Alain
Ehrenberg
sociologue,
co-directeur du groupe de recherche
"psychotrope, politique et société" au CNRS
Je ne vais
pas entreprendre une histoire détaillée de la dépression en psychiatrie. Je
prendrai de temps en temps des points de repère dans cette discipline, mais ce
que j'ai en vue, c'est d'essayer de comprendre comment la pathologie mentale
considérée depuis vingt-cinq ans comme la plus répandue dans le monde entier,
accompagne un certain nombre de changements normatifs dans nos sociétés.
Freud écrivait dans son dernier livre publié en 1938 : "Le barbare, il faut bien l'avouer, n'a pas
de peine à bien se porter, tandis que pour les civilisés, c'est là une lourde
tâche". Au fond, l'exposé que je vais faire ici est une sorte de
commentaire ou de réflexion libre sur ce que signifie cette lourde tâche.
Je vais commencer par durcir un contraste entre aujourd'hui et il y a
vingt-cinq ans.
1970 : tout est possible. Le mot d'ordre fédérateur de la jeunesse c'est
"émancipation", tandis que l'élite intellectuelle, en tous cas une
partie d'entre elle, nous annonce la "mort de l'homme", c'est-à-dire,
au fond, du sujet bourgeois que les hommes de la Renaissance avaient inventé.
"Émancipation" : le mouvement est anti-institutionnel, la famille est
un étouffoir, l'école est une caserne, le travail et son envers la
consommation, une aliénation, et la loi bourgeoise un instrument de domination
dont il faut se libérer. Il est interdit d'interdire. Une liberté de mœurs
inédite se greffe sur l'immense progrès des conditions matérielles commencé
après la deuxième guerre mondiale, ainsi que l'ouverture des trajectoires de
vie, c'est-à-dire cette mobilité ascendante devenue, à partir des années
soixante, une réalité tangible dans la société française.
Aujourd'hui, vingt-cinq ans après, un anti-mot d'ordre s'est imposé :
rien n'est possible. Une sorte de sentiment d'écrasement sur le présent a
envahi les esprits. Elle trouve d'ailleurs sa confirmation dans la difficulté
des conditions matérielles de la vie et la fermeture des trajectoires qui
s'étaient ouvertes et que le mot "exclusion" désigne. Ce sentiment
s'accompagne de demandes de sens multiples (alors qu'on parlait à l'époque
précédente, et avec joie, de la mort du sens). Le thème du rappel-de-la-loi,
des limites-à-ne-pas-dépasser, succède manifestement aux aspirations
collectives à ce qu'on ne mette plus de limites à la liberté de choisir sa vie.
J'ai donc l'impression qu'une culture d'impuissance domine la perception
du temps présent. Chacun semble être un poids, parfois écrasant, pour lui-même,
ce dont la dépression est, me semble-t-il, le symbole même. Et je montrerai au
cours de cet exposé que si la névrose est une maladie de la loi, une maladie de
la culpabilité, la dépression, justement, est une maladie de l'insuffisance.
C'est plutôt la panne qui est en jeu dans la dépression. C'est pourquoi elle
n'est quand même pas sans rapports avec la question du culte de la performance.
Comment un tel retournement peut-il s'expliquer, au-delà, évidemment, de
la grave conjoncture économique et sociale que nous connaissons ? Il faut dire que la dépression n'est pas une
pathologie du malheur social, elle ne s'est pas diffusée sur la dégradation des
conditions de vie de ces dix ou douze dernières années. C'est un point
important.
Si, il y a vingt-cinq ans, on nous annonçait joyeusement la mort de
l'homme, on craint aujourd'hui la disparition du sujet. On se lamente sur son
sort. Il y a manifestement un malaise sur le "sujet", sur ce qu'il
est et sur ce qu'il doit être, comme en témoignent des controverses, des
polémiques ou des débats dans des domaines très différents. Je pense, en ce qui
concerne le domaine qui m'intéresse le plus, celui sur lequel je travaille, aux
polémiques sur les tranquillisants, commencées il y a à peu près une quinzaine
d'années en France, avec dans la presse des titres comme : "Vous êtes tous
camés aux tranquillisants !". Ensuite je pense aux polémiques sur les
antidépresseurs de ces quelques dernières années. Sans compter, dans un domaine
connexe, l'extrême difficulté à mettre en France une politique cohérente de la
drogue, c'est-à-dire une politique qui ait une certaine efficacité, une
certaine lisibilité, et qui fasse sens pour l'opinion. Pensons aussi, dans un
tout autre domaine, toujours dans cette crainte autour du sujet, à ce qui se
passe autour du clonage, ou à un certain nombre d'usages de la procréation
médicalement assistée. Pensons à l'explosion phénoménale du souci devant les
violences sexuelles, l'inceste, etc.
Bref, ce que je veux dire à travers ces exemples (et je pourrais en
trouver d'autres) c'est que tout ce qui relève désormais de l'intimité est
devenu une question publique. L'intimité est sortie de la famille, du secret et
de la vie privée. En ce qui concerne la question des psychotropes, une grande
crainte de l'éclipse du sujet, de la désubjectivisation, se manifeste par un
thème qu'on voit beaucoup dans les polémiques : la peur de l'artificialisation
de l'esprit. L'esprit, c'est ce qui est pour nous le noyau sacré de la
personne, en tous cas pour nous les modernes. C'est pourquoi d'ailleurs, d'une
manière générale, les problèmes de pathologie mentale, au-delà des questions de
médicaments, suscitent des polémiques morales qui n'existent pas, ou en tous cas
beaucoup moins, pour les pathologies somatiques, parce que dans la pathologie
mentale sont en jeu nos convictions sur la personne. Donc il est normal que
cela conduise à des polémiques morales : la folie il y a vingt-cinq ans, la
dépression aujourd'hui.
On connaît les polémiques liées à un très célèbre antidépresseur :
est-ce que c'est du bonheur sur ordonnance, est-ce que c'est de la chimie du
désespoir, est-ce qu'on médicalise la vie, est-ce qu'on a affaire à une
toxicomanie socialisée ? Moi je crois qu'il y a une question sous-jacente à ces
polémiques, que je formulerais de la manière suivante : certes on doit soigner
le malade, mais peut-on soigner le sujet ? Le sujet se soigne-t-il ? Seulement,
posé de cette manière le problème reste finalement obscur pour des raisons
parfaitement pratiques, car comment va-t-on faire pour distinguer entre le
malade qui souffre et le sujet qui souffre lui aussi ? Sur un plan pratique,
comment va-t-on les distinguer ? En tous cas, le sujet se plaint, on le plaint,
et tout le monde est à son chevet aujourd'hui - y compris moi-même.
J'aurais deux questions comme fil conducteur pour essayer de donner
quelques éclaircissements, en tous cas quelques mises en perspective, sur cette
question-là. Première question : quelle expérience collective de la personne
faisons-nous aujourd'hui ? Ou formulé autrement : qu'est-ce qu'une société
d'individus ? Deuxième question : en quoi la dépression et, plus largement, la
souffrance psychique sont-elles instructives sur cette expérience ? Je vais
d'abord faire quelques grosses hypothèses sur la notion d'individu et ensuite
je vous donnerai mon plan.
L'idée de "société d'individus", peut sembler tout à fait
paradoxal : pensez simplement aux connotations qui viennent avec le mot
"individu". C'est : atomisation, égoïsme, hédonisme, dépolitisation.
Et surtout : privatisation de l'existence et déclin de la vie publique. Il y
aurait une sorte de mouvement de vases communicants : l'individualisme c'est
l'explosion du privé et le déclin du public. Donc, l'individualisme
caractériserait au pire une antisociété, au mieux un affaiblissement du lien
social - parce qu'il signerait le règne des valeurs privées.
L'assimilation de l'individualisme à la vie privée est une sorte de
réflexe, une sorte de pulsion de l'esprit. Mais je crois que cela nest pas
suffisant pour comprendre un certains nombre d'enjeux qui accompagnent
l'individualisation de l'existence. L'explosion du thème de l'individu c'est
moins la victoire de l'égoïsme sur le civisme que l'expression d'un processus
historique qui a logé, pour le meilleur et pour le pire, la responsabilité
entière de nos vies à l'intérieur de nous-mêmes. Là est la nouveauté : nous
sommes désormais des hommes sans guide.
Qu'est-ce que l'individualisme ? Partons de la socialisation. La
socialisation consistait traditionnellement à nous adapter à nos futurs rôles
institutionnels et à être disciplinés pour ne pas en sortir. Il fallait être
conformes aux normes, aux règles, aux traditions. Aujourd'hui, la socialisation
a totalement changé et chacun doit impérativement se trouver un projet et agir
par lui-même pour ne pas être exclu du lien et cela quelle que soit la
faiblesse de ses ressources culturelles, économiques ou sociales. Le ticket
d'entrée dans la socialité a changé de style et son prix a largement augmenté.
Il me semble que le point clé de cette affaire c'est la montée de l'autonomie,
à la fois comme une aspiration à une liberté accrue, mais en même temps comme
une norme, comme une contrainte. Ce n'est pas simplement un choix. Au fond nous
sommes aujourd’hui dans une société où nous sommes amenés à nous gouverner par
nous-mêmes.
Cette question de l'autonomie,
du gouvernement de soi me semble stratégique parce qu'elle résulte d'un
déplacement institutionnel général que je vais synthétiser très rapidement, de
façon pas trop abstraite. Ce déplacement institutionnel général s'amorce à
partir des années cinquante. On peut le définir sur quatre registres
interdépendants dont le résultat est pour moi une société d'individus, ou une
société de la responsabilité de soi, ce qui revient au même. Quand je dis
"responsabilité de soi" cela ne veut pas dire que nous sommes tous
responsables : cela veut dire que notre valeur sociale est mesurée à l'aune de
la responsabilité, ce qui n'est pas tout à fait la même chose.
Alors il y a quatre déplacements. Le premier c'est celui du registre du
rapport social, à savoir, le déplacement d'une société d'obéissance et de
discipline vers une société d'action et d'autonomie individuelle.
Le deuxième registre, ce sont les modes d'exercice du pouvoir : c'est le
déplacement d'une conception en termes d'e règle fixe et extérieure à soi,
exigeant un corps docile (décrit par Michel Foucault dans Surveiller et punir en 1975, c'est la société disciplinaire) vers
une conception qui est plutôt en termes d'interprétation de normes plurielles
et qui exigent de la part de chacun d'entre nous, des capacités mentales, des
capacités réflexives plutôt que des automatismes corporels. La discipline exige
des automatismes corporels.
Le troisième déplacement, c'est le rapport au temps : déplacement d'un
rapport au temps caractérisé en termes de progrès menant à un avenir meilleur
(c'est-à-dire qu'il y a un mariage entre le changement et le progrès) vers un
rapport au temps défini aujourd'hui en termes de changements permanents, avec
toute la précarité que cela implique, parce que le changement est déconnecté de
la notion de progrès. Quelques très bons auteurs ont écrit là-dessus. Ainsi Jacques
Donzelot dans L'invention du social l'a très bien montré.
Quatrième déplacement : celui des formes de représentation politique.
Schématiquement on est passé là d'un principe de prise en charge collective des
destins individuels (par le Parlement, les partis, les syndicats) dans une
société qui se caractérisait par le conflit de classes, qui était structurée
par le conflit de classes, vers un report de cette même responsabilité sur
l'individualité elle-même dans une société caractérisée, non plus par le
conflit de classes, mais par l'extrême hétérogénéité des conflits d'intérêts et
la montée de l'opinion. Non pas que les classes sociales n'existent plus, mais
les conflits ne se structurent pas en fonction de la division en classes.
Au fond, une société d'individus, ou une société individualiste, c'est
pour moi en quelque sorte l'intersection entre ces quatre lignes
interdépendantes. Et je dirais qu'on assiste, en tous cas pour la culture
politique française, à la fin de la séparation entre l'individu relevant du
privé et le citoyen relevant du public. C'est cette confusion, cette
interpénétration, entre public et privé qui s'opère depuis un certain temps. On
peut le regretter, bien entendu, mais je pense que cela ne sert à rien de se
voiler la face et d'avoir un discours nostalgique.
L'individualisme, c'est donc le nom donné à un déplacement normatif :
RMIste ou chef d'entreprise, chacun est aujourd'hui supposé, dans la plus
grande inégalité, s'appuyer sur ses propres ressorts internes, et être, non un
automate docile, mais une sorte d'entrepreneur de sa propre vie. Cela veut dire
que pour être socialisé aujourd'hui, il faut être désinhibé au sens où l'action
doit elle-même être désinhibée. Parce que l'inhibition est une qualité pour
faire un saint, mais certainement pas pour faire un individu moderne.
Une société qui est à la fois, de choix et d'action, famille, religion
ou style de vie à la carte, nous dit-on, exige de l'autonomie, c'est-à-dire un
appui sur des ressorts intérieurs, des ressorts de types mentaux. Or justement
les technologies de stimulation du mental sont extrêmement développées dans nos
sociétés. Il y a évidemment toutes celles qui font appel à des psychotropes,
mais pas seulement. Pensons à cette extension indéfinie des techniques
psychothérapeutiques qui se sont diffusées en France à partir des années
soixante-dix et que représente le thème de la transformation personnelle,
qu'elle provienne des renouveaux religieux, du New Age, ou simplement du monde de la psychothérapie elle-même.
L'augmentation de la responsabilité s'est accompagnée du développement
généralisé de technologies identitaires, d'industries de l'estime de soi ou de
marchés de l'équilibre intérieur, extrêmement hétéroclites et évidemment promis
à un bel avenir. Il y a aujourd'hui une sorte de surinvestissement sur le
thérapeutique, comme d'ailleurs sur le pénal, qui se polarise sur la notion de
souffrance psychique et que les déchaînements fantasmatiques sur un célèbre
antidépresseur incarnent parfaitement bien.
Je vais à présent partir de la façon dont on se représente la personne
moderne traditionnelle, en gros jusqu'aux années quarante-cinquante et voir
comment l'individualisme français traditionnel s'est transformé dans une série
de dynamiques, la première étant une dynamique du bien-être à l'émancipation.
Une deuxième partie sera consacrée au prix de cette émancipation, et je
considérerai la dépression comme une pathologie de l'émancipation, ce qui
suppose évidemment de définir tous ces mots : qu'est-ce qu'être émancipé ? Et
enfin, troisième partie, se rajoute un autre problème derrière l'émancipation :
ce sont les exigences de l'action : les valeurs de l'action, de la compétition,
qui viennent donner un deuxième niveau à la dépression qu'on pourra appeler à
ce moment-là : une pathologie de l'action. Enfin je conclurai sur la société
d'individus.
1 - Du bien-être à l'émancipation
Partons de la personne traditionnelle. On reste sur l'intime. Jusqu'au
tournant des années soixante, les désordres de l'intime, y compris ceux de
l'esprit, ne sont des problèmes publics que lorsqu'ils sont dangereux pour les
bonnes mœurs ou pour la paix publique, comme la folie, par exemple. On sait que
l'homosexualité apparaît pendant longtemps comme une monstruosité sociale et,
si on regarde du côté de la clinique psychiatrique, une perversion. L'amour
libre et la liberté de mœurs sont des scandales.
Cela ne veut pas dire qu'il n'y a pas d'attention à la vie intérieure.
Au contraire, l'attention à la vie intérieure, qu'il s'agisse des conduites
sexuelles ou de l'autoanalyse des sentiments, n'est pas le monopole de la
littérature (même si la littérature est très importante là-dessus), comme en
témoigne l'extrême importance du journal intime tout au long du XIXe et du XXe
siècles dans toutes les couches de la bourgeoisie. Ce que je veux dire c'est
que la personne est prise dans une configuration normative qui est celle du
devoir sociale et de la conformité des interdits. Les institutions, famille,
école, entreprise, sont supposées dans tous les cas avoir toute autorité sur
leurs membres : discipline, obéissance, soumission, sont les garants du bon
fonctionnement de la société. Les corps doivent être dociles, les familles
respectables et les ambitions modestes.
Dans une telle configuration on se soumet à la discipline, ou on se
révolte contre elle, on observe les interdits ou on les transgresse. On est
dans une culture du permis et du défendu. C'est le rapport à la loi. C'est la
culture de la culpabilité, et d'autre part une culture disciplinaire. C'est là
qu'arrive la notion de sujet, au double sens de l'assujettissement à la
discipline et de l'assujettissement à la loi, c'est-à-dire à la polarité
permis-défendu.
Du côté des classes sociales, la vie des classes populaires, c'est un
destin social, on le sait : l'usine ou la ferme sont le seul horizon,
tandis que la bourgeoisie est organisée par des règles strictes qui lui offrent
un autre destin. On ne peut pas dire que socialement, la société est
individualiste. Elle l'est politiquement, au sens où l'individualisme c'est
l'égalité et la liberté. Un homme/une voix c'est une conception purement
individualiste. Mais sur le plan social ce n'est pas du tout le cas.
On est dans un contexte général où l'individualité est prise dans des
disciplines, des interdits, des règles strictes d'obéissance, ce qui veut dire
que l'intimité est une affaire privée : elle est socialement une affaire
privée, elle relève du secret personnel ou de celui des familles. Quand
l'intime s'exprime par une souffrance ou un comportement anormal, il va au
mieux s'exprimer dans le cabi,net d'un médecin ou dans le confessionnal du
prêtre. D'ailleurs dans certains travaux de psychiatres de la première moitié
du XXe siècle, on voit toutes les normes familiales à l'envers. Un certain
nombre de cas sont très intéressants. De ce point de vue-là il y a du matériau
pour une histoire à l'envers de la famille.
Cette situation se modifie en deux temps. D'abord avec l'émergence de
l'émancipation qui accompagne les valeurs du bien-être, puis avec la montée des
exigences d'action. La responsabilité de soi en est le résultat et la
dépression le prix psychique.
Du bien-être à l'émancipation : quel rapport entre les deux ? On sait
qu'à partir des années cinquante (les" trente glorieuses"), un nouvel
horizon s'instaure. La possibilité s'amorce pour chacun, c'est-à-dire
essentiellement pour les classes populaires, de mener une vie privée avec
l'instauration du bien-être comme opérateur politique - ce qui n'existe pas du
tout avant la guerre. Donc : croissance économique, développement de la
protection sociale, politique du logement qui diminue le sur-entassement. C'est
très important, parce que si les grands ensembles sont très mal vus
aujourd'hui, ils étaient pensés dans un autre horizon. Cette diminution du
sur-entassement, c'est la possibilité d'avoir une vie personnelle et des objets
personnels. Des espaces pour l"intimité se constituent. Également,
apparaît une politique d'équipements collectifs et évidemment aussi : les
changements du système éducatif, en particulier la fin de la séparation du
primaire et du secondaire. Bref, l'horizon d'une vie privée décente ne se situe
plus dans un avenir lointain et éventuellement inaccessible, mais dans un
présent à portée de main. Cela devient quelque chose de réel.
Tout cela engage un processus d'émancipation collective, au sens le plus
restreint, à savoir que le poids de la contrainte recule au profit de la
possibilité de choisir sa vie. Les gens commencent à avoir une possibilité de
mener une vie plus individuelle. Des travaux ont été faits sur les mineurs. Un
très bon travail d'Olivier Schwartz montre très bien comment cela permet un
désenclavement.
De plus, et peut-être moins vu : parallèlement, les normes qui
commencent à définir la personne et que j'ai évoquées se modifient. Pourquoi ?
Parce que dans la foulée d'une amélioration considérable des conditions de vie,
il se produit simultanément deux choses : désenclavement social des classes
populaires et intégration de la classe ouvrière dans la nation (dont on ne peut
pas dire que c'était le cas dans les années trente) et en même temps une
conscience de soi nouvelle dont les magazines (particulièrement les magazines
féminins) et de nombreux ouvrages de psychologie populaire qui sortent à
l'époque commencent à formuler le langage.
Pourquoi ai-je dit "conscience de soi nouvelle" ? Parce que
s'amorce à l'époque un recul de la conception hiérarchique de l'existence,
particulièrement dans la famille, où les rôles institutionnels (être mère, être
épouse, être père, etc.) font lentement place au souci de l'épanouissement de
chacun et surtout des enfants. Ce qui implique que les règles d'obéissance à
des canons moraux (ou religieux) reculent progressivement au profit d'une
valorisation de l'intime. L'historien Antoine Prost (?) parle de la famille des
années soixante comme d'une "rencontre d'individus". Je pense que ce
n'est pas faux. Cette valorisation de l'intime rend le terrain psychique
réceptif. Il n'est plus seulement une affaire de for intérieur, de littérature,
de philosophie de la conscience ou que sais-je ? Il n'est plus simplement le
lieu du secret, du quant-à-soi, de la liberté de conscience : il devient ce qui
permet de se déprendre d'un destin au profit de la liberté de choisir sa vie.
Et, on le sait, à la conformité à une norme unique commence à se substituer
progressivement une pluralisation des valeurs et une hétérogénéisation des
modes de vie.
Pour décrire rapidement cette conscience de soi nouvelle, cette
réceptivité du terrain psychique, on peut prendre l'exemple du "conseil de
vie". Il existe traditionnellement, et depuis longtemps, une vieille
tradition du conseil de vie, par exemple : les almanachs populaires ou la
presse féminine. Sa rhétorique possédait une triple caractéristique. D'abord
c'était un langage d'autorité. À savoir que vous aviez une sorte de directeur
de conscience qui savait ce qu'il devait enseigner à un lecteur ignorant.
Ensuite, son style était prescriptif : voilà votre problème et voilà comment
vous devez le résoudre. Enfin, il proposait une vision de la vie en termes de
destin collectif auquel chacun devait s'adapter vaille que vaille, c'est-à-dire
qu'on apprenait, précisément, au lecteur à jouer son rôle institutionnel (être
bonne mère, bonne épouse, etc.) et on ne lui apprenait pas comment il aurait pu
bousculer tout cela si l'envie par hasard l'en prenait. Il y a là une
discipline de la vie privée et dans cette discipline nul besoin que la personne
s'interroge sur elle-même. L'important est de préserver la stabilité de la vie
familiale. C'est en faisant son devoir qu'on obtient le bonheur.
De cette rhétorique, Marcelle Auclair, la célèbre courriériste du
magazine Marie-Claire, était très
exemplaire. En 1959, elle publie les conseils qu'elle tire de sa longue
expérience du courrier des lecteurs dans
Le livre du bonheur, et la
ligne directrice de l'ouvrage est très simple. Je la cite : "Le bonheur est à portée de votre main en
vous-même". Comment trouver ce bonheur en soi ? On est dans la
tradition prescriptive dont je viens de parler. Les cas sont systématiquement
accompagnés d'une application sur le modèle de l'exercice scolaire ou
spirituel, car le bonheur, dit-elle, est une école et le conseil une loi.
"La vie est une science"
écrit-elle. On voit bien qu'elle s'adresse à un lectorat encore façonné par un
rapport traditionnel à la société. Le lecteur imaginé a un destin qu'il lui
faut accepter. Et il n'y a guère de place là pour une attention à la vie
intérieure.
Or, ce qui est intéressant, c'est que ce livre est publié à un moment
charnière. Le type de pédagogie qu'il met en œuvre (un rapport d'autorité entre
un expert et un ignorant) est justement en train de reculer et une nouvelle
culture qui est à la fois du bonheur et de l'action se diffuse dans l'hexagone.
En particulier on commence à voir une vague de traductions d'ouvrages de
psychologie populaire américaine. Je pense par exemple à un livre dont certains
se souviennent, qui est toujours en livre de poche, celui du docteur Spock, Comment élever son enfant, ou celui de
Dale Carnegie Comment se faire des amis,
qui est publié aux États-Unis en 1937. Ces livres sont très imprégnés d'une
culture psychothérapeutique qui est la psychanalyse à l'américaine.
"Bonheur" parce qu'il ne s'agit plus d'accepter son destin en
puisant dans des magazines populaires ou des almanachs des recettes pour s'y
adapter, mais au contraire de se construire une histoire ouverte sur l'avenir.
Comment ? En apprenant à communiquer avec ses enfants, son conjoint et, plus
largement, avec n'importe qui dans toutes les situations de la vie.
"Bonheur", mais aussi "action". Cela porte sur la relation
elle-même, entre un être humain et un autre être humain, et cela indépendamment
de sa position hiérarchique dans la famille ou l'entreprise. On est dans le
déclin de la culture de l'autorité hiérarchique.
Finalement, qu'est-ce que l'action ? Et bien on nous dit : c'est un
effet du dialogue. Et là où Marcelle Auclair conseillait des exercices, le
nouveau conseil renverra l'individu à son propre questionnement tout en lui
fournissant des ressources pour y répondre. En gros on pourrait dire que
jusqu'à la fin de la France des notables, le courrier du cœur est quelque chose
qui reproduit en maximes pour le domaine privé la hiérarchie entre hommes et
femmes inscrite dans la loi, et non un outillage relationnel. Le nouveau style
du conseil sous-tend la question de l'action par celle de l'identité et du
désir. Désormais on ne peut plus répondre à la question "Que faire ?"
sans se poser en même temps une deuxième question : "Qui suis-je ?".
La réponse a évidemment changé de ton. On ne dit plus que c'est en étant
conforme à ses devoirs qu'on obtient le bonheur, mais en étant conforme à ses
désirs.
Et progressivement une sorte de grammaire de la vie intérieure devient
disponible pour les masses, qui fournit à la ménagère la plus ignorante de
l'inconscient une sorte d'outillage réflexif lui permettant de s'intéresser à
sa vie intime, l'invitant en quelque sorte à s'intéresser à sa vie intime. Et
on s'aperçoit que progressivement des gens comme elle s'expriment en public
face à l'opinion. Et là c'est l'émission-phare et symbolique qui démarre en
1967 sur RTL Chère Ménie de Ménie
Grégoire qui a joué un rôle déculpabilisant énorme. C'est précisément par ce
genre d'émission, qui ensuite s'est multiplié, que les media ont réduit (il
faut se mettre dans le contexte de l'époque) la honte et la culpabilité que
chacun pouvait avoir à parler de ses problèmes personnels. Cela leur a donné
une légitimité sociale. Il y a une fonction de ré-assurance dans ces émissions.
J'ai pas mal sondé particulièrement Marie-Claire
et Elle entre 1955 et 1975 : on voit
très nettement cette transformation de la rhétorique. Il s'agit de fournir un
outillage sous forme de ressource pour que les gens puissent s'interroger sur
leurs conflits. Tout ce qu'il y a dans la presse féminine c'est : vous devez
vous intéresser à la relation que vous avez avec vous et avec autrui, ne
refusez pas d'affronter vos conflits. Toute une rhétorique fournit ce langage,
parce que sans le langage pour dire ce qui se passe à l'intérieur de nous, nous
ne pourrions pas inventer notre intériorité.
À partir de cette période, ce qui est important, c'est que la vie privée
commence à se modeler sur les procédures de la vie publique. Il s'agit
maintenant de communiquer et de négocier pour aboutir à des compromis, au lieu
de simplement commander, d'obéir — ou de se révolter. Et c'est à ce moment-là
qu'on peut constater, empiriquement, que le langage de la psychologie, de la
psychopathologie sort progressivement de la médecine mentale pour se diffuser
dans les media. Cela institue progressivement un langage spécifique à l'intime
dont chacun peut se servir. Comment chacun en use-t-il ? Je n'en sait rien. Je
veux simplement souligner ici que le psychique, l'émergence d'un langage de la
psychologie, est un résultat de la dynamique égalitaire, c'est-à-dire qu'il
accompagne le recul de la culture de l'autorité qui assignait aux classes
sociales comme au genre sexuel un
destin.
Et effectivement, les questions concernant la vie privée, l'intimité,
connaissent une double transformation à partir de la fin des années soixante.
D'abord elles se politisent, elles deviennent l'objet de conflits dans l'espace
public à travers toute une série de mouvements sociaux dont les revendications
portent sur les mœurs : égalité des droits pour les femmes, droit à
l'avortement, divorce par consentement mutuel, concubinage, etc. L'important
c'est aussi que cela innove dans la controverse politique. Cela fait entrer
dans les affrontements entre les partis politiques et les arguments
parlementaires un e façon neuve de voir la vie privée, c'est-à-dire dans les
termes du désir individuel, de l'épanouissement,etc. Ces mouvements et ces
débats accompagnent la diversification de la société que précisément le
bien-être avait permise. On sait que l'autorité hiérarchique, parentale,
masculine, patronale, et tout ce qui entrave la propriété de soi est ébranlé.
Il est "interdit d'interdire".
Dans cet ébranlement par les media, il faut quand même rappeler l'extraordinaire
écho de l'émission de Ménie Grégoire en 1967, les polémiques qu'elle a entraînées
et la multiplication de ses concurrents, Françoise Dolto, par exemple, sous le
nom de docteur X sur Europe 1 en
1968, puis dans une autre émission sur France
Inter en 1976 où elle avait comme assistante quelqu'un qui est devenu le
plus grand animateur de reality show,
Jacques Pradel. On voit comment tout cela se développe. On pourrait montrer que
la télévision est toujours à l'arrière-garde. L'intéressant avec la télévision
c'est que dans la mesure où elle vise nécessairement le public de masse elle ne
prend pas de risques. Au fond, elle nous rend visible ce que nous savons déjà.
La télévision commence avec Psy show en 1983, avec Pascale Breugniaux (avec
aussi un psychanalyste, Serge Leclaire). Pascale Breugniaux dit d'ailleurs tout
cela. Elle dit : "Psy show n'est
pas une thérapie, c'est un itinéraire, on ne donne pas de réponse à un problème
posé, on l'accompagne juste un coup dans une démarche qui est la sienne".
Dix ans plus tard, dans les années quatre-vingt dix, avec l'explosion des reality show, Mireille Dumas reprend le
même discours et, naïve qu'elle est, se croit à l'avant-garde de l'émancipation
des individus. Alors que c'est la fin, tout est fait, on est affranchi. Le
"conseil de vie" est passé d'une recette pour faire accepter son
destin à une culture de l'interprétation personnelle qui aide chacun à se
construire une histoire. D'un côté il y a une autonomie individuelle accrue, de
l'autre, comme il faut bien un interlocuteur extérieur, on entre dans l'âge de
la relation.
Parallèlement, on sait que le monde de la psychothérapie est en plein
bouleversement. C'est ce que j'ai évoqué tout à l'heure, avec les nouvelles
techniques comme les mouvements du potentiel humain, la bio-énergie, etc. Cela
se diffuse, cela se popularise. L'objectif de ces mouvements est d'obtenir un
bien-être intérieur qui facilite les relations avec autrui. En arrière-plan il
y a une certaine représentation de la société, à savoir que la société
n'apparaît plus dans le cadre de la problématique de l'assujettissement
disciplinaire et de la soumission à l'autorité, mais elle est un moyen de
faciliter le fonctionnement des demandes personnelles.
On trouve quelque chose de tout à fait parallèle dans les renouveaux
religieux, en terrain protestant comme en terrain catholique. Il suffit de lire
mes collègues sociologues du religieux. Les charismatiques commencent en France
vers 1970. Les renouveaux religieux amorcent leur essor en renouvelant la vieille
tradition de guérison par la religion, mais par une problématique qui intègre
les facultés psychologiques des hommes modernes. Et finalement les objectifs
sont parallèles des mouvements psychothérapeutiques. Il s'agit d'obtenir un
épanouissement personnel en imprégnant le religieux, le rapport à Dieu, de
psychothérapeutique. La religion répond désormais à des demandes terrestres et
Dieu devient, c'est une formule inédite, l'horizon d'une réalisation de soi.
Jésus est devenu psychothérapeute !
En tous cas, dans les deux cas ces techniques de guérison reposent sur
le principe suivant : comment multiplier les capacités de bien-être de gens
ayant, sinon des difficultés à vivre, du moins cherchant à vivre leur vie dans
sa plénitude la plus authentique ? Elles constituent la logistique de
l'individu émancipé. Leur visée ne consiste pas à rendre praticable les
interdits à moindre coût psychique (ça c'est la visée de la psychanalyse) mais
à gommer toute souffrance. Ce n'est pas tout à fait le même projet thérapeutique.
L'éducation culpabilisante, dit-on, alliée à la répression des affects par la
société, est à la base de toutes les pathologies.
Le succès de ce style thérapeutique a pour ressort le changement du
contexte normatif. La règle sociale n'est plus la conformité à une norme unique
face à laquelle on n'a que le choix d'obéir ou de transgresser. Elle se
pluralise. Il s'amorce une tolérance nouvelle pour le droit à la différence
(une expression qui fera florès, on le sait). Il y a une sorte d'explosion de la
normalité, qui n'est plus équivalente à la conformité. Normalité et conformité
étaient équivalents, mais là il y a un éclatement de la notion. Tout le monde
pourra être normal, quelle que soit sa différence. L'important c'est de pouvoir
l'exprimer, c'est de pouvoir l'assumer, d'y faire face.
Cette pluralisation, qui permet à chacun de choisir sa vie sans être
stigmatisé, résulte du fait que s'institue, dans le plus grand optimisme (et
pourquoi pas ?), l'individu pur, c'est-à-dire un type de personne qui est
désormais son propre souverain. Or, ce type de personne est nécessairement
incertain. Pourquoi ? Parce qu'elle n'a plus de dehors pour lui indiquer sa
conduite, puisque c'est à elle d'élaborer ses propres règles. Il y a donc un
mouvement d'allègement de soi, d'allègement à l'égard des contraintes sociales,
mais il y a un deuxième mouvement qui est un mouvement d'alourdissement.
Nous sortons donc d'une expérience collective de la personne qui était
celle du sujet, dans le sens de celui qui est assujetti à la discipline et à
l'autorité de la loi. Le type de figure sociale qui en émerge et qui commence à
être valorisé au cours de ces années-là est un genre de personne qui ne se
soutient que d'être elle-même. La conscience de soi, c'est-à-dire de pouvoir être
quelqu'un par soi-même, augmente en même temps que l'idée que chacun peut se
construire ses propres règles au lieu de les recevoir des institutions et de
les appliquer ou non. La propriété de soi commence à devenir une règle de vie.
Si chacun peut décider de sa vie, il en est en conséquence responsable.
L'auto-fondation commence à devenir un phénomène de masse. Cela veut dire ceci
: il n'y a rien au-dessus de moi qui puisse me dire ce que je dois être car je
suis le seul propriétaire de moi-même. Il y a pluralisme moral et
non-conformité à une norme unique, liberté de se construire ses propres règles
au lieu de se les voir imposer. Le développement de soi devient collectivement
une affaire personnelle que la société doit favoriser. Au fond, la société apparaît
(ce n'est pas un jugement de valeur, même si ça pose des problèmes) comme une
sorte de prolongement de l'individualité par d'autres moyens.
2 - Le prix de l'émancipation
Je passe à ma deuxième partie. Le prix de l'émancipation : parce qu'il
faut toujours payer. C'est là que la dépression est instructive.
La dépression, c'est une série de symptômes : tristesse, douleur morale,
inhibition, fatigue. Il y a une très grande diversité. Lacan disait que
l'angoisse ne trompe pas. Je dirais que la dépression est la maladie la plus
trompeuse. Dans tous les textes de psychiatres des années quarante à
aujourd'hui, il est dit : nous ne savons pas définir la dépression. Donc il y a
un problème. Beaucoup de pathologies mentales sont hétérogènes, mais il y a là
une hétérogénéité maximale.
Comment la dépression est-elle codée ? Elle est codée par la psychiatrie
comme le symptôme d'une pathologie mentale sous-jacente, psychose ou névrose.
Ce qu'il s'agit de soigner, c'est la pathologie mentale sous-jacente. Je mets
de côté les psychoses, puisque je m'intéresse à la pathologie de l'homme
normal. Qu'est-ce qu'une névrose ? C'est une maladie de la loi. Freud n'invente
peut-être pas l'inconscient, mais il invente une maladie de la loi. Parce que
le sujet de la névrose, le névrosé, est pris dans un conflit entre un interdit
et un désir, conflit qui le rend malade. C'est donc bien une maladie du sujet.
Or, à partir de la découverte des anti-dépresseurs, en 1957, il y a, en
gros, un processus psychiatrique qui consiste à dire que la molécule, en
diminuant l'intensité des symptômes, prépare la personne à affronter ses
conflits. Autrement dit, la molécule est un potentialisateur de psychothérapie.
On est bien là dans une problématique du sujet malade. Et d'ailleurs c'est ce
qui s'est passé quelques années auparavant avec les neuroleptiques, inventés en
1952 : en apaisant l'angoisse extrême du psychotique, l'angoisse de
dissociation, en diminuant les délires, on restaure le contact. C'est à partir
de ces années-là qu'on va pouvoir développer des prises en charge
psychothérapeutiques qui marchent à peu près. Les innovations pharmacologiques
ont été le moteur, particulièrement en France, de la montée du modèle
psychanalytique. Maintenant il n'est plus à la mode, mais la pharmacologie a
facilité la montée du modèle psychanalytique, à la fois comme méthode
d'interprétation et comme méthode de traitement.
Le sujet est donc pris dans un conflit entre un interdit et un désir.
Or, justement, c'est cela qui commence à changer au cours des années
soixante-dix. La dépression sort progressivement de son statut de symptôme
d'une névrose pour devenir une forme morbide en elle-même. À la place du
conflit, la psychopathologie va découvrir tout à fait autre chose : elle va
découvrir une insécurité identitaire. L'intimité glorieuse qui monte à cette
époque s'accompagne quand même plus silencieusement d'un changement dans nos
manières de nous intéresser à nos inquiétudes intérieures ou de les exprimer.
Je prends un exemple sur ce débat névrose et dépression. Je le prends
dans la littérature psychanalytique. On voit très bien que le thème de la
dépression en tant que forme morbide monte dans un débat qui est "névrose
ou dépression" chez les psychanalystes. À partir des années soixante-dix,
on nous dit qu'une nouvelle race de patients semble voir le jour et, s'ils
s'allongent sur le divan des psychanalystes, ils leur donnent du fil à
retordre. À la différence des névrosés ils n'arrivent pas à reconnaître leurs
conflits, à se les représenter. Il leur manque le matériau de base sans lequel
il n'est pas possible de mener à bien une cure, à savoir la culpabilité. Parce
que la culpabilité est rare. Les patients se sentent peut-être angoissés, mais
il se sentent chroniquement vides. Ils ont les plus grandes difficultés à faire
quelque chose de leurs affects douloureux, ils ne mentalisent pas, ils ne se
représentent pas les choses, ils sont incapables de symboliser leur douleur. On
donne un nom à cette nouvelle race : les "états limites". Et la
dépression est le tableau clinique dominant. Et on va dire : ce ne sont ni des
psychotiques, ni des névrosés, le vide dépressif domine le tableau.
Il est intéressant de noter que de l'autre côté une deuxième forme morbide
domine : c'est la toxicomanie. On a donc le vide dépressif et le remplissage
addictif. Parallèlement à la montée de la dépression il y a une montée du souci
pour les addictions. Ce n'est pas simplement une question de drogue (qui
commencent à être des problèmes sociaux) mais il apparaît dans la
psychopathologie elle-même autour de conduites addictives, des pathologies
alimentaires, etc. On voit très nettement que les deux pathologies vont
ensemble. Les analystes disent : nous sommes de plus en plus fréquemment
confrontés au problème des personnalités dépressives et les tableaux cliniques
auxquels nous sommes confrontés aujourd'hui ne sont plus tout à fait les mêmes
que ceux du temps de Freud.
Alors il y a des débats. Est-ce que les névroses classiques se raréfient
au profit de nouvelles pathologies ? Les psychanalystes ne sont pas d'accord.
Certains disent : non, c'est faux, les états limites n'existent pas, c'est une
nouvelle manifestation de l'hystérie. On sait que l'hystérie puise ses
symptômes dans ce que lui offre la société. Pensons à la grande hystérie de la
fin du XIXe siècle, Charcot, les extases, les grandes conversions, les
paralysies, dans une culture encore religieuse. Et peut-être la dépression,
est-elle liée à une société qui aiguise la conscience de soi et n'est plus une
société religieuse. Pour d'autres analystes il se produit une extension des
cures au-delà du cas des névroses. Peut-être est-ce l'intégration de cette
rhétorique de l'intime qui a maintenant une vingtaine d'années. Cette extension
se produit vers des patients qui viennent consulter pour des difficultés de vie
et dont les symptômes n'évoquent pas ceux d'une aliénation mentale précise.
En tous cas, la croissance de la dépression apparaît comme inversement
proportionnelle au déclin de la capacité à représenter les conflits psychiques.
Elle semble accompagner le déclin du conflit dans l'espace psychique. Je
pourrais parler aussi de ce qui se passe du côté de la psychiatrie ou de la
littérature épidémiologique, mais je me permets de rappeler que la dépression
devient le trouble mental le plus répandu dans le monde à partir de 1970, dans
un moment d'optimisme généralisé où on dit que les gens n'ont jamais connu une
santé pareille. Donc c'est une pathologie du changement. Le point intéressant
de ces débats nosologiques est que la
névrose est la conséquence d'un conflit où on est coupable, alors que la
dépression est ressentie comme un défaut dont on a honte. Ce n'est pas tout à
fait la même chose. La personnalité névrotique est dans une maladie de la loi,
la personnalité dépressive est dans une maladie de l'insuffisance. On peut dire
que le déprimé se trouve plongé dans une logique de l'impuissance (qui peut
prendre différentes formes symptomatiques), alors que le névrosé est dans une
logique de la transgression - ce qui n'est pas la même chose. La pathologie du
névrosé doit se penser dans la polarité du permis-défendu, alors que la
pathologie du déprimé doit se penser dans la polarité possible-impossible.
C'est justement quand tout est possible que la question de la dépression
commence à se poser. Quand les interdits sautent, une auto-route s'ouvre pour
la dépression. Comme le dit un psychanalyste : le culpabilité est sans consigne.
Il y a donc opposition entre une maladie de la loi (permis-défendu) et
une maladie de l'insuffisance (possible-impossible). Au lieu de la discipline
et de l'obéissance, le contexte valorise les dépendances à l'égard des
contraintes sociales. Au lieu de la finitude et du destin auquel il faut
s'adapter apparaît l'idée que tout est possible ; au lieu de la vieille
culpabilité bourgeoise et de la lutte pour s'affranchir de la loi des pères
apparaît la peur de ne pas être à la hauteur, avec le vide et l'impuissance qui
en résulte et que symbolise Narcisse. À partir du moment où tout est possible,
les maladies de l'insuffisance viennent placer à l'intérieur de la personne des
incertitudes qui rappellent fort concrètement que tout n'est pas permis. Ce
n'est pas parce que tout est possible que tout est permis. Ce n'est pas une
question de morale. Le style du désespoir se met à changer parallèlement au
style de l'espoir. Et finalement il n'y a pas de raison de s'en étonner.
Pour en finir sur l'émancipation, il me semble que la dépression fait
irrémédiablement partie d'une société dans laquelle le changement devient une
chose désirable - une société qui accélère, dit Claude Lefort, la dissolution
des repères de la certitude. La fin de la permanence émancipe, bien entendu,
l'individualité de l'étouffoir disciplinaire et de la soumission autoritaire à
la loi, mais elle l'alourdit par une ouverture
sur le vide. Elle ouvre la voie à l'initiative personnelle, mais cette
initiative crée elle-même de l'anxiété. Peut-être peut-on le dire autrement,
techniquement, ou abstraitement : ce qui se produit là dans ce débat névrose-dépression,
c'est une indétermination quant à l'identité de ce soi, précisément, parce
qu'il n'est pas un sujet. Pourquoi n'est-il pas un sujet ? Un sujet connaît des
conflits mais n'a pas de problèmes d'identité. Le sujet est pris dans une sorte
d'extériorité qui le constitue : l'antériorité et l'extériorité de la loi qui
le soumet. Alors que le soi est plutôt un rapport à l'identité qui se construit
dans un rapport à l'avenir, dont il porte à lui seul le poids. Voilà pourquoi
la dépression est instructive sur l'expérience collective actuelle de la
personne. S'affranchir crée des conflits névrotiques. Etre affranchi génère un vide dépressif et un remplissage addictif.
Si un trouble mental n'est pas simplement fait de symptômes, mais également
de manières d'être dans le monde, je crois que la dépression peut dans ce cadre
être considérée comme l'envers exact de cette étrange passion de n'être que
soi-même qui a saisi nos sociétés depuis le début des années soixante. La
dépression est un mot commun pour qualifier les problèmes d'un genre de
personne qui se soutient que d'être elle-même, qui n'est qu'elle-même. Et donc
elle marque bien et très concrètement que la propriété de soi n'est pas
simplement allègement à l'égard de la contrainte externe. Elle a des limites
internes que nous payons très concrètement. C'est une pathologie de
l'émancipation précisément parce que l'émancipation conduit chaque individu à
se donner ses propres règles et à se construire son identité par lui-même.
Alors au fond, qu'est-ce que la dépression ? C'est une maladie de
mégalomane. C'est une maladie de la toute-puissance. La limite n'est plus
indiquée par une règle qui vient du dehors, mais par une impuissance qui se
situe au sein de la personne. C'est l'assise identitaire qui est en jeu. La
passion d'être soi et la difficulté à l'être, voilà ce qu'incarne et symbolise
la dépression. Elle radicalise les tensions de la conscience de n'être que soi.
Il est intéressant de noter qu'il se produit une fragilisation du sentiment
de soi (c'est la question de l'identité et non la question du conflit) au
moment où celui-ci connaît une valorisation absolument inédite. Le déclin du
conflit, le déclin de la polarité permis-défendu se paye de l'augmentation de
la teneur en dépression. C'est là la nouvelle économie de la contrainte
intérieure, et c'est là un déplacement de la lourde tâche de bien se porter qui
est donc, selon Freud, le lot du civilisé.
3 - Les exigences de l'action
On change un peu de cadre. On sait que les années quatre-vingts
démarrent sur les chapeaux de roues avec l'irruption sur la scène française
d'un nouveau bolide : le dynamisme entrepreneurial symbolisé par Bernard Tapie.
Aujourd'hui homme d'affaire déchu, mais, pour ceux qui se rappellent, il fut
quand même le grand prédicateur d'un culte de la performance française qui
succédait à d'anciennes passions politiques qui n'avaient plus, pensait-on,
assez d'efficacité et de légitimité pour résoudre les nouveaux problèmes
qu'affrontait notre société. C'est vraiment un personnage mythologique. C'est
un stéréotype. Il est très instructif.
Mais ce sont les modèles d'action qui sont importants. En France (ce
n'est pas le cas aux États-Unis) on sait que le patron était le symbole
traditionnel de l'autorité des gros sur les petits. Le patron c'est moins
l'entrepreneur que le rentier, dans la tradition française, c'est celui qui
profite des pauvres. Et l'entrepreneur va mettre en scène une sorte de modèle
d'action pour tous. Au fond, Tapie c'est : vous aussi vous pouvez faire comme
moi. On entre dans un modèle de proximité, alors qu'avant c'étaient des
contre-modèles de distance. Le message est que chacun, en haut comme en bas, va
partir à la double conquête de la réussite sociale et de son identité
personnelle : aller réussir socialement en devenant soi-même.
Ce que la politique ne pouvait plus faire, l'économique allait s'en
occuper, et l'entreprise, nouvelle solution miracle et nouvelle illusion,
devenait "citoyenne". Si on reste sur cet exemple de l'entreprise,
tout le monde sait qu'on a assisté à des transformations très importantes des
modes d'organisation du travail qui voit augmenter les exigences de flexibilité
d'une part et d'implication et d'autonomie dans le travail d'autre part.
Globalement tout un contexte favorise cela : la vogue toute nouvelle du
sport dans la société française au cours des années quatre-vingts, l'explosion
du thème de l'aventure, que le Paris-Dakar a symbolisé, évidemment la
glorification de la réussite sociale, la médiatisation de l'entreprise, etc. On
entre dans un genre de société caractérisé par une philosophie de l'action
individuelle mesurée à l'aune des valeurs de la concurrence et de la
compétition. Peut-être certains d'entre vous se rappellent-ils la vogue des
stages d'aventure dans les entreprises, ou des stages hors-limites, qui ont
décliné. Est-ce que c'était très important ou non ? Je ne sais pas, mais cela a
joué un rôle symbolique, pour marquer qu'on était une société dynamique, une
société en mouvement, qui abandonnait ses vieux oripeaux de la rente, du petit,
du philistin, etc.
En tous cas, les mouvements sociaux, qui étaient considérés comme
vecteurs de la transformation sociale, ont reculé au profit du thème des
gagneurs, personnages qui eux-mêmes ont maintenant disparu. Ils symbolisaient
une version athlétique et entrepreneuriale de la vie en société. L'initiative
individuelle, et non plus la discipline, devient la référence de la conformité
sociale.
On sait que cette aventure entrepreneuriale de masse semble aujourd'hui
avoir totalement basculé dans une sorte de dépression nerveuse généralisée et,
alors que l'entrepreneur était promu comme notre meilleur modèle d'action,
c'est aujourd'hui le SDF est l'anti-modèle dans lequel nombre de citoyens
craignent de basculer. Toute cette apologie des gagneurs, du narcissisme, du cocooning bien heureux, tout cela s'est
brutalement éteint et on a l'impression qu'on est entré dans une conjoncture
beaucoup plus sombre, de laquelle sourd une longue plainte. L'individu
souffrant semble avoir remplacé l'individu conquérant.
Pourtant l'un ne succède pas à l'autre. Il me semble qu'ils sont deux
facettes de ce gouvernement de soi, facettes suscitées par les styles de
relations sociales et les modèles d'action aujourd'hui dominants. En effet,
désormais, l'incertitude devient un mode d'existence de masse dont,
précisément, l'individu conquérant et l'individu souffrant dessinent les bornes
et les inexorables tensions. Pourquoi ? Tout simplement parce que le nombre de
mécanismes sociaux, qui favorisaient des automatismes de comportement ou
d'habitude (appuyer sur un bouton, obéir aux instructions, etc.), a largement
diminué au profit de normes qui incitent à la décision personnelle. Dans des
domaines de la vie extrêmement divers, qu'il s'agisse de recherche de travail,
d'éducation, de manière de travailler, dans tous ces domaines et dans d'autres
encore, nous sommes aujourd'hui invités à être responsables de nous-mêmes. La
responsabilité est une norme. Je ne sais pas si c'est une vérité mais c'est une
norme. On est totalement sortis de cette vie vécue comme un destin collectif.
Aujourd'hui elle est une histoire personnelle.
Comment, étant donnée la précarisation croissante de la vie, échapper à
un destin d'assignation ? C'est le problème de beaucoup. En tous cas nous
sommes dans une configuration générale où chacun doit s'appuyer sur lui-même
pour inventer sa vie, lui donner un sens et agir. Ce changement de situation de
l'individualité, cette prise en charge personnelle là où règnaient auparavant
des règles comportementales fixes, est une tendance de fond des sociétés
démocratiques avancées. Parce que se comporter en individu ne signifie pas
tellement un repli généralisé sur sa vie privée, sur l'égoïsme, etc. Cela n'est
pas faux, mais ce qui est plus important, ce qui est décisif, c'est qu'il
s'agit moins de cela que de décider de sa propre autorité pour agir par
soi-même avec les libertés, les contraintes, les inquiétudes qu'un telle
posture implique. L'homme sans guide que nous sommes devenus, c'est celui qui
est précisément construit, conduit à se construire par lui-même ses propres
repères.
On parle de "perdre des repères", mais c'est la noblesse de la
démocratie, c'est sa grandeur, d'avoir fait de nous des gens qui ont à
construire leurs propres repères. Le problème ce n'est pas tellement la perte
des repères, c'est l'inflation des repères et des modèles. Tout le monde en
offre. Toute la difficulté c'est de faire le tri entre le bon grain et
l'ivraie.
Je voudrais dire encore un mot sur cette privatisation, parce que la
privatisation de l'existence qui caractériserait l'individualisme contemporain
nous aveugle de son évidence. Cela souligne que derrière cette apparence il y a
une sorte de nécessaire appui sur ses ressorts internes, un étayage sur soi, qui
accompagne l'augmentation des exigences qui pèsent sur l'individualité. Ce
n'est donc pas un problème de privatisation, mais un changement des rapports
généraux entre le public et le privé, et surtout un changement des normes
d'action. Pensez aux mots que nous utilisons aujourd'hui : implication
personnelle, projet, motivation, capacité à communiquer - c'est le rectangle
d'or de la socialisation. Il s'agit moins d'obéir que d'assurer, il s'agit
moins d'être discipliné que de faire face. Je ne dis pas que la discipline a
disparu, mais la discipline n'est plus le mode de régulation individu-société.
Dans la mesure où chacun est conduit à prendre en charge un nombre
croissant de problèmes, il se produit un double mouvement qui est à la fois
d'affirmation de soi (on nous demande à tous de nous mettre en avant pour
trouver un emploi, etc.) mais en même temps d'évitement de soi. Il y a une
sorte de tension qui semble inévitable.
C'est là que je vais revenir sur la dépression comme pathologie de
l'action, après l'avoir vue comme insécurité identitaire (ce qu'elle est
toujours). Julia Kristeva disait dans son livre Le soleil noir que la tristesse était l'humeur fondamentale de la
dépression. Et bien justement, je crois qu'aujourd'hui la tristesse n'est plus
l'humeur fondamentale de la dépression, et que, en gros, on s'en fout de la
tristesse !
La dépression a deux blocs de symptômes. Un premier bloc où il y a
tristesse, douleur morale, et un deuxième bloc où vous mettez des mots comme
inhibition, fatigue, difficulté d'agir, indécision. Or, à lire la littérature
psychiatrique, on constate un très net déclin du premier bloc (tristesse,
douleur morale), à partir de la deuxième moitié des années soixante-dix. On a
toujours dit qu'il ne suffisait pas de la trsitesse et de la valeur morale pour
diagnostiquer une personne comme dépressive, qu'il fallait aussi de la fatigue,
de l'inhibition, mais ce qui se passe c'est qu'il y a un retournement.
Aujourd'hui la dépression est moins une passion triste qu'une pathologie de
l'action. Ce qui ressort massivement de la littérature psychiatrique, c'est
l'apathie, c'est l'inhibition, c'est ce que les psychiatres appellent le
ralentissement psycho-moteur, c'est-à-dire une difficulté à initialiser
l'action. On entre donc dans une autre face : celle de la pathologie de
l'action.
De plus la situation de la maladie s'est fortement modifiée. Alors que
la psychiatrie considérait, à partir de la découverte des antidépresseurs en
1957, que la dépression était un trouble dont on pouvait guérir assez
facilement, elle commence à changer d'analyse à partir des années
quatre-vingts. Toute la littérature psychiatrique, et en particulier
l'épidémiologie, vous le montre : la dépression est désormais une maladie
récidivante. Il y a 50 à 80 % de rechutes. Ceux qui ont connu un épisode
dépressif, ont 50 à 80 % de chances de rechuter, et rapidement. Par ailleurs,
une bonne partie de la dépression est une maladie chronique. On a donc tendance
à allonger la durée de prescription et, malgré ce qu'on voit comme optimisme
dans la presse, un net pessimisme se fait jour parce que la notion de guérison
entre en crise.
Et c'est dans ce contexte qu'est lancée une molécule qui va devenir
célèbre, le Prozac, dont je voudrais dire quelques mots, parce que ce me semble
être un marqueur anthropologique de ce qui se passe aujourd'hui. Quand je dis
"dans ce contexte", c'est à la fois le contexte de l'émancipation et
de l'exigence de l'action, mais aussi le fait que la dépression est en train de
basculer en une maladie à tendance chronique. On dit Prozac pour un
antidépresseur comme on disait Kleenex pour un mouchoir en papier ou Frigidaire
pour un réfrigérateur : c'est une certaine classe d'antidépresseurs dont le
plus connu est le Prozac.
Sans raconter l'histoire de ce produit, le point important c'est qu'il
n'est ni plus ni moins efficace que les antidépresseurs précédents, mais que
ses effets secondaires sont diminués. Il n'a quasiment pas de risques sur le
plan cardiovasculaire, pas non plus d'effets secondaires très gênants comme des
constipations permanentes, des jambes lourdes, etc. En plus il possède l'énorme
avantage d'un seul dosage, alors qu'auparavant il fallait calculer les doses
thérapeutiques, ce qui pouvait prendre un certain temps, et si l'antidépresseur
ne marchait pas, au bout de trois semaines il fallait recommencer avec un
autre, et c'était très long. Cela veut dire aussi qu'il est idéal pour des
chimiothérapies de très longue durée, précisément grâce à la diminution des
effets secondaires.
Or ce qui est intéressant ce sont les polémiques qu'il a déclenchées.
Quand on regarde ce que disent les psychiatres sur les avantages et les
désavantages des antidépresseurs dans les années soixante, tous,
pharmacologues, psychiatres, chimistes, attendaient une molécule de ce type.
Elle n'aurait jamais dû déclencher les polémiques qu'elle a déclenchées. Mais
ce n'est pas pour des raisons pharmacologiques qu'elle les a déclenchées, c'est
pour un changement total de contexte normatif et social sur la question de la
maladie. En effet, ce type de molécule réalise une vieille utopie
pharmacologique que j'énoncerai en citant Henri Laborit, médecin anesthésiste à
l'origine du premier neuroleptique en 1952. Dans une conférence de 1966 sur
l'évolution psychiatrique il déclarait : "Par le truchement de la pharmacologie, l'homme de demain sera peut-être
à même d'obtenir d'un plus grand nombre d'hommes une maîtrise de leur
environnement en développant des facultés d'attention, d'imagination, de
créativité. Dans ce cas, l'espèce pourrait tendre vers une égalité d'individus,
non par le bas, mais par le haut".
Cela, c'est en train de se réaliser. Les progrès de la
psycho-pharmacologie ont conduit à mettre sur le marché des produits qui
procurent un équilibre psychologique avec des effets secondaires réduits et
l'humanité, améliorée artificiellement par des médicaments psychotropes
permettant d'apaiser l'angoisse, de stimuler l'humeur, de renforcer la mémoire
ou l'imagination, c'est en train de devenir notre quotidien. Et cela pose un
problème : si on peut modifier nos perceptions mentales sans dangers pour soi
et pour autrui, est-ce que nos sociétés ne vont pas être composées d'individus
à la fois normaux (mais la normalité a explosé : elle n'est plus la conformité
à une norme unique) et assistés plus ou moins en permanence par des produits
psychiques ? Avec ce genre de produits, le mythe de la drogue parfaite, c'est
une question politique d'actualité. Par "drogue parfaite", je veux
dire un produit où finalement on n'arrive plus à faire facilement la
distinction entre une drogue et un médicament. Je veux dire qu'on ne sait plus
très bien dans quel cas on modifie nos états de conscience et dans quels cas on
soigne une pathologie ou on lève simplement des symptômes. Je donnerai la
publicité du tout dernier antidépresseur qui est lancé ces dernières semaines
sur le marché français : "Maintenant
le pouvoir vous appartient" ! Rêve de toute-puissance, d'une sorte de
santé absolue. C'est la façon dont Thomas De Quincey parlait de l'opium :
l'opium c'est la santé absolue. C'est précisément l'idéal du toxicomane. Donc
là il y a un problème.
Où passe la frontière entre souffrance normale et souffrance
pathologique ? Qu'est-ce que c'est qu'être normal ? Qu'est-ce que c'est qu'être
soi-même ? À partir de quelles limites ne l'est-on plus ? Quels problèmes cela
pose-t-il ? Voilà toutes les questions auxquelles nous conduisent ces
molécules.
Un antidépresseur comme le Prozac est pour moi un marqueur
anthropologique. À travers lui s'investit la possibilité de vivre
éventuellement une vie entière avec un produit psycho-actif sans risques
d'auto-destruction. Mais on n'a pas encore étudié tous les effets cognitifs à
long terme de l'usage des antidépresseurs. Mais il y a ce fantasme-là. Le
psychotrope est désormais comme la publicité du micro-ordinateur Appel à ses
débuts "Use us friendly".
On peut parler d'antalgique de l'humeur, de drogue de fonctionnement, qui
élimine le risque de destruction de soi, et ces produits-là sont certainement
l'avenir des psychotropes, parce qu'ils accompagnent l'exigence qui fait que
chacun est normal non quand il est conforme, non quand il applique une règle,
mais quand il "assure". Tous ces facteurs contribuent à une
amélioration du bien-être autant qu'aux soins de maladies dont la guérison a
toujours posé problème, tout simplement parce que l'exigence contemporaine
d'action stimule les demandes de réponses rapides à tout ce qui l'inhibe.
L'individu sous perfusion de psychotrope est une possibilité socialement
envisageable sous l'effet des normes et des aspirations qui conduisent à
"assurer" en permanence, et techniquement réalisable grâce à
l'amélioration des molécules.
La raison profonde des polémiques que le Prozac entraîne vient de ce
qu'il fait tenir ensemble un espoir et une peur. Le Prozac c'est une magie
blanche, parce qu'il incarne l'espoir à la fois démesuré et compréhensible de
se débarrasser de la souffrance psychique. Mais c'est un espoir illusoire parce
que le pourcentage de dépressions résistantes aux médicaments n'a pas bougé
d'un iota depuis l'invention des antidépresseurs et parce que les effets idéaux
décrits par certains ne concernent qu'une petite minorité des cas. Il faudrait
faire des études, mais elles ne sont pas faites. Le Prozac est donc une magie
blanche.
Mais il est simultanément, et pour cette raison même, une magie noire
parce qu'il incarne la possibilité illimitée d'usiner son intérieur mental,
possibilité qui n'existait ni avec des drogues dangereuses comme l'héroïne, ni
avec les anciens antidépresseurs dont les effets secondaires étaient
suffisamment handicapants pour que la personne veuille arrêter de les prendre,
aussitôt la guérison ou la rémission atteinte.
De cette manière-là il me semble qu'il est temps pour la société de bien
voir les craintes que les drogues suscitent depuis longtemps. L'arrière-plan du
débat sur la drogue, au-delà de leur danger, c'est le débat artifice-nature :
quand finit le sujet ? Celui qui prend des drogues n'est plus vraiment un
sujet. Et aujourd'hui il y a une ambiguïté entre les deux sphères de produits
parce qu'une société où les gens prennent continuellement des substances
psycho-actives est une société où l'on ne sait plus qui est qui. Au lieu d'agir
sur une maladie, on agit sur notre nature psychique, qui nous semble
insuffisante. Et la psychè, comme dit Pierre Legendre (très dogmatique mais là
juste), devient "une sorte de montage réglable". D'où la crainte de
la disparition du sujet.
Mais la question que je me pose c'est celle-ci : est-ce que nous devons
craindre cette disparition ou est-ce que nous n'avons pas affaire justement à
un nouvel âge de la personne — accompagnée par des techniques de soutien
extrêmement diverses, de type psychologique ou pharmacologique ? Ces soutiens
peuvent durer un an, deux ans, s'arrêter, être repris, passer de la
psychothérapie à un antidépresseur, etc. On a une sorte d'individu qui n'est ni
malade ni guéri, mais qui est accompagné tout au long de sa vie parce que sa vie
est désormais un parcours chaotique.
En tous cas, je crois que tout conduit dans cette société à cet
accompagnement, parce que nous sommes, justement, dans une société de
responsabilité de soi où l'échec scolaire professionnel et social est de plus
en plus imputé à l'individu lui-même. C'est fini l'idée que c'est la faute à la
société, ça marche moins bien. Et cette nouvelle situation conduit à des
frustrations de masse que ne connaissaient pas les sociétés de destin. Et une
société où la souffrance psychique est si forte conduit à faire entrer dans le
thérapeutique (qu'il relève des marchés de la médecine, des drogues ou de la
religion) ce qui ne peut guérir tout en ayant un statut de souffrance
identitaire.
Pour en terminer par une formule : l'antidépresseur est au psychisme ce
que le silicone est au corps, ce que la ritaline est à l'éducation des enfants
ou ce que la procréation médicalement assistée est à la filiation (la rétaline
est une petite amphétamine extrêmement utilisée aux États-Unis ainsi qu'en
France dans les services de pédopsychiatrie : les Américains l'appellent
"pilule de l'obéissance", c'est un produit pour des enfants agités
qui n'arrivent pas à se concentrer). Ce que je dis à propos du Prozac n'est pas
spécifique à ces domaines précis. On voit cette même tendance dans toute une
série de domaines sans rapport les uns avec les autres. Nous vivons de plus en
plus avec des substances chimiques à l'intérieur de notre corps. Il se produit
une sorte de subjectivation de la technique qui nous rend plus forts, plus
beaux et tout ce qu'on veut. En tous cas cela relève de mécanismes analogues
qui sont caractérisés par le choix.
Conclusion
Aujourd'hui, est en train de se réaliser sociologiquement l'idée
proprement moderne que l'homme est entièrement sujet de son action et
propriétaire de lui-même. Seulement, c'est à ce point précis qu'il ne faut pas
se tromper dans l'analyse du problème de l'individu. L'individu n'est pas ou
l'affirmation glorieuse de soi, ou sa misère. C'est précisément là l'illusion
individualiste, qui ne veut pas convenir, comme l'écrit Claude Lefort, que
"l'individu se dérobe lui-même en se
rapportant à lui-même", qu'il est aux prises avec son inconnu, avec
son immaîtrisable, qui de toute façon ne bouge pas.
Cela ne signifie pas que nous ayons prise sur tout. Ce n'est pas être émancipé ou être libres de
faire ce qui nous convient. Ça veut dire que les modes de régulation de la
relation individu-société font moins appel à la discipline et à l'obéissance
qu'à la décision et à l'action personnelle. Autrement dit, à l'étayage sur sa
propre personnalité, ses désirs, ses affects, donc à l'esprit. Et ce mode de
régulation résulte d'un report de nombre de responsabilités auparavant prises
en charge par les institutions. En échange de ce processus de
désinstitutionnalisation massive, c'est l'individualité elle-même qui se trouve
instituée comme mode d'action, comme ressource, comme centre de décision.
C'est pourquoi la mobilisation de l'esprit, ou du mental, ou de la psyché, je ne sais pas très bien comment
dire, est à l'étayage sur soi ce que l'automatisme corporel était à la
discipline. Je crois que là est l'une des mutations décisives de la vie dans
nos sociétés. Si l'on n'intègre pas cette nouvelle norme (face à laquelle il y
a de grandes inégalités, bien entendu), des pans entiers de la relation aux
formes de domination ou des transformations de la relation au politique restent
difficilement compréhensibles. Et la dépression exprime précisément un
changement de cette inconnue en nous. Elle exprime un changement de cet
immaîtrisable, du moins si on ne la réduit pas à une pure misère morale et
affective, et elle nous apprend quelque chose sur la question de l'intime dans
la phase actuelle de la démocratie, à savoir que nous sommes bien entendu
allégés de contraintes extérieures, mais qu'en échange c'est la contrainte
intérieure qui est plus forte. Il y a un alourdissement intérieur. La
contrainte intérieure c'est l'envers de l'émancipation. Il y a un déplacement
de l'inconnu, puisque précisément il ne s'agit plus aujourd'hui d'être sujet,
c'est-à-dire de résoudre le conflit entre un désir et un interdit, mais d'être
soi, ce qui est tout à fait autre chose.
Cette situation nous plonge dans une nouvelle vulnérabilité qui semble
faire de nos vies un trouble identitaire chronique, massivement partagé. C'est
pourquoi je crois que la dépression est instructive : elle représente un
laboratoire des ambivalences dans lesquelles l'homme de masse est son propre
souverain. Finalement, elle est au cœur d'un certain type de faille intime qui
se répand aujourd'hui et qui accompagne cet avènement de la souveraineté de soi
(on est son propre législateur). Si la folie apparaissait dans le débat public
il y a vingt-cinq ans plus comme un symbole de l'oppression moderne que comme
une maladie mentale, c'est bien que tout était possible. Le fou n'est pas
malade, entendait-on, il est différent, et c'est de la non-acceptation de cette
différence qu'il souffre. Il me semble que le déplacement, dans la psychiatrie
comme dans la société, du centre de gravité de la folie vers la dépression
symbolise ce retournement mental. On se rappelle le début : tout est possible,
rien n'est possible.
Qu'elle désigne un mal de vivre ou une vraie maladie, je crois que ce
n'est pas ça l'important. La dépression a la spécificité de désigner
l'impuissance même à vivre, qu'elle s'exprime par de la tristesse, de
l'asthénie, de la fatigue, ou de l'inhibition. Le déprimé est pris dans un
temps sans avenir, il est sans énergie, il est pris dans un
rien-n'est-possible. C'est ça son rapport au temps. Plus exactement (et c'est
en ça qu'il est tout à fait représentatif de la phase actuelle de la personne
dans nos sociétés), il est moins rongé par la culpabilité d'un sujet que par la
responsabilité d'un individu, il est moins dans une maladie de la faute que
dans une pathologie de l'insuffisance (suis-je à la hauteur ?), il est moins
dans l'univers de la loi que dans celui du dysfonctionnement (c'est la panne),
il est moins dans une référence à un conflit que dans une référence à un
déficit. C'est l'insuffisance. Le déprimé n'est pas à la hauteur des exigences
qu'il s'impose et qu'on lui impose.
La dépression nous instruit sur notre expérience actuelle de la personne
parce qu'elle est précisément la pathologie (à tort ou a raison) qui incarne le
passage d'une société dans laquelle la norme est fondée sur la culpabilité et
la discipline à une société où elle s'appuie sur la responsabilité et
l'autonomie.
De la culpabilité à la responsabilité, ce qui se passe, et on le voit
bien un peu partout, c'est que les rapports entre le permis et le défendu sont
entrés dans le brouillard. Voyez l'inceste, voyez les polémiques sur les
contrats d'union sociale que l'excellent travail d'Irène Théry a déclenchées.
Vous ne pouvez pas aujourd'hui tenir un discours sur la question de l'interdit
sans passer pour un conservateur, un moraliste, etc. Ça redistribue les cartes.
Or justement les cartes sont redistribuées aujourd'hui. On a précisément
affaire avec la dépression à ce déplacement de la lourde tâche à bien se porter
qui est selon Freud la mal du civilisé et qui est quelque chose d'indépassable,
c'est-à-dire qu'on mesure dans nos corps le poids de l'émancipation et on ne
voit plus vraiment ce qui est interdit, tandis que simultanément rien
n'apparaît possible. On est dans ce brouillard-là.
(transcription non
relue par l'intervenant)
Débat
(une première question manque dans
l'enregistrement)
Une auditrice - Vous avez parlé de
toxicomanie, vous avez parlé de dépression. Sachant qu'en ce qui concerne la
toxicomanie il s'agit, sauf erreur, à peu près de deux tiers d'hommes pour un
tiers de femmes, sachant qu'en termes de dépression, sur le rapport sur la
santé de 1996, il s'agissait de sept fois plus de femmes que d'hommes, sachant
que du côté du suicide c'est au contraire tous facteurs confondus cinq fois
plus d'hommes que de femmes, sachant que par ailleurs "ne pas être à la
hauteur" me semble être une problématique plutôt du côté du masculin que
du côté du féminin - je voulais savoir ce qu'il en était selon vous, en termes
de marque sexuelle, du côté du féminin, du côté du masculin. Y a-t-il une
différence pour vous ? Vous avez souvent utilisé le terme "il", que
j'ai entendu comme un terme neutre plutôt que comme un terme sexuel. Avez-vous
une idée sur la question ?
Alain Erhenberg - Je répondrai brutalement que l'alcoolisme est aux hommes ce que
la dépression est aux femmes ! C'est très net. Il y a des études sur les
consultations en médecine. Les types de plaintes qui s'expriment en médecine
générale sont tout à fait nets. Il y a un dymorphisme sexuel. Il n'y a aucun
doute là-dessus. D'après ce qu'on voit, les femmes font des symptômes et les
hommes ont des comportements: alccolique, toxicomaniaque, violent, etc.
Quand je
disais "être à la hauteur", c'était une autre manière de dire
aujourd'hui que de toutes façons, malgré cette dynamique d'émancipation, c'est
un fantasme de croire que nous avons prise sur tout. Et donc le déplacement de
la lourde tâche de bien se porter est un déplacement d'une maladie de la
culpabilité, d'une maladie de la faute, une maladie de l'insuffisance, une
maladie de la panne.
Maintenant,
il faudrait analyser les plaintes féminines et les plaintes masculines. Ce
qu'on voit dans les études c'est surtout qu'il y a de l'asthénie, de
l'inhibition, de la fatigue. Le thème de l'insuffisance d'être à la hauteur,
etc, est pour moi un modèle de compréhension me permettant de découper un certain
type de pathologie mentale par rapport à une autre. Mais cela dit, tout dépend
comment on code. Si vous parlez à certains psychiatres ou à certains
psychanalystes, ils ne seront absolument pas d'accord avec l'idée que l'on est
passé de la névrose à la dépression. J'ai évoqué ça très rapidement. Ils vont
vous dire que ce sont les nouvelles formes de l'hystérie. L'hystérie n'a pas
disparu, quoi qu'on en dise. Elle a
pris simplement de nouvelles formes, et en particulier des formes dépressives.
Ce sont des choses que l'on voit de façon minoritaire dans la littérature
psychiatrique ou psychanalytique, mais elles sont toujours là.
Donc c'est
un problème de codage des maladie. Mais ce codage n'est pas seulement du
discours. Il a bien entendu des effets de réalité, puisque dans la mesure où ça
founit une ressource langagière pour définir vos propres problèmes vous les
définissez dans les termes dominants.
L'auditrice - J'insiste quand même. Vous avez
posé une problématique du côté du masculin. Vous avez cité Tapie, non pas
tellement en termes de personne mais en termes de symbole, mais au-delà de
Tapie ou à travers Tapie, vous avez parlé d'entrepreneurs, ce qui me fait
penser aussi aux golden boys. Il y a quand même un paradoxe à parler de ne pas
être à la hauteur ou de carence identitaire du côté du masculin alors que la
dépression encore une fois est plutôt du côté du féminin.
Alain Erhenberg - Il me semble quand même
que les femmes font partie de cette affaire-là, la réussite sociale, la sortie
d'une identité de mère de famille, de ménagère, ou de tout ce que vous voulez.
Les femmes ont commencé à travailler couramment à partir des années cinquante.
Je ne suis pas sûr, pour cette question du rapport à la réussite sociale, que
le dymorphisme sexuel marche aussi fort.
En revanche,
ça entraîne toutes sortes d'autres problèmes. En particulier, on le voit, sur
les questions de harcèlement sexuel. De plus en plus d'entreprises ont du
personnel masculin et féminin ensemble et cela entraîne toute une série de
difficultés relationnelles qui n'existaient pas auparavant. mais je crois que
ça touche surtout un autre problème.
Une auditrice - Vous n'avez pas évoqué le
problème du suicide, qui est quand même la conséquence la plus dramatique de la
dépression. Ce qui me choque, c'est que le suicide chez les 15/24 ans est
devenu la première cause de mortalité. Quand on sait les moyens qu'on a pour
guérir tant de choses sur le plan médical, je trouve que c'est quasiment de la
non-assistance à personnes en danger. On laisse mourir des adolescents sans
rien faire pour eux. J'aimerais savoir ce que vous en pensez.
Alain Erhenberg - Il y a beaucoup de choses
que je n'ai pas évoquées. Sur la prise en charge des suicides, ce n'est pas un
domaine que je connais bien.
En
revanche, c'est un des grands arguments de la psychiatrie universitaire assez
liée aux laboratoires, de dire que la dépression conduit au suicide et que la
plupart des suicidés sont des déprimés. C'est un discours qui est tenu, mais je
ne suis pas du tout convaincu de sa réalité. Je ne suis pas convaincu que la
dépression conduise au suicide. Pour certains types de dépressions, c'est fort
possible, mais d'une manière générale, ce n'est pas du tout une chose évidente.
C'est le grand argument pour dire que la dépression est sous-traitée et qu'il
faut absolument la traiter par prescription médicamenteuse. Autrement dit, le
suicide est souvent invoqué comme argument pour prescrire du psychotrope et de
l'antidépresseur.
Un auditeur - Concernant la dépendance aux
produits, vous avez parlé du Prozac, vous avez parlé de la drogue, mais il y a
aussi les anabolisants des sportifs, etc. Est-ce que ce n'est pas une version
scientifique de Dieu, si on peut dire, ou une façon de traiter sur le mode
capitaliste le bonheur dans la société ? Le produit comme objet de consommation
et comme complément indispensable pour arriver au bonheur. Le fantasme du
bonheur par le produit.
Alain Erhenberg - Fantasme du bonheur : je ne
suis pas du tout convaincu que ces pilules soient des pilules du bonheur. Il y
a des pilules qui ont toutes sortes de fonctions : de tenir, de résister, de
s'éclater, de tout ce qu'on veut. Et il semble qu'un produit comme le Prozac,
ce n'est pas le bonheur sur ordonnance : c'est plutôt les capacités d'action
restaurées sur ordonnance. Ce n'est pas tout à fait la même chose.
Quant aux
anabolisants, je n'en ai jamais essayé, mais il me semble avoir compris que ce
n'est pas quelque chose qui rendait l'humeur vraiment euphorisante.
Toutes
sortes de fonctions sont remplies par ces produits, fonctions de résistance,
fonctions de stimulation mentale, ou au contraire fonctions d'abaissement de
l'angoisse, toute une série de sensations et d'émotions sont touchées par cette
palette énorme de substances dont nous disposons.
On est
beaucoup dans l'automédication, aujourd'hui. Quand la drogue de masse explosait
dans les années soixante, il ne s'agissait pas du tout de médication. Il
s'agissait de quelque chose de tout autre
: de voir d'autres mondes, d'alternatives à la société capitaliste, de
se défoncer, etc. Mais aujourd’hui il y a un rabattement de l'ensemble de
toutes ces substances du côté de ce qui serait la santé et son amélioration. Je
ne crois pas qu'on puisse réduire la fonction de cette diversité de molécules
et de produits à des pilules du bonheur.
En
revanche, ce qu'on peut constater, c'est un souci très fort pour les
dépendances. C'est un thème très à la mode en psychiatrie. On pourrait dire
qu'historiquement la dépendance a été pensée comme une dépendance
physiologique, c'est-à-dire comme réduite à des produits pharmacologiquement
addictifs tels la morphine ou l'héroïne. Puis il y a eu l'arrivée de produits
comme le cannabis ou le LSD, qui manifestement n'étaient pas des produits
addictifs. Alors c'était un peu embêtant : si on ne pouvait pas définir une
drogue par l'addiction, ça pouvait vouloir dire qu'on pouvait en prendre. Et la
notion de dépendance psychologique est montée à ce moment-là pour stigmatiser
ce type de consommation. Je ne fais pas la publicité pour ces produits, je le
signale en passant, mais je veux dire que cela a eu ce type de fonction. Et en
même temps, ça a eu pour conséquence de relativiser la dépendance
physiologique. En particulier la dépendance à l'héroïne. Il y a une expression
américaine qui dit : once an addict,
always an addict, "si on en prend une fois on ne peut plus s'en
passer". Cela a permis aussi cette montée de la notion de dépendance
psychologique et montré qu'il y a une diversité des usages et que l'aspect de
dépendance physiologique n'était pas l'aspect principal.
Ce qui a
été bien montré depuis une quinzaine d'années en clinique psychiatrique, c'est
que la pathologie-clé dans la dépendance à l'héroïne c'est la dépression. Si on
ne tient pas compte de la dimension dépressive dans la prise en charge des
héroïnomanes, on va à l'échec.
Une auditrice - Je voudrais connaître votre
point de vue sur la légalisation de la drogue.
Alain Erhenberg - Il est clair qu'en France
il y a un sur-investissement sur le droit pénal, le droit pénal étant assimilé
à la loi.
Il y a la
légalisation et la dépénalisation, ce n'est pas tout à fait la même chose :
"légalisation" veut dire que ça peut être mis en vente réglementée,
alors que "dépénalisation" veut seulement dire que l'usage ou la
possession ne sont plus pénalisés, la vente restant du trafic. Parmi ceux qui y
sont favorables, c'est plutôt la dépénalisation qui l'emporte,
Je dirai
simplement qu'il faut faire attention à une chose : c'est de ne pas tout
investir sur la question de la loi. Je suis favorable à la dépénalisation,
voire à la légalisation, à condition qu'on dise bien quelle politique de la
drogue on suit, quels objectifs on cherche, quelles priorités on a, et quelles
sont les stratégies prévues pour atteindre ces priorités. La question de la
loi, à mon avis, n'est qu'un aspect de cette affaire. Je serais favorable à une
légalisation du cannabis et à une dépénalisation de l'usage des autres drogues.
Mais dans le cadre d'une politique qui ait un sens. Parce que je pense que
personne ne peut savoir aujourd'hui, ce que c'est qu'un politique de la drogue.
Que veut l'État ? Et au nom de quoi le veut-il ?
Pourquoi
le cannabis pose-t-il un problème spécifique ? Ce n'est pas sa banalisation qui
est l'argument. L'argument c'est qu'il y a aujourd'hui une légitimité sociale
de l'usage de cette substance (et pas seulement je pense par ceux qui la
consomment). Et un effet pervers de la prohibition est qu'il y a une distance
entre cette légitimité sociale de la consommation et l'illégitimité du produit,
ce qui contribue à la crise de la loi et ne permet pas de mettre en place des
politiques de prévention différenciant sérieusement les produits et les usages
de produits. Ce n'est pas parce que le cannabis n'est pas pharmacologiquement
dangereux qu'il n'est pas dangereux à certains moments, pour certaines
personnes, dans certaines circonstances. Et il y a certains types d'usage qui
sont dangereux. Le problème, puisque c'est en particulier le produit le plus
consommé par les adolescents, c'est qu'il est très difficile pour les parents
de tenir un discours préventif et surtout de prévention des usages à risque.
"Ne fumez pas c'est affreux" les jeunes s'en fichent. Tout le monde
sait bien ce qui se passe. Au fond il faudrait pouvoir enseigner ce que
pourrait être le bon usage du cannabis. S'appuyer sur soi et être un pur
individu. Ne pas fumer dans la journée, ne pas fumer le soir en semaine, etc.
Quand on connaît les problèmes on peut tenir ce genre de discours aux
adolescents. Mais pour la plupart des parents ce n'est pas possible.
Donc de
toutes façons la situation actuelle, à mon avis, n'a que des effets négatifs.
L'immobilité actuelle est une erreur parce qu'elle a pour effet d'accroître les
risques pour les gens et de ne pas leur donner des repères pour user en
connaissance de cause des produits. Il y en a pour qui cela ne posera
absolument aucun problème, mais pour une partie fragile de la population, la
prohibition ne donne aucun moyen, puique cela voudrait dire que l'on accepte
que l'on fume. Or c'est illégal. Donc on tourne en rond.
Je me
permets de signaler qu'on n'a jamais pu évaluer la politique française. Il y a
eu une série de mécanismes de blocage qui ont fait qu'en fin de compte la
politique française des drogues n'a jamais pu être évaluée. En revanche on peut
évaluer la politique des Suisses, ou la politique des Hollandais. Les
Hollandais ont procédé à une quasi légalisation du cannabis depuis 1976. On
connaît les consommations. Elles sont assez stables. Il ne faudrait plus qu'il
y ait cette espèce de fantasme que si tout d'un coup on mettait ces produits
sur le marché, avec un cadre légal pour réduire le marché noir, les gens
iraient se jeter dessus. La légalisation ne veut pas dire le laxisme, ne veut
pas dire : allez les gars, défoncez-vous ! Ça veut dire : déplacer le partage
entre le permis et le défendu et dire pourquoi et comment on le déplace.
C'est-à-dire quelles références on va donner à tout cela.
Ce serait
le type de démarche que j'adopterais en matière de politique de la drogue et je
pense que l'opinion pourrait très bien comprendre un discours formulé en ce
sens-là parce que c'est un discours qui ouvre la voie à l'action, qui permet de
réduire les risques tout en tenant la question de l'interdit, c'est-à-dire la
question des limites.
Un auditeur - L'autonomie, l'individualisme,
l'absence d'interdits, la liberté, c'est vers quoi tendait toute la modernité
depuis ses débuts, de la philosophie à la psychanalyse en passant par la
politique. Si on avait dit à certains il y a cent ans, ils auraient dit : c'est
formidable ! Or vous nous dites que ça fait tomber en dépression. Certes, tout
le monde ne tombe pas en dépression, mais une maladie est toujours
symptomatique d'un certain état des choses. Alors, est-ce que ça veut dire que
l'homme s'est rué vers une situation ou un comportement pour lesquels il n'est
pas fait, ou est-ce que ça veut dire simplement qu'il faut encore qu'il
s'accoutume à une situation nouvelle et qu'il n'a pas encore eu le temps de le
faire ?
Alain Erhenberg - Ce que j'ai simplement
voulu souligner c'est cette illusion individualiste typique qu'on pourrait se
débarrasser de l'immaîtrisable, qu'on pourrait se débarrasser de l'inconnu en
soi. Peu importe qu'on l'appelle conscience malheureuse, ou vision du sujet, ou
angoisse de castration, ou tout ce que vous voulez, il y a cette illusion que
tout est possible, que tous les choix de vie sont possibles. Au lieu que le
prix en soit une maladie de la culpabilité, on a affaire à une maladie de
l'insuffisance, si tant est que j'aie raison en disant que c'est une maladie de
l'insuffisance. Donc il y a un déplacement de l'immaîtrisable parce que les
vies humaines sont de toutes façons construites sur des renoncements.
Or, si on
passe du tout-est-possible au tout-est-permis il n'y a plus de permanence.
C'est ça le problème. On a l'exemple du totalitarisme, mais n'est pas
simplement le totalitarisme. Ça veut dire qu'il n'y a plus aucune permanence
qui soit possible, aucune distance un peu solide entre les gens, distance qui
permet en même temps qu'ils aient des liens ensemble. Donc il est normal que la
pathologie mentale nous rappelle à notre humanité, même si elle change de
forme, de sens, etc.
Personne
ne veut, je pense, retourner dans l'étouffoir disciplinaire, personne n'a envie
d'être obligé d'être marié à vie. Et bien, il y a un prix à payer. Il vaut
mieux le savoir.
Une auditrice - Vous avez dit : la névrose
est une maladie de la loi. De quelle loi s'agit-il ? La loi au sens strict,
c'est-à-dire l'acte juridique, législatif, ou la loi propre de l'individu,
celle qui fait que le sujet est pris en conflit entre un désir et un interdit ?
Parce que si c'est la loi au sens législatif, ça suppose que c'est la société
qui crée la névrose.
Alain Erhenberg - Vous avez répondu à la
question que vous me posiez. C'est une maladie de la loi au sens où la personne
est prise dans un conflit entre un interdit et un désir, inconscient bien
entendu, et c'est ce conflit qui la rend malade. C'est en ce sens-là qu'on peut
dire que la névrose est une maladie de la loi.
L'auditrice - Mais de la loi individuelle ? De
quelle loi s'agit-il ?
Alain Erhenberg - C'est un certain type de
rapports individu-société dont la régulation se pense en termes de
permis-défendu. Et donc c'est une loi de l'individu parce que c'est une loi de
la société. C'est à l'intérieur de nous parce qu'il y a des institutions qui à
l'extérieur nous donnent ce langage que nous ne pourrions inventer par
nous-mêmes. C'est le mythe de l'intériorité. Ce n'est pas la loi au sens de la
loi positive;
Un auditeur - Il me semble que l'observation courante
de tous les jours, surtout dans les milieux urbains, montre l'agressivité de
toutes natures qui sévit, ou la peur de parler. Au cinéma les gens posent leur
manteau à côté d'eux. Au début je croyais que c'était pour le confort, puis je
me suis aperçu que c'était parce qu'ils ont peur qu'on s'approche d'eux. Quand
on parle à quelqu'un qu'on ne connaît pas, il réagit tout de suite comme si on
allait lui sauter dessus. Alors, on médicalise tous les problèmes de société,
mais est-ce que le problème numéro 1 ce n'est pas que les gens ont peur de se
parler, de se rencontrer, d'échanger ? En fait ils sont enfermés dans leur
drogue ou bloqués devant leur télévision, ou ils entrent dans un certain nombre
de schémas qui les enferment et les empêchent de communiquer. On médicalise,
mais le problème est peut-être plus simple que ça.
Alain Erhenberg - Ce que je peux dire c'est
que la médicalisation de la psyché,
que ce soit dans sa version psychothérapeutique ou dans sa version
chimiothérapeutique, n'est absolument pas spécifique au domaine de la santé
mentale. C'est une tendance générale du progrès médical. C'est pour ça que
cette question du normal et du pathologique, qui a l'air d'être un gros
problème moral, en réalité n'en est pas un. Bien entendu, en médecine, en général,
il faut voir à partir de quel moment une personne peut être considérée comme
pathologique et soignable. Mais c'est un problème médical. Ce qui se passe du
côté de la santé mentale c'est que ça bascule : du médical au moral le saut se
fait beaucoup plus rapidement. Voilà ce que j'aurais à dire sur la
médicalisation.
Maintenant,
que les gens ne se parlent pas et qu'ils devraient se parler, est-ce que c'est
ça le vrai problème ? Moi je trouve que c'est normal que les gens ne se parlent
pas ! (rires dans la salle) Pourquoi
est-ce qu'on devrait se parler, s'aimer, parler à ses voisins ? On a envie de
son quant-à-soi, de sa tranquillité, de sa télé, et pas forcément de sa drogue.
Il faut qu'on ait quand même cette possibilité-là. Je sais bien que je réponds
par une pirouette, mais c'est pour vous dire qu'on pourrait aussi bien dire
tout à fait le contraire.
Une auditrice - Face à la lourde tâche de
bien se porter dont vous parliez, dans une société où il faut toujours être le
plus performant, le meilleur, le battant, face à une société du toujours-plus,
est-ce que la dépression n'est pas une réaction ?
Alain Erhenberg - Oui, je suis tout à fait
d'accord. Toujours plus de performances, etc, c'est dire : comment être à la
hauteur, comment y arriver ? Il y a quelque chose d'un peu écrasant. Donc dans
ce sens-là c'est un mode de réaction tout à fait normal. De toutes façons, la
dépression n'est pas du tout en soi une pathologie. C'est un affect...
L'auditrice (interrompant) - Je me
positionnais plutôt du point de vue éthique : le sujet choisit ce
positionnement dans la société.
Alain Erhenberg - On n'est pas maître de
choisir d'être ou de ne pas être dépressif.
Une auditrice - Pourriez-vous développer
cette idée de pathologie de l'insuffisance ? Finalement vous faites une
différence entre la culpabilité et l'insuffisance, mais quelqu'un qui dit
"je ne suis pas coupable", est-ce que ce n'est pas quelqu'un qui se culpabilise
par rapport à un phénomène social ?
Alain Erhenberg - La distinction n'est sans
doute pas très facile à faire. Il y a des liens entre cette dimension honte,
"je ne suis pas capable", et la dimension de culpabilité. Moi, quand
j'utilise un peu abruptement cette notion de culpabilité, d'insuffisance ou de
honte, ce sont des modèles d'analyse de situations elles-mêmes beaucoup plus
complexes. C'est une manière de comprendre ce qui se passe dans la pathologie
mentale aujourd'hui. Mais, sinon, je suis bien d'accord qu'on ne peut pas faire
des distinctions absolues entre la culpabilité et la "capabilité", si
vous voulez, qui relèverait plutôt de la suffisance. Il y a un entremêlement.
Mais il me
semble que ça compte quand même de dire que les choses se pensent et que nous
sommes structurés plutôt par un rapport à une polarité possible-impossible, que
par une polarité permis-défendu. Je pense que ça a un sens de les distinguer.
On n'a pas intérêt à les mettre ensemble. Mais bien entendu, ce ne sont pas des
choses tout à fait séparées. On les sépare simplement parce que le sociologue
ou l'anthropologue ont besoin de modèles pour faire voir des évolutions et
faire des mises en perspectives. Je ne crois pas du tout qu'on a affaire à un
déclin du sujet au sens où on a un déclin du rapport permis-défendu. Il y a un
entremêlement assez compliqué, où je me repère d'ailleurs assez mal. Le rapport
permis-défendu est subsumé sous le rapport possible-impossible. Et c'est par là
que se pose la question de la loi.
Si par
exemple vous prenez le silicone : entre se refaire un peu les yeux, peut-être
les seins, et devenir une sorte d'androïde à la Michael Jackson, ce n'est pas
du tout la même chose. La question c'est quand je m'arrête. Je ne porte pas du
tout de jugement moral sur des gens qui se font refaire je ne sais pas quoi, ou
gens qui prennent des antidépresseurs sans être authentiquement malades et
déprimés. Il faut comprendre et essayer de le faire en connaissance de cause et
savoir qu'il y a cette question de la limite, qui de toutes façons va se poser,
et que la limite, c'est soi-même qu'on va la dire, et c'est ça le problème.
Il n'y a
rien à transgresser. On est émancipé. C'est en ce sens-là qu'on est émancipé.
Ça ne veut pas dire qu'on est cool. Il semble qu'on vive aujourd'hui la face
sombre de l'émancipation. Autant je crois que dans les années soixante-dix
quand on disait "tout est possible", c'était en grande partie une
illusion, autant je crois qu'aujourd'hui de la même façon ce côté absolument
sombre est aussi en partie une illusion. Parce qu'on a le nez dessus. On projette
toujours le présent sur l'avenir, c'est normal.
Une auditrice - Vous avez parlé des dangers
d'une société où l'on ne sait plus qui est qui. Vous avez même parlé d'une
société où la psyché est un montage
réglable, selon la formule de Pierre Legendre. Dans cette perspective, que
pensez-vous du développement des mondes virtuels, et s'il y a là un risque
majeur de voir s'aggraver la situation ?
Alain Erhenberg - Il faut vraiment être
expert en tout ! (rires) J'ai un peu
travaillé sur le cyberespace et les transformations de l'informatique, mais
pour moi c'est tout à fait autre chose. Avec le micro-ordinateur au début des
années quatre-vingts, on a assisté à une sorte de retournement du discours sur
la technique. La technique c'était ce qui abrasait l'humain, c'était un danger.
Dans les années cinquante c'était la bombe atomique. Et tout d'un coup on a eu
une sorte de déplacement du paradigme. Et ça s'est poursuivi avec tout cet
ensemble d'objets technologiques de communication jusqu'au cyberespace. C'est
devenu l'émancipation par la technique. La technique devient là un moyen de
démultiplication de ses propres possibilités. Si je pouvais faire une réponse
là-dessus par rapport aux craintes que vous avez, il y a ce retournement : une
sorte de démultiplication de soi.
Un auditeur - Les gens, dans nos sociétés, sont
soumis à de très fortes pressions, des pressions sociales, des pressions liées
à l'économie de marché. Que pensez-vous qu'il puisse rester de la liberté
individuelle des gens quand, acculés aux états dépressifs et ayant en même
temps facilement accès aux médicaments et aux drogues, ils sont encouragés,
pressés de les consommer sur le plan à la fois politique et économique ?
Alain Erhenberg - Je pense qu'on est déjà
entré dans une société où beaucoup de gens prennent occasionnellement,
régulièrement ou moins régulièrement, énormément de substances psychotropes et
surtout de substances médicamenteuses. Et notamment de l'alcool. Mais l'alcool
est un très vieux problème, donc on peut le mettre de côté.
L'usage
des drogues illicites est, je crois, un problème tout à fait marginal en
France. C'est un problème imaginaire très fort, qui mobilise les peurs, les
craintes, etc, mais je crois que, sur le plan politique, ce n'est pas un
problème extrêmement difficile. Nous sommes entrés dans une société où les
médicaments psychotropes sont sortis du consensus thérapeutique, c'est-à-dire
du consensus qui dit qui est malade et qui n'est pas malade. C'est un état de
fait. On peut le regretter, mais de toutes façons, c'est ça la situation, et
c'est à partir de là qu'il faut commencer à réfléchir. Moi, je ne crois pas que
toutes nos sociétés, que tous les individus citoyens de nos sociétés, vont être
en permanence soumis aux substances psycho-actives. La Hollande n'a pas
succombé entièrement au cannabis.
Ce qui va
se passer (ce qui est déjà en train de se passer), c'est une diversification
des choses. Vous aurez à la fois des gens qui prendront de temps en temps un
tranquillisant ou un somnifère pour passer une bonne nuit, des gens qui prendront
pour passer une période difficile six mois ou un an d'antidépresseur et puis
qui arrêteront, puis qui éventuellement en reprendront deux ou trois ans après
ou n'en reprendront plus, et enfin certains qui seront sous antidépresseurs à
vie. On est simplement en train d'entrer dans cette situation, à la fois parce
que les exigences sont très fortes (les exigences de l'action, de la pression
économique). Le droit à l'échec n'existe pas : la responsabilité de l'échec est
de plus en plus reportée sur les gens eux-mêmes.
Je pense
aux transformations de l'école, où il y a une démocratisation au sens d'une
massification du système. Des jeunes qui appartiennent à certaines couches
sociales vont au lycée alors que leurs parents n'y allaient pas. À l'époque où Bourdieu
et Passeron faisaient l'analyse de l'école, la sélection se faisait en amont de
l'école. Aujourd'hui, elle se fait au cours du cursus scolaire proprement dit.
Ce qui fait que c'est l'élève qui en supporte la responsabilité. D'où, sans
doute, des vulnérabilités et des fragilités identitaires qui s'accroissent. Les
pharmacologues vendent de bons produits. Certes, ils promettent trop, la
publicité des laboratoires pharmaceutiques et un certain nombre de psychiatres
chefs de services exagèrent un peu, mais dans l'ensemble pourquoi devrions-nous
souffrir sereinement, stoïquement, dans toutes les circonstances de la vie ?
On rentre
simplement dans cette diversité d'usage, mais il y a toute une série de choses
qui font que vivre avec une pilule tout au long de sa vie ne correspond
manifestement pas à nos idéaux communs. Je pense que c'est un élément
d'autorégulation, même si ces substances sont sans danger, sans dépendance,
etc. Donc, ce n'est pas très grave. À condition de savoir au nom de quoi on le
fait, c'est-à-dire d'avoir une intelligibilité des choses. Et là je pense que
le rôle des médecins et des psychiatres est important - et des pouvoirs
publics, qui n'ont pas de discours
là-dessus.
Un auditeur - Je suis tout à fait d'accord avec
votre analyse de la charge que fait peser aujourd'hui sur nos épaules cette
idée que nous sommes responsables et relativement libres du choix de nos
valeurs. Néanmoins je me demande si vous n'acceptez pas un peu vite le
paradigme dans lequel nous sommes enfermés, et si on n'atteindrait pas une
certaine liberté en reconnaissant deux choses : d'une part que les valeurs
qu'il nous est demandé de servir sont multiples, contradictoires et héritées,
donc que nous sommes en dette de toutes façons, donc que nous devons aussi combattre
le fantasme de toute-puissance qui a ces effets destructeurs que nous subissons
- et d'autre part que nous devrions ré-interroger le système d'injonction et la
capacité à faire face à ce système d'injonctions contradictoires.
Par
exemple, les enseignants (qui, je crois, sont assez frappés par la dépression)
ont à faire face à des injonctions qui, dans les termes mêmes, les dépassent.
Vous avez pris ce très bel exemple des jeunes qui sont mis d'emblée dans un
système qui théoriquement se donne pour but d'arriver au baccalauréat, ce qui
ne peut qu'engendrer un fabuleux sentiment d'échec pour ceux qui n'y arrivent
pas.
Quelque
part, je trouve que le moment de la réflexion collective, d'une autre
représentation du monde et d'une capacité d'interroger, se replie sur le sujet
et sur sa liberté, et sur cette espèce de face à face avec ses ressources
imaginaires propres. Cela devrait aussi nous aider à sortir des termes dans
lesquels le problème est posé, et, paradoxalement, nous donner un tout petit
peu plus de liberté.
Alain Erhenberg - Je crois qu'il n'y a pas de
question. Je ne suis pas en désaccord avec ce que vous dites.
Un auditeur - J'ai un doute et une question. Le
doute vous l'avez partiellement levé en répondant à Monsieur tout à l'heure.
Vous êtes parti d'une citation sur le barbare et le civilisé et vous nous avez
exposé le fardeau du civilisé. Je suppose qu'il ne faut pas en conclure trop
hâtivement a contrario au bonheur du barbare !
La
question c'est que vous nous avez dit que la dépression était une des maladies
les plus répandues dans le monde et vos analyses ont été très fortement
contextualisées sur la France. Est-ce que vous mettez une limite culturelle aux
analyses que vous menez et où la mettez-vous ?
Alain Erhenberg - Maladie ou pathologie
mentale la plus répandue dans le monde : oui, dans le monde occidental surtout.
C'est montré par des études épidémiologiques qui ont été menées par la division
des maladies mentales de l'OMS à la fin des années soixante. La tendance est
que, contrairement aux schizophrénies et aux psychoses d'une manière générale,
qui sont stables, ces pathologies-là augmentent et vont augmenter de plus en
plus. Des explications assez simples sont données : il y a la mobilité
croissante, la solitude des villes, le divorce, etc. C'est référé à toute une
série de facteurs qui viennent de l'ouverture des sociétés vers la mise en
mouvement et la liberté.
Limite
culturelle : si vous voulez dire dans les sociétés occidentales et pas à propos
des pathologies qu'on trouve par exemple en Afrique, je dois dire que je
connais assez mal l'anthropologie psychiatrique transculturelle. Il y a pas mal
de travaux faits par les Américains là-dessus, mais je les connais mal.
Mais c'est
quoi au juste la psychiatrie ? Ça fait quoi la psychiatrie ? C'est une médecine
spéciale parce qu'elle transforme les entités morales dont la personne est
responsable en entités médicales dont la personne est atteinte. La psychiatrie
n'est pas une médecine comme les autres. Il y a bien sûr des causes sociales au
cancer, mais la psychiatrie est à l'intersection du médical et du moral. Donc
il y a là toute une sensibilité aux normes sociales. Et sans doute dans les
pathologies d'autres cultures on pourra avoir par exemple des symptômes de
tristesse qui signifieraient tout à fait autre chose. Mais je n'ai pas de
connaissance sérieuse, donc je ne peux pas répondre.
Quand la
psychiatrie a tendance à sortir de la problématique du sujet, elle dit : tout
ça ce ne sont pas des névroses, ce sont des déséquilibres neurochimiques. Au
fond, le discours psychiatrique cherche à faire de ces maladies spéciales des
maladies comme les autres. Au lieu d'être le sujet de la maladie, d'y être pour
quelque chose, on n'en est plus que l'objet. La personne n'y est plus pour rien.
Comme si y être pour quelque chose était culpabilisant et enfermait la personne
dans un statut de victime. On a parlé de victime tout à l'heure : je crois au
contraire qu'une vision purement biologique de la maladie fait des gens des
victimes de ce sur quoi ils peuvent agir. D'où, d'ailleurs ces fantasmes de
toute-puissance sur les médicaments : "maintenant le pouvoir vous
appartient". Vous n'y êtes pour rien, on va vous remonter un peu votre
taux de sérotonine.
Une auditrice - Vous avez présenté la dépression
comme le prix d'une émancipation. Mais j'ai eu l'impression de vous avoir suivi
sur quelques glissements qui me gênent, du fantasme de la toute-puissance du
sujet aux effets pervers sur la logique démocratique. Vous avez par exemple
plusieurs fois dit : il faudrait savoir ce qu'on veut, est-ce qu'on veut
retourner à l'étouffoir disciplinaire ? Alors que je me demande tout simplement
si la responsabilité, la performance, et tout ce jargon utilisé jusque dans
l'administration dans les projets de services pour évaluer les individus, ne
sont pas plutôt les produits de techniques de contrôle. Est-ce que ce n'est pas
la technique de pouvoir, l'étouffoir disciplinaire qui est au cœur même de
notre cerveau ? Je placerais cela moins du côté de la logique démocratique que
dans le modèle stratégique du pouvoir que définissait Foucault. J'aimerais que
vous me ré-éclaircissiez l'esprit sur cette question.
Autre
chose : quelle position pouvons-nous avoir ? Faut-il revenir en arrière et se
crisper pour défendre toutes les normativités et juridicités à la Legendre ?
Vous le dites de façon un peu dogmatique. Ou faut-il se retourner vers les
juges comme étant les constructeurs du sens et de la communauté du sens, et
défendre, comme Antoine Garapon et Irène Théry, l'idée que l'union civique
n'est pas une très bonne idée et qu'il faut encore défendre les derniers
interdits ?
Alain Erhenberg - Il y a beaucoup de choses
assez délicates dans ce que vous dites. Ce sont des questions sensibles.
Projet-motivation
: ce sont des instruments de sélection. Aujourd'hui on demande à tout le monde
d'avoir un projet, y compris à ceux qui n'ont pas les moyens. Ce que je dis
c'est qu'on n'est plus mesuré à l'aune de l'automate docile, ce n'est pas
l'homme-machine qu'on exige : c'est l'entrepreneur agissant. Et il est possible
qu'il y ait un effet démultiplicateur du sentiment d'exclusion pour ceux qui ne
peuvent pas avoir accès à ces normes. Si c'est ça votre remarque, je suis tout
à fait d'accord avec vous.
D'ailleurs,
il est intéressant de noter que projet et motivation sont les deux mots-clé de
l'époque. Or la dépression est considérée comme une pathologie du temps. Le
déprimé se sent sans avenir. Et c'est une pathologie de la motivation, parce
que la parole et le mouvement du déprimé sont lents, sans énergie. Cela remplit
des fonctions sociales importantes : c'est exactement l'envers de nos modes de
socialisation. La responsabilité s'assume alors que la dépression se soigne. Ce
qui veut dire que ça vient par ailleurs jouer un rôle de réducteur de responsabilité
par rapport à ce type de norme.
Legendre,
lui, son rêve est de revenir au droit canon du Moyen- ce moment-là il faut poser une question politique, c'est-à-dire
la question de l'action : comment fait-on ? Je ne suis pas d'accord avec ce que
vous dites sur Antoine Garapon et Irène Théry. Je ne crois pas que ni l'un ni
l'autre ne font du juge le grand sauveur du sens. Bien au contraire. En
particulier Garapon. Je ne crois pas que ce soit ça qu'il dise. C'est vrai
qu'il parle aussi d'une magistrature du sujet, mais d'un autre côté il fait la
critique de ce su-investissement du sens qui se jouerait dans le pénal et
particulièrement chez le juge, qui devient une sorte de substitut de Dieu ou de
nos anciens prêtres pour restaurer du sens.
Il ne s'agit
pas de se crisper sur des interdits, mais de bien se rendre compte que de
toutes façons nous ne mettrons pas fin à l'immaîtrisable. De toutes façons nous
avons des formes de prix à payer qui sont diverses et qui accompagnent des
modifications qui sont aussi des modifications heureuses.
Un auditeur - Je vais poser ma question de
manière brutale : faut-il donner du Prozac aux chômeurs ? À partir du
moment où en suivant votre exposé je me suis aperçu qu'on pouvait être déprimé
non pas pour des raisons simplement biologiques, mais pour des raisons
sociologiques, la question que je me pose c'est de savoir s'il faut faire
disparaître un problème comme celui-là, qui est actuellement sensible, en
soignant les gens. Et la revendication politique pourrait être désamorcée grâce
à des soins appropriés.
Alain Erhenberg - Je ne suis pas sûr que le
Prozac contribuerait à la dépolitisation des chômeurs !
Cela dit,
je voudrais quand même vous rassurer. Bien que nous ne disposions pas d'études
d'usage sérieuses (où on suit les gens sur une longue durée, avec les modes
d'entrée dans le produit, les modes de vie dans le produit, les modes de
sortie), on sait que ces substances ne sont pas aussi parfaites qu'on semble le
dire. Il y a des réactions extrêmement diverses et ça ne marche pas si bien
partout.
Il est
possible que ça réduise le désespoir de certains. De toutes façons les
consommations sont importantes parmi les populations de précaires, il n'y a
aucun doute. Et si on va un peu plus loin du côté d'une dégradation encore
pire, disons pour les SDF, il y a un remaniement de la clientèle psychiatrique.
Si il y a encore vingt-cinq ans c'était la maladie mentale qui était l'objet
essentiel de l'hospitalisation, aujourd'hui c'est toute une série de mélanges
entre des souffrances psychiques, des
traumatismes sociaux, des pathologies diverses. Il y a un entremêlement
entre les problèmes de prise en charge thérapeutique et les problèmes de prise
en charge sociale qui sont une bonne partie du travail du secteur. La
psychiatrie est confrontée aujourd'hui à des formes de souffrance psychique
relevant du social plus que des maladies mentales. Il y a encore des maladies
mentales, mais ce n'est qu'une partie du travail.
Si les
chômeurs veulent prendre du Prozac ils peuvent en demander. Encore que ce soit
cher. Mais il faudrait voir les choses plutôt du côté de la multiplication de
ces problèmes à l'intersection des formes du mal-être, des psychopathologie et
des traumatismes sociaux, ce qui est une nouvelle donne qui n'existait pas il y
a vingt ans. Et ça, ça ne demande pas que des médicaments. La plupart des
psychiatres vous le diront.
Une auditrice - ..... (question non enregistrée)
Alain Erhenberg - L'intérêt du gourou c'est
qu'ils vous décharge d'être vous-mêmes. Les gentilles petites techniques baba
cool des années soixante-dix, très primales, avec épanouissement personnel,
aujourd'hui cela débouche sur la crainte de la secte. Autrement dit, une sorte
de logistique pour appuyer l'émancipation de l'individu débouche sur l'éclipse
du sujet, puisqu'il est totalement pris et déchargé de lui-même dans la figure
du maître absolu. Le gourou est à la psychothérapie, ou les sectes sont à la
psychothérapie, ce que les drogues sont à la chimiothérapie.
Un auditeur - Est-ce qu'il y a un parallélisme
entre l'émancipation de l'individu et le libéralisme économique ?
Alain Erhenberg - J'ai un peu de mal à vous
répondre. Je n'accepte pas de dire que l'on est devenu des sociétés libérales.
Il y a simplement des formes de régulation qui ont largement changé, des formes
d'intervention étatiques qui ne sont plus du tout les mêmes. La question du
marché devient une question qui n'est pas simplement une question
capitalisme-exploitation, mais aussi efficacité pour l'action. Je réponds un
vaguement parce que c'est pas un domaine que je connais suffisamment. Mais je
ne raisonnerais pas en termes de libéralisme. La nécessité du marché vient
aussi libérer l'initiative individuelle.
On a parlé
du mouvement des chômeurs, c'est quand même une caractéristique très française
qu'il y ait toujours ce rapport individu-État. La demande d'assistance
d'urgence s'énonce auprès de l'administration étatique. Je sais que dans les
revendications un certain nombre de choses s'entremêlent, il y a le problème de
la dignité qui est en cause et qui est un thème très fort dans ces mouvements,
et en même temps il y a une mise en scène de soi comme victime ayant droit à
des réponses purement étatiques. Mais là on tourne absolument en rond. C'est un
cercle vicieux.
Un auditeur - Ce phénomène de la dépression, que
vous qualifiez de pathologie de l'insuffisance, serait quelque chose de récent.
Mais n'y en a-t-il quand même pas quelque chose chez les pionniers de la
psychanalyse ? Adler avait pointé le complexe d'infériorité. Et cela fait
presque cent ans, dans une société qui n'était pas du tout la même que la
nôtre. Est-ce qu'il y a continuïté ou est-ce que c'est radicalement différent ?
Alain Erhenberg - Nonobstant tout ce qui se
passe du côté de la neurobiologie, de la pharmacologie, de la connaissance du
cerveau, en ce qui concerne la psychopathologie, un certain nombre de débats
sont là dès la fin du XIXe siècle, bien avant Adler. Je n'ai pas voulu raconter
les types de maladies qui se sont constitués pour fabriquer la névrose moderne,
parce que si j'avais dû parler de deux personnages importants dans cette
affaire-là, c'était bien sûr Freud, mais d'un autre côté un personnage resté
peu connu en dehors de la psychiatrie, qui est Janet.
Janet a
joué un rôle très important dans la constitution de la notion de névrose, mais
avec un modèle très différent de celui de Freud. Pour Freud la névrose est à la
fois une souffrance pathologique et une condition de la civilisation. Il a
inventé une maladie de la faute. Il l'a laïcisée. Janet a une toute autre
vision. Son modèle de maladie n'est pas conflictuel : il est déficitaire. Il
parle de "budget de l'esprit". Il y a des insuffisances qu'il faut
remonter. Freud et Janet sont de la même génération, ils sont nés à peu près la
même année, mais si j'avais dû raconter cette histoire de la transformation des
modèles psychiatriques j'aurais dit que nous assistions aujourd'hui à la
revanche de Janet sur Freud. Revanche posthume, parce que Janet est le grand
concurrent malheureux de Freud.
Et bien
entendu, ce problème de l'infériorité fait partie des thèmes qu'on trouve chez
plusieurs psychanalystes, y compris chez Freud. Mais Freud, semble-t-il, à part
dans Deuil et mélancolie et quelques
autres textes, a surtout insisté sur la question de l'angoisse, et son modèle
de la dépression est en fait le modèle du deuil dans la mélancolie. Dans la
suite ce sont surtout les travaux de Karl Abraham qui ont fait avancer la
psychanalyse sur ces questions-là.
À partir
de l'invention des premières thérapeutiques permettant de soigner, ou en tous
cas d'opérer des rémissions dans les maladies mentales, bien avant les
antidépresseurs ou les neuroleptiques, ce qui a joué c'est essentiellement l'électrochoc,
en 1938. Il me semble que l'invention de l'électrochoc a permis, pour un
certain nombre de raisons, une alliance du modèle déficitaire et du modèle
conflictuel. Comme je l'ai dit tout à l'heure, les molécules préparent le
patient à affronter ses conflits psychiques. On disait la même chose avec les
neuroleptiques. Et puis pour une certain nombre de raisons il y a eu une
séparation des ces deux modèles qui s'est passée, justement, dans le contexte
des années soixante-dix, contexte normatif qui avait complètement changé.
Voilà. Il
y a toute une histoire. C'est pour vous dire que je suis d'accord. J'ai donné
un modèle ultra-simplifié de la dépression, et pas l'ensemble des éléments qui
jouaient.
La
psychanalyse connaît quand même un certain nombre de gros problèmes. Il y a la
question de la guérison. Il y a des critiques assez solides, comme celles de
François Roustang, qui dit : finalement, c'est peut-être notre idéal du sujet,
mais au fond, la psychanalyse initie au phénomène de l'inconscient et au
fonctionnement de l'inconscient sans vraiment guérir. Quand des cures durent
dix ans, quinze ans, vingt ans, on est dans une maladie chronique, ou dans un
accompagnement, pas dans une guérison. Peut-être que la psychanalyse aurait
intérêt à réfléchir sur ces questions-là.
Je ne
défends pas la psychothérapie contre la chimiothérapie. De toutes façons, je
pense que le vrai conflit n'est pas celui-là, mais modèle déficitaire contre
modèle conflictuel. Et l'alliance des deux modèle s peut jouer autant dans le
chimiothérapeutique que dans le psychothérapeutique. Je parlais de ces
techniques de groupe américaines : c'est le modèle déficitaire, un modèle de
croissance psychique, et pas du tout un modèle conflictuel.
Un auditeur - Vous avez parlé du prix à payer.
Est-ce que c'est une loi générale de la sociologie ?
Alain Erhenberg - De la sociologie, je ne
crois pas. Sauf si on pense que la finitude ne fait pas partie de la condition
humaine. À ce moment-là il n'y a jamais de contre-partie. C'est aussi simple
que ça. Mais ce n'est pas de la sociologie du tout.
Un auditeur - Je voudrais faire un parallèle
entre la douleur et la dépression. La douleur est un dysfonctionnement
physiologique et la dépression un dysfonctionnement psychologique. La médecine
s'est attachée à soigner la maladie longtemps avant de soulager la douleur. La
douleur n'était éliminée qu'avec la guérison. Ce n'est que très récemment que
les médecins se sont penchés sur le problème de la douleur. Et on se rend
compte que soigner la douleur pendant le processus de guérison est un facteur
favorable au malade. Par contre, du côté psychologique, on n'a peut-être pas
trouvé encore de thérapie efficace. C'est ce que vous disiez de la psychanalyse
remise en question. Mais on a trouvé des médicaments qui soignent les
conséquences des dysfonctionnements, dont la dépression. Est-ce que le succès
de médicaments comme le Prozac n'est pas d'abord la conséquence de l'échec de
la psychiatrie et de la psychanalyse ? On s'est dit que de toutes façons elles
ne viendraient jamais à bout des problèmes, et comme il y avait une façon de
tout régler très vite qui était d'utiliser les médicaments, on les a utilisés.
Alain Erhenberg - Je vous corrige quand même
sur un point. Le Prozac est un médicament du système nerveux central, c'est
donc un médicament psychiatrique. Toutes ses molécules sont des médicaments de
la psychiatrie.
L'auditeur - Comme les analgésiques sont des
médicaments mais qui soignent la douleur.
Alain Erhenberg - Oui, absolument. Mais
justement j'aime bien prendre cette comparaison : nouis prenons en permanence
de l'aspirine pour alléger des symptômes, mais l'aspirine ne soigne pas les
maladies, et pourtant personne ne parle de sur-consommation d'aspirine, alors
que quand nous prenons des antidépresseurs pour suspendre les symptômes de
l'anxiété, de l'angoisse ou de la dépression, sans que ce soit une pathologie
cessante, là on pousse les hauts cris. C'est donc que, au-delà de cette affaire
de douleur physique ou de souffrance psychique, il y a quelque chose qui tient
à notre anthropologie à nous les modernes, à notre façon de nous définir
nous-mêmes, de définir nos normes, ce que nous devons être, etc. C'est pour ça
qu'il y a toute cette polémique.
Qu'est-ce
que ça veut dire "échec" ? Échouer c'est quoi ? La spécificité
technique, si on peut dire, des pathologies mentales par rapport à l'ensemble
des pathologies, c'est que ce sont, dans leur forme générale (sans s'occuper
d'esprit ou d'autre chose), des pathologies qui n'ont pas d'étiologie,
c'est-à-dire de cause, faisant consensus, comme un virus ou autre chose de
semblable. Quand on trouve la cause d'une pathologie mentale, elle sort de la psychiatrie.
Cas typique : l'épilepsie. Autrement dit, la psychiatrie est cette médecine
spéciale qui s'occupe de maladies pour lesquelles il ne peut y avoir consensus
sur les causes. Et c'est ça qui fait la spécificité de ces divers arcs
thérapeutiques qui se revendiquent plus comme des arts. C'est une situation
ontologique ou structurelle qui est absolument indépassable. D'où une
spécificité de la controverse et tout ce qui s'en suit.
Donc le
Prozac n'est pas l'échec de la psychiatrie. La psychiatrie s'occupe de maladies
dont l'étiologie ne peut pas faire consensus. On peut espérer découvrir les
causes exactes de telle maladie somatique qu'on n'arrive pas soigner
aujourd'hui. Ce n'est pas le cas, je pense, pour les schizophrénies, pour les
névroses, pour les dépressions, les phobies, et tout ce que vous voudrez. On
code d'une certaine manière, ensuite on démembre, on remembre, on reconstitue
en fonction de toute une série de facteurs qui sont à la fois scientifiques,
sociaux, de tendance psychiatrique, etc.
Un auditeur - Je veux revenir sur la
psychanalyse. Vous avez parlé du mythe de l'intériorité. Vous avez l'air de
penser que le sens de la loi ne peut être que l'intériorisation de la loi
institutionnelle. Mais est-ce que le sens de la loi n'est pas finalement
inhérent à la structure même du sujet au sens où l'entendait Freud ? Pourquoi
est-ce que l'enfant est capable de comprendre le discours de l'interdit et pas
l'animal ? Et comment se forme le sur-moi ? Est-ce que l'interdit n'est pas
essentiel à l'homme, la culture se bornant à déplacer les limites de l'interdit
? C'est un peu contenu dans l'idée que la névrose est une condition de la
civilisation et donc de l'émergence de l'humain. Je prends comme exemple
l'interdit sexuel qui est universel, mais le degré et l'extension de l'interdit
dépend de la culture.
Et d'une
façon plus générale, j'aurais aimé que vous précisiez le statut que vous
accordez au sujet dans votre analyse.
Alain Erhenberg - Pour le sujet, je fais,
moi, une distinction un peu idéale-typique, pour parler comme Max Weber,
c'est-à-dire que je prends deux types de figures dont je pense, en les faisant
jouer l'une et l'autre, que cela permet d'éclairer l'entremêlement de ce qui se
passe dans la réalité. Donc je prends ce sujet au sens premier qui est le sens
kantien, c'est-à-dire comme la capacité à se donner des lois. Qu'ensuite Freud
invente une maladie de la loi reste dans cette filiation d'une manière ou d'une
autre. Et je définis la notion de soi à partir d'une autre polarité, et je
décide que cela va définir le soi : c'est la polarité possible-impossible. La
personne contemporaine est un entremêlement de ces deux types de figures.
Mais cela
ne suffit pas de dire que c'est un entremêlement de figures. Il faut dire
comment ça s'entremêle, comment ça s'emboîte, etc. En gros c'est une
distinction un peu idéale-typique que je fais entre deux notions. C'est un peu
simple, mais je pense que les faire jouer ensemble permet de mettre en
perspective un certain nombre de choses qui changent dans la relation
individu-société et qui est ce qui m'intéresse.
Sinon je
suis d'accord avec ce que vous avez dit auparavant sur l'interdit. On ne
connaît pas de société où les places ne sont pas distribuées.
Une auditrice - Par rapport à cette dépression
dans nos sociétés, qu'est-ce que vous pensez de la création artistique et des
possibilités de créativité ? Est-ce que c'est un chemin, une ouverture ? Est-ce
que peut-être on peut aller dans cette éventualité ?
Alain Erhenberg - Je ne sais pas. C'est la
sublimation, dit Freud. Je suis désolé, mais ce n'est pas une question à
laquelle je sais répondre.
L'auditrice - Pourquoi n'est-ce pas du tout mis
en balance par rapport au thème que vous avez abordé ?
Alain Erhenberg - Bien sûr. Je ne me suis pas
du tout occupé de cette question-là, c'est vrai. Je ne me suis pas occupé de
toute cette partie positive. C'est toute la question : à quoi sert-il de
souffrir ? J'ai évoqué en r pondant à une question la névrose comme condition,
mais aussi comme raté de la civilisation. C'est donc aussi une condition de la
civilisation. Il y a donc toute une série de dimensions qui vont tout à fait
dans le sens que vous voulez me suggérer. Simplement, je ne l'ai pas traité.
24 janvier 1998