'expriment en médecine générale sont tout à fait nets. Il y a un dymorphisme sexuel. Il n'y a aucun doute là-dessus. D'après ce qu'on voit, les femmes font des symptômes et les hommes ont des comportements: alccolique, toxicomaniaque, violent, etc.

Quand je disais "être à la hauteur", c'était une autre manière de dire aujourd'hui que de toutes façons, malgré cette dynamique d'émancipation, c'est un fantasme de croire que nous avons prise sur tout. Et donc le déplacement de la lourde tâche de bien se porter est un déplacement d'une maladie de la culpabilité, d'une maladie de la faute, une maladie de l'insuffisance, une maladie de la panne.

Maintenant, il faudrait analyser les plaintes féminines et les plaintes masculines. Ce qu'on voit dans les études c'est surtout qu'il y a de l'asthénie, de l'inhibition, de la fatigue. Le thème de l'insuffisance d'être à la hauteur, etc, est pour moi un modèle de compréhension me permettant de découper un certain type de pathologie mentale par rapport à une autre. Mais cela dit, tout dépend comment on code. Si vous parlez à certains psychiatres ou à certains psychanalystes, ils ne seront absolument pas d'accord avec l'idée que l'on est passé de la névrose à la dépression. J'ai évoqué ça très rapidement. Ils vont vous dire que ce sont les nouvelles formes de l'hystérie. L'hystérie n'a pas disparu,  quoi qu'on en dise. Elle a pris simplement de nouvelles formes, et en particulier des formes dépressives. Ce sont des choses que l'on voit de façon minoritaire dans la littérature psychiatrique ou psychanalytique, mais elles sont toujours là.

Donc c'est un problème de codage des maladie. Mais ce codage n'est pas seulement du discours. Il a bien entendu des effets de réalité, puisque dans la mesure où ça founit une ressource langagière pour définir vos propres problèmes vous les définissez dans les termes dominants.

 

L'auditrice - J'insiste quand même. Vous avez posé une problématique du côté du masculin. Vous avez cité Tapie, non pas tellement en termes de personne mais en termes de symbole, mais au-delà de Tapie ou à travers Tapie, vous avez parlé d'entrepreneurs, ce qui me fait penser aussi aux golden boys. Il y a quand même un paradoxe à parler de ne pas être à la hauteur ou de carence identitaire du côté du masculin alors que la dépression encore une fois est plutôt du côté du féminin.

 

Alain Erhenberg - Il me semble quand même que les femmes font partie de cette affaire-là, la réussite sociale, la sortie d'une identité de mère de famille, de ménagère, ou de tout ce que vous voulez. Les femmes ont commencé à travailler couramment à partir des années cinquante. Je ne suis pas sûr, pour cette question du rapport à la réussite sociale, que le dymorphisme sexuel marche aussi fort.

En revanche, ça entraîne toutes sortes d'autres problèmes. En particulier, on le voit, sur les questions de harcèlement sexuel. De plus en plus d'entreprises ont du personnel masculin et féminin ensemble et cela entraîne toute une série de difficultés relationnelles qui n'existaient pas auparavant. mais je crois que ça touche surtout un autre problème.

 

Une auditrice - Vous n'avez pas évoqué le problème du suicide, qui est quand même la conséquence la plus dramatique de la dépression. Ce qui me choque, c'est que le suicide chez les 15/24 ans est devenu la première cause de mortalité. Quand on sait les moyens qu'on a pour guérir tant de choses sur le plan médical, je trouve que c'est quasiment de la non-assistance à personnes en danger. On laisse mourir des adolescents sans rien faire pour eux. J'aimerais savoir ce que vous en pensez.

 

Alain Erhenberg - Il y a beaucoup de choses que je n'ai pas évoquées. Sur la prise en charge des suicides, ce n'est pas un domaine que je connais bien.

En revanche, c'est un des grands arguments de la psychiatrie universitaire assez liée aux laboratoires, de dire que la dépression conduit au suicide et que la plupart des suicidés sont des déprimés. C'est un discours qui est tenu, mais je ne suis pas du tout convaincu de sa réalité. Je ne suis pas convaincu que la dépression conduise au suicide. Pour certains types de dépressions, c'est fort possible, mais d'une manière générale, ce n'est pas du tout une chose évidente. C'est le grand argument pour dire que la dépression est sous-traitée et qu'il faut absolument la traiter par prescription médicamenteuse. Autrement dit, le suicide est souvent invoqué comme argument pour prescrire du psychotrope et de l'antidépresseur.

 

Un auditeur - Concernant la dépendance aux produits, vous avez parlé du Prozac, vous avez parlé de la drogue, mais il y a aussi les anabolisants des sportifs, etc. Est-ce que ce n'est pas une version scientifique de Dieu, si on peut dire, ou une façon de traiter sur le mode capitaliste le bonheur dans la société ? Le produit comme objet de consommation et comme complément indispensable pour arriver au bonheur. Le fantasme du bonheur par le produit.

 

Alain Erhenberg - Fantasme du bonheur : je ne suis pas du tout convaincu que ces pilules soient des pilules du bonheur. Il y a des pilules qui ont toutes sortes de fonctions : de tenir, de résister, de s'éclater, de tout ce qu'on veut. Et il semble qu'un produit comme le Prozac, ce n'est pas le bonheur sur ordonnance : c'est plutôt les capacités d'action restaurées sur ordonnance. Ce n'est pas tout à fait la même chose.

Quant aux anabolisants, je n'en ai jamais essayé, mais il me semble avoir compris que ce n'est pas quelque chose qui rendait l'humeur vraiment euphorisante.

Toutes sortes de fonctions sont remplies par ces produits, fonctions de résistance, fonctions de stimulation mentale, ou au contraire fonctions d'abaissement de l'angoisse, toute une série de sensations et d'émotions sont touchées par cette palette énorme de substances dont nous disposons.

On est beaucoup dans l'automédication, aujourd'hui. Quand la drogue de masse explosait dans les années soixante, il ne s'agissait pas du tout de médication. Il s'agissait de quelque chose de tout autre  : de voir d'autres mondes, d'alternatives à la société capitaliste, de se défoncer, etc. Mais aujourd’hui il y a un rabattement de l'ensemble de toutes ces substances du côté de ce qui serait la santé et son amélioration. Je ne crois pas qu'on puisse réduire la fonction de cette diversité de molécules et de produits à des pilules du bonheur.

En revanche, ce qu'on peut constater, c'est un souci très fort pour les dépendances. C'est un thème très à la mode en psychiatrie. On pourrait dire qu'historiquement la dépendance a été pensée comme une dépendance physiologique, c'est-à-dire comme réduite à des produits pharmacologiquement addictifs tels la morphine ou l'héroïne. Puis il y a eu l'arrivée de produits comme le cannabis ou le LSD, qui manifestement n'étaient pas des produits addictifs. Alors c'était un peu embêtant : si on ne pouvait pas définir une drogue par l'addiction, ça pouvait vouloir dire qu'on pouvait en prendre. Et la notion de dépendance psychologique est montée à ce moment-là pour stigmatiser ce type de consommation. Je ne fais pas la publicité pour ces produits, je le signale en passant, mais je veux dire que cela a eu ce type de fonction. Et en même temps, ça a eu pour conséquence de relativiser la dépendance physiologique. En particulier la dépendance à l'héroïne. Il y a une expression américaine qui dit : once an addict, always an addict, "si on en prend une fois on ne peut plus s'en passer". Cela a permis aussi cette montée de la notion de dépendance psychologique et montré qu'il y a une diversité des usages et que l'aspect de dépendance physiologique n'était pas l'aspect principal.

Ce qui a été bien montré depuis une quinzaine d'années en clinique psychiatrique, c'est que la pathologie-clé dans la dépendance à l'héroïne c'est la dépression. Si on ne tient pas compte de la dimension dépressive dans la prise en charge des héroïnomanes, on va à l'échec.

 

Une auditrice - Je voudrais connaître votre point de vue sur la légalisation de la drogue.

 

Alain Erhenberg - Il est clair qu'en France il y a un sur-investissement sur le droit pénal, le droit pénal étant assimilé à la loi.

Il y a la légalisation et la dépénalisation, ce n'est pas tout à fait la même chose : "légalisation" veut dire que ça peut être mis en vente réglementée, alors que "dépénalisation" veut seulement dire que l'usage ou la possession ne sont plus pénalisés, la vente restant du trafic. Parmi ceux qui y sont favorables, c'est plutôt la dépénalisation qui l'emporte,

Je dirai simplement qu'il faut faire attention à une chose : c'est de ne pas tout investir sur la question de la loi. Je suis favorable à la dépénalisation, voire à la légalisation, à condition qu'on dise bien quelle politique de la drogue on suit, quels objectifs on cherche, quelles priorités on a, et quelles sont les stratégies prévues pour atteindre ces priorités. La question de la loi, à mon avis, n'est qu'un aspect de cette affaire. Je serais favorable à une légalisation du cannabis et à une dépénalisation de l'usage des autres drogues. Mais dans le cadre d'une politique qui ait un sens. Parce que je pense que personne ne peut savoir aujourd'hui, ce que c'est qu'un politique de la drogue. Que veut l'État ? Et au nom de quoi le veut-il ?

Pourquoi le cannabis pose-t-il un problème spécifique ? Ce n'est pas sa banalisation qui est l'argument. L'argument c'est qu'il y a aujourd'hui une légitimité sociale de l'usage de cette substance (et pas seulement je pense par ceux qui la consomment). Et un effet pervers de la prohibition est qu'il y a une distance entre cette légitimité sociale de la consommation et l'illégitimité du produit, ce qui contribue à la crise de la loi et ne permet pas de mettre en place des politiques de prévention différenciant sérieusement les produits et les usages de produits. Ce n'est pas parce que le cannabis n'est pas pharmacologiquement dangereux qu'il n'est pas dangereux à certains moments, pour certaines personnes, dans certaines circonstances. Et il y a certains types d'usage qui sont dangereux. Le problème, puisque c'est en particulier le produit le plus consommé par les adolescents, c'est qu'il est très difficile pour les parents de tenir un discours préventif et surtout de prévention des usages à risque. "Ne fumez pas c'est affreux" les jeunes s'en fichent. Tout le monde sait bien ce qui se passe. Au fond il faudrait pouvoir enseigner ce que pourrait être le bon usage du cannabis. S'appuyer sur soi et être un pur individu. Ne pas fumer dans la journée, ne pas fumer le soir en semaine, etc. Quand on connaît les problèmes on peut tenir ce genre de discours aux adolescents. Mais pour la plupart des parents ce n'est pas possible.

Donc de toutes façons la situation actuelle, à mon avis, n'a que des effets négatifs. L'immobilité actuelle est une erreur parce qu'elle a pour effet d'accroître les risques pour les gens et de ne pas leur donner des repères pour user en connaissance de cause des produits. Il y en a pour qui cela ne posera absolument aucun problème, mais pour une partie fragile de la population, la prohibition ne donne aucun moyen, puique cela voudrait dire que l'on accepte que l'on fume. Or c'est illégal. Donc on tourne en rond.

Je me permets de signaler qu'on n'a jamais pu évaluer la politique française. Il y a eu une série de mécanismes de blocage qui ont fait qu'en fin de compte la politique française des drogues n'a jamais pu être évaluée. En revanche on peut évaluer la politique des Suisses, ou la politique des Hollandais. Les Hollandais ont procédé à une quasi légalisation du cannabis depuis 1976. On connaît les consommations. Elles sont assez stables. Il ne faudrait plus qu'il y ait cette espèce de fantasme que si tout d'un coup on mettait ces produits sur le marché, avec un cadre légal pour réduire le marché noir, les gens iraient se jeter dessus. La légalisation ne veut pas dire le laxisme, ne veut pas dire : allez les gars, défoncez-vous ! Ça veut dire : déplacer le partage entre le permis et le défendu et dire pourquoi et comment on le déplace. C'est-à-dire quelles références on va donner à tout cela.

Ce serait le type de démarche que j'adopterais en matière de politique de la drogue et je pense que l'opinion pourrait très bien comprendre un discours formulé en ce sens-là parce que c'est un discours qui ouvre la voie à l'action, qui permet de réduire les risques tout en tenant la question de l'interdit, c'est-à-dire la question des limites.

 

Un auditeur - L'autonomie, l'individualisme, l'absence d'interdits, la liberté, c'est vers quoi tendait toute la modernité depuis ses débuts, de la philosophie à la psychanalyse en passant par la politique. Si on avait dit à certains il y a cent ans, ils auraient dit : c'est formidable ! Or vous nous dites que ça fait tomber en dépression. Certes, tout le monde ne tombe pas en dépression, mais une maladie est toujours symptomatique d'un certain état des choses. Alors, est-ce que ça veut dire que l'homme s'est rué vers une situation ou un comportement pour lesquels il n'est pas fait, ou est-ce que ça veut dire simplement qu'il faut encore qu'il s'accoutume à une situation nouvelle et qu'il n'a pas encore eu le temps de le faire ?

 

Alain Erhenberg - Ce que j'ai simplement voulu souligner c'est cette illusion individualiste typique qu'on pourrait se débarrasser de l'immaîtrisable, qu'on pourrait se débarrasser de l'inconnu en soi. Peu importe qu'on l'appelle conscience malheureuse, ou vision du sujet, ou angoisse de castration, ou tout ce que vous voulez, il y a cette illusion que tout est possible, que tous les choix de vie sont possibles. Au lieu que le prix en soit une maladie de la culpabilité, on a affaire à une maladie de l'insuffisance, si tant est que j'aie raison en disant que c'est une maladie de l'insuffisance. Donc il y a un déplacement de l'immaîtrisable parce que les vies humaines sont de toutes façons construites sur des renoncements.

Or, si on passe du tout-est-possible au tout-est-permis il n'y a plus de permanence. C'est ça le problème. On a l'exemple du totalitarisme, mais n'est pas simplement le totalitarisme. Ça veut dire qu'il n'y a plus aucune permanence qui soit possible, aucune distance un peu solide entre les gens, distance qui permet en même temps qu'ils aient des liens ensemble. Donc il est normal que la pathologie mentale nous rappelle à notre humanité, même si elle change de forme, de sens, etc.

Personne ne veut, je pense, retourner dans l'étouffoir disciplinaire, personne n'a envie d'être obligé d'être marié à vie. Et bien, il y a un prix à payer. Il vaut mieux le savoir.

 

Une auditrice - Vous avez dit : la névrose est une maladie de la loi. De quelle loi s'agit-il ? La loi au sens strict, c'est-à-dire l'acte juridique, législatif, ou la loi propre de l'individu, celle qui fait que le sujet est pris en conflit entre un désir et un interdit ? Parce que si c'est la loi au sens législatif, ça suppose que c'est la société qui crée la névrose.

 

Alain Erhenberg - Vous avez répondu à la question que vous me posiez. C'est une maladie de la loi au sens où la personne est prise dans un conflit entre un interdit et un désir, inconscient bien entendu, et c'est ce conflit qui la rend malade. C'est en ce sens-là qu'on peut dire que la névrose est une maladie de la loi.

 

L'auditrice - Mais de la loi individuelle ? De quelle loi s'agit-il ?

 

Alain Erhenberg - C'est un certain type de rapports individu-société dont la régulation se pense en termes de permis-défendu. Et donc c'est une loi de l'individu parce que c'est une loi de la société. C'est à l'intérieur de nous parce qu'il y a des institutions qui à l'extérieur nous donnent ce langage que nous ne pourrions inventer par nous-mêmes. C'est le mythe de l'intériorité. Ce n'est pas la loi au sens de la loi positive;

 

Un auditeur - Il me semble que l'observation courante de tous les jours, surtout dans les milieux urbains, montre l'agressivité de toutes natures qui sévit, ou la peur de parler. Au cinéma les gens posent leur manteau à côté d'eux. Au début je croyais que c'était pour le confort, puis je me suis aperçu que c'était parce qu'ils ont peur qu'on s'approche d'eux. Quand on parle à quelqu'un qu'on ne connaît pas, il réagit tout de suite comme si on allait lui sauter dessus. Alors, on médicalise tous les problèmes de société, mais est-ce que le problème numéro 1 ce n'est pas que les gens ont peur de se parler, de se rencontrer, d'échanger ? En fait ils sont enfermés dans leur drogue ou bloqués devant leur télévision, ou ils entrent dans un certain nombre de schémas qui les enferment et les empêchent de communiquer. On médicalise, mais le problème est peut-être plus simple que ça.

 

Alain Erhenberg - Ce que je peux dire c'est que la médicalisation de la psyché, que ce soit dans sa version psychothérapeutique ou dans sa version chimiothérapeutique, n'est absolument pas spécifique au domaine de la santé mentale. C'est une tendance générale du progrès médical. C'est pour ça que cette question du normal et du pathologique, qui a l'air d'être un gros problème moral, en réalité n'en est pas un. Bien entendu, en médecine, en général, il faut voir à partir de quel moment une personne peut être considérée comme pathologique et soignable. Mais c'est un problème médical. Ce qui se passe du côté de la santé mentale c'est que ça bascule : du médical au moral le saut se fait beaucoup plus rapidement. Voilà ce que j'aurais à dire sur la médicalisation.

Maintenant, que les gens ne se parlent pas et qu'ils devraient se parler, est-ce que c'est ça le vrai problème ? Moi je trouve que c'est normal que les gens ne se parlent pas ! (rires dans la salle) Pourquoi est-ce qu'on devrait se parler, s'aimer, parler à ses voisins ? On a envie de son quant-à-soi, de sa tranquillité, de sa télé, et pas forcément de sa drogue. Il faut qu'on ait quand même cette possibilité-là. Je sais bien que je réponds par une pirouette, mais c'est pour vous dire qu'on pourrait aussi bien dire tout à fait le contraire.

 

Une auditrice - Face à la lourde tâche de bien se porter dont vous parliez, dans une société où il faut toujours être le plus performant, le meilleur, le battant, face à une société du toujours-plus, est-ce que la dépression n'est pas une réaction ?

 

Alain Erhenberg - Oui, je suis tout à fait d'accord. Toujours plus de performances, etc, c'est dire : comment être à la hauteur, comment y arriver ? Il y a quelque chose d'un peu écrasant. Donc dans ce sens-là c'est un mode de réaction tout à fait normal. De toutes façons, la dépression n'est pas du tout en soi une pathologie. C'est un affect...

 

L'auditrice (interrompant) - Je me positionnais plutôt du point de vue éthique : le sujet choisit ce positionnement dans la société.

 

Alain Erhenberg - On n'est pas maître de choisir d'être ou de ne pas être dépressif.

 

Une auditrice - Pourriez-vous développer cette idée de pathologie de l'insuffisance ? Finalement vous faites une différence entre la culpabilité et l'insuffisance, mais quelqu'un qui dit "je ne suis pas coupable", est-ce que ce n'est pas quelqu'un qui se culpabilise par rapport à un phénomène social ?

 

Alain Erhenberg - La distinction n'est sans doute pas très facile à faire. Il y a des liens entre cette dimension honte, "je ne suis pas capable", et la dimension de culpabilité. Moi, quand j'utilise un peu abruptement cette notion de culpabilité, d'insuffisance ou de honte, ce sont des modèles d'analyse de situations elles-mêmes beaucoup plus complexes. C'est une manière de comprendre ce qui se passe dans la pathologie mentale aujourd'hui. Mais, sinon, je suis bien d'accord qu'on ne peut pas faire des distinctions absolues entre la culpabilité et la "capabilité", si vous voulez, qui relèverait plutôt de la suffisance. Il y a un entremêlement.

Mais il me semble que ça compte quand même de dire que les choses se pensent et que nous sommes structurés plutôt par un rapport à une polarité possible-impossible, que par une polarité permis-défendu. Je pense que ça a un sens de les distinguer. On n'a pas intérêt à les mettre ensemble. Mais bien entendu, ce ne sont pas des choses tout à fait séparées. On les sépare simplement parce que le sociologue ou l'anthropologue ont besoin de modèles pour faire voir des évolutions et faire des mises en perspectives. Je ne crois pas du tout qu'on a affaire à un déclin du sujet au sens où on a un déclin du rapport permis-défendu. Il y a un entremêlement assez compliqué, où je me repère d'ailleurs assez mal. Le rapport permis-défendu est subsumé sous le rapport possible-impossible. Et c'est par là que se pose la question de la loi.

Si par exemple vous prenez le silicone : entre se refaire un peu les yeux, peut-être les seins, et devenir une sorte d'androïde à la Michael Jackson, ce n'est pas du tout la même chose. La question c'est quand je m'arrête. Je ne porte pas du tout de jugement moral sur des gens qui se font refaire je ne sais pas quoi, ou gens qui prennent des antidépresseurs sans être authentiquement malades et déprimés. Il faut comprendre et essayer de le faire en connaissance de cause et savoir qu'il y a cette question de la limite, qui de toutes façons va se poser, et que la limite, c'est soi-même qu'on va la dire, et c'est ça le problème.

Il n'y a rien à transgresser. On est émancipé. C'est en ce sens-là qu'on est émancipé. Ça ne veut pas dire qu'on est cool. Il semble qu'on vive aujourd'hui la face sombre de l'émancipation. Autant je crois que dans les années soixante-dix quand on disait "tout est possible", c'était en grande partie une illusion, autant je crois qu'aujourd'hui de la même façon ce côté absolument sombre est aussi en partie une illusion. Parce qu'on a le nez dessus. On projette toujours le présent sur l'avenir, c'est normal.

 

Une auditrice - Vous avez parlé des dangers d'une société où l'on ne sait plus qui est qui. Vous avez même parlé d'une société où la psyché est un montage réglable, selon la formule de Pierre Legendre. Dans cette perspective, que pensez-vous du développement des mondes virtuels, et s'il y a là un risque majeur de voir s'aggraver la situation ?

 

Alain Erhenberg - Il faut vraiment être expert en tout ! (rires) J'ai un peu travaillé sur le cyberespace et les transformations de l'informatique, mais pour moi c'est tout à fait autre chose. Avec le micro-ordinateur au début des années quatre-vingts, on a assisté à une sorte de retournement du discours sur la technique. La technique c'était ce qui abrasait l'humain, c'était un danger. Dans les années cinquante c'était la bombe atomique. Et tout d'un coup on a eu une sorte de déplacement du paradigme. Et ça s'est poursuivi avec tout cet ensemble d'objets technologiques de communication jusqu'au cyberespace. C'est devenu l'émancipation par la technique. La technique devient là un moyen de démultiplication de ses propres possibilités. Si je pouvais faire une réponse là-dessus par rapport aux craintes que vous avez, il y a ce retournement : une sorte de démultiplication de soi.

 

Un auditeur - Les gens, dans nos sociétés, sont soumis à de très fortes pressions, des pressions sociales, des pressions liées à l'économie de marché. Que pensez-vous qu'il puisse rester de la liberté individuelle des gens quand, acculés aux états dépressifs et ayant en même temps facilement accès aux médicaments et aux drogues, ils sont encouragés, pressés de les consommer sur le plan à la fois politique et économique ?

 

Alain Erhenberg - Je pense qu'on est déjà entré dans une société où beaucoup de gens prennent occasionnellement, régulièrement ou moins régulièrement, énormément de substances psychotropes et surtout de substances médicamenteuses. Et notamment de l'alcool. Mais l'alcool est un très vieux problème, donc on peut le mettre de côté.

L'usage des drogues illicites est, je crois, un problème tout à fait marginal en France. C'est un problème imaginaire très fort, qui mobilise les peurs, les craintes, etc, mais je crois que, sur le plan politique, ce n'est pas un problème extrêmement difficile. Nous sommes entrés dans une société où les médicaments psychotropes sont sortis du consensus thérapeutique, c'est-à-dire du consensus qui dit qui est malade et qui n'est pas malade. C'est un état de fait. On peut le regretter, mais de toutes façons, c'est ça la situation, et c'est à partir de là qu'il faut commencer à réfléchir. Moi, je ne crois pas que toutes nos sociétés, que tous les individus citoyens de nos sociétés, vont être en permanence soumis aux substances psycho-actives. La Hollande n'a pas succombé entièrement au cannabis.

Ce qui va se passer (ce qui est déjà en train de se passer), c'est une diversification des choses. Vous aurez à la fois des gens qui prendront de temps en temps un tranquillisant ou un somnifère pour passer une bonne nuit, des gens qui prendront pour passer une période difficile six mois ou un an d'antidépresseur et puis qui arrêteront, puis qui éventuellement en reprendront deux ou trois ans après ou n'en reprendront plus, et enfin certains qui seront sous antidépresseurs à vie. On est simplement en train d'entrer dans cette situation, à la fois parce que les exigences sont très fortes (les exigences de l'action, de la pression économique). Le droit à l'échec n'existe pas : la responsabilité de l'échec est de plus en plus reportée sur les gens eux-mêmes.

Je pense aux transformations de l'école, où il y a une démocratisation au sens d'une massification du système. Des jeunes qui appartiennent à certaines couches sociales vont au lycée alors que leurs parents n'y allaient pas. À l'époque où Bourdieu et Passeron faisaient l'analyse de l'école, la sélection se faisait en amont de l'école. Aujourd'hui, elle se fait au cours du cursus scolaire proprement dit. Ce qui fait que c'est l'élève qui en supporte la responsabilité. D'où, sans doute, des vulnérabilités et des fragilités identitaires qui s'accroissent. Les pharmacologues vendent de bons produits. Certes, ils promettent trop, la publicité des laboratoires pharmaceutiques et un certain nombre de psychiatres chefs de services exagèrent un peu, mais dans l'ensemble pourquoi devrions-nous souffrir sereinement, stoïquement, dans toutes les circonstances de la vie ?

On rentre simplement dans cette diversité d'usage, mais il y a toute une série de choses qui font que vivre avec une pilule tout au long de sa vie ne correspond manifestement pas à nos idéaux communs. Je pense que c'est un élément d'autorégulation, même si ces substances sont sans danger, sans dépendance, etc. Donc, ce n'est pas très grave. À condition de savoir au nom de quoi on le fait, c'est-à-dire d'avoir une intelligibilité des choses. Et là je pense que le rôle des médecins et des psychiatres est important - et des pouvoirs publics,  qui n'ont pas de discours là-dessus.

 

Un auditeur - Je suis tout à fait d'accord avec votre analyse de la charge que fait peser aujourd'hui sur nos épaules cette idée que nous sommes responsables et relativement libres du choix de nos valeurs. Néanmoins je me demande si vous n'acceptez pas un peu vite le paradigme dans lequel nous sommes enfermés, et si on n'atteindrait pas une certaine liberté en reconnaissant deux choses : d'une part que les valeurs qu'il nous est demandé de servir sont multiples, contradictoires et héritées, donc que nous sommes en dette de toutes façons, donc que nous devons aussi combattre le fantasme de toute-puissance qui a ces effets destructeurs que nous subissons - et d'autre part que nous devrions ré-interroger le système d'injonction et la capacité à faire face à ce système d'injonctions contradictoires.

Par exemple, les enseignants (qui, je crois, sont assez frappés par la dépression) ont à faire face à des injonctions qui, dans les termes mêmes, les dépassent. Vous avez pris ce très bel exemple des jeunes qui sont mis d'emblée dans un système qui théoriquement se donne pour but d'arriver au baccalauréat, ce qui ne peut qu'engendrer un fabuleux sentiment d'échec pour ceux qui n'y arrivent pas.

Quelque part, je trouve que le moment de la réflexion collective, d'une autre représentation du monde et d'une capacité d'interroger, se replie sur le sujet et sur sa liberté, et sur cette espèce de face à face avec ses ressources imaginaires propres. Cela devrait aussi nous aider à sortir des termes dans lesquels le problème est posé, et, paradoxalement, nous donner un tout petit peu plus de liberté.

 

Alain Erhenberg - Je crois qu'il n'y a pas de question. Je ne suis pas en désaccord avec ce que vous dites.

 

Un auditeur - J'ai un doute et une question. Le doute vous l'avez partiellement levé en répondant à Monsieur tout à l'heure. Vous êtes parti d'une citation sur le barbare et le civilisé et vous nous avez exposé le fardeau du civilisé. Je suppose qu'il ne faut pas en conclure trop hâtivement a contrario au bonheur du barbare !

La question c'est que vous nous avez dit que la dépression était une des maladies les plus répandues dans le monde et vos analyses ont été très fortement contextualisées sur la France. Est-ce que vous mettez une limite culturelle aux analyses que vous menez et où la mettez-vous ?

 

Alain Erhenberg - Maladie ou pathologie mentale la plus répandue dans le monde : oui, dans le monde occidental surtout. C'est montré par des études épidémiologiques qui ont été menées par la division des maladies mentales de l'OMS à la fin des années soixante. La tendance est que, contrairement aux schizophrénies et aux psychoses d'une manière générale, qui sont stables, ces pathologies-là augmentent et vont augmenter de plus en plus. Des explications assez simples sont données : il y a la mobilité croissante, la solitude des villes, le divorce, etc. C'est référé à toute une série de facteurs qui viennent de l'ouverture des sociétés vers la mise en mouvement et la liberté.

Limite culturelle : si vous voulez dire dans les sociétés occidentales et pas à propos des pathologies qu'on trouve par exemple en Afrique, je dois dire que je connais assez mal l'anthropologie psychiatrique transculturelle. Il y a pas mal de travaux faits par les Américains là-dessus, mais je les connais mal.

Mais c'est quoi au juste la psychiatrie ? Ça fait quoi la psychiatrie ? C'est une médecine spéciale parce qu'elle transforme les entités morales dont la personne est responsable en entités médicales dont la personne est atteinte. La psychiatrie n'est pas une médecine comme les autres. Il y a bien sûr des causes sociales au cancer, mais la psychiatrie est à l'intersection du médical et du moral. Donc il y a là toute une sensibilité aux normes sociales. Et sans doute dans les pathologies d'autres cultures on pourra avoir par exemple des symptômes de tristesse qui signifieraient tout à fait autre chose. Mais je n'ai pas de connaissance sérieuse, donc je ne peux pas répondre.

Quand la psychiatrie a tendance à sortir de la problématique du sujet, elle dit : tout ça ce ne sont pas des névroses, ce sont des déséquilibres neurochimiques. Au fond, le discours psychiatrique cherche à faire de ces maladies spéciales des maladies comme les autres. Au lieu d'être le sujet de la maladie, d'y être pour quelque chose, on n'en est plus que l'objet. La personne n'y est plus pour rien. Comme si y être pour quelque chose était culpabilisant et enfermait la personne dans un statut de victime. On a parlé de victime tout à l'heure : je crois au contraire qu'une vision purement biologique de la maladie fait des gens des victimes de ce sur quoi ils peuvent agir. D'où, d'ailleurs ces fantasmes de toute-puissance sur les médicaments : "maintenant le pouvoir vous appartient". Vous n'y êtes pour rien, on va vous remonter un peu votre taux de sérotonine.

 

Une auditrice - Vous avez présenté la dépression comme le prix d'une émancipation. Mais j'ai eu l'impression de vous avoir suivi sur quelques glissements qui me gênent, du fantasme de la toute-puissance du sujet aux effets pervers sur la logique démocratique. Vous avez par exemple plusieurs fois dit : il faudrait savoir ce qu'on veut, est-ce qu'on veut retourner à l'étouffoir disciplinaire ? Alors que je me demande tout simplement si la responsabilité, la performance, et tout ce jargon utilisé jusque dans l'administration dans les projets de services pour évaluer les individus, ne sont pas plutôt les produits de techniques de contrôle. Est-ce que ce n'est pas la technique de pouvoir, l'étouffoir disciplinaire qui est au cœur même de notre cerveau ? Je placerais cela moins du côté de la logique démocratique que dans le modèle stratégique du pouvoir que définissait Foucault. J'aimerais que vous me ré-éclaircissiez l'esprit sur cette question.

Autre chose : quelle position pouvons-nous avoir ? Faut-il revenir en arrière et se crisper pour défendre toutes les normativités et juridicités à la Legendre ? Vous le dites de façon un peu dogmatique. Ou faut-il se retourner vers les juges comme étant les constructeurs du sens et de la communauté du sens, et défendre, comme Antoine Garapon et Irène Théry, l'idée que l'union civique n'est pas une très bonne idée et qu'il faut encore défendre les derniers interdits ?

 

Alain Erhenberg - Il y a beaucoup de choses assez délicates dans ce que vous dites. Ce sont des questions sensibles.

Projet-motivation : ce sont des instruments de sélection. Aujourd'hui on demande à tout le monde d'avoir un projet, y compris à ceux qui n'ont pas les moyens. Ce que je dis c'est qu'on n'est plus mesuré à l'aune de l'automate docile, ce n'est pas l'homme-machine qu'on exige : c'est l'entrepreneur agissant. Et il est possible qu'il y ait un effet démultiplicateur du sentiment d'exclusion pour ceux qui ne peuvent pas avoir accès à ces normes. Si c'est ça votre remarque, je suis tout à fait d'accord avec vous.

D'ailleurs, il est intéressant de noter que projet et motivation sont les deux mots-clé de l'époque. Or la dépression est considérée comme une pathologie du temps. Le déprimé se sent sans avenir. Et c'est une pathologie de la motivation, parce que la parole et le mouvement du déprimé sont lents, sans énergie. Cela remplit des fonctions sociales importantes : c'est exactement l'envers de nos modes de socialisation. La responsabilité s'assume alors que la dépression se soigne. Ce qui veut dire que ça vient par ailleurs jouer un rôle de réducteur de responsabilité par rapport à ce type de norme.

Legendre, lui, son rêve est de revenir au droit canon du Moyen-  ce moment-là il faut poser une question politique, c'est-à-dire la question de l'action : comment fait-on ? Je ne suis pas d'accord avec ce que vous dites sur Antoine Garapon et Irène Théry. Je ne crois pas que ni l'un ni l'autre ne font du juge le grand sauveur du sens. Bien au contraire. En particulier Garapon. Je ne crois pas que ce soit ça qu'il dise. C'est vrai qu'il parle aussi d'une magistrature du sujet, mais d'un autre côté il fait la critique de ce su-investissement du sens qui se jouerait dans le pénal et particulièrement chez le juge, qui devient une sorte de substitut de Dieu ou de nos anciens prêtres pour restaurer du sens.

Il ne s'agit pas de se crisper sur des interdits, mais de bien se rendre compte que de toutes façons nous ne mettrons pas fin à l'immaîtrisable. De toutes façons nous avons des formes de prix à payer qui sont diverses et qui accompagnent des modifications qui sont aussi des modifications heureuses.

 

Un auditeur - Je vais poser ma question de manière brutale : faut-il donner du Prozac aux chômeurs ? À partir du moment où en suivant votre exposé je me suis aperçu qu'on pouvait être déprimé non pas pour des raisons simplement biologiques, mais pour des raisons sociologiques, la question que je me pose c'est de savoir s'il faut faire disparaître un problème comme celui-là, qui est actuellement sensible, en soignant les gens. Et la revendication politique pourrait être désamorcée grâce à des soins appropriés.

 

Alain Erhenberg - Je ne suis pas sûr que le Prozac contribuerait à la dépolitisation des chômeurs !

Cela dit, je voudrais quand même vous rassurer. Bien que nous ne disposions pas d'études d'usage sérieuses (où on suit les gens sur une longue durée, avec les modes d'entrée dans le produit, les modes de vie dans le produit, les modes de sortie), on sait que ces substances ne sont pas aussi parfaites qu'on semble le dire. Il y a des réactions extrêmement diverses et ça ne marche pas si bien partout.

Il est possible que ça réduise le désespoir de certains. De toutes façons les consommations sont importantes parmi les populations de précaires, il n'y a aucun doute. Et si on va un peu plus loin du côté d'une dégradation encore pire, disons pour les SDF, il y a un remaniement de la clientèle psychiatrique. Si il y a encore vingt-cinq ans c'était la maladie mentale qui était l'objet essentiel de l'hospitalisation, aujourd'hui c'est toute une série de mélanges entre des souffrances psychiques, des  traumatismes sociaux, des pathologies diverses. Il y a un entremêlement entre les problèmes de prise en charge thérapeutique et les problèmes de prise en charge sociale qui sont une bonne partie du travail du secteur. La psychiatrie est confrontée aujourd'hui à des formes de souffrance psychique relevant du social plus que des maladies mentales. Il y a encore des maladies mentales, mais ce n'est qu'une partie du travail.

Si les chômeurs veulent prendre du Prozac ils peuvent en demander. Encore que ce soit cher. Mais il faudrait voir les choses plutôt du côté de la multiplication de ces problèmes à l'intersection des formes du mal-être, des psychopathologie et des traumatismes sociaux, ce qui est une nouvelle donne qui n'existait pas il y a vingt ans. Et ça, ça ne demande pas que des médicaments. La plupart des psychiatres vous le diront.

 

Une auditrice - ..... (question non enregistrée)

 

Alain Erhenberg - L'intérêt du gourou c'est qu'ils vous décharge d'être vous-mêmes. Les gentilles petites techniques baba cool des années soixante-dix, très primales, avec épanouissement personnel, aujourd'hui cela débouche sur la crainte de la secte. Autrement dit, une sorte de logistique pour appuyer l'émancipation de l'individu débouche sur l'éclipse du sujet, puisqu'il est totalement pris et déchargé de lui-même dans la figure du maître absolu. Le gourou est à la psychothérapie, ou les sectes sont à la psychothérapie, ce que les drogues sont à la chimiothérapie.

 

Un auditeur - Est-ce qu'il y a un parallélisme entre l'émancipation de l'individu et le libéralisme économique ?

 

Alain Erhenberg - J'ai un peu de mal à vous répondre. Je n'accepte pas de dire que l'on est devenu des sociétés libérales. Il y a simplement des formes de régulation qui ont largement changé, des formes d'intervention étatiques qui ne sont plus du tout les mêmes. La question du marché devient une question qui n'est pas simplement une question capitalisme-exploitation, mais aussi efficacité pour l'action. Je réponds un vaguement parce que c'est pas un domaine que je connais suffisamment. Mais je ne raisonnerais pas en termes de libéralisme. La nécessité du marché vient aussi libérer l'initiative individuelle.

On a parlé du mouvement des chômeurs, c'est quand même une caractéristique très française qu'il y ait toujours ce rapport individu-État. La demande d'assistance d'urgence s'énonce auprès de l'administration étatique. Je sais que dans les revendications un certain nombre de choses s'entremêlent, il y a le problème de la dignité qui est en cause et qui est un thème très fort dans ces mouvements, et en même temps il y a une mise en scène de soi comme victime ayant droit à des réponses purement étatiques. Mais là on tourne absolument en rond. C'est un cercle vicieux.

 

Un auditeur - Ce phénomène de la dépression, que vous qualifiez de pathologie de l'insuffisance, serait quelque chose de récent. Mais n'y en a-t-il quand même pas quelque chose chez les pionniers de la psychanalyse ? Adler avait pointé le complexe d'infériorité. Et cela fait presque cent ans, dans une société qui n'était pas du tout la même que la nôtre. Est-ce qu'il y a continuïté ou est-ce que c'est radicalement différent ?

 

Alain Erhenberg - Nonobstant tout ce qui se passe du côté de la neurobiologie, de la pharmacologie, de la connaissance du cerveau, en ce qui concerne la psychopathologie, un certain nombre de débats sont là dès la fin du XIXe siècle, bien avant Adler. Je n'ai pas voulu raconter les types de maladies qui se sont constitués pour fabriquer la névrose moderne, parce que si j'avais dû parler de deux personnages importants dans cette affaire-là, c'était bien sûr Freud, mais d'un autre côté un personnage resté peu connu en dehors de la psychiatrie, qui est Janet.

Janet a joué un rôle très important dans la constitution de la notion de névrose, mais avec un modèle très différent de celui de Freud. Pour Freud la névrose est à la fois une souffrance pathologique et une condition de la civilisation. Il a inventé une maladie de la faute. Il l'a laïcisée. Janet a une toute autre vision. Son modèle de maladie n'est pas conflictuel : il est déficitaire. Il parle de "budget de l'esprit". Il y a des insuffisances qu'il faut remonter. Freud et Janet sont de la même génération, ils sont nés à peu près la même année, mais si j'avais dû raconter cette histoire de la transformation des modèles psychiatriques j'aurais dit que nous assistions aujourd'hui à la revanche de Janet sur Freud. Revanche posthume, parce que Janet est le grand concurrent malheureux de Freud.

Et bien entendu, ce problème de l'infériorité fait partie des thèmes qu'on trouve chez plusieurs psychanalystes, y compris chez Freud. Mais Freud, semble-t-il, à part dans Deuil et mélancolie et quelques autres textes, a surtout insisté sur la question de l'angoisse, et son modèle de la dépression est en fait le modèle du deuil dans la mélancolie. Dans la suite ce sont surtout les travaux de Karl Abraham qui ont fait avancer la psychanalyse sur ces questions-là.

À partir de l'invention des premières thérapeutiques permettant de soigner, ou en tous cas d'opérer des rémissions dans les maladies mentales, bien avant les antidépresseurs ou les neuroleptiques, ce qui a joué c'est essentiellement l'électrochoc, en 1938. Il me semble que l'invention de l'électrochoc a permis, pour un certain nombre de raisons, une alliance du modèle déficitaire et du modèle conflictuel. Comme je l'ai dit tout à l'heure, les molécules préparent le patient à affronter ses conflits psychiques. On disait la même chose avec les neuroleptiques. Et puis pour une certain nombre de raisons il y a eu une séparation des ces deux modèles qui s'est passée, justement, dans le contexte des années soixante-dix, contexte normatif qui avait complètement changé.

Voilà. Il y a toute une histoire. C'est pour vous dire que je suis d'accord. J'ai donné un modèle ultra-simplifié de la dépression, et pas l'ensemble des éléments qui jouaient.

La psychanalyse connaît quand même un certain nombre de gros problèmes. Il y a la question de la guérison. Il y a des critiques assez solides, comme celles de François Roustang, qui dit : finalement, c'est peut-être notre idéal du sujet, mais au fond, la psychanalyse initie au phénomène de l'inconscient et au fonctionnement de l'inconscient sans vraiment guérir. Quand des cures durent dix ans, quinze ans, vingt ans, on est dans une maladie chronique, ou dans un accompagnement, pas dans une guérison. Peut-être que la psychanalyse aurait intérêt à réfléchir sur ces questions-là.

Je ne défends pas la psychothérapie contre la chimiothérapie. De toutes façons, je pense que le vrai conflit n'est pas celui-là, mais modèle déficitaire contre modèle conflictuel. Et l'alliance des deux modèle s peut jouer autant dans le chimiothérapeutique que dans le psychothérapeutique. Je parlais de ces techniques de groupe américaines : c'est le modèle déficitaire, un modèle de croissance psychique, et pas du tout un modèle conflictuel.

 

Un auditeur - Vous avez parlé du prix à payer. Est-ce que c'est une loi générale de la sociologie ?

 

Alain Erhenberg - De la sociologie, je ne crois pas. Sauf si on pense que la finitude ne fait pas partie de la condition humaine. À ce moment-là il n'y a jamais de contre-partie. C'est aussi simple que ça. Mais ce n'est pas de la sociologie du tout.

 

Un auditeur - Je voudrais faire un parallèle entre la douleur et la dépression. La douleur est un dysfonctionnement physiologique et la dépression un dysfonctionnement psychologique. La médecine s'est attachée à soigner la maladie longtemps avant de soulager la douleur. La douleur n'était éliminée qu'avec la guérison. Ce n'est que très récemment que les médecins se sont penchés sur le problème de la douleur. Et on se rend compte que soigner la douleur pendant le processus de guérison est un facteur favorable au malade. Par contre, du côté psychologique, on n'a peut-être pas trouvé encore de thérapie efficace. C'est ce que vous disiez de la psychanalyse remise en question. Mais on a trouvé des médicaments qui soignent les conséquences des dysfonctionnements, dont la dépression. Est-ce que le succès de médicaments comme le Prozac n'est pas d'abord la conséquence de l'échec de la psychiatrie et de la psychanalyse ? On s'est dit que de toutes façons elles ne viendraient jamais à bout des problèmes, et comme il y avait une façon de tout régler très vite qui était d'utiliser les médicaments, on les a utilisés.

 

Alain Erhenberg - Je vous corrige quand même sur un point. Le Prozac est un médicament du système nerveux central, c'est donc un médicament psychiatrique. Toutes ses molécules sont des médicaments de la psychiatrie.

 

L'auditeur - Comme les analgésiques sont des médicaments mais qui soignent la douleur.

 

Alain Erhenberg - Oui, absolument. Mais justement j'aime bien prendre cette comparaison : nouis prenons en permanence de l'aspirine pour alléger des symptômes, mais l'aspirine ne soigne pas les maladies, et pourtant personne ne parle de sur-consommation d'aspirine, alors que quand nous prenons des antidépresseurs pour suspendre les symptômes de l'anxiété, de l'angoisse ou de la dépression, sans que ce soit une pathologie cessante, là on pousse les hauts cris. C'est donc que, au-delà de cette affaire de douleur physique ou de souffrance psychique, il y a quelque chose qui tient à notre anthropologie à nous les modernes, à notre façon de nous définir nous-mêmes, de définir nos normes, ce que nous devons être, etc. C'est pour ça qu'il y a toute cette polémique.

Qu'est-ce que ça veut dire "échec" ? Échouer c'est quoi ? La spécificité technique, si on peut dire, des pathologies mentales par rapport à l'ensemble des pathologies, c'est que ce sont, dans leur forme générale (sans s'occuper d'esprit ou d'autre chose), des pathologies qui n'ont pas d'étiologie, c'est-à-dire de cause, faisant consensus, comme un virus ou autre chose de semblable. Quand on trouve la cause d'une pathologie mentale, elle sort de la psychiatrie. Cas typique : l'épilepsie. Autrement dit, la psychiatrie est cette médecine spéciale qui s'occupe de maladies pour lesquelles il ne peut y avoir consensus sur les causes. Et c'est ça qui fait la spécificité de ces divers arcs thérapeutiques qui se revendiquent plus comme des arts. C'est une situation ontologique ou structurelle qui est absolument indépassable. D'où une spécificité de la controverse et tout ce qui s'en suit.

Donc le Prozac n'est pas l'échec de la psychiatrie. La psychiatrie s'occupe de maladies dont l'étiologie ne peut pas faire consensus. On peut espérer découvrir les causes exactes de telle maladie somatique qu'on n'arrive pas soigner aujourd'hui. Ce n'est pas le cas, je pense, pour les schizophrénies, pour les névroses, pour les dépressions, les phobies, et tout ce que vous voudrez. On code d'une certaine manière, ensuite on démembre, on remembre, on reconstitue en fonction de toute une série de facteurs qui sont à la fois scientifiques, sociaux, de tendance psychiatrique, etc.

 

Un auditeur - Je veux revenir sur la psychanalyse. Vous avez parlé du mythe de l'intériorité. Vous avez l'air de penser que le sens de la loi ne peut être que l'intériorisation de la loi institutionnelle. Mais est-ce que le sens de la loi n'est pas finalement inhérent à la structure même du sujet au sens où l'entendait Freud ? Pourquoi est-ce que l'enfant est capable de comprendre le discours de l'interdit et pas l'animal ? Et comment se forme le sur-moi ? Est-ce que l'interdit n'est pas essentiel à l'homme, la culture se bornant à déplacer les limites de l'interdit ? C'est un peu contenu dans l'idée que la névrose est une condition de la civilisation et donc de l'émergence de l'humain. Je prends comme exemple l'interdit sexuel qui est universel, mais le degré et l'extension de l'interdit dépend de la culture.

Et d'une façon plus générale, j'aurais aimé que vous précisiez le statut que vous accordez au sujet dans votre analyse.

 

Alain Erhenberg - Pour le sujet, je fais, moi, une distinction un peu idéale-typique, pour parler comme Max Weber, c'est-à-dire que je prends deux types de figures dont je pense, en les faisant jouer l'une et l'autre, que cela permet d'éclairer l'entremêlement de ce qui se passe dans la réalité. Donc je prends ce sujet au sens premier qui est le sens kantien, c'est-à-dire comme la capacité à se donner des lois. Qu'ensuite Freud invente une maladie de la loi reste dans cette filiation d'une manière ou d'une autre. Et je définis la notion de soi à partir d'une autre polarité, et je décide que cela va définir le soi : c'est la polarité possible-impossible. La personne contemporaine est un entremêlement de ces deux types de figures.

Mais cela ne suffit pas de dire que c'est un entremêlement de figures. Il faut dire comment ça s'entremêle, comment ça s'emboîte, etc. En gros c'est une distinction un peu idéale-typique que je fais entre deux notions. C'est un peu simple, mais je pense que les faire jouer ensemble permet de mettre en perspective un certain nombre de choses qui changent dans la relation individu-société et qui est ce qui m'intéresse.

Sinon je suis d'accord avec ce que vous avez dit auparavant sur l'interdit. On ne connaît pas de société où les places ne sont pas distribuées.

 

Une auditrice - Par rapport à cette dépression dans nos sociétés, qu'est-ce que vous pensez de la création artistique et des possibilités de créativité ? Est-ce que c'est un chemin, une ouverture ? Est-ce que peut-être on peut aller dans cette éventualité ?

 

Alain Erhenberg - Je ne sais pas. C'est la sublimation, dit Freud. Je suis désolé, mais ce n'est pas une question à laquelle je sais répondre.

 

L'auditrice - Pourquoi n'est-ce pas du tout mis en balance par rapport au thème que vous avez abordé ?

 

Alain Erhenberg - Bien sûr. Je ne me suis pas du tout occupé de cette question-là, c'est vrai. Je ne me suis pas occupé de toute cette partie positive. C'est toute la question : à quoi sert-il de souffrir ? J'ai évoqué en r pondant à une question la névrose comme condition, mais aussi comme raté de la civilisation. C'est donc aussi une condition de la civilisation. Il y a donc toute une série de dimensions qui vont tout à fait dans le sens que vous voulez me suggérer. Simplement, je ne l'ai pas traité.

 

24 janvier 1998