philosophe, université de Paris I Panthéon-Sorbonne
correspondant parisien du GREP-mp
(Cette présentation a été publiée dans la Revue du Grep-Mp, Parcours N° 19/20)
Vous vous présentez comme un Professeur émérite de
philosophie à la Sorbonne, lieu où je vous ai rencontré il y aura bientôt vingt
ans. Mais vous êtes avant tout un philosophe. Depuis quand ? La réponse serait
clairement : depuis toujours. Dans un de vos ouvrages savants, vous évoquez ce
que fut votre première expérience métaphysique coïncidant, d’ailleurs avec votre
première et dernière fugue [1].
Vous aviez six ans et vous vous trouviez dans un pré bordant une route
nationale, alors que votre père était occupé à faire les foins. Vous décidiez
d’aller explorer les limites de la terre, en l’occurrence, dans votre esprit
d’enfant, le bout de la route. Vous allez jusqu’au tournant. Avec surprise,
vous découvrez que le ruban de la route s’étend au loin vers un autre tournant.
Vous vous apprêtiez à vérifier que cet autre tournant était bien le bout
extrême du monde, objet de votre recherche, lorsque votre père mit un terme,
des plus provisoires, à votre interrogation sur la limite, disons à votre
première découverte de la notion d’infini. Quelques années après, vous faites,
dites-vous, votre << révolution socratique >> [2],
ce qui veut dire que vous recentrez vos préoccupations sur la morale. Vous
redescendez des horizons cosmiques du ciel à la terre. Vous passez des
questions naturelles aux questions morales. Et, de fait, votre oeuvre associe
des travaux qui se déploient dans ces deux champs préférentiels que sont la
métaphysique et la morale. Les moments forts en sont le temps et la mort, le
mal absolu et son absence de justification. Mais n’anticipons pas et revenons à
votre enfance.
Vous êtes né en 1922 dans un village de Corrèze du nom
d’Altillac. Vous n’avez pas connu votre mère, morte à votre naissance. Votre
père était un paysan pauvre qui vous aimait tout en vous ayant donné une
éducation sévère, dépourvue de tendresse. Vous n’aimiez guère les travaux des
champs qui vous étaient imposés. C’est pourquoi, une vive joie vous était
procurée par l’arrivée de la pluie. Vous étiez alors obligé de rester chez vous
et enfin autorisé à lire. Jusqu’à aujourd’hui, vous avez conservé ce trait de
caractère, puisqu’à vos yeux, il ne pleut jamais assez. Votre adolescence au
Cours complémentaire de Beaulieu ne fut pas mieux lotie. Elle fut même pire.
Vous avez sacrifié votre vie au travail. Vos seuls plaisirs furent
intellectuels. Jusqu’à l’âge de dix-huit ans, vous n’aviez eu l’occasion
d’aller au cinéma qu’à une seule reprise. Toutefois, vous ne jugez pas cette
période de votre existence entièrement négative. Vous viviez en famille un
bonheur collectif. De plus, vous pensez que votre père fut une source de votre
vocation philosophique, aussi précoce qu’exclusive. Vous assistiez aux
continuelles méditations de cet homme courageux et intelligent. La condition de
paysan pauvre finit par se confondre avec la pauvre condition de l’humanité, ce
qui s’accorde avec votre conception de la philosophie consistant à <<
méditer en raison sur la condition humaine >> [3],
c’est-à-dire l’universelle condition humaine.
En 1940, vous avez dix-huit ans. Moment de défaite militaire et
d’occupation, il est aussi, pour vous, une période de libération et de succès.
Vous êtes reçu à l’Ecole normale primaire et affecté au lycée de Tulle, en
qualité d’élève-maître. Le lycée, alors réservé à la bourgeoisie, est une
chance inespérée pour un fils de paysan. De plus, vous échappez définitivement
au travail agricole. En outre, vous êtes reçu major d’une promotion d’élèves-maîtres
d’origine rurale, jeunes hommes honnêtes et bienveillants, qualités que vous
n’avez que rarement retrouvés, plus tard, parmi vos collègues de l’Université.
Enfin, comme un bonheur n’arrive pas seul, vous rencontrez au lycée de Tulle,
celle qui va devenir votre aimée, Marie-Thérèse Tronchon. Excellente pédagogue,
elle fut votre professeur de français en classe de première. Elle a su vous
conquérir, vous << illuminer >>. Quelques années après, vous nouez
avec elle une union durable et vivez, dans ce mariage d’amour, plus d’un
demi-siècle de vie heureuse, jusqu’à l’année dernière où vous la perdez. De
1944 à 1950, vous faites vos études de philosophie à la Sorbonne, en compagnie
de François Châtelet, Gilles Deleuze, Robert Misrahi... Reçu au concours de
l’agrégation en 1950, vous prenez votre premier poste à Cherbourg. Vous avez
vingt-huit ans. Ainsi se termine la période de votre jeunesse que vous
qualifiez de stoïcienne, ce qui ne tient pas seulement à vos lectures de
Sénèque et d’Epictète. Votre adolescence fut privée de liberté ; vous apprenez
alors la conquête d’une liberté intérieure que personne ne pouvait vous ravir.
Vous vous forgez une volonté sans défaillance, conception athlétique de la vie,
un stoïcisme où la volonté s’applique à ce qu’elle peut obtenir, après avoir
écarté les désirs irréalisables. Très modestement, vous expédiez le reste de
votre biographie, pourtant remarquable, en raison de son aspect plus classique.
Professeur de terminale, vous enseignez après Cherbourg à Evreux, puis à
Versailles. Vous prenez beaucoup de plaisir à initier les élèves à la
philosophie. Vous faites d’ailleurs de cet enseignement en terminale un modèle
de tolérance pour une société universelle, une oasis de liberté intellectuelle
complète [4].
Vous êtes nommé Maître de conférences à Lille en 1963, puis Professeur à la
Sorbonne en 1969. De 1977 à 1980, vous y dirigez l’UFR de philosophie et vous
prenez votre retraite en 1988. Au cours de toute cette période, vous publiez de
nombreux travaux constituant une oeuvre, désormais considérable. Elle est, de
plus, facilement accessible, faisant l’objet de constantes rééditions.
On y rencontre deux types d’études. Les unes sont des
travaux personnels, tels que Le fondement
de la morale ou L’aléatoire [5].
Les autres sont consacrées à l’histoire de la philosophie. Le premier ouvrage
de cette catégorie porte sur Montaigne, celui que vous auriez voulu avoir pour
ami. Vous partagez largement sa conception de la sagesse tragique. Il vous fait
comprendre que Socrate était une figure plus haute que le Christ. Entre la
Bible et la raison grecque, la Révélation et la raison, vous optez résolument
pour cette dernière. Dès lors, vous consacrez une majorité de votre activité
intellectuelle à cette pensée grecque. << Tout philosophe est, en droit,
enfant de la Grèce >> [6].
Au << devenir-chrétien >> de Kierkegaard, vous opposer un <<
devenir-grec >>. J’ajouterai que l’analogie ne serait peut-être pas
complète. Kierkegaard ne sait qu’une seule chose : il n’est pas chrétien,
puisque seul le Christ le serait. Une relation de symétrie ne vaudrait donc pas
pour un Marcel Conche largement devenu grec. Dans vos travaux antiques, il faut
pourtant, de nouveau, distinguer deux types. Celui où vous êtes historien des
idées et celui où vous développez votre propre pensée. Par exemple, vous êtes
historien de la philosophie avec votre Epicure
en traduisant et commentant ses lettres et ses maximes [7].
Ce livre est reconnu par tous, en y incluant, bien sûr, ceux qui ne partagent
pas votre philosophie. Vous-même, d’ailleurs, n’êtes que partiellement
épicurien. Vous vous accordez avec Epicure sur la division des désirs et sur sa
réprobation de ces désirs inutiles que sont les honneurs et les distinctions,
<< hochets de la vanité >> [8].
De même, votre philosophie s’accorde avec l’idée d’un bonheur négatif,
l’absence de douleur ou aponie, suffisante pour vivre une tranquillité d’âme ou
ataraxie, l’absence de trouble. Mais, vous ne partagez ni sa morale ni sa
sagesse. Autre exemple d’histoire de la philosophie : votre Pyrrhon, le fondateur du scepticisme
radical [9].
Vous montrez comment l’interprétation traditionnelle de Sextus Empiricus est
fautive et en quoi la philosophie pyrrhonienne de l’apparence absolue constitue
un nihilisme ontologique et axiologique. Vous acceptez sa négation de l’Etre et
de l’étant, mais vous réfutez ses positions éthiques et morales. En revanche,
il est des travaux sur la pensée grecque qui relèvent de votre propre
philosophie, c’est-à-dire d’une lecture plus personnelle. Telles sont vos
études érudites sur les présocratiques, penseurs des VIème et Vème avant notre
ère. Vous avez consacré au moins une trentaine d’années à proposer une lecture
cohérente des fragments que nous avons d’Héraclite, d’Anaximandre et de
Parménide. Héraclite est le philosophe de la mouvance universelle : << On
ne peut pas entrer deux fois dans le même fleuve >> [10]. Tout est fugitif, à l’exception de la pensée
qui dit cette vérité. Parménide
radicalise la pensée d’Héraclite. Rien ne résiste à la puissance annihilante du
temps qui détruit tous les êtres, les étants. Pourtant, il n’a pas de prise sur
l’Etre lui-même, non sur ce qu’il y a, mais qu’il y ait. Vous traduisez en
effet la notion d’être parménidien, le << ...... >>, par <<
il y a >> [11]. Disons
le plus simplement : à propos de la
parole d’Héraclite sur le fleuve, la pensée de Parménide consiste à ajouter
que, pour pouvoir s’y baigner une seule et unique fois, encore faudrait-il
qu’il y ait un fleuve. Dans l’intervalle, vous aviez montré comment Anaximandre
servait de trait d’union entre Héraclite et Parménide, en pensant la notion
d’infini, l’ << ......... >>, en tant que principe de tout ce qui
est, vie à l’état pur. La mort advient non seulement pour les êtres finis,
comme le soutenait Héraclite, mais aussi pour les mondes. Anaximandre interroge
le sens de la mort : la nature est équitable puisqu’elle reprend ce qu’elle a
donné. Mourir représente donc la juste rançon d’avoir vécu. Anaximandre
justifie donc la mort, loi non seulement physique ou même ontologique, mais
aussi éthique [12]. Or, pour
ces travaux herculéens, vous avez été élu à l’Académie d’Athènes, en 1996. Vous
avez de bonnes raisons d’être fier de cette élection. Qu’est-ce que l’Académie
d’Athènes si ce n’est la renaissance d’une antique et illustre institution ?
Faut-il rappeler que Platon fonda l’<< Académie >> au IVème siècle
avant notre ère et que cette école philosophique fut active pendant
plusieurs siècles ? Y être élu membre
correspondant établit sans doute une continuité avec les philosophes de
l’antiquité. Nulle difficulté, bien entendu, à y inclure les prédécesseurs de
Platon que vous avez si longtemps côtoyés. En conséquence, cette élection
représente bien le juste couronnement de toute votre carrière.
Maintenant, si je reprends ma question inaugurale, il apparaît
plus facile de répondre. Certains traits vous caractérisant apparaissent un
peu mieux. Vous êtes rationaliste, pensant en vue du Vrai ; votre socratisme
vous conduit à prendre souci de vous-même tout en vous efforçant de rendre
les autres meilleurs, donc de philosopher en vue du Bien ; votre sagesse tragique
constitue un défi héroïque qui vous fait penser sous le couvert du Beau.
De plus, vous êtes en partie épicurien et stoïcien. Enfin, vous avez
montré ce en quoi vous étiez sceptique. Pour ma part, il est un point sur
lequel, je ne nourris nul scepticisme à votre égard. A la question : <<
qui êtes-vous en tant que philosophe ?>>, je répondrai sans ambages
que vous êtes << conchien >>, aussi honnête et bienveillant que
vos condisciples du Lycée de Tulle, aussi dialecticien et généreux que le
fut Socrate. Comme lui, vous êtes inclassable, << atopique >>.
Vous dites que vous n’avez eu d’autre modèle que vous-même
[13]
. Nous subissons tous des influences, parfois à notre insu,
et pourtant, il faut vous prendre au mot. Vous avez, me semble-t-il, retrouvé
la parole de Pindare qui disait : << Deviens qui tu es >>. En
conformité avec la sagesse populaire grecque, on peut l’entendre comme une
exhortation à garder sa place dans l’échelle des êtres. Il faut accepter la
condition humaine en tant que mortelle et ne pas aspirer à vivre la condition
des dieux, dotée de l’immortalité. Toutefois, vous ne vous appuyez pas sur
les dieux pour philosopher et, en regardant de près le texte de cette deuxième
Pythique, il apparaît que le vers de Pindare
pourrait se lire autrement : << ......,
.... .... .......
>>, c’est-à-dire << Sois tel que tu as appris à te connaître >>
[14]
. Or, c’est bien cette maxime qui a animé toute votre existence.
Vous n’êtes guère sensible à la psychanalyse et vous faites partie de ces
personnes qui se sont solidement construites sans avoir besoin de cette moderne
cure de l’âme. Quand vous écrivez : << Je n’ai jamais été que moi-même
>>
[15]
, je ne vois aucune raison de mettre en doute la véracité
de la déclaration. Vous le devez sans doute à votre vocation philosophique
précoce, à votre daimon socratique. C’est à ce <<
moi-même >> de Marcel Conche que
je voudrais rendre hommage. Je ne partage pas toutes vos positions, en particulier
sur l’IVG pour laquelle j’avais milité avant l’adoption de la loi actuelle.
Cela ne m’empêche nullement de vous dire combien j’ai eu de la chance de vous
rencontrer, de pouvoir bénéficier de votre enseignement et de votre amitié.
Je souhaite vivement que d’autres puissent connaître votre philosophie et
s’en inspirent pour donner du sens à leur existence. Nombreux devraient pouvoir
y accéder, puisque vous pensez que philosopher est << la seule activité
normale de l’homme >>
[16]
. Merci d’être vous-même, d’avoir été et d’être ce que vous
êtes.
©opyright Grep-Mp et J.P. Catonné
On
trouvera ici la BIBLIOGRAPHIE DE MARCEL CONCHE
[1]Marcel Conche, Anaximandre. Fragments et Témoignages, Paris, PUF, 1991, p. 216, n° 48.
[2]Marcel Conche, Vivre et philosopher. Réponses aux questions de Lucile Laveggi, Paris, PUF, 1992, p. 10.
[3]Marcel Conche, ma vie antérieure, postface par catherine collobert, Encre marine, 1998, p. 90.
[4]Marcel Conche, Analyse de l’amour et autres sujets, Paris, PUF, 1997, p. 71.
[5]Cf. Bibliographie ci-jointe.
[6]Vivre et philosopher, op. cit., p. 103.
[7]Marcel Conche, Epicure : Lettres et maximes, cf. Bibliographie.
[8]Marcel Conche, Vivre et philosopher , op. cit., p. 74.
[9]Marcel Conche, Pyrrhon ou l’apparence, cf. Bibliographie.
[10]Marcel Conche, Héraclite. Fragments, 134, Paris, PUF, 1986, p. 459.
[11]Marcel Conche, Parménide. Le Poème : fragments, Paris, PUF, 1996, pp. 30-31.
[12]Marcel Conche, Anaximandre. Fragments et témoignages, op. cit., p. 176.
[13]Marcel Conche, ma vie antérieure, op. cit., p. 67.
[14]Pindare, Pythiques, II, v. 72, trad. Aimé Puech, Paris, Les Belles Lettres, 1961, pp. 45-46.
[15]Marcel Conche, ma vie antérieure, op. cit., p. 91.
[16]Marcel Conche, Analyse de l’amour et autres essais, op. cit., p. 87.