Les adolescents d'aujourd'hui
Marie Choquet
directrice de recherche et responsable de l'équipe "santé
de l'adolescent" à l'INSERM
Conférence du Grep-mp, Parcours 19-20, 10 avril 1999
En tant
qu'épidémiologiste, je travaille depuis 1971 sur les problèmes de santé des
jeunes. Toutefois, depuis l'étude de la consommation d'alcool et de tabac
auprès des lycéens en 1971, la problématique s'est nettement modifiée et on a
inclus progressivement d'autres comportements à problèmes comme l'usage de
drogues illicites, les comportements délictueux, l'absentéisme scolaire, les
conduites violentes. Par ailleurs, on a, à partir de 1988, étudié des troubles
peu pris en compte jusqu'alors comme la dépressivité, les troubles corporalisés
et les plaintes somatiques, les troubles des conduites alimentaires, la
tentative de suicide. La population scolaire constitue l'essentiel de la
population juvénile et a donc été abordée en priorité. Elle sert de
"référence". Elle permet, par exemple, de savoir si un comportement
est répandu, s'il augmente ou diminue avec l'âge, s'il va de pair avec d'autres
comportements et s'il est associé aux conditions sociales et aux modes de vie.
Certaines
enquêtes ont été menées auprès des populations dites "à risques",
soit à cause de leurs difficultés scolaires (comme les jeunes qui ont quitté le
système scolaire sans avoir obtenu de diplôme), soit à cause de leurs
difficultés sociales (comme les jeunes sous protection judiciaire de la jeunesse),
soit parce qu'elles ont une pathologie somatique ou psychologique avérée (les
jeunes hospitalisés pour une longue durée). En comparant les populations
"à risques" avec la population "de référence", on peut
identifier les particularités de chacun des groupes et leurs besoins de
prévention ou de soins.
Résumé
Cinq idées
force se sont dégagées de nos recherches :
1- On ne
peut réduire le jeune à son comportement. En effet, les jeunes ONT un
comportement (qui peut être occasionnel, régulier, transitoire...), mais ils ne
SONT pas ce comportement et ne se vivent pas comme tels. Or, on parle des
fumeurs, des violents, des drogués... Rendre compte de cette complexité de
l'individu tout en l'étudiant a été un challenge de nos recherches qui, depuis
maintenant plus de dix ans, tentent d'aborder le jeune dans sa globalité. On a
ainsi montré qu'il existe une diversité de comportements et de troubles, que
leur cumul est un signe de souffrance et de risque, que ces troubles sont à
situer dans la vie scolaire, familiale et relationnelle.
2- La
majorité des jeunes vont bien. En effet, cette observation qui peut paraître
simple, ne correspond pas au discours véhiculé à propos des jeunes.
3- Garçons
et filles diffèrent dans leurs comportements et troubles : cette différence
s'installe avec l'âge et persiste à travers le temps (et ce, malgré la mixité).
Ainsi, de façon progressive entre 11 et 20 ans, la différence des sexes
s'installe, les garçons adoptant plus volontiers les troubles du comportement
"plus bruyants", les filles plutôt les troubles corporalisés, plus
difficilement perceptibles. Toutefois, les filles acquièrent plus aisément les
conduites masculines (comme la consommation de cannabis et d'alcool), alors que
les garçons adoptent rarement les conduites féminines (comme les plaintes
somatiques). Ainsi, l'évolution différentielle des sexes n'est pas tout à fait
symétrique.
4- Les
facteurs relationnels priment sur les facteurs sociaux pour expliquer les
troubles et conduites. En hiérarchisant les facteurs sociaux, familiaux et
relationnels associés aux troubles et conduites des jeunes, il s'avère que les
facteurs sociaux habituels (comme le chômage des parents, la profession des
parents, la nationalité, l'habitat, la séparation du couple parental) jouent un
rôle moins important que les facteurs relationnels au niveau de la famille, de
l'école ou des copains. Ainsi, le climat affectif s'avère prépondérant. Ceci
est particulièrement vrai pour les filles. Pour les garçons, l'influence du
groupe de pairs n'est pas négligeable.
5- Le rôle
que jouent les parents dans la vie quotidienne des jeunes est important. La majorité des parents ne sont pas
démissionnaires, contrairement aux idées reçues. Les jeunes ont globalement un
avis positif des parents et ce, quel que soit leur niveau social et scolaire.
Ceci se traduit pas un niveau de confiance et de confidence élevé. Vis-à-vis de
l'école, les jeunes sont plus sceptiques.
Ces idées
force que nous avons développées et affinées au cours des quinze dernières
années de recherche ont permis de changer progressivement les mentalités. En
effet, on n'a jamais préconisé des "programmes de prévention" ou des
"actions ponctuelles", mais on a surtout travaillé sur le changement
de mentalité à propos des jeunes. Actuellement, l'approche globale de l'individu,
la différence entre garçons et filles ainsi que la place prioritaire des
familles font leur chemin et on note que décideurs, acteurs éducatifs et
professionnels de santé donnent priorité actuellement à ces notions.
Introduction : analyse de la méthode
L'épidémiologie est une méthode scientifique qui
permet de mesurer la fréquence des phénomènes de santé (épidémiologie
descriptive), d'analyser les facteurs associés à ces phénomènes (épidémiologie
analytique) et d'évaluer les actions de prévention primaire, secondaire ou
tertiaire (épidémiologie évaluative). Au départ, les études ont surtout exploré
les pathologies somatiques et les acquis épidémiologiques les plus connus
concernent le cancer (cancer et tabagisme, cancer et alimentation). La santé mentale,
puis plus largement, les comportements qui peuvent (mais ne doivent pas)
aboutir à une maladie, n'ont été étudiés que très récemment. Actuellement, on
aborde aussi, par des enquêtes en population générale, certains groupes dits
"à risques", comme les personnes âgées, les adolescents, les femmes
enceintes... Ce qui ne signifie pas que toutes les personnes appartenant à ces
groupes ont des problèmes de santé, mais que le risque d'avoir des troubles est
plus élevé pour eux que pour d'autres.
Parmi les principes qui guident les enquêtes en
population générale et qui constituent le "contrôle qualité" des
données épidémiologiques, figurent :
a- la
représentativité de l'échantillon ou le tirage au sort aléatoire des individus
dans une population donnée, dont le principe est le suivant : chaque individu
doit avoir la même chance d'être tiré au sort ;
b- le
taux de participation ou la proportion de personnes qui acceptent de répondre
parmi les personnes tirées au sort. Est considéré comme taux acceptable :
80 % ;
c- le
taux de réponses ou la proportion de personnes qui donnent une réponse
exploitable aux questions posées. Au delà d'un taux de non réponse de
10 %, la prudence d'interprétation s'impose.
Mais, au
préalable, se pose la question de la définition du problème de santé à étudier. En
effet, il n'y a pas de mesure sans définition opérationnelle, qu'on peut
traduire en questions à poser et à répondre. Cette définition n'est pas
toujours simple à établir, en particulier, à propos des comportements "chewing-gum",
c'est-à-dire ces comportements dont la définition peut être élargie ou rétrécie
selon l'importance qu'on accorde au phénomène ("sensibilité
sociale"). La violence fait partie de ces comportements difficiles à
définir et dont les contours sont souvent flous. En effet, par exemple, à
propos de la violence : quels comportements inclure (violence physique,
verbale, morale...) ? A partir de quand va-t-on considérer un comportement
comme violent ? En confrontant les points de vue des éducateurs, des professionnels
de santé, des parents et des jeunes, on s'aperçoit que la violence n'a pas la
même signification... et donc pas la même fréquence.
Deux
questions s'imposent. On propose
quelques réflexions en matière de santé des adolescents :
Quelles
populations interroger, pour mesurer quoi ?
À propos de la population : Si on
veut savoir ce qui se passe dans une population juvénile dite
"générale" (en langage technique, la population "tout
venant"), il convient au préalable de délimiter les âges qu'on veut
prendre en compte. Comme il existe une diversité individuelle de l'adolescence
(le niveau de maturation pubertaire, affective et sociale varie d'un individu à
l'autre), mais aussi une diversité par sexe (les garçons ont une maturité plus
tardive comparés aux filles), une définition "large" s'impose. On a
considéré les "teenagers", c'est-à-dire les 11-20 ans. Pour
constituer un échantillon représentatif de cette population, la population
scolaire constitue une bonne base, car jusqu'à 16 ans la scolarité est
obligatoire et effective à plus de 99 %, entre 16 et 19 ans, la scolarité
ne concerne plus que 85 % d'une génération. Plus le taux de scolarisation
s'accroît (tendance actuelle), plus la population scolaire s'avère
représentative (et donc fiable) de la population "tout venant", âgée
entre 11 et 19 ans. Reste que, si on veut analyser de plus près certaines
populations ayant des caractéristiques peu répandues (effet de loupe), comme
les jeunes sous mandat judiciaire, les jeunes sortis du système scolaire ou les
adolescents hospitalisés pour une longue durée, il convient d'utiliser d'autres
modes d'échantillonnage, obtenus grâce à des partenariats "ad hoc"
(par exemple, avec le ministère de la Justice, le ministère de l'Emploi, avec
des associations spécialisées...). Toutefois, en matière de stratégie de
recherche, la population scolaire sert de référence et permet de mettre en
évidence les spécificités d'autres populations, plus en risque scolaire, social
ou médical.
À propos de la mesure : La
prise en compte des aspects physiques, psychologiques et sociaux de la santé
est relativement récente. En effet, malgré la définition globale de la santé
établie par l'Organisation Mondiale de la Santé en 1947, la plupart des
enquêtes épidémiologiques étudiaient jusqu'à une date récente seulement un
aspect ou un autre de la santé (par exemple, la drogue, la sexualité,
l'accident). Etudier une diversité de problèmes et de troubles, intégrer cette
étude dans une approche plus globale de la santé et du mode de vie était
original dans les années 80, date des premières enquêtes effectuées par
l'équipe INSERM. Depuis, cette approche a fait son chemin et s'avère
extrêmement fructueuse. Notons que les recherches visent l'étude d'une
"diversité" et non l'exhaustivité des problèmes des jeunes.
À propos de la source d'information : Plusieurs sources d'information
sont toujours possibles : le sujet lui-même, son entourage professionnel
(médecin, enseignant, infirmière, éducateur...) ou familial (parents). La
source la plus valide pour étudier les troubles et comportements des 11-19 ans
est le sujet lui-même, car lui seul, plus que ses parents, ses enseignants ou
son médecin, sait ce qui lui est arrivé... Même si cette source n'est pas
parfaite (le sujet peut sous ou surestimer ses problèmes, voire refuser de
répondre), elle est actuellement considérée comme la meilleure possible. Si on
avait à poser un diagnostic médical, la meilleure source d'information serait
un professionnel de santé enquêteur (ou une échelle validée concernant la
pathologie étudiée).
À propos des conditions de passation : Pour
obtenir des informations fiables sur les comportements (en particulier les
comportements "illicites"), il est important de garantir l'anonymat
des réponses et de poser les questions de façon "non moraliste". Pour
que l'anonymat soit perçu comme tel par la personne qui répond (et donc va le
mobiliser à donner les réponses qui le concernent), il ne suffit pas de le
dire, il convient de le démontrer, d'où une "mise en scène",
obligatoire (questionnaires scellés, passation sous l'égide d'un professionnel
de santé, urne collective dans lequel on dépose le questionnaire...). Poser des
questions "directes" sur les comportements, sans en indiquer le sens
moral ou légal, permet au sujet de répondre "sans contrainte" et
donc, en toute honnêteté. Pour répondre aux questions des jeunes et garantir le
bon déroulement de la passation, la présence d'une personne non impliquée
directement dans l'éducation du jeune, ou personne "neutre", est
nécessaire (enquêteur extérieur, personnel de santé...).
En
conclusion, l'épidémiologie, c'est bien plus qu'un questionnaire, c'est aussi
un savoir faire, où l'objectif n'est pas seulement scientifique (obtenir des
données fiables sur la santé des jeunes) mais aussi éthique (respecter la
personne en tant que telle dans son individualité).
Que faire
de ces informations recueillies ?
L'analyse
(simple) des données permet, outre la mesure de la fréquence des phénomènes de
santé (combien de personnes sont concernées ?), de mieux connaître leurs
caractéristiques socio-démographiques (dont sexe, âge, situation
professionnelle et matrimoniale des parents, nationalité et origine des parents
et du sujet, niveau d'études des parents et type d'enseignement suivi des
parents, lieu et mode d'habitat...).
Ensuite,
par comparaisons entre des groupes, on va mettre en évidence et hiérarchiser
les facteurs associés (analyses univariées et multivariées, dont les analyses
de régression logistique). Selon le type et la diversité des facteurs pris en
compte, on pourra formuler et vérifier des hypothèses, puis interpréter les
résultats... Lorsque les résultats des diverses enquêtes convergent, on peut
supposer que le lien observé est robuste, lorsque les résultats divergent, des
analyses complémentaires s'imposent.
La
comparaison entre les populations (population générale par exemple et
population en grande difficulté) permet de définir les spécificités de cette
dernière. En focalisant sur les jeunes en difficulté et, donc en l'absence de
population de référence, on ne peut conclure que les troubles (ou conduites)
observés leur soient spécifiques.
Exemples concrets : deux enquêtes
1° Enquête
nationale : année : 1993-1994, maître d'oeuvre : INSERM - U. 472 ; partenariat
: ministère de l'éducation nationale ; enquête conforme aux exigences de la
C.N.I.L. ; nombre de sujets : 12 391 ; caractéristiques des sujets : Collégiens
et lycéens du second degré de l'enseignement public (11-19 ans) ; financements
: D.G.S., F.I.S.P., M.G.E.N., C.F.E.S. ; référence : M. Choquet, S. Ledoux ;
adolescents : enquête nationale. La documentation française, INSERM, 1994,
Paris, 1-346.
2° Enquête
P.J.J. : année : 1997-1998 ; maître d'œuvre : INSERM - U. 472 ; partenariat :
direction de la protection judiciaire de la jeunesse ; enquête conforme aux
exigences de la C.N.I.L. ; nombre de sujets : 917 ; caractéristiques des sujets
: jeunes de 14-21 ans pris en charge par les services du secteur public de la
P.J.J., hors investigation (en hébergement, centres de jour ou en milieu
ouvert) ; financement : M.I.L.D.T.
Référence
: M. Choquet, S. Ledoux, Ch. Hassler, C. Paré, Adolescents de la protection judiciaire de la jeunesse et santé.
Ministère de la justice, direction de la protection judiciaire de la jeunesse,
1998, Paris, 1-146.
Principaux résultats
L'évolution
du mode de vie des adolescents
Entre 11
et 19 ans, les jeunes dans leur ensemble s'éloignent
du mode de vie de l'enfance, où les activités organisées par la famille ou
l'école prédominent. Ils adoptent progressivement le mode de vie des adultes,
plus autonomes. Cet accès à l'âge adulte s'effectue entre 11 et 19 ans, dans
plusieurs champs de la vie quotidienne. D'abord, dans le domaine des loisirs,
car les adolescents abandonnent progressivement les activités
"encadrées" (sport, musique, activités culturelles) au bénéfice des
activités "libres" (sorties). Ensuite dans le domaine de la vie
relationnelle, car les adolescents sortent de plus en plus entre eux, garçons
et filles, et fréquentent de plus en plus les soirées, les cafés, les
discothèques... Enfin, dans le domaine des pratiques de santé, les
modifications des rythmes de sommeil (diminution de la durée de sommeil) et
d'alimentation (abandon progressif du goûter et du petit-déjeuner), la
diminution de la pratique sportive (hors de l'école) et l'augmentation de la
consultation médicale ou paramédicale sont autant d'éléments qui indiquent que
les jeunes adoptent progressivement le mode de vie des adultes. Ainsi, la
maturation sociale accompagne la maturation biologique et psychologique. Cette
maturation se fait de façon progressive et s'étale entre 11 et 19 ans.
Inhérente
à cette évolution, s'opère l'acquisition d'une identité sexuelle. Outre le développement pubertaire (maturation
sexuelle), les modes d'être masculins et féminins se constituent et
s'affirment. D'où la notion de "gender". Les garçons vont, plus que
les filles, diversifier leurs lieux de vie, favorisant ainsi sorties et
rencontres. Les filles vont, plus que les garçons, accorder de l'importance au
corps, à la famille, à l'école et à l'amitié. L'appartenance sexuelle nuance,
de ce fait, tous les aspects de la vie juvénile, non seulement les activités de
loisirs (les garçons abandonnent moins souvent le sport que les filles, les
filles abandonnent moins la lecture que les garçons), mais aussi la vie
relationnelle (les garçons sortent plus en groupe que les filles, les filles
diversifient moins leur cercle d'amis que les garçons) et la santé (les filles
font plus de régimes, sautent plus volontiers les repas, ont plus de troubles du
sommeil et consultent plus les professionnels de santé que les garçons). Cette
maturation différentielle selon le sexe, se fait progressivement entre 11 et 19
ans.
À
l'adolescence, les modifications vont aussi concerner les deux lieux de socialisation que sont la
famille et l'école :
- à
propos de la famille, on observe une mise à distance
progressive des parents et, filles comme garçons sortent de moins en moins
fréquemment avec eux au profit des sorties entre jeunes. Toutefois, malgré
cela, père et mère restent une référence tout au long de l'adolescence. Ainsi,
les jeunes se confient, dans leur majorité, aux parents en cas de problème de
santé ou de problème scolaire. Ils pensent aussi que les parents s'intéressent
à ce qu'ils font. La vie familiale est jugée agréable, à rechercher et détendue
par la majorité des jeunes et ce, quel que soit l'âge, avec quelques
différences des sexes. Les mères sont jugées plus positivement que les pères.
Les filles ont une opinion plus négative de la famille que les garçons et ce
malgré (ou à cause de ?) le fait qu'elles ont des activités de loisirs plus
centrées autour de la maison et qu'elles se confient plus à leurs parents ;
- à
propos de l'école, on observe un
certain criticisme de la part des jeunes, en particulier, des garçons. Autant
au niveau de l'opinion (plus de la moitié des élèves n'aiment pas trop l'école,
surtout les garçons), qu'au niveau du comportement (l'absentéisme scolaire
concerne près d'un jeune sur cinq, surtout les garçons, les jeunes se confient
rarement aux professionnels présents à l'école) et de l'acquisition scolaire
(près d'un élève sur deux redouble durant sa scolarité, les garçons plus que
les filles).
Cette
évolution concerne tous les jeunes et ce quels que soient leur lieu d'habitat,
leur niveau d'études, leurs caractéristiques sociales et scolaires.
Les
troubles et conduites : faits et significations
À
l'adolescence, une diversité de troubles
et de conduites est en jeu. On peut considérer les troubles de la conduite,
comme la consommation d'alcool, de tabac, de drogue, l'absentéisme et les
conduites violentes. Mais aussi les troubles liés au corps, sous forme de
plaintes somatiques, de malaises ressentis ou de certaines atteintes au corps,
dont la consommation de médicaments psychotropes, les troubles des conduites
alimentaires et la tentative de suicide. La majorité des jeunes ont de temps en
temps un de ces troubles (ou conduites). En effet, à l'adolescence, boire,
fumer, être absent, se plaindre fait partie de la vie quotidienne, les parents,
les professionnels de santé et les éducateurs le savent d'expérience. Seulement
la moitié des jeunes ont un de ces troubles (ou conduites) régulièrement. Et
ceux qui cumulent trois (et plus) de ces troubles (ou conduites) représentent
moins de 10 % d'une population juvénile. D'où l'importance des différences
des troubles (ou conduites) selon leur régularité et leur cumul.
Les
troubles (ou conduites) s'installent progressivement entre 11 et
19 ans. Toutefois, ceux-ci, socialement acceptés et habituels parmi les
adultes, comme la consommation de produits licites et les plaintes somatiques,
augmentent sensiblement plus que ceux jugés plus déviants, comme les conduites
de désocialisation et de descolarisation, dont certaines peuvent même diminuer,
comme la violence. Toutefois, cette évolution
s'opère de façon différentielle selon le sexe. Les garçons adoptent plutôt des troubles de la conduite (ou troubles de
l'agir) et ce, d'autant plus que ces comportements sont considérés comme
socialement acceptables (et donc fréquents) parmi les hommes adultes. Par
exemple, la consommation d'alcool, comportement masculin socialement bien
intégré, "explose" parmi les garçons entre 11 et 19 ans, alors que
l'absentéisme, jugé plus négativement, augmente moins sensiblement. Quant aux filles, elles s'expriment plutôt à
travers des troubles du corps (ou troubles corporalisés) et ce, d'autant plus
que ces troubles font partie d'un mode d'expression typique des femmes adultes.
Par exemple, les troubles fonctionnels (céphalées, troubles du sommeil...) sont
fréquents et s'installent parmi les filles entre 11 et 19 ans, alors que la
tentative de suicide, signe typiquement féminin d'un malaise plus profond,
augmente dans une moindre mesure. A la fin de l'adolescence, les différences entre
garçons et filles sont donc bien établies.
Les
troubles (ou comportements) socialement acceptables pour un groupe sexué
s'installent avec l'âge pour ce groupe. Ils peuvent aussi augmenter pour
l'autre sexe. Toutefois, il existe une asymétrie.
Lorsqu'un trouble (ou comportement) est typiquement masculin, il s'accroît pour
tous, garçons comme filles, même si cette augmentation est nettement moindre
pour les filles, Lorsque un trouble (ou comportement) est typiquement féminin,
il s'accroît pour les filles seulement, pas pour les garçons. Le modèle
masculin s'avère donc plus "désirable" que le modèle féminin. Et au
total, les filles ont plus de troubles (et conduites) que les garçons, cumulant
les deux types de troubles (ou conduites).
Un jeune
en difficulté va d'abord s'exprimer selon un mode typique de son sexe, puis,
lorsque les difficultés se chronicisent, avec des troubles typiques du sexe
opposé. Comme ces troubles (ou comportements) "inversés" sont plus
rares, leur présence signe la gravité du malaise ressenti, surtout pour les
garçons peu enclins à adopter un mode d'expression féminin (alors que l'inverse
est plus fréquent). Ainsi, les garçons qui ont des troubles alimentaires ou
font des tentatives de suicides devraient être considérés "à haut risque"
et donc faire obligatoirement l'objet d'une consultation psychiatrique. Pour
les filles, la seule présence d'une "inversion" dans le mode
d'expression ne suffit pas pour signer la gravité. Pour elles, l'inversion plus
le cumul des troubles (ou comportements) seraient un indicateur de gravité.
Facteurs
associés aux troubles et conduites
Les
facteurs associés aux troubles et conduites peuvent être de nature différente.
Certains sont inhérents à l'individu,
comme le sexe et l'âge. D'autres concernent l'environnement
immédiat et quotidien du jeune,
comme la famille, l'école et les amis. Les variables "sexe" et
"âge" jouent un rôle important. Comme on l'a vu plus haut, les
garçons et les filles évoluent avec l'âge, mais de façon différente. A propos
de la famille et de l'école, l'ambiance familiale et le climat scolaire
ressentis jouent un rôle primordial et ceci, indépendamment des situations
sociales, familiales ou scolaires. À propos des pairs, leur importance n'est
pas négligeable, surtout en considérant les conduites de consommation et la
violence. Notons que les troubles plus typiquement féminins sont plus liés à la
qualité ressentie de la vie relationnelle (en particulier celle de la famille),
les troubles plus typiquement masculins plus à des situations spécifiques
(redoublements, sorties entre pairs).
La dissociation familiale ou l'origine ethnique jouent un rôle mais
leur poids respectif est moins important que celui des facteurs évoqués
précédemment. Seule la violence a de fortes composantes sociales. Contrairement
aux "idées reçues", on a constaté :
- de
faibles écarts selon les académies et les lieux d'habitat (ville, campagne,
banlieue), en particulier, pour l'usage de drogue, la tentative de suicide et
la prise de médicaments psychotropes ;
- une
forte liaison entre toutes les formes de violences (sur soi, sur autrui et
subie) ;
- une
association précoce entre le vol (ou autres conduites déviantes) et la
consommation de drogue, bien en amont de la toxicomanie.
La prise
en charge
Un constat
simple : les acteurs de santé sont
présents dans la vie quotidienne et les jeunes ont, en moyenne, consulté
environ huit professionnels de santé (incluant les libéraux et les
institutionnels, les médicaux et les paramédicaux) dans l'année. Les jeunes de
11-19 ans ayant bénéficié d'aucune consultation durant les douze derniers mois,
sont moins de 5 %. Les professionnels de "santé primaire"
(médecins généralistes, infirmières scolaires) se situent au premier rang. Les
professionnels les moins consultés sont les travailleurs sociaux, les pédiatres
et les psychiatres.
La
majorité des troubles somatiques a fait l'objet d'une prise en charge médicale
ou paramédicale. Les jeunes ayant des troubles (ou conduites) consultent plus
que les autres. Leur recours aux soins est très diversifié, ils ont tendance à
consulter plus toutes les catégories de professionnels. Mais, ce recours ne paraît pas toujours adéquat.
Malgré un niveau élevé de consultations, on note l'absence de suivi social pour
la majorité des adolescents violents et le manque de prise en charge
psychologique pour deux suicidants sur trois.
Quant à la
prise en charge des troubles
psychologiques, on note une différence nette selon les critères sociaux et
familiaux. Ainsi, par exemple, à niveau de dépression égal, les jeunes de
famille monoparentale, de niveau social défavorisé et en échec scolaire
(redoublement) ont nettement plus de risques de rencontrer un professionnel que
ceux issus d'un couple marié, socialement favorisé et n'ayant jamais redoublé.
De plus, le type de prise en charge se différencie non pas tant selon le
symptôme en cause, mais selon l'origine sociale. A trouble "psy"
égal, les jeunes de milieu défavorisé seront plus volontiers pris en charge
exclusivement par une assistante sociale, alors que les jeunes de milieu
favorisé le seront par le psychiatre.
Une
population spécifique : les jeunes sous mandat judiciaire
À
prédominance masculine (78 % sont des garçons et 22 % des filles),
les jeunes de la P.J.J. vivent plus souvent que les autres en ville ou en banlieue,
sont plus souvent de nationalité ou d'origine étrangère et non scolarisés. Pour
près d'un sur deux, le couple familial est dissocié par divorce ou décès. Près
d'un sur deux a son père au chômage ou en invalidité.
Parmi les
troubles qui les caractérisent on note :
- la
consommation de produits psychoactifs, licites (en particulier, le tabac et
l'alcool) ou illicites (en particulier, le cannabis). Comparés à la population
scolaire, le tabagisme quotidien, la recherche répétée d'ivresse et l'usage intensif
de cannabis sont nettement plus fréquents. A l'âge de la majorité, plus d'un
tiers des jeunes de la P.J.J. a une consommation habituelle de cannabis. Quel
que soit le produit considéré, la première consommation se situe avant l'âge de
15 ans ;
- la violence,
qui fait partie de la vie quotidienne de ces jeunes : conduites violentes
(racket, vol, bagarres...), violences subies, physiques ou sexuelles et
tentatives de suicide. La fugue, comportement d'éviction, est aussi une des
"réponses" aux problèmes rencontrés.
Les
filles, minoritaires dans ce groupe, se caractérisent par la gravité de leur
cas : cumul et "inversion" se conjuguent. Ainsi, elles cumulent des
troubles graves typiques de leur sexe comme la tentative de suicide, les
violences sexuelles subies, ainsi que des comportements traditionnellement
masculins, comme la violence et la consommation des drogues.
Implications pratiques
Il
convient de prendre en compte une diversité d'indicateurs de santé, non
seulement, dans les études sur la santé des jeunes mais aussi lors des
consultations juvéniles dans un cadre médical, scolaire ou social. Ainsi, outre
la consommation de produits licites et illicites et les conduites à risques, il
convient de porter une attention particulière :
- aux
plaintes somatiques, dépressivité et idées de suicide récurrentes, socialement
peu visibles et qui précèdent pourtant des conduites comme la tentative de
suicide ou la prise de médicaments psychotropes ;
- aux
tentatives de suicide, dont les trois quarts ne sont pas hospitalisées ;
- aux
violences subies : les garçons sont plus souvent victimes de violences
physiques et les filles de violences sexuelles. Aussi fréquentes que
l'absentéisme ou le tabagisme, mais plus que l'usage de drogue, elles peuvent
être à l'origine de plusieurs conduites ou troubles juvéniles.
Cette approche
plus globale implique de mettre
le jeune au centre du dispositif de prévention et de soins. Si les actions dans
le cadre de "la prévention des consommations nocives ou des conduites à
risques" peuvent être l'occasion d'un contact avec les adolescents, il
convient de favoriser l'analyse de leur vie quotidienne (expériences
personnelles et/ou familiales), de la diversité des formes d'expressions
possibles et des situations en cause. De la même façon, le symptôme pour lequel
le jeune vient consulter devrait être l'occasion, pour le médecin, l'infirmière
ou l'assistante sociale d'engager une discussion plus large et de replacer le
motif de consultations dans le contexte de vie des jeunes.
Il
convient aussi de modifier les pratiques.
Tant du point de vue préventif que thérapeutique, cette évaluation globale
de la santé du jeune peut modifier les pratiques habituelles, où l'action ou la
thérapeutique ciblée l'emportent sur une prévention ou une prise en charge plus
globale. D'où la nécessité :
- d'élaborer
un outil d'évaluation globale et systématique (questionnaire, guide d'entretien
individuel ou collectif) ;
- de
mieux articuler les diverses interventions (de prévention et de soins) qui,
faute d'une coordination, restent très ponctuelles ;
- de
former les acteurs de prévention et de santé à la communication avec les jeunes
(examen individuel, débats et discussions en groupe) ;
- d'aider
ces professionnels à l'identification des troubles graves qui nécessiteraient
une intervention spécialisée et à l'écoute des situations difficiles qui
demanderaient une réponse spécifique. Pour ce faire, une meilleure cohérence
des actions et des acteurs paraît indispensable.
Il
convient aussi de mettre en place des actions
mieux ciblées. Comme le poids des facteurs sociaux est relativement faible
par rapport aux troubles et conduites, des actions (globales) devraient être
menées auprès de tous les jeunes et pas uniquement auprès des plus défavorisés.
Toutefois :
- les
modes d'intervention sont à moduler selon le sexe et l'âge ; l'expérience des
troubles et des conduites diffère sensiblement selon ces deux caractéristiques
;
- les
actions auprès de certains "groupes à haut risque" sont à réfléchir,
dont : 1° en population générale, les jeunes garçons redoublants, en
particulier, les redoublants multiples en risque de désocialisation et de
déscolarisation et les filles, mal dans leur peau, leur famille et l'école, en
risque de dépression et de passage à l'acte suicidaire ; 2° en population
P.J.J., les garçons ayant une consommation régulière d'alcool, de tabac et de
cannabis, à haut risque de toxicomanie et les filles ayant subi des violences
sexuelles, à haut risque de fugue et de tentative de suicide.
Débat
Une auditrice - Je suis professionnelle de
l'enfance et de l'adolescence, psychologue en psychiatrie infanto-juvénile, et
j'ai une série de remarques.
Tout d'abord, qu'est-ce qui dans votre exposé est spécifique aux
adolescents ? Vous dites que les adolescents ne veulent pas être caractérisés
par un comportement violent, délinquant, toxico, etc. Mais aucun individu
adulte ne voudra être caractérisé par un comportement semblable. Personne ne se
reconnaît dans ce genre d'épinglage comportemental. Vous dites que les comportements
et les pathologies sont très différenciés chez les garçons et chez les filles.
Chez les filles on observe des comportements auto-agressifs, des troubles
somatiques, des tentatives de suicide, une consommation de psychotropes, et
chez les garçons par contre des actes violents tournés vers la société, de la
délinquance, de la toxicomanie, etc. Mais là encore : chez les hommes et chez
les femmes adultes les comportements sont exactement les mêmes et tout aussi
différenciés. Et je crois qu'on peut aisément l'expliquer par la logique du
développement psychique et par les déterminations socio-culturelles qui sont
sexistes et sexuées.
Ensuite, j'avais des remarques par rapport au rôle des professionnels.
Vous dites qu'il faut que les professionnels qui travaillent avec des enfants
pris en charge par la PJJ cherchent à maintenir ou à restaurer le lien familial
parce que ces enfants sont toujours très en demande vis-à-vis de la famille
naturelle tandis qu'ils ne font pas confiance aux professionnels. Bien sûr qu'ils
ne font pas confiance aux professionnels : ils ne font pas confiance aux
adultes parce que les adultes ont été défaillants. Et ce manque renforce
justement la demande à l'égard de la famille. Mais j'ai envie de dire : les
professionnels cela fait des années qu'ils travaillent à restaurer et à essayer
de maintenir ce lien tant que faire se peut.
Une remarque par rapport au rôle du travailleur social auprès des jeunes
déprimés quand ils sont issus de milieux défavorisés. Certes le travailleur
social sera plus présent au côté du jeune déprimé des milieux défavorisés
qu'auprès de ceux issus des milieux aisés. Mais je crois que cette prise en
charge ne va pas être inadaptée pour autant. Elle va permettre un accès aux
soins, à des soins plus adaptés, des soins psychologiques, psychiatriques
éventuellement, qui n'aurait pas lieu s'il n'y avait pas son intervention. Le
travailleur social travaille en réseau, quand même, avec des partenaires qui
sont d'autres professionnels et il y a partage des compétences.
Enfin, vous dites qu'il faudrait qu'il y ait un égal accès aux soins
pour toutes les classes sociales, pour tous les adolescents. Bien sûr. Je suis
entièrement d'accord. Il faudrait qu'il y ait en effet des structures de
dépistage, de prévention et de soins qui soient au plus près de la population
adolescente, c'est-à-dire dans les établissements scolaires, puisque, comme
vous le dites, la majorité des adolescents sont scolarisés. Or il n'y a rien.
Aucune structure de soins ou de
dépistage en milieu scolaire n'existe, ni au niveau des collèges, ni au niveau
des lycées ou des lycées d'enseignement professionnel. Et ça c'est un manque de
volonté politique pour ce qui concerne la santé mentale.
Marie Choquet - Sur le
dernier point, je n'ai évidemment rien à ajouter. Je suis tout à fait d'accord.
Que les différences garçons-filles ne soient pas spécifiques aux
adolescents, je dirai : heureusement ! Heureusement qu'un certain nombre de
caractéristiques des adolescents sont celles de la population en général. Il ne
faut pas oublier que les adolescents sont les futurs adultes. On voudrait
qu'ils soient différents des adultes. Non. Ils sont issus des familles qui sont
elles-mêmes composées d'adultes et ils deviendront des adultes. Et ce qui est
justement intéressant c'est de constater qu'ils ont finalement des points
communs avec la population adulte. Ce ne sont pas des sauvages. Ce sont nos
enfants, ils vivent dans nos familles et ils vont nous ressembler. C'est
important de le repointer parce qu'on veut en faire une catégorie à part et de
ce fait on a l'impression qu'ils fonctionnent différemment, qu'on peut dire des
choses sur ces jeunes qu'on n'oserait pas dire pour d'autres populations.
Qu'ils ressemblent aux adultes, c'est exactement ce que montrent les données. Leurs
désirs, par exemple, sont proches de ce qu'on voudrait qu'on fasse pour nous.
La différence garçons-filles s'accentue avec l'âge. Quand on prend des
adolescents de 11 à 19 ans on voit qu'il y a les comportements
masculins-féminins et que ces différences sexuelles s'opèrent comme parmi les
adultes. À 11 ans la différence est beaucoup moins nette. Il y a déjà une
différence : elle ne commence pas à la puberté, elle existe déjà dans la cours
de récréation de la maternelle. Mais elle s'accentue, elle se confirme et on
voit qu'à 19 ans en effet ils sont comme les adultes. Ce sont des hommes et des
femmes avec les caractéristiques de l'ensemble de la population.
Sur le lien familial, je vais être sévère, mais je ne suis pas sûre que
tous les professionnels de France et de Navarre aient comme objectif de le
restaurer en priorité. Je reste persuadée que ce n'est pas évident. À une
certaine époque, quand un jeune avait des difficultés avec sa famille, on
l'émancipait précocement, on lui trouvait un logement et on préconisait la
séparation. Je suis d'accord quand il y a des violences fortes. Mais même s'il
faut une séparation physique, encore faut-il aussi faire un travail de
rapprochement. Je ne suis pas persuadée que nombre de séparations qui ont été
opérées précocement par des biais divers et variés étaient toutes nécessaires.
En tous cas elles démontraient que restaurer le lien familial n'était pas le
premier objectif des professionnels. Les mises en internat ne sont pas toujours
le désir des jeunes eux-mêmes.
En ce qui concerne les déprimés, ce que je disais c'est que ces jeunes
dont je parlais voyaient un travailleur social sans voir un psy. Évidemment, si
en plus ils voyaient un psy, le recours aux soins pouvait s'organiser. Le
travailleur social peut être un bon intermédiaire pour amener à consulter les
professionnels. Mais ce dont je parlais et ce qu'on observe dans la population,
c'est que souvent cela s'arrête là et qu'il n'y a pas d'accès aux soins
psychologiques. Si le réseau existe je reste persuadée qu'il y a encore de
l'amélioration à apporter. En tous cas ce que nous voyons au niveau des
données, c'est que seulement la moitié des déprimés consulte, et que lorsqu'ils
consultent ce sont très rarement des psy (que ce soit par l'intermédiaire des
travailleurs sociaux ou pas). On voit donc bien que ce qui est peut-être
possible en théorie, ne s'avère pas effectif pour l'ensemble des jeunes qui ont
cette problématique-là. Quand on travaille en population générale, entre les
pratiques affichées et les pratiques réelles, on s'aperçoit qu'il y a des
écarts. Toute la question est alors de savoir comment réduire cet écart.
Une auditrice - Vous
dites qu'au départ l'approche épidémiologique vise à mesurer les comportements
par rapport à la santé et par rapport à la consommation. Pourtant dans le
discours préventif on tombe toujours dans cette linéarité que vous contestez.
Par exemple dans les brochures destinées aux animateurs sociaux dans les
collèges ou les lycées, il y a une tendance à dramatiser ou à démonologiser les
produits comme le tabac ou les drogues illicites. On voit que le but de ces
brochures est d'homogénéiser certains comportements et de les rapporter en
termes de morbidité ou de mortalité. Je me demande pourquoi toujours tout
ramener à des normes médicalisées, lorsque l'on sait que dans les dernières
études qui ont été faites au niveau local et régional, plus de 97 % des
adolescents lycéens connaissent tout à fait les effets pathogènes de ces
produits et que ce n'est pas pour autant qu'ils modifient leur comportement.
Cela pose le problème des stratégies préventives et du lien plus général
entre épidémiologie et prévention, puisqu'on sait que la prévention s'appuie
essentiellement sur une approche épidémiologique. Et cela pose également le
problème des manières et des sens de "consommer", qui est un peu
occulté par les approches épidémiologiques. Ainsi, on sait que l'alcool et le
tabac sont consommés à tel ou tel moment, et que cela correspond à un certain
mode de vie, mais ce n'est pas pour autant qu'on essaye d'en comprendre le
sens. Par exemple le tabac : on voit qu'il y a une polyvalence des sens, tantôt
c'est sédatif, tantôt c'est stimulant et ça joue en fonction des contextes, en
fonction des interactions dans les groupes et des modes de vie des groupes.
Cela me pose question quant à l'approche et à l'utilisation assez
omniprésente de l'épidémiologie, en tous cas dans le domaine de la prévention.
Comment penser aujourd'hui une prévention efficace et efficiente ?
M.C. - Je suis
toujours très étonnée de l'utilisation de l'épidémiologie. On dit par exemple :
il y a tant de morts, donc il faut faire quelque chose. Souvent cela se réduit
à cela. Mais ça c'est uniquement ce que nous appelons de l'épidémiologie
descriptive. On dénombre les cas. Or l'épidémiologie ne fait pas que ça. Elle
regarde aussi les facteurs associés. Et c'est à ce moment-là que cela devient
intéressant. L'épidémiologie c'est bien plus que le chiffre.
Par exemple le tabac. On sait qu'il y a tant de gens qui fument. Mais
quand on regarde de plus près ce que montrent les analyses épidémiologiques,
c'est qu'il y a un fort lien, en particulier chez les filles, entre dépression
et consommation de tabac. Ça change complètement les pratiques de prévention. À
ce moment-là il ne suffit plus de leur dire que le tabac c'est mauvais. Il faut
essayer de voir ce qu'on peut faire contre la dépression, en particulier chez
les filles. La question change complètement. Ce que je reproche c'est qu'on
utilise uniquement les taux de fréquence sans utiliser tout ce que nous montre
l'épidémiologie analytique qui essaie de comprendre le contexte de ce taux.
Quand vous dites "normes médicalisées", j'ai cru comprendre
que cela voulait dire qu'il suffisait d'apporter de l'information. Or là je
dois dire que tout le monde est bien d'accord que l'information ne fait pas de
prévention. Ce n'est pas le fait de savoir qui fait qu'on change les
comportements. On n'en est plus là. C'est clair. Peut-être qu'à une époque,
quand on ne savait pas, on pouvait dire que les gens fumaient parce qu'ils ne
savaient pas. On avait trouvé un lien par exemple entre le savoir et le fait de
fumer. Mais comme c'est beaucoup plus complexe, le fait de savoir ne change en
rien la consommation.
Il y a un lien entre l'opinion qu'on a sur certains comportements et la
consommation. Des études récentes montrent que ce n'est pas l'opinion qui est
la cause de la consommation, mais que c'est la consommation qui est la cause de
l'opinion. Ce n'est pas parce qu'on croit que ce n'est pas dangereux qu'on
consomme du tabac, mais c'est parce qu'on consomme du tabac qu'on va dire que
ce n'est pas dangereux pour se rassurer. Le lien est complètement inversé par
rapport à ce qu'on croit. Mais cela demande des études relativement complexes
(ce n'est pas en France qu'on a montré ça) pour voir comment se développe
l'opinion et comment à partir de là se développe la consommation. Dans
l'idéologie simple on dit que l'opinion précède le comportement. Or cela ne
s'avère pas en matière de santé.
Ce que je dirais aujourd'hui, en matière de prévention, c'est qu'un
acteur de prévention est complètement oublié dans la mise en place des actions
: c'est le jeune lui-même. On pourrait le dire aussi dans d'autres domaines.
Quand on regarde les luttes contre les maladies, très souvent, les personnes
concernées ne sont pas consultées. C'est une attitude très générale qui se
constate aussi parmi les jeunes. Il y a là un premier point : faire intervenir
le jeune et le faire réfléchir sur son problème.
Je n'ai pas la solution. Je peux tout simplement apporter des moyens de
réflexion. On voit comme les choses sont complexes. Les comportements
s'articulent autour de difficultés de vie et de difficultés relationnelles. Je
crois que si on veut prévenir il faut faire intervenir les personnes pour
qu'elles réfléchissent elles-mêmes sur les modes d'intervention possibles.
C'est vrai que la prévention a été complètement saucissonnée,
budgétairement : on a un budget contre le tabac et on ne peut pas l'utiliser
contre l'alcool, et ainsi de suite. Ce saucissonnage va à l'encontre même des
besoins réels de prévention. Un individu ne se saucissonne pas comme ça.
En matière de prévention il y a certainement à travailler sur le lien
avec les parents et sur le lien avec l'école. Et selon moi ce n'est pas par le
biais des comportements qu'on va pouvoir faire des actions de prévention,
lutter contre le tabac, contre l'alcool, contre la drogue. C'est plutôt en
essayant d'améliorer le jeune dans son cadre de vie. Qu'est-ce qu'on peut faire
pour qu'un jeune se sente mieux à l'école ? Pour que le lien entre un jeune et
ses parents s'améliore ? Les vrais
actions de prévention se situent là. Pour le reste, bien sûr qu'il faut les
informer. L'information fait partie de la vie. Mais croire que l'information va
changer le comportement me semble extrêmement naïf. On ne va pas arrêter toute
information. ll faut donner de l'information aux jeunes. Mais cela ne suffit
pas. Au contraire : les plus suicidaires utilisent l'information pour mettre en
place leur stratégie suicidaire. Si on leur dit que la drogue c'est le pire,
c'est ça qu'ils vont utiliser pour arriver à leurs fins. Mais ce n'est pas pour
cela qu'il ne faut pas donner l'information. L'information est un droit pour
tous. Ce qu'il faut, c'est travailler dans l'autre sens.
Sincèrement, je pense malheureusement qu'on en est encore loin. De façon
très étonnante tout le monde dit qu'on fait bien et les jeunes disent qu'ils ne
sont pas contents. Il ya bien un problème. Il faudra bien qu'on se pose des
questions.
Un auditeur - On a
évoqué le problème de l'accueil en matière sanitaire. Dans le système de santé
et notamment au niveau médical (je suis moi-même médecin) est-ce qu'il y a
place pour une pathologie propre à l'adolescent ? Y a-t-il par exemple des consultations
réservées aux adolescents ?
M.C. - Je ne
dirais pas qu'il y a une pathologie propre, mais ce qui est typique, quand on
suit des populations, c'est qu'à l'adolescence les choses sont encore assez
diffuses. On voit souvent que les jeunes en difficulté vont d'un comportement à
l'autre, voire les cumulent.
Mais ensuite, ça change. Quand on voit par exemple des comportements
fortement associés, ultérieurement ils ne vont plus l'être. À la place d'un
ensemble de comportements divers, ultérieurement, après l'adolescence, une
seule pathologie va s'installer. Par exemple, les boulimiques, quand elles
étaient adolescentes, ont essayé un peu de tout, un peu l'alcool, un peu le
tabac, un peu les conduites alimentaires restrictives, mais avec l'âge les pathologies
vont devenir plus uniformes. Il va s'opérer un choix, si on peut dire, en tous
cas quelque chose s'installe qui va être plus identifé au niveau pathologique.
C'est ça qui est compliqué à l'adolescence. Ce n'est pas nécessairement
psychopathologique au sens clinique du terme, ce n'est pas la dépression comme
on voit chez les adultes, ce ne sont pas les conduites alimentaires telles
qu'on les voit chez les adultes : c'est un peu de tout mélangé avec passage de
l'un à l'autre. Et c'est ce problème-là, me semble-t-il, qui va se poser pour
les professionnels de santé. On a l'habitude de dire, pour aider les
professionnels de santé à mieux identifier les difficultés de l'adolescence,
que c'est la chronicité, la précocité, le cumul ou l'inversion des faits qui
vont dire qu'une chose va être grave, c'est-à-dire si les problèmes deviennent
chroniques au lieu d'être occasionnels, si le jeune cumule des comportements
les uns aux autres, s'il les adopter précocement. Toutes les études concordent
pour dire que si un jeune cumule des comportements avant l'âge de 15 ans, c'est
plus grave que s'il le fait ultérieurement. Il y a aussi l'inversion des sexes,
en particulier le garçon qui adopte des comportements féminins ou les filles
qui adoptent des comportements restés très masculins, comme l'alcoolisme.
On n'est donc pas du tout dans le dessin classique comme on peut
l'utiliser pour les adultes en matière de psychiatrie.
Une auditrice - Je
voudrais revenir sur la violence subie. La violence faite aux enfants dans leur
premier âge influe sur leur comportement futur. C'est intéressant de savoir que
des études sont en cours dans ce domaine. Est-ce que vous pouvez en parler ?
M.C. - Dans
l'enquête menée en 1993, on a posé des questions sur les violences physiques
subies, en précisant le type de violence et notamment les violences sexuelles.
Quand on a fait le rapport, on a volontairement consacré à peu près le même
nombre de pages à tous les types de problèmes qui se posaient. Pour nous,
l'alcool n'est pas plus important que la drogue, qui n'est pas nécessairement
plus importante que les violences subies. Et de façon étonnante, malgré cela,
dans la presse, essentiellement c'est la consommation qui a été reprise. Et je
trouve que c'est assez intéressant. On voit comment fonctionne le tri des
données. Ce que nous trouvions très original à l'époque, c'était justement
d'avoir montré les violences subies, violence sexuelles et violences physiques.
Et cela n'a jamais été repris dans aucun article.
Alors, on se dit : quelle résistance y a-t-il donc à considérer cette
question ? On a même travaillé plus spécifiquement sur le viol, et le viol
concerne quand même 1 % des adolescents. Ce n'est pas rien 1 % des adolescents.
Faites le calcul par rapport à une population comme celle de Toulouse. Le plus
intéressant c'est que chez les plus jeunes, c'est-à-dire les 11-13 ans, on a
autant de garçons que de filles qui ont subi un viol. Il y a une augmentation
du viol jusqu'à l'âge de 11-12 ans chez les garçons, mais ultérieurement il n'y
a plus de nouveaux cas. Ceux qui ont été violés peuvent à nouveau subir un viol
mais au-delà de 13-14 ans il n'y a pas de jeunes garçons violés pour la
première fois, alors que pour les filles cela augmente encore au-delà de cet
âge. On a là une particularité des viols subis par les garçons : ils les
subissent très précocement. On a montré aussi que les viols étant au total,
quand prend les viols de tous âges, plus typiques des filles, ceci n'est pas
vrai pour les petits. Là il y a autant de garçons que de filles.
On a fait quelques hypothèses sur ce qui arrive à ces garçons qui sont
violés très petits. Quand on regardait déjà les résultats simples, on voyait
que les garçons les plus en difficulté, les plus violents, etc, c'étaient
ceux-là. Et on en trouvait la moitié parmi les consommateurs de drogues les
plus dures. C'était assez frappant, alors que les personnes qui travaillent
auprès de toxicomanes ne considèrent pas nécessairement la question. On a fait
l'hypothèse que ces jeunes garçons, vu la difficulté qu'ils avaient déjà à
l'âge de 11-13 ans, allaient être beaucoup plus déscolarisés et se retrouver
dans des circuits hors scolaires. On n'a pas fait de suivi. C'est ce qu'il
aurait fallu faire. On a regardé dans des populations non scolarisées et ce qui
a été le plus typique c'est le taux élevé de viols subis par les garçons. Ce
qui nous a d'autant plus frappés que le tabou autour des garçons violés semble
encore plus fort que le tabou autour des filles violées. Quand on a sorti
l'article en anglais on a n'a pas eu le droit de le diffuser en France. C'est
tout ce que j'ai à dire.
Un auditeur - J'aimerais
que vous reveniez sur l'aspect prévention. Il semble que la finalité de
l'épidémiologie soit d'aider les décideurs, donc les politiques, à prendre des
décisions. Mais j'ai l'impression que sur ce thème-là vous n'êtes pas tellement
satisfaite. Vous avez dit qu'il y a des enquêtes intéressantes mais qu'elles
n'étaient pas faites en France. Vous avez dit que les politiques s'arrêtent aux
chiffres bruts de la consommation et ne vont pas plus loin. Alors qu'est-ce
qu'ils ont, nos politiques ? Ils ne savent pas lire ? Ils n'ont pas le temps ?
Ils préfèrent les enquêtes dont la méthodologie serait moins sophistiquées ?
J'ai le sentiment d'une frustration. Quand vous dites qu'il faudrait renforcer
le personnel des lycées : lequel ? Quand vous dites qu'il faudrait organiser
quelque chose de spécifique dans le domaine médical : comment ?
J'aimerais que vous précisiez. Un État doit quand même concentrer ses
travailleurs sociaux (qui doivent être payés convenablement) là où on trouve le
plus de comportements dangereux pour la société.
M.C. - C'est vrai
pour l'épidémiologie, mais aussi pour tous les scientifiques. Je ne suis pas
sûr que les sociologues se sentent mieux pris en compte au niveau politique que
nous. C'est une situation très générale. Le passage entre la science et la
politique n'est pas simple.
Sans doute pour plusieurs raisons. D'abord parce que les scientifiques
ont tendance à trop différencier des sous-groupes, ce qui n'aide pas un
politique à prendre des décisions. À force de vouloir être trop fin, on n'a
peut-être pas un axe politique clair. Et puis on n'a probablement pas un
langage bien adapté pour faire comprendre aux politiques ce qui paraît important
et ce qui ne le paraît pas. Au niveau du contact entre les politiques et les
scientifiques les choses ne sont pas évidentes. Et l'épidémiologie n'échappe
pas à la règle, même si elle est censée aider les politiques.
Par ailleurs, les politiques agissent aussi en fonction d'autres
contraintes. Et d'abord la contrainte du vote et des élections. Cela peut
paraître bête mais c'est quand même important. Si le politique n'est pas
soucieux du vote de ses électeurs il peut ne pas être réélu, même en étant "scientifiquement
correct". De temps en temps, même s'ils savent qu'il faudrait peut-être
approfondir certains points pour aller plus loin, les politiques préfèrent
faire autrement parce que c'est immédiatement plus rentable.
Ce qui nous manque, c'est peut-être des débats de ce type-ci avec les
politiques. Chacun vit dans son milieu, les scientifiques comme les autres.
Toutes les professions sont cloisonnées. Ce qui est connu d'un côté n'est pas
nécessairement connu de l'autre.
Quand on va dans les établissements scolaires, on s'aperçoit qu'il y a
un tas d'actions tout à fait adéquates, parce que les professionnels ont flairé
sur place ce qu'il fallait faire — et ceci n'est jamais dit. Ce savoir-faire
local n'est jamais mis à un niveau tel qu'on puisse le généraliser. Cela reste
local. À partir de là, il n'y a pas de généralisation possible ni
d'extrapolation à d'autres situations.
Mais pour les scientifiques c'est pareil. Cela se situe différemment,
mais nous sommes aussi confinés dans un milieu. Nous publions par contrainte
professionnelle nos articles en anglais : il y a peu de politiques qui vont
lire des articles en anglais.
Il y a un tel écart entre les contraintes des uns et des autres que la
mayonnaise a du mal à prendre. Ce que je dis ici, il faudrait que je l'écrive,
que je fasse du lobbying, que je sois
présente partout. Quand on regarde les moindres décisions qui sont prises on
s'aperçoit que l'investissement que cela demande est tel qu'on pourrait y
passer une vie. Je devrais peut-être y consacrer ma vie, mais je ne l'ai pas
fait. Je suis aussi coupable moi-même de ne pas avoir un impact suffisant.
Néanmoins l'articulation se fait petit à petit. Il y a quand même des
choses qui ont changé. Je vois plus souvent qu'avant des articles où on
travaille sur la famille. Après mai 68 c'est relativement original. Il y a des
avancées sur un certain nombre de points.
En ce qui concerne les 10 % de jeunes qui cumulent les 40 % de difficultés, nous avons mis au point une
espèce de grille de lecture d'un adolescent, avec les questions qu'un médecin
généraliste pourrait poser, en rapport avec avec sa profession, pour conclure
que ceci ou cela est grave et nécessiterait une prise en charge psychologique
ou non. Mais on se heurte à une résistance très forte. Il y a là des choses à
travailler avec les professionnels. Il est possible de poser des questions à
des individus sans automatiquement arriver à des simplifications et à un tri
bons-mauvais. C'est encore difficle. Je pense qu'on y arrivera. Cela
nécessiterait beaucoup de travail avec les professionnels. On a les outils mais
on encore du mal à les faire accepter. Peut-être qu'il aurait fallu procéder en
sens inverse et que les professionnels eux-mêmes nous proposent des outils.
Un auditeur - Tout
d'abord une remarque. Vous venez de dire que les enfants qui avaient été
maltraités dans leur petite enfance se retrouvaient le plus souvent parmi les
adolescents à gros problèmes. Or il y a quelques semaines nous avions à cette
tribune Boris Cyrulnik qui présentait son dernier livre sur ce type de
problèmes et dans lequel il affirme tout au contraire que ces enfants, tout en
conservant toujours une blessure profonde dans leur psychisme, finissent pas
s'intégrer statistiquement aussi bien que les autres. Je précise qu'il a suivi
l'évolution des cas sur lesquels il s'appuie à travers toute leur vie, en
prenant des patients qui avaient été examinés par des spécialistes il y a de
nombreuses années. Qu'en pensez-vous ? Avez-vous pu voir ce livre ?
Mais je voulais vous poser une question dans un ordre tout à fait
différent. Nous sommes dans une société qui s'interroge beaucoup, qui manque de
repères moraux, de référents philosophiques. On dit qu'elle est en quête de
sens. Est-ce que vous avez jamais rencontré chez les enfants ou les adolescents
des effets de cette situation ? On sait qu'il y a un recul des religions et des
systèmes de pensée traditionnels, qu'il y a une disparition des idéologies, et
cela laisse souvent les gens désemparés. Est-ce que ce phénomène purement moral
se retrouve aussi chez les jeunes ?
M.C. - Nous
offrons aux jeunes des instruments en matière de prévention, nous leur montrons
des images contre le tabac (et je ne parle pas du sida), nous leur fournissons
des techniques, des outils — alors que ce qu'ils nous demandent c'est de les
aider à donner un sens à leur vie.
En matière de sida, il y aurait deux façons d'en parler : parler de
l'amour, de la relation — ou parler simplement technique. La technique est
connue et on peut l'exposer. Il est plus facile de parler préservatifs que de
parler d'amour. Ce n'est pas la même chose. D'autant que ceux qui font ces
actions de prévention ont des âges où ces choses peuvent présenter quelques
problèmes, ce qu'on peut comprendre. On imagine que là, ce que les jeunes nous
demandent peut être complètement en décalage avec ce qu'on leur offre.
Mais il y aussi un certain malentendu. Ce que les jeunes demandent ce
n'est pas qu'on soit parfait. Je reste persuadée qu'on peut faire des actions
de prévention contre le tabac en étant soi-même fumeur. On peut être ce qu'on
est et en parler avec les jeunes pour leur dire ce qu'on a vécu soi-même et en
tous cas en montrant tous les aspects des choses. Ils sont capables, selon moi,
d'accepter que les adultes ne soient pas parfaits. Par contre ce qu'ils
détestent c'est qu'ils ne soient pas authentiques. Et c'est toute la question.
On voudrait faire parler des bienfaits de l'amour par des gens qui ont des
problèmes familiaux. Vous comprenez que les gamins ont vite compris que ce
n'est pas vrai. À la limite il est parfois plus simple de parler de la vie tout
court, avec ses difficultés et ses possibilités. Il faudrait parfois ne pas
obliger, ou même ne pas autoriser, certaines personnes elles-mêmes en grande
difficulté à effectuer certaines interventions. Il y a en matière de suicide un
lobby de personnes qui ont
elles-mêmes eu de gros problèmes de suicide. Je ne suis pas sûre que ce soit
ceux-là les plus aptes à parler aux jeunes. Ils ont besoin d'un autre discours.
Mais je suis d'accord avec vous : le première chose qu'il faut envisager
quand on fait des actions de prévention, c'est que les jeunes demandent que ce
qu'on leur dit ait un sens. Ils ont envie de partager un bout de notre vie et
de notre questionnement pour pouvoir aller vers leur propre questionnement —
parce qu'ils en sont capables. Nous, nous nous posons toujours un peu en
professeurs, et surtout nous évitons de dire que nous avons nous-mêmes des
problèmes.
Cela donne quelque chose d'assez hallucinant : les jeunes sentent qu'il
y a des difficultés mais personne n'en parle. Et pourtant on leur fait de la
prévention. Pensez ce que ça peut donner dans la tête d'un adolescent d'avoir
cette communauté adulte qui dit et qui fait des choses, souvent d'ailleurs
contradictoires, et qui en impose d'autres. Cela ne peut pas fonctionner. Il y
aurait probablement à engager des discussions autour de quelque chose de plus
profond et de plus authentique.
Sur les jeunes violents, il y a quand même deux choses. Je n'ai pas dit
que tous les jeunes qui ont subi des violences sont fichus à vie. Heureusement.
Mais le risque, surtout quand il n'y a pas de prise en charge, est relativement
important. Quand il y a prise en charge, un certain nombre vont aller bien.
Heureusement. Le gros problème c'est ceux qui ne sont pas pris en charge. Sur
l'ensemble cela fait une proportion assez importante. J'ai fait un calcul sur
les centres qui existent en matière de violences subies. Il y en a qui jouent
un rôle important d'orientation vers des spécialistes. Quand on regarde le
nombre total de cas, ce n'est même pas le tiers de la population qui a subi des
violences qui est réellement pris en charge. Et ceux-là, malheureusement, ont
comme caractéristique d'être souvent peu connus. Ils sont connus par d'autres
que par les professionnels.
Une auditrice - Tout
comme Simone de Beauvoir disait qu'on ne naît pas femme mais qu'on le devient,
on pourrait dire qu'on ne naît pas homosexuel mais qu'on le devient. Vous avez
parlé de la sexualité mais absolument pas de cet aspect-là. Est-ce que c'est un
sujet tabou que vous avez évacué de votre enquête ou l'avez-vous abordé avec
les adolescents, et comment réagissent-ils ? Est-ce, que lorsqu'il n'y a plus
de lien avec les professionnels et avec la famille, il n'y a pas là une valeur
refuge dans laquelle ils trouvent réconfort ? Comment l'expliquez-vous ? Est-ce
que les adolescents commencent un pré-apprentissage à l'homosexualité à cette
période-là ? Est-ce que cela évolue par la suite ? Comment le retracez-vous
dans vos travaux ?
M.C. - On n'a
pas posé la question directement. On a posé des questions sur la sexualité et
on a demandé s'ils avaient eu des relations sexuelles avec un garçon ou avec
une fille. Et bien sûr, quand les garçons répondent "avec un garçon"
ou les filles "avec une fille" c'est une relation homosexuelle. Ceci
pour déculpabiliser et faciliter la réponse sur le sujet.
De façon étonnante, les garçons ont un taux de non-réponse sur les
relations avec les garçons qui est très élevé. Ils ne répondent pas à cette question.
C'est une question qui les défrise. Alors que globalement sur toutes les
questions on a un taux de réponse qui la plupart du temps est au-delà de 95 %,
sur cette homosexualité masculine le taux de réponse n'est que de l'ordre de 40
% — pour dire non aussi bien que pour dire oui. Pour nous, c'est alors une très
mauvaise question. Une question à laquelle 40 % seulement des individus
répondent n'est pas une question valide.
Dans ces 40 % on a quand même 3
% de garçons qui disent avoir eu des relations homosexuelles. Je ne peux donc
parler que de ceux-là. Ce qui est très intéressant, c'est qu'ills n'ont pas
exclusivement ce type de relations. Ils ont des relations homosexuelles et
hétérosexuelles. Ce qui me paraît déjà un premier point de vue assez intéressant.
les jeunes qu ont des relations homosexuelles ne sont pas que homosexuels,
puisque la majorité a aussi des relations hétérosexuelles. Peut-être que dans
d'autres domaines quelque chose se construit à cet âge-là qui peut basculer ou
ne pas basculer. Je ne sais pas ce qu'ils deviennent dix ans après, mais comme
ils ont eu les deux expériences, je ne peux pas dire qu'ils soient homosexuels.
Avoir eu des relations homosexuelles à cet âge-là ne veut pas dire, me
semble-t-il, être homosexuel.
Pour les filles il y en a 1 %. Elles répondent mieux. Elles ont moins de
résistance à répondre à cette question. Visiblement, pour les garçons
l'homosexualité fait rire.
En général, d'ailleurs, les filles répondent mieux que les garçons et ça
à toutes les questions. Les uns et les autres n'ont pas du tout la même
stratégie de réponse. Les filles sont beaucoup plus scolaires, elles répondent
mieux, refusent moins, disent moins de bêtises dans leurs questionnaires. Les
garçons essayent parfois de nous mener en bateau. Dans un questionnaire de 10
pages, sur la première page ils vont mettre des réponses 1, sur la deuxième
page des réponses 2, sur la troisième page des réponses 3, etc. Vous voyez :
des stratégies parfois assez complexes, qui nous obligent toujours à relire les
questionnaires au moins deux fois. C'est parfois assez intéressant. Les
illogismes c'est toujours ce qui nous fait réagir.
En matière d'homosexualité, chez les garçons, pour ceux qui ont répondu,
c'est très associé aux violences sexuelles subies. Chose qu'on va retrouver
auprès des suicidants, des toxicomanes — ce qui ne veut bien sûr pas dire (ne
me faites pas dire ce que je n'ai pas dit) que tous les homosexuels de France
et de Navarre ont subi des violences sexuelles.mais pour un certain nombre la
question se pose et devrait avoir une réponse positive. On mesure pas encore
assezl'influence de ces expériences sexuelles précoces sur la sexualité
ultérieure.
Je ne suis pas une grande spécialiste de la sexualité des jeunes. Les
domaines de compétence sont parfois très spécifiques. Avec le sida il y a eu
des enquêtes très approfondies. Si vous vouliez aborder ce thème, il faudrait
inviter Hugues Lagrange, par exemple, qui est le spécialiste en France, du
point de vue épidémiologique et sociologique, de la sexualité des adolescents.
Un auditeur - Avez-vous
constaté des fonctionnements ou des dysfonctionnements du numéro vert en
matière de prévention de la maltraitance ?
M.C. - Ce numéro
vert est un numéro tout public, il n'est pas uniquement destiné aux jeunes.
C'est un numéro autour de la maltraitance qui a sa propre vie. Nous n'avons pas
posé de question dans notre questionnaire sur le fait d'avoir fait appel à ce
numéro. Je ne peux donc pas réellement vous répondre. En tous cas, ce que je
peux vous dire c'est que ce numéro vert comme tous les numéros verts qui
existent est bien sûr utilisé d'abord lorsqu'il est connu (c'est déjà un point
important) et ensuite lorsque la personne ose appeler le numéro pour poser une
question. Il me semble que c'est une asseez mauvaise mesure pour connaître la
violence en général. Ce n'est pas parce que les coups de fil augmentent que la
violence augmente. Lorsqu'on voit augmenter les appels à un numéro vert ça veut
tout simplement dire qu'il est plus connu et que les gens osent appeler de plus
en plus. Il ne faut pas faire dire à ce phénomène ce qu'il ne peut pas dire.
Lorsque les jeunes sont de plus en plus souvent interpellés pour un
problème cela ne veut pas dire que ce problème augmente forcément : ce problème
peut faire interpellation pour d'autres raisons que l'augmentation proprement
dite.
Je ne peux donc pas avoir un avis sur le fonctionnement de ce numéro
dans la mesure où nous n'avons pas de question là-dessus dans notre
questionnaire. Je connais beaucoup mieux le fil "Santé-jeunes" parce
que j'y travaille. C'est un numéro vert tout public et les professionnels qui y
répondent sont extrêmement qualifiés. Mais leur grande difficulté c'est de
passer d'un coup de fil à une prise en charge. C'est le grand problème de tous
ces numéros verts : comment de la parole passer à une prise en charge ? Ça me
semble assez difficile à résoudre, vu le fonctionnement des numéros verts.
Une auditrice - Les
conduites que vous décrivez sont-elles en augmentation depuis vingt ans ? J'ai
l'impression qu'il y a une sorte de pression, de médicalisation
presqu'agressive dans le système éducatif face à des conduites qu'on juge
anormales. Mais est-ce que ces conduites n'existaient pas auparavant ? Est-ce
qu'elles ne concernaient peut-être qu'une partie de la population ? Ou est-ce
que c'est la massification de la scolarisation qui est à l'origine de la
situation actuelle ? Je n'ai pas l'impression que quand j'étais en classe on
évoquait tant de problèmes.
Quant à restaurer le lien familial, que faire quand la famille est
totalement absente ? Quand la famille vient vous trouver et vous demande :
"Madame, quelles sont les fréquentations de mon fils ou de ma fille ?", vous êtes bien en peine de
répondre.
Doit-on faire un bilan optimiste ou pessimiste ? Doit-on construire
autre chose ? Quelle doit être notre attitude ?
M.C. - Est-ce
que cela a augmenté ou diminué ? Dans la plupart des cas on ne le sait pas
parce qu'on ne le mesurait pas auparavant. Chaque fois qu'on mesure quelque
chose on le met en évidence et cela commence à vivre et on veut agir. Tant
qu'on ne mesure pas, le phénomène n'existe pas et on n'agit pas. La mesure en
soi amène une espèce de surenchère de difficultés.
En matière de difficultés des adolescents, même maintenant on n'a pas
toujours de mesures pour en parler. Quand on parle de violence des jeunes, je
suis bien en peine de dire si c'est vrai ou faux, parce qu'on n'a aucune
mesure. On peut toujours en parler, parce qu'on peut tout dire, même quand on
n'a pas de mesures.
Je ne peux donc parler que de ce que je sais, c'est-à-dire des choses
qu'on mesure maintenant depuis une vingtaine d'années. Les premières étdes
datent des années 70. On n'en avait pas avant.
Qu'est-ce qui a changé depuis 1970 ? J'ai fait un petit exercice quand
notre étude de 1993 est sortie. J'ai eu la mauvaise idée de présenter à un
groupe d'experts, non pas les résultats de 93 mais ceux de 71, qui étaient nos
premières recherches sur les adolescents, en disant que c'était les nouveaux
résultats. Tout le monde a dit : mais c'est catastrophique, c'est démentiel
! Au bout d'un petit temps j'ai dit ce
qu'il en était.
Eh bien, globalement, les jeunes consomment moins d'alcool. Ils s'enivrent plus, c'est vrai, mais ils sont moins cosmmateurs réguliers. On est passé d'une niveau de consommation quotidien de 15 % en 71 à moins de 2 % maintenant. On a augmenté la consommation avec ivresse, mais tout le monde sait que moins on est consommateur régulier d'alcool, plus vite on est ivre. Quand on baisse un taux de consommation d'une population on va augmenter le risque d'ivresse chaque fois qu'il y a consommation. Évidemment, cela comporte un risque qui n'est pas négligeable, c'est le risque d'accidents. Il ne faut pas prendre ça à la légère. C'est