Marcel Conche : qui êtes-vous ?

Jean-Philippe Catonné

philosophe, université de Paris I Panthéon-Sorbonne

correspondant parisien du GREP-mp

(Cette présentation a été publiée dans la Revue du Grep-Mp, Parcours N° 19/20)

          

         Vous vous présentez comme un Professeur émérite de philosophie à la Sorbonne, lieu où je vous ai rencontré il y aura bientôt vingt ans. Mais vous êtes avant tout un philosophe. Depuis quand ? La réponse serait clairement : depuis toujours. Dans un de vos ouvrages savants, vous évoquez ce que fut votre première expérience métaphysique coïncidant, d’ailleurs avec votre première et dernière fugue [1]. Vous aviez six ans et vous vous trouviez dans un pré bordant une route nationale, alors que votre père était occupé à faire les foins. Vous décidiez d’aller explorer les limites de la terre, en l’occurrence, dans votre esprit d’enfant, le bout de la route. Vous allez jusqu’au tournant. Avec surprise, vous découvrez que le ruban de la route s’étend au loin vers un autre tournant. Vous vous apprêtiez à vérifier que cet autre tournant était bien le bout extrême du monde, objet de votre recherche, lorsque votre père mit un terme, des plus provisoires, à votre interrogation sur la limite, disons à votre première découverte de la notion d’infini. Quelques années après, vous faites, dites-vous, votre << révolution socratique >> [2], ce qui veut dire que vous recentrez vos préoccupations sur la morale. Vous redescendez des horizons cosmiques du ciel à la terre. Vous passez des questions naturelles aux questions morales. Et, de fait, votre oeuvre associe des travaux qui se déploient dans ces deux champs préférentiels que sont la métaphysique et la morale. Les moments forts en sont le temps et la mort, le mal absolu et son absence de justification. Mais n’anticipons pas et revenons à votre enfance.

         Vous êtes né en 1922 dans un village de Corrèze du nom d’Altillac. Vous n’avez pas connu votre mère, morte à votre naissance. Votre père était un paysan pauvre qui vous aimait tout en vous ayant donné une éducation sévère, dépourvue de tendresse. Vous n’aimiez guère les travaux des champs qui vous étaient imposés. C’est pourquoi, une vive joie vous était procurée par l’arrivée de la pluie. Vous étiez alors obligé de rester chez vous et enfin autorisé à lire. Jusqu’à aujourd’hui, vous avez conservé ce trait de caractère, puisqu’à vos yeux, il ne pleut jamais assez. Votre adolescence au Cours complémentaire de Beaulieu ne fut pas mieux lotie. Elle fut même pire. Vous avez sacrifié votre vie au travail. Vos seuls plaisirs furent intellectuels. Jusqu’à l’âge de dix-huit ans, vous n’aviez eu l’occasion d’aller au cinéma qu’à une seule reprise. Toutefois, vous ne jugez pas cette période de votre existence entièrement négative. Vous viviez en famille un bonheur collectif. De plus, vous pensez que votre père fut une source de votre vocation philosophique, aussi précoce qu’exclusive. Vous assistiez aux continuelles méditations de cet homme courageux et intelligent. La condition de paysan pauvre finit par se confondre avec la pauvre condition de l’humanité, ce qui s’accorde avec votre conception de la philosophie consistant à << méditer en raison sur la condition humaine >> [3], c’est-à-dire l’universelle condition humaine.  En 1940, vous avez dix-huit ans. Moment de défaite militaire et d’occupation, il est aussi, pour vous, une période de libération et de succès. Vous êtes reçu à l’Ecole normale primaire et affecté au lycée de Tulle, en qualité d’élève-maître. Le lycée, alors réservé à la bourgeoisie, est une chance inespérée pour un fils de paysan. De plus, vous échappez définitivement au travail agricole. En outre, vous êtes reçu major d’une promotion d’élèves-maîtres d’origine rurale, jeunes hommes honnêtes et bienveillants, qualités que vous n’avez que rarement retrouvés, plus tard, parmi vos collègues de l’Université. Enfin, comme un bonheur n’arrive pas seul, vous rencontrez au lycée de Tulle, celle qui va devenir votre aimée, Marie-Thérèse Tronchon. Excellente pédagogue, elle fut votre professeur de français en classe de première. Elle a su vous conquérir, vous << illuminer >>. Quelques années après, vous nouez avec elle une union durable et vivez, dans ce mariage d’amour, plus d’un demi-siècle de vie heureuse, jusqu’à l’année dernière où vous la perdez. De 1944 à 1950, vous faites vos études de philosophie à la Sorbonne, en compagnie de François Châtelet, Gilles Deleuze, Robert Misrahi... Reçu au concours de l’agrégation en 1950, vous prenez votre premier poste à Cherbourg. Vous avez vingt-huit ans. Ainsi se termine la période de votre jeunesse que vous qualifiez de stoïcienne, ce qui ne tient pas seulement à vos lectures de Sénèque et d’Epictète. Votre adolescence fut privée de liberté ; vous apprenez alors la conquête d’une liberté intérieure que personne ne pouvait vous ravir. Vous vous forgez une volonté sans défaillance, conception athlétique de la vie, un stoïcisme où la volonté s’applique à ce qu’elle peut obtenir, après avoir écarté les désirs irréalisables. Très modestement, vous expédiez le reste de votre biographie, pourtant remarquable, en raison de son aspect plus classique. Professeur de terminale, vous enseignez après Cherbourg à Evreux, puis à Versailles. Vous prenez beaucoup de plaisir à initier les élèves à la philosophie. Vous faites d’ailleurs de cet enseignement en terminale un modèle de tolérance pour une société universelle, une oasis de liberté intellectuelle complète [4]. Vous êtes nommé Maître de conférences à Lille en 1963, puis Professeur à la Sorbonne en 1969. De 1977 à 1980, vous y dirigez l’UFR de philosophie et vous prenez votre retraite en 1988. Au cours de toute cette période, vous publiez de nombreux travaux constituant une oeuvre, désormais considérable. Elle est, de plus, facilement accessible, faisant l’objet de constantes rééditions.

         On y rencontre deux types d’études. Les unes sont des travaux personnels, tels que Le fondement de la morale ou L’aléatoire [5]. Les autres sont consacrées à l’histoire de la philosophie. Le premier ouvrage de cette catégorie porte sur Montaigne, celui que vous auriez voulu avoir pour ami. Vous partagez largement sa conception de la sagesse tragique. Il vous fait comprendre que Socrate était une figure plus haute que le Christ. Entre la Bible et la raison grecque, la Révélation et la raison, vous optez résolument pour cette dernière. Dès lors, vous consacrez une majorité de votre activité intellectuelle à cette pensée grecque. << Tout philosophe est, en droit, enfant de la Grèce >> [6]. Au << devenir-chrétien >> de Kierkegaard, vous opposer un << devenir-grec >>. J’ajouterai que l’analogie ne serait peut-être pas complète. Kierkegaard ne sait qu’une seule chose : il n’est pas chrétien, puisque seul le Christ le serait. Une relation de symétrie ne vaudrait donc pas pour un Marcel Conche largement devenu grec. Dans vos travaux antiques, il faut pourtant, de nouveau, distinguer deux types. Celui où vous êtes historien des idées et celui où vous développez votre propre pensée. Par exemple, vous êtes historien de la philosophie avec votre Epicure en traduisant et commentant ses lettres et ses maximes [7]. Ce livre est reconnu par tous, en y incluant, bien sûr, ceux qui ne partagent pas votre philosophie. Vous-même, d’ailleurs, n’êtes que partiellement épicurien. Vous vous accordez avec Epicure sur la division des désirs et sur sa réprobation de ces désirs inutiles que sont les honneurs et les distinctions, << hochets de la vanité >> [8]. De même, votre philosophie s’accorde avec l’idée d’un bonheur négatif, l’absence de douleur ou aponie, suffisante pour vivre une tranquillité d’âme ou ataraxie, l’absence de trouble. Mais, vous ne partagez ni sa morale ni sa sagesse. Autre exemple d’histoire de la philosophie : votre Pyrrhon, le fondateur du scepticisme radical [9]. Vous montrez comment l’interprétation traditionnelle de Sextus Empiricus est fautive et en quoi la philosophie pyrrhonienne de l’apparence absolue constitue un nihilisme ontologique et axiologique. Vous acceptez sa négation de l’Etre et de l’étant, mais vous réfutez ses positions éthiques et morales. En revanche, il est des travaux sur la pensée grecque qui relèvent de votre propre philosophie, c’est-à-dire d’une lecture plus personnelle. Telles sont vos études érudites sur les présocratiques, penseurs des VIème et Vème avant notre ère. Vous avez consacré au moins une trentaine d’années à proposer une lecture cohérente des fragments que nous avons d’Héraclite, d’Anaximandre et de Parménide. Héraclite est le philosophe de la mouvance universelle : << On ne peut pas entrer deux fois dans le même fleuve >> [10].  Tout est fugitif, à l’exception de la pensée qui dit cette vérité.  Parménide radicalise la pensée d’Héraclite. Rien ne résiste à la puissance annihilante du temps qui détruit tous les êtres, les étants. Pourtant, il n’a pas de prise sur l’Etre lui-même, non sur ce qu’il y a, mais qu’il y ait. Vous traduisez en effet la notion d’être parménidien, le << ...... >>, par << il y a >> [11]. Disons le   plus simplement : à propos de la parole d’Héraclite sur le fleuve, la pensée de Parménide consiste à ajouter que, pour pouvoir s’y baigner une seule et unique fois, encore faudrait-il qu’il y ait un fleuve. Dans l’intervalle, vous aviez montré comment Anaximandre servait de trait d’union entre Héraclite et Parménide, en pensant la notion d’infini, l’ << ......... >>, en tant que principe de tout ce qui est, vie à l’état pur. La mort advient non seulement pour les êtres finis, comme le soutenait Héraclite, mais aussi pour les mondes. Anaximandre interroge le sens de la mort : la nature est équitable puisqu’elle reprend ce qu’elle a donné. Mourir représente donc la juste rançon d’avoir vécu. Anaximandre justifie donc la mort, loi non seulement physique ou même ontologique, mais aussi éthique [12]. Or, pour ces travaux herculéens, vous avez été élu à l’Académie d’Athènes, en 1996. Vous avez de bonnes raisons d’être fier de cette élection. Qu’est-ce que l’Académie d’Athènes si ce n’est la renaissance d’une antique et illustre institution ? Faut-il rappeler que Platon fonda l’<< Académie >> au IVème siècle avant notre ère et que cette école philosophique fut active pendant plusieurs  siècles ? Y être élu membre correspondant établit sans doute une continuité avec les philosophes de l’antiquité. Nulle difficulté, bien entendu, à y inclure les prédécesseurs de Platon que vous avez si longtemps côtoyés. En conséquence, cette élection représente bien le juste couronnement de toute votre carrière.

         Maintenant, si je reprends ma question inaugurale, il apparaît plus facile de répondre. Certains traits vous caractérisant apparaissent un peu mieux. Vous êtes rationaliste, pensant en vue du Vrai ; votre socratisme vous conduit à prendre souci de vous-même tout en vous efforçant de rendre les autres meilleurs, donc de philosopher en vue du Bien ; votre sagesse tragique constitue un défi héroïque qui vous fait penser sous le couvert du Beau.  De plus, vous êtes en partie épicurien et stoïcien. Enfin, vous avez montré ce en quoi vous étiez sceptique. Pour ma part, il est un point sur lequel, je ne nourris nul scepticisme à votre égard. A la question : << qui êtes-vous en tant que philosophe ?>>, je répondrai sans ambages que vous êtes << conchien >>, aussi honnête et bienveillant que vos condisciples du Lycée de Tulle, aussi dialecticien et généreux que le fut Socrate. Comme lui, vous êtes inclassable, << atopique >>. Vous dites que vous n’avez eu d’autre modèle que vous-même [13] . Nous subissons tous des influences, parfois à notre insu, et pourtant, il faut vous prendre au mot. Vous avez, me semble-t-il, retrouvé la parole de Pindare qui disait : << Deviens qui tu es >>. En conformité avec la sagesse populaire grecque, on peut l’entendre comme une exhortation à garder sa place dans l’échelle des êtres. Il faut accepter la condition humaine en tant que mortelle et ne pas aspirer à vivre la condition des dieux, dotée de l’immortalité. Toutefois, vous ne vous appuyez pas sur les dieux pour philosopher et, en regardant de près le texte de cette deuxième Pythique, il apparaît que le vers de Pindare pourrait se lire autrement : <<   ......,   ....   ....   ....... >>, c’est-à-dire << Sois tel que tu as appris à te connaître >> [14] . Or, c’est bien cette maxime qui a animé toute votre existence. Vous n’êtes guère sensible à la psychanalyse et vous faites partie de ces personnes qui se sont solidement construites sans avoir besoin de cette moderne cure de l’âme. Quand vous écrivez : << Je n’ai jamais été que moi-même >> [15] , je ne vois aucune raison de mettre en doute la véracité de la déclaration. Vous le devez sans doute à votre vocation philosophique précoce, à votre daimon socratique. C’est à ce << moi-même >> de Marcel Conche que je voudrais rendre hommage. Je ne partage pas toutes vos positions, en particulier sur l’IVG pour laquelle j’avais milité avant l’adoption de la loi actuelle. Cela ne m’empêche nullement de vous dire combien j’ai eu de la chance de vous rencontrer, de pouvoir bénéficier de votre enseignement et de votre amitié. Je souhaite vivement que d’autres puissent connaître votre philosophie et s’en inspirent pour donner du sens à leur existence. Nombreux devraient pouvoir y accéder, puisque vous pensez que philosopher est << la seule activité normale de l’homme >> [16] . Merci d’être vous-même, d’avoir été et d’être ce que vous êtes.

Il existe sur le présent site une courte Bio-Bibliographie de Marcel Conche. A laquelle Jean-Philippe Catonné a proposé un addendum.

©opyright Grep-Mp et J.P. Catonné


 On trouvera ici la BIBLIOGRAPHIE  DE MARCEL CONCHE

 



[1]Marcel Conche, Anaximandre. Fragments et Témoignages, Paris, PUF, 1991, p. 216, n° 48.

[2]Marcel Conche, Vivre et philosopher. Réponses aux questions de Lucile Laveggi, Paris, PUF, 1992, p. 10.

[3]Marcel Conche, ma vie antérieure, postface par catherine collobert, Encre marine, 1998, p. 90.

[4]Marcel Conche, Analyse de l’amour et autres sujets, Paris, PUF, 1997,  p. 71.

[5]Cf. Bibliographie ci-jointe.

[6]Vivre et philosopher, op. cit., p. 103.

[7]Marcel Conche, Epicure : Lettres et maximes, cf. Bibliographie.

[8]Marcel Conche, Vivre et philosopher , op. cit., p. 74.

[9]Marcel Conche, Pyrrhon ou l’apparence, cf. Bibliographie.

[10]Marcel Conche, Héraclite. Fragments, 134, Paris, PUF, 1986, p. 459.

[11]Marcel Conche, Parménide. Le Poème : fragments, Paris, PUF, 1996, pp. 30-31.

[12]Marcel Conche, Anaximandre. Fragments et témoignages, op. cit., p. 176.

[13]Marcel Conche, ma vie antérieure, op. cit., p. 67.

[14]Pindare, Pythiques, II, v. 72, trad. Aimé Puech, Paris, Les Belles Lettres, 1961, pp. 45-46.

[15]Marcel Conche, ma vie antérieure, op. cit., p. 91.

[16]Marcel Conche, Analyse de l’amour et autres essais, op. cit., p. 87.