Éthique et modernité
Alain
Gérard
juriste, philosophe,
président du GREP-Midi Pyrénées
Conférence
du Grep-mp, Parcours
19-20, 11 novembre 1998
Soirée organisée par la librairie Ombres Blanches
et le GREP à l'occasion de la publication des trois premiers fascicules du
livre d'Alain Gérard Éthique et modernité,
paru aux éditions Érès à Toulouse
Paul Seff - Le parcours d'Alain Gérard a été
tout à fait atypique. Il commence sa carrière dans le secteur commercial, au
service de quelques grandes entreprises à un niveau international, où il a
puisé une expérience approfondie des mécanismes et des problèmes de l'économie
libérale. Mais bien qu'ayant occupé des postes de direction et même, à un
moment donné, de chef d'entreprise, il est toujours resté salarié car il a
toujours eu le souci de ne pas se laisser engloutir par l'activité productive
et de se ménager un espace d'autonomie pour se consacrer à ses multiples
intérêts intellectuels et artistiques. Juriste de formation, il est titulaire
d'un doctorat en droit, mais il cultive depuis sa jeunesse un penchant secret
pour la philosophie et la lecture des philosophes.
L'expérience
qu'il a acquise dans les affaires lui permet de devenir en 1970 responsable du
marketing de La Dépêche du Midi à
Toulouse, autre poste d'observation privilégié pour analyser les techniques de
la communication. Il publiera même un ouvrage sur les méthodes du marketing et
de la publicité en 1973 aux éditions Dunod à Paris.
À cette
époque il va approfondir ses connaissances en suivant des cours en étudiant
libre à l'université du Mirail et il entreprend une thèse sous la direction du
professeur Granel puis d'un professeur parisien, si bien qu'il soutiendra,
selon la plus vieille tradition, une thèse en Sorbonne. Cette thèse s'intitule L'être et la production, ontologie du
mercantilisme capitaliste industriel.
En 1985,
Alain Gérard a été l'un des fondateurs du GREP-Midi Pyrénées dans lequel il
déploie une activité intense. Il a contribué à en faire une société culturelle
réputée et appréciée du public toulousain. Il a présenté dans ce cadre
plusieurs conférences qui figurent dans l'ensemble des publications du GREP.
La
direction du GREP suffirait à occuper les loisirs d'un retraité suractif, mais,
au risque de vous surprendre, je puis vous assurer que cela ne lui suffit pas.
Il a encore d'autres passions. Une passion qui le tient aussi fort que la
philosophie, c'est la peinture. Ceux qui le connaissent savent qu'il a déjà
exposé à plusieurs reprises et il nous prépare pour le mois de juin une
nouvelle exposition au Centre culturel de Colomiers.
Voilà le
résumé de ce que je croyais être les activités d'Alain Gérard, mais en le
questionnant j'ai eu la surprise d'apprendre qu'il a aussi trouvé le temps de
publier trois recueils de poésie.
L'ouvrage
qui va vous être présenté ce soir a d'abord le mérite de l'originalité. À une
époque où l'éthique est considérée comme impossible sous prétexte qu'elle est
infondée et peut-être même infondable, Alain Gérard rédige une série de
réflexions sur le thème de l'éthique avec une grande ambition, qui n'est plus
celle de sa refondation, question désormais obsolète, mais de sa
reconstruction, de sa reformulation, en fonction des nouvelles problématiques
liées aux nouvelles technologies, aux nouveaux systèmes de relations sociales
qui en résultent, aux besoins des sociétés prises dans le tourbillon d'une histoire
en accélération continue.
L'ennui,
en effet, avec cette éthique que les philosophes, de plus en plus, tentent
d'évacuer de la philosophie (en quoi ils trahissent peut-être une de leurs
vocations essentielles), cette éthique de toutes parts congédiée, délégitimée,
l'ennui, c'est qu'elle est indispensable à la vie. Personne n'échappe à la
nécessité de l'éthique, y compris ceux qui pensent s'être affranchis de sa
tutelle parce qu'ils en contestent la validité. Tout le monde est soumis à des
choix de valeurs dans la gestion de sa vie quotidienne, et ces choix impliquent
des références, conscientes ou inconscientes, à certains principes, à certaines
règles de vie. Autant être capable d'y réfléchir en toute connaissance de cause
et en toute autonomie et lucidité.
Telle est
la fonction de l'éthique : nous aider à voir clair dans les tenants et les
aboutissants de notre conduite, nous aider à trouver la bonne voie, celle qui
apporte plénitude, équilibre, satisfaction de notre être. "Le bonheur que
nul n'élude", disait Rimbaud. L'éthique non plus ne s'élude pas, parce
qu'elle est condition du bonheur.
Il faut
remercier Alain Gérard d'avoir eu le courage d'entreprendre la défense (non pas
l'illustration, ce n'est pas nécessaire) et la rénovation de l'éthique, à partir
d'une analyse de tous les changements survenus au sein de la modernité, et,
surtout, de l'émergence de nouveaux pouvoirs scientifiques et techniques qui
interrogent l'humanité et somment l'éthique de répondre sur l'usage, licite ou
illicite, de tous les instruments et moyens d'action dont le génie humain ne
cesse de doter l'homme.
Alain
Gérard parcourt les sites de la modernité, travail, économie de profit,
techniques de la communication et de l'information, peut-être médecine,
manipulations biologiques et génétiques, où l'homme se trouve confronté à des
problèmes éthiques d'une dimension inconnue quant à l'avenir qu'ils peuvent
générer. Ce qu'il essaye d'imaginer, c'est une éthique des temps futurs dont
les principes fondamentaux doivent s'ajuster aux nouveaux modes de vie issus
des mutations technologiques, économiques et sociétales de notre temps.
En ce
temps où beaucoup de philosophes pensent que la fonction majeure de la
philosophie est de déconstruire, c'est-à-dire d'exercer une fonction critique,
mais en se gardant de bien proposer de nouvelles solutions, de nouvelles
constructions idéologiques, il est réconfortant de trouver un philosophe qui ne
désespère pas de la philosophie et tente de redonner un certain poids
d'efficience pratique et historique à l'éthique.
Alain Gérard - Merci beaucoup pour ces aimables
paroles.
Peut-être
faudrait-il d'abord se poser la question de savoir ce qu'on entend par éthique.
Le bon Lalande, dans son Vocabulaire de
la philosophie, dit que c'est la science qui a pour objet la distinction du
bien et du mal. Cela ne nous avance guère, parce que le bien et le mal, je
pense qu'on aurait de la peine à se mettre d'accord sur leur définition à
l'heure actuelle dans notre monde polymorphe et multiculturel. Je pense que
l'on peut plutôt considérer l'éthique, d'une façon à la fois plus simple et
plus générale, comme étant une théorie de
l'action.
Il est
vrai qu'aujourd'hui il y a à la fois un manque et une demande d'éthique, et
qu'en même temps l'éthique fait défaut dans la philosophie. Il faut cependant
préciser : dans la philosophie française. Parce que la philosophie allemande,
par exemple, n'a pas cette lacune, elle n'a pas cessé de se préoccuper de
l'éthique, et dans mon travail, je me suis d'ailleurs réfèré à plusieurs auteurs
allemands.
Mais je
voudrais tout d'abord faire une précision concernant à la fois l'esprit dans
lequel ce livre a été écrit et la collection dans laquelle il est publié. Un
des travers de la philosophie d'aujourd'hui est, je crois, de rester un peu trop
volontiers cantonnée dans son ghetto académique. Dans le monde où nous vivons,
qui est désorienté, où la plupart des idées traditionnelles et des idéologies
ont perdu leur fondement et leur valeur, la philosophie a probablement un rôle
à jouer, ne fût-ce que parce qu'elle est moins compromise dans les grandes
catastrophes du siècle que les idéologies désormais disparues — mais ce rôle,
la philosophie ne le joue pas comme elle le devrait.
C'est vrai
que la philosophie est une discipline souvent difficile, mais la science l'est
tout autant et les scientifiques n'hésitent pas à faire de la vulgarisation de
leurs théories, alors que beaucoup de philosophes considèrent que faire de la
vulgarisation de leurs théories c'est se prostituer. C'est une vue que je ne
partage pas du tout. Je crois au contraire que c'est rendre hommage à la
philosophie et mieux lui permettre de jouer son rôle que d'essayer, non pas de
la simplifier ou de l'édulcorer, mais de l'expliquer à ceux ne sont pas au
départ de formation philosophique — de la même façon qu'Einstein lui-même a
écrit des livres pour expliquer ses théories au grand public. Ce n'est
nullement pour autant nier une recherche plus fondamentale ou la trahir. La
philosophie n'est quand même pas plus difficile que la physique.
Pourquoi
un problème de l'éthique ? Il y a beaucoup de facteurs qui l'expliquent. Il y a
actuellement une formule journalistique qui est un peu à la mode : la
"quête du sens". Les gens manquent de repères, d'indications, de
traces de chemins pour agir. Les religions sont en recul dans les sociétés
industrielles, elles le reconnaissent elles-mêmes ; les idéologies ne tiennent
plus debout, elles se sont toutes effondrées avec fracas et en laissant
derrière elles un effroyable cortège de désastres. Dans ce vide, il y a un
désarroi.
Je pense
pourtant qu'une réflexion est possible, qui reste conforme à la rigueur et au
niveau de vision de la démarche philosophique, et qui apporte quelque chose au
grand public dans ce champ immense qui est désormais ouvert devant nous ; une
réflexion qui apporte quelque chose, non du tout comme le faisaient les
idéologies et les religions, c'est-à-dire en fournissant des solutions toutes
faites, clé en main, en prêt-à-porter, mais en fournissant simplement des
indications qui permettent ensuite à chacun, en fonction de son vécu propre, de
son histoire, de son contexte social, de chercher lui-même ses solutions.
Cette
recherche personnelle, clé de la liberté et de l'authenticité, n'est nullement
aisée. Vous savez que c'était la position de Sartre : la morale c'est l'affaire
de chacun, chacun est libre, donc à chacun de trouver sa morale. Mais cela peut
mener loin. Des philosophes s'y sont penchés et n'ont abouti à rien, des
générations entières ont essayé et n'ont guère abouti. Que chacun trouve sa
morale, ou son éthique, cela peut durer longtemps. Et puis aussi, que va-t-il
se produire quand toutes ces morales idiosyncrasiques, à supposer qu'elles
finissent par s'élaborer, se heurteront et s'affronteront dans leurs
différences ? N'y a--t-il pas là, sinon une impossibilité, au moins une
contradiction ?
Pas tout à
fait. Cela signifie que ce qu'il faut c'est fournir une méthode, des
indications, tracer des chemins, baliser, éclaircir, pour permettre à chacun de mener sa démarche propre de façon moins
risquée et moins aléatoire.
Cette
situation est tout à fait nouvelle. À tel point qu'avec elle, se pencher
simplement sur les anciennes recherches est devenu complètement insuffisant.
Les vertus d'Aristote ou de Spinoza ne servent plus à grand chose. Aucun des
faits nouveaux ne figurent dans les anciens catalogues. Il faut repartir des
bases mêmes.
Mon
objectif n'est donc pas du tout de fournir une éthique toute faite, que chacun
puisse prendre ou ne pas prendre, mais d'essayer d'établir des indications ou
une méthode qui permettent d'avancer et d'établir une éthique, ou plus
probablement des éthiques, mais des
éthiques qui puissent au moins s'entendre et cohabiter, qui possèdent des clés
leur permettant de communiquer, d'échanger et de ne pas tomber dans la violence
comme ce fut le cas jusqu'à présent.
Notre
société moderne a des caractéristiques inédites, qu'aucune autre n'a connues.
Tout
d'abord la mondialisation. C'est la première fois que l'humanité se trouve dans
un monde qui n'a plus de frontières, ou tout au moins un monde en voie de ne
plus avoir de frontières. Parce que des frontières il en subsiste encore en
certains endroits, dans certains domaines, mais dans d'autres il n'y en a
effectivement plus du tout (cette condradiction est d'ailleurs en soi déjà
source de conflits). Et la mondialisation met en contact toutes les éthiques,
toutes les religions, tous les systèmes de pensée, lesquels, dans l'état actuel
des choses, sont le plus souvent encore incompatibles. D'où des conflits. Il
faut donc bien trouver une façon de s'entendre et de mettre fin, même
provisoirement, à ces conflits. Les hommes seront tous immanquablement, qu'ils
le veuillent ou pas, qu'il cherchent à favoriser cette situation ou à
l'entraver, mis en contact les uns avec les autres et obligés de composer et de
tenir compte de ce que les autres
utilisent comme système de pensée et comme système d'éthique.
Il y a par
ailleurs, la désacralisation du monde. Ce qui a des conséquences philosophiques
profondes. Pierre Legendre estime qu'il n'y a pas d'éthique sans un référent,
c'est-à-dire sans une divinité, sans un absolu, sans un extérieur quelconque,
voire sans un texte sacré, qui soit intangible, éternel, intouchable. C'est ce
qu'il appelle dans le titre d'un de ses livres Le désir politique de Dieu. Or ce concept même est complètement
battu en brêche dans le monde contemporain. Il y a encore des systèmes qui
incluent des référents semblables (il y a encore des religions) mais ils sont
de toutes façons en contact avec d'autres systèmes qui ont d'autres référents
ou qui n'en ont pas du tout, et avec lesquels ils sont amenés à se confronter
et à cohabiter. Donc le concept de référent n'est plus suffisant. Il faut
penser à un système éthique qui puisse fonctionner sans référent, ou avec une
multitude de référents — ce qui revient au même.
Autre
facteur nouveau : l'individualisme. L'idée d'individualisme est le plus souvent
mal comprise et mal utilisée. Elle est présentée comme une catastrophe, comme
la cause de tous les maux du monde contemporain. Écoutez autour de vous : tout
est conséquence de l'individualisme, le problème des banlieues, la solitude des
personnes âgées, le chômage, la violence, la dépolitisation. Je pense au
contraire que l'individualisme de la modernité est une acquisition profondément
positive, une conquête, dont plus personne en réalité ne pourrait se passer.
Mais on confond l'individualisme avec l'hédonisme et l'égoïsme, deux notions
qui ne lui sont nullement équivalentes. L'individualisme consiste à considérer
chacun en fonction de ses capacités propres, en fonction de ce qu'il est, en
fonction de son authenticité, et non selon un modèle uniforme qui soit le même
pour tout le monde. C'est une conquête, même si elle rend difficile la
théorisation de l'action.
Facteur
nouveau aussi : tout ce qui concerne l'économisme, avec à la fois le problème
du profit et le problème du travail (et son corollaire négatif du chômage).
Jamais dans l'histoire de la pensée on n'a considéré ces éléments-là comme
faisant partie de l'éthique. Jamais on n'a établi une théorie de l'action qui
tienne compte de l'économisme et du travail. Le premier à s'en préoccuper a été
Marx. Mais les pensées traditionnelles n'en ont jamais tenu compte. Or c'est
aujourd'hui un facteur tellement important qu'on ne peut plus concevoir
d'éthique ou de théorie de l'action qui n'en tienne pas compte. L'économisme
désormais conditionne tout, avec notamment le profit. Le profit, qui est
différent des notions classiques de valeur d'usage ou de valeur d'échange, est
une espèce de valeur nulle, qui n'a d'autre justification qu'elle-même, qui ne
correspond à aucune réalité tangible, ni de production ni de consommation, et
qui pourtant finit par conditionner tout. Il y a là une absurdité dont
forcément une éthique doit se préoccuper.
Il y a
également tout ce qui concerne l'information, avec les performances
extraordinaires des techniques de communication. Mais l'information, elle
aussi, opère avec un corollaire négatif que j'appelle le simulacre. Autant les
techniques de communication permettent de fournir une connaissance de plus en
plus étendue, autant elles permettent la non-connaissance. En même temps
qu'elles dévoilent, elles dissimulent. Problème éthique s'il en fût.
Il peut y
avoir d'autres facteurs nouveaux encore. Je n'ai aucune prétention à
l'exhaustivité. Je n'ai pas du tout abordé par exemple le problème de la
bioéthique, avec les manipulations génétiques, etc. Il y a aussi l'écologie et
l'environnement. Le champ de la réflexion reste ouvert. Mon projet est qu'on
poursuive l'investigation. L'important est que l'on prenne bien conscience de
cette nouveauté et du renversement qu'elle implique dans la recherche et la
réflexion.
Devant
l'ampleur de ces facteurs, il s'agit d'essayer de fournir, non pas des
commandements, non pas des valeurs toutes faites, mais des procédés de
recherche. Et c'est ce que j'ai essayé de faire. Cette éthique en projet, cette
éthique en devenir, on peut lui donner une série de caractéristiques.
Tout
d'abord, cette démarche devra tenir compte de l'individu. Elle devra permettre
à chacun de tenir compte dans son action de ce qui est constitutif de son être
propre.
Elle devra
être évolutive, par opposition à la plupart des éthiques traditionnelles qui
ont prétention à être éternelles. Parce que le monde lui-même évolue, et de
plus en plus vite. Le monde a toujours évolué, même quand il pensait lui-même
être immuable et éternel ; mais cette évolution s'étendait sur des générations,
parfois des siècles ou des millénaires, alors qu'aujourd'hui elle s'opère
parfois sur quelques années, quelques mois. Les éléments constitutifs d'une
action se modifient continuellement et une théorie de l'action doit inclure des
possibilités d'évolution. C'est en même temps une réponse au pluriculturalisme.
Avec la mondialisation toutes les cultures sont amenées à se trouver en contact
les unes avec les autres et il faut qu'au fur et à mesure de ces contacts elles
puissent s'adapter et s'incorporer leurs apports respectifs. Toute culture a
quelque chose à apporter aux autres, même celles qui sont encore en dehors de
la modernité.
Ensuite
une éthique de la modernité devra être à plusieurs degrés, à plusieurs niveaux.
Dans une éthique, tous les aspects, tous les moments de l'action n'ont pas la
même importance, ne sont pas aussi décisifs. Il y a donc des principes qui
seront importants, de très large application, n'admettant guère que l'on
transige dessus, tandis que d'autres, plus contingents, plus arbitraires, le
seront beaucoup moins. Ceci vient en opposition avec les éthiques
traditionnelles, et notamment les éthiques religieuses, pour lesquelles le
moindre principe, la moindre indication, même la plus futile, même la plus
contingente, a la même importance universelle que les autres. Je pense par
exemple à des dispositions tout à fait accessoires qui existent dans toutes les
éthiques, comme la façon de s'habiller, de parler, de se comporter dans la vie
quotidienne, pour lesquelles des religions en sont venues à se battre, alors
que leur portée était infiniment moins importante que pour d'autres. Il y a une
échelle, des étages, des stades, dans le champ d'action d'une éthique. Pensons
au foulard islamique, sur lequel les intégristes ne veulent pas transiger,
alors que ce n'est qu'une disposition tout à fait secondaire et de peu de
portée.
Comme je
l'ai déjà dit, ce sera une éthique de méthode et non une éthique de
commandements. Le système des commandements est trop rigide pour la modernité.
Dans les dix commandements de la Genèse il y en a qui sont encore parfaitement
d'application, comme "tu ne tueras point", mais il y en a qui ne le
sont plus, comme par exemple "tu honoreras tes père et mère", non
parce qu'il ne faudrait plus avoir aucune considération pour ses parents, mais
parce que, énoncé de cette manière, ce commandement-là ne prend pas en
considération le cas de l'indignité des parents, et à cause de cela, dans la
plupart des sociétés traditionnelles, des phénomènes comme l'inceste ou la
pédophilie ont été largement pratiqués sans qu'on ait cherché à les combattre
parce que c'était de toutes façons toujours les parents qui avaient raison.
Ce devrait
aussi être une éthique réaliste, en ce sens qu'elle devra prendre l'homme pour
ce qu'il est et non pour ce qu'il devrait être. Il existe, à cet égard, en morale,
un angélisme qui peut être très pernicieux. À gauche comme à droite,
d'ailleurs. Il y a un angélisme de gauche comme un agélisme de droite. Ce qu'on
pourrait appeler un angélisme de droite, ce serait l'intégrisme. C'est aussi
notre ultra-libéralisme, qui veut que tout homme soit capable de se surpasser,
de lutter, d'être un vainqueur, un battant, un chef d'entreprise
hyperperformant. Et il y a aussi un angélisme de gauche, qui serait par exemple
celui de Guy Debord, le créateur du situationnisme. Selon les textes de Guy
Debord, plus rien n'est valable, ni dans l'homme ni dans la société, tout est
infect, tout est pourri, personne n'est digne de considération. C'est peut-être
vrai d'un certain point de vue, mais il faut pourtant bien vivre et on ne peut
s'arrêter là. Le plus curieux, c'est que ces extrêmes se recoupent. J'ai
entendu il n'y a pas longtemps un théologien dire que Guy Debord l'intéressait
beaucoup, parce que pour lui c'était une manifestation de la recherche de la
transcendance qui existe en tout homme. Si Debord a entendu ça, il a dû se
retourner dans sa tombe, mais il est vrai qu'il s'agit du même utopisme, de la
même prise en considération de l'homme en fonction de ce qu'on estime qu'il
devrait être et non en fonction de ce qu'il est. Et cela ne peut pas servir de
base (ou pas seulement) à une théorie de l'action.
Enfin,
dernier point, ce devra être une éthique discussionnelle. Son mode
d'élaboration privilégié sera la discussion. C'est là que je m'inspire de la
philosophie allemande. Habermas, d'abord, et surtout un de ses collègues,
Karl-Otto Appel, qui a élaboré une "éthique de la discussion" avec
beaucoup de détails. Il envisage par exemple une procédure pour résoudre les
problèmes de conflits d'éthiques entre les Américains ou n'importe quels
représentants des sociétés modernes et des peuplades comme les Indiens
d'Amazonie. Il examine comment décider de ce qui est applicable, de ce qui
n'est pas applicable et doit être tenu en réserve, etc. C'est finalemnt le
problème de la démocratie, avec ses forces et ses faiblesses. Et jusqu'à
présent on n'a pas encore trouvé mieux que la démocratie comme cadre politique.
Évidemment,
j'entends, et j'attends, un reproche : cette éthique est
"relativiste". C'est un terme qui revient souvent dans certains
milieux intellectuels, spécialement les systèmes de pensée traditionnels. C'est
vrai, le système que je propose là est une éthique relativiste. Mais j'assume
pleinement. Je crois que c'est encore ce qui existe de mieux, un peu comme la
démocratie. On peut certes se rattacher au concept des éthiques universelles et
éternelles, les éthiques à référent, mais je ne crois pas que dans l'histoire
elles aient le moins du monde donné de meilleurs résultats qu'une éthique
ouverte, évolutive, basée sur la discussion et l'échange. Ce n'est que cette
dernière qui puisse, à mon avis, remplir son rôle dans notre monde
contemporain.
Voilà dans
les grandes lignes quelle a été ma préoccupation. Je me suis ensuite apesanti
un peu plus sur quelques-uns des problèmes qui se posent immédiatement à nous.
Il y a le travail et la production, avec tout le problème du chômage. Il y
aura, dans un des deux volumes qui restent à paraître, l'étude de l'athéisme et
de la religion, qui est aussi éminemment contemporain, mais qui est pourtant
très peu étudié. On parle beaucoup de religion aujoud'hui, mais si vous y
regardez bien, on ne parle jamais de Dieu. La pensée contemporaine en matière
de religion peut presque se ramener à cette espèce de tour de force de Jacques
Derrida, qui a participé il y a quelques années à un séminaire sur la religion,
où il a fait une intervention qui a été publiée et dans laquelle en 80 pages
n'apparaît pas une seule fois le mot "Dieu". Quand on parle de
religion à l'heure actuelle, on ne parle pas de Dieu. Ni dans un sens ni dans
l'autre. On cherchera en vain un philosophe athée, comme c'est le cas de la
plupart des grands noms de la philosophie contemporaine, qui explique quelque
part pourquoi il ne croit pas en Dieu, et vous chercherez en vain un croyant, de
quelque religion soit-il, qui explique quelque part ses raisons de croire en
Dieu.
Enfin, le
dernier volume sera une proposition de ce que j'ai appelé une "éthique du
partage", "partage" étant pris non pas au sens de charité, mais,
beaucoup plus concrètement, comme une façon de répondre aujourd'hui à ce
problème incontournable de la résolution des déséquilibres invraisemblables qui
hypothèquent l'évolution de l'humanité toute entière par les conflits et les
violences qu'ils engendrent. Jusqu'à présent les hommes vivaient dans un monde
ouvert, sans limite, où, lorsqu'il y provoquaient des catastrophes, ils avaient
toujours la possibilité de fuir ailleurs, moralement ou physiquement, de
traverser l'océan et d'émigrer, ou, si une ressource naturelle s'épuisait,
d'aller en chercher une autre ailleurs. Le monde actuel est devenu un monde
fermé, limité, dans lequel il n'y a plus de fuite possible, parce que l'homme
l'occupe tout entier et qu'il en a atteint les limites matérielles. De là des
problèmes comme la surpopulation ou la préservation de l'environnement. Dans un
monde fermé la seule possibilité de survie, si l'on veut éviter les explosions,
c'est de limiter les déséquilibres par un partage objectif des ressources et
par un partage du pouvoir.
Le gros
problème actuel, c'est qu'il y a une mondialisation du pouvoir économique
dominant, qui circule partout, sans contrôle, sans limite, sans restrictions,
sans règlementation, selon le principe des vases communicants, tandis qu'il y a
par contre toujours des frontières pour les exploités et les consommateurs, les
salariés et les citoyens qui sont en face de ce pouvoir. Autrefois il y avait
un relatif équilibre entre ces deux forces sociales. Les forces de production
avaient en face d'elles les syndicats, certains partis politiques puissants ;
les ouvriers avaient la possibilité de faire grève et la grève mettait les
patrons en difficulté et les obligeait à tenir compte des revendications.
Aujourd'hui, ces contre-pouvoirs n'ont plus aucune force sociale. Ils sont paralysés.
Il n'y a plus de frontières pour le profit mais il y a encore beaucoup de
frontières pour les victimes du profit. Le partage du pouvoir consisterait là à
renforcer la force d'action des citoyens, à la mondialiser comme le profit
lui-même. C'est une question d'organisation. Le vieux slogan "prolétaires
de tous les pays unissez-vous" trouve là un regain d'actualité. Il
faudrait remplacer "prolétaires" par "salariés" ou par
"citoyens" et il pourrait être encore parfaitement utilisé :
"Citoyens de tous les pays unissez-vous contre le pouvoir économique qui
n'a plus de frontières ni de limites à son pouvoir".
Voilà, on
peut terminer là-dessus.
Paul Seff - Je voudrais poser une première
question concernant le rapport entre la morale et l'éthique et sur le statut de
l'éthique, y compris de l'éthique philosophique.
La morale
est quelque chose de collectif. Ce n'est pas quelque chose d'individuel. C'est
là une distinction tout à fait classique. La morale est ce qui émane d'une
société et de la culture d'une société. Il y a la morale judéo-chrétienne, la
morale islamique, etc. Par contre l'éthique est la production du sujet.
L'éthique est le choix de valeurs que fait le sujet, l'éthique philosophique
n'étant qu'une espèce de théorisation de ce que peut être une éthique du sujet.
Il n'est pas nécessaire que cette éthique soit très élaborée, très théorique.
Je pense que l'éthique est un système de valeurs. Chacun a le sien qui se
concrétise dans la somme de ses actions et de ses engagements. C'est là qu'on
peut juger des valeurs que chacun porte. Et si on en fait la théorie, cela
devient une philosophie.
Mais
chacun est amené alors à vivre un conflit. Nous ne sommes pas nécessairement
conformistes. Nous sommes marqués, conditionnés par la morale dans laquelle nous
vivons, mais en même temps, il y a toujours des tensions, il y a des choses que nous n'acceptons pas dans
cette morale. C'est le phénomène du non-conformisme, voire même de la révolte
contre certaines contraintes de la morale dominante.
Alors je
pose la question de la fonction philosophique de l'éthique comme critique des
morales établies.
Alain Gérard - La distinction entre éthique et
morale est un vieux problème. Il n'y a pas de différence réelle au point de vue
étymologique. L'étymologie des deux termes est exactement la même.
"Éthique" a une étymologie grecque, et "morale" a une
étymologie latine, mais ethos en grec
est l'équivalent de mos, mores en latin : "les mœurs".
L'étymologie ne peut donc pas les départager. Tout ce à quoi on peut se référer,
c'est à l'usage. Du fait peut-être parce que notre langue est une langue
latine, et qu'une racine grecque y confère toujours une nuance plus savante, le
terme "éthique" est en général utilisé dans un sens plus large, plus
élaboré, plus théorique, tandis que le terme de "morale" est basé
davantage sur l'habitude, sur le plan de la vie ordinaire. C'est un peu comme
cela que je le vois.
Il se fait
qu'à un moment donné, au cours de la rédaction de ce livre, je me suis aperçu
que tantôt je disais "morale" et tantôt je disais
"éthique", et j'ai décidé de mettre "éthique" partout pour
simplifier. C'est dire que je n'ai pas voulu m'appesantir sur ce point, parce
que finalement il m'a semblé que ce n'était pas très utile. Ce n'était pas là
ce qui m'intéressait. Mon objectif est plus général, plus global que ce que
l'on entend le plus souvent par "morale". Une morale sera peut-être
ce qui viendra ultérieurement pour quelqu'un qui appliquerait ce que j'ai
esquissé pour servir de méthode à la recherche d'une éthique.
Maintenant,
pour formuler la question autrement, cela concerne en fait le problème du
conflit entre les règles admises et les situations nouvelles, ou encore entre
les règles communes et les règles propres. Je crois qu'on peut le dire comme
cela sans qu'il soit nécessaire d'utiliser un terme différent pour chacun de
ces éléments du problème. Ce qu'il faut dire sur ce point, c'est qu'avec une
éthique ouverte, évolutive, discussionnelle comme je la décris, ce type de
conflit est beaucoup moins grave. Il est presque normal. Il est dans le cours
ordinaire des choses. À l'inverse de ce qui se passe (ou se passait) avec les
éthiques traditionnelles à référent pour lesquelles c'était presqu'un drame, à
coup sûr une irrégularité, une atteinte au cours ordinaire des choses. On voit
bien par là toute la différence entre les deux.
Un auditeur - Ma question concerne la perte des
référents. Il y a la déclaration universelle des droits de l'homme, qui peut
servir de référent. Sur le plan de l'action, elle est l'essentiel de la
stratégie d'organisations comme Amnesty International. Dans mon entreprise, qui
est balottée par quelques bouleversements, il y a une direction qui vient de
naître qui est chargée de "l'éthique institutionnelle". Il s'agit de
service public. Est-ce qu'en termes de référent il n'y a pas là quelque chose
d'intéressant ?
A.G. - Mais les droits de l'homme et Amnesty Internationl, ce ne sont pas des
référents. Ce sont déjà des applications, des mises en pratiques. Ce sont déjà
des éthiques, finalement, ou une éthique. Un référent est un absolu extérieur,
qui échappe à l'homme par son origine, auquel on se réfère pour trouver des
sources d'inspiration en vue, justement, d'établir des règles et d'organiser
son action, en vue d'élaborer une éthique. Un référent c'est le Dieu du
monothéisme. C'est aussi, en un certain sens, le père de la psychanalyse.
La
déclaration des droits de l'homme impliquerait peut-être un référent qui
serait, selon certains, la raison. Mais est-ce que la raison peut être un
référent universel ? La raison est universelle en potentialité, peut-être, mais
elle ne l'est pas dans les faits. Toute société, tout homme, de quelque niveau
d'évolution qu'il soit, de quelque culture qu'il soit, applique des principes
de raison, pratique la raison, ne fût-ce que pour se construire des outils,
pour cultiver sa terre, pour chasser, pour se construire une habitation. Ce
sont là autant de pratiques rationnelles. Carl-Gustav Jung, qui a séjourné dans
les populations africaines de son temps, au début du siècle (c'est évidemment
un témoignage ancien), avait cette conclusion que les sociétés qu'il voyait
utilisaient des principes de raison comme nous, mais les appliquaient sur des
données qui n'étaient pas elles-mêmes analysées selon la raison. Par exemple, on
disait qu'un arbre contenait un esprit et à partir de cette donnée-là on disait
comment il fallait traiter cet esprit, et c'était fait selon des principes de
raison ; mais on n'allait pas jusqu'à se demander comment il fallait prendre
cette donnée de base en considération, ce que c'était finalement que cet esprit
dans un arbre. Il y a de la raison en tout homme et on pourrait donc penser que
la raison soit un référent à toute éthique. Mais cette présence et cette
pratique de la raison ne se produisent jamais que dans certaines limites, elle
ne vont jamais jusqu'au bout et ne se produisent pas toujours partout et en
tout de la même façon.
La raison
n'est pas une notion complètement claire et immuable comme on pourrait le
penser. Un scientifique d'aujourd'hui n'a plus la notion de la raison qu'avait
par exemple les philosophes ou les scientifiques du temps de Descartes ou de
Galilée. Et même entre les scientifiques d'aujourd'hui l'accord n'est pas
complet. La théorie des quanta règne sur la physique et pourtant un René Thom,
prix Field de mathématiques (le prix Nobel des mathématiques) a dit que la
théorie des quanta était la plus mauvaise qui soit et qu'elle n'était pas
rationnelle.
Mais
enfin, on pourrait dire quand même que la déclaration des droits de l'homme est
la mise en pratique des principes de la raison. Sous réserve. Je n'entre pas
dans les détails. Il y a beaucoup à dire là-dessus.
Néanmoins
les droits de l'homme dans leur état actuel ne sont ni suffisants, ni exempts
de critiques. Il n'y a rien dans les droits de l'homme sur la façon de se
considérer soi-même. Est-ce qu'on peut faire n'importe quoi de sa personne,
est-ce qu'on peut prendre de la drogue, se saouler ? Cela ne figure pas dans
les droits de l'homme. Pour les droits de l'homme ces interrogations-là sont
individuelles, elles concernent chacun personnellement. Mais une éthique doit
considérer ce genre de problème aussi. Elle doit fournir des indications à
chaque homme sur ce genre de problème aussi, sur la façon de se conduire, de se
traiter soi-même.
Sans même
aller jusque là, les droits de l'homme, à l'heure actuelle, n'incluent pas
toute une série d'éléments qui sont devenus essentiels, comme le droit au
travail, ou le droit à l'hospitalité. C'est important, le droit à l'hospitalité
: c'est accepter les immigrés, les exilés. Cela devrait faire partie des droits
de l'homme.
Disons que
les droits de l'homme seraient un creuset, un espace libre aménagé, dans lequel
chacun peut avoir la pleine disponibilité de sa personne et élaborer son éthique.
C'est bien utile, attention : il ne s'agit pas de rejeter les droits de
l'homme, bien au contraire. Mais ils ne sont pas tout à fait suffisants. Il
faut encore les complèter.
Et ce
n'est de toutes façons pas un référent. C'est peut-être même l'exemple d'une
éthique sans référent, avec toute la faiblesse de fondement que cela implique,
et qui est caractéristique de la modernité. Ce qui explique que les droits de
l'homme ne soient pas toujours universellement acquis. Mais il faut bien s'en
accommoder. Il n'y a pas moyen de faire autrement dans l'immédiat.
Une auditrice - Il y a dans la morale un
élément protecteur de l'individu. Les individus sont protégés par la morale à
laquelle ils adhèrent. De même chose avec les religions. Avec l'individualisme
contemporain cette protection disparaît et l'individu est face à lui-même, face
à sa responsabilité. Et là il peut y avoir un problème parce qu'il y a des gens
qui n'ont pas la force de se positionner ainsi. Religion et morale sont un
appui, ils déresponsabilisent. Quelque part on en est plus serein. Comment
réintroduire cette protection dans l'éthique ?
A.G. - Mais l'individualisme n'implique
pas du tout de vivre seul, isolé, dans un cocon, sur une île déserte.
L'individualisme n'exclut absolument pas la vie collective, la socialité,
l'échange. L'individu qui s'assume comme tel n'est pas solitaire pour autant,
il ne se retrouve pas sans appui et sans aide. La position que je défends c'est
justement qu'une société composée d'indivudalistes est au contraire une société
plus cohérente et plus solide, et donc finalement plus solidaire qu'une société
composée de gens formés dans un moule universel uniforme qui ne tient pas
compte de la spécificité de chacun.
C'est
finalement pour cela que l'individualisme s'est répandu avec la modernité. Un
des gros principes de la modernité c'est l'efficacité. En tout, la modernité
cherche l'efficacité, même si c'est pénalisant pour l'homme, comme avec le
chômage. Et l'individualisme s'est répandu parce que l'individualisme est un
facteur d'efficacité sociale. Un individu qui a la place, la tâche, la
fonction, les responsabilités qui correspondent à ses capacités et à sa
personnalité, est plus efficace dans la société qu'un individu à qui on impose
une situation de façon arbitraire sans aucune considération pour sa
personnalité, comme dans le système des castes en Inde, par exemple, où on est
obligé d'assurer la fonction qui correspond à la caste dans laquelle on est né
même si cela ne correspond absolument pas à sa personnalité.
Celui qui
est à la recherche de son ego n'est
pas nécessairement coupé de ses semblables pour autant. Et ce n'est pas parce
que ceux qu'il a en face de lui en font de même qu'ils ne s'intéressent pas à
lui. Il ne faut pas prendre l'individualisme pour ce qui n'est que sa
caricature. Encore une fois, l'individualisme n'est ni l'égoïsme ni
l'hédonisme. C'est simplement la recherche en chacun de ses capacités propres
pour pouvoir lui donner la place qui lui convient le mieux.
Ce ne
devrait donc pas être un facteur déstabilisant. Mais bien entendu, nous sommes
ici sur un plan très général. Dans la réalité quotidienne, il peut toujours y
avoir des dérives.
Un auditeur - Peut-être faudrait-il citer un
philosophe qui le mérite : Paul Ricœur et son livre Soi-même comme un autre, qui développe en gros les mêmes vues que
vous.
A.G. - Oui, c'est vrai. À quelques
petites réserves près. Il y aurait sans doute d'autres auteurs encore qu'on
pourrait évoquer ainsi.
Mais si la
philosophie française s'est désintéressée de l'éthique depuis le milieu du
siècle, depuis la fin de la seconde guerre mondiale approximativement, ce n'est
pas pour autant qu'il n'y ait pas dans le corpus
philosophique de cette époque des vues qui puissent déboucher sur une éthique,
même si elle n'a pas été formulée. La meilleure preuve en est que les
philosophes contemporains, à titre personnel, se sont tous engagés profondément
dans la lutte sociale et politique, ce que ceux de la génération précédente
n'avaient absolument pas fait. Il faut obligatoirement en déduire qu'il y avait
dans leurs œuvres au moins des fondements possibles pour une éthique.
À
l'inverse, la philosophie allemande a formulé cette préoccupation éthique et a
donné corps à ce qui peut servir de base à une éthique avec plusieurs de ses
principaux auteurs, Habermas, Appel (dont je parlais tout à l'heure), Jonas,
dont Le principe responsabilité, qui
vient d'être publié en français en livre de poche, est une œuvre considérable.
Peut-être
faut-il y voir un effet de l'histoire des deux pays. Après la seconde guerre
mondiale, l'Allemagne avait de très profondes interrogations d'ordre éthique,
pour des raisons aisées à discerner, et qui ne sont d'ailleurs pas encore tout
à fait résolues, comme on le voit à l'occasion d'événements comme la célébration
du 11 novembre, et bien que depuis 50 ans l'Allemagne ait évolué dans un sens
tout à fait positif et à plusieurs égards assez remarquable. La France, en ce
qui la concerne, n'était pas du tout branchée sur ces problèmes-là, pour des
raisons inverses.
Une auditrice - La morale peut entraîner
l'immoralisme. C'est une attitude personnelle de rejet complet des règles
morales. Mais j'imagine difficilement un rejet semblable de l'éthique. Comment
cela se fait-il ?
A.G. - Il n'existe pas pour l'éthique de
terme correspondant à ce qu'est l'immoralisme pour la morale, mais l'attitude
existe tout autant. L'a-éthique, ou l'in-éthique, c'est par exemple l'action du
tortionnaire, ou du nazi. Cela existe.
L'auditrice - Mais ceux-là ont créé une autre
morale.
A.G. - Si on admet qu'il y a un
immoralisme avec la morale, je ne vois pas pourquoi on n'admettrait pas une
in-éthique en face de l'éthique. Ici aussi intervient la confusion avec
l'égoïsme. Une éthique ne tient pas seulement compte de l'individu tout seul.
Elle doit assurer la cohésion de la société parce que l'individu lui-même vit
dans une société et ne peut pas s'en passer. Je n'en ai pas parlé ici mais vous
verrez que dans mon livre je parle de la compassion comme composante inévitable
de l'éthique.
Mais il
faut faire une autre distinction : il y a l'immoralisme et il y a
l'a-moralisme. L'immoralisme (ou l'in-éthique si vous voulez) est une morale
(ou une éthique) inversée. C'est un système qui renverse le but même de
l'éthique, et n'assure plus la cohésion de l'individu jusque dans sa socialité.
Le meilleur exemple c'est Sade qui a bâti tout un système d'action qui, au lieu
de viser à l'équilibre et à l'épanouissement général, ne visait qu'à sa seule
jouissance à lui, Sade, et à la souffrance de tous les autres. Lalande aurait
dit c'était une éthique basée sur le mal, tandis qu'en face on aurait une
éthique basée sur le bien (avec Sade la définition de Lalande peut suffire
tellement la situation est extrême, mais dans d'autres cas elle est le plus souvent
insuffisante). Le nazi ou n'importe quel tortionnaire est dans ce cas-là. Ils
ont peut-être créé une autre morale, alors pourquoi pas une autre éthique ? Je
pense cependant que ce n'est ni une autre morale ni une autre éthique : ce sont
simplement des conduites aberrantes.
Par contre
l'a-moralisme c'est l'absence complète de tout projet, de tout système à visée
éthique, ni pour le bien ni pour le mal. Là l'exemple parfait c'est le
comportement commercial ou du business
et de tout l'économisme contemporain. Si on veut faire du business avec des objectifs de compassion on est assuré d'être tout
de suite fichu. Mais ce n'est pas non plus une conduite systématiquement
contraire à l'éthique comme dans le cas de Sade : tout simplement,
là, les préoccupations éthiques
n'existent pas, elles sont hors champ, inconnues au bataillon.
Il n'y a
pas de grandes différences entre les grands chefs d'entreprises et les grands
gansters ou les narco-trafiquants. C'est très facile à démontrer. On met les
différents comportements, les différents types d'action en parallèle, et on a
une similitude à peu près complète. Je donne dans mon bouquin la citation d'un
responsable de Procter & Gamble que j'ai recueilli moi-même : "Nous ne
vendons pas nos produits parce qu'ils sont socialement utiles, nous vendons nos
produits parce qu'ils nous font gagner de l'argent, et si nous pouvions gagner
de l'argent en vendant de la merde en boîte, nous le ferions". C'est un
langage que peut parfaitement tenir un narco-trafiquant. Cependant cela ne
signifie pas que tous les businessmen
soient des monstres ou des gens systématiquement orientés vers ce que Lalande
aurait appelé le mal. Simplement, ce genre de considérations ne rentre pas dans
leur champ d'action.
Tout le
problème de la modernité est d'ailleurs que les deux grands systèmes de pensée,
les deux grands systèmes d'action qui dominent le monde aujourd'hui sont
complètement dépourvus de toute préoccupation d'ordre éthique. Ces deux
systèmes de pensée sont d'une part l'économisme et d'autre part la technique,
ou la science. La technique débouche sur des situations moins directement
dommageables que l'économisme, mais tout aussi "a-éthiques". Les
scientifiques, une fois leurs découvertes faites, ont certes souvent des
préoccupations éthiques, mais dans la démarche scientifique proprement dite il
n'y a pas de préoccupation éthique. Il y a une curiosité, la recherche d'une
solution, d'une explication, mais pas d'éthique. L'éthique vient après, et
beaucoup plus fréquemment qu 'avec l'économisme, mais elle n'est pas plus
présente dans l'opération elle-même.
Une auditrice - Est-ce qu'un individu,
quel qu'il soit, peut vivre sans valeurs, sans cadre, sans référence ? Même les
maffiosi ont une éthique. Et je ne veux pas choquer en disant cela. Ils ont des
références, ils ont des valeurs, ils ont un cadre qui les tient, ils ont des
repères pour leur action, qui leur donnent une raison d'être en tant qu'être
humain. Ou alors j'entends le mot éthique d'une manière très globaliste. Mais
de mon point de vue ils ont une éthique.
A.G. - Je suis bien d'accord qu'un homme
ne peut pas vivre sans un appui éthique dans sa conduite. C'est bien pour cela
que je crois que la situation actuelle de dégradation des propositions éthiques
doit être surmontée et c'est bien pour cela que je fais ces propositions-ci.
C'est vrai
qu'une société comme la maffia a un certain système de références dans son
action. Tout groupe humain en a. Mais peut-on appeler cela une éthique ? Une
éthique doit inclure l'ensemble du corps social et doit lui être applicable
dans son intégralité, or la maffia n'est pas un corps social complet, c'est un
corps social parasite d'un autre corps social, comme la tique est parasite du
chien. La maffia ne peut subsister qu'en exploitant, en parasitant un corps
social plus global qui la dépasse. Le système de règles de conduite qu'elle
peut pratiquer en elle-même n'est applicable que dans ce cadre extrêmement
limité. Étant donné ce que j'entends par une éthique par ailleurs, on ne peut
pas dire que ce soit une éthique.
Peut-être
était-ce une éthique aux débuts de la maffia. Quand la maffia est née, au
XVIIIe siècle je crois, les maffiosi étaient des bandits d'honneur, des
justiciers, qui redressaient l'injustice sociale. Mais il y a longtemps que
l'honneur de la maffia n'existe plus.
Il y a un
type d'éthique tout à fait fermé, qui se rapproche peut-être de ce que vous
voulez dire, mais ce n'est pas tout à fait le même cas que pour la maffia :
c'est le cas de l'intégrisme religieux. L'éthique de l'intégrisme est une
éthique cohérente en soi en ce sens qu'une société intégriste peut parfaitement
subsister telle quelle. Mais une éthique intégriste est un danger et une
aberration dans le cadre de la mondialisation de la modernité parce qu'elle est
inapplicable en dehors de son seul groupe social propre. C'est une éthique qui
ne supporte pas la confrontation avec d'autres éthiques. Or le problème de
toute éthique nouvelle pour la modernité c'est de disposer de principes qui
permettent les échanges et les relations interculturelles.
Paul Seff - Un mot encore sur cette notion de
morale, qui me paraît capitale ici. Je crois qu'il y a une confusion sur ce
concept de morale. Il peut signifier simplement un système de normes. Je
reviens sur cette évocation de la morale immorale des nazis. C'est le problème
que posent les sociétés totalitaires, ou que posaient jadis les sociétés
militaires. On peut avoir des sociétés qui imposent des normes absolument
impératives en ne respectant pas du tout les droits de l"individu. Il y a
effectivement peut-être là quelque chose de moral au sens où l'individu se
soumet à des règles, mais cela s'arrête là. Si les finalités de la sociétédans
son ensemble sont totalement anti-humanistes, ce qui est le cas de la société
nazie, c'est alors toute une société qui bascule dans une immoralité légitimée
par l'État. C'est le conflit éthique-morale que j'évoquais tout à l'heure et
cela peut être très grave. Il n'y a plus qu'un système de discipline qui n'est
plus une morale parce qu'il ne renferme plus aucune notion humaniste. Il y a
deux niveaux de la morale.
Une auditrice - Je voudrais vous remercier
pour la façon dont vous abordez le problème qui me paraît tout à fait
intéressante. Mais est-ce que vous croyez possible l'élaboration de ce que l'on
pourrait appeler une éthique planétaire ?
A.G. - Non, absolument pas.
Heureusement, d'ailleurs, parce que ce serait très triste, très ennuyeux. C'est
justement là toute la difficulté. Il ne s'agit pas d'avoir un code unique qui
puisse résoudre intégralement tous les problèmes de la planète de la même
façon. C'était la conception et l'objectif des éthiques traditionnelles.
L'éthique des religions, et même des grandes philosophies, prétendait toujours
à l'universalité et à l'éternité. Ce à quoi je songe c'est qu'il n'y ait plus
ainsi un corpus unique uniforme et
intangible, mais différents niveaux de principes, de sorte qu'à un certain
niveau il puisse y avoir une multiplicité des pratiques (parce que tous les
problèmes ne sont pas eux-mêmes tous universels), tandis qu'à d'autres niveaux
il puisse y avoir des principes à vocation d'application plus étendue et qu'à
un niveau peut-être final seulement il y ait une certaine universalité. Mais il
y très peu de principes qui puissent être vraiment universels.
Il y en a
un qui pourrait l'être, je crois, avec certitude, mais c'est peut-être bien le
seul : c'est le refus de mettre un homme à mort pour quelque raison que ce
soit. Est-ce que vous imaginez ce que serait l'histoire si aucun homme n'avait
jamais tué et ne tuait jamais un autre homme ? Je sais bien qu'Alphonse Allais
disait : "Que messieurs les assassins commencent". Mais cela ne doit
pas empêcher. Pourquoi ? Pour une raison qui est absolument indiscutable,
inattaquable : c'est le seul acte de l'homme qui soit totalement irréversible.
Toute autre action peut toujours trouver un remède, une remise en place, un
correctif. La mise à mort est la seule qui ne le puisse absolument pas,
d'aucune façon. Et cela personne ne peut le nier. Même ceux qui croient en un autre
monde et qui tuent leurs semblables en disant qu'ils vont au paradis ou en
enfer, même ceux-là on peut leur dire qu'ici, pour nous qui vivons ici, c'est
irréversible. Et cela même eux ne peuvent pas le nier. Le refus de donner la
mort, y compris pour la peine de mort, pourrait donc être un principe tout à
fait universel. Mais je ne sais pas s'il y en a beaucoup d'autres. Parce que
les façons de vivre en sociétés sont multiples, parce que les façons de
considérer le prochain sont multiples.
Alors ce
qu'il faut rechercher, ce sont des principes qui, tout en pouvant être
différents, ne soient pas incompatibles, ne s'excluent pas forcément, ne soient
pas tels que, mis face à face, ils débouchent nécessairement sur un conflit. En
un sens c'est une éthique universelle, mais c'est une éthique à paliers, à
niveaux, et dont les conflits, quand il y en a, ne se résolvent pas par la
violence mais par la discussion.
Un auditeur - Je vous remercie de cette
conversation à propos de l'individualisme contemporain. Si j'entends les
dernières questions, sur l'éthique planétaire ou l'éthique de la maffia, je
crois que cela interroge précisément, dans la problématique qui est la vôtre,
le statut de l'individu dans la philosophie contemporaine. Notamment depuis la
Libération, par contrecoup des crimes nazis contre l'humanité.
Il me
semble injuste de votre part, que vous n'indiquiez pas à quel point,
aujourd'hui, il est possible de distinguer, d'un point vue conceptuel, la
problématique morale et la problématique de l'éthique. On peut distinguer, je
crois, la morale de l'éthique dès lors qu'on distingue la dimension de
l'imaginaire, la dimension de l'individu pris dans l'imaginaire d'une société,
du pouvoir, et la dimension symbolique, sans perdre son conflit constitutif avec
le réel.
Quand vous
parlez de la mise à mort de l'homme, par exemple, bien sûr, comment ne pas être
d'accord, mais de quelle mort s'agit-il ? Est-ce qu'il s'agit de la mort dans
le réel, comme dans les camps de concentration, ou est-ce qu'il s'agit d'une
mise à mort symbolique, dont vous savez très bien, depuis au moins Freud, que
la théorie psychanalytique l'a placée au cœur même, non pas de l'individu, mais
du sujet.
Nous
sommes en crise. On parle de perte des repères. Il y a une crise du statut de
l'individu, parce que précisément la question du sujet est occultée, mais pas
n'importe quel sujet : un sujet divisé par l'inconscient, un sujet qui fait
symptôme et qui, d'une certaine manière, radicalise cette espèce d'hypocrisie.
L'hypocrisie en Grèce, c'est ce qui est sous la crise et dont on ne parle
jamais, à savoir la dimension de l'inconscient, que ce soit au plan de
l'institution ou que ce soit au cœur du sujet lui-même.
Donc
parler de l'individu c'est effectivement, vous avez bien raison, planter le cadre
pour une éthique moderne, à condition qu'on ne se contente pas de lois,
internationales ou pas. Là il s'agit d'ordre, il s'agit de morale, bonne ou
mauvaise. Il faut quand même se souvenir que quand Lévinas parle de Hitler il
dit qu'il a une métaphysique, et qu'il y a même un humanisme nazi, aussi
scandaleux que puisse être la récupération de cet air d'humanisme.
Un des
aspects de la crise dans la recherche des repères, qu'ils soient symboliques,
imaginaires ou réels, c'est de faire l'économie du symptôme, de faire
l'économie de la crise, justement, et de cette césure qui fait que le sujet,
dans le fond, n'est pas harmonieux. Il peut aller vers l'individualité, vers
l'individualisme, sans se douter un seul instant que le rapport à l'autre se
soutient de la catégorie de l'autre, comme le visage de l'autre chez Lévinas.
Derrida pose le problème de façon pas tellement différente. Mais d'une certaine
manière, la distinction de l'individu et du sujet oblige à distinguer la morale
et l'éthique.
Voilà. Je
voulais savoir ce que vous en pensiez.
A.G. - Je suis globalement d'accord avec
ce que vous dites. Mais cette crise du sujet
est précisément un des facteurs constitutifs de la difficulté de la
situation contemporaine. Il est certain que la carence actuelle d'une éthique
correspondant à l'époque et à ses problèmes propres est un facteur de la
désagrégation du sujet à laquelle nous assistons depuis déjà pas mal de temps.
Toute la difficulté pour une éthique est de se bâtir ou d'exister en tenant
compte de ce type de situation.
Il faut
faire attention de ne pas non plus limiter le problème de l'individu au
problème du sujet. L'individu est sujet, certes, mais pas uniquement, parce que
l'individu comporte une dimension sociale. L'individu n'existe qu'en fonction de
la société, même s'il acquiert une certaine indépendance vis-à-vis d'elle. Le
concept même d'individualité ne prend sa forme et son sens que par rapport à un
contexte social. Il ne saurait donc se limiter au sujet, même si le sujet est
inclu en lui.
C'est si
vrai que c'est même une faiblesse de Freud qui apparaît de plus en plus
aujourd'hui. Puisque vous parlez de psychanalyse, beaucoup de mécanismes
étudiés par Freud incluent un aspect social dont il ne s'est guère occupé.
C'est un peu le reproche que lui faisaient Deleuze et Guattari dans leur Anti-Œdipe.
Quant à la
distinction de la morale et de l'éthique, encore une fois, c'est vrai qu'on
peut toujours la faire et conserver ces deux termes. Moi je m'en tiens à
l'énoncé des facteurs constitutifs des problèmes. Je ne suis d'ailleurs pas sûr
que tous les auteurs soient d'accord et utilisent bien tous les termes
"morale" et "éthique" de la même manière. On ne peut nier
que la distinction entre les deux ne soit pas évidente. S'en tenir aux éléments
constitutifs des problèmes risque finalement moins de faire tomber dans la
confusion. Quand vous continuez à parler de morale et d'éthique vous parlez de
problèmes que, je crois, je n'élude pas, même si je ne conserve que le terme
d'éthique pour en faire un champ de réflexion plus global.
Un auditeur - On parlait tout à l'heure des
droits de l'homme et d'Amnesty
International. Récemment le secrétaire général d'Amnesty International annonçait que dans les années à venir Amnesty International serait amené à une
sorte d'éthique réaliste et suivrait l'exemple de la section britannique qui,
pour mieux défendre les droits sociaux et le droit du travail, a acheté des
actions de Elf, afin de voir de l'intérieur ce qui se passe dans l'entreprise
et ainsi mieux faire respecter, en tant qu'actionnaire, les droits des
travailleurs. Est-ce que ce type d'action est moral ou immoral et est-ce qu'il
relève d'une éthique ?
A.G. - Pourquoi pas ? Le problème est de
savoir si, en faisant cela, ils ne deviennent pas eux-mêmes acteurs de ce
qu'ils cherchent à résoudre comme excès. C'est la difficulté de la technique du
noyautage. Mais sinon, pourquoi pas ?
J'avoue
pourtant que je ne vois pas très bien ce que le fait de détenir des actions
peut offrir comme ouverture sur l'entreprise. Cela me paraît très naïf. Parce
que c'est un des aspects les plus profondément pervers de l'organisation
actuelle de l'économie et de la production que les détenteurs du capital ne
savent strictement rien de ce qui se passe réellement dans l'entreprise ! Il y
a une race de chefs d'entreprise qui existait autrefois, les Rockefeller, Ford,
etc, qui étaient personnellement propriétaires de leur entreprise. Ils étaient
les seuls maîtres à bord et savaient tout ce qui se passait jusqu'au dernier
bouton de salopette du dernier des ouvriers. Cela n'existe pratiquement plus
aujourd'hui. Les PDG sont eux-mêmes des salariés. Ils ne sont plus
propriétaires de l'entreprise. La législation a évolué depuis cette époque
héroïque. Le fait de détenir quelques actions d'Elf ne va absolument pas
permettre à Amnesty International
d'être mieux informé sur ce qui se passe dans l'entreprise. Peut-être même
moins bien, parce qu'ils vont être appelés à accepter certaines mesures pour
défendre leurs actions et cela risque de les couper du point de vue des
salariés de l'entreprise.
Paul Seff - On a parlé d'éthique relativiste.
Mais est-ce qu'on peut imaginer une éthique relative ? La relativité est une
notion sociologique. C'est prendre la morale comme fait sociologique. Là
effectivement, on constate de la multiplicité des variations, mais si on se
place du point de vue du sujet, est-ce que pour le sujet les valeurs sont
relatives ? Est-ce que les choses ayxquelles nous croyons sont relatives ?
Qu'est-ce qui change en réalité dans l'éthique
? Est-ce que ce sont les principes fondamentaux ? Le respect de la vie, le
respect de l'homme, une certaine notion de l'équité, tout cela ce sont ces
choses dont on trouve des traces jusque dans le code d'Hammourabi ou dans le
Livre des morts égyptien. Ce sont des choses qui ne sont donc pas nouvelles.Et
elles continuent à régir notre propre éthique. Alors ce qui change ce sont les
modalités d'application, ce sont les finalités concrètes. La défense de la
liberté ne peut pas se décliner de la même manière aujourd'hui que dans les
conditions du Moyen-Âge ou du XVIIIe
siècle. Les objectifs sont différents avec toutes sortes de conséquences
sociales et politiques. Ça, effectivement, c'est toujours en mutation. Mais
est-ce que les valeurs créées évoluent ? Là, moi, je crois personnellement à un
certain universalisme.
A.G. - Quand je parle de relativisme, ce
n'est pas un terme qui vient de moi. Je l'ai évoqué parce que c'est un terme
qui est utilisé aujourd'hui par certains systèmes de pensée et notamment l'Église
catholique. C'est un mot qui revient tout le temps dans les discours du Pape
comme étant l'erreur à combattre, la cause de tous les maux contemporains, par
opposition à la notion d'une éthique basée sur un référentiel absolu qui est
évidemment Dieu et dont les principes seraient éternels. Je reprends ce terme
pour ce que d'autres lui font dire.
Ma position est évidemment à l'opposé de ce
que ce terme veut désigner. Cette référence à un absolu comme seule source de
l'éthique ne me paraît rien résoudre. Ne fût-ce que parce qu'il n'y a pas un
mais une multiplicité d'absolus possibles de cette sorte qui sont désormais
avancés. Ce n'est pas une situation tenable. L'éthique qui me semble être la
seule possible dans le monde contemporain est celle qui part des faits, des
faits sociaux, des faits mentaux, des faits psychologiques, des faits
politiques, et non d'un absolu introuvable et donc forcément arbitraire par
quelque côté.
Les hommes
ont tous deux bras, deux jambes, deux yeux et un nez, partout dans le monde.
Les sciences du psychisme montrent qu'il n'y a pas, contrairement à ce que
disent certains, de sociétés ou de races qui soient moins intelligentes que les
autres. Donc il y a forcément des principes qui sont universels. Je citais le
refus de donner la mort, qui a ce caractère absolu d'irréversibilité, mais qui
est aussi le plus élémentaire, le plus physique, le plus matériel qui soit, et
qui peut sans doute par là même devenir plus facilement universel que d'autres.
Mais les
hommes ont aussi une mémoire, une histoire, ils sont aussi des êtres sociaux,
et ils ont par conséquent aussi un acquis qui est le plus souvent, sinon tout à
fait irréversible, tout au moins très difficile à modifier ; ils ont un socle
bâti au cours de leur vie et de la vie de leur communauté ; et tout cela fait
qu'ils ont aussi, en plus de leurs deux bras et de leurs deux jambes, des
réactions, des automatismes, des attitudes, des comportements qui sont
différents chez les uns et chez les autres. Et de cela aussi il faut tenir compte.
Un des
drames de la pensée occidentale quand elle est partie à la conquête du monde
depuis les grandes découvertes du XVIe siècle jusqu'au colonialisme du XIXe,
c'est qu'elle a cru que le système de la raison qui était le sien était
immédiatement applicable à tous les hommes et que toutes les sociétés qu'elle
rencontrait allaient l'adopter avec joie et délectation comme la vérité
toujours attendue et enfin révélée. Et c'est comme cela que la culture
occidentale a détruit dans le monde une multiplicité de cultures qui étaient
aussi valables qu'elle.
Karl
Popper dit quelque part que "croire en la raison n'est pas seulement
croire en la nôtre, mais aussi et peut-être surtout en celle d'autrui".
Tous les hommes ont la capacité de raison, mais ils n'en ont pas tous les mêmes
conditions d'application. Si la raison n'est pas utilisée de la même façon, si
les facteurs ne sont pas les mêmes, on a beau faire état de la raison, il n'y a
pas similitude immédiate et complète de la pensée pour autant. Ou alors il faut
discuter. Si l'on veut qu'il n'y ait pas oppression, il faut discuter. Mais
c'est un processus lent, c'est un processus complexe.
Il faut
cependant y arriver parce que nous sommes appelés à vivre ensemble. D'ici qu'on
puisse partir sur Mars pour vivre ailleurs, il faudra encore longtemps vivre
ensemble. Il faut donc chercher à vivre ensemble avec le moins de dommages et
le plus de profit possible. Or l'homme moderne le plus instruit disposant des
outils les plus perfectionnés a quelque chose à apprendre du Papou qui voit
pour la première fois un homme blanc. Et l'inverse aussi, bien entendu. C'est
un processus d'échange réciproque.
11 novembre 1998