Paul Seff
philosophe
vice-président du GREP Midi-Pyrénées
Conférence
du Grep-mp, Parcours
19-20,
Ce n’est pas sans une certaine résistance intérieure que je me suis
résolu à choisir ce sujet. D’abord pour une raison de sentiment national : je
vais vous parler tout au long de la soirée d’une France de la nuit si éloignée
et si contraire à celle des Lumières, celle de la générosité, de la liberté,
que nous aimons, contraire à une culture que j’ai essayé de servir toute ma
vie.
Et puis évoquant les fureurs et les délires de l’extrême-droite, du
fascisme, du nazisme, j’ai été renvoyé à un passé où j’ai été directement
impliqué puisque j’ai eu à vivre dans un pays où ces idées-là étaient au
pouvoir et que j’ai eu à les subir du côté des victimes. Ce qui ne pouvait
ressusciter qu’un vécu pénible.
Mais j’ai pensé que j’avais par rapport à ce vécu
tragique un devoir de mémoire et surtout, puisque à cette heure les forces de
la nuit sont à nouveau à nos portes, un devoir d’engagement.
En opérant une remontée dans le passé et une confrontation continue
entre cette histoire de l’extrême-droite et le phénomène qui se développe
aujourd’hui, nous comprendrons mieux le jeu stratégique du Front national et
son discours, ainsi que la force d’attraction qu’il exerce sur certaines
fractions de la Société française, tous les périls que véhicule potentiellement
son idéologie, ce qui peut contribuer à la combattre.
Effectivement ce qui m’a déterminé à choisir ce sujet c’est la
résurgence dans notre paysage politique d’un discours idéologique et d’un parti
d’extrême-droite, enraciné dans un électorat important et relativement stable
qui lui permet d’occuper aujourd’hui une position stratégique.
Ce phénomène n’est que la continuation d’une longue histoire qui
commence précisément au moment de l’affaire Dreyfus sur laquelle je reviendrai
souvent car, on le sait, il s’agit d’un événement politique fondateur de notre
histoire. Fondateur à plus d’un titre et d’abord du clivage entre la droite et
la gauche modernes, fondateur parce que c’est le moment où l’on va voir
apparaître une extrême-droite nouvelle qui nourrira les idéologies du
national-socialisme et du fascisme.
On est tout de suite sollicité par la question : pourquoi mettre
l’accent sur la résurgence idéologique et non sur les facteurs économiques,
politiques et culturels qui ont conditionné la montée continue du Front
national — dont il n’est pas question de nier l’importance.
Parce que ne parler que des facteurs de crise ne répond pas à la
question suivante : pourquoi l’expression du malaise, du mécontentement, de la
révolte des catégories les plus touchées par les méthodes d’un capitalisme
mondialisé a-t-elle emprunté les idées et le langage de la tradition
d’extrême-droite plutôt que ceux de tel ou tel mouvement d’extrême-gauche ? Ce
qui veut dire que la question d’une résurgence durable de l’idéologie
d’extrême-droite en France et le choix d’une telle pensée par une partie
importante de l’opinion ne peuvent être éludés.
Il faut comprendre pourquoi les différentes crises qui ont secoué depuis
un siècle la société française ont suscité à chaque fois une poussée plus ou
moins durable de l’extrême-droite en contradiction avec les modes démocratiques
d’une volonté contestataire et réformatrice.
Autrement dit, s’il n’y avait pas une extrême-droite capable de capter
les tensions et mécontentements de certaines couches sociales et de les diriger
dans le sens d’un nationalisme agressif, du racisme et de la xénophobie, ils se
seraient probablement exprimées dans des formes différentes.
Donc la résurgence d’une forme de pensée, d’anthropologie, de théorie
sociale et donc de langage n’est pas quelque chose d’anodin et de négligeable
dans la constitution du phénomène Front national.
Et s’il y a résurgence, il nous faut examiner ce qui ressurgit, d’où ça
ressurgit et jeter un regard sur l’histoire de l’extrême-droite depuis un
siècle, ne serait-ce que pour établir des comparaisons entre son rôle dans des
situations anciennes et la situation actuelle. Et nous verrons par la même
occasion que la résurgence de l’extrême-droite en France n’est pas du tout un
accident de parcours comme certains pourraient le croire, mais une constante
historique, un phénomène à répétition dès que le pays est confronté à une crise
grave.
L’idéologie de l’extrême-droite moderne se forge tout au long du XIXe
siècle après la chute de l’Empire, contre les idées de la Révolution, contre la
pensée humaniste des Lumières et par dessus tout contre le principe d’égalité
et les droits de l’homme, car l’homme universel est pour elle une abstraction
vide de sens.
Sur fond de défaite de 1870, de préparation d’une guerre de revanche
contre l’Allemagne, d’exaltation de l’armée et du militarisme, éclate l’affaire
Dreyfus. Ce sera le signal de l’entrée en force de l’extrême-droite dans
l’arène politique : orchestré par la majeure partie du clergé catholique, par
la presse catholique soutenant le parti de la restauration monarchiste,
l’extrême-droite déchaîne une campagne anti-républicaine, anti-parlementaire et
antisémite d’une violence qui étonne encore les historiens d’aujourd’hui. Quand
le déchaînement de la haine atteint un tel degré de violence il y a toujours
quelque chose qui au-delà de toutes les explications qu’on peut en donner
demeure inexplicable (ce qui fut le cas du nazisme).
Quand il y a quatre ans, j’ai eu à faire une conférence sur l’Affaire
Dreyfus et que j’en ai connu tout le déroulement et les incidences politiques,
j’ai été saisi d’effroi parce que j’ai pressenti qu’il s’était produit en
France un phénomène qui présentait une évidente analogie avec ce qui deviendra
le nazisme. C’était il y a juste un siècle et déjà la République faillit être
emportée par cette première marée noire. Pour la violence antidémocratique et
antisémite nous n’avons qu’un seul élément de comparaison français, c’est la
régime de Vichy qui a fait pire parce qu’il n’y avait plus de démocratie, et
pour l’étranger l’Allemagne hitlérienne. Nous allons pointer maintenant les
diverses poussées de l’extrême-droite au cours de l’histoire du siècle.
À la suite de cette naissance brutale de l’extrême-droite dans sa
version moderne annonciatrice de mutations encore plus radicales, va apparaître
l’Action française créée en 1900 par Charles Maurras. C’est un phénomène
idéologique qui se constitue sur la lancée de l’affaire et il va définir les
positions de l’extrême-droite qui est à l’époque une nébuleuse formée
d’éléments disparates, une sorte de front nationaliste aux contours mal
définis.
Théoricien habile, écrivain doué, Maurras va donner à l’extrême-droite
une certaine cohérence doctrinale, un contour plus précis à une idéologie qui
va marquer durablement la politique française jusqu’en 1944. Avec la crise
économique des années 29-33 éclate une nouvelle phase de la montée de l’extrême-droite
marquée par l’agitation de multiples ligues et partis plus ou moins fascisants
ou même tout à fait fascistes qui vont attaquer frontalement les institutions
démocratiques en 1934 et surtout après la victoire du Front populaire en 36, et
même fomenter un complot de type paramilitaire.
Ensuite c’est la défaite de juin 1940 et le régime de Vichy, la venue au
pouvoir d’un État dictatorial et raciste qui ajoute à l’idéologie de
l’extrême-droite — dès son instauration — des caractéristiques nazies puisqu’il
institue dès octobre 1940 des lois anti-juives et organise la persécution de
plusieurs catégories de citoyens.
En janvier 1956 le responsable d’un syndicat de commerçants Pierre
Poujade politise un mouvement professionnel tout à fait légitime en le présentant
aux élections législatives et en menant une campagne nettement orientée dans le
sens de l’anti-parlementarisme et du rejet des partis. Poujade n’a pas fait une
longue carrière, mais il venait en réalité de l’extrême-droite et il a laissé
le terme de poujadisme qui désigne à la fois un corporatisme étroit et une
contestation non citoyenne de l’État. Sur fond de guerre d’Algérie naissante,
il obtient 52 députés au Parlement et ce succès a valeur d’avertissement.
Mais la guerre d’Algérie va précipiter la crise de la IVe République
avec le coup d’État du 13 mai 58 à Alger. Les officiers de l’armée d’Algérie
menacent de larguer sur Paris et Toulouse des régiments de parachutistes. Ils
sont relayés par les organisations d’extrême-droite d’Algérie et de France qui
mènent une campagne acharnée contre le régime républicain, accusé d’être
responsable de l’enlisement de la guerre et de l’abandon de l’Algérie. La crise
se dénoue par le sabordage de la IVe République et l’appel à De Gaulle sous
menace d’intervention militaire en métropole. La venue au pouvoir de De Gaulle
n’est d’ailleurs qu’une solution de compromis pour l’extrême-droite, car son
rêve c’est l’instauration d’une dictature militaire. Le pire est ainsi évité.
Mais moins de trois ans après, le général ayant déçu les espoirs qu’ils
avaient mis en lui, ceux qui l’ont porté au pouvoir organisent en avril 1961 un
putsch militaire d’une extrême gravité qui met le pays au bord de la guerre
civile. Sans le prestige et l’autorité de De Gaulle je pense que nous n’aurions
pas évité des affrontements sanglants et des troubles graves.
Je me permets de rappeler cette série d’événements qui jalonnent
l’histoire de ce siècle pour mettre en évidence ce fait que la menace de
l’extrême-droite en France n’a jamais cessé, que les phases de repli où elle se
réfugie dans des activités groupusculaires plus ou moins souterraines ne doit
pas faire illusion. C’est alors une force dormante qui se réveille et se
déploie avec des moyens et des buts politiques variables mais toujours orientés
dans le même sens à la faveur de chacune des grandes crises historiques du
pays.
Aujourd’hui sur fond de crise générale de la société et de crise du
politique, nous assistons à l’émergence d’un nouvel avatar de l’extrême-droite.
Le FN dont nous allons essayer de montrer tout au long de cet exposé en quoi il
s’apparente à la tradition d’extrême-droite, mais aussi à cette variante du
fascisme qu’est l’idéologie national-socialiste, en quoi il est spécifique et
lié aux problèmes et aux enjeux de la société actuelle.
La diversité des projets d’extrême-droite ne doit pas masquer la
permanence de la tradition dont elle est porteuse, ce qui signifie deux choses
: qu’il existe d’une part dans la société française des lieux et des groupes où
se reproduit et se réadapte sans cesse aux nouvelles conditions
socio-économiques et culturelles une pensée radicalement réactionnaire et
d’autre part d’une prédisposition constante de certaines catégories de cette
société à céder à des fièvres identitaires, à ressusciter le vieux nationalisme
ethnique, à obéir à des pulsions anti-démocratiques, anti-égalitaires et
radicalement opposées à l’idéologie dominante issue de la pensée rationaliste
et humaniste des Lumières.
L’idée que je vais m’efforcer de défendre — et c’est l’objet majeur de
cette conférence — c’est que dès la crise de l’affaire Dreyfus l’extrême-droite
française a sécrété des germes théoriques et factuels d’un fascisme et d’un
national-socialisme spécifiquement français, que ce phénomène s’est développé
entre les deux guerres pour atteindre son point culminant avec le régime de
Vichy, que le FN n’est que le dernier avatar d’un phénomène endémique dans
l’histoire du pays.
L’autre intérêt de ma recherche est de mettre en évidence d’une part les
facteurs qui, sous l’effet des circonstances économiques et politiques,
produisent par mutation des caractéristiques plus ou moins importantes du
fascisme et du national-socialisme, d’autre part les différences et les
démarcations qu’on peut établir entre ces trois concepts dont on peut observer
dans les formes concrètes les interconnexions fréquentes, car les variantes
fascisantes ou fascistes ou national-socialistes intègrent toujours le corpus
primitif de l’idéologie d’extrême-droite.
D’où les difficultés considérables que rencontrent les historiens pour
caractériser correctement les phénomènes qui relèvent de l’extrême-droite ou du
fascisme.
Avant d’aller plus loin dans l’analyse historique, il me faut évoquer
rapidement les problèmes que pose la catégorisation des idées, des mouvements,
des personnalités, et par dessus tout du régime de Vichy par rapport à
l’extrême-droite, au fascisme ou au national-socialisme. À cet égard on
constate de sérieuses divergences entre l’historiographie française et celle de
l’étranger.
Les historiens français sont en général minimalistes, voire même
négationnistes en ce qui concerne la qualification des idées, des mouvements et
des pratiques fascistes ou national-socialistes en France — d’abord par souci
de réagir contre la tendance aux amalgames qui a sévi au cours des diverses
périodes de lutte antifasciste : on a souvent identifié au fascisme toute
position conservatrice, autoritaire, traditionnaliste ou simplement
anti-parlementaire. Souci très légitime de caractérisation précise et d’analyse
différentielle. Mais ceci étant admis, il reste que l’historiographie française
tend à attribuer à l’extrême-droite toutes les manifestations idéologiques qui
conjuguent nationalisme, racisme, antidémocratie, anti-socialisme et
contre-révolution, tout en mettant en évidence une certaine continuité de cette
pensée d’extrême-droite d’inspiration nationale, en dépit de ses
transformations et de ses renouvellemements au gré des circonstances
historiques.
Quand il s’agit de phénomènes fascistes caractérisés comme le sont les
très nombreux groupes et groupuscules qui pullulent entre les deux guerres,
elle a toujours tendance à dire le moins. René Rémond, très bon historien de la
droite française a écrit que le fascisme en France “n’était qu’un avatar du
bonapartisme”. Formule discutable : le bonapartisme est une déviance du
jacobinisme, une théorie de l’État fort, dictatorial, qui a eu au départ des
aspects progressistes, un nationalisme qui exclut pourtant le racisme et le
terrorisme d’État.
Le fascisme et surtout le national-socialisme sont tout de même très
différents.
L’historiographe fait ce constat, d’ailleurs indiscutable, que cette
extrême-droite a très peu emprunté aux modèles italiens et allemands, ou
qu’elle ne l’a fait que pour les formes extérieures, par sur le fond.
Il est vrai que dans ce domaine comme dans d’autres, les français
n’empruntent pas : les idées d’extrême-droite, les formes de fascisme, de
national-socialisme qui sévissent en France sont faites avec des idées
françaises. Mieux, nous les avons exportées par l’entremise de certains
idéologues.
Cette faible influence de l’étranger sur l’idéologie française
ultra-réactionnaire permet déjà de la dédouaner, de l’exonérer de l’accusation
de fascisme dans la plupart des cas. Mais ce n’est pas la raison essentielle
qui tient à la méthode de catégorisation, de définition des phénomènes qui me
paraît présenter un certain nombre de carences.
La plupart des historiens ne prennent comme référence que les modèles
réalisés, accomplis du fascisme italien et du nazisme allemand pour catégoriser
les idées et les faits. Et comme il mettent justement en évidence la
spécificité française de ces phénomènes assimilables au fascisme, et qu’il n’y
a pas, c’est sûr, de ressemblance, d’identification absolue de ce qui s’est
passé en France avec la réalité italienne ou allemande, ils en déduisent qu’il
ne s’agit pas de fascisme, encore moins de national-socialisme, tout au plus
des parodies, des imitations “inabouties”, caricaturales de ces phénomènes
étrangers. Je veux démontrer justement qu’il y a bien en France et qu’il y a
toujours, en plus d’une longue tradition d’extrême-droite, des phénomènes
caractéristiques du fascisme et avec l’Affaire Dreyfus et Vichy, de
national-socialisme à la française.
S’il faut que le fascisme en France soit rigoureusement conforme au plan
des idées, à ce qui fut réalisé en Italie pour qu’on le reconnaisse comme tel,
alors il est certain qu’on trouvera peu de phénomènes qui lui correspondent à
la lettre et même le régime de Vichy — que le strict respect des faits
historiques permet de qualifier de nazi — se trouvera ainsi exonéré de
l’accusation de fascisme.
Il en résulte un hiatus avec l’historiographie étrangère dont le regard
sur ces phénomènes récurrents de notre histoire est beaucoup plus sévère (on
l’a vu par exemple avec les points de vue exprimés par l’historien américain
Paxton sur le régime de Vichy) parce qu’elle a une approche différente, que les
historiens étrangers construisent par induction à partir de l’ensemble des
données historiques relatives aux idéologies des partis et mouvements fascistes
un modèle théorique qui leur sert de référence. C’est pourquoi leurs
conclusions sont très différentes.
Un historien israélien Sternhell, un historien suisse Philippe Burrin,
des historiens américains examinant ce qui s’est passé en France pendant
l’Affaire Dreyfus et après, considèrent qu’on a assisté au début du XXe siècle
à la première formulation de thèmes idéologiques majeurs du fascisme, et plus
encore, du national-socialisme.
S’ils veulent signifier par là que c’est en France que sont nés le
fascisme italien ou le national-socialisme allemand, il font erreur car chacun
de ces pays a produit un fascisme original et spécifique avec des éléments
idéologiques empruntés à sa propre culture, des références venant de sa propre
histoire, des objectifs liés à une situation de crise particulière.
D’une manière générale, les fascisme sont peu exportables. Qu’est-ce qui
s’exporte ? Les idéologies universalistes : le christianisme, l’idéologie des
Lumières et des droits de l’homme ; le socialisme et le communisme étaient
universalisables mais pas les fascismes parce qu’ils sont nationalistes par
essence.
Je sais qu’il existe une internationale fasciste parce que tous les
fascismes ont des dénominateurs communs mais chacun garde une très forte
spécificité. Et il en va de même pour la France et si dans cette optique on dit
que l’extrême-droite française a été à la source d’un fascisme et même d’un
national-socialisme spécifiquement français et même qu’elle a été la première à
évoluer dans cette direction, alors je ne peux que souscrire à ce jugement,
avec cependant une réserve importante : si le fascisme à la française n’a pas
été un article d’exportation, si par contre il a subi entre les deux guerres
une certaine influence des deux régimes pilotes en la matière, on peut dire
cependant que la France a produit un certain nombre d’idéologues, comme le
comte de Gobineau, de pseudo-savants comme Vacher de Lapouge ou Gustave Le Bon,
théoriciens du racisme à prétentions scientifiques ou encore le sociologue
philosophe Georges Sorel, ennemi acharné de la démocratie libérale qui se
présente comme révolutionnaire. tous à des titres divers ont inspiré soit la
pensée de Hitler, soit celle de Mussolini.
Comme j’ai eu souvent l’occasion de le répéter, la France est un pays
exemplaire. Elle a incarné à un degré suprême la défense des droits de l’homme
et les principes de liberté et d’égalité. Le positif dans son histoire
l’emporte largement. Mais si par malheur elle donne l’exemple du contraire ça
peut aller très loin. Je rappelle ce fait très connu des historiens : un petit
journaliste qui travaillait pour un quotidien juif de Vienne, nommé Théodor
Herzel a été témoin de la dégradation de Dreyfus. Terrifié par le déferlement
de haine auquel il assiste, il concevra l’idée d’écrire un livre intitulé L’État juif . Tout le mouvement sioniste
est sorti de là. Si le pays modèle du respect des droits de l’homme peut être
le théâtre d’un tel déchaînement de fanatisme et de violence, c’est qu’il n’y a
plus de place nulle part pour les juifs. Nous pouvons mesurer les conséquences
aujourd’hui. Oui, exemplarité et responsabilité de la France à l’égard du
monde.
Si l’extrême-droite est à géométrie variable on peut dire que le
fascisme n’est pas toujours facile à identifier avec certitude, compte tenu du
fait que les idéologies de référence et les formes d’organisation politique
diffèrent d’un pays à l’autre. L’autre source de difficulté est qu’on ne peut
qualifier un mouvement ou une théorie de fasciste à partir d’un ou deux
critères. Aucune idée isolée ne porte la marque spécifique du fascisme : ainsi
le nationalisme ethnique qui se retrouve dans certains fascismes ne se retrouve
pas dans le fascisme italien étranger au racisme. Par contre, on le retrouve
dans l’ensemble de l’extrême-droite française.
Il en va de même pour l’exécutif fort ou même la dictature qui ne sont
pas spécifiquement fascistes : il y a eu des dictatures révolutionnaires, les
tendances bonapartistes qui font partie aussi de l’idéologie d’extrême-droite
ne peuvent être confondues avec le fascisme.
Même le totalitarisme n’est pas spécifiquement fasciste puisqu’il
caractérise le catholicisme ou le communisme soviétique.
Ce qui permet de définir une idéologie comme fasciste c’est une
conjonction de positions idéologiques observables dans tous les fascismes et
déterminant un ensemble de pratiques politiques communes :
•
l’exaltation d’un nationalisme xénophobe et agressif,
• le rejet
de toute forme de démocratie parlementaire et de l’électoralisme,
• la
soumission inconditionnelle à un chef charismatique,
• la
volonté de soumettre la société civile et l’État à un parti unique, et d’instaurer
un gouvernement étatiste et dictatorial, exerçant un certain contrôle sur
l’économie,
• une
position de combat à l’égard de toute forme de résistance ouvrière et
populaire, de tout socialisme authentique, le rejet de la lutte des classes,
• la
volonté de promouvoir un système corporatiste visant à éliminer toute forme de
syndicalisme et de défense des salariés,
• la visée
totalitaire : c’est-à-dire la volonté de soumettre la société civile à
l’idéologie et à la finalité de l’État fasciste,
•
l’exaltation de la violence et de l’action illégale.
Si on ajoute à ces caractéristiques un racisme discriminatoire,
prétendant mettre au ban de la société une ou plusieurs ethnies particulières,
si de plus un mouvement ou un régime se donne un style populiste, met en avant
dans sa propagande des thèmes anti-libéraux, anti-capitalistes, s’il use
volontiers d’un discours révolutionnaire et se réclame d’un pseudo-socialisme,
on peut considérer qu’on est en présence d’une variante national-socialiste du
fascisme.
Genèse de l’extrême-droite moderne et des prémisses du
fascisme et du national-socialisme
Il nous faut maintenant examiner la genèse de la pensée d’extrême-droite
moderne, telle qu’elle se manifeste tout au long du siècle et telle qu’elle
persiste aujourd’hui, au moment historique précis où s’opère cette fondation
marquée par des mutations annonciatrices du fascisme : ce moment fut celui de
l’affaire Dreyfus.
L'hostilité originelle de toute la
pensée d'extrême-droite à l'idéologie des Lumières et aux principes égalitaires
de la Révolution française ayant été rappelée, je voudrais passer en revue un
certain nombre de thèmes idéologiques, étudier comment chacune des composantes
de la pensée d’extrême-droite a évolué dans le temps à travers des phénomènes
politiques différents jusqu’à la résurgence d’aujourd’hui.
Cette extrême-droite comme il se doit, prend sa racine traditionnelle et
traditionnaliste chez les théoriciens conservateurs de la Restauration comme De
Maistre ou De Bonald pour qui l’égalité est une utopie et le système
démocratique quelque chose de non-viable parce que contraire à la nature de
l’homme. L’homme universel auquel la Révolution a attribué des droits également
universels et inaliénables, n’est qu’une entité abstraite dépourvue d’existence
réelle.
Là-dessus tous les idéologues d’extrême-droite sont d’accord. Suivant
leur logique et leur anthropologie, l’individu
n’est lui aussi qu’une abstraction, la réalité humaine se réduisant aux
déterminants psychologiques et culturels générés par les communautés, les macro
et micro-sociétés auxquelles appartient l’individu, familles, corps de métiers,
nation, l’État étant le souverain de la société ayant pour mission d’harmoniser
entre elles toutes les communautés. Pour l’extrême-droite il y a un ordre naturel
des sociétés consolidé par la tradition, le destin de l’individu est de
s’intégrer à cet ordre, de se plier à la loi des communautés et des hiérarchies
établies. Elle croit aussi que la société est naturellement inégalitaire, que
l’ordre social revêt un caractère sacré, donc que les hiérarchies naturelles
doivent être respectées. C’est ainsi qu’elle a longtemps légitimé le pouvoir de
la vieille aristocratie terrienne, et la monarchie de droit divin gardienne des
hiérarchies et des traditions communautaires du pays.
Par contre, est proclamé illégitime et honni le pouvoir de la république
démocratique parce que fondé sur l’élection au suffrage universel, expression
de l’égalité abstraite des citoyens. C’est la fameuse opposition de Ch. Maurras
entre le pays réel, celui des “hiérarchies naturelles”, et le pays légal qui
institue des hiérarchies artificielles. D’ailleurs, la “politique naturelle”
soucieuse des vraies exigences du “pays réel” conduit au pouvoir autoritaire du
monarque.
Ainsi l’anti-républicanisme, la haine de la démocratie, le culte de
l’autoritarisme voire de l’aristocratisme sont le premier héritage capital de
l’extrême-droite du XXe siècle, et avec quelques atténuations tactiques dues au
changement d’air du temps, il s’est maintenu jusqu’à nos jours.
Le second héritage c’est un catholicisme ancré dans sa propre tradition,
c’est-à-dire à la fois intégriste, dogmatique, hostile à tout principe de
tolérance et de laïcité, refusant toute séparation du religieux et du
politique. Dans cet esprit, l’Église affirme haut et fort sa volonté de jouer
un rôle directeur dans la gestion de la société, qu’elle entend soumettre toute
la vie privée et publique de la société civile aux normes de la conception
catholique du monde, avec des finalités essentiellement conservatrices
puisqu’elle jette l’anathème sur tout l’héritage libéral et démocratique des
Lumières et de la Révolution française. Position traditionnelle jusqu’à Vatican
II.
Le rôle de plusieurs ordres monastiques catholiques et surtout de la
presse contrôlée par l’Église — notamment La
Croix et son réseau de quotidiens régionaux — dans le déchaînement de la
campagne anti-dreyfusarde, anti-républicaine et antisémite est éminent et
historiquement indiscuté. Il se constitue à ce moment un étrange parti, ou
plutôt une collusion, un front politique à la fois catholique ultra
nationaliste, raciste, militariste et avant tout anti-républicain.
Et le plus étrange de tout c’est qu’on verra des individus et même des
groupes venus du bord opposé, et même de cercles révolutionnaires faire chorus
avec ce parti-là.
J’essaierai ultérieurement de faire la lumière sur cette dramatique et
douloureuse aberration quand j’évoquerai les visées de la manipulation
antisémite par l’extrême-droite. Toujours est-il que très rares furent les
chrétiens et les prêtres qui osèrent défendre Dreyfus quand son innocence
devint certaine et les juifs livrés à la vindicte publique. Leur représentant
le plus illustre fut l’écrivain et poète Charles Péguy.
Pour évoquer en bloc ce grave problème des rapports entre catholicisme,
extrême-droite et fascisme, je vais faire plusieurs sauts dans le temps, et
d’abord dans la période de montée du fascisme des années trente où les
historiens constatent que les innombrables courants et groupes d’extrême-droite
fascisants ou catégoriquement fascistes recueillent l’adhésion massive de
catholiques ou de gens issus du catholicisme. Certes on y trouve des transfuges
de la tradition laïque et républicaine mais ils sont proportionnellement
minoritaires par rapport aux croyants.
Je ne mentionne pas ce fait dans un esprit anti-religieux car en laïque
convaincu je respecte tout à fait les croyances des croyants mais parce que
c’est la vérité historique et surtout parce que cette connivence du
catholicisme d’avant Vatican II avec les théories politiques les plus
autoritaires et les plus réactionnaires est une donnée marquante de notre
histoire comme celle de l’Italie, de l’Allemagne et de l’Espagne.
La permanence de l’attraction exercée par les ultra-conservateurs et les
contre-révolutionnaires sur la mouvance catholique se maintient jusqu’à
l’époque de la guerre et de l’occupation et ce, malgré un assouplissement de la
politique du Vatican à l’égard du régime républicain en France. À propos du
Vatican, j’en rappelle pour mémoire les ambiguïtés, les complaisances ou les
silences à l’égard des atrocités commises par l’ensemble des régimes fascistes.
Tout cela éclaire largement le soutien inconditionnel de l’épiscopat
français au régime de Vichy ainsi que l’énergie des mesures anti-laïques de ce
régime. Cela permet de comprendre pourquoi la protestation de l’archevêque de
Toulouse, Mgr Salièges, contre la déportation des juifs, comme celle de
l’évêque de Montauban, Mgr Théas, sont dans le contexte un acte éminemment
héroïque, comme furent héroïques les prêtres catholiques, et tous les chrétiens
qui prirent des juifs sous leur protection et sauvèrent de nombreuses vies
humaines, parce qu’ils avaient à faire un choix de conscience particulièrement
difficile. Je tenais à leur rendre cet hommage. J’ajoute que l’histoire éclaire
aussi le fait que le FN se réclame de la tradition catholique et la manière
dont il a récupéré tous les résidus de l’intégrisme catholique, hostiles aux
réformes du Concile Vatican II, maintenant une position qui remonte au XIXe
siècle.
Comment expliquer une si longue affinité ? On peut d’abord invoquer le
fait que l’Église catholique réalisa un premier modèle de totalitarisme
idéologique et politique dans des temps où elle régnait sans partage sur
l’Occident chrétien. Ensuite la religion catholique a élaboré avec des
variantes une conception de l’homme à dominante pessimiste, à partir du dogme
fondamental du péché originel, pessimisme qui a toujours légitimé des formes
politiques autoritaires, voire absolutistes, censées contenir les mauvais
instincts de l’homme.
Une philosophie de la défiance envers
l’homme aboutit à des politiques oppressives et répressives. Je rappelle que la
démocratie est fondée d’abord sur l’humanisme, c’est-à-dire l’affirmation de la
valeur universelle du génie humain en général et de la personne humaine en
particulier, ensuite sur l’idée de perfectibilité du genre humain par les
moyens de l’éducation et de la culture.
En vertu de sa théologie, l’Église du XIXe siècle est hostile à la liberté
individuelle et à cet individualisme qui est une dimension capitale de la
modernité, comme à la démocratie dont la fonction majeure est de préserver la
liberté et les droits de l’individu. D’où sa très longue résistance au
rationalisme, à la liberté de pensée et à tous les mouvements d’émancipation de
l’individu qui marquent l’histoire des deux derniers siècles. Ainsi peut
s’expliquer la longue attirance des catholiques pour les régimes autoritaires
ou totalitaires, conservateurs et traditionalistes.
On peut donc dire que l’Église du XIXe siècle a amplement contribué à
l’élaboration de l’idéologie d’extrême-droite, ce qui explique les collusions
multiples qu’on observera par la suite avec les systèmes fascistes en France et
en Europe.
Mais il y a plus grave et c’est le rôle qu’elle a joué dans la
légitimation et dans la diffusion du racisme antisémite, produisant ainsi ce
qui sera une pierre angulaire du national-socialisme — le tout au nom du
christianisme qui est par essence une religion universaliste, absolument
anti-raciste, c’est-à-dire n’excluant du salut chrétien aucune espèce d’homme,
et étrangère même au nationalisme.
Genèse de l’anthropologie raciste
L’antisémitisme qui explose littéralement au temps de l’affaire Dreyfus
constitue la première mutation de l’extrême-droite moderne. tout commence avec
ce que Pierre-André Taguieff appelle “l’anthropologie racialiste” (en réservant
le mot raciste à ce qui relève de la pratique politique) et la fabrication de
l’idée de race. Certes le racisme ou plutôt ce qu’on appelle l’ethnocentrisme,
le fait de considérer que son peuple, sa culture sont supérieurs aux autres, le
mépris et la haine des autres peuples, font partie de l’homme et se retrouvent
naturellement à toutes les époques et dans toute société. L’aristocratie avec
la place essentielle qu’elle attribue au lignage, à l’hérédité biologique, aux
qualités du sang, génère un véritable racisme de classe, elle conçoit et impose
un ordre quasiment génétique de la société puisqu’il est basé sur la naissance.
Mais dans la seconde moitié d’un siècle marqué par une avancée
remarquable des sciences biologiques, bon nombre d’esprits déjà contaminés par
un racisme de tradition, notamment celui que véhiculait l’Église sur le compte
des juifs, des Indiens d’Amérique ou des Noirs, ont pensé qu’il manquait à
l’idée de race un référent scientifique qui puisse servir de légitimation
idéologique au racisme, qu’il fallait donner au concept de race un contenu
rationnel incontestable.
Et c’est ainsi que va naître en France un racisme nouveau, une théorie à
prétentions scientifiques. On pourra mesurer ainsi l’ancienneté et
l’enracinement du racisme en France, même parmi les élites, tout au long du
siècle.
Ce racisme n’est certes pas directement responsable du national-socialisme
hitlérien, mais il n’est pas douteux qu’il contribuera à l’édification de sa
doctrine raciste et qu’il nourrira d’une façon générale, ce que je nommerai le
racisme colonial en plus de l’antisémitisme de la majorité des mouvements
d’extrême-droite comme des partis de type national-socialiste en France.
Je ne peux reprendre dans le détail (et je le regrette) l’analyse
présentée par Pierre-André Taguieff sur trois des grands auteurs de
l’anthropologie “racialiste” : le comte Arthur de Gobineau, les socio-anthropologues
Vacher de Lapouge et Gustave Le Bon. Ces théoriciens se réclament tous d’une
science darwinienne complètement pervertie puisqu’ils appliquent à l’espèce
humaine des concepts élaborés à partir de l’étude des espèces animales. Ils ont
tous cherché à donner un label scientifique au concept de race, c’est-à-dire à
l’idée que l’humanité est divisée en de multiples espèces différenciées
radicalement par leur hérédité biologique. Et de plus il ont fait de ce facteur
héréditaire le principe explicatif majeur de la psychologie individuelle et
collective, des mentalités, des comportements et de la culture des sociétés
humaines. La race serait la clef unique qui rendrait compte de la diversité
humaine. Car l’homme en tant que concept universel n’est qu’une chimère
philosophique inventée par les Lumières.
Pour les racistes, l’homme n’a pas de dénominateurs communs susceptibles
de fonder une notion universelle de l’humain, il est totalement le produit de
la culture et du substrat ethnique et sociologique dans lequel il est né. Et
puisque les races sont biologiquement inégales, les aptitudes créatives de
l’homme le sont aussi et on peut donc, au nom d’une pseudo-science biologique,
hiérarchiser les races et les cultures. Voilà l’essentiel de la mythologie raciste,
celle qui a pris naissance en France, a nourri le débat politique au temps de
l’affaire Dreyfus, sert de référence à l’extrême-droite de cette époque et va
produire au cours des temps le surgeon particulièrement nocif et destructeur du
national-socialisme français, à coup sûr, mais aussi pour une part, le nazisme
allemand. Car Hilter, c’est certain a été le lecteur passionné de ces
théoriciens français et qu’il les ait lus en traduction et même de seconde main
à peu d’importance. Ce qui est sûr, c’est qu’ils lui fourniront les thèses
fondamentales de ce qu’il nomme sa “vision raciste du monde”.
L’aristocrate pessimiste Gobineau lui soufflera l’idée mortelle que le
métissage des races et des cultures est le facteur n° 1 de la décadence des
peuples. Et comme il ne voit nulle part de races pures (et pour cause !) même
pas chez ces Germains qui sont les plus représentatifs de cette fameuse race
aryenne – autre invention raciste soutenue par les Taine et les Renan – il en
conclut que l’humanité est vouée à une décadence irrémédiable. Mais Hitler en
tirera une idée positive c’est que la clef de la régénérescence d’une nation,
c’est la pureté raciale, la pureté du sang. Mais avant d’être le mythe central
du nazisme, elle connaîtra une immense fortune chez les racistes
d’extrême-droite comme par exemple l’écrivain nationaliste Maurice Barrès
(celui qui a écrit : "Dreyfus est un traître parce qu’il est juif").
C’est Vacher de Lapouge qui fournira à Hitler l’idée que la race humaine
peut s’améliorer par la sélection, c’est-à-dire au moyen d’un eugénisme
méthodique à condition de s’inspirer de la façon dont procèdent les
agriculteurs pour améliorer la nature physique et les performances des espèces
végétales et animales. La sélection ouvre la voie à une culture de la pureté
raciale, moyen de promotion de la race et bien entendu de l’espèce humaine.
Nous sommes en présence d’un biologisme extrême qui traite véritablement
l’homme comme une espèce animale. Pour compléter ce honteux palmarès, il faut
ajouter les nombreux écrivains qui ont opposé l’esprit, le génie aryen à
l’esprit sémitique toujours pour souligner le caractère radicalement différent
et inconciliable de ces cultures, ce qui préfigure d’ailleurs certaines thèses
culturalistes d’aujourd’hui, et bien sûr, l’infériorité évidente des peuples
sémites.
À partir du thème de la différence absolue, on va glisser vers celui du
conflit inéluctable entre les races sémitiques et la race aryenne. Hitler en
fera plus tard un leitmotiv de la propagande nazie, notamment durant la guerre
qui n’est pour lui qu’un épisode du conflit trans-historique et absolu qui
oppose les Juifs et les Aryens.
Mais le thème du conflit, de l’incompatibilité entre Aryens et Sémites
sera souvent repris par l’extrême-droite, notamment l’Action française de
Charles Maurras pour réclamer l’exclusion des juifs de la Communauté nationale.
Les mesures qui seront prises dès octobre 1940 par Vichy sont d’abord la
réalisation d’une exigence qui a éclaté à l’occasion de l’Affaire Dreyfus et
que l’extrême-droite ne cessera de reformuler jusqu’à la guerre.
Le FN ne reprend pas explicitement à son compte cette vieille mythologie
du conflit, mais très habilement il récupère et retourne le culturalisme à la
mode, c’est-à-dire l’idée que chaque culture est absolument incommensurable,
irréductible aux autres et qu’il n’y a rien de commun entre elles, pour
affirmer le droit à la défense de l’identité française contre la menace que
constitueraient la présence de populations provenant de l’Afrique du nord ou de
l’Afrique noire. C’est la base de son idéologie xénophobe et de ses campagnes
agressives contre ces populations et les immigrés en général.
La racisme théorique du début du siècle a trouvé en France un
enracinement facile d’abord parce qu’il était dans l’air du temps, qu’ils
s’harmonisait avec une pensée vitaliste, biologiste très développée à l’époque
et qui marque sa représentation générale de l’homme. Ensuite parce qu’il permet
d’asseoir l’antisémitisme également ambiant sur des bases pseudo-scientifiques
et donc de développer les manipulations politiques de grande envergure que je
vais analyser dans un moment.
Ce phénomène explique pourquoi à partir de l’affaire Dreyfus et à
travers les expression d’un nationalisme ethnique, le racisme a pénétré et
s’est maintenu durablement dans de larges secteurs de la société française.
L’anthropologue qui sera à la fois l’expression la plus représentative
et le vecteur de ce racisme diffus au sein du grand public s’appelait Gustave
Le Bon dont plusieurs ouvrages ont connu un immense succès, d’innombrables
rééditions et ont même été traduits et diffusés dans de nombreux pays. (Titres
des ouvrages : Lois psychologiques de
l’évolution des peuples, La
psychologie des foules,L’homme et les
sociétés, leurs origines et leur histoire). Il y défend la thèse d’un
déterminisme racial des cultures, de leur différence irréductible, de
l’inévitable guerre des races, des tares des peuples décrétés “inférieurs”,
sans parler de textes antisémites de la dernière bassesse qui annoncent la
littérature du régime de Vichy.
Il proclame “la fixité de la
constitution mentale des races”. D’elle découle “leur conception du monde et de
la vie et par conséquent leur conduite”. “Les luttes séculaires des races ont
surtout pour origine l’incompatibilité de leur caractère”.
Au nom du principe racial, il hiérarchise les cultures, comme il
hiérarchise les classes sociales à l’intérieur des peuples. L’hérédité
biologique est la loi qui fournit la clef de l’anthropologie dans la totalité
de ses manifestations. Et Le Bon n’hésite pas à considérer les “classes
inférieures” comme les primitifs et les barbares de l’intérieur.
En outre, l’invasion d’éléments immigrés est un danger direct pour la
civilisation d’un pays… civilisé. Le métissage est facteur de destruction totale
des nations. Est-ce que ce genre d’élucubrations ne vous rappelle rien ?
Si j’évoque quelques aspects d’un auteur d’extrême-droite
particulièrement répugnant, c’est parce que dans un discours prononcé en
octobre 1966, lors du XIIe Colloque du Conseils scientifique du Front national,
Jean-Marie Le Pen a rendu hommage à deux de ses maîtres : Gustave Le Bon, et
Alexis Carrel, qui développe la même conception biologiste de l’homme et sera
mis à l’honneur par Vichy. Vous pourrez apprécier sur pièces de quels ouvrages
le FN a tiré la substance essentielle de ses théories politiques. En
particulier Le Pen reprend chez Le Bon la menace que représenterait les
immigrés pour l’identité française, le thème du conflit inéluctable des
cultures et celui, typiquement fasciste, de la décadence nationale. On sait que
le défense de l’identité pour enrayer la décadence constitue l’objectif
fondamental du Front national.
Nous venons de voir que l’extrême-droite a fait du racisme le substrat
idéologique de son ultra nationalisme ethnique. Au nom d’un racisme érigé en
théorie scientifique, elle va proclamer l’unité raciale des français de souche,
ce qui est une ineptie absolue, mais cette unité est selon elle la source et le
fondement de l’unité culturelle. Ensuite elle récupère l’idée du conflit
naturel des races et des cultures pour présenter les juifs comme un corps
étranger et ennemi de la nation et donc demander leur exclusion de la
communauté nationale.
Le but politique c’est d’abord de chercher à cimenter dans la haine
antisémite l’unité de la nation autour de l’armée en un moment où elle prépare
la guerre de revanche contre l’Allemagne pour effacer les conséquences de la
défaite militaire de 1870 et où la nation est justement divisée par toutes les
incidences politiques de l’Affaire Dreyfus.
C’est exactement ce que fera Hitler trois décennies plus tard toujours
dans la même volonté de rassemblement national et avec la même visée guerrière.
Il a compris l’efficacité psychologique de la haine raciale et de la xénophobie
pour souder une nation divisée en misant à fond sur les peurs identitaires.
Mais il est évident que les racistes français l’ont compris bien avant lui et
il y a quelque chose de profondément troublant dans ce parallélisme des
méthodes. Mais la créativité politique de l’extrême-droite est allée beaucoup
plus loin car elle a inventé à la faveur de la crise un modèle de manipulation
politique dont les conséquences historiques ont été tout à fait tragiques.
Quand on veut réaliser une nation unanime, rêve mortel de tous les
totalitarismes, une nation sans divisions ni conflits sociaux, il faut, c’est
évident, en finir avec la lutte des classes qui ne cesse de se développer
depuis que la révolution industrielle a produit ce qu’on appelle alors la
condition prolétarienne.
L’affaire va offrir à l’extrême-droite l’occasion inespérée de rallier
la classe ouvrière et les couches populaires à la cause de l’ultra-nationalisme
ethnique car on ne peut réaliser sans elles cette nation unanime dont elle
rêve, et surtout sans désamorcer définitivement cette perpétuelle menace de la
lutte des classes qui met constamment en péril l’ordre “naturel” de la société.
Et c’est pour résoudre ce problème, dont chacun voit les énormes enjeux politiques,
que l’extrême-droite va imaginer un moyen de pervertir, de dénaturer et de
dévier la lutte de classes par un couplage extraordinairement novateur et d’une
mortelle efficacité puisqu’il aboutira aux persécutions anti-juives de Vichy et
fournit une base de légitimité à la “solution finale” des nazis : celui d’un
discours anti-capitaliste et anti-libéral avec le racisme antisémite et avec le
nationalisme.
Ici nous touchons à l’essence du national-socialisme, nous expliquons
l’emploi du mot “socialisme” qui appartient à une tradition radicalement
opposée, et surtout les raisons pour lesquelles ce national-socialisme est
devenu un mouvement de masse en France et surtout en Allemagne.
Car pour gagner le prolétariat, le discours conservateur et traditionaliste
ne pouvait pas être très crédible. Pour réaliser cette intégration difficile du
prolétariat à sa théorie de la nation, l’extrême-droite est obligée de
récupérer une thématique qui appartient au mouvement ouvrier et au socialisme.
Donc elle brandit avec cynisme le drapeau du populisme, elle prétend défendre
le “petit peuple” contre les “gros” mais en veillant bien à le détourner de la
lutte de classe et surtout de la voie révolutionnaire pour l’engager vers la
collaboration de classes au nom de la solidarité nationale.
Tout en prétendant se situer sur un terrain non plus religieux mais
strictement économique et social, les opérateurs de la manipulation à commencer
par la presse catholique, monarchiste et anti-dreyfusarde, l’écrivain
nationaliste Maurice Barrès, l’une des têtes politiques de l’opération, le
journaliste et pamphlétaire Édouard Drumont qui fut par ses talents de
propagandiste et d’agitateur le Gœbbels de l’Affaire Dreyfus, tous vont
s’ingénier à copier le discours socialiste et même révolutionnaire contre la
grande bourgeoisie et le capitalisme mais en introduisant cette dénaturation
capitale que la bourgeoisie n’est pas identifiée à une classe sociale composée
de familles, de cultures, de religions différentes, mais constituée par une
ethnie unique : les juifs.
Le concept de classe qui transcende toutes ces catégories est remplacé
par un amalgame de la race, de la culture et de la religion. Le capitalisme
n’existe plus que sous le nom de juiverie ou de ploutocratie. Et ce changement
de langage est particulièrement pervers parce qu’il transforme des catégories
socio-économiques en catégories ethniques.
L’ennemi à combattre ce n’est plus le capitalisme réel ni la bourgeoisie
dominante dans sa totalité, c’est une ethnie assimilée à ces deux catégories,
identification qui permet d’englober dans la haine et l’exclusion tous les
membres de l’ethnie représentée comme un corps radicalement étranger à la
nation même s’ils en font partie depuis la Révolution française et pour
certains depuis des siècles, même s’ils n’ont aucun rapport avec les activités
capitalistes : le boutiquier du coin, le tailleur, le médecin, le juriste
deviennent des cibles facilement repérables.
La lutte sociale se réduit à une guerre des races conformément à
l’idéologie des anthropologues racialistes qui ont profondément marqué la
vision du monde de l’époque. Le capitalisme ethnicisé ne fait plus partie de la
réalité nationale, il n’y a plus en France qu’un brave patronat qui fait partie
de ces “hiérarchies naturelles” chères aux archéo-fascistes qui assure le
gagne-pain des travailleurs, avec lequel on pourra réaliser la fameuse
association capital-travail dans le cadre d’un système corporatif destiné à
livrer complètement les salariés à la domination patronale, et qui sera en fait
la panacée sociale indéfiniment reproduite par tous les courants de
l’extrême-droite, du fascisme et bien entendu le régime de Vichy. S’il y a une
idée commune à tous, c’est bien celle de corporatisme qui prétend unir salariés
et patrons, ouvriers et bourgeois au nom de la solidarité nationale.
Ainsi il y a un capitalisme haïssable représenté par quelques magnats de
la finance, quelques capitaines d’industrie qui sont loin de constituer la
totalité du capitalisme, contre lesquels on va diriger la vindicte populaire —
opération qui permet de sauver l’essentiel du capitalisme, le bon capitalisme
authentiquement national qui, ayant cessé d’exister en tant que tel, renforce
sa puissance. Tel fut le ressort économico-politique de ce qu’on appela dans le
temps de l’affaire, l’antisémitisme moderne et qui prit dès cette époque le nom
de socialisme-national ou même de national-socialisme bien avant que l’idée fut
réinventée en Allemagne par Hitler.
Rien ne peut expliquer la fureur antisémite qui s’est emparée de la
France à la fin du XIXe siècle, si on ne fait pas intervenir la machination
politique que je viens de démonter.
En ce qui concerne la nature du système capitaliste le seul choix
légitime est d’ordre éthique, social et politique. La discrimination ethnique
en la matière est une absurdité totale. De deux choses l’une : ou l’on combat
les rapports de domination ou d’exploitation résultant d’un système économique
qui donne un pouvoir absolu aux détenteurs du capital, ou l’on combat la
bourgeoisie en tant que classe dominante et en raison des privilèges dont elle
jouit, sans faire de discriminations entre l’origine ethnique, la religion ou
la nationalité de ses représentants. (Marx disait que, quelle que soit leur
religion, les capitalistes n’ont qu’un seul dieu : l’Argent).
Ou l’on soutient le régime capitaliste parce qu’on croit aux vertus du
libéralisme mais on le fait sans aucune discrimination ni exclusion d’ordre
ethnique ou culturelle. Le racisme, quelles que soient ses motivations, ses
formes et les groupes humains qu’il stigmatise est une aberration morale et un
véritable crime contre l’humanité. Et on peut en dire autant de la xénophobie
qui est le rejet de la culture, de la pensée et finalement de l’altérité de
l’étranger.
Il s’agit d’un jugement purement éthique qu’on peut étendre à toute
forme de vie sociale, à tout régime politique qui ne respecte pas la liberté et
les droits fondamentaux de l’individu. Le procès de l’extrême-droite n’est pas
un procès politique, c’est un procès moral parce qu’il est porteur d’un certain
nombre d’anti-valeurs insupportables à une conscience simplement humaniste et
sans distinction de philosophie et de religion.
C’est ce qui se passe pour le Front national qui pour les mêmes motifs
que l’ancienne extrême-droite peut ouvrir la voie à de nouvelles formes de
barbarie, d’exclusion et de violence, parce qu’en dépit de ses dénégations et
de ses habiletés tactiques, le FN est étranger aux valeurs de liberté et
d’égalité inscrites dans la tradition démocratique du pays.
Aujourd’hui nous sommes historiquement bien placés pour savoir à quel
degré l’antisémitisme à la fois raciste et politique a pu être exterminateur.
C’est au nom d’une monstrueuse mystification idéologique qu’on a voué à la mort
six millions d’individus – dans leur immense majorité de petites gens qui
n’avaient aucun rapport avec le capitalisme.
Dans la logique de la jonction entre anticapitalisme et antisémitisme
opérée par le parti nationaliste catholique au moment de l’affaire Dreyfus,
l’extrême-droite tente de s’emparer d’un certain nombre de thèmes socialistes
et révolutionnaires dans le but de contaminer par l’idéologie nationaliste et
raciste l’ensemble du mouvement prolétarien.
J’aborde ici une série de problèmes très délicats et douloureux qui
exigent la plus grande prudence et pas mal de mises au point par rapport à la
présentation à la fois simplificatrice et tendancieuse qu’en font beaucoup
d’historiens animés parfois de l’intention d’opérer des amalgames inacceptables
entre l’extrême-droite et les positions de la gauche au début du siècle.
L’extrême-droite a joué d’abord très habilement de l’hostilité de
l’extrême-gauche, des courants révolutionnaires, des courants radicaux du
socialisme, au parlementarisme et à la République bourgeoise qu’ils
considéraient, depuis l’écrasement de l’insurrection de juin 1948 et celui de
la Commune, comme ennemie de la classe ouvrière.
Elle pense tactiquement positif de dénoncer avec véhémence les banques,
le capitalisme en général mais en opérant cette ethnicisation du capital qui
lui permet de sauvegarder l’essentiel des intérêts bourgeois. L’ambiance
raciste de l’époque, la tradition antisémite, héritage de la catholicité et
donc largement répandue dans les couches populaires comme dans la bourgeoisie
font que l’opération va réussir au-delà de ses espérances et que le venin
raciste et antisémite va gagner une grande partie de la société pour atteindre
un sommet de violence en 1898.
Cette tactique de l’extrême-droite aura pour effet pervers de faire
pénétrer le nationalisme raciste jusqu’au sein des organisations de gauche ce
qui expliquera d’ailleurs l’hésitation des partis socialistes à s’engager dans
l’affaire et la difficulté que rencontrera Jaurès à décider l’ensemble des
socialistes à prendre une position ferme dans ce combat pour la justice.
Par contre, l’anarcho-syndicalisme de la CGT reste indemne de cette
contamination quoique les historiens le mettent souvent en cause en termes
généraux. L’élément ouvrier le plus conscient et le plus organisé est
réfractaire à l’idéologie de l’extrême-droite.
Ce qui s’est produit en réalité, c’est que quelques individualités comme
Georges Valois qui fondera la première organisation fasciste appelée “Les
Faisceaux” et d’autres dont l’histoire a retenu les noms, sont passés de
l’anarcho-syndicalisme à des positions fascisantes parce qu’ils ont été
contaminés par le virus nationaliste et aussi parce qu’ils pensent à un moment
donné faire de la radicalité et de la violence de l’extrême-droite des alliées
pour abattre la république bourgeoise détestée. Certains extrémistes éprouvent
la tentation de se rapprocher de la force politique dominante pour tenter
d’abattre leur ennemi commun : l’État libéral.
Ce genre de dérive ou de trahison limitée à quelques individus, à
quelques groupuscules va réapparaître à l’occasion d’autres poussées de
l’extrême-droite et du fascisme, comme dans les années où l’on verra des
“non-conformistes”, des contestataires, des partis de gauche désireux de voir
ces partis traditionnels rompre avec les lenteurs, les compromissions du
parlementarisme pour s’engager dans la voie de la violence et de l'illégalisme,
aboutir dans les rangs du fascisme, toujours avec la même volonté d’en finir
avec la démocratie.
De la même manière lors de l’instauration du régime de Vichy on verra se
rallier quelques politiciens transfuges du PS, du PC ou même du syndicalisme
libertaire.
Il faut dire qu’au début du siècle, la classe ouvrière, les forces
socialistes dans leur ensemble ignorent encore le marxisme, ne posent pas les
problèmes en termes de conflits de classes en les reliant aux lois de
fonctionnement de l’économie capitaliste. Ce qui explique la facilité de
pénétration de l’idéologie nationaliste.
La situation actuelle s’explique par le chômage, la perte de confiance
dans le politique et surtout le déclin idéologique et politique du communisme
qui pousse les populations ouvrières désespérées à chercher une issue illusoire
dans l’ultra-nationalisme et la xénophobie.
Il faut identifier la nature de ce pseudo-socialisme dont ne cessent de
se réclamer la plupart des représentants de l’extrême-droite, du fascisme et
naturellement du national-socialisme qui en ont fait une facteur-clef de leur
identité. Rappelons d’abord comment se définit le socialisme véritable : il
dérive d’abord de la pensée humaniste et universaliste des Lumières et de la
Révolution française, il est foncièrement antiraciste, ancré dans une tradition
républicaine jacobine qui attribue à l’État un rôle important dans la
régulation de l’économie, la protection de la société, la redistribution des
richesses au bénéfice des prolétaires et des éléments les plus démunis de la
société. Ce socialisme est respectueux des principes démocratiques et notamment
de la démocratie au sein des organisations ouvrières. Enfin il est
internationaliste parce qu’il pense que la solidarité d’intérêts des
travailleurs dépasse les clivages nationaux.
Le fascisme ne prétend garder du projet socialiste que la protection des
couches défavorisées. Tout le reste qui constituait des parties essentielles de
l’identité socialiste ou social-démocrate est rejeté : droits de l’homme,
démocratie, internationalisme, ce qui ôte toute crédibilité aux proclamations
fascistes.
Leur pseudo-socialisme n’a pas pour ressort l’humanisme et le principe
d’égalité mais la solidarité nationale. Mais en dépit des déclarations
démagogiques, aucun mouvement fasciste parvenu au pouvoir n’a entrepris de
réduire la domination et la puissance du capitalisme, il a seulement mis la
production au service des objectifs politiques et guerriers de l’État.
Par contre, il lui a donné les moyens de verrouiller les luttes
revendicatives en enfermant les salariés dans le carcan du corporatisme qui est
le fin mot et le seul de tous les régimes fascistes ou d’extrême-droite.
En fait, pour mesurer exactement la valeur du discours anti-capitaliste
des nationaux-socialistes auxquels s’apparente l’extrême-droite française, il
faut se reporter à l’exemple emblématique de l’épisode de la Nuit des longs couteaux du 30 juin 1934 en Allemagne. Pendant la
grande crise des années trente, il y a près de huit millions de chômeurs. Bon
nombre d’entre eux, mais aussi des ouvriers venus des partis de gauche, des
petits commerçants ruinés vont s’enrôler dans les sections d’assaut de Hitler,
beaucoup pour pouvoir survivre.
Ils aident les nazis à tenir la rue lors des grandes confrontations
électorales de 1932 qui conduisent Hitler au pouvoir.
Ce triomphe représente pour les Nazis la première révolution : l’anéantissement
de ce qui reste de la République de Weimar. Mais Hitler avait promis au peuple
une seconde révolution, l’application de ce fameux programme social qui a
fourni une bonne matière pour sa propagande politique.
Et au bout d’une année, ces ouvriers, ces chômeurs faméliques
combattants des S.A. trouvent que la seconde révolution annoncée par Adolf
tarde beaucoup. Alors des rumeurs de mécontentement, de complot, d’ailleurs
jamais vérifiées, commencent à circuler. Et soudain Himmler et Gœring prennent peur
: ils mesurent le danger que constitue pour le régime plus de deux millions
d’hommes, dont une grande masse d’origine prolétarienne en armes et en
formations paramilitaires.
De plus l’Armée s’inquiète des revendications des S.A. et menace de
lâcher le régime s’il ne met pas les S.A. à la raison. Hitler hésite car il
tient à son image populiste mais Himmler et Gœring s’ingénient à lui fabriquer
les preuves d’un complot et d’un coup de force révolutionnaire en préparation.
Alors Hitler se décide à frapper, fait arrêter son vieil ami Rœhm et le
fait abattre sans autre forme de procès. Une centaine de commandants de S.A.
sont fusillés ; la terreur va s’abattre contre tous les opposants de gauche et
de droite.
Cet épisode sanglant marque la fin du projet à prétentions socialistes
des hitlériens. L’énergie meurtrière de Hitler lui vaudra le soutien de l’Armée
et surtout l’appui inconditionnel des représentants du grand capital allemand.
Mais l’affaire est riche d’enseignements au point de vue sociologique
parce qu’elle montre que la lutte des classes a continué à jouer même à
l’intérieur du système totalitaire nazi ! Mis au pas, placés sous l’autorité et
la surveillance de la S.S., les S.A. ne broncheront plus…
Nous retrouvons la même évolution en France à l’heure où, à la faveur de
la défaite de juin 1940, l’extrême-droite accède au pouvoir sous le régime de
Vichy. Le discours pétainiste comporte les attaques rituelles contre le
capitalisme, mais il s’agit, comme pour les nazis, du capitalisme “apatride”
donc étranger par essence à la nation. Mais la politique sociale de Vichy
correspond point par point au schéma que je viens d'évoquer.
Les grandes centrales syndicales CGT et CFTC. sont interdites, la lutte
des classes est une doctrine officiellement condamnée (charte du travail).
Celle de Vichy, c’est la collaboration entre patronat et salariés dans le cadre
du système des corporations et au nom de l’unité nationale retrouvée. Comme en
Italie, Vichy institue un syndicalisme officiel aux prérogatives réduites et désarmé
par la suppression du droit de grève. Certes, la Confédération générale du
patronat français a été dissoute mais la loi du 6 août 1940 réintroduit par le
biais des “Comités d’organisation” une structure dominée par les employeurs.
En principe ces comités doivent permettre à l’État d’exercer un contrôle
étroit sur l’économie. En réalité, les ministres organisateurs, la haute
administration émanent du monde des affaires.
Alors que le pouvoir dénonce les méfaits du grand capital, celui-ci
consolide le pouvoir patronal et la prépondérance des grandes entreprises. Tout
ceci correspond tout à fait aux vues d’un personnel technocratique qui a rallié
Vichy dans le but de moderniser, de rationaliser l’appareil de production
français.
Toujours sur le thème de la récupération des idées socialistes par
l’extrême-droite, jetons un regard sur les propositions du FN en matière
sociale. Durant ses années d’émergence à partir des élections européennes de
juin 1984, le FN met surtout l’accent sur les thèmes de l’immigration, de
l’insécurité, des menaces sur l’identité nationale, il affirme des positions
anti-syndicales, anti-marxistes, il ne met pas en avant les réformes sociales
dans son discours.
C’est seulement à partir de 1992 que le FN va prendre un “tournant
social” pour améliorer son image de parti populaire et de parti de masse. Le
terme de “justice sociale” va apparaître dans ses programmes et sur ce point il
renoue avec l’extrême-droite du début du siècle et des années trente.
Il prend pour cible les “monopoles cosmopolites” (on retrouve ici la
tendance à situer le grand capital à l’extérieur de la réalité nationale). Mais
en matière économique, le FN se déclare ultra-libéral et veut limiter le rôle
de l’État à ses fonctions dites régaliennes (justice, police, défense, etc.).
Les positions sociales du FN sont en fait un nœud de contradictions. Une
action politique pour réduire les pouvoirs des monopoles exige une intervention
de l’État au plan économique, comme une politique de redistribution nécessite
son intervention au plan social.
Mais c’est la solution qu’il rejette et qu’il reproche à la gauche de
pratiquer. Il y a plus grave : avec son idée de préférence nationale, il
prétend introduire dans l’action sociale des discriminations xénophobes et
nationalistes qui démasquent l’idéologie traditionnelle d’extrême-droite dont
il s’inspire.
Si l’on rapproche le style populiste du FN, sa volonté affichée de
passer pour le défenseur du peuple, le protecteur des petites gens, avec les
préjugés racistes qu’il distille à l’égard des populations d’origine
extra-européenne on peut dire que le FN possède deux caractères déterminants de
ce national-socialisme à la française qui a émergé au temps de l’affaire
Dreyfus.
Il est intéressant de savoir comment a évolué l’extrême-droite dans la
décennie qui a précédé la guerre, comment elle a généré un véritable
foisonnement de groupuscules, de mouvements et de partis qu’on peut identifier
soit comme fascistes, soit comme nationaux-socialistes. D’abord parce qu’ils
permettent de comprendre pourquoi un régime de type fasciste à pu s’instaurer
en France, ensuite parce que ce phénomène de la montée du fascisme et surtout
une certaine fascisation d’une partie importante de la société française
explique en partie la défaite de juin 1940.
Si l’histoire ne se répète pas, elle peut reproduire certaines analogies
de situation susceptibles de réactiver les virus racistes et
ultra-nationalistes.
Au début des années 30 même si elle est moins touchée que les États-Unis
ou l’Allemagne, la France subit les retombées de l’énorme crise économique qui
secoua le monde capitaliste : chômage d’une ampleur et d’une durée
inhabituelles, faillites nombreuses frappant les petites et moyennes entreprises,
mévente des produits agricoles, baisse du salaire réel, effritement du revenu
des petits épargnans, etc.
De plus, de multiples scandales financiers — dont le plus grave est
l’affaire Staviski — éclaboussent le monde politique. (Vous voyez que la
corruption en France n’est pas une nouveauté !).
Cette situation va considérablement augmenter le nombre des adversaires
du régime parlementaire. Aux ennemis ordinaires de la démocratie bourgeoise,
extrémistes de droite et de gauche, s’ajoutent tous ceux qui estiment que
celle-ci n’est plus adaptée à son temps, qu’elle est devenue la proie des
professionnels de la politique.
Pour un nombre croissant de français de toute opinion, la république
parlementaire fait figure de régime vieilli, incapable d’enrayer la crise et de
rétablir la paix sociale. Pour l’extrême-droite c’est l’occasion rêvée de
reprendre l’offensive et de céder à la tentation des méthodes dures et
violentes du fascisme et du national-socialisme. Dans le spectre très large et
composite de l’ultra-nationalisme vont cohabiter une grande diversité de
mouvances dont les relations sont souvent concurrentielles et conflictuelles
même si elles sont unies contre leurs adversaires communs.
L’extrême-droite devient une véritable nébuleuse de groupuscules, de mouvements
de partis, organisés souvent autour de quelques organes de presse, nébuleuse
difficile à délimiter par rapport aux diverses moutures du conservatisme et de
la réaction. On ne voit une nette démarcation qu’entre elle et les partis
fascistes ou national-socialistes qui ont rompu avec elle après en être issus.
Groupuscules et mouvements de l’extrême-droite fascisante de cette
époque vont déployer une activité intense qui atteindra un point culminant avec
la venue au pouvoir du Front populaire. Ces groupe se forment et se défont très
vite, se fractionnent, se regroupent selon les circonstances et changent
souvent d’orientation.
Les formations importantes et durables sont peu nombreuses : seuls
émergent du foisonnement des groupuscules soit par les effectifs qu’ils sont
capables de mobiliser ou le rôle politique qu’ils ont joué dans les années qui
ont précédé la Deuxième Guerre mondiale les “Croix de feu” du colonel De la
Roque qui donneront naissance au Parti Social Français, les Jeunesses patriotes
de Pierre Taittinger, surtout le Parti populaire français de Jacques Doriot
auxquels il faut ajouter ce qui fut non un parti légal mais une véritable
conspiration fasciste soutenue par l’Italie et une fraction importante du grand
capitalisme français le Comité secret d’action révolutionnaire (CSAR) plus
connu sous le nom de Complot des Cagoulards.
Tous ces groupes d’extrême-droite unis par leur haine de la République
et de la démocratie, leur ultra-nationalisme, leur volonté affichée d’instaurer
soit un État autoritaire, soit une dictature, leur xénophobie, leur hostilité
aux forces révolutionnaires peuvent se classer en plusieurs tendances :
1- la continuation de la ligne ultra conservatrice de l’Action française
qui ne cache pas pourtant sa sympathie pour le fascisme mussolinien en raison
de ce que sa doctrine et sa politique contient de contre-révolutionnaire.
D’ailleurs l’Action française fournira aux mouvements fascistes ou
nationaux-socialistes la plupart de leurs cadres ;
2- Un courant de tradition bonapartiste favorable à un État et à un
exécutif autoritaire, ouvert à certaines mesures sociales, d’esprit
conservateur et réactionnaire tout en étant hostile au totalitarisme et à la
violence fascistes. (Il est représenté par le mouvement des Croix de feu) ;
3- Un courant résolument fasciste et national-socialiste qui prend pour
modèles le régime mussolinien et hitlérien tout en puisant une bonne part de
son idéologie dans la ligne de l’Action française (mais Mussolini ne se
réclame-t-il pas ouvertement des pensées de Charles Maurras et de Georges Sorel
? Le fascisme français n’a donc pas tellement l’impression qu’il emprunte à
l’étranger !).
Ce courant est d’abord représenté par le CSAR (complot de la Cagoule)
dont le but déclaré est de renverser la République par la force. La plupart des
historiens ont tendance à présenter ce complot comme une espèce d’aventure
folklorique engagée par une poignée d’illuminés. Jugez plutôt. Le CSAR est une
puissante organisation paramilitaire, fortement hiérarchisée, dirigée par des
cadres supérieurs de l’économie sortis de l’X, de Centrale, de l’X-Ponts etc.
Le chef s’appelle Eugène Deloncle qui fera beaucoup parler de lui sous
l’occupation car c’est l’un des plus chauds partisans de la politique de
Collaboration.
Deloncle, ingénieur des Constructions navales, est lui aussi un cadre
supérieur de la grande industrie. C’est un complot de P.D.G., représentants
directs du grand capital. Ils n’ont aucun mal à avoir la confiance des milieux
d’affaires et reçoivent d’importants subsides de bon nombre de sociétés
françaises (“une grande marque de pneus français”, écrit un historien, le
P.D.G. des Huiles Lesieur, des industriels de l’automobile, des fabricants
connus d’apéritifs, plusieurs groupes bancaires et compagnies d’assurances. (P.
Milza, p. 156).
Voilà pour le folklore. J’ajoute que le CSAR disposait de nombreux
dépôts d’armes clandestins et connaissait les dépôts d’armes de l’armée. De
plus, il a à son actif plusieurs crimes politiques : l’assassinat
d’antifascistes italiens les frères Rosselli commandité par Mussolini, celui
d’un Conseiller d’État, d’une femme, Lætitia Toureaux.
Le plus fort c’est qu’en dépit de ce beau palmarès, du soutien
logistique et financier de l’Italie fasciste, ce complot n’est pas qualifié de
fasciste mais seulement d’autoritaire ! Pourquoi ? parce qu’il n’utilise pas
bien sûr, un discours anti-capitaliste, qu’il n’agite pas de thèmes
pseudo-révolutionnaires, qu’il prétend seulement rétablir les hiérarchies
traditionnelles du XIXe siècle en subvertissant complètement l’ordre
démocratique, alors que les fascistes militent, paraît-il pour le
renouvellement des hiérarchies. Disons que le CSAR avec sa haine fanatique de
la démocratie, des syndicats, du communisme, et surtout ses méthodes
insurrectionnelles et son projet de société totalitaire avait assez de
caractères fascistes pour mériter une telle appellation.
En dépit de certaines analogies, les conditions historiques
d’aujourd’hui sont très différentes de celles de l’avant-guerre. Toutefois j’ai
rappelé ce terrible épisode parce que face à un mouvement populaire assez
puissant pour menacer directement les intérêts et les positions dominantes du
grand capital, un scénario de ce type ne me paraît pas impossible.
Parmi les partis catalogués par les historiens comme fascistes et
regroupant des effectifs plus ou moins importants on cite le parti franciste de
Marcel Bucard qui veut être la réplique française du parti fasciste italien.
Son action reste limitée même s’il émerge par rapport à de nombreux
groupuscules de type voisin qui n’ont que des effectifs dérisoires.
Il n’en va pas de même du Parti populaire français (PPF) fondé par
l’ex-dirigeant du Parti Communiste Jacques Doriot, que l’on crédite de cent
mille adhérents en 1938. Il est fortement représenté dans les localités
ouvrières de la banlieue nord de Paris, à Marseille, dans le Var, les
Alpes-Maritimes, départements favorables à l’extrémisme de droite, et quelques
grandes villes : Bordeaux, Reims, Rouen, Clermont-Ferrand. De tous les partis
d’extrême-droite et fasciste, le PPF est celui qui intègre la plus forte
proportion d’ouvriers.
Anti-parlementaire, anti-communiste, usant volontiers d’un discours
anti-capitaliste, Doriot intègre l’idéologie conservatrice et réactionnaire de
l’extrême-droite et l’associe à un projet de société totalitaire visant à
changer l’homme, plus proche du national-socialisme que du fascisme parce qu’on
trouve chez lui le mélange de l’exaltation nationaliste (le rêve de la France
unanime) l’anticapitalisme bien qu’il ne remette pas en cause les bases du
système et prône la fameuse association capital-travail, le racisme antisémite,
et avant la défaite de 1940, la volonté d’intégrer la France au “nouvel ordre”
fasciste européen.
D’ailleurs les sympathies de Doriot vont surtout au nazisme allemand.
Rappelons qu’il terminera sa carrière sous l’uniforme de la SS en Russie.
Rappelons aussi que dès le départ, le PPF a bénéficié d’abondants subsides de
sept grandes banques d’affaires, des Aciéries de l’Est, du Comité Central des
houillères, des industriels lainiers du Nord, de plusieurs firmes automobiles
et alimentaires, etc., sans parler des fonds généreusement alloués par Ciano,
gendre et ministre de Mussolini.
Je signale aussi en complément l’existence d’un mouvement fasciste
paysan musclé, très agressif et mobilisateur, celui d’Henri Dorgères. Sous
couvert de défendre la petite paysannerie Dorgères entreprend de diffuser dans
le monde agricole, les idées de l’Action française et la doctrine du
catholicisme social, et de dresser les paysans contre le régime républicain.
C’est Dorgères qui prend pour devise : “Travail, Famille, Patrie” dont on
connaît la fortune.
Je voudrais m’arrêter un peu plus longtemps sur l’histoire d’un
mouvement d’extrême-droite particulier qui fut le seul à prendre dans cette
période de l’avant-guerre l’ampleur d’un mouvement de masse et qui présente
l’intérêt d’avoir bon nombre de points communs avec le Front national : les
Croix de feu. Ce nom provient du fait qu’à l’origine il s’agit d’un
regroupement d’anciens combattants médaillés pour leurs actions courageuses ou
héroïques au feu.
Son chef le plus marquant fut un ancien militaire, le colonel De la
Roque. Ses idées sont dans la tradition nationaliste et anti-parlementaire à
laquelle il faut ajouter un très vif anti-communisme. Il dénonce les éléments
corrompus de la classe dirigeante mais ne remet en cause ni l’ordre bourgeois
ni les fondements économiques du système libéral.
Comme d’autres dirigeants de l’extrême-droite, il est très marqué par
les souvenirs de la guerre de 14 et la fraternité d’armes qui unissait alors
les combattants des tranchées. C’est sur cette fraternité patriotique et
transclassiste qu’il rêve de refonder l’unité de la nation afin d’enrayer la “décadence
française”, répudiant tout ce qui la divise : la lutte des classes, le régime
des partis, le clientèlisme : et le professionnalisme politiques. Très attaché
à la tradition chrétienne, il développe plutôt les thèses du catholicisme
social, privilégiant une action sociale très paternaliste en faveur des petites
gens, proposant des mesures contre les monopoles pour défendre les artisans et
les commerçants, pour les ouvriers, le système corporatif et une politique
d’aide à la famille, et bien sûr le retour à la tradition catholique dans le
domaine de l’éducation et de la vie privée.
Il juge nécessaire de mettre des freins à l’immigration et aux
naturalisations, il est favorable à l’instauration d’un exécutif fort et à une
réduction du rôle du Parlement. Toutefois il refuse la dérive totalitaire du
fascisme et surtout du nazisme ainsi que l’antisémitisme jugé contraire à la
tradition nationale, et ce, malgré les résistances de ses propres troupes.
Enfin il maintient le mouvement dans la légalité républicaine, ce qui contribue
certainement à son succès politique.
Les Croix de feu mobilisent en majorité les classes moyennes, les
employés des secteurs tertiaires, plus tard une fraction importante du secteur
agricole, mais un quart des effectifs appartient à la bourgeoisie et à la
catégorie des cadres supérieurs.
Après la dissolution des Ligues en juin 1936, le mouvement se transforme
en Parti social français qui deviendra un parti de masse dont les effectifs
sont estimés à environ 800 000 adhérents en 1938. Il se dote d’un organe de
presse Le petit journal qui compte un
million et demi d’abonnés. D’après les sources historiques (Ariane Chebel, L’extrême-droite en France) en 39 le PSF
compte à son actif 11 députés, 198 conseillers généraux, 2 692 maires et 10 527
conseillers municipaux.
En comparant les Croix de feu et le Front national en tant que
mouvements se réclamant d’une même tradition, des mêmes éléments idéologiques
d’extrême-droite, on est mieux à même de mesurer les aspects négatifs de la
situation actuelle.
En parcourant le programme et l’idéologie Croix de feu, on retrouve la
plupart des positions de principe et des propositions du FN avec cependant
plusieurs circonstances aggravantes pour ce dernier :
- un
racisme qui se dissimule derrière un discours culturaliste qui lui permet de se
poser en défenseur de l’identité française contre l’invasion des cultures
extra-européennes qu’il ne cesse d’attaquer, sans parler de propos et de textes
écrits de sa presse qui dégagent de forts relents d’antisémitisme ;
- une
propension marquée pour les méthodes violentes, une intolérance qui trahit une
pensée totalitaire.
Enfin, circonstance aggravante au point de vue de la situation politique
du pays : en dépit des traits négatifs de son idéologie, l’influence électorale
du FN est nettement supérieure à celle que connut jadis un parti
d’extrême-droite nettement plus modéré dans son discours et ses pratiques.
Je veux évoquer ici rapidement un phénomène difficile à comprendre avec
le recul historique : c’est l’engagement d’un certain nombre d’intellectuels
dans l’aventure fasciste. La plupart sont venus de l’extrême-droite et du
catholicisme social, d’autres de la gauche et parmi eux, beaucoup sont venus de
la guerre.
Si étrange que cela puisse paraître, certains jeunes de ce temps
n’avaient pas réussi à sortir de la guerre de 14. Ils en restent profondément
marqués par le souvenir d’une vie dangereuse, héroïque et surtout de la
fraternité de combat de tous les combattants. Ce souvenir efface en partie
celui de l’horreur, la guerre est devenue pour eux une sorte de patrie
spirituelle, une manière d’être absolument authentique face à la permanence de
la mort.
La mémoire de la guerre de 1914 a fait germer au sein d’une partie de la
nouvelle génération un certain idéal de vie héroïque liée à une exaltation de
la violence.
Au fond, les raisons politiques les motivent moins que ce genre
d’exaltation morale récupérée par le fascisme. Ce qu’ils ne tolèrent pas dans
le monde bourgeois, dans la pratique ordinaire de la démocratie avec ses jeux
électoraux et parlementaires, sa démagogie, ses compromissions, c’est leur
médiocrité. Pour eux, c’est l’univers du “dernier des hommes” dont parlait
Nietzsche, dominé par la loi de l’intérêt, la course au profit, aux plaisirs
matériels, les luttes sordides pour le pouvoir, un monde déserté de toute
grandeur.
Le communisme de l’époque a joué lui aussi sur ce besoin d’engagement
total, sur l’esprit de sacrifice, l’affrontement du risque pour une grande
cause révolutionnaire, et bien sûr, le mépris profond des valeurs du monde
bourgeois.
Il semble qu’il existe au-dessus de l’idéologie d’extrême-droite une grande ombre que personne ne cite en référence au début du siècle parce qu’elle est allemande, mais qui devient plus visible dans le discours fasciste des années 30, c’est celle de Nietzsche. Il est le seul penseur étranger qui marque de son empreinte plusieurs générations d’intellectuels français d’extrême-droite. Nietzsche conforte le natura