Justice et pouvoir politique : une nouvelle frontière
Denis Salas
docteur en droit
professeur à l'Institut d'Études Politiques de Paris
maître de conférences à l'École Nationale de la
Magistrature
Conférence
du Grep-mp, Parcours
19-20,
Je reprendrai ici un certain nombre de thèses que j'ai avancées dans mon
livre Le tiers pouvoir, parce qu'il
me semble que nous sommes, face à la justice, devant une difficulté immédiate
d'approche d'un objet non identifié. Jusqu'à il y a peu il nous manquait un
certain nombre de clés pour appréhender cette institution assez énigmatique, en
tout cas pour ceux qui ne l'ont pas directement rencontrée.
D'autant plus que depuis que j'ai mené des débats sur ces questions-là,
je me suis aperçu très vite que ce thème suscite des passions politiques absolument
incontrôlables. Des idées extrêmement violentes comme le corporatisme,
l'invicibilité des juges, leur irresponsabilité, viennent tout de suite dans la
discussion et parasitent toute interrogation un peu profonde. C'est donc une
question qui est immédiatement plongée dans un terrain politique.
Mais c'est à mon sens très stéréotypé. Le plus souvent on oppose ce qui
serait le gouvernement des juges (qui menacerait la République) à la légitimité
politique parlementaire ou gouvernementale. Le parlement, étant élu, est
considéré comme ayant le monopole de la représentation politique et de la
réflexion sur la question. Et cette confrontation cristallise tout le débat.
Je passe sur le fantasme des parlements d'ancien régime que l'on ressort
toujours à cette occasion. Je dirai que cette opposition de légitimité
(légitimité du juridique d'un côté et légitimité du politique de l'autre) est
renforcée par ce qu'on appelle la démocratie d'opinion, c'est-à-dire par le
rôle prépondérant que joue aujourd'hui dans notre vie sociale, politique et
médiatique, l'opinion publique ou ses porte-parole — les média mais aussi tout
ceux qui, à travers les média, prennent la parole sur les débats de société.
Là les choses se compliquent beaucoup. Dans mon livre j'ai identifié deux
scénarios, assez étranges parce que ce sont les mêmes et que seuls les acteurs
changent : d'un côté les juges sont des chevaliers blancs purificateurs,
incarnés par les juges anticorruption d'aujourd'hui, qui poursuivent les élites
corrompues, le bien étant du côté du juge et le mal du côté du politique, et de
l'autre côté il y a un scénario inverse mais identique par sa construction, où
le juge est au contraire un "petit juge" revanchard, assoiffé de
vengeance et de haine à l'égard du monde politique, et qui va être le
persécuteur des hommes politiques qui vont tâcher de s'en défendre.
Souvenez-vous du mot que je trouve très éclairant de Bernard Tapie à l'époque
où il avait été mis en examen : je suis persécuté par mon juge comme un juif
par la gestapo. C'est un mot qui
résonne très fortement et qui exprime l'attitude de persécution que vivent
beaucoup d'élus ou de fonctionnaires qui se retrouvent pris dans des procédures
pénales.
Ce débat existe. Certains jours la société vibre au rythme des exploits
que la justice accomplit et l'opinion applaudit à grand renfort de sondages. On
a vu récemment les sondages du Point
qui manifestement indiquaient que l'action des juges était soutenue par
l'opinion publique de manière très majoritaire. Et à d'autres moments, c'est la
dénonciation perpétuelle d'une alliance perverse des juges et des médias pour
déstabiliser la République. Deux scénarios très dramatiques, qui s'opposent
frontalement. Mais vous remarquerez que dans les deux cas c'est le bien d'un
côté et le mal de l'autre, avec cette seule différence que les acteurs
permutent selon le point de vue adopté.
Ce débat est donc immédiatement biaisé. C'est un fait auquel nous sommes
confrontés. Et cela empêche une réflexion plus approfondie. Je crois que nous
n'avons pas le choix, face à cette omniprésence d'un débat largement travaillé
par l'opinion : nous devons descendre en profondeur dans notre culture
politique. Et c'est ce que je ferai aujourd'hui pour essayer de comprendre ce
qui se joue dans cette émergence du pouvoir judiciaire. Au-delà du jeu de
surface des passions politiques, il faut lancer un coup de sonde profond dans
notre modèle politique pour essayer de comprendre le sens de cette singularité
française. Quand on voyage un peu, en Allemagne, en Italie, en Espagne, en
Angleterre, on est frappé par ce développement du droit en France, et en même
temps par la place extrémement polémique qu'y occupe la justice, alors que
partout ailleurs cette polémique n'existe pas, pour des raisons qui relèvent
évidemment de chaque histoire nationale.
Je parlerai beaucoup de culture politique française, parce qu'il me
semble que ce mot "histoire politique" traduit des constantes dans
une mentalité culturelle et politique qui constituent la toile de fond qu'il
faut bien aborder pour comprendre ce qui se joue dans la transformation à
laquelle nous assistons de la place de la justice et des rapports que nous
entretenons avec le droit.
Que se passe-t-il ? D'un mot et très brièvement, il se passe que nous
vivons aujourd'hui une transition longue, difficile, tumultueuse, entre une
République jacobine, qui est notre point de départ, et une démocratie
médiatique d'opinion, qui est notre point d'arrivée. Nous sommes dans cet
écart, creusé par l'histoire, par l'évolution et la précipitation des choses.
Nous sommes dans une période de transition où les modèles anciens s'effritent,
s'effondrent pour un certain nombre d'entre eux et où nous devons inventer de
nouveaux modèles d'institution pour répondre aux défis de la recomposition
démocratique, qui est aujourd'hui extrêmement forte dans les défis qu'elle nous
impose.
Dans cette transition tumultueuse, qui est spécifique à la France nous
voyons que les institutions qui caractérisaient la Vème République vacillent
sous la pression d'une société civile qui aspire au gré des mouvements
d'opinion à être représentée autrement, à bénéficier de porte-parole
différents, en tous cas voulant avoir accès beaucoup plus largement à la
décision politique, de manière plus directe et plus imméadiate — ce qui n'est
pas sans poser de problèmes.
Pour répondre à cette demande, nous avons un État très largement
administratif, très largement dominé par l'exécutif, et qui ne parvient plus,
finalement, avec son administration au fonctionnement resté traditionnel, à répondre
à cette demande de démocratie plus active dans laquelle les centres de pouvoir
se multiplient.
La Vème République a beaucoup de difficultés à s'appuyer sur des canaux
d'expression suffisamment solides pour répondre à ces défis que l'opinion
publique lui envoie. Vous commaissez les difficultés auxquelles notre système
politique se heurte : faible poids des partis politiques (ce n'est pas nouveau
mais ça s'est profondément accru aujourd'hui), faible base du syndicalisme
(notamment par rapport à nos voisins européens) et forte instabilité du corps
électoral — et en même temps, par le haut, remise en cause de la souveraineté
politique par la dimension européenne qui prend une place de plus en plus
importante.
Une assise politique et sociale de plus en plus fragilisée par la
faiblesse des équilibres politiques et sociaux qui tiennent toute la démocratie
: d'où cette instabilité qui ne permet pas de trouver l'équilibre dont nous
avions besoin. Et se greffe sur cette instabilité profonde ce qu'on appelle "les
affaires", qui sont une remise en cause de la légitimité politique à
partir des fautes pénales qui sont poursuivies par la justice. Une
sur-exposition médiatique de ces affaires sont les signes qui aggravent encore
l'essoufflement de notre système politique et qui dénotent manifestement une
crise très profonde.
Et on voit apparaître dans ce contexte un peu bouleversé la figure d'un
juge très largement inédite en France, qui a été très longtemps occultée par
l'État administratif, et qui va être spectaculairement revisitée, redécouverte
par les citoyens et la société civile en général, qui cherchent à travers ce
juge une sorte de porte-parole, une sorte de représentant.
Voilà le tableau très général que je voulais brosser en introduction.
Vous voyez cette instabilité politique extrêmement profonde, cette émergence
d'une figure du juge très largement inédite dans notre histoire politique, et
en même temps le vrai défi intellectuel qui se pose à nous et qui sera l'objet
de ma conférence : comment parvenir à penser l'impensable, c'est-à-dire à
penser un pouvoir judiciaire que notre histoire politique a toujours refusé ?
Comment arriver à le penser malgré les difficultés qui se présentent ? Comment,
aujourd'hui, définir ce tiers-pouvoir qui se place entre les citoyens et
l'État, qui est encore indéterminé dans sa conceptualisation, parce que
précisément nous n'avons pas les outils conceptuels ni la tradition politique
qui nous permettent de parvenir à une définition satisfaisante ? C'est là
l'articulation de mon propos.
Donc, tout d'abord, abordons l'inconcevable, abordons les raisons
profondes pour lesquelles cette justice et ce pouvoir du juge ont été très
longtemps impensables en France. Et j'insiste sur ce point : c'est une
particularité française, nous n'avons pas l'équivalent dans les autres pays
européens. Je vais m'attacher à essayer de creuser en profondeur dans notre
culture politique les raisons qui expliquent cet impensable.
Aujourd'hui, bien sûr, nul ne pense que le juge soit un fonctionnaire,
un membre d'une administration sans responsabilité, astreint à une simple
application mécanique de la loi. L'image d'un juge "bouche de la
loi", comme le disait Montesquieu, n'est plus d'actualité. Mais nous avons
de nouvelles interrogations qui se présentent, qui montrent à quel point, à
travers cette figure du juge, toute une culture politique française est
déstabilisée et se déchire, et ne parvient pas à trouver un équilibre face à
l'anxiété que déclenche l'irruption d'un nouveau pouvoir dans le paysage politique.
Et on découvre subitement que la justice n'a cessé de payer, par son
absence au long de son histoire politique, le prix d'une conception unitaire du
politique. Tout se passe comme si les conceptions successives des doctrines
politiques en France avaient relayé indéfiniment cette conception unitaire des
politiques qui n'a pas permis l'émergence d'un pouvoir tiers, d'un pouvoir qui
émergerait d'autre chose que la légitimité politique.
La conception unitaire de la
République
Et je voudrais montrer ici comment à la fois le jacobinisme, le
libéralisme français et le gaullisme ont été trois doctrines qui ont relayé
cette vision unitaire, excluant, en l'espace de deux siècles, le tiers pouvoir
du politique en France d'une manière assez étonnante, dans la continuité de
leur déroulement.
1- Le jacobinisme
Voyons tout d'abord le jacobinisme, cette idéologie dont on parle
toujours sans trop la définir.
Pour comprendre ce qu'est l'idéologie jacobine, créée entre 1789 et 1799
en France, et qui a toujours un poids très fort dans notre réflexe politique,
je ne connais pas d'image plus saisissante que le tableau de Delacroix La liberté guidant le peuple. Cette
peinture montre d'une manière emblématique l'image du politique en
France : la figure de Marianne, qui représente la République, avance en
brandissant le drapeau de la nation, entourée d'un peuple anonyme dont se
détache les trois figures emblématiques de Gavroche, de l'étudiant et de
l'ouvrier, qui sont au fond les symboles de ce peuple combattant, mais d'un
peuple qui est avant tout la figure unanime du politique de la République qui
va à la fois éliminer ce peuple par son éclairage politique et en défendre le
territoire de toute agression de ses ennemis.
Cette image est très forte. Je la rapproche souvent d'une autre de cette
époque, qui figure dans beaucoup d'images des années 89, et qui représente la République par un œil
unique entouré de rayons solaires : représentation du peuple-soleil,
emblématique dans son unicité, mais qui surveille toute la société par ses
rayons et en même temps l'irradie de sa lumière.
Voilà la conception jacobine. C'est à la fois une symbolique de l'unité,
du centre et de la défense du territoire, qui est constante dans tous les
discours qui existent sur ce thème. Notre démocratie, nourrie de l'idéologie
jacobine, sera donc durablement unanimiste. Ce qui va dominer, c'est l'idée
d'une représentation absolue, dans laquelle la nation va être enfermée dans un
cercle où vont se conjuguer la loi, le droit et la volonté populaire. C'est la
fameuse allégorie de la volonté générale qui va être l'emblème de la Révolution
Française et en même temps d'une référence à la légalité qui va représenter la
légitimité politique par définition.
Il y a là, dans la continuité de notre histoire politique, l'idée d'un
pouvoir unique, qui représente la nation d'une manière complète. Ce sera tantôt
l'assemblée nationale, et tantôt le pouvoir exécutif.
Ce qui est tout à fait intéressant, c'est que cette unité de la
République à préserver n'est pas juridique (il n'y a pas de procédure qui
l'organise), elle n'est pas même purement politique : elle est éminemment
éthique. Elle se fonde sur l'idée d'une morale républicaine et non pas sur
l'idée d'un équilibre institutionnel qui serait garant d'une balance des
pouvoirs comme on le voit aux États-Unis ou dans les pays anglo-saxons.
En France c'est la vertu des hommes d'État qui est le ressort exclusif
du politique. Et le discours jacobin est articulé très étroitement à un cercle
vertueux qui réalise une incorporation du peuple à ses représentants (les
élus), lesquels capitalisent un peuple nécessairement vertueux dans ses
origines.
C'est le trépied, le triptyque du discours jacobin : unité de la
République, souveraineté de la loi, vertu de ses serviteurs. Formule éthique du
politique qui sera le prisme à travers lequel notre culture politique prendra
ses racines les plus profondes et se regardera elle-même d'une manière
constante pendant deux siècles.
Ce qui est frappant dans ce schéma c'est que l'idée même d'un pouvoir
tiers qui pourrait contrôler les élus par une loi extérieure, par une éthique
extérieure à l'éthique politique, est totalement impesnable. La figure du juge,
là, ne peut pas apparaître. Comment imaginer une telle représentation sans
menacer, dans ses fondements mêmes, l'identification du peuple à ses
représentants ? On voit pourquoi en France l'idée d'un troisième pouvoir a
toujours été repoussée au nom de cette légitimité unitaire.
Ce principe d'une unité de la République, une, indivisible et
souveraine, va avoir des conséquences très importantes dans notre histoire
politique. La hantise de tout fédéralisme, qui porterait atteinte à cette unité
fondamentale, la peur des factions et des corporatismes, qui la menaceraient,
et, beaucoup plus largement, le rejet de toute une société qui dans sa
diversité figurerait la division menaçant directement cette République : on
voit bien là la somme de questions qui nous est léguée par l'idéologie
jacobine.
Dans l'impossibilité, face à cette unité du pouvoir politique, de concevoir
un contre-pouvoir ou un tiers-pouvoir qui ne risque pas de la briser, la
réponse que nous avons donnée a été le bi-camérisme. Ça a été le Sénat,
deuxième chambre, dite modératrice, qui, en France, à la place du pouvoir
judiciaire, en lieu et place d'un tiers pouvoir, a été le contre-poids d'un
pouvoir majoritaire.
Et ce n'est pas du tout un hasard si c'est au moment où la IVème
République a abandonné le Sénat au profit d'un président de la République nanti
de beaucoup moins de pouvoirs qu'on a pu évoquer et créer un Conseil supérieur
de la magistrature et un Conseil constitutionnel chargé de contrôler la
constitutionalité des lois. À partir des années 1950 on s'aperçoit que le Sénat
n'est pas un contre-pouvoir suffisant et qu'il faut imaginer une solution
alternative.
2- Le libéralisme
J'en viens à mon second point. On aurait pu s'attendre que la pensée
libérale, beaucoup plus sous l'influence anglo-saxonne, aille prendre le
contre-pied de ce jacobinisme. Or pas du tout. Et c'est la grande surprise quand
on regarde les textes. Le libéralisme français est un libéralisme de
gouvernement, incarné par exemple par un Guizot, qui n'est absolument pas le
défenseur des droits individuels, mais se préoccupe avant tout de conserver cet
État administratif hérité de Napoléon, cette prééminence, cette masse
granitique des grandes institutions académiques, juridiques et administratives
de l'Empire, et pas du tout d'y introduire la dimension des droits individuels.
Je trouve très intéressante de ce point de vue la difficulté qu'on voit
au XIXe siècle d'inventer un pouvoir
judiciaire réellement autonome. À partir de cette époque on se pose la question
de savoir si on doit avoir un juge administratif, qui émane de l'administration
et qui va juger les litiges entre l'administration et les particuliers. Le
Conseil d'État pour faire bref. On s'aperçoit très vite qu'on ne peut pas
penser un seul instant qu'il s'agisse d'un juge distinct de l'administration.
Et le Conseil d'État va être un juge suffisamment proche du politique et de
l'administration pour être acceptable dans son contrôle, parce que précisément
il émane de cette administration qu'il va juger.
Et le pouvoir du juge, le pouvoir tiers, lui, est totalement écarté du
contrôle de l'administration au profit de ce pouvoir du Conseil d'État qui va
permettre à l'administration de disposer de son propre juge, d'une manière qui
nie toute extériorité du contrôle. On voit la difficulté à imaginer une
séparation des pouvoirs qui fasse la part de la justice. Juger, dans notre culture
politique, c'est encore administrer. Il n'y a pas de différence entre ce que
fait le juge et ce que fait le politique ou son administration. Le droit de
juger est absorbé, inclu dans la fonction d'administrer. Il y a là une osmose
très forte qui fait disparaître, en tous cas qui fait reculer, la fonction du juge dans sa spécificité. Et
rompre cette suprématie serait rendre plus flottante, comme on disait à
l'époque, la séparation des pouvoirs.
La séparation des pouvoirs, dans notre culture politique, n'a pas pour
but de séparer l'exécutif du judiciaire mais de protéger l'exécutif des
empiètements de la justice. C'est une séparation des pouvoirs qui fonctionne à
la protection de ce pouvoir politique qui a ses racines dans le jacobinisme.
Dans ce contexte la justice n'incarne, le juge n'incarne que la tyrannie des
intérêts particuliers, la ruine de l'État, le despotisme des corporations. On
ne cesse de le dire à cette époque.
On mesure là le choc qu'a provoqué ces dernières années, dans l'affaire
du sang contaminé, et dans d'autres affaires, la remise en cause des hauts
fonctionnaires et des élus, puisque précisément ils étaient protégés par
l'écran de ce État administratif, par le droit administratif qui était le droit
de l'État, et ils n'envisageaient pas un seul instant que le droit pénal, le
droit commun, puisse s'appliquer aussi à eux. Dès lors que la justice était une
dérive de l'administration, on ne pouvait pas imaginer qu'elle se retourne
contre l'État. On voit l'inversion de légitimité qui est manifeste aujourd'hui
quand on prend du recul avec l'histoire.
Quand on pense au libéralisme, on pense à Constant, à Tocqueville, aux
droits individuels, à la liberté de résistance dont parlait Tocqueville. Or
dans notre histoire politique et dans la conception libérale française, nous
sommes beaucoup plmus proche de l'idéologie jacobine que du libéralisme
classique. L'individu n'est pas du tout un titulaire de droits et de devoirs :
c'est au contraire un facteur de dangers pour les institutions politiques. Il y
a tout au long de notre histoire politique, la hantise de la foule, le rejet
des groupes intermédiaires, des corps intermédiaires. C'est une constante de
l'attitude politique.
J'insiste sur ce point : le libéralisme français est aux antipodes (on voit
bien aujourd'hui sa difficulté à exister politiquement) d'un libéralisme
anglo-saxon dans lequel le pouvoir politique n'est pas une fin en soi, mais au
contraire l'expression d'un instrument de la société au service des droits
individuels.
3- Le gaullisme
Troisième point dans ma démonstration : le gaullisme. Là, la
démonstration est plus facile, parce que le gaullisme, qui a donné les grandes
institutions de la Vème République, a directement renoué, dans les idées et
dans les institutions politiques dont nous héritons aujourd'hui, avec cette
filiation, en offrant à l'exécutif un canal d'expression directement lié au
peuple. Entre autre, plus particulièrement, par l'élection du président de la
République au suffrage universel pour une durée de sept ans.
Le gaullisme donne au politique, et entretient avec le peuple, un
rapport "incarnatif", comme disent certains auteurs, c'est-à-dire que
la général De Gaulle incarne le peuple mais ne le représente pas. C'est tout à
fait différent. L'incarnation se confond avec une personne, alors que la
représentation donne accès à la pluralité des points de vue. Et on retrouve,
avec cette idée, le rêve de l'unité jacobine de l'État, qui va s'opposer à la
représentation du foisonnement du pluralisme de la société.
Quand on regarde les institutions de la Vème République, on s'aperçoit
qu'on retrouve la symbolique du centre présente dans le jacobinisme. On
retrouve le souci de protéger l'exécutif de tout ce qui pourrait le menacer,
venant de la représentation parlementaire ou du pouvoir judiciaire. Ce n'est
pas la séparation des pouvoirs qui va détacher le gouvernement du Parlement.
Les grandes innovations de la Vème République sont l'incompatibilité des
fonctions ministérielle et parlementaire, la négation du pouvoir judiciaire
(que l'on qualifie d'autorité judiciaire et que le général De Gaulle à
plusieurs reprises a assigné à une simple fonction administrative) et in fine bien évidemment l'élection du
président de la République au suffrage universel.
C'est la conception politique selon laquelle le président est détenteur
de l'autorité indivisible de l'État (c'est un mot qui revient souvent dans le
discours gaullien), et, dans l'esprit d'un Comité de salut public (comme il est
dit une conférence de presse de septembre 1962 que j'ai ici), répond de la
République à l'intérieur comme il répond de la France à l'extérieur.
Dialectique très intéressante parce qu'elle montre dans les deux cas, à
l'intérieur et à l'extérieur, une position défensive de la République à l'égard
d'un danger qui la menacerait.
Ce qui domine à partir de là, c'est l'idée qu'il n'y a pas de
représentation du peuple. Le président incarne directement le pouvoir du
peuple. Et quand ce lien avec le peuple disparaît, comme en 1969, l'édifice
tout entier s'effondre.
Dans ce schéma, le juge n'a aucune place, parce que, comme dans le
jacobinisme, le gaullisme incorpore l'idée de droit. La loi ne vient pas de
l'extérieur, elle vient de l'intérieur. C'est ce qui caractérise notre culture
politique.
On le voit bien avec le Conseil constitutionnel, qui, à l'origine, n'est
là que pour garder le domaine de l'exécutif, ou avec le Conseil d'État, qui
incarne précisément cette justice proche de l'État qui n'est tolérable que
parce qu'elle est proche. On le voit bien aussi avec le Conseil supérieur de la
magistrature, qui est l'organe collégial chargé à la fois de la nomination des
magistrats et de leur discipline, et qui est totalement entre les mains du
président de la République, qui, à l'époque, en nomme tous les membres et préside
à sa composition.
Il y a là la volonté de donner au président de la République la fonction
de garant de l'autorité judiciaire. Cela nous paraît aujourd'hui une sorte de
confusion des genres. Comment l'exécutif peut-il être le garant du judiciaire ?
Comment imaginer qu'il puisse sans contradiction assurer cette fonction, alors
qu'il nomme ses membres et le sollicite en même temps ? Il y a là l'idée que la
justice est intégrée dans le pouvoir politique par le biais du pouvoir
administratif, et qui ne va pas pouvoir s'en distinguer.
C'est précisément, aujourd'hui, à une scission entre le pouvoir exécutif
et le pouvoir du juge que nous assistons.
Je voudrais encore insister sur les conséquences qu'entraîne pour les
libertés individuelles la confusion des pouvoirs. Vous vous souvenez, dans le
procès Papon, de ce témoignage d'un historien sur la répression de 1961. Cela a
été pour moi une révélation, parce que j'avais le souvenir de l'affaire du
métro Charonne mais nous avions totalement oublié dans notre mémoire la
répression beaucoup plus violente de la manifestation des Algériens. On parle
aujourd'hui de 200 morts. Papon était à l'époque préfet de police et c'était un
témoignage à charge.
Mais ce qui m'a intéressé dans cette affaire c'est que c'était là la
traduction, dans un événement politique précis, de cette confusion des
pouvoirs. À l'époque les autorités politiques ont préféré une information
judiciaire, dont elles était certaines qu'elle n'aboutirait pas, à une
commission d'enquête parlementaire qui aurait forcément tout mis sur la place
publique. Cela montre à quel point la raison d'État, quand elle est confrontée
aux libertés individuelles, triomphe de toutes manières.
Au terme de cette première séquence, on voit bien à quel point nous
avons une constante extrêmement solide dans notre culture politique et comment
le spectre de la République en danger durcit en permanence le monisme
politique.
Je vous lis, pour conclure cette première partie, un texte d'Hyppolite
Carnot de 1860, qui traduit assez bien cette mentalité française : "Le
français obéit plus volontiers à des chefs qu'à des livres, à une loi vivante
qu'à une loi écrite. Il ne cherche pas sa règle dans une bible législative.
C'est son côté catholique. La règle a besoin de se personnifier devant lui et
de revêtir un costume pour se faire reconnaître. Le français est doué d'une
impatience de mouvement qui lui rend pénible le joug de la loi. Dès qu'elle le
gêne, il fait un effort pour en sortir. Il n'attend pas qu'elle soit réformée :
il la broie. Le prétexte du salut public justifie à ses yeux tout acte
arbitraire. Il accepte et acclame le despotisme éclairé parce qu'il espère
toujours des progrès que la loi ne saurait lui promettre".
Voilà l'héritage d'où nous partons.
La nouvelle démocratie médiatique
d'opinion
Je voudrais en venir en seconde partie sur ce qui fait qu'aujourd'hui,
précisément, ce référent collectif commun apparaît de plus en plus lézardé.
Beaucoup d'observateurs considèrent que c'est à partir de mai 68 et du
septennat de Giscard d'Estaing que les choses se fissurent. Cela ne date pas
donc de la montée en puissance de la justice.
Vous vous souvenez peut-être de la parabole de Valéry Giscard d'Estaing
: la parabole du cornac et de l'éléphant. Elle est intéressante parce qu'elle montre
bien le renversement. Je cite le texte : "Celui qui agit, qui transporte,
c'est l'éléphant. Le cornac est sans force directe. Il donne l'impulsion,
montre la direction, encourage, insiste. Le jeu des forces qui agissent sur les
transformations sociales, qui développent les entreprises, qui renouvellent la
création interne de la société, c'est l'action de l'éléphant". Le cornac
c'est le président de la République, dans le texte de Giscard, et l'éléphant
c'est le corps social, qu'il va cornaquer, diriger, selon l'expression
utilisée.
Dans cette parabole, le fait tout à fait nouveau qui est saisi, c'est
précisément que le président ne fait plus corps avec la nation, à l'opposé de
la vision jacobine et gaullienne des choses. Il respecte la diversité du corps
social et il va accepter d'être lié par des demandes sociales, par un droit
qu'il ne va pas confisquer par une identification occultant toute capacité à
l'écoute ou au dialogue.
On voit là depuis le milieu des années 70 à quel point il y a une montée
en puissance de la dynamique représentative et au déclin de la dynamique de
l'incarnation du peuple par le pouvoir. On voit qu'apparaissent à partir de là
un certain nombre de réformes de la société civile elle-même. On voit une
écoute plus grande de ses attentes.
J'attache beaucoup d'importance au fait qu'il y ait à cette époque-là
une réforme du Conseil constitutionnel, qui va désormais pouvoir être saisi par
une minorité parlementaire, par les présidents des assemblées ou par le
président de la République. On voit aussi la moindre hégémonie du fait
majoritaire, qui avait été le soutien constant de l'exécutif jusque là : le
gouvernement Barre doit s'appuyer sur des majorités de circonstances.
Et on voit, c'est le point ultime, l'apparition de la cohabitation, à
partir de 1986, cela fait maintenant plus de dix ans. J'y attache aussi
beaucoup d'importance. La cohabitation
c'est aussi la fragmentation de l'exécutif. C'est donc d'une certaine
manière la fin de l'immunité unanimiste.
À différents points de vue donc, cette identité politique qui était la
nôtre pendant très longtemps entre dans une nouvelle phase, dans une nouvelle
recomposition, où elle va s'ouvrir à la diversité de la société. Et là on peut
reprendre toutes les grandes réformes de ces dernières années : la
décentralisation (qui a été la première grande réforme de l'État) , l'autonomie
des médias (dont on sait à quel point ils ont été liés au pouvoir politique
durant la période précédente), les transferts de souveraineté massifs à
l'échelon européen, et in fine
l'indépendance de la justice, chantier ouvert par Élisabeth Guigou.
C'est cette recomposition de notre identité politique qui permet au bout
du compte à la justice de trouver une place qu'elle n'avait jamais eu
précédemment, et sans qu'elle amène pour autant une division ou un chaos qui
menacerait la République.
Ce que je crois c'est que cette évolution va toucher de plein fouet les
deux fondements de l'ancienne culture politique : l'unité de l'État et la vertu
de ses serviteurs. C'était les deux points forts de notre culture politique et
l'irruption des juges va les toucher directement.
1- Fin de l'État unitaire
L'unité de l'État (je me contenterai de cet exemple) va être d'abord
secoué par une nouvelle représentation de la magistrature. Je ne vais pas
détailler ce qu'a été la justice et les juges pendant deux siècles. Le point
important c'est que Napoléon a restauré la majesté des juges, et notamment le
costume et le rituel judiciaires, à partir du Consulat. On a toujours conjugué
en France les garanties liées à l'inamovibilité de la magistrature et sa
soumission constante au pouvoir exécutif. Donc la magistrature a été une
administration régalienne au service de l'État. Sa représentation politique
c'était ça : une représentation liée à une confusion avec le pouvoir exécutif.
Il n'y a pas d'autre identité, jusque là, que celle-là.
Ce qui va se passer, c'est que brusquement la magistrature va se voir
autrement que dans le miroir politique qui lui renvoyait son image d'elle-même,
et elle va se voir autrement, précisément, par la réactivation de la logique
représentative.
Je pense que le rôle du syndicalisme a été très important. Il a été une
possibilité de prise de parole dans l'espace public qui était tout à fait
nouvelle pour les juges, et en même temps il a été concomitant à la
réorganisation du recrutement et de la formation des juges. Je rappelle que
pendant toute la période historique, les juges sont recrutés, non pas sur la
base d'un concours ou de leur compétence juridique, mais sur la base de leur
capital de relations politiques. C'est la capacité à réunir un parrainage
politique qui permet à un juge d'être nommé.
On avait instauré le concours pour le recrutement pour toute la fonction
publique, pour tous les fonctionnaires, sauf pour les juges, qui ont été les
derniers à en bénéficier. La raison c'est que ce recrutement par concours,
détaché du politique, inquiète les élus, et même les avocats, qui voient
s'autonomiser la justice à partir de son assise sociologique.
Recrutement avec la création de l'École de la magistrature en 1970,
apparition d'un syndicalisme de gauche en 1968, tout cela renouvelle
complètement les bases de la justice. Cela va ouvrir un nouveau mode
d'expression à une communauté professionnelle et lui permettre d'exister différemment
sur la place publique en faisant valoir un certain nombre d'idées.
Ce point est très important parce que l'apparition d'un recrutement
autonome et du syndicalisme va fissurer cette autorité de l'État indivisible à
l'intérieur de laquelle, jusque là, se regardait la justice. Elle va voir
qu'elle représente aussi autre chose.
On voit très bien à partir de là à quel point l'irruption de ce nouveau
pouvoir, ou en tous cas de cette parole dans la démocratie va représenter un
facteur d'inquiétude considérable pour la légitimité politique. De là va naître
la figure des juges rouges qui menacent la République.
À partir du moment où le juge devient plus actif dans ses prises de
position, à partir du moment où il ne se représente plus lui-même comme étant
le simple exécuteur, le simple applicateur de la loi, à partir du moment où un
Conseil constitutionnel plus autonome apparaît et contrôle la loi au nom des
principes fondamentaux du droit, à partir du moment où nous avons ratifié la
Convention européenne des droits de l'homme et que nous appliquons un droit
européen supérieur au droit national, à partir de ce moment-là, nécessairement,
plus rien ne tient dans la construction politique classique qui avait
initialement conçu la justice telle que je l'ai évoqué. C'est une
transformation de l'assise sociologique de la magistrature.
Mais il y a à l'autre bout, au sommet, la réforme du Conseil supérieur
de la magistrature. C'est une réforme très importante parce qu'elle joue un
rôle analogue à cette nouvelle prise de parole des juges. À partir du moment où
les juges pourront élire la majorité des membres du CSM, ils pourront prendre
davantage un certain nombre de décisions relative à leur profession.
Cependant on s'aperçoit que le président de la République est toujours
le garant de la justice et préside toujours le CSM, que le grade des sceaux,
contrairement à ce que souhaitait le rapport Truche, est toujours le
vice-président du CSM, et ces deux membres de l'exécutif peuvent demander au
CSM des avis ou le consulter. Ils sont donc à la fois membres de l'institution
et utilisateurs — ce qui maintient quand même la confusion.
2- Fin de l'État vertueux
Mais il y a un deuxième point. C'est la remise en cause de cet État
vertueux comme fondement éthique du politique en France. J'ai montré tout à
l'heure à quel point notre culture politique en était marquée. C'est à cause de
cette vertu, de cette légitimité morale, que la légitimité formelle ou
procédurale qui organiserait les pouvoirs entre eux passe au second plan.
Or précisément, un des grands faits de ces dernières années, c'est la
découverte que cet État vertueux produit la corruption. On découvre
brusquement, avec stupéfaction, qu'éthique et politique ne sont pas une seule
et même chose, comme le concevait la pensée jacobine. La morale publique peut
aussi venir de l'extérieur, peut aussi être secrétée par la justice, par
l'application du droit, et non pas par la vertu des serviteurs de l'État.
C'est cette dissociation fondamentale entre éthique et politique, avec l'irruption
du juge comme étant celui qui ramener la morale là où elle était absente, qui
exprime l'ébranlement profond de notre culture politique.
La corruption, c'est au bout du compte un phénomène qui se répand à
l'intérieur d'un groupe social ou professionnel et qui, dès lors que les
comportements ne rencontrent aucune réprobation, devient progressivement la
règle applicable dans cet espace fermé. Il devient la règle de tous. On l'a vu
pour le financement des partis politiques où personne ne se sentait coupable
d'utiliser d'énormes sommes d'argent provenant des commissions relatives aux
marchés publics. C'était normal parce que tout le monde faisait la même chose.
Personne n'en éprouvait de culpabilité.
Ce qui s'est passé c'est que cette zone de propagation de la corruption,
parce qu'elle était silencieuse, parce qu'elle était tacitement acceptée par
tous, parce qu'elle se propageait d'une manière infinie, allait se heurter
finalement à la démocratie d'opinion et à une visibilité devenue inévitable de
ses agissements. Et par quelques affaires très médiatisées va rapidement se
briser la bulle à l'intérieur de laquelle elle s'était propagée.
Toutes ces affaires de corruption politique et ces scandales
politico-financiers, au-delà de l'éclat médiatique qu'on leur a prêté, brisent
l'image du fonctionnaire intègre, vertueux, serviteur de l'État de manière
totalement dévouée. La corruption, par les révélations qu'elle entraîne,
traduit cet effondrement et non seulement traduit des fautes techniques dans le
comportement des fonctionnaires, mais fait aussi apparaître l'incompétence,
l'absence de contrôle externe et interne (voyez l'affaire du Crédit Lyonnais),
la solidarité des corps entre eux, qui refusent le contrôle extérieur du juge
ou de la victime qui se constitue partie civile, parce que, précisément, entre
inspecteurs des finances, entre grands corps, c'est une solidarité de rang qui
prime et qui fait loi, et pas le contrôle du juge ou celui de la loi.
Et non seulement le fonctionnaire "vertueux" est fortement
remis en cause, mais aussi l'élu, revêtu de l'onction du suffrage universel,
qui devient tout autant faillible et justiciable comme tout un chacun.
Dans les deux cas, ce n'est pas l'invocation de légitimité politique
issue du suffrage universel pour les élus, ou la vocation de l'intérêt général
pour les fonctionnaires technique qui peut fonctionner comme une justification.
Il n'y a plus de talisman qui permette de tout justifier. Aujourd'hui, le
droit, la loi devient l'aulne à laquelle vont être évalués ces différents
comportements sans qu'il y ait aucune manière de protection telle que notre
État a pu en tisser dans sa conception ancienne.
J'attache beaucoup d'importance à cette lutte contre la corruption parce
qu'elle touche l'éthique de la vertu qui structurait nos élites de l'intérieur.
On le voit très bien dans la réaction à l'honneur blessé symbolisée par la
position d'Henri Emmanuelli au cours de l'affaire Urba. Cet honneur blessé
traduit bien la faillite d'une régulation par la vertu telle que les juges la
posent.
Je voulais vous citer une phrase d'Emmanuelli qu'il adresse à Laurent
Fabius alors qu'il vient d'être condamné par la Cour d'Appel de Rennes :
"Ma pensée va à celles et à ceux qui m'ont toujours manifesté leur
confiance et leur amitié, par leur vote et leurs déclarations publiques, et qui
représentent à mes yeux l'unique principe de légitimité que je
reconnaisse". Vous avez là, dans un texte très bref, l'essence même que ce
que je voulais vous dire, à savoir le refus d'accepter ce contrôle et la
volonté de camper sur une position politique jacobine comme étant la seule
source de légitimité reconnue.
D'où le discours de l'honneur qu'on a beaucoup entendu. Dans le débat
qui s'engage à partir de là, on évoque l'absence d'enrichissement personnel,
même dans les circulaires du Garde des Sceaux de l'époque et dans les discours
publics : ils ne sont pas coupables d'enrichissement personnel. Et les juges
sont répondu : quelle différence faites-vous entre mettre de l'argent dans
votre poche et payer votre voiture de fonction ou votre logement ? Aucune.
C'est bien là le malentendu : d'un côté il y a la volonté qu'on ne s'est pas
enrichi poersonnellement dans une affaire et de l'autre on voit bien que de
fait cet enrichissement a eu lieu, y compris quand c'était dans l'exercice des
fonctions politiques.
À partir d'un certain moment on voit bien comment le coût moral de la
corruption est devenu inexistant. Et le juge va réintroduire de l'extérieur
cette éthique absente dans le comportement des élus ou des fonctionnaires. Il y
a là quelque chose de tout à fait essentiel. Ce regard extérieur avait été
exclu de notre histoire politique. J'ai montré comment on préférait un juge
administratif proche de la classe politique dont on savait que les valeurs
qu'il allait défendre étaient celles que partageait le monde politique, et que
cette proximité était une garantie. Le bon juge était celui qui connaissait
l'administration et qui pouvait la juger avec pertinence. Aujourd'hui, par
l'extériorité de la fonction judiciaire, on retrouve, en lieu et place d'une
application sélective de la loi, ou d'une application selon les privilèges, on
retrouve une application égale, un principe d'égalité devant la loi pour l'État
autant que pour les individus.
L'irruption du juge fait apparaître une nouvelle éthique dans les
relations entre citoyens et élus : une éthique fondée sur le principe d'égalité
et non plus sur le vieux principe jacobin d'une dissymétrie, d'une inégalité,
au profit de l'État et de ses privilèges. C'est contraire à toutre notre
histoire politique. Voilà ce qui change fondamentalement. Non pas le droit
lui-même mais la manière dont le juge va appliquer la loi, les normes
d'application de la loi. Le juge, avec
le soutien de l'opinion va remettre en cause ce bloc vertueux de la
souveraineté qui a été si longtemps l'assise même de notre conception.
Aujourd'hui, le politique sent qu'il ne doit plus seulement rendre de
comptes à lui-même, ou à son parti, ou à ses électeurs, mais aussi au peuple,
au juge, et surtout qu'il doit susciter un tiers pouvoir apte à juger
impartialement de ses fautes, s'il veut garder la confiance du peuple qu'il
représente.
Les caractères de la nouvelle
donne
Quels sont les axes fondamentaux qui caractérisent cette réforme ? J'en
distinguerai deux, liés à ce que j'ai dit précédemment.
1- L'équilibre des pouvoirs
Le premier de ces axes c'est qu'aujourd'hui l'irruption du juge ne fait
pas que déchirer cette culture politique républicaine : elle offre aussi aux
citoyens de nouvelles possibilités de faire reconnaître leurs droits.
J'évoquais le Conseil constitutionnel. On pourrait aussi évoquer la Cour des
droits de l'homme. Il y a là toute une série de possibilités nouvelles
d'intervenir dans le débat public.
C'est une nouvelle frontière qui s'ouvre. La réforme de la justice c'est
organiser la division du pouvoir, orgaaniser des pouvoirs différents, afin de
créer ce fameux équilibre des pouvoirs qui caractérise les constitutions
contemporaines les plus libérales. C'est organiser la pluralité des pouvoirs,
leur équilibre, leur complémentarité, sans craindre de diviser l'État et de le
dresser contre lui-même. C'est faire le pari que l'on peut engager une réforme
profonde de la justice sans briser l'État et sans briser l'unité immémoriale à
laquelle il a puisé son identité pendant si longtemps.
Il apparaît que le prisme jacobin ne permet plus une conception de
l'État qui soit conforme aux attentes de la société. Aujourd'hui il y a une
demande très forte de reconnaissance des droits individuels que jusque là nous
ne parvenions pas à satisfaire.
Ce qui a été le moteur de cette révolution du tiers pouvoir ça a été la
lutte contre la corruption. À partir du moment où on désigne la délinquance
économique et financière comme étant la délinquance politique, on ne peut plus
conserver un système où le parquet obéit aux ordres du gouvernement. Ce n'est
plus tenable. Donc il faut organiser un pouvoir du juge qui soit insoupçonnable
et impartial, afin, devant l'opinion publique, de permette un jugement
satisfaisant aux règles du droit.
La lutte contre la corruption non seulement accouche d'une nouvelle
division des pouvoirs, d'une nouvelle frontière entre les pouvoirs, mais en
même temps elle anime en profondeur la réforme de la justice. On voit bien
qu'un des points de cette réforme est l'autonomie du parquet. Le politique, au
nom de sa souveraineté légitime, indiscutable, injusticiable, ne peut plus
prétendre se juger lui-même et n'être justifiable de ses fautes que devant ses
électeurs. Dans cette brêche qui est ouverte s'inscrit durablement la réforme
d'une justice nécessairement plus indépendante. Cette nouvelle frontière est
une nouvelle séparation entre justice et pouvoir politique. Elle se traduit par
l'émergence d'instances de contrôle et d'arbitrage qui sont totalement tierces
par rapport à l'administration.
Nous n'avons pas, dans notre héritage conceptuel ni tout simplement dans
notre héritage politique, de représentation de cette réalité nouvelle, ni
intellectuelle ni institutionnelle, et nous pensons très souvent le pouvoir du
juge à l'aune de la souveraineté politique. Un juge, qui n'est pas élu, ne
serait pas légitime à faire ce qu'il fait. Mais c'est oublier que le juge n'a
pas pour fonction d'appliquer un programme politique, mais d'appliquer la loi que
les politiques ont voté, ce qui est très différent.
On n'imagine pas, tant est forte l'imprégnation de cette souveraineté
élective, un pouvoir qui agisse de manière autonome, indépendamment de
l'exécutif ou du législatif qui sont des pouvoirs plus lourds. On raisonne par
analogie sans voir que le juge est placé entre le peuple et les représentants
et incarne pour les citoyens une faculté nouvelle de faire valoir leurs droits
de manière directe.
La constitution de partie civile est une faculté qui est ouverte au
besoin contre l'action du pouvoir élu. C'est un nouveau moyen d'exercer le
droit individuel qui permet une démocratie plus active, plus continue, plus
critique, puisqu'elle dispose d'un instrument à cet effet.
Simplement je précise deux choses. Ce pouvoir du juge est un pouvoir
passif. Il n'est mis en mouvement que parce qu'il est saisi par une autorité.
Les juges ne vont pas chercher les affaires, elles leur sont déférées. Et c'est
un pouvoir qui est neutre politiquement et qui doit l'être. C'est tout le sens
de la notion d'impartialité définie par la Cour européenne des droits de
l'homme. Il doit être arbitre dans les antagonismes et ne pas être juge et
partie, auquel cas il saperait sa propre légitimité.
Voilà la première frontière qui s'ouvre, qui sépare le politique et le
juge, à travers une fonction critique, endossée par le juge à la demande des
citoyens au besoin contre les politiques et les élus.
2- La participation active à la
vie politique
Et il y a une autre frontière qui s'ouvre également, c'est ce que
j'appellerais l'alliance de la participation et de la représentation.
Nous avons dans notre système politique une prédominance de la
représentation et une difficulté à penser la démocratie en termes de
participation. Le pouvoir de juger qui apparaît aujourd'hui incarne une volonté
plus grande des citoyens à participer aux décisions publiques.
Il y en a de multiples exemples, comme tout ce qui concerne le droit au
logement, ou le droit à l'environnement, ou le statut des étrangers, qui montrent
à quel point le juge est utilisé dans des stratégies juridiques pour peser sur
les décisions publiques, lorsque l'administration, à tort ou à raison, a écarté
le citoyen de décisions auxquelles il prétendait avoir accès. On sort là de la
représentation et on bascule dans ce qui est beaucoup plus de l'ordre de la
démocratie participative.
Il ne faut évidemment pas être angélique. Il faut bien voir que, dans
cette nouvelle expression de la démocratie, on se heurte à cet espace public
médiatique, à cette démocratie d'opinion, où l'émotion peut diluer la qualité
des revendications et ne les retenir que pour leur contenu. Nous serions ainsi
confrontés à une démocratie plus sondagière, plus effervescente, plus
frémissante en quelque sorte, très ouverte aux demandes des victimes en
particulier, et qui serait toujours en quête de réparation, sans voir qu'au
bout du compte ce qui se joue ce n'est pas une demande de réparation
individuelle mais plutôt une demande de participation à une décision
collective.
C'est une frontière extérieure à la démocratie représentative où les
citoyens veulent exercer leurs droits plus directement, faire émerger de
nouveaux porte-parole qui expriment des problèmes concrets auxquels ils sont
partie prenante. Ce qui est demandé est une démocratie moins abstraite, moins
universelle.
Cette démocratie se noue à travers une chaîne d'acteurs nouveaux. Le
monde associatif représente très souvent le moyen de porter la revendication
sur la place publique et de lui donner consistance. L'avocat joue un rôle de
metteur en forme des revendications en leur donnant un langage juridique qui va
les rendre convertibles au monde judiciaire. Le juge ouvre un débat, à
l'inverse de l'administration qui a plutôt tendance à le fermer, où vont
s'exprimer un certain nombre de positions qui vont réfléchir la demande sociale
dans sa diversité, dans sa complexité, dans ses antagonismes, ce qui est
quelque chose de nouveau. Et par-là même, la justice se fait le porte-parole de
l'état moral d'une société. Elle va construire les causes qui lui sont
proposées en argumentation juridiques recevables, et ces causes vont cesser à
travers elle d'être une simple collection d'intérêts sans représentation et
sans identité.
Il y a toute une série de réformes en cours, dont on parle peu, mais qui
sont très importantes dans le domaine de l'accès au droit et de l'accès à la
justice, qui vont dans le sens de cette construction d'une démocratie
participative plus liée au problèmes concrets des gens en leur donnant la
possibilité d'avoir accès aux instruments juridiques et intellectuels qui lzur
permettent de faire valoir leur demande.
Il y a également tout un pan de la réforme autour du contrôle de la
constitutionnalité des lois, que je n'évoque pas, mais qui pourrait tout à fait
être associé à ce mouvement de réforme autour de l'accès au droit.
Conclusion
Je crois que ce qui apparaît aujourd'hui c'est la reconnaissance dans la
société d'une spécificité plus grande de l'acte de juger, dans sa capacité à
raisonner avec les demandes sociales et à y répondre. L'acte de juger n'est
plus confondu avec la fonction d'administrer, comme c'était le cas si
longtemps, ni non plus confondu avec le pouvoir politique dont il a été si
longtemps l'instrument.
Nous identifions mieux cette fonction, parce que nous voyons qu'elle se
caractérise par trois choses : un tiers impartial, un débat équitable et
individualisé, la référence au droit commun comme étant son assise et sa
légitimité proprement dite.
C'est ce vers quoi nous tendons aujourd'hui. Je crois qu'il faudra que
nous entendions de manière plus insistante ces demandes sociales telles
qu'elles se manifestent. Il nous faudra réarticuler, recomposer, le pouvoir
politique autour de ces composantes nouvelles, dans leur diversité et établir
les mécanismes d'équilibre et de balance des pouvoirs. Nous devrons également
penser la démocratie, non comme un héritage jacobin exclusivement représentatif
mais au contraire plus participatif.
Peut-être là, la France renoncerait-elle à une partie de sa singularité
historique pour se rapprocher progressivement du pouvoir commun des démocraties
libérales qui est aujourd'hui l'horizon vers lequel elle avance
irrésistiblement.
(transcription non
relue par l'intervenant)
Débat
Un auditeur - Nous vous
avons suivi sur la nécessité pour le droit commun d'être appliqué à tous, ou
sur vos interrogations quant à la participation et à la représentation. En
revanche, en quoi l'indépendance du juge nous garantirait-elle de la vérité,
même s'il est vrai que nous pourrions en attendre l'impartialité ? Est-ce que
la seule perversion est bien celle de l'exécutif ? Toute votre conférence m'a
paru quand même aller sur cette idée que la vraie perversion dans tout ce que
nous disons de la justice viendrait de l'État et plus précisément de l'exécutif.
Vous serez
d'accord avec moi pour dire que le débat politique n'est pas mort mais nous ne
le voyons pas bien venir dans les prétoires. Accès à la justice, participation,
droit commun, n'est-ce pas la loi qui organise tout cela et non pas un redéploiement
des juges qui les ferait porteurs de ces messages ?
En un mot,
j'ai eu l'impression que vous nous disiez aujourd'hui que la justice était
l'incarnation du peuple. Le modeste élu que je suis vous dit : pas d'accord !
Vive le débat politique !
Denis Salas - J'ai trois désaccords immédiats
avec ce que vous dites.
Je n'ai
absolument pas dit que l'indépendance du juge allait générer la vérité
immanente pour l'annoncer au peuple. J'ai parlé simplement d'une rupture
culturelle profonde dans notre histoire politique.
Deuxièmement,
je n'ai absolument pas parlé de perversion de l'exécutif. J'ai dit qu'il y
avait dans le pouvoir exécutif une hégémonie. Évidemment, là, on peut discuter
: à partir de quand, sur quel fondement ? Mais je pense que c'est un fait
relativement indiscutable, contrairement à ce que vous dites (et non pas un
fait pervers), et amplement démontré. On pourrait longuement parler du fait
majoritaire et du pouvoir présidentiel, qui a installé chez nous cette
hégémonie qu'on trouve dans toutes les démocraties.
Et puis
enfin, je n'ai absolument pas évoqué le juge comme étant l'incarnation du
peuple. J'ai précisément montré qu'on sortait totalement du discours de
l'incarnation et qu'on se situait au contraire dans le discours de la médiation
par le droit des demandes des citoyens, dont le juge se faisait l'interprète.
Quant à
votre rappel de la loi, qui devrait organiser le débat démocratique, le juriste
que je suis peut difficilement accepter une conception de la loi qui aurait
cette vertu d'organiser le débat public à elle seule. Non seulement le juge,
mais tous ceux qui participent au débat public et y ont accès peuvent y
prétendre. Vous dites "Vive le débat public, mais les prétoires n'y ont
pas vocation". Je pense tout au contraire qu'un certain nombre de débats
démocratiques peuvent transiter par le prétoire. On a vu le procès Papon, qui
était quand même un moment important où s'est travaillé quelque chose de
l'ordre de la mémoire collective. Pourquoi exclure le prétoire du débat public ?
Je ne vois pas pourquoi, a priori, on
écarterait du débat judiciaire une fonction d'interpellation du débat public.
J'ajoute
que j'attache beaucoup d'importance à la vertu du contrôle de
constitutionnalité des lois. Je trouve que c'est une manière, comme dans toutes
les autres démocraties européennes, d'interprèter le législateur sur le
fondement même du vote de la loi en lui rappelant qu'il est, lui aussi,
tributaire de principes fondamentaux. Le juge constitutionnel a une vertu très
forte pour donner au débat politique un fondement éthique qui participe
directement au cadrage du débat politique.
Notre
désaccord se fonde sur deux interprètations de la place du juge dans la
démocratie qu'il faut écarter de tout esprit polémique et essayer de voir,
comme j'ai tenté de le faire, à partir d'une analyse en profondeur de l'enjeu
des transformations actuelles.
Un auditeur - Dans les affaires de corruption,
le juge intervient d'une part pour faire appliquer le droit, et d'autre part
pour réintroduire de la morale. Mais, au-delà même de la corruption, ne
pensez-vous pas que l'omniprésence du juge s'explique également par l'espace
laissé vacant par le pouvoir politique ? De la même manière, si la
technocratie, si décriée, est si présente, n'est-ce pas aussi parce que la
volonté politique est défaillante ?
D.S. - Oui, vous avez raison. Le cas à
mon avis le plus intéressant, c'est la loi elle-même, qui est aujourd'hui
indéterminée dans beaucoup de ses définitions, et se retrouve très souvent
sujette aux émotions collectives. On l'a vu encore récemment à la suite des
violences urbaines. Quatre jours après les faits le premier ministre annonce de
nouvelles mesures pénales contre les agressions de chauffeurs de bus. Une
réforme du Code pénal quatre jours après, c'est quand même là une législation
dans l'urgence, dans l'irrationalité, dans l'immédiateté, qui voudrait occuper
un espace le plus vite possible.
Mais cette
montée en puissance du juge provient aussi de l'incapacité de la loi à prévoir
tous les événements qui peuvent se produire dans le cadre de ce qu'elle
organise. La loi devient de plus en plus incomplète, de plus en plus poreuse,
et laisse forcément au juge une initiative d'interprètation considérable.
J'ai
étudié récemment la loi de 17 juin 1998 sur la délinquance sexuelle et j'ai été
absolument sidéré. Cette loi, qui inclut des mesures de suivi socio-judiciaire
pour les délinquants sexuels, prévoit une typologie extrêmement vaste, qui va
du criminel sexuel proprement dit à l'exhibitionniste en passant par le détenteur
de cassettes pédophiles. Qui va faire le choix de la mesure si ce n'est le juge
? La loi aurait pu trancher politiquement et désigner le destinataire de toutes
ces dispositions. Mais en laissant le choix ouvert elle laisse à la justice une
marge d'interprètation considérable. Le juge forcément occupe toute la place
mais cette place lui est laissée par le flou du droit.
Cela ne me
paraît pas une "perversion", pour reprendre le mot de tout à l'heure,
mais c'est une conséquence de la complexité de la société. Quand la société
était unanime, quand elle était globale, quand il n'y avait pas d'ouverture sur
l'international, quand on pouvait l'embrasser d'un seul regard, la loi pouvait
exercer cette fonction avec précision. Elle avait affaire à un espace relativement
circonscrit, relativement limité. Aujourd'hui, dans un monde complexe où les
centres de pouvoir se diluent, où il y a sans cesse des interférences entre les
normes nationales et les normes internationales, où on ne sait plus très bien
où se situe le centre d'application du droit, la loi doit nécessairement
abandonner au juge et à tous ses interprètes (avocats, plaignants) le soin
d'affiner, d'appliquer, d'interprèter ses propres dispositions.
Ce que
vous dites, c'est une mutation structurelle dans le droit contemporain, qu'on
peut effectivement considérer comme étant une sorte d'application par défaut
d'une norme qui aurait été posée préalablement, mais qui, à mon avis, vient
aussi du fait que se dissipe pour nous le mythe d'une loi souveraine, complète,
exhaustive, parfaite, comme notre héritage jacobin tenderait à nous le faire
penser. Je pense qu'au contraire la loi demande à être interprètée. C'est ce
que nous découvrons avec beaucoup de retard par rapport à d'autres pays. Je
pense aux pays de common law où la
loi est totalement interpètée à tous les niveaux et avec une complète liberté
de création des normes de la part du juge.
Ce n'est
pas par hasard si la liberté de l'interprète dans notre système juridique,
c'est le juge administratif qui l'a eue, lui qui a créé purement et simplement
un droit administratif : étant proche de l'État, il n'était pas soupçonné de
créer un ordre normatif concurrent de celui du politique. Notre juge
administratif a créé librement, comme les grands juges de common law, comme les grands juges américains, un droit de toutes
pièces parce qu'il avait cette liberté d'être un juge politique.
Je crois
que là nous découvrons, à travers les imperfections de la loi, quelque chose
que les sociologues appelaient du droit social, c'est-à-dire du droit qui est
produit par la société et pas seulement par le législateur, et qui forcément
reflète un état de la société à un moment donné à l'intérieur duquel le juge a
une fonction d'interpète, de traducteur, de médiateur. Cette réalité, qui
paraît évidente pour des cultures politiques du type de la culture de common law, ou aussi de l'Allemagne,
nous avons l'impression de le découvrir parce que nous avons toujours derrière
nous cette image jacobine d'un législateur souverain et parfait qui ne se
trompe jamais.
Donc, ce
que vous dites : un mythe qui s'écroule.
Une auditrice - J'ai entendu parler d'un
changement dans le recrutement et la formation des étudiants en droit qui
voulaient devenir magistrats. Le ministre demandait que ce soit des étudiants
venant de couches sociales différentes pour qu'on ne retrouve plus parmi des
juges provenant principalement de couches sociales aisées. Est-ce que cela est
effectif ? Est-ce qu'on ne peut pas penser en effet que l'interprètation change
suivant l'origine sociale du juge ?
D.S. - Je ne connais pas cette réforme.
Elle me paraît bénéfique. Tout ce qui peut aider les étudiants provenant de
couches sociales défavorisées à passer le concours me paraît aller dans le bon
sens.
La fin de
votre question est très intéressante : le pouvoir d'interprètation du juge
varie selon son appartenance sociale. C'est profondément vrai. J'ai fait une
étude il y a deux ou trois ans avec des anglais sur l'attitude du juge par
rapport à la grève. Les juges n'ont pas le droit de grève. Il y a des journées
de protestation mais pas de droit de grève. Et on s'est aperçu que les juges
allemands et français, qui sont des juges jeunes, recrutés après une formation
juridique, se posaient la question de manière tout à fait différente des juges
anglais, qui ont derrière eux une carrière d'avocat, qui ont entre cinquante et
soixante ans et pour qui la question de la protestation et du droit de grève ne
se pose pas. On voyait le fossé de l'âge
et en même temps le fossé culturel entre le juge en prise avec son temps et les
autres.
Les juges
allemands nous disaient : quand nous désapprouvons la construction d'une
centrale nucléaire pourquoi ne pas le dire, contester cette politique auprès du
gouvernement ? Il y avait des manifestations qu'ils avaient organisées. Les
juges anglais ne comprenaient pas. Pour eux ce n'était même pas quelque chose à
quoi ils pouvaient penser un seul instant.
L'origine
sociale du juge, son âge, ses appartenances culturelles, façonnent forcément sa
capacité d'interprètation. Et là nous avons un chantier à ouvrir, parce qu'il
faut certainement tendre vers une magistrature plus représentative de toutes
les couches de la société. Y compris de gens venant de l'immigration : c'est
important d'y songer, compte tenu du fait qu'une grande partie de la clientèle
du juge pénal est de cette origine-là. Or ce n'est pas du tout prévu dans les
textes, où le recrutement se limite à un profil très particulier. Chaque fois
que je vois des collègues étrangers, c'est la question qu'ils me posent :
est-ce que vous êtes représentatifs de la société française
d'aujourd'hui ? C'est important et je ne suis pas du tout certain que dans
l'état actuel des choses il y ait vraiment une représentativité souhaitable ni
même suffisante. Or pour être bien jugé il faut que le justiciable, celui qui
est jugé, reconnaisse dans celui qui le juge une légitimité à être là où il
est.
Il y a eu
beaucoup de critiques sur la légitimité par le concours, sur la légitimité par
le diplôme, sur la légitimité courte, en quelque sorte, et on a beaucoup de
travail à faire pour creuser une légitimité sociologique vraiment
représentative d'une démocratie multiculturelle. Et on est assez loin du
compte. Votre question va loin de ce point de vue.
L'auditeur - Surtout si on abandonne le
principe de la collégialité, qui est dramatique vu de l'intérieur des
juridictions. Parce qu'à ces phénomènes de manque de représentativité de la
magistrature s'ajoutent des problèmes d'intendance qui font que peu à peu, au
lieu de statuer en collégialité on en arrive à des techniques soit officielles
soit officieuses qui sont des techniques du juge unique. C'est l'occasion de le
signaler. On n'a pas à l'heure actuelle une évolution qui va dans le bon sens.
D.S. - Je voudrais rajouter quelque
chose à ce que vous venez de dire. La disparition de la collégialité, la
tendance à prôner un juge rapporteur, ça fait disparaître le cœur de l'acte de
juger. J'ai essayé d'expliquer que juger c'est différent d'administrer.
Administrer c'est gérer, c'est travailler sur des données générales, c'est agir
rapidement, sous le couvert d'une hiérarchie, etc. C'est très spécifique. Et
juger c'est introduire le débat contradictoire, le tiers impartial, etc. Quand
on juge par juge rapporteur, quand on juge à juge unique, quand on juge dans
des délais rapides, on compacte complètement la fonction de juger et on fait
finalement une fonction administrative. Je n'ai rien contre l'administration,
mais c'est le type de décision très différente de la décision judiciaire parce
que c'est une décision prise sans l'espace du débat contradictoire qui est
l'essence même de la fonction de juger. Et je crains qu'on perde cette
spécificité-là.
Un auditeur - Vous avez fait une analyse
pénétrante de la société française depuis deux siècles et de la façon dont cela
explique la situation actuelle. Mais vous avez été nettement moins convaincant
sur la source de la légitimité d'un tiers pouvoir des juges. Vous avez très
bien expliqué que la légitimité dans une démocratie c'est celle qui est issue
du suffrage universel. Or les juges n'étant pas élus n'ont pas de légitimité de
ce point de vue-là. Vous avez évoqué des raisons qui tournent autour de la
défense des libertés individuelles, mais on est bien obligé de constater que
dans des pays où les juges sont effectivement un tiers pouvopir, comme aux
États-Unis, on aboutit à des procureurs Kenneth Starr, totalement indépendants,
aux moyens illimités et qui finissent en inquisiteurs. Je crains que ce ne soit
une tendance qui s'installe en France.
Il
faudrait aussi, toujours aux États-Unis, mentionner la situation des citoyens
ordinaires, avec les médecins qui refusent d'opérer si on ne leur donne pas une
décharge écrite renonçant à toutes poursuites judiciaires, parce que les abus
des juges dans l'indemnisation des victimes d'erreurs médicales a un effet
pervers qui se retourne contre les citoyens.
En France,
on pourrait aussi mentionner les problèmes des juges lorsqu'ils maintiennent en
détention provisoire des milliers de prévenus sans les juger, ou lorsqu'ils
organisent des fuites à l'encontre du secret de l'instruction.
Ma
question est : pourquoi vouloir s'ériger en tiers pouvoir ? Pourquoi pas un
pouvoir de médecins ? Ou des policiers tant qu'on y est ? Il me semble que la
justice et les juges, plutôt que de chercher à faire de la médiatisation facile
autour d'hommes politiques, devraient plutôt s'attacher à améliorer la justice
de tous les jours, celle qui concerne des milliers de citoyens. Il y a là
beaucoup à faire et cela devrait être la tâche prioritaire.
D.S. - Il y a beaucoup de choses dans ce
que vous avez dit que je ne puis pas partager.
D'abord la
source de légitimité. C'est vrai que la légitimité des juges n'est pas une
légitimité politique élective. Mais pourquoi penser qu'il n'y aurait de
légitimité que celle-là ? C'est là où il y a problème. Est-ce qu'il n'y a pas
une légitimité à appliquer impartialement la loi ? Est-ce qu'il n'y a pas une
légitimité à appliquer le droit, et notamment les droits individuels ? Est-ce que
les droits de l'homme n'ont pas une légitimité ? C'est une question de fond.
Pourquoi écarter du champ des croyances collectives cette question-là au nom du
fait qu'elle n'a pas de légitimité par définition a priori ?
Vous dites
qu'il faut s'occuper de la justice de tous les jours. Je n'ai pas dit autre
chose. Je pense qu'effectivement la justice de tous les jours, c'est ce que
j'ai appelé la démocratie participative, l'accès au droit, etc. Mais c'est
étroitement lié à la reconnaissance dont on créditera la justice. Si vous
créditez la justice uniquement d'une spécificité dans l'exercice des droits
individuels et si vous ne l'écartez pas de cette fonction, peut-être
pourra-t-elle davantage s'engager dans cette voie. Mais moi, j'ai une approche
très différente. Je ne conçois pas a
priori qu'une légitimité politique occulte complètement toute autre
légitimité. Il y a d'autres légitimités. Il y a des légitimités
professionnelles. Celle du juge en est une.
Je ne vais
pas jusqu'à dire qu'il faut ériger en tiers pouvoir toutes les professions. La
particularité du juge c'est qu'il exerce une fonction de l'État, à savoir
juger, comme il y a administrer, ou légiférer, et cette fonction de l'État,
jusqu'à présent, elle a été occultée par notre histoire républicaine. Ce qui
apparaît précisément, c'est que cette fonction de l'État, exercée par le juge
(qu'on voit apparaître plus nettement avec le Conseil constitutionnel et la
justice pénale aujourd'hui) elle a une fonction de jugement, mais qui est une
fonction exercée par l'État en tant que tel. Ce n'est pas une fonction qui
concurrence ou qui critique l'État : c'est une fonction qui vient de l'État
lui-même. C'est pour ça que j'ai parlé de division de l'État. Il faut accepter
que l'État puisse être critiqué de l'intérieur par sa propre justice.
C'est
quelque chose qu'on a beaucoup de mal à comprendre chez nous parce que,
précisément, de tiers pouvoir il n'y en avait pas. Il existe dans les faits. Il
est fortement soutenu par l'opinion publique et en même temps il est perçu
comme n'ayant aucun fondement légitime, si ce n'est effectivement que le
fondement que lui-même s'arroge.
Ce que je
pense par contre, et là vous avez raison, c'est qu'il y a tout un travail à
faire sur la responsabilité et les conséquences des actes du juge. Mais
peut-être justement ne pouvait-on le faire qu'à partir du moment où on
démasquait le pouvoir du juge. Vous avez évoqué l'abus de détention provisoire
et l'utilisation des médias dans une stratégie d'instruction et je crois que
vous raison. Il y a des abus manifestes qui sont exposés sur la place publique
et que fait-on par rapport à cela ?
Il y a, à
mon avis, deux démarches parallèles à mener. Il faut d'une part élucider ce
qu'est devenu aujourd'hui dans les faits et dans une démocratie d'opinion le
pouvoir du juge (et notamment le pouvoir du juge pénal) et l'identifier à son
vrai niveau. Il y a un pouvoir réel qui s'exerce sur les individus de chair et
d'os et il faut en tenir compte. Et il faut d'autre part rapporter ce pouvoir à
une responsabilité équivalente en charge symbolique.
Et je suis
tout à fait conscient qu'il y a là un véritable problème. Au moment même où ce
pouvoir monte en puissance, on dénonce un certain nombre d'abus (que vous avez
très bien repérés). Et il n'y a pas du tout de contre-pouvoir interne à ce
pouvoir-là, ou de responsabilité équivalente au pouvoir qu'il a atteint. C'est
une énorme question. Mais cette question on ne peut se la poser qu'à partir du
moment où cette fonction de juger sort de l'ombre, où elle s'étale sur la place
publique, où on mesure l'ampleur de son expansion.
Je crois
que le prochain chantier sera l'organisation de ce pouvoir et notre capacité à
lui assigner un régime de responsabilité particulièrement haut en contenu et
exigeant en valeur. Il y a là toute une série de propositions qui doivent être
mises sur la table. Je pense par exemple que les poursuites disciplinaires.
Alain Minc vient de publier un livre où il montre l'impunité et
l'irresponsabilité des juges. Il n'a pas complètement tort. On peut légimement
considérer que le nombre de cas disciplinaires est dérisoire au regard des
fautes oiu des erreurs que les uns et
les autres pouvaient constater en lisant la presse. Là il y a un problème sur
lequel il faudra qu'on avance parce que nous serons attendus aussi sur ce
terrain-là.
Une
dernière chose. C'est une question qui me donne un peu le vertige, parce que
les seuls cas de responsabilité forte qui ont été dégagés par les sociétés, il
faut remonter au Moyen-Âge pour les trouver. Au Moyen-Âge le juge avait une
responsabilité directe de ses actes devant la société. Son serment en était le
test, et son indépendance était la mesure même de sa responsabilité. C'est
ensuite quand l'État administratif s'est imposé dans notre histoire que cette
dimension-là a été complètement occultée. Mais on pourrait parfaitement
imaginer un système de responsabilité correspondant à des attentes sociales, à
des attentes éthiques à l'égard du juge, qu'il faut alors, là, à mon avis,
totalement contruire. On pourrait s'inspirer du système allemand où il y a une
responsabilité consitutionnelle du juge, on pourrait s'inspirer d'un système
qui favorise l'éthique du monde judiciaire, on pourrait s'inspirer d'un système
disciplinaire. Tout est à construire, le chantier est largement ouvert, mais
c'est sans doute le chantier des cinq ou dix prochaines années
Un auditeur - J'aimerais que vous puissiez
approfondir un peu cette notion que vous appelez la démocratie participative. À
l'instant vous dites que le pouvoir du juge sort de l'ombre. En fait il sort de
deux siècles de ce que vous avez appelé le jacobinisme. Mais je trouve quand
même que cette idée que maintenant qu'il sort de l'ombre on a fait un pas
significatif vers une démocratie participative serait au moins à approfondir.
Cela me paraît excessif. Une démocratie participative ne saurait se résumer au
fait que le juge s'empare d'une série d'abus.
Vous dites
qu'au fond la France va sans doute rejoindre par là le lot commun de ses
voisins qui ont une culture historiquement plus libérale, alors que chez nous
les accès de libéralisme n'ont pas produit cette indépendance du pouvoir
judiciaire. Reste que, dans votre exposé, vous dites aussi que la France a une
autre particularité : ses syndicats sont faibles, ses partis politiques
sont faibles. La démocratie participative ne fera de progrès que si on
s'attaque, avec l'appui de tout un arsenal juridique nouveau, à ces
déficiences. Comment renforcer les syndicats ? J'imagine que vous réfléchissez
entre magistrats sur le vieil arsenal juridique qui constitue le socle des
syndicats et de leur représentativité. Pour les partis c'est un peu plus
compliqué.
Au-delà
des anecdotes salaces autour de Clinton, il y a le pouvoir extravagant de ce
juge désigné dans des conditions qui sont celles du libéralisme et, en
principe, de la défense des droits des citoyens américains. Cette culture
libérale n'a pas produit non plus de progrès judiciaires vraiment très rapides
pour les noirs et autres catégories opprimées.
D.S. - Je ne voulais pas immédiatement
répondre sur cette comparaison parce qu'elle me paraît très largement infondée.
Je ne pense pas qu'on puisse comme ça, sur la base d'une simple comparaison,
dire, à propos de l'affaire Kenneth Starr, que si en France la justice était
indépendante on aurait les mêmes conséquences. J'ai insisté lourdement sur le
concept de culture politique et de ses racines historiques précisément pour
montrer que nous sommes aux antipodes de la culture américaine, qui est fondée
sur les pouvoirs, les contre-pouvoirs, le juge, etc. Je crois que c'est clair
dans ce que j'ai dit.
Cette
comparaison je ne peux pas la prendre telle quelle, sans précautions, si ce
n'est pour dire qu'auparavant, il faut avoir une claire conscience de ce qu'est
le monde politique américain et de ce qu'est le monde politique ou judiciaire
français. Voilà pour écarter cette comparaison qui me paraît éminemment
contestable.
Maintenant
sur la démocratie participative, nous avons chez nous au départ une conception
universaliste de la démocratie, abstraite, jacobine, etc. Et puis on se rend
compte très rapidement que cette conception universaliste n'a pas de contenu
charnel, qu'elle n'a pas de contenu concret. Les partis politiques, les
syndicats, le monde associatif ont été un moyen pour la France, dans une
histoire encore récente, de donner une consistance pleine et entière à cette
démocratie qui ne pouvait pas vivre du fait de son universalisme démocratique.
Or cette
démocratie, que Rosanvallon appelle une démocratie d'équilibre, qui a permis de
contrebalancer l'abstraction républicaine du début, est en crise profonde.
C'est une crise extrêmement profonde sur laquelle les extrémismes prolifèrent,
parce que la capacité de ces médiations politiques, culturelles et sociales
d'absorber les demandes citoyennes deviennent de plus en plus résiduelles.
Je fais un
correctif quand même sur le monde associatif, parce qu'on s'aperçoit, en y
regardant de plus près, que la dynamique est plus forte de ce côté-là que du
côté des partis politiques. À mon avis, et c'est là où j'y ai associé le juge,
c'est même peut-être l'avenir. Je veux dire par là qu'on voit apparaître dans
les débats de société, les questions relatives à l'environnement, les questions
relatives au statut des étrangers, la question du logement, qui me paraît très
importante, sur ces débats concrets de tous les jours, on voit très bien que le
juge participe, pas sous l'angle de la justice pénale, de la justice
accusatrice, mais sous l'angle de la justice civile ou constitutionnelle.
Dans les
décisions du Conseil constitutionnel sur le droit au logement et sur l'équité
qui doit être dans l'esprit du juge quand il tranche par exemple une question
d'expulsion, il y a toute une part d'interrogation sur le juste, sur
l'équitable, qui prime la question du droit pur et qui est tout à fait
fondamentale. Ce n'est jamais une question purement abstraite : c'est très
souvent une question qui est relayée par les mouvements d'opinion, portée le
tissu associatif. Et finalement il y en a des traductions juridiques, notamment
dans la jurisprudence du Conseil constitutionnel, qui sont réutilisées par les
avocats ou le monde associatif.
Il y a là
une évolution très intéressante où on voit une démocratie participative naître
à la conjonction du droit, de l'élan associatif et des jurisprudences qui
s'établissent dans les cas cruciaux comme celui du logement. C'est important
parce que, là, on sort d'une demande incantatoire où on veut du droit subjectif
à n'importe quel prix, et on fait jouer concrètement, cas par cas, dans des
situations précises, la prééminence d'un droit fondamental sur une loi injuste.
Le débat sur la légitimité de la loi et sur la loi injuste ne peut avoir lieu
que s'il y a les ressources suffisantes, notamment juridiques, qui permettent
aux citoyens de contester une loi injuste au nom de droits fondamentaux.
Je pense
que la démocratie participative pourra naître dans cette nouvelle dialectique.
Je la vois plus dans cette dynamique, en prise directe sur le mouvement
associatif, avec les traducteurs juridiques de ces revendicatiosn que sont les
avocats et avec les jurisprudences sur les droits fondamentaux. On a beaucoup
d'exemples à glaner du côté de l'Allemagne.