Pierre Larrouturou
président de l'Union pour la semaine de 4 jours
Conférence du Grep, Parcours 19-20, 19 novembre 1998
Dans un premier temps, je rappellerai pourquoi à nos yeux il est
nécessaire de réduire le temps de travail. Dans un deuxième temps, je parlerai
des entreprises qui ont déjà mis en place notre projet (il y en a entre 400 et
600 en France de toute taille et de tout métier qui sont passées à 4 jours).
L'échantillon des entreprises passées à jours commence à être suffisamment
important pour que l'on puisse se rendre compte des difficultés de mise en
place et pour pouvoir faire un premier bilan économique et social. Dans un
troisième temps, j'évoquerai la situation politique aujourd'hui par rapport à
la question du temps de travail et l'état des négociations au niveau des
branches des entreprises.
J'ai essayé de clarifier la situation sur quelques transparents. Je vais
partir de deux courbes qui me choquent quand on les voit l'une après l'autre.
La première courbe, réalisée à partir de données de l'INSEE, représente
l'évolution de la croissance de l'économie française depuis 1950. On voit, à
deux exceptions près, en 1973 et 1993 deux mauvaises années pendant lesquelles
il y a eu récession, que depuis 1950, jamais la production de richesse,
n'a cessé d'augmenter. On n'a jamais
été aussi riche du point de vue matériel. Pour être tout à fait rigoureux, pour
calculer cette évolution, nous avons enlevé l'inflation : il s'agit donc ici de
l'évolution réelle du volume de production des biens et des services. Cela veut
dire que nous consommons plus qu'en 1950, que nos maisons sont plus grandes,
que nous avons un meilleur accès à la santé, à la consommation, aux loisirs.
La deuxième courbe montre l'évolution du chômage dans notre pays depuis
1973 (chômage définition BIT adoptée par les principaux instituts de
statistiques).
On voit que le chômage n'a pas arrêté d'augmenter. Cependant, dans un
pays comme le Royaume-Uni où le taux de chômage n'a pas augmenté et reste
faible, la courbe de l'évolution de la pauvreté, publiée dans le journal Les
Échos, est impressionnante.
Cette courbe a été faite à partir de chiffres officiels du Ministère du
Travail britannique il y a quelques semaines. Elle représente l'évolution du
nombre d'adultes vivant en dessous du seuil de pauvreté : on est passé de 10%
en 1979 à 25 % en 95/96. Mais cet article précisait aussi que près de 33 % des
enfants anglais vivent en dessous du seuil de pauvreté.
Si on résume la situation : nous sommes en présence de pays de plus en
plus riches, qui n'ont jamais été aussi riches matériellement, financièrement,
économiquement, qui n'ont jamais autant accumulé de richesses, sans parler des
richesses intellectuelle, humaine, spirituelle, morale, etc. et qui n'ont
jamais abrité soit autant de pauvreté soit autant de chômage, soit un mélange
pauvreté-chômage-précarité.
À partir de ce constat qui nous choque tous, il faut essayer de
comprendre les causes du chômage. On a essayé de faire un arbre des causes du
chômage ou des chômages et on se rend bien compte que la réduction du temps de
travail seule ne résoudra pas tout.
- Problème du coût du travail : quand vous voyez des gens qui
travaillent dans l'industrie du vêtement, leur premier souci n'est pas le temps
de travail mais plutôt le coût du travail. Comment baisser le coût du travail
sans baisser les salaires, pour éviter les délocalisations, la robotisation
accélérée, pour limiter le travail au noir ? Il y a des secteurs tels que le
meuble, le vêtement, le jouet où le premier souci est le coût du travail.
- Problèmes de concurrence internationale qui ne sont pas liés au coût
du travail comme les questions monétaires : c'est un débat qui revient dans
tous les pays d'Europe depuis quelques semaines. Comment allons-nous gérer
l'euro ? Vous savez comme moi que le dollar aux Etats-Unis est géré par la
Banque Centrale Américaine et dans les obligations de ceux qui gèrent le
dollar, il y a deux objectifs : éviter l'inflation et éviter le chômage aux
Etats-Unis. En Europe on va mettre en place l'euro qui va être géré par la
Banque Centrale Européenne avec comme seul objectif d'éviter l'inflation, alors
que celle-ci est à 0,5 % et qu'il y a 17 millions de chômeurs en Europe.
Dans tous les pays d'Europe on voit revenir ce débat : qui va gérer la
monnaie ? Avec quels objectifs ? Est-il normal que l'on ne parle pas du chômage
dans les statuts de la Banque Centrale alors qu'il y a 17 millions de gens qui
cherchent du travail dans nos pays ?
- Problèmes liés au manque de qualification. C'est un des paradoxes de
notre époque : il y a 3 millions de chômeurs dans ce pays et parfois lorsqu'une
entreprise veut recruter quelqu'un, elle a du mal à trouver la personne
qualifiée pour le poste qui se libère.
- Problème de distribution des revenus : l'INSEE souligne que la part,
dans le PIB, de ce qui va aux salariés a baissé de 10 % depuis 15 ans, ce qui
n'est pas tout à fait négligeable sur un PIB de 8000 milliards†; 10%, c'est
l'équivalent de 800 milliards qui seraient allés aux salariés, aux ménages si
on avait gardé la répartition d'il y a 15 ans et qui va maintenant au capital.
Il faut éviter les analyses trop simplistes mais c'est quand même une évolution
importante.
Aux États-Unis la part des salaires est constante depuis 20 ans†; il y a
certes des inégalités entre les personnes qui sont de plus en plus fortes, mais
dans ce pays, globalement, la part des salaires dans la richesse des
entreprises est constante et plus forte qu'en France. Ce n'est pas un élément
négligeable pour la consommation des ménages, pour la croissance, pour la
famille.
- Probléme de faiblesse des investissements : il y a sans doute dans la
salle des patrons de PME qui en parleraient mieux que moi. Parfois, on a un
vrai projet, on y croit, on pense que ça peut marcher, on doit embaucher des
personnes et là encore on n'arrive pas à trouver une banque qui propose des
taux d'intérêt intéressants.
- Problème de surproductivité, problème de difficultés administratives :
à l'heure de l'Internet, du Minitel, on se demande pourquoi c'est encore aussi
compliqué de créer son entreprise et ses premiers emplois. On voit là qu'il y a
certainement des progrès à faire.
La question du temps de travail qui nous réunit ce soir est
évidemment très importante mais ce
serait ridicule de dire que c'est la seule cause du chômage. Quand on comprend
la gravité du chômage, quand on voit les dég‚ts humains, sociaux, politiques
que provoque le chômage, on se rend compte qu'il faut s'attaquer au chômage de
plusieurs côtés simultanément†; il n'y a pas de baguette magique, il n'y a pas
de recette miracle, il n'y a pas que le temps de travail sur lequel on doit
agir, il faut attaquer le chômage de plusieurs côtés. Il y a des choses à faire
encore au niveau de la politique monétaire, des entreprises, de la recherche et
du développement pour que la croissance soit plus forte, pour mieux réguler nos
échanges, pour baisser le coût du travail sans baisser les salaires et là
l'Europe peut être très utile. L'Europe sociale, cela signifie aussi une
fiscalité plus favorable à l'emploi : tous les pays d'Europe ont fait les mêmes
erreurs pour attirer les usines, ils ont
tous baissé la taxation sur le capital et ils ont tous augmenté les
taxes sur les salaires depuis 20 ans. Par conséquent, il ne faut pas vous
étonner que le chômage augmente ! On a tous les mêmes problèmes pour payer
notre protection sociale et aucun pays tout seul ne peut changer profondément
sa fiscalité parce que si on rééquilibrait fortement la fiscalité il y aurait
un risque de délocalisation vers les pays voisins. Donc l'Europe sociale ça
passe aussi par des réformes fiscales fortes et convergentes.
- Favoriser les créations d'entreprise, améliorer les efforts en matière
de formation, de recherche et de développement : il est clair que l'Europe est
en train de prendre du retard en matière de recherche et développement. Il y a
des secteurs où nous sommes très bons, mais il y a des secteurs où on prend du
retard, et on le paiera en terme d'emplois par rapport au Japon aux Etats-Unis,
dans 5 ou 10 ans.
Je vais revenir maintenant sur notre sujet à savoir la réduction du
temps de travail.
Le temps de travail n'est donc pas la seule arme pour lutter contre le
chômage ; ce n'est qu'un des leviers dont on doit se servir pour la lutte
contre le chômage mais c'est en même temps beaucoup plus qu'un levier contre le
chômage parce que ceci nous amène à repenser la société autrement : la
réduction du temps de travail induit nécessairement des changements dans notre
rythme de vie, dans notre rapport à la culture, à l'action politique.
Puisque nous avons remis la question du temps de travail dans son
contexte, nous pouvons maintenant entrer réellement dans le débat sur le temps
de travail. On lit ou on entend parfois : "Pour ou contre le partage du
travail ?", "Faut-il ou pas partager le travail ?". C'est
un faux problème.
Cette question est complètement dépassée. Si on examine la situation, il
existe déjà un partage du travail. Actuellement, en France, soit vous ne
travaillez pas du tout (il y a 3 millions de gens qui font 0 heure par
semaine), soit vous faites 40 ou 50 heures par semaine. Donc il y a bien un
partage massif du travail, mais il est binaire et injuste, avec des
conséquences humaines, sociales, économiques, très graves.
La France n'est pas une exception. Si on regarde ce qui se passe dans
les autres pays occidentaux, on s'aperçoit que dans tous ces pays il existe
déjà un partage massif du travail. Il y a 2 ou 3 ans je voyais une journaliste
japonaise qui faisait une enquête en Europe et qui me disait, en riant, à la
fin de notre entretien "Nous aussi au Japon, nous avons notre partage du
travail : les femmes à la maison et les hommes au boulot". Bien sûr, elle
n'en fait pas un modèle et je ne propose pas que l'on importe cette façon de
faire. Elle-même me disait, qu'au Japon, cette situation est en train de bouger
: les femmes, les jeunes et beaucoup d'hommes en ont assez de cette répartition
des tâches. Mais même si cette situation évolue, il y a une réelle pression
culturelle sur les femmes pour qu'à partir de 23/24 ans, elles se marient et
laissent la place. Malgré ces évolutions, l'activité des femmes japonaises de plus
de 25 ans, l'an dernier, était de 20 % plus faible qu'en Europe. Il y a donc un
partage du travail au Japon.
Aux États-Unis, on constate aussi un partage massif du travail. On
entend, à propos des États-Unis, des informations du type "Regardez aux
États-Unis, le taux de chômage est faible et pourtant tous travaillent 40 ou 42
h par semaine". Cependant, les enquêtes publiées par le Ministère du
travail américain sur la durée réelle dans chaque métier, montrent de très
grandes différences d'un métier à l'autre. Il s'agit bien de la durée réelle
c'est-à-dire du nombre d'heures faites réellement par un salarié de
l'automobile, de l'aéronautique, de la chimie, de l'informatique ou de Mac
Donald et non pas de la durée officielle.
Vous avez des secteurs comme l'automobile, la chimie ou l'informatique
où la durée réelle varie entre 42 h et 42h30 en comptant les heures sup.
qu'elles soient payées ou non. En revanche, dans certains secteurs, on a
multiplié les bad jobs, les emplois
précaires : certaines personnes dans ces secteurs font 8h ou 10h par semaine.
Contrairement à ce que l'on dit parfois, le temps partiel n'a pas augmenté aux
États-Unis mais il s'est stabilisé autour de 20%. C'est la durée des contrats
de travail à temps partiel qui a tendance à diminuer.
Si on fait la moyenne entre ceux qui sont à 42 h dans l'automobile et
ceux qui font tout juste 8 h ou 10h hebdomadaires, si on ne comptabilise pas
les chômeurs ni les gens en situation d'exclusion dans ce calcul, la durée
moyenne est tombée à 34h10.
Ceci montre bien qu'il existe aux États Unis un partage du travail. Mais
ce partage n'est pas le résultat de réflexions, ni de négociations au sein des
entreprises : c'est le marché qui répartit le travail, de façon injuste et
inégale. Il n'y a aucun doute sur le bon fonctionnement économique de ce
système mais il a un coût social important. Il y a quand même — ce sont les
chiffres officiels — 22 millions de travailleurs pauvres aux États-Unis, des
personnes qui travaillent mais qui vivent en dessous du seuil de pauvreté.
Pour en finir avec les comparaisons internationales, on peut revenir en
Europe avec deux pays souvent cités en exemple parce que le taux de chômage y
est faible : l'Angleterre et les Pays-Bas.
Le taux de chômage a en effet fortement baissé aux Pays Bas. Dans le
même temps, le temps de travail a fortement baissé grâce à des négociations de
branches et au développement du temps partiel. La durée moyenne par actif
occupé aux Pays-Bas est tombée à 31 h 7 alors que la durée moyenne en France
est de 37 heures. Ces chiffres sont ceux d'Eurostat pour le mois de juin 1998,
et tiennent compte du secteur public comme du privé, du temps complet et des
temps partiels.
Au Royaume Uni, souvent cité parce que le chômage est faible — même si
les modes de comptabilité ne sont pas tout à fait les mêmes qu'en France — une
enquête récente montre qu'il y a 500 000 personnes qui font moins de 5 h par
semaine. Ces sont des chiffres du Ministère des affaires sociales à Londres.
C'est vrai que ces personnes ne sont pas au chômage, elles ont fait au moins
une heure de travail dans la semaine qui précède l'enquête, mais comment
peut-on faire vivre sa famille avec 3 ou 4 h de travail par semaine. Certes les
chiffres du chômage sont bons, mais à quel prix ? La courbe de la pauvreté au
Royaume Uni montre que cette baisse du chômage masque un coût social important.
En bref, je voulais vous
démontrer deux choses :
- La première c'est que dans tous les pays occidentaux, il existe déjà
un partage du travail. Par conséquent, la question n'est plus de savoir si on
est pour ou contre le partage du travail mais quel partage du travail on
souhaite dans nos sociétés.
- Deuxièmement, il y a de la place pour la liberté. C'est vrai que nous
sommes soumis à des contraintes économiques. Parmi celles-ci, il y a des
contraintes en terme de rentabilité des entreprises : on pourrait rêver d'un
système équitable, qui pourrait se
mettre en place facilement sans aucun effort mais s'il n'est pas rentable, il
ne durera pas longtemps.
Il existe donc des contraintes qui s'imposent à toutes les économies
occidentales. Pourtant malgré ces mêmes contraintes, il existe différents
modèles qui sont tous rentables et durables et qui fonctionnent. Le modèle
français avec ses 3 millions de chômeurs est rentable économiquement, on a
dégagé 130 milliards d'excédent commercial l'an dernier. Le modèle japonais
avec ses femmes qui restent à la maison est rentable économiquement. Le modèle
américain avec ses 22 millions de travailleurs pauvres est rentable économiquement.
Le modèle hollandais avec une durée moyenne de 31 h 7 est rentable
économiquement. Tous ces modèles sont rentables.
C'est bien la preuve qu'il y a du choix et de la place pour de la
liberté. Ce ne doit pas être l'économie qui doit nous orienter. D'un point de vue économique, tous ces modèles se
valent. L'économie doit simplement nous mettre des sens interdits :
"N'allez pas dans cette voie, vous allez vous casser la figure, ça ne
tiendra pas, ce n'est pas rentable" ; l'économie peut nous interdire
certaines utopies mais ce n'est pas l'économie qui doit choisir à notre place.
C'est à nous de dire dans quelle société nous voulons vivre, quelles sont les
valeurs qui doivent prédominer et à partir de là quel type de partage du
travail nous voulons mettre en place. À nous de mettre notre volonté en
mouvement et de choisir : personne ne peut et ne doit faire ce choix à notre
place.
Revenons à la situation française : ce simple tableau publié par l'INSEE
nous paraît essentiel si l'on veut aborder une réflexion sur le temps de
travail. Tous les responsables politiques à droite comme au gauche que nous
avons rencontrés l'ont trouvé très intéressant et c'est grâce à ce tableau que
nous avons pu souvent les convaincre : c'est comme cela que nous avons convaincu
Michel Rocard, Gilles de Robien ; ce tableau démontre que la question du temps
de travail est incontournable.
Ce tableau montre l'évolution de trois données entre deux dates :
- 1974 : cette date correspond au début de la crise, la dernière année
de quasi plein emploi.
- 1998 : date des dernières estimations fiables de l'INSEE.
Première donnée : le produit intérieur brut c'est toute la richesse
matérielle produite en France, une fois enlevée l'inflation. Il s'agit donc de
l'évolution réelle de la production.
Deuxième donnée : le total des heures travaillées par ceux qui
travaillent. C'est la somme de toutes les heures travaillées pendant 1 an, quel
que soit le métier ou le statut. C'est tout le travail humain consommé par
l'économie pendant 1 an.
Troisième donnée : c'est la population active, c'est-à-dire ceux qui ont
du travail et ceux qui en cherchent. En effet, pour l'INSEE, une personne qui
est au chômage fait partie de la population active.
Ce tableau montre donc que le PIB a augmenté de 60% entre ces deux
dates. Jamais, notre pays n'a été aussi riche matériellement. Mais dans le même
temps, le nombre d'heures nécessaires pour produire ces richesses a diminué de
12%. Ceci est dû aux gains de productivité, aux progrès et à la généralisation
de l'informatique, des nouvelles technologies, de l'amélioration du niveau de
formation scolaire (il y avait 400.000 étudiants en 1970 alors que ce nombre
est de 2 200 000 aujourd'hui), et de la formation continue. Donc grâce à tous
les gains de productivité réalisés depuis 20 ans, aux nouvelles technologies,
aux nouvelles compétences, aux nouvelles organisations, on produit plus mais
l'économie a besoin de moins de travail pour le faire.
Si on ne raisonne pas individuellement mais globalement, on peut dire
que la baisse du travail a déjà eu lieu. L'économie française avait besoin de
38 milliards d'heures de travail en 1974, elle n'a eu besoin que de 33,4
milliards en 1998. C'est un élément important, on produit nettement plus mais
on a besoin de moins de travail.
Quelqu'un disait en voyant ce tableau qu'il comprenait mieux pourquoi un
pays riche laissait beaucoup plus de gens dans la rue et l'image qui lui venait
à l'esprit c'était celle du renard et de la cigogne dans la fable de La Fontaine. La cigogne invite le
renard et lui sert une bonne soupe mais dans un récipient au col beaucoup trop
étroit pour qu'il puisse atteindre la soupe. On a l'impression que dans la
société française c'est ce qui se passe : on n'a jamais eu autant de soupe, 60%
en plus, mais le col qui permet d'accéder à la consommation, au revenu, au lien
social rétrécit chaque année. Nous avons chaque année besoin d'un peu moins de
travail.
Enfin, alors que l'économie a besoin de moins de travail, nous sommes de
plus en plus nombreux à vouloir travailler ; suite au baby boom, aux évolutions culturelles telles que le travail des
femmes, la population active est passée de 22,3 à 25,7 millions de personnes.
Le tableau de l'INSEE résume bien la situation : l'économie française a
besoin de 12 % de travail en moins et la population active a augmenté de 15 %.
Un écart de 27 % s'est donc creusé entre l'offre et la demande de travail
depuis 1974.
Si tout se passait comme dans les livres d'économie, si le marché du
travail était un marché parfait sans rigidité, la durée individuelle du travail
aurait dû baisser de 27%. Cet écart global de 27 % aurait dû conduire à une
baisse individuelle moyenne de 27%. Or cela ne s'est pas passé comme ça. La
durée du travail a effectivement baissé mais légèrement : les vacances sont
plus longues, les congés payés ont augmenté depuis 20 ans mais les heures
supplémentaires qu'elles soient payées ou non ont tendance à augmenter depuis
quelques années. Cette tendance peut être observée aussi dans beaucoup d'autres
pays européens tels que l'Allemagne ou l'Angleterre. Les enquêtes faites sur la
durée du travail montrent que la durée individuelle pour un emploi normal n'a
baissé que de 6 ou 7% sur cette période.
En bref, un écart global de 27% s'est creusé entre l'offre et la demande
de travail ; la durée individuelle a très peu baissé — seulement 6 ou 7% — et
donc le reste, 20%, représente le chômage et la précarité. Il y a ceux qui font
0 heure par semaine et puis tout le temps partiel, tous les emplois précaires,
90% des emplois créés en ce moment en France sont des emplois précaires,
souvent de courte durée aussi bien en terme de durée de contrat qu'en termes de
durée hebdomadaire de travail.
Si on regarde maintenant la durée annuelle du travail depuis 1830, on
voit en gros que l'on a divisé par 2 la durée hebdomadaire du travail. Si on
compare la durée actuelle du travail de nos aïeux qui vivaient au début du
siècle, on peut dire que tous travaillent à mi-temps par rapport à eux.
Jusqu'en 1906 dans la plupart des régions (ce n'était pas le cas en Alsace et
en Lorraine), on travaillait 7 jours sur 7 et 12 heures par jour, sauf les
enfants qui travaillaient 8 h ou 10 h, mais un adulte en bonne forme faisait
ses 84 h par semaine, sans congés payés et presque sans retraite puisque au
début du siècle 90 % des gens mouraient avant d'arriver à l'âge de la retraite.
En un siècle on est passé de 84 heures par semaine à 40 heures par
semaine. Je vous rappelle que c'est grâce à une grande coalition de l'Eglise et
de la CGT qu'en 1906, nous avons obtenu une loi sur le dimanche. On est donc
passé de 7 jours à 6, puis la durée de la journée a été baissée, puis on est
passé à 5 jours et on a augmenté les congés payés.
Dans mon enfance mon père travaillait encore le samedi. Puis on est
passé à la semaine anglaise : les cadres disaient que ce n'était pas possible
pour eux, mon père m'a raconté que les cadres se donnaient des rendez-vous le
samedi pour montrer qu'eux n'étaient pas des ouvriers et puis au bout d'un
moment ils se sont dit : pourquoi ne pas en profiter ?.
On peut donc constater un mouvement historique de baisse du temps de
travail mais aussi qu'il est bloqué depuis 1982. Si on n'intègre pas le
développement du temps partiel, cette durée n'a pas baissé.
Il faut essayer de comprendre ce qui s'est passé. 1982 n'a pas été, en
effet, un franc succès. Lionel Jospin en janvier 1998 disait sur TF1 : "
En 1982, on a baissé la durée légale à 39 heures mais la durée réelle est
restée aux alentours de 41 heures dans le privé". Il disait lui-même que
ça n'avait eu aucun impact.
Il faut donc tenter de comprendre d'où vient l'échec pour être plus
efficaces cette fois-ci.
Nous avons repris dans ce tableau, les principales erreurs de 1982 et
les facteurs clés de succès pour réduire le temps de travail.
En réalité, nous avons tenu compte non seulement de ce qui s'est passé
en 1982, mais aussi de ce qui s'est passé aussi en Allemagne pour les 35 heures
dans la métallurgie et de ce qui s'est passé en Belgique pour l'expérience du
6/3/3, système où les entreprises devaient baisser de 6% leur temps de travail
et créer 3% d'emplois ce qui n'a eu aucun effet sur l'emploi.
En tenant compte de ces trois expériences, on peut essayer de dégager
des facteurs clés de succès pour qu'il y ait cette fois-ci des créations
massives d'emplois.
- La première raison de l'échec de 1982 a été la décision unilatérale :
cette réduction a été imposée aux partenaires sociaux par une ordonnance de
l'Élysée. Dans un pays comme le nôtre, ça ne marche plus. Le fait que ce soit
quelques-uns à Paris qui décident du mode de vie de 56 millions d'autres
personnes ne marche pas parce que nous sommes tous beaucoup trop intelligents
pour accepter une idée dont nous n'avons pas débattu ! La deuxième raison de ce
blocage c'est la diversité de nos activités.
Il y a donc un besoin considérable de débat et de négociation. Les lois
sont cependant nécessaires : s'il n'y a pas de loi, on n'avance pas. Depuis le
début du siècle, s'il n'y avait pas eu de lois sur le temps de travail on
n'aurait jamais avancé. Mais elles ne sont pas suffisantes. En janvier, Martine
Aubry annonçait gr‚ce à sa loi la création de 500 000 voire 700 000 emplois. À
l'Assemblée Nationale, devant la Commission des Affaires Sociales, en septembre
98, elle ne parlait plus que de 40 000 emplois créés d'ici fin 1999. On peut
craindre que les entreprises qui n'auront pas créé d'emplois en 1999 ne le
feront pas en 2 000, puisque les aides sont conditionnées par les créations
d'emplois simplement jusqu'à la fin 1999.
Il est donc évident que les lois sont nécessaires mais elles ne sont pas
suffisantes ; il y un vrai besoin de débattre, d'enclencher une dynamique
beaucoup plus forte pour que les négociations fonctionnent.
- La deuxième raison de l'échec c'est qu'il faut une réduction vraiment
massive. En 1982, on a baissé d'une heure la durée du travail. Mais, soit on
s'en est complétement moqué,
c'est-à-dire qu'on a continué à faire comme avant, soit les salariés
partent une heure plus tôt le vendredi. Ce n'est pas désagréable mais ça ne
crée pas beaucoup d'emplois. Dans le secteur privé, je ne connais pas beaucoup
d'entreprises qui aient embauché pour compenser une heure de baisse du temps de
travail.
C'est pourquoi, si on veut vraiment s'attaquer au chômage, si on a
compris qu'il y avait un problème de volume, quand on voit l'écart de 20% qu'il
faut encore combler, quand on voit les gains de productivité qu'on peut faire
dans certains secteurs surtout si on se réorganise intelligemment, il faut
aller vers une réduction massive du temps de travail. Et c'est là qu'intervient
le débat entre les 35 heures et les 4 jours. Nous sommes maintenant le seul
pays d'Europe à parler des 35 heures. Romano Prodi a préféré sacrifier son
gouvernement plutôt que de faire une loi sur les 35 heures et il a été lâché
par les communistes. Les autres pays, où on parle du temps de travail, se
dirigent vers la semaine de 4 jours.
Quelles sont les différences entre les 4 jours et les 35 heures ? Il y a
deux différences essentielles :
- Premier point : dans la plupart des métiers, c'est en raisonnant en
nombre de jours et non pas en nombre d'heures que l'on va avancer. Il y a
quelque temps, j'étais invité par l'intersyndicale de la Banque (dans la banque
tous les syndicats se sont réunis pour réfléchir à ces questions), il y avait
un débat avec les salariés et une dame qui travaillait dans une agence disait :
"Pour nous les 35 heures, si on continue à faire 5 jours ça n'a aucun sens
; on nous dit que l'on va faire une heure de moins, que l'on va faire 7 heures
au lieu de 8, mais on n'y croit pas, parce qu'on sait très bien qu'on ne va pas
fermer l'agence une heure plus tôt, les clients seraient furieux, on sait très
bien qu'on ne va pas embaucher quelqu'un pour faire une heure chaque soir, ça
n'a pas de sens, donc on continuera à faire des journées comme
maintenant". C'est vrai pour quelqu'un qui travaille dans une banque mais
c'est vrai aussi pour un ouvrier qui travaille sur un chantier, pour un
commercial qui est sur la route, pour un cadre. Allez voir un
chauffeur-routier, dites-lui qu'il va faire 6 h 50 au lieu de 7 h 50 par jour,
il se demande si on appartient à la même planète.
Il y a donc de plus en plus de métiers où dès qu'on commence sa journée
de travail on la fait jusqu'au bout. Ce n'est pas en réduisant le nombre
journalier d'heures qu'il va y avoir de réels effets sur l'emploi. Ce qu'il
faut c'est réduire le nombre de jours de travail aussi bien pour gagner en
qualité de vie que pour gagner en efficacité d'organisation et pour créer des
emplois.
- Deuxième point : il faut que la réduction du nombre de jours soit
assez forte pour créer des emplois. En effet, vous pourriez me dire que les 35
heures avec de l'annualisation peuvent dégager des jours. C'est tout à fait
vrai. Mais l'annualisation en tant que telle va encore améliorer la
productivité. Si depuis un siècle et demi le MEDEF demande de l'annualisation,
et c'est tout à fait légitime, c'est pour améliorer l'efficacité des
entreprises mais ce n'est certainement pas pour créer des emplois.
La caricature c'est l'exemple de l'accord qui a été signé à Vivendi,
ex-Générale des Eaux, au mois de juillet 1998. Cet accord concerne 13.000
salariés — toute la branche eaux. La durée du travail était de 38 heures. Le
passage à 35 heures avec annualisation ne permettra de créer que 90 ou 100
emplois. 13.000 salariés concernés et seulement 100 emplois !
Cet exemple est intéressant pour deux choses : premièrement, c'est la
preuve que les 35 heures c'est possible, contrairement à ce que disent certains
au MEDEF. On peut penser en effet que les dirigeants de la Générale des Eaux
sont des gens plutôt sérieux. S'ils ont signé un accord, c'est qu'ils avaient
bien vérifié qu'aller en moyenne vers les 35 heures c'était possible pour tous
les métiers, aussi bien pour l'ouvrier de la station d'épuration que pour
l'ingénieur chimiste, que pour les gens du marketing, les gens de la
comptabilité ou ceux qui gèrent les finances de la Générale des Eaux.
Mais cet accord est la preuve aussi que les 35 heures ne créeront que très
peu d'emplois. Si l'objectif n'est pas simplement de baisser le temps de
travail mais de faire le maximum pour faire reculer le chômage, je ne vois
aucun argument pour en rester aux 35 heures; je pense qu'il faut aller vers les
4 jours/32 heures en moyenne. Il y a des métiers où c'est vraiment clair.
Peut-être que vous avez vu Le Monde
du 8 octobre qui titrait "Cadres et 35 heures, le casse-tête". La Tribune titrait "Les cadres
plébiscitent la semaine de 4 jours" : c'est une enquête qui a été faite
auprés de 7000 salariés. J'étais, il y a quelques semaines, au Centre de
Recherches de Bull à Grenoble avec quelques centaines de chercheurs,
d'ingénieurs, de techniciens. Il y en avait un qui disait en riant "le
seul moyen de faire 40 heures c'est de faire 4 jours". Il avait bien
compris qu'on ne parlait pas de 32 h 05 minutes, ils étaient tous d'accord pour
dire que le seul moyen de faire 40 heures pour un cadre, pour un chercheur,
c'était de faire 4 jours ou d'avoir une semaine de vacances toutes les 5 semaines.
- Troisième point : la masse salariale doit être inchangée. Ce n'est pas
un problème de théorie économique, ni un problème de grands marchés financiers.
Tous quand nous faisons nos courses nous regardons les prix. Vous connaissez
tous les yaourts Mamie Nova. Chez Mamie Nova, tous les salariés sont passés à 4
jours, aussi bien les ouvriers que les commerciaux ou les cadres. Cette
réduction du temps de travail a permis l'embauche de 120 personnes avec des
CDI. Le premier point de la négociation c'était que l'on ne pouvait pas
augmenter d'un centime le prix des yaourts. Lorsqu'on fait ses courses, on
constate que si le paquet de Yoplait est à 13 F et le paquet de Mamie Nova est
à 14 F, même si Mamie Nova met une étiquette "on a créé des emplois",
on va se dire "ils sont sympas chez Mamie Nova mais les yaourts Yoplait
sont moins chers". Nous ne sommes pas en train de parler de théorie
économique mais bien de notre expérience en tant que consommateurs. En
conclusion, on ne doit pas augmenter la masse salariale.
Un autre élément important, c'est l'élément stratégique. Je pense qu'il
faut laisser du temps à l'entreprise pour y réfléchir et je pense qu'il ne faut
pas que le temps de travail soit vécu comme une contrainte sociale imposée à
l'entreprise, cela doit être vraiment l'occasion d'améliorer le fonctionnement
du point de vue de l'entreprise, il faut que ce soit fait en lien avec la
stratégie de l'entreprise.
Pour illustrer ce dernier point, je vous citerai deux exemples :
l'imprimerie du Nord-Pas de Calais qui nous fait nos documents, à force
d'imprimer nos documents sur les 4 jours est passée elle aussi à 4 jours —
comme quoi c'est contagieux. Cette entreprise a créé 5 emplois : si toutes les
PME de France embauchaient 5 personnes de plus ça ne ferait pas de mal dans ce
pays ! Mais, ce qui est vraiment intéressant, c'est que cette PME avait fait un
vrai travail de réflexion stratégique 3 ans auparavant car le secteur de
l'imprimerie est très difficile. La mortalité des entreprises est très
importante. L'équipe de direction avait réfléchi aux moyens de développer leur
activité dans ce contexte et d'assurer la pèrennité de l'entreprise. Une de
leurs conclusions était qu'ils devaient maîtriser les nouvelles technologies
pour être capables de mieux se faire connaître ; il fallait être présents sur
le web, pour être capables d'offrir aux clients une offre globale de
communication - pas simplement du papier à imprimer mais aussi des sites sur
internet ou des outils de communication un peu plus modernes. C'était vraiment
une question de vie ou de mort à terme pour cette PME, et cela signifiait qu'il
fallait embaucher au moins 2 ingénieurs compétents, capables de maîtriser ces nouvelles technologies : réseau
internet, nouvelles images de synthèse et autres.
Or cette PME n'avait pas les moyens financiers d'investir pour créer ces
deux nouveaux postes d'ingénieurs. Donc pendant 3 ans ils avaient ce plan
stratégique dans leur tiroir et ils n'arrivaient pas à le mettre en œuvre. Le
fait de passer à 4 jours leur a permis d'embaucher 5 personnes, dont une
personne très jeune en difficulté, qui était au chômage depuis 2 ans. Il y
avait donc une dimension sociale très forte, mais ils ont pu aussi embaucher
les deux ingénieurs dont ils avaient besoin. Avec la même masse salariale cette
entreprise a pu embaucher les compétences qui lui étaient nécessaires. On voit
effectivement au bout d'un an et demi l'effet sur le chiffre d'affaires, la
stratégie était bonne et grâce à la négociation sur le temps de travail ils ont
pu la mettre en place.
L'autre exemple est celui d'une entreprise pharmaceutique près de
Marseille, les Laboratoires Lafal, où tous les salariés sont passés à 4 jours,
ce qui a permis de réorganiser le travail dans les usines. Cette entreprise a
mis en place une organisation qu'on appelle "une organisation
qualifiante" plus réactive, qui permet de mieux répondre aux petites séries, de répondre plus vite et à moindres
coûts aux petites commandes ; on a baissé les frais de stocks, on a accéléré
les flux financiers et cette
réorganisation de l'entreprise a permis l'embauche de 15 commerciaux et de 10 chercheurs, avec la même masse
salariale. Inutile de vous dire que dans une PME, le fait de pouvoir
réorganiser les activités de l'entreprise, de baisser les frais financiers sur
la production, d'accélérer les réponses aux clients et d'avoir 15 commerciaux
en plus sur la route et 10 chercheurs en plus dans les labos, tout ceci n'est
pas anodin pour la marche de l'entreprise, c'est vraiment un atout stratégique.
Un dernier exemple : il y a eu un accord à EDF sur les 32 heures, (il a
été annulé par la Cour d'Appel mais les partenaires sociaux ont négocié un
nouvel accord sur le temps de travail). Cet accord devait permettre l'embauche
de 15.000 personnes. Cela n'est pas tout à fait négligeable dans un pays où il
y a 3 millions de chômeurs. De plus, ceux qui sont passés à 4 jours et ont
négocié ne veulent plus revenir en arriére : en effet, la semaine de 4 jours a
eu des effets très positifs sur leur qualité de vie.
EDF va être en concurrence avec tous les fabricants d'énergie européens
au mois de février prochain et les partenaires sociaux se rendent bien compte
que les clients PME attendent d'EDF un service plus global, pas simplement de
l'électricité mais une entreprise qui maîtrise non seulement la production et
la distribution d'électricité mais aussi les services de téléphonie, les
réseaux d'information... EDF a donc besoin de faire évoluer très vite ses
métiers pour répondre aux attentes des PME sinon ils risquent de perdre des
marchés face à la concurrence belge, allemande ou espagnole. Le fait de pouvoir
embaucher 15.000 personnes, 15.000 têtes nouvelles dans l'entreprise, cela
permet de faire entrer de nouvelles compétences en matière de téléphonie,
d'informatique, de financement des PME sans avoir à supprimer de postes et en
permettant aux salariés de rester évidemment à EDF et de gagner en qualité de
vie.
Je ne vais pas multiplier les exemples mais nous voyons que la dimension
stratégique doit être prise en compte, que le passage à 4 jours peut permettre
de mettre en place cette stratégie et il ne faut surtout pas voir la
question du temps de travail comme une
chose qui peut se mettre en place sans prendre en compte la stratégie globale
de l'entreprise. Cela peut être l'occasion d'embaucher de nouvelles
compétences, d'offrir un meilleur service à la clientèle.
En novembre, j'ai été en débat avec Martine Aubry. Elle essayait de
montrer que les 4 jours ne marchaient pas, que c'était rigide et que ça ne
permettait pas de mieux répondre aux clients. Il y avait au premier rang, le
patron d'une concession automobile à Draguignan où les salariés sont passés à 4
jours mais la concession est ouverte 6 jours par semaine. Dans le secteur
automobile, il est très important que les clients puissent venir le samedi pour
voir les voitures. Pourtant chaque salarié travaille 4 jours, ce qui a permis
d'embaucher 4 personnes, et les clients bénéficient de meilleurs services.
Ainsi, le temps individuel a baissé mais le temps collectif a augmenté.
En ce moment, nous réfléchissons, dans une station de ski des Pyrénées
pour voir pourquoi les clients ne sont pas fidèles, peut-être parce que les
adolescents s'ennuient dans cette station. Peut-être que si on fait des
embauches, si on négocie sur le temps de travail, on aura moins recours aux
emplois précaires, on va donc essayer de créer le maximum d'emplois en contrats
à durée indéterminée. On profitera d'une partie du temps libre pour faire de la
formation et on va embaucher des personnes capables de satisfaire la clientèle,
ce qui n'est pas le cas actuellement.
Enfin, il ne faut pas non plus penser que la semaine de 4 jours est un
projet rigide. Il est vrai que lorsque l'on parle de la semaine de 4 jours,
pour beaucoup de salariés, le rythme de travail sera vraiment de 4 jours par
semaine.
J'ai visité l'imprimerie dans laquelle on édite Le Monde, on a pu parler avec les différentes personnes qui
fabriquent le journal, parce qu'il faudrait négocier aussi bien avec les
journalistes qu'avec les techniciens. Et bien sûr, il faudrait mettre en place
des organisations différentes pour les différents corps de métiers. Certains
ouvriers pourraient vraiment passer à 4 jours ; pour d'autres, il faudrait
envisager une semaine de vacances toutes les 4 semaines de travail. Pourtant,
Le Monde continuera à être publié 6 fois par semaine.
Dans une autre entreprise d'informatique à Chambéry, les salariés sont
passés à 4 jours. La plupart des salariés
font vraiment 4 jours de travail par semaine mais 3 d'entre eux — ce
sont des chercheurs — prennent un mois de vacances tous les 4 mois. C'est ainsi
qu'ils ont baissé leur temps de travail et qu'ils ont créé des emplois.
Un autre exemple : vous connaissez peut-être l'AFER (Association
Française d'Epargne Retraite). Cette entreprise appartient au secteur de la
finance. En janvier 1994, l'entreprise a mis en place la baisse du temps de
travail. Tous les salariés — sauf 2 qui n'ont pas voulu — ont réduit leur temps
de travail et le Directeur Général qui gère une entreprise qui fait 130
milliards de chiffre d'affaires, a lui aussi baissé son temps de travail : il
prend un week-end de 4 jours toutes les 3 semaines. Il a adopté ce rythme
depuis janvier 94 et toutes les 3 semaines, il s'arrête le jeudi soir et revient
le mardi matin. Il constate d'ailleurs qu'il est plus efficace, plus détendu
quand il revient. Il a dû déléguer certains dossiers à d'autres cadres, il a dû
réfléchir à ses missions, à ce qu'il pouvait faire lui-même et à ce qui pouvait
être délégué. De cette façon, un jeune cadre sortant d'une école de commerce a
été embauché.
Il faut bien se rendre compte que la souplesse est un des éléments
essentiels pour la réussite de la mise en place d'une réduction du temps de
travail. À Canal+, les salariés ont commencé à y réfléchir et ont demandé une
négociation sur une réduction du temps de travail. Les abonnés, lorsqu'ils ont
un problème, appellent le central téléphonique de Canal+ ; dans cet accueil
téléphonique il serait facile de faire 4 jours par semaine. En revanche, pour
les éclairagistes et les cameramen ce serait un bazar monstrueux si on voulait
faire du 4 jours systèmatiquement. Il faudrait envisager plutôt une semaine de
vacances toutes les 5 semaines, ce qui, d'après la DRH, serait plus facile à organiser.
Dans plusieurs entreprises, on a constaté, dans la mise en place des 4
jours à la carte pour les cadres, des difficultés liées aux besoins de
coordination. Dans une entreprise agro-alimentaire, on avait laissé les gens
complètement libres de choisir leur journée, en accord avec les chefs immédiats
et les collèges. Mais en définitive, des problèmes de coordination, de qualité
du travail et de transmission de l'information sont très vite apparus. Il a
donc fallu "resserrer les boulons" au bout de trois mois et une règle
a été imposée à tout le monde : toutes les personnes qui ont des fonctions
d'encadrement, les chefs d'équipes, les contremaîtres, les cadres, tous ceux
qui ont des fonctions transversales (qualité, gestion de la production...) devaient
être présents le mardi et le jeudi. Depuis trois ans, cela fonctionne.
Je vous donnerai un dernier exemple d'une autre société agro-alimentaire
: tous les salariés sont passés à 4 jours ; ils travaillent 32 heures toute
l'année et reviennent à 44 heures à partir de la fin novembre, car dans ce type
de société, quand arrivent les fêtes de fin d'année, il y a souvent un pic
d'activité. Tous se sont mis d'accord pour travailler 4 jours toute l'année et
pour travailler davantage au mois de décembre, 14 personnes ont été embauchées
; les salaires ont été bloqués. Les salariés vous disent que de toute façon en
décembre, ils travaillaient beaucoup. En revanche, tout le reste de l'année,
ils sont vraiment à 4 jours et ils vous disent qu'ils ont très nettement gagné
en qualité de vie. La Direction vous dit qu'elle y a gagné aussi sur deux
tableaux : premièrement, elle a plus de salariés avec la même masse salariale
; elle est passée de 80 à 94 salariés.
Deuxiémement, la réserve individuelle de chaque salarié est plus forte.
Regardez ce schéma : quand on était à 39 heures, il n'y avait que 80
salariés et la réserve individuelle (ce que chaque salarié pouvait faire) était
au maximum de 5 heures hebdomadaires. Pour aller de 39 heures à 44 heures,
chaque salarié pouvait donner 5 heures de plus alors qu'à 32 heures, il y a
premièrement 14 salariés supplémentaires et, avec le même plafond de 44 heures,
chaque salarié peut travailler 12 heures de plus. Cela permet à l'entreprise de
faire face aux pics d'activité presque sans avoir besoin d'intérim ou de CDD et
presque uniquement avec les salariés permanents, bien formés, bien payé. Donc,
cela n'est pas encore tout à fait vrai mais on peut faire face aux pics
d'activité sans avoir recours à des emplois précaires.
Je suis resté un peu longtemps sur cette notion d'organisation, pour
montrer que la baisse du temps de travail n'est pas forcément rigide. J'ai
encore vu récemment quelqu'un au PS qui soutenait que les négociations sur la
réduction du temps de travail étaient forcément
difficiles parce que tout le monde devait y perdre quelque chose. J'ai essayé
de lui expliquer qu'au contraire tout le monde y gagnait. Quand on fait le
bilan des entreprises passées à 4 jours, les salariés n'ont pas en général
l'impression d'être perdants ; ils ont au contraire l'impression d'avoir gagné
quelque chose. Bien sûr, tout dépend des négociations. Toutes les entreprises
dont il est question ici n'ont pas toutes gagné la même chose mais en tout cas,
elles ont mis en place des accords gagnant-gagnant. C'est l'intérêt d'une
négociation large où il n'y a pas que la question des salaires, où il est
question aussi d'organisation, de compétences, de qualité de vie, de création
d'emplois et si on élargit la négociation peut-être que tout le monde peut y
gagner, tout le monde y met quelque chose mais tout le monde s'y retrouve
aussi.
Je vais finir sur le financement. Nous ferons ensuite la différence
entre notre projet et la loi Aubry.
Le point de départ de notre réflexion a été le suivant : il y a 5 ans
lorsque nous avons commencé à réfléchir au problème avec quelques amis, nous
nous sommes dit qu'en France, on marchait sur la tête : on consacre des sommes
considérables au chômage mais peut-être pas de la façon la plus astucieuse.
Lorsque l'on a créé la première cotisation chômage, elle représentait 0,3 % du
salaire et, au fur et à mesure que le chômage augmentait, les cotisations ont
augmenté aussi : de 0,3% on est passé à plus de 8% de cotisation chômage, sans
parler du RDS, de la CSG, sans compter les coûts indirects du chômage.
Je vous donne d'abord le schéma général : c'est ce que l'on propose aux
politiques et aux partenaires sociaux. Quand une entreprise passe à 4 jours, si
elle embauche au moins 10% de salariés nouveaux en CDI, elle est exonérée
définitivement des cotisations chômage, salariale et patronale. Définitivement,
cela ne signifie pas pour 3 ans ou 5 ans seulement mais vraiment
définitivement. C'est possible pour les entreprises sans aucune perte de revenu
pour tous ceux et celles qui sont en dessous de 8500 F/mois. Pour les salariés
dont les salaires sont supérieurs à 8500F/mois, la baisse de salaires est à
négocier. Il n'y a pas de règle générale, cela dépend des entreprises mais en
moyenne dans la plupart des entreprises, il faudra peut-être accepter une perte
de salaire d'environ 3%.
Cela est très schématique. Concrétement, tous les accords des
entreprises sont différents. Je pense à une entreprise agro-alimentaire où on a
négocié pendant 3 mois sur 7 facteurs de coûts. On a réussi à créer 15%
d'emplois sans toucher aux salaires : on a simplement bloqué pendant 2 ans le
salaire net mais on a négocié sur la prime de salissure. Cette prime datait
d'il y a 20 ans quand les ouvriers nettoyaient eux-mêmes leurs bleus à la
maison ; on a négocié sur l'évolution des congés payés à l'ancienneté ; on
s'est dit que puisqu'on allait gagner un jour de vacances chaque semaine, on
pouvait donc peut-être oublier les jours de vacances supplémentaires acquis à
l'ancienneté. On a négocié aussi une chose intéressante surtout dans les PME :
un accord de co-investissement formation. Les salariés étant passés à 4 jours,
on s'est mis d'accord pour dire que les salariés donnent 5 jours dans l'année,
si c'est nécessaire, pour se former. L'entreprise paie tout ce qui est payant :
les professeurs, les bouquins, les restaurants à midi, les déplacements, et le
salarié donne 5 jours de son temps libre. C'est très simple mais cela permet
d'améliorer la polyvalence, cela permet de former le personnel en désorganisant
moins le travail. Cela fait une économie de 1,25% pour l'entreprise. C'est de
cette façon, en grattant sur 7 ou 8 facteurs de coûts, que l'on a réussi à
créer 15% d'emplois. On a voulu être
sûr que la masse salariale n'augmente pas pendant les 12 années à venir : on a
donc fait les calculs de la masse salariale pour la 1ère, 2ème, 12ème année et
on est parvenu à ne pas baisser les salaires en négociant pendant 3 mois sur
ces 7 ou 8 facteurs de coûts.
Ceci est schématique : dans certaines branches, l'effet sur l'emploi est
plus important. Pour vous donner un exemple, il y a eu un accord au niveau de
l'ensemble des coopératives laitiéres qui a été signé par le patronat et les 4
syndicats des coopératives pour favoriser la mise en place des 4 jours. Ils se
sont appuyés sur l'expérience des coopératives qui l'ont déjà mis en place et
ils ont vu que dans ces coopératives, les gains de productivité que l'on
pouvait faire étaient faibles. L'accord
dans cette branche va plutôt créer 15% d'emplois.
Je finirai simplement en disant que, entre les chiffres de la CFDT et
ceux du Ministère du Travail, on estime qu'il y a entre 400 et 600 entreprises
qui sont passées à 4 jours ; il y en a en gros 300 où il s'agit vraiment de 4
jours par semaine et il y en a entre 100 et 300 qui sont en moyenne passées à 4
jours mais avec une variabilité importante.
À partir de tous ces cas concrets, plusieurs économistes ont estimé que
si on avait un mouvement général bien financé, bien organisé, avec des
calendriers différents suivant les branches et une vraie politique sur les
heures supplémentaires, on pourrait créer entre 1,6 et 2 millions d'emplois.
C'est vrai que ça ne réglerait pas tout le problème du chômage.
En revanche, avec la loi sur les 35 heures telle qu'elle est faite, avec
le financement qui est proposé, avec la politique d'heures supplémentaires
décidée dans la première loi Aubry, la ministre elle-même estime que l'on va
créer 40 000 emplois d'ici fin 1999.
Il doit donc y avoir un débat important parce qu'en tant que citoyen,
c'est inadmissible. Nous avons envie de nous battre pour qu'il y ait le plus de
négociations possibles mais surtout que la deuxième loi qui va être votée fin
1999, soit une vraie loi, qu'on aille vers les 4 jours et avec un financement
adéquat et des mesures courageuses et volontaires pour limiter le recours aux
heures supplémentaires.
Débat
Un auditeur - Quel est l’avis des syndicats sur
ce problème ? Ensuite : l’échec de la réduction du temps de travail, dans le
tertiaire, cela risque de provoquer des emplois tertiaires supplémentaires.
Pierre Larrouturou - D'abord
les syndicats. Dans les autres pays d’Europe, en Belgique, en Suisse, en
Allemagne, tous les syndicats demandent les 4 jours. Le 1er mai, l’an
dernier, en Allemagne, il y avait des banderoles magnifiques pour la semaine de
4 jours : 32 heures en 2001. C’est clair.
En France,
c’est plus compliqué. On est plus subtil que les voisins, mais être subtil, ce
n’est pas être positif. On a cinq syndicats différents, qui se tapent un peu
dans les pattes alors qu’on est un pays où il y a peu de syndicalisation,même
si cela va un peu mieux maintenant entre certains. Historiquement, si on prend
du recul, c’était plus facile autrefois parce qu’on arrivait en même temps à
baisser le temps de travail et à ne pas toucher au salaire. Parce qu’on
baissait le temps de travail dans des périodes où la productivité augmentait
vite et où il y avait de l’inflation. Par exemple, quand on est passé de 6 à 5
jours sans perte de salaire. Il n’y avait pas de choix trop difficile. On
travaillait moins et l’on gagnait autant. Il y avait de l’inflation. En fait il
y avait bien un effort sur les salaires mais les gens ne s’en rendaient pas
compte parce que le niveau d’éducation et de compréhension économiques était
plus faible et l’inflation cachait un peu tout.
Maintenant
il y a 3 millions de chômeurs. Le contexte n’est pas le même, beaucoup de
salariés ont peur. On sait ce que l’on a et on ne sait pas trop ce que l’on
risque de perdre si on bouge. La négociation n’est pas facile et il n’y a plus
d’inflation pour cacher le problème des salaires. Donc, il faut avoir un
discours de vérité et c’est difficile
pour certains syndicats de dire qu’effectivement on ne peut pas avoir le beurre
et l’argent du beurre.
Cela dit,
la CFDT est depuis 20 ans sur la réduction du temps de travail et a beaucoup
d’avance et la CFDT est introduite dans la plupart des entreprises. La CFDT est
un élément très actif de négociation. Au niveau national, depuis son dernier
congrès, la CFDT demande les 32 heures, c’est tout à fait clair.
Dans les
autres syndicats s’est un peu moins clair. Blondel explique un jour qu’il ne
faut pas baisser le temps de travail, et un autre jour qu’il est pour les 4
jours. En gros, tous les syndicats de cadres demandent les 4 jours : la
CGT-cadres, FO-cadres, la CGC. Tous les syndicats de cadres sont pour les 4
jours. Et les autres sont un peu embêtés.
Cela dit,
la loi Aubry est assez mal faite et met les syndicats dans des situations
difficiles. Par exemple, la loi Aubry annonce qu’on va baisser la durée légale
à 35 heures mais accepte que le contingent d’heures supplémentaires ne diminue
pas et on dit, dès le début, que le taux d'heures supplémentaires ne va pas
augmenter. C’est peut-être un peu technique, mais c’est un point essentiel, qui
a surpris beaucoup de gens, y compris au PS.
Quel est
le rapport entre la durée légale et la durée réelle ? Si on baisse la durée
légale, est-ce que les entreprises vont baisser leur durée réelle ? C’est cela
qui compte. Qu’est-ce qui empêche une entreprise de rester à 39 heures ? Qu’est
ce qui empêchera en 2000 ou 2002 une entreprise de rester à 39 heures ? C'est
le compte des heures supplémentaires. Est-ce qu’elle a le droit de faire
beaucoup d’heures supplémentaires au-dessus de la durée légale ? Quel sera le
surcoût pour elle ? Ce qui est surprenant c'est que dans la loi Aubry, dès
la première page, on annonce que le coût des heures supplémentaires ne va pas
être augmenté et même qu’il sera peut-être diminué.
Il y a encore
15 jours, Martine Aubry a dit que l’accord du textile, par exemple, était un
très bon accord, que c’était un accord innovant, et elle l’a encensé dans la
presse. Et qu’est ce qui est dit dans l'accord du textile ? Guillaume Sarkosy,
qui est un finaud, qui a négocié cela, a mis que le contingent d’heures
supplémentaires était de 130 heures au niveau de la branche, mais que dans une
entreprise, on pouvait rajouter 45 heures d’heures supplémentaires. Donc 130 +
45. L’IUMM avait fait de la provocation : cet été, au cas où tous les patrons
n’auraient pas compris que baisser la durée légale ce n’était pas baisser la
durée réelle, l'IUMM avait dit jusqu'où on pouvait aller trop loin. L'IUMM
avait porté le contingent d’heures supplémentaires à 180 heures. Donc 180
heures d’heures supplémentaires cela voulait dire que l’on pouvait rester à 39
heures. Si la durée légale passe à 35 mais que tous les salariés peuvent faire
180 heures en plus chaque année, cela veut dire que l’on reste à 39 heures.
C’était politique, c’était pour dire : OK, il y a une baisse de la durée
légale, mais faites bien comprendre à tout le monde que la durée réelle peut ne
pas bouger.
Cela avait
quand même énervé quelques députés PS qui s’étaient dit que l'IUMM se
moquait vraiment de nous. Le textile a joué plus subtil. Il a mis, au niveau de
la branche 130 heures de contingent, c’est-à-dire le niveau actuel. Mais
simplement, en page 3 (et tous les Députés n’ont pas le temps de lire jusqu’à
la page 3 de l’accord), il est indiqué qu’au niveau de l’entreprise, même s’il
n’y a pas de délégué syndical, même s’il n’y a pas de signature d’un syndicat,
on peut rajouter 45 heures. Donc 130 + 45 cela fait 175 heures. La différence
entre l’accord du textile et l’accord de IUMM c’est 5 heures de baisse du temps
de travail sur l’année.
Et Martine
Aubry disait que l’accord était très intéressant, en particulier pour les
cadres. Ce qui est prévu c’est de donner 5 jours de vacances en plus au cadre
dans les entreprises qui auront signé l’accord d’annualisation. Moi, je me
demande si cela va créer des emplois. Donner 175 heures de contingent d’heures
supplémentaires et mettre 5 jours de vacances en plus, ce n’est pas
désagréable, mais est ce que cela va créer des emplois ?
Pourquoi
est-ce que les syndicats ont signé ? c’est parce qu’il y avait des
problèmes de politique au niveau national. La CGT avait besoin de signer un
accord innovant pour être acceptée à la confédération européenne des syndicats.
Nicole Nota avait dit qu’elle ne soutiendrait la CGT au niveau européen que si
elle signait un accord innovant sur le temps de travail. Donc il y avait des
raisons de politique macro-syndicale. Et puis la grande inquiétude des salariés
du textile c’était que les patrons leur avaient dit : on va appliquer les 35
heures mais payées 35. Parce que vous savez, qu’en France, le SMIC est défini
de façon horaire. Donc la grande inquiétude des salariés, ce que l’on avait
fait comprendre qu’on allait appliquer la loi sur les 35 heures, on allait
passer à 35 heures avec annualisation, c’est-à-dire que quand il y aurait du
boulot, on ferait 42 heures et que quand il n’y en aura pas on resterait chez
soi — mais qu'on serait payé sur une
base de 35 heures de SMIC. Cela veut dire que l'on perd 10 %. La CGT a dit
qu’elle avait signé parce qu’elle espérait avoir le maintien du revenu.
Et c'est
comme cela dans tous les accords de branche qui ont été signés. Hier dans le
nettoyage : 180 heures de contingent d'heures supplémentaires.
C’est pour
cela que parmi ce qui ont un peu réfléchi à la question, on se dit que l’on est
en train de faire fausse route.
Pour
essayer d’être clair sans être trop technique, j’ai encore d’autres
transparents pour expliquer ces problèmes de financement qui sont vraiment la
clé de la création d'emplois.
Le volume
d’emploi dans les négociations dépend en gros de deux choses. Tout d'abord,
quelle est la force de la baisse du temps de travail dans une entreprise ? Est
ce que l’on va à 37 heures, à 35, à 34, à 33, à 32 ? On voit bien que ce n’est
pas la même chose, dans l’entreprise où l’on est. En gros les 4 jours créent
deux fois plus d’emploi que les 35 heures. Et puis la deuxième grande
question c'est : combien d’entreprises vont baisser leur durée réelle ?
Quelqu’un du PS faisait la comparaison avec les lois Auroux. Au début des
années 80, on avait fait beaucoup de bruit autour des lois Auroux mais
finalement il n’y a que 15 % des entreprises qui les appliquent. Donc
combien d’entreprises vont baisser leur durée réelle ? Cela dépend beaucoup des
négociations au niveau des entreprises et de la volonté des acteurs au niveau
local, mais, au mieux, les négociations remplissent le cadre défini,
c’est-à-dire la durée légale et le nombre d’entreprise qui appliquent
réellement la durée légale.
Quelle est
la différence, de ce point de vue, entre les 2 projets, les 35 heures, tel que
c’est parti, et notre projet à nous ?
Première
question : dans une entreprise, la différence entre 35 heures et 4 jours.
Au-delà de la question de savoir si les cadres sont touchés, ou si les
commerciaux sont touchés, pour ceux qui comptent leurs heures, aller à 35
heures, si on fait à peu près 5 % de productivité en plus, cela va créer
environ 5 % d’emploi nouveaux. Si on baisse de 10% le temps de travail et
s’il y a 5 % de productivité, vous allez créer simplement 5 %
d’emploi nouveau. Par contre si vous allez à 32 heures, avec la même
productivité (on n’a rien contre le fait que l’entreprise se réorganise,
améliore sa productivité) si vous faites 5 % de productivité, vous créerez
13 % d’emploi. Donc, déjà, dans
une entreprise donnée, aller à 35 ou à 32 heures, en gros, de façon
schématique, avec les mêmes réserves de productivité, on a deux fois et demi
plus d’emplois avec les 4 jours qu’avec les 35 heures.
Mais la deuxième grande question c’est : combien d’entreprise vont
baisser la durée réelle ? C’est là que se trouve l’élément essentiel et il
y a deux problèmes : quelle est la carotte que l’on met pour que les gens
avancent et quel est le bâton ? C’est classique comme analyse, pour que les
gens avancent dans notre pays, il faut une carotte et il faut du débat, il faut
prendre le temps de réfléchir ensemble, il faut faire parler les gens qui l’ont
déjà mis en place.
Moi, cela me hérisse quand je vois la
mauvaise information qui circule sur le sujet. Quand Ernest-Antoine Sellières
vous explique que ce n’est pas possible de faire baisser le temps de travail et
qu’on le voit, à la télévision un soir
en train d’expliquer que dans un garage automobile ce n’est pas possible,
pourquoi est-ce qu'on ne donne pas aussi la parole au garage automobile de
Draguignan dont je vous ai parlé ? Ils sont passés à 4 jours, ils ont créé
des emplois, ils accueillent mieux les clients. Donc il y a un grand besoin de
débat.
Je pense que la démocratie est en train de mourir par manque de débat.
Là on a voulu passer d’une manière violente avec un projet flou. Moi je
préférerais que l’on prenne quelques mois de plus pour avoir un vrai débat et
que l’on ait un projet consistant. Il ne faut pas confondre la violence et la
force. On peut avoir un projet consistant qui soit accepté après du débat.
Quel est le financement ? Avec la loi Aubry, on se tourne vers l’État.
C’est amusant car c’est la même structure que la loi De Robien alors que le PS
avait toujours dit que la loi De Robien coûtait très cher à l’État. Ce qui est
prévu cette année c’est 3 milliards (sur mon transparent j’ai mis 15 milliards
parce que l’on était optimiste, c’était un conseiller de Martine Aubry qui nous
avait dit qu’il espérait trouver 15 milliards en 1999). En fait, dans le budget
qui est discuté en ce moment pour l’année prochaine, il y a simplement 7
milliards de prévus que l’État veut mettre dans la négociation sur le temps de
travail. Et l’on continue à dire que les salariés n’ont pas besoin de faire des
efforts. Le discours est encore que cela se fera sans perte de salaire.
Donc la carotte qui est mise, c’est que c'est l’État qui finance,
pendant 5 ans. C’est limité dans le temps et c’est de quelques milliards. Vous
avez compris qu'un point important dans ce que notre mouvement propose, c’est
que cela ne soit pas l’État, mais que ce soit l’UNEDIC, les Caisses de chômage.
Si on met l’UNEDIC dans la négociationl, il y a 130 milliards. Et si on demande
aux salariés qui sont au-dessus de 8.500 francs d'accepter de perdre 2 à 3 %
(ce n’est pas à nous de le dire c’est à la négociation), sans toucher à tous
ceux qui sont au-dessous de 8.500 F, ce n’est pas la mort pour chacun, mais
3 % au niveau de l’ensemble du pays, cela fait à peu près 80 milliards.
Donc si vous mettez l’UNEDIC dans la négociation et si vous demandez
aux salariés, pour la qualité de vie et par solidarité, de perdre 3 %,
tous les deux ensemble cela vous fait 210 milliards. Il n’y a pas besoin
d’avoir fait beaucoup d’économie pour comprendre la différence : d’un côté
on a 3 ou 7 milliards, de l’autre côté on a 210 milliards. La carotte, le
volume de financement n’est pas du tout le même.
Et du coup le bâton peut ne pas être le même, car il serait stupide
d’avoir une politique très dure sur les heures supplémentaires si on ne sait
pas comment financer la négociation. Cela casserait l’économie. Cela serait
très dangereux.
Donc le PS a renoncé à avoir une politique dure sur les heures
supplémentaires. Je vous l’ai dit, le contingent d’heures supplémentaires,
Martine Aubry l’a dit clairement la semaine dernière, va passer à 130 heures.
Elle m’a demandé : vous ne pensez pas que c’est assez, 25 % de
surcoût ? Il y a des moments où c’était
choquant, elle n’était applaudie que par Guillaume Sarkosy et par
Gauthier Sauvagnac. Il y avait 200 personnes sans la salle, et à un moment
donné Gauthier Saubagnac, le numéro 3 du CNPF, a pris la parole pour dire qu’il
était d’accord à 80 % avec tout ce qu’avait dit Martine Aubry. La seule
différence entre eux c’est que lui ne croyait pas à la baisse du temps de
travail et qu’elle sans doute n’y croyait pas non plus. La directrice de la
communication de Martine Aubry était blanche et Martine Aubry a mis un moment
pour trouver l’argument pour répondre.
En fait, il n’y a pratiquement aucune sanction sur les heures
supplémentaires, alors que nous nous disons clairement qu'il faut qu'il y ait
un vrai débat. Ce que nous souhaitons c’est qu’il y ait un référendum sur la
deuxième loi. Soyons clairs. Il y aura fin 99 une loi qui est prévue. Nous
souhaitons que cela ne soit pas une loi votée simplement par quelques-uns mais
qu’il y ait un vrai débat de société.
Que ce soit une loi non pas sur les 35 heures mais une loi sur les 4
jours et qui prévoie le vrai financement et qui annonce, à terme (pas tout de
suite, pas en 3 semaines) qu’il y aura un durcissement des heures
supplémentaires avec un calendrier différent selon les branches. Parce que,
dans l’informatique, on ne peut pas avoir le même calendrier que dans
l’agro–alimentaire ou dans le secteur hospitalier. On n’a pas les mêmes
compétences, on n’a pas les mêmes problèmes de formation dans toutes les
branches.
Donc, vous voyez, il faut combiner la différence entre les 35 heures et
les 4 jours, combiner une différence très forte sur le financement, sur les
heures supplémentaires et sur la méthode. Que ce soit une loi imposée ou que
l’on ait un débat et un référendum, ce n’est pas du tout la même chose pour
mettre les acteurs en mouvement. D’un côté on a 200 ou 300 000 emplois (on
était très optimiste quand on a fait ce transparent) et de l’autre côté, on a 1
600 000 emplois. C’est l’estimation du ministère du travail sur notre projet
d’estimation central, le scénario le plus probable.
Il y a un document interne au PS qui a été donné aux militants pour
répondre aux questions sur les 35 heures : "Si on vous pose la
question de savoir combien cela créera d’emplois, répondez : le plus possible
sera le mieux, mais cela dépend de la mobilisation des partenaires sociaux".
Dernier point : à nos yeux la question du temps de travail ce n’est pas
simplement un débat technique. Ce n’est pas simplement économique. Depuis une
heure, je vous parle d’économie, mais je pense que le débat n’est pas
simplement économique. Il y a un vrai choix de valeurs, un vrai choix de
société. Cela fait 20 ans que nous sommes en crise et l’on n’a pas fait de vrai
choix pour savoir comment s’en sortir. Cela pose des questions fondamentales
sur notre rapport à l’argent, sur notre envie de liberté, sur notre perception
de la liberté que l’on a actuellement dans l’économie mondiale.
On a essayé, à notre dernière université d’été, de répondre. On a fait
ce petit schéma pour illustrer les choix qu’il y a dans la société française.
Le premier choix c'est : est-ce que l’on va vers la dérégulation ou est ce que
l’on va vers la régulation ? Est-ce qu’on pense que le marché tout seul va
régler les problèmes ou est ce qu’on pense qu’il y a besoin de débat, de choix
des citoyens, de choix politique pour sortir du chômage et de la
précarité ? Si on choisi la régulation, c’est-à-dire le choix de s’en
sortir ensemble, il y a une régulation qui peut être assez inefficace, les 35
heures payées 39, et l’on prend le risque de basculer aux prochaines élections.
On aura donné l’impression que les politiques ont fait le maximum et si ce
n’est pas très efficace, il y a le risque que le pays essaie une politique de
dérégulation massive.
Donc soit on prend une régulation peu efficace soit au contraire on va
vers une régulation efficace. J’ai bien dit que ce n’était pas la seule
solution, il n’y a pas que cela à faire, mais les 4 jours, j’ai essayé de
montrer que cela pouvait créer beaucoup d’emplois.
Mais après cela, il y a encore un débat essentiel qui est le débat
autour de la question du temps libre. Il y a peut-être ici des gens ici qui en
parleraient mieux que moi. Parce que l’on peut aller vers les 4 jours et que la
société se délite encore plus vite dans 15 ou 20 ans. Les problèmes de lien
social, les problèmes d’identité, les problèmes de sens pourraient être encore
accrus si on a plus de temps libre. Et si on atteignait une société de loisirs
dans le mauvais sens du terme ? Huxley dans Le
meilleur des mondes disait qu’en l'an 2000, on travaillerait trois jours et
demi par semaine et que 90 % des gens passeraient leur temps libre devant
la télé en regardant des publicités, des pornos en buvant du coca-cola. Cela ne
suffit pas pour faire un projet de société. Je n’ai rien contre le coca-cola,
contre les pubs ou les pornos, mais cela ne suffit pas pour faire un projet de
société.
Je pense qu’il y a besoin d’une réelle réflexion autour du temps libre. Le temps libre peut accroître les inégalités. Tous ici, si nous sommes là ce soir, c’est que nous faisons partie de réseaux, indépendamment de notre diplôme ou sans diplôme, nous sommes dans des réseaux qui réfléchissent, nous avons des amis. Je pense que tous ici, nous avons plutôt envie de temps libre. Nous savons quoi faire du temps libre. Nous manquons de temps libre. Mais le gar