Mémoire et histoire :
la flamme d'une chandelle
Michelle
Perrot
historienne
professeure émérite à l'Université de Paris VII
- Denis Diderot
Conférence
du Grep-mp, Parcours
19-20, 13 mars 1999
Le passé,
parfois, nous submerge, nous étouffe, nous dérange, nous fait souffrir ou nous
fait honte. Et souvent alors nous le repoussons. Vivre, c'est oublier. Aux
individus comme aux groupes, "Du passé, faisons table rase", l'oubli
apparaît comme une thérapie légitime.
Mais il existe bien des formes d'oubli. Il y a l'oubli spontané, qui est
une espèce de respiration de la mémoire, et, par pudeur, on a besoin de cet
oubli-là. Il y a l'oubli du refoulement des victimes, qui répugnent à se
plaindre devant l'indifférence d'autrui : c'est par exemple le cas des femmes
violées, qui n'osent pas parler. Il y a le silence des vaincus, contraints à
l'effacement par les vainqueurs. Il y a le silence des dominés, des esclaves,
des migrants, des pauvres, des femmes, dont le pouvoir efface ou omet les
traces dans la mise en ordre du monde qu'est tout récit. Tout récit, toute
histoire, opère une mise en ordre, et on peut dire que l'histoire se construit
sur l'oubli, puisqu'on choisit certains objets, en en laissant d'autres de
côté. Il y a un aspect sélectif dans l'histoire. Et le pire des effacements est
le négationisme, car il nie l'existence de faits avérés, et en particulier du
plus grand drame contemporain qu'a été la shoa.
Contre cela, contre cette expèce d'oubli spontané, ou volontaire, surgit
autre chose, qui est le désir de mémoire. Il revêt une grande diversité de
formes : le besoin de retrouver les traces, de retrouver les racines, de les
rendre visibles. On peut dire qu'à l'heure actuelle nous sommes entrés dans une
grande phase de mémoire : remémorer, commémorer, créer des lieux de mémoire,
classer des objets, faire surgir la parole des muets, édifier des musées. La
notion de patrimoine est aujourd'hui centrale. Ce sont autant d'opérations
devenues quotidiennes — au risque même d'un certain ressassement de la
constitution artificielle de souvenirs. La mémoire peut être un lieu de
manipulation et les souvenirs, quelquefois, constituent des souvenirs-écrans
qui deviennent en quelque sorte la représentation du passé. La mémoire est en
tous cas un enjeu de luttes souvent féroces. Il n'y a peut-être pas toujours un
devoir de mémoire, mais il y a certainement un travail de mémoire. La mémoire
est un travail.
Entre ces deux pôles, entre l'oubli et le désir de mémoire, que peut
l'histoire ? Car l'histoire ne se confond pas avec la mémoire. Sa démarche est
autre. Entre les injonctions d'un présent auquel il appartient, et l'immensité
d'un passé en partie détruit, dont ne surnagent parfois que des épaves, entre
les désirs, les émotions, les droits des témoins, les prétentions des acteurs, l'historien
peut-il être un médiateur, un passeur à la fois sympathique, voire engagé, et
critique ? Peut-il avoir l'ambition d'être un quêteur de vérité ?
Je vous propose d'aborder successivement trois points. D'abord les
formes de l'oubli. Puis les problèmes que pose la mémoire. Enfin, à travers des
exemples précis, le travail de l'historien. Immense sujet dont nous
n'aborderons que des îlots, empruntant quelques chemins de traverse d'un
territoire presque sans limites. Le débat qui suivra nous permettra de
prolonger, de nos réflexions croisées, cette exploration sans prétention autre
que de regarder, un instant, le paysage contrasté de notre horizon mémorial.
1- L'oubli
Les formes de l'oubli sont très diverses. Et il convient de les
distinguer.
L'oubli involontaire
D'abord il y a l'oubli
involontaire, l'amnésie. L'amnésie engloutit nos vies individuelles et
collectives. C'est même la situation normale, courante, inévitable, peut-être
même indispensable. Parce qu'il faut, dans la vie, avancer, marcher, nous avons
besoin de nous alléger de nos bagages, sans quoi nous serions accablés par tous
les souvenirs du passé. On peut dire que, d'une certaine manière, vivre c'est
oublier. Et nous savons bien que notre vie se construit là-dessus.
Mais inconsciemment, sans doute, au fond de nous, nous conservons les
traces du passé. Nous les avons là, quelque part. Et ensuite, le travail de la
mémoire les fait émerger. Et très souvent quand nous prenons de l'âge et que
l'urgence de la marche nous paraît moins forte, alors nous cherchons à
retrouver le temps perdu, conscients du fait que nos personnes et nos vies sont
faites de ce temps cristallisé qui nous a peu à peu construits.
Il y a, je crois, pour chacun d'entre nous, d'une manière ou d'une
autre, à un moment quelconque, une recherche du temps perdu, une lutte contre
les défaillances de la mémoire qui sont ressenties alors comme une souffrance.
Au point que la maladie d'Alzheimer, dont on n'a jamais tant parlé (et pour
cause, puisque nous vivons plus âgés nous la voyons davantage que lorsque les
gens mouraient plus jeunes) est devenue aujourd'hui le symbole même et la forme
la plus redoutée du vieillissement.
Cet oubli, cette amnésie, nous enveloppent de toutes parts, quand bien
même nous ne le voudrions pas. Les vies oubliées, les traces perdues sont
innombrables, inimaginables. Chacun d'entre nous a son expérience des choses.
Ainsi, quand on visite un cimetière à la campagne on voit les stèles effacées,
il y a des tombes en ruine, plus personne n'y vient, on voit les noms et on se
dit : qu'est-ce qu'ils sont devenus ?
Cet effacement des traces est général. Il est quasi spontané, comme le
montre a contrario le beau livre
d'Alain Corbin qui s'appelle Le monde
retrouvé de Jean-François Pinagot. Ce Pinagot était un sabotier de la forêt
de Bellême, dans le Perche, dont Alain Corbin ne savait rien quand il a projeté
à faire son livre. Il avait le désir de faire l'histoire de quelqu'un de
complètement inconnu, que tout le monde avait oublié. On ne saurait rêver
projet d'histoire plus démocratique. Mais comment faire ? Alain Corbin a choisi
au hasard, presqu'en fermant les yeux, dans les registres de l'état-civil d'une
petite commune. Il s'est donné deux chances. Il a éliminé les femmes, en raison
de leur plus faible enregistrement, de leurs moindres traces, et un jeune
homme, mort trop jeune et dont les traces auraient été nécessairement trop
restreintes, pour choisir le second, mort à 76 ans : Pinagot donc.
Alors a commencé le travail de l'historien à travers l'état-civil, les
archives et les lieux. Alain Corbin a retrouvé toutes les données de
l'état-civil : dates de la naissance, du décès, nombre d'enfants. Il a trouvé
aussi trace de son service militaire, de son métier, de l'emplacement de sa
maison. Il a vu sur les registres du scrutin que Pinagot avait voté pour la
première fois au plébiscite de 1870, signant d'une croix, à la fois analphabète
et malgré tout participant à la vie civique.
Peu de choses, tout de même. Si bien qu'Alain Corbin a été conduit à
inverser son projet : non plus retracer la vie décidément presqu'imperceptible
de Pinagot, mais retrouver son "monde", son environnement sensoriel
et mental, ses conditions de travail et d'existence, sa famille et son
voisinage en tentant toujours de répondre à la question : que faisait-il ? Que
voyait-il ? Que pensait-il ? Sans jamais aller au-delà du vraisemblable, se
refusant même à tout exercice d'imagination. Cette magnifique tentative d'un
historien pour sortir un inconnu de l'oubli montre aussi ses limites.
Je ne sais pas si Pinagot a eu de la chance ou pas, il s'en moque
probablement, mais il faut bien se dire que la majeure partie des gens n'auront
jamais d'histoire individuelle. Donc nous vivons sur l'oubli. L'oubli est la
condition normale de la société. Il faut prendre conscience de cela. C'est
essentiel. C'est vrai pour nous-mêmes et c'est vrai pour la collectivité. La
norme, c'est l'oubli.
L'oubli volontaire
À côté de cela il y a l'oubli volontaire. Il existe aussi un désir
d'oubli. Et ce désir d'oubli peut venir de plusieurs sources. D'abord du
sentiment que nous avons que le passé nous submerge, nous étouffe, nous empêche
d'avancer. Chacun d'entre nous a connu ainsi un désir de rupture, surtout quand
à l'adolescence. Il y a un moment où on en a assez d'entendre les parents ou
les grands-parents, même si on les aime bien, raconter toujours un peu la même
chose. On a l'impression qu'il faudrait en sortir. Et puis il y a les gens plus
ou moins radoteurs, qui ont tendance à ressasser. L'écart ou la rupture s'opèrent
tranquillement, mais parfois aussi violemment, avec le désir de fermer la
porte, de ne plus voir "ça", d'aller ailleurs, de quitter. On veut
s'allèger du passé, pour pouvoir faire autre chose.
Et puis il y a le désir de rupture qu'éprouvent des groupes. Cette
rupture peut aller jusqu'à la destruction des traces. On veut ne plus voir
toutes ces choses. D'où les lettres brûlées, les images détruites. Pensez à
l'inconoclasme des révolutionnaires.
Pensez aussi au désir de rupture des immigrés. Souvent la première
génération d'immigrés, voire la deuxième, qui a besoin de s'intégrer et pour
laquelle cela représente un effort gigantesque, ne peut pas à la fois se
souvenir du passé et s'intégrer dans son nouveau monde. Et alors, là, il y a le
désir d'oublier, ou tout au moins de laisser de côté, de tirer un trait. Quitte
à y revenir souvent à la troisième génération.
Il y a d'autres raisons encore qui font que nous voulons oublier. C'est
que souvent le passé nous fait souffrir. Nous avons dans notre vie des drames,
des gens qui nous ont quittés, des peines intimes, des souffrances matérielles,
des échecs, que nous avons besoin d'oublier pour avancer. Le passé fait
souffrir, et l'oubli est une thérapie.
Les rescapés d'une guerre, par exemple les anciens combattants de la
guerre 14-18, ou les rescapés des camps de déportation, quand ils arrivent,
quand ils reviennent, ont souvent le désir de raconter. Et puis, ils se
trouvent devant des gens qui ne sont pas sur la même longueur d'onde qu'eux,
qui ne les entendent pas, voire qui n'écoutent pas. Alors ils ont le sentiment
d'être incompris et raconter les fait souffrir. D'où leur silence. Ils
n'oublient pas mais ils refoulent, parce que la communication devient trop difficile.
Walter Benjamin écrit à propos des anciens combattants de la grande
guerre : "Ils revenaient muets du front, non pas plus riches, mais plus
pauvres d'expérience communicable". Ce qu'ils avaient vécu était tellement
difficile à dire à ceux de l'arrière que cela devenait insurmontable.
Je n'ai compris cela que tardivement. Mon père avait fait la grande
guerre très jeune, et je me souviens qu'adolescente j'avais envie de lui poser
des questions à ce sujet. Mais il refusait d'en parler. Et quand il en parlait
il se mettait en colère. Il y avait une espèce de crescendo de colère devant cette guerre que rétrospectivement il
jugeait folle, et du coup je n'osais plus lui en parler. Je crois que beaucoup
d'entre nous ont fait des expériences de ce type.
Dans son livre Déportation et
génocide, Annette Wieviorka montre que, contrairement à ce que l'on croit,
quand les déportés sont rentrés des camps de concentration, qu'il s'agisse des
résistants ou des Juifs (parmi les Juifs il n'y en a que 3 % qui sont rentrés),
ils ont eu envie de témoigner et ont écrit des textes. En 1945-46 il y a une
littérature de déportés de retour. Mais ces textes n'ont eu aucun succès. Les
gens ne les ont pas achetés, ne les ont pas lus. C'est tombé dans un puits sans
fond. Simone Veil raconte que, toute jeune rescapée d'Auschwitz, elle a essayé
de communiquer ce qu'elle avait vécu et elle s'est rendue compte que personne
ne la croyait. À la limite, elle gênait. Et donc : silence.
Ce silence de la communication est grave. C'est le silence des victimes,
qui, comme les vaincus, éprouvent un sentiment de honte. C'est invraisemblable
mais c'est ainsi. Entre les glorieux vainqueurs de Leclerc qui arrivent dans le
Paris de la Libération et auxquels on fait fête, et les victimes de la shoa ou les déportés résistants
décharnés, reçus à l'hôtel Lutecia à
Paris presque dans la clandestinité, la différence est énorme. Il y a d'un côté
les vainqueurs qui ont fait l'histoire et de l'autre les victimes qui l'ont
subie. Leur mauvaise conscience instaure une
espèce de silence.
Il y a là un refus de la parole et du témoignage, une espèce de désir
d'oubli et d'isolement dans l'incompréhension de la parole.
L'oubli politique
Il existe une troisième forme d'oubli, que j'appellerais la politique de
l'oubli. En effet, il y a souvent désir politique de refoulement du passé et
notamment du passé collectif, parfois dans un désir d'apaisement, pour
reconstruire. Mais parfois aussi dans une volonté, voire un refus, de
reconnaître ses torts. Ou encore dans une volonté de nier l'autre. Cette
attitude politique de l'oubli peut aller jusqu'à l'éradication et jusqu'à la
négation.
Regardons quelques-unes de ces politiques de l'oubli. Prenez par exemple
la Libération. Il y a épuration, parce qu'il faut apurer les comptes de
l'occupation et de la collaboration, avec à la fois une justice sommaire et des
tribunaux qui jugent. Et des violences symboliques. Pensez à la tonte des
femmes, processus très général qui fait de ces femmes des boucs émissaires,
justement pour liquider le passé et pour en finir : on coupe les cheveux et
avec ça on coupe le passé, on punit et on stigmatise. On purifie. "Tout se
passe comme si la tondue était chargée d'emporter avec elle dans le désert de
l'exil social tous les péchés, tous les crimes de la collaboration", écrit
Alain Brossat (1992).
Il y a de la part des autorités politiques (De Gaulle par exemple) la
volonté de règler tout cela. Il faut règler les comptes parce qu'il faut aller
de l'avant. Il faut reconstruire. Alors on ne va pas ressasser le passé. Il
faut en finir. Peut-être n'était-ce pas possible de faire autrement. Ceci
étant, très souvent, on observe que ce passé mal règlé resurgit plus tard. Car
le pardon et l'oubli ne peuvent être confondus. Pour pardonner, il faut savoir.
Et c'est là en définitive que le rôle de l'histoire et de la mémoire est
important. Et puis après cette épuration, après ce trait tiré pour pouvoir
continuer, il y a les politiques d'amnistie. On dit : il y avait des
coupables, ils ont payé, on arrête. Cette politique d'amnistie se retrouve dans
la plupart des régimes. On estime qu'elle est nécessaire pour aller plus loin.
Et bien entendu, il y a des risques : risques d'injustice, risques du
refus de la vérité, risques d'un oubli sans véritable pardon, risques d'un
passé mal liquidé et qui, inévitablement, resurgit. On l'a bien vu en France
avec les différents procès, comme le procès Papon. On le voit actuellement, et
ce n'est pas fini, avec la nuit d'octobre 1961, cette terrible nuit parisienne
où un certain nombre d'Algériens (on ne sait pas combien) ont été assassinés,
Papon étant préfet de police. Et la difficulté qu'on a aujourd'hui à faire
cette histoire, à accéder aux archives dans lesquelles on pourrait sans doute
trouver la réponse, illustre les difficultés de la mémoire et de l'histoire.
L'Allemagne à cet égard a été un exemple, car les Allemands ont fait un
très gros effort pour prendre leur passé à bras le corps, pour y réfléchir et
comprendre ce qui leur était arrivé. Les nouvelles générations allemandes, ceux
qui ont cinquante ans maintenant, qui étaient encore des enfants à l'époque de
la guerre, et plus encore les jeunes de vingt-cinq ans, qui n'étaient pas nés,
ont véritablement fait un effort considérable pour règler tout cela. Au point
qu'à l'heure actuelle un homme comme Michaël Walser dit : eh bien maintenant
cela suffit, on en a beaucoup parlé, nous ne pouvons plus nous sentir
coupables, nous n'y sommes pour rien, alors il ne faut tout de même pas
continuer à ressasser cela éternellement, il faut aller de l'avant. Si bien
qu'en Allemagne aujourd'hui s'élève une controverse : comment se souvenir sans
ressasser ? Comment assumer un passé dont on n'est évidemment pas responsable,
et en même temps le connaître ? Voilà des enjeux de mémoire essentiels.
Au point qu'en Allemagne, à Berlin, en pleine reconstruction, comme vous
savez, on se demande comment faire pour commémorer la shoa, pour que ce drame abominable dont les nazis ont été
responsables soit présent au cœur de la ville et qu'on ne l'oublie pas. Comment
représenter cela ? Un architecte qui s'appelle Antoine Grunbach a proposé de
faire au centre de Berlin un espace vide, un immense espace vide, parce que,
dit-il, seule l'absence peut témoigner de la mémoire de la shoa. Un monument est impossible. On ne peut pas élever un monument
au génocide. Il vaudrait mieux un vide. Les gens seraient amenés à se demander
: qu'est-ce que cela veut dire ? Je ne sais pas si on retiendra cette
proposition, mais elle montre la difficulté qu'il y a à remémorer et à
représenter des drames comme la shoa.
Récemment, au Cambodge, les autorités ont dit qu'il fallait en finir
avec les Khmers rouges. Le premier ministre Hun Sen a proposé de passer
l'éponge. Et on a vu ce spectacle incroyable : le premier ministre entouré des
deux ex-Khmers rouges Kieu Sampan et Nuon Chea. On tire un trait, c'est fini,
on n'en parle plus, c'est un épisode clos et on va même réintégrer ces gens-là
dans le gouvernement du pays. Mais cette attitude politique a fait un tel
scandale que le premier ministre a retiré sa proposition et est revenu en
arrière. Un procès est désormais envisagé. Exemple d'une politique d'oubli que
refuse, à juste titre, la population. Le crime contre l'humanité doit être
jugé.
Il y a aussi, dans ces politiques de l'oubli, des volontés
d'éradication, c'est-à-dire des volontés d'effacer toutes traces d'un événement
pour qu'il n'en reste plus rien. Abolir le passé, supprimer ces traces
matérielles, dans l'idée folle que si les traces matérielles disparaissent on
ne se souviendra plus. Les exemples sont extrêmement nombreux. La Révolution
Française détruit les images religieuses en 1793 au nom de l'Être Suprème. On
ne voulait plus qu'il y ait de traces de la foi religieuse. Ce n'était pas
spontané, c'était une politique volontariste du gouvernement jacobin.
De manière plus subtile, l'Abbé Grégoire, jacobin, voulait que la France
soit unie et qu'elle n'ait plus qu'une seule langue, le français. D'où sa
politique hostile aux patois. Il fallait combattre les dialectes, effacer les
patois. Cette éradication des cultures régionales, au nom de l'unité nationale,
pose de nombreuses questions. Dans un livre récent, intitulé La création des nationalités, Anne-Marie
Thiesse montre comment, dans le grand siècle des nationalités qu'est le XIXe
siècle, ont été construites les diverses identités nationales, les histoires
nationales opérant par omissions, ajouts, reconstructions du passé des
communautés à édifier. Rôle des pouvoirs et des États, aspirations des
populations, interfèrent dans des processus complexes où le passé est souvent
réinterprété. La construction de la nation française n'échappe évidemment pas à
ces opérations, même si on a toujours tendance à penser que chez soi, c'est
"naturel" et chez les autres, artificiel. Le "droit des peuples
à disposer d'eux-mêmes" n'en demeure pas moins une conquête du XIXe
siècle.
Staline voulait effacer les noms des rues à Moscou pour que les gens
n'aient plus de souvenir d'avant. Si bien qu'on ne pouvait plus se guider à
Moscou. Les plans ne portaient plus de noms. On donnait des numéros aux rues.
Plus proche de nous : Ceaucescu en Roumanie a voulu supprimer le vieux
centre de Bucarest, y compris les monuments et les églises historiques,
aplanir, niveler, pour faire un urbanisme à la Staline avec d'immenses avenues
et au bout d'une de ces avenues son palais. On en a fait maintenant la Chambre
des députés. C'est complètement disproportionné. Les députés errent dans un
palais fantôme. C'était là encore une volonté d'arasement pour oublier et
mettre en place quelque chose de tout autre.
Songez également aux éradications anti-sémites. À Riga, après la guerre,
les Lettons ont voulu supprimer toutes les traces des camps d'internement de
Juifs. On a vu une émission sur ARTE à ce sujet. Il y avait eu au milieu de la
ville des lieux où on exécutait et où on brûlait les Juifs. Pour oublier cela,
les autorités lettones ont décidé d'y faire une grande prairie. Et dans
l'émission il y avait un témoignage très fort. Un homme, qui était petit garçon
pendant la guerre, racontait ce qu'il avait vu. En racontant ses yeux en
étaient encore hallucinés. Il disait qu'encore maintenant il se réveillait la
nuit en y pensant.
La pire de toutes ces politiques c'est évidemment le négationisme, qui
refuse mêmes les preuves les plus patentes. La shoa est bien entendu absolument prouvée, mais les négationistes
disent : non ! Ils ont commencé par ratiociner sur le nombre : il y en a
peut-être eu des victimes, mais pas tant que cela. Et puis ensuite ils ont dit
que les chambres à gaz n'avaient pas existé : il n'y a pas eu de génocide juif,
il y a eu quelques fours crématoires parce qu'il y avait des gens qui mouraient
dans les camps et qu'il fallait bien se débarrasser des corps et c'était une
mesure d'hygiène et il n'y a jamais eu de "solution finale"...
En France, le père du négationisme est un certain Paul Rassinier, auquel
Nadine Fresco vient de consacrer un livre. Elle a remonté les filières et
reconstitué la vie de cet homme ordinaire, dont les livres négationistes (il en
a écrit treize !) tombent des mains tant ils sont d'un ennui profond, et mal
écrits. Elle les a pourtant lus pour comprendre comment on pouvait devenir
négationiste. Et c'est d'autant plus extraordinaire qu'il ne s'agit pas d'un
homme d'extrême droite qui aurait trouvé dans l'antisémitisme sa voie normale.
Pas du tout. Il s'agit d'un militant politique engagé à gauche, d'abord
communiste, puis socialiste, et résistant. Pas résistant de la première heure,
il faut le dire. Parce que c'était un socialiste pacifiste. Il avait applaudi à
Munich. Il exonérait quelque peu le régime nazi. Il disait que l'Allemagne
avait subi le terrible traité de Versailles et qu'il ne fallait pas lui en
vouloir. S'il y avait un totalitarisme
allemand cela venait du traité de Versailles. Il refusait du coup de voir la
réalité du fascisme et de l'antisémitisme. Il voulait la paix à tout prix :
plutôt Hitler que la guerre. Et à ses yeux, Blum, membre de son parti,
puisqu'il était socialiste, devenant l'incarnation de la guerre, il le condamne
et commence à dire : c'est la faute des Juifs.
L'ouvrage de Nadine Fresco est très impressionant. Par une enquête
précise et serrée, il nous permet de comprendre un fait d'oubli volontaire de
l'histoire.
L'oubli imposé aux dominés
Dernière forme d'oubli : le silence imposé aux dominés. Cette fois, il ne
s'agit pas de nier un événement, mais d'une exclusion plus massive d'une
catégorie mise hors du récit. Tout récit historique est une forme de pouvoir,
et souvent la forme de pouvoir des dominants. Et il y a des catégories qui sont
exclues de l'histoire.
Quelques exemples. C'est seulement maintenant que l'on commence à faire
l'histoire de l'esclavage, du grand esclavage africain. Jusqu'à une date
récente on n'était pas très fier de soi. On avait aboli l'esclavage en 1848, et
on ne cherchait pas trop à comprendre les racines profondes de tout cela.
Lorsque l'on a fêté le cent cinquantième anniversaire de la Révolution de 1848,
on a mis l'accent sur l'abolition de l'esclavage. Beaucoup de gens ont dit à ce
moment-là : il faut maintenant faire l'histoire de l'esclavage, et non pas
seulement pour pleurer ou pour regretter. Souvenez-vous de Clinton allant en
Afrique et disant aux Africains : "Je vous demande pardon, au nom de
l'Occident, au nom du peuple américain". Très bien. Mais on ne peut pas en
rester là. On ne peut pas passer l'éponge pour passer à autre chose. Il importe
de comprendre plus profondément les mécanismes du phénomène. Il y a beaucoup de
littérature là-dessus. Cette histoire s'est quand même développée depuis un
certain temps.
Autre exemple : le silence des pauvres, qui est le plus grand de tous.
Qui fera l'histoire des pauvres ? Une association comme ATD-Quart Monde a très bien compris qu'il ne suffit pas de donner
aux gens des moyens matériels, mais aussi une mémoire et une histoire. Car les gens
qui n'ont pas d'histoire n'existent pas, n'ont pas de dignité. Une des choses
que ATD-Quart Monde propose aux plus
démunis c'est de raconter l'histoire de leur vie, de dire comment ils ont vécu,
qui étaient leurs parents, etc. Ils ont beaucoup de mal, parce que les très
pauvres n'ont pas de souvenirs de leurs parents. Ceux-ci sont souvent morts
jeunes. La mortalité est forte dans les milieux de la grande pauvreté. Ils sont
par conséquent dépourvus de cette mémoire familiale que nous avons, nous qui sommes
plus privilégiés et qui, quand nous vieillissons, aimons savoir ce qu'ont fait
nos parents, nos grands-parents, retourner au village. Démarche impossible
quand on appartient au quart monde. Il faut arriver à leur permettre de
retrouver cette mémoire, leur dire qu'eux aussi ont une vie qui mérite d'être
racontée et dont le récit est important pour comprendre ce qui leur est arrivé.
Il y a là quelque chose de tout à fait significatif du rôle que peut jouer la
mémoire et le récit. Et en particulier ce qu'on appelle "histoire
orale", ou récit de vie.
Et puis enfin, last but not least
: les femmes. Les femmes ou les silences
de l'histoire. J'ai publié récemment un livre là-dessus. Tout l'effort
qu'avec des amies, des collègues, depuis vingt ou vingt-cinq ans, nous avons
fait, provient de la conscience que le récit historique est un récit le plus
souvent écrit au masculin. Il ne prend pas en compte les femmes, ni même la
dimension du rapport entre les sexes, pourtant une dimension essentielle de
l'histoire, aussi bien au niveau des représentations qu'au niveau du pouvoir ou
de la vie quotidienne.
L'histoire des femmes, depuis vingt-cinq ans, s'est développée contre
cet oubli et pour saisir la place des femmes dans l'histoire comme actrices. Il
est intéressant de constater qu'une dimension perpétuellement oubliée de
l'histoire des femmes est celle du féminisme. Le féminisme est constamment
occulté, objet d'une dénégation récurrante.
Par exemple au début de ce siècle, entre 1910 et 1914, il y a eu en
France et dans l'Europe occidentale, un féminisme extrêmement vivant, brillant,
dynamique, qui a commencé à poser tous les problèmes et qui a été complètement
oublié par la suite. Grâce aux historiennes on le retrouve. Même une femme
comme Simone de Beauvoir, a écrit Le
deuxième sexe (1949) avec les travaux des anthropologues et assez peu
d'informations historiques. En conséquence, elle disait que ce sont les hommes
qui font l'histoire des femmes.
Du coup on a tendance à voir dans les progrès accomplis par les femmes vers
une plus grande autonomie et égalité dans le dernier demi-siècle l'effet de la
seule modernisation. S'agit-il de contraception ? C'est la science et la
pilule. S'agit-il d'allègement du travail domestique ? C'est le triomphe des
techniques et des arts ménagers. S'agit-il de démocratisation éducative ou
politique ? Cela provient des besoins qu'on a de femmes plus instruites et
participant à la gestion de la cité, etc. Rien de tout cela n'est faux et ces
facteurs sont assurément importants. Mais dans ce jeu subtil d'interactions
qu'une société ou un mouvement social, quelle place est celle des femmes ? Dire
que les femmes ont une histoire, c'est s'insurger contre l'oubli, l'effacement
dont elles sont l'objet.
Ainsi, ces oublis, ces omissions dont je vous ai donné des exemples,
traduisent une volonté plus ou moins consciente de négation des acteurs et par
conséquent, leur désir de mémoire correspond à un véritable désir d'exister.
2- La mémoire
Je ne sais pas s'il y a un devoir de mémoire. Ça se discute. Il y a des
gens qui sur leur plan individuel protestent et disent : je ne veux pas qu'on
parle de moi, je ne veux pas laisser de traces, j'ai vécu, c'est bien comme ça,
j'ai droit au secret, je détruis mes papiers, je ne veux pas que vous mettiez
votre nez dans mes papiers après ma mort, ma vie c'est ma vie et après basta !
Il y a des gens qui pensent cela et je crois qu'ils ont tout à fait le
droit. Et quand Alain Corbin a publié son livre sur le fameux Pinagot, il a
reçu plusieurs lettres de gens qui lui ont dit : ce pauvre Pinagot, il était
bien tranquille, il était dans son cimetière et vous allez le chercher, le
refaire vivre, raconter les histoires de sa famille ! Pinagot avait une
belle-sœur qui était une femme pas très sérieuse, d'ailleurs fort sympathique.
C'est d'elle qu'on parle le plus, évidemment, et tout ça revit dans le livre.
Des gens ont dit à Alain Corbin : "Est-ce que vous aviez le droit de faire
ça ? Est-ce que Pinagot serait content ? "
Peut-être faut-il laisser les morts tranquilles. Vous savez qu'en
psychanalyse il y a une théorie du fantôme. Qu'est-ce qu'on fait avec les
fantômes ? Souvent la réponse est justement que pour conjurer les fantômes il
faut un tombeau ou un autel dans la maison, quelque chose qui matérialise le
souvenir et qui donne une place aux fantômes. Il y a là une discussion que je
ne trancherai pas. Je crois qu'il appartient à chacun d'en décider
individuellement. Mais la mémoire est en tous cas un travail. Elle n'est pas
simple.
Ceci dit, à notre époque, on n'est quand même pas frustré à cet égard !
Je dirais même que notre époque est une période très mémoriale. Le désir de
mémoire sourd de tous les côtés. Il y a d'abord le besoin de racines. Le mot de
racines est même presqu'agaçant. On vous parle tout le temps de vos racines.
Cela traduit le besoin identitaire qu'ont les gens au milieu de ces mobilités
qui sont les nôtres. Nous sommes mobiles à la fois sur le plan des migrations
et sur le plan de la communication. Les écrans d'Internet vous donnent le
tournis ! Ça va ça vient, on ne sait plus trop où on en est. Donc, besoin de
repères.
Ce besoin de repères se marque par exemple au niveau des individus par
un désir d'autobiographie. Il y a à l'heure actuelle un extraordinaire
foisonnement d'autobiographies, de gens qui souhaitent écrire leur vie, qui, au
contraire de ceux qui ne veulent pas laisser de traces, souhaitent laisser des
traces de leur vie, la mettre en ordre en l'écrivant et la laissant à leurs
enfants ou à ceux qu'ils aiment bien.
Les autobiographies
Depuis une dizaine d'années, le grand maître de l'autobiographie en
France c'est Philippe Lejeune. Philippe Lejeune a écrit beaucoup de livres sur
l'autobiographie et sur les journaux intimes. C'est passionnant. Il a même
fondé une association pour l'autobiographie. Cette association s'est établie
dans une petite ville de l'Ain, Ambérieu-en-Bugey, où les gens peuvent envoyer
leur autobiographie. C'est recueilli, classé. À l'heure actuelle il y a à peu
près sept cents autobiographies ou journaux intimes qui sont classés et
répertoriés. Des archives privées en quelque sorte. Évidemment, pour les
historiens du futur c'est un formidable dépôt de témoignages qu'on n'aurait
évidemment pas trouvé dans les archives publiques, accaparées par d'autres
tâches : une gigantesque archive privée.
Les gens qui écrivent leur autobiographie adhèrent à l'association et
ont des colloques, tous les ans, où ils se retrouvent et discutent. Ceux qui
ont envie d'écrire leur autobiographie et ne savent pas comment faire,
bénéficient de conseils. Cela veut dire qu'il y a dans notre société un
extraordinaire désir de mémoire, de mémoire et d'écriture individuelles. Nous
avons l'idée que l'écriture est une façon de lutter contre l'oubli. Si nous laissons une trace écrite nous ne
mourrons pas complètement.
À côté de ces désirs individuels, il y a bien entendu des désirs
familiaux, dont la généalogie est un aspect. La généalogie se porte très bien.
Il y a toujours dans les salles d'archives, à côté des étudiants ou des
chercheurs, des personnes privées ou des généalogistes qui viennent
reconstituer la généalogie d'une famille.
La mémoire traumatisée
Et puis, il y a ces migrants dont je disais que dans un premier temps
ils oubliaient pour mieux s'intégrer. Au bout de deux ou trois générations, les
petits-enfants italiens, maghrébins, arméniens, turcs, ont le désir de se
souvenir. À la limite je dirais que plus ils sont intégrés, plus ils ont envie
de se souvenir. Parce qu'à ce moment-là ils ont dépassé le stade premier où ils
avaient avant tout le désir de s'approprier la culture instrumentale commune.
Retrouver le passé nié c'est très important. Plus on a été traumatisé, plus on
a besoin de retrouver une mémoire.
Et c'est pourquoi la mémoire juive est particulièrement vivace
aujourd'hui, mémoire réparatrice du besoin de retrouver les traces de ceux qui
ont été détruits. Serge Klarsfeld en faisant son mémorial de tous les Juifs
morts dans les camps de concentration en a donné un exemple. Il y a à l'heure
actuelle à Yale, qui a pris l'initiative de rassembler ces documents,
d'extraordinaires archives Fortunoff qui sont constituées par toutes les traces
possibles des Juifs morts dans les camps.
Je vous signale un très beau livre qui vient de paraître, de Jean
Laloum, Les Juifs de la banlieue de
Paris, 1920-1950. C'est un travail du CNRS qui est à la fois travail de
mémoire et travail d'histoire. Jean Laloum a choisi trois communes, Montreuil,
Bagnolet et Vincennes, où il y avait dès le début du siècle une forte
immigration juive, et quand on ouvre son livre on voit à chaque page des
photos, d'extraordinaires photos de familles, des photos de la vie sociale, de
fêtes, avec des légendes et avec les noms, parce qu'il a très bien identifé de
qui il s'agissait. Et la plupart du temps il y a au moins pour une des
personnes photographiées la mention "non revenu". Jean Laloum a
identifé dans ces communes quelques 860 déportés. Il n'en est rentré que 3 %.
C'est la moyenne nationale. Il y a heureusement beaucoup de Juifs qui n'ont pas
été déportés, qui ont réussi à se cacher. Cela été la majorité en France. Mais
quand on était déporté on ne revenait pas.
Le travail de Jean Laloum est un travail mémorial qui donne à voir les
gens eux-mêmes. Et je dois dire qu'avant d'avoir ouvert ce livre je ne me
doutais pas que dans ces communes, dans lesquelles je vais de temps en temps,
qui se sont maintenant reconstruites, il y avait toutes ces familles, toute
cette vie sociale. D'autre part, Jean Laloum fait un travail d'histoire parce
qu'il ne se contente pas de montrer et de conserver les traces. Il essaye de
retrouver la vie des gens, l'ordinaire de leurs jours, et notamment, à partir
du moment où il y a l'occupation, le mécanisme de leur élimination.
En effet, il y a quelque chose qui est particulièrement frappant dans
son livre, c'est la description de l'aryanisation des biens juifs. C'est une
chose dont on parle tellement aujourd'hui. Retrouver les biens juifs est
probablement une entreprise folle. Mais ce qui est important c'est de savoir
que le phénomène de l'aryanasition a été probablement celui par lequel beaucoup
de gens sont rentrés dans le mécanisme de l'élimination des Juifs. Les
administrateurs provisoires étaient tantôt des volontaires, des gens pas
toujours très fortunés, qui pensaient gagner ainsi un peu d'argent, tantôt des
gens désignés d'office, dont certains ont fait leur travail avec zèle, mais
dont d'autres ont essayé de le minimiser. Une minorité d'administrateurs de
biens juifs a essayé d'arranger, de cacher. Et ainsi on voit combien l'histoire
juive est une histoire infiniment compliquée.
L'opération de mémoire
Quand on fait des opérations de mémoire, que fait-on ? On essaye de
retrouver des traces. C'est la mémoire des lieux, la mémoire des objets :
l'archéologie des arts et traditions populaires, les charrues, les instruments
de la campagne. Ou l'archéologie industrielle : un très grand essor de
l'archéologie industrielle a lieu depuis une vingtaine d'années, depuis que
l'industrie classique est morte, que l'ouvrier classique est mort. Il est né un
désir de mémoire pour que tout cela ne soit pas perdu. À Longwy, à Decazeville,
on cherche à ne pas tout démolir, à conserver une usine ou l'autre. On ne peut
pas tout conserver, mais on veut garder quelque chose, choisir un site que l'on
puisse ensuite visiter. Il y a la mémoire des lieux, mais ces lieux étaient
habités, c'était des lieux de travail, des lieux de sociabilité. Les voir
vides, ce n'est pas la même chose. La "belle usine" de l'archéologie,
qu'est-elle vraiment ?
Une opération de mémoire qui est aussi une opération d'histoire :
susciter la mémoire. C'est le rôle de ce qu'on appelle l'histoire orale, qui a
eu beaucoup de succès en France depuis vingt-cinq ans, et qui consiste à
recueillir le récit des témoins. Ce peut être les témoins de la résistance.
Rolande Trempé fait un très grand travail ici dans la région pour recueillir
les témoignages des gens, pour constituer et enregistrer une mémoire de la
résistance.
En dehors des témoins, des gens qui ont participé à des actions
importantes, il y a la vie ordinaire. Souvent les femmes disent qu'elles n'ont
rien à raconter. Même les femmes qui ont fait de la résistance, l'ont fait
souvent sans actions d'éclat, en passant des messages, en accueillant des gens,
en continuant à jouer le rôle de maîtresse de maison. Mais encore faut-il le
reconnaître. C'est là qu'il est important de faire des récits de vie, pour
conserver les traces. Et plus les vies sont ordinaires, plus l'historien a un
rôle à jouer à cet égard.
Tout ça est plein de problèmes, en réalité. Prenez le cas de la
résistance : les témoins et les historiens. On l'a vu au moment de l'affaire
des Aubrac. Leur témoignage était contesté sur certains points par des
historiens. D'où l'idée d'une réunion avec des historiens comme experts, tout
cela retranscrit dans le journal Libération.
On sentait une souffrance de la part des témoins. Les témoins ont l'impression
que c'est eux qui savent. Il y a des historiens qui ont regardé les documents
et ils disent : non, là vous vous trompez, vous vous trompez de jour, ou vous
vous trompez de date, etc. La mémoire du témoin peut ne pas être la mémoire de
l'historien. Il y a parfois conflit entre les deux. La mémoire et l'histoire
cela peut ne pas être la même chose. Il faudrait parvenir à un respect mutuel.
Toutes ces traces ainsi repérées, exhumées, il faut les conserver, au
moins un certain nombre. Et aujourd'hui, on n'est pas en reste. Un gros travail
est fait : il y a les musées, les musées des arts et traditions populaires, la
conservation des bâtiments industriels. Ce qu'on appelle "le
patrimoine".
Bien entendu il y a un risque à cette mémoire : c'est la mémoire
submergeante. À la limite, la France toute entière pourrait devenir un seul
grand musée. On pourrait tout conserver et ne vivre que dans la collection et
la collecte des traces du passé. On pourrait alors comprendre que des jeunes
nous disent : y en a marre de tout ça !
Il y a aussi la mémoire confisquée. Il peut y avoir des groupes qui
construisent leur mémoire et qui l'opposent à d'autres en disant : c'est ma
mémoire contre la vôtre. La mémoire peut aussi être une mémoire figée. Ou elle
peut être encore une mémoire-écran. Vous savez que Freud parle du
"souvenir-écran". Il dit qu'à partir du moment où on a commencé à se
souvenir, et surtout à écrire, ce n'est plus de notre vie que nous allons nous
souvenir, mais de ce que nous avons écrit. Et à ce moment-là c'est comme si il
y avait entre nous et nous, entre notre trace écrite et notre passé une espèce
d'écran. Alors là il faut faire attention : la mémoire doit rester vivante,
bien sûr.
3- L'historien
Enfin, il y a l'historien. Qu'est-ce qu'il peut bien faire au milieu de
tout cela ? Est-il simplement un mémorialiste ? Je crois que vous aurez compris
que le travail de l'historien peut souvent recouper celui du mémorialiste, mais
qu'il est quand même différent.
Naturellement, je vais vous tracer le portrait de l'historien idéal, en
m'empressant de dire qu'il n'y a pas d'historien idéal, qu'il est très
difficile de parvenir à être un historien idéal, et que donc tout ce que je
vais vous dire, il faut en prendre et en laisser.
Dans le principe, le travail de l'historien doit être différent de celui
du mémorialiste. En effet, l'histoire commencerait là où s'arrête la mémoire, à
cet ensemble de traces trouvées ou reconstituées. Le travail de l'historien est
justement la mise en récit, c'est-à-dire la mise en ordre, qui est choix,
sélection, et par conséquent forme de pouvoir sur le passé. Il y a une
responsabilité de l'historien. L'historien, théoriquement, devrait quêter la
vérité. Le rôle de l'historien c'est essayer de savoir ce qu'il en a réellement
été.
Cela peut être plus ou moins brûlant. Quand on essaye de chercher quelle
était la vie des paysans du XIIe ou du XIIIe siècle il n'y a pas un enjeu de
vérité pour lequel les gens vont s'entretuer. Par contre, dans les exemples
plus récents que je vous ai donnés, l'histoire du temps présent, de la
résistance, de Jean Moulin, de Papon, de la shoa,
alors là, oui, les enjeux sont brûlants et l'historien a un rôle souvent
difficile. D'autant plus que souvent on lui demande de jouer un rôle d'expert.
On l'a vu au procès Papon. Ce n'est pas facile. Faut-il même le faire ?
Beaucoup d'historiens se sont demandés s'ils devaient aller jusque là.
En tous cas, le rôle de l'historien est d'essayer de trouver la vérité
des faits, des événements, qui a dit quoi, quelle est la chronologie, le
nombre, une chose avant une autre. Il y a un travail de vérification qui est
très important, mais pas toujours faisable. Et lorsqu'il n'est pas faisable le
rôle de l'historien est de laisser ouvert le dossier en disant : là, je ne sais
pas. C'est très important qu'un historien dise "je ne sais pas". Il
n'y a rien de pire que celui qui fait comme s'il savait. Je crois qu'il faut
accepter que nous ne sachions pas toujours. Nous ne pouvons pas tout savoir. Il
vaut mieux laisser ouvert que de clore trop vite une question ou un dossier.
Mais d'un autre côté, l'historien a encore d'autres choses à faire en
dehors des faits et des événements : il doit essayer de comprendre les systèmes
complexes. Là encore je vais vous donner un exemple : Marc-Olivier Baruch a
fait un livre formidable qui s'appelle Servir
l'État, l'administration française sous Vichy. Lui-même d'origine juive et
énarque, ayant beaucoup travaillé dans l'administration, il s'est dit un jour :
mais cette administration que je vois fonctionner, moi professionnel, comment
est-ce qu'elle fonctionnait à l'époque de Vichy ? Et ce haut fonctionnaire (qui
est un homme jeune) a commencé un travail de recherche extraordinaire dans les
archives administratives où tout est classé, conservé, les procès verbaux des
différentes assemblées, etc.
Et il a montré comment sous Vichy les fonctionnaires faisaient leur
travail sans se poser de questions, disant : je suis un fonctionnaire et
mon rôle c'est de faire fonctionner l'État. On leur dit : les Juifs
n'exerceront plus, les femmes mariées dans la fonction publique n'exerceront
plus. Et ils appliquent. C'est tout. Ce que montre très bien Baruch, c'est que bien
entendu les gens étaient contraints, ce n'était pas rien d'être fonctionnaire
sous Vichy, naturellement, mais que, cependant, pour les hauts fonctionnaires
il y avait toujours une marge de liberté. Quelques-uns s'en sont servi. Pas
beaucoup, mais quelques-uns. Et cela fait la différence. Et il y a des degrés
dans la différence : il y en a qui ont fait plus ou moins. Ceux qui s'en sont
servi sont des gens qui d'ailleurs n'ont pas fait tellement parler d'eux, et
n'ont pas toujours été considérés comme des résistants, mais ils ont joué un
rôle important en grippant le système, en contribuant à faire que cela ne
fonctionne pas.
Dans le livre de Jean Laloum dont je vous parlais, on voit que la
dénonciation jouait à plein, mais qu'il y a eu aussi des policiers qui, la
veille de la rafle du Vel-d'Hiv, sont passés dire à des personnes qu'ils
connaissaient ce qui allait se passer et qu'il valait mieux partir. Cela s'est
trouvé.
De telles études, c'est vraiment ce que l'historien peut faire de mieux.
Au fond, montrer moins le pourquoi que le comment, comment les choses se sont
passées, en essayant de réintroduire les acteurs oubliés, les obscurs, qui font
qu'un système marche ou ne marche pas. En dehors de ces épisodes du temps
présent, il y a bien entendu toutes sortes d'autres formes d'histoire. Je vous
ai parlé suffisamment de l'histoire des femmes, ou de l'histoire des pauvres.
Je pourrais prendre beaucoup d'autres exemples. Il s'agit de montrer la place
qu'ont eu dans les entrelacs des événements, dans les interactions qui
fabriquent une sociétés, ces catégories oubliées. Au fond : poser les questions
autrement.
L'historien est un passeur entre le présent et le passé. Il est toujours
de ce présent dans lequel il est. Il n'échappe pas à ce présent. Par conséquent
il est forcément avec sa subjectivité, surtout s'il fait de l'histoire
contemporaine. Je crois qu'il faut assumer cette subjectivité. Elle n'est pas
un obstacle. Elle peut même être un levier, parce qu'à partir de sa
subjectivité d'homme (ou de femme) inquiet sur son présent, l'historien peut
poser les questions autrement en regardant le passé.
Seulement subjectivité et impartialité, ce n'est pas la même chose. Ce
n'est pas parce que je m'intéresse à l'histoire des femmes que je vais dire que
les femmes ont toujours raison. Ce n'est pas parce que je m'intéresse à
l'histoire des femmes et que je crois que la domination masculine est un des
grands principes structurants des sociétés que je vais dire que les femmes
n'ont jamais eu de pouvoirs. Bien sûr que non. Les femmes ont été assez
malignes pour reconstruire des pouvoirs, qui ne sont pas nécessairement ceux de
l'ombre et de la ruse, comme on le dit trop souvent, mais autre chose encore.
Donc, la subjectivité est éventuellement une force, elle nous aide à tirer
parti de nos passions pour écrire l'histoire, mais elle doit toujours
s'efforcer d'être impartiale. Cela fait partie du devoir du citoyen.
Mais l'historien-passeur entre le passé et le présent n'est pas un
expert. J'y insiste beaucoup. D'où le malaise devant le rôle qui lui est
parfois demandé dans les temps récents. Il ne faut pas confondre les rôles. En
tous cas, l'historien a aujourd'hui le sens de plus en plus aigu de ses
responsabilités. Réfléchissez bien à cela. Advenir au récit c'est une deuxième
naissance. Et parfois même c'est la vraie naissance. Après tout ce que je vous
ai dit sur l'oubli, si vous, ou tel groupe, ou telle personne, n'est jamais
pris en compte dans un récit, vous, ou il, ou elle, n'existe pas. C'est le
néant qui va à tout jamais les recouvrir.
On peut très bien avoir là-dessus une position très sereine. Un jour ou
l'autre nous rentrerons tous dans le néant. Un jour notre bonne vieille planète
Terre n'existera plus. Moi ça me fait beaucoup de peine : cette planète si
extraordinaire ! Et par conséquent toutes ces choses incroyables que nous avons
vécues n'existeront plus. Peut-être même avant que la Terre n'existe plus il y
aura une migration vers d'autres planètes et les gens ne pourront pas emmener
avec eux ce passé et les traces de ce passé. Un immense néant va engloutir tout
cela.
Il faut aussi une échelle dans le temps. Nous vivons cela abstraitement,
et concrètement nous vivons un temps beaucoup plus court, qui est le temps de
plusieurs générations. C'est ça notre temps véritable. Alors là, évidemment le
problème de l'histoire, de la mémoire, est important. Le relief des choses
dépend de leur échelle.
Je concluerai d'un mot. Je pense, à travers quelques exemples, en citant
quelques livres, vous avoir montré la différence qu'il y a entre la pure
mémoire et l'histoire, le travail de l'historien, qui est un vrai travail,
difficile. Plus je vieillis plus je trouve que c'est difficile. Je pense qu'il
y a un rôle pour l'historien qui est un rôle de citoyenneté. La citoyenneté c'est
vivre dans une cité où les gens sont reconnus comme égaux, comme dignes, et par
conséquent comme dotés de leur passé, dont nous venons de voir que c'était
important pour leur sstature et leur dignité. La citoyenneté c'est aussi
essayer de savoir le vrai, essayer de comprendre, de comprendre pourquoi,
comment. Et par conséquent c'est important pour vivre. De ce point de vue-là,
je crois qu'avec toutes ces opérations de mémoire, d'histoire, de récit, de
mise en récit, de résurrection des gens sans histoire, de quête de vérité,
l'histoire peut tenter d'apporter des instruments de critique et de
compréhension.
Je ne concluerai certainement pas sur un cocorico d'historienne. Je
dirai que c'est difficile. L'historien est faillible, il reste un homme de son temps et par conséquent c'est
très modestement, mais avec une certaine passion, qui n'exclut pas le sens
critique, qu'il peut essayer de faire son travail et d'apporter à la
compréhension du temps la flamme de sa chandelle.
Débat
Une auditrice - Deux questions.
Vous avez évoqué la difficulté du métier d'historien, en particulier que pour
vous plus le temps passait plus vous aviez de difficultés. Je regrette que vous
ayez passé rapidement sur ce problème. J'aimerais que vous reveniez sur ces
difficultés.
Ensuite,
il semble que vous ayez séparé le travail des mémorialistes de celui des
historiens. Je voudrais savoir si cette opinion fait consensus chez les
historiens.
Michelle Perrot - Difficultés de
l'historien, c'est peut-être un sentiment personnel : j'ai avancé dans cette
discipline, qui m'a toujours passionnée, mais un peu en Candide, en ayant
l'impression qu'après tout il suffisait de faire bien son travail avec les
méthodes qu'on avait, et puis progressivement je me suis rendu compte que
c'était bien plus compliqué, notamment avec le fameux problème du sujet.
Dans ma
jeunesse mes professeurs conseillaient de ne pas s'impliquer. C'était l'idée
d'un travail avec lequel les méthodes produisent des résultats et notamment les
méthodes quantitatives. J'ai beaucoup travaillé sur le social, sur
l'économique, et là le quantitatif est effectivement très important. Si on
appliquait ces règles sûres on devait produire quelque chose de solide.
Et puis
progressivement j'ai un peu mis en doute cette méthode de la mesure. On ne peut
pas tout mesurer, il y a des choses qui échappent à la mesure. D'autre part je
me suis impliquée probablement plus personnellement dans le choix des sujets et
à ce moment-là ont commencé les difficultés : qu'est-ce que je fais ? Pourquoi est-ce
que j'ai choisi ce sujet ? Par exemple quand je fais l'histoire des femmes, je
suis très impliquée dedans. Faisant l'histoire des femmes, je conciliais à la
fois un projet personnel (mon moi y intervenait, alors qu'avant non), un projet
intellectuel (introduire dans l'histoire les rapports entre les sexes) et en
même temps un projet politique (dire que les femmes ont une histoire c'est
politique). Mais à chaque fois je voyais les difficultés.
Autrement
dit, plus je vais, plus l'histoire m'apparaît comme un exercice nécessaire et
riche, et probablement très utile pour la citoyenneté, mais plus j'en vois
aussi les contradictions. Je suis moins innocente, si vous voulez.
La
différence entre le travail de mémorialiste et le travail d'historien : oui je
crois qu'il y a une différence. Le mémorialiste va quêter les traces, les
mettre en valeur. Après tout il peut être aussi historien, mais il peut aussi
souhaiter simplement répondre à un besoin de mémoire, à un besoin d'émotion. Un
ouvrier de Longwy qui a vu s'effondrer les hauts-fourneaux est ulcéré. Tout ce
qui a fait son identité, on lui dit que cela n'a plus aucune importance. Alors
il a envie de s'affirmer, en conservant des objets, en conservant des
hauts-fourneaux (il y en a un à Longwy qui est conservé). Mais ce n'est pas
pour autant qu'il fait l'histoire de son bassin, ce n'est pas pour autant qu'il
fait l'histoire de la montée en puissance des métallurgistes et de leur
dissolution. Ça c'est l'historien qui peut le faire. Parce que l'historien
croise plusieurs sources. C'est nécessairement plus compliqué, d'un degré de
technicité qui est quand même plus grand.
Est-ce que
tout le monde accepte cette différence ? Là je ne sais pas. Les historiens
diront certainement qu'ils sont plus que des mémorialistes. Il est probable que
ceux qu'on appelle les mémorialistes auront l'ambition d'être aussi des
historiens, et peut-être seront-ils choqués si on leur dit que ce n'est pas
tout à fait comme ça malgré tout qu'on fait de l'histoire. C'est peut-être de
ce côté-là que ce serait plus problématique.
Un auditeur - Comment l'historien choisit-il de
s'intéresser à un sujet particulier ? Pourquoi le personnage appellé Pinagot et
pas un autre des millions de ceux qui auraient aussi bien pu être retenus ?
D'autre
part, quelle responsabilité a-t-on de l'histoire dont on hérite ? Suis-je
responsable de l'histoire de mes parents, de mes grands-parents, de mes
ancêtres ?
M.P. - Comment l'historien choisit ses
sujets. D'abord il y a nécessairement des rencontres singulières. On peut être
amoureux de la civilisation babylonienne et avoir envie de travailler
là-dessus. Ce sont des choix personnels. Ces rencontres personnelles sont très
importantes. C'est aussi ce qui fait la richesse des histoires.
Maintenant
sur un plan plus social, l'historien est fils de son temps. On est dans son
temps et les questions qui sont suggérées sont celles de l'époque dans laquelle
on vit. Par exemple, dans les années 1930-1960 il y avait une prédominance de
l'histoire économique et sociale, parce qu'il y avait eu le marxisme et aussi
la crise économique des années 30 qui avait montré l'extraordinaire fragilité
des sociétés. Il est évident qu'aujourd'hui, avec tout ce qu'on a évoqué ce
soir, la shoa, la deuxième guerre
mondiale, la résistance, il y a pour les jeunes gens un attrait formidable pour
toute cette période-là.
Il y a
aussi des périodes désertées. Par exemple, il y a quelques années les gens
travaillaient beauccoup sur le XVIIIe siècle. Aujourd'hui beaucoup moins.
Globalement il y a un déplacement, d'un point de vue quantitatif, vers la
deuxième moitié du XXe siècle. Également des jeunes femmes sont attirées par
l'histoire des femmes. Ce ne devrait pas être seulement les femmes, d'ailleurs.
Mais cela intéresse les femmes.
Les sujets
de l'historien sont au croisement des goûts personnels, évidemment, et des
soucis de l'époque. C'est comme ça que se dessinent les aires de recherches
historiques. Ce qui veut dire que nécessairement l'histoire à une histoire. Ce
qu'on appelle l'historiographie, l'histoire de l'histoire. Et cette histoire ne
cesse de se déplacer. Ce qui nous intéresse maintenant ne sera certainement
pas, il faut le savoir, ce qui intéressera les gens dans cinquante ans. Ils
auront envie d'autre chose. Cela doit aussi rendre l'historien modeste, parce
qu'il sait bien que ce qu'il fait est enchâssé dans une temporalité. Il est
fragile, il est un passeur. Et un jour il sera oublié. Cela le rend
mélancolique aussi quelquefois, parce que c'est du boulot de faire tout ça, et
pourtant c'est fragile, et si on a une ambition de durée, il aurait mieux valu
écrire une grande œuvre littéraire. L'historien ne se considère pas, et je
crois qu'il a raison, comme un véritable créateur. Il regarde de temps en temps
avec nostalgie vers ceux qu'il estime être les véritables créateurs. Ceci dit,
il vaut sans doute mieux être un bon historien qu'un mauvais littérateur.
Ce que
l'on retient de l'histoire est transitoire. Les livres d'histoire vont rester
dans les bibliothèques. Heureusement, les bibliothèques sont les mémoires de
l'humanité. Alors on peut toujours se consoler de sa mélancolie en disant qu'on
aura son livre qui restera et qu'un jour quelqu'un peut-être l'ouvrira à
nouveau. Pour ma part, je l'ai fait pour des gens qui seraient certainement très
étonnés de savoir que moi je les lis. C'est ça l'extraordinaire magie de
l'écriture. C'est formidable l'écriture : une autre naissance, une manière
d'exister, de durer.
Je fais
une parenthèse. Un jour je faisais un séminaire sur le journal intime, et un de
mes étudiants arrive un jour avec un journal intime qu'il avait acheté aux
Puces. On l'a regardé et c'était tout à fait passionnant. C'était le journal
d'une jeune fille sous le Second Empire, de la très bonne société du Faubourg
Saint-Germain, assez confite en dévotions, mais attachante, touchante. Nous
l'avons d'ailleurs édité. Mais c'est incroyable de penser que cette personne,
cette jeune femme, parce qu'elle a écrit, son journal a été retrouvé, réédité,
qu'on a recommencé à penser à elle.
Ce que l'on
retient de l'histoire n'est probablement pas grand chose, mais cela fait partie
de la sédimentation des sociétés. Les sociétés sont composées de couches
géologiques qui s'ajoutent les unes aux autres, et l'histoire est une de ces
couches. Un jour quelqu'un ira peut-être voir. Et peut-être pas. Et puis tant
pis !
Alors
ensuite la question des responsabilités. Mais ce n'est pas tellement un
problème spécifique de l'historien. Sommes-nous responsables en tant que
citoyens de ce qu'ont vécu nos parents et nos grands-parents ? Non. Nos parents
et nos grands-parents ont été des hommes et des femmes pris comme nous le
sommes nous entre contrainte et liberté. Ils ont eu de formidables contraintes
sur eux et comme tout un chacun ils ont eu aussi, on peut le penser, l'espace
de liberté dans lequel ils ont essayé de vivre.
Bien
entendu nous voudrions que nos parents aient été à la fois heureux et
héroïques. On rêve d'avoir des parents qui aient été héroïques et on est déçu
de voir qu'ils ont été parfois des gens tout à fait ordinaires. Mais que
voulez-vous, on ne peut pas refaire leur vie. On doit les prendre comme ils
sont. Je crois qu'il faut les respecter aussi. Sauf des cas où on a envie de
rompre complètement.
C'est vrai
que tout cela ce n'est pas clair. C'est vrai qu'on règle des comptes, avec les
parents et les grands-parents. Peut-être que savoir faire leur histoire, s'il y
a des points opaques, à condition que cela ne tourne pas au règlement de
comptes, peut nous aider aussi à assumer sereinement leur propre vie. C'est à
peu près tout ce que j'ai à répondre là-dessus.
Je crois
qu'il ne faut pas tomber dans l'idée d'une responsabilité collective qui
pèserait sur les épaules des descendants. Ça je crois que ce serait redoutable.
C'est comme ça qu'on a construit des haines de sociétés. Il faut faire très
attention. Les legs qui se transmettent avec la haine de l'autre, nos parents
ont vécu ça.
Ceci dit
il est probable que ce n'est pas quelque chose que l'on peut surmonter dans
l'ignorance et dans le silence. Encore une fois le pardon et l'oubli ce n'est
pas la même chose. Peut-être là le rôle de l'histoire est-il utile. Là je sors
certainement de l'histoire de nos parents et de nos grands-parents, mais
pouvoir dialoguer entre pays et entre historiens, entre gens qui ont eu des
vies un peu mêlées, différentes, voire antagonistes, cela me paraît important. Je ne crois pas que l'oubli pur
et simple soit la solution.
Une auditrice - Vous avez parlé de Simone
Veil en tant que témoin de la shoa et
vous avez parlé des Klarsfeld qui n'ont pas connu la shoa mais leurs parents peut-être, mais vous n'avez pas parlé
d'Élie Wiesel.
M.P. - C'est un oubli, c'est évident.
L'œuvre d'Élie Wiesel est considérable. Je le connais très bien en plus. C'est
peut-être pour ça ! C'est peut-être aussi parce qu'en préparant cet exposé j'ai
davantage pensé à des exemples français. Mais on aurait pu parler uniquement de
son œuvre sur un tel sujet. Ou aussi de celle de Jorge Semprun.
Un auditeur - Une réflexion sous forme de
boutade. Vous avez dit : les gens qui n'ont pas d'histoire n'existent pas. Je
rapproche cette pensée d'une autre : les gens heureux n'ont pas d'histoire.
Est-ce que cela veut dire que les gens heureux n'existent pas ? (rires)
M.P. - C'est sans doute un peu un faux
problème. Aujourd'hui nous sommes excessivement taraudés par le besoin
d'histoire. Il est probable, pour reprendre l'exemple de ce Pinagaot qu'Alain
Corbin a exhumé, qu'en effet il se souciait comme de sa dernière chemise
d'avoir une histoire. Il avait sa vie et on peut penser qu'il a eu ses moments
de bonheur, de souffrance et de malheur. Mais ça Corbin n'arrive pas à le
savoir et c'est impossible.
Bien
entendu, la masse des gens a une histoire, mais une histoire qui ne sera jamais
écrite, et donc qui n'arrivera pas à cette existence de la mémoire. Mais au
fond, pour la majeure partie des gens cela n'a aucune espèce d'importance.
Aujourd'hui
nous sommes plus anxieux de cela. Peut-être que c'est malsain, d'ailleurs. Il
faudrait s'interroger sur ce désir. Nous sommes les enfants de notre temps,
c'est-à-dire du récit. Les récits il y en a tout le temps, sans doute, à la
télévision, au cinéma, dans la presse, dans les romans, etc. Il existe une
surabondance de récits. Il y a aussi un désir de se raconter. Peut-être que ce
désir d'exister par et dans l'histoire est un désir contemporain, ce n'est
peut-être pas un désir des gens du passé. C'est tout à fait possible.
L'auditeur - Je crois que c'est le mythe de la
trace : laisser une trace derrière soi, qu'on soit artiste, écrivain ou
historien, l'important c'est de laisser une trace parce que c'est une façon
d'être éternel, de nier la mort et d'être permanent alors que nous vivons dans
l'impermanence.
M.P. - Je suis entièrement de votre avis.
Je crois que ce désir de trace vient peut-être du fait que nous avons, pour
beaucoup d'entre nous du moins, pris conscience que nous étions mortels. Ici il
y a certainement des croyants et des incroyants. Chacun voit cela comme il
veut, mais pour ceux qui ne croient pas au ciel cela se termine là. Par
conséquent l'envie de survivre passe par la trace. Ça c'est très vrai.
Par
ailleurs je crois que tout ce que nous avons évoqué ce soir, notre histoire
contemporaine, la deuxième guerre mondiale, la shoa, la destruction des traces à laquelle nous avons assisté, qui
est quand même effarante, nous a rendu encore plus sensibles à ce problème des
traces. Autrement dit, la discussion que nous avons ce soir est très
contemporaine. Elle n'aurait probablement pas eu lieu de la même manière même
après la guerre de 14-18. Après la guerre de 14-18, les communes ont dit, vers
les années 20 : il faut faire des monuments aux morts. Et on a mis le nom des
gens sur la pierre. En général, les gens ne le demandaient même pas. C'était la
décision des municipalités. Et puis après on est allé tous les ans devant le
monument aux morts.
Et tous
ceux qui n'étaient pas morts au champ d'honneur ont été à la limite encore plus
oubliés. Il y a eu pendant la première guerre mondiale des gens qui ont été
déportés. Même le nom de camp de concentration commence à ce moment-là. Ce
n'étaient pas des Juifs en l'occurence. Annette Becker a publié l'année
dernière un livre qui s'appelle Les
oubliés de la grande guerre. Et elle montre comment le culte du soldat mort
a complètement rejeté dans l'ombre les autres acteurs. Sur le moment, personne
n'a rien dit. C'était normal, c'était évident.
Nous
sommes devenus formidablement sensibles aux traces. Notre conscience
contemporaine de la destruction du monde est du côté mortel du monde. Donc
c'est grave. Et ce n'est pas du tout surprenant que cela nous touche et qu'il y
ait aujourd'hui tant d'entreprises de mémoire. C'est vrai que les gens ont
envie de savoir, de faire leur généalogie, de connaître leur famille. C'est une
espèce de lutte contre le temps, la mort et le néant.
Une auditrice - À propos du pourquoi et du
comment, est-ce qu'il y a quelque chose de changé dans l'enseignement, en
particulier au niveau des deuxièmes ? Je suis de la génération qui a vu la
première rafle des Juifs dans la rue et j'en garde un souvenir très fort. Je
voudrais dire aux enseignants de ne pas craindre l'aspect politique qui puisse
apparaître de ce problème. On ne peut l'éviter. Mais les mécanismes qui ont
amenés la shoa doivent être enseignés
à nos jeunes afin qu'ils ne connaissent plus jamais cela.
M.P. - On ne peut, je crois, qu'être
d'accord avec vous. Bien sûr que c'est très important. C'est très important de
faire ce travail d'histoire. Ce qui est terrible c'est qu'on ne peut pas non
plus penser que parce qu'on le fait il n'y aura plus jamais ça. L'histoire
n'est hélas pas nécessairement un progrès linéaire. C'est dramatique,
l'histoire.
Quand à
l'enseignement, est-ce que tout cela a été incorporé au niveau du secondaire,
je voudrais que des professeurs du secondaire répondent, parce que je ne suis
pas en mesure de le faire. Il y a une chose sur laquelle je pourrais répondre,
c'est sur l'histoire des femmes. Je trouve que c'est lent à venir, qu'on
n'incorpore pas beaucoup cette dimension, y compris en disant toujours qu'en
1848 le suffrage est universel alors qu'il n'est que masculin. Mais au niveau
qui visiblement vous préoccupe, est-ce qu'il y a des professeurs du second
degré qui pourraient répondre ?
Un auditrice - Je suis professeur d'histoire et
effectivement je puis vous dire que la seconde guerre mondiale; la shoa, l'holocauste sont enseignés aussi
bien au collège qu'au lycée de manière de plus en plus complète, beaucoup plus
qu'il y a dix ou quinze ans. Les manuels sont beaucoup plus complets.
M.P. - Donc voilà la réponse. Il y a
quand même un peu d'espoir pour que tout ce dont nous avons parlé pénètre. Je
le crois aussi. Je le vois par mes étudiants qui deviennent professeurs. Ce
sont des questions qu'ils prennent en compte.
Un auditeur - Nous assistons en ce moment à un
phénomène qui est, je crois, nouveau : c'est l'utilisation des historiens comme
témoins en justice. Est-ce que cela s'est déjà produit dans le passé ? À ma
connaissance, non. Comment peut-on l'interpréter ? Vous avez donné un
commencement d'explication, mais est-ce qu'il n'y en a pas d'autres ? Est-ce
qu'il n'y a pas là une manifestation d'un phénomène typiquement contemporain
qui est l'hypermédiatisation ? Il y a déjà eu des génocides dans le passé, il
suffit de voir l'histoire des conquêtes mongoles au Moyen-Âge, ou simplement le
massacre des Indiens du Nouveau-Monde. Mais il n'y a jamais eu l'appui
médiatique et l'information qu'il y a sur les faits d'aujourd'hui. Est-ce que
ce n'est pas un des aspects du problème ?
D'autre
part, est-ce que l'historien est bien outillé pour répondre à cette demande-là
? N'est-ce pas le placer dans une lumière trop crue, qui est un peu contraire à
sa vocation de scientifique, d'homme (ou de femme) d'étude et d'investigation,
davantage que de prise de position catégorique ?
M.P. - L'appel aux historiens est en
effet quelque chose de tout à fait nouveau. C'est inédit. Je crois que cela
tient à plusieurs raisons.
D'abord au
fait du travail des historiens, qui, en effet, se sont emparé de tous ces
problèmes contemporains. Il y a eu une volonté de faire l'histoire du temps
présent. Quand par exemple François Bédarida et ses collègues ont décidé de
faire un Institut du Temps Présent au Centre National de la Rechercher
Scientifique, c'était quelque chose de nouveau. Il y avait jusque là des gens
qui faisaient l'histoire de la deuxième guerre mondiale, mais avec une certaine
piété d'anciens acteurs. Bédarida, et les autres, ont véritablement pris cela à
bras le corps en tant que travail d'historiens. Et quand il y a eu les procès
que nous connaissons, de notoriété publique, les juges savaient qu'il y avait
tel où tel auteur qui avait produit tel ou tel livre. D'où l'idée de voir ce
qu'ils avaient dit.
Ensuite,
là comme en d'autres domaines, nous assistons aujourd'hui à une
"judiciarisation" de la société. Le tribunal devient une instance de
régulation de la société. Et l'historien en vient à devoir siéger au tribunal
lui aussi et à faire partie des juges.
Alors
évidemment la médiatisation joue énormément, mais peut-être moins que les deux
autres facteurs.
Les
historiens se sont posés beaucoup de questions à ce sujet. Ils ne sont pas
unanimes. Il y a plusieurs positions. Certains ont refusé d'aller témoigner au
procès Papon, tout en ayant par ailleurs une connaissance de la période, en
disant justement, que le juge n'avait qu'à lire ce qu'ils avaient écrit. Il y
en a par ailleurs qui y sont allés et qui le regrettent maintenant. Cela fait
débat entre les historiens.
Il y a eu
un colloque à La Villette sur le problème travail-mémoire (qui m'a pas mal
servi pour préparer cette conférence-ci) au cours duquel Marc Ferro a dit qu'il
aurait refusé d'aller ainsi témoigner, arguant que ce n'est pas le rôle de
l'historien. L'historien ne peut pas se poser en expert sur un dossier
particulier. Il apporte aux juges eux-mêmes, aux témoins, à tous ceux qui
doivent nécessairement aller au tribunal, des instruments. À eux de les
utiliser. Mais l'expertise historique, si on commence, on ne sait pas trop où
on va s'arrêter. D'autant plus que fait historique et fait juridique ne se
recouvrent pas.
Un auditeur - Une question concernant l'Europe.
La production et la recherche historiques se sont jusqu'à présent placées dans
le cadre des États-nations. Mais la construction européenne tend à tirer toute
la mauvaise cohabitation qui existait entre ces États-nations vers la paix.
D'où un tout nouvel effort de mémoire pour tirer l'Europe vers une conclusion
heureuse qui se traduit par certaines occultations, notamment dans le domaine
des luttes sociales. Il y a par-ci par-là des chaires universitaires d'histoire
européenne. Quels sont leurs travaux ? Est-ce qu'il se construit là quelque
chose de scientifiquement intéressant ou simplement une nouvelle mythologie ?
M.P. - Il y a à l'heure actuelle un
incontestable effort à l'intérieur de l'Europe (excepté, hélas, dans
l'ex-Yougoslavie) pour arriver à communiquer entre historiens. Mais cela a été
difficile. Dans les vingt années qui ont suivi la guerre, c'était encore problématique
de faire simplement se rencontrer, par exemple, des historiens français et
allemands. Il a véritablement fallu arriver à la nouvelle génération, celle des
gens qui étaient nés après la guerre ou qui étaient encore enfants pendant la
guerre, pour vraiment surmonter cette situation. Les Allemands ont été
formidables. En France nous avons mis beaucoup plus longtemps. À la limite cela
se comprend, parce que les Allemands étaient beaucoup plus sens dessus dessous
que nous. Nous avons tiré un voile pieux sur toute la période de l'occupation.
On ne voulait pas savoir. Ce n'est que depuis vingt ans qu'on s'est vraiment
attaqué à ces problèmes-là.
Il y a
maintenant des rencontres régulières
entre historiens et il y a une grande circulation des travaux. Mais cela ne
pénètre pas toujours jusqu'au niveau des lycées et des collèges. On n'est pas
encore arrivé à faire un manuel d'histoire franco-allemand. On n'est pas encore
arrivé à écrire ensemble une page d'histoire contemporaine.
Par
ailleurs, il y a des entreprises éditoriales. Jacques Le Goff a lancé, avec des
collègues allemands, italiens et anglais, une histoire de l'Europe basée sur
l'écriture de certains thèmes au niveau européen. Par exemple l'histoire de
l'alimentation, de la science ou de la religion. Et ces livres sont publiés
simultanément en allemand, italien, anglais et français. Voilà un effort.
D'autre
part il y a à l'heure actuelle beaucoup plus de circulation qu'autrefois au
niveau des étudiants. Les programmes d'échange type Erasmus permettent la circulation des étudiants à l'intérieur de
l'Europe. On peut être plus optimiste à cet égard. Il y a échange, circulation,
confrontation. Au niveau européen cela me paraît pouvoir se gagner.
Maintenant
quant à la mémoire des luttes sociales, il y a en France nombre d'historiens
qui s'en occupent, il y a des revues, des bouquins. C'est vrai que dans les
syndicats cela devrait être plus présent. Peut-être qu'en communiquant plus
entre eux les syndicats devraient se poser aussi plus de problèmes sur leur histoire
commune. Une histoire sur le syndicalisme au niveau européen cela serait très
intéressant.
Ceci
étant, il y a là un grand espace qui s'ouvre et sur ce point je serais
relativement optimiste. Il se fait beaucoup de choses. Elles sont encore
souterraines, elles ne sont pas très apparentes, mais dès qu'on va quelque part
on voit qu'il se passe beaucoup de choses. La société civile est plus riche sur
ce point que la société académique.
Une auditrice - Vous avez parlé de l'oubli
et du pardon mais vous ne vous êtes pas réellement appesantie sur le pardon.
J'aimerais savoir ce que vous en pensez. Simone Lagrange, qui était témoin au
procès Barbie et qui avait été à quatorze ans torturée et envoyée en
déportation avec sa famille, et seule rescapée, a dit qu'elle ne pourrait
jamais pardonner parce que pour pardonner il faut être deux : celui qui
pardonne et celui qui demande pardon. Et les bourreaux n'ont jamais demandé
pardon aux victimes.
M.P. - Je crois que vous avez dit
vous-même ce qu'il fallait dire. Le pardon ne peut en effet exister qu'à deux.
Dans le cas d'un homme comme Barbie, qui n'a jamais rien voulu reconnaître,
qu'il aille à son destin. C'est tout ce qu'on peut dire.
Ceci dit
il y a des problèmes plus collectifs et plus graves encore, si possible, parce
qu'ils engagent davantage de monde. Je pense que, mettons, entre Français et
Allemands, ce travail de mémoire et d'histoire, qui existe, permet d'arriver à
règler nos comptes en tant que collectivités, en tant que nations. Cela ne veut
pas du tout dire qu'on va pardonner aux nazis. Cela n'a même pas de sens. Les
nazis sont littéralement im-pardonnables. Mais la responsabilité collective
d'un peuple comme les Allemands, c'est différent. Dans cette histoire du pardon
il faut se garder de globaliser. Il faut distinguer les niveaux, les
circonstances, les cas. Le problème du pardon et d'un oubli assumé se pose tout
de même de façon aiguë au niveau européen.
Un auditeur - Est-ce que la mémoire n'est pas
par essence conflictuelle et évolutive, et est-ce qu'on n'en récupère pas les
traces en fonction de l'idéologie et de la politique ? À propos de la
résistance, je peux en témoigner vu mon âge, la première mémoire est violemment
conflictuelle. Il ne faut pas croire que la grandeur, l'héroïsme et la vérité politique
de la résistance ont été immédiatement intégrées à la mémoire nationale. Il y a
une dimension du problème que vous n'avez pas évoquée : c'est l'impact de la
propagande de Vichy sur une partie importante de l'opinion. Le changement de
pouvoir n'a pas anéanti l'effet d'années de mensonges et d'incitations à la
haine anti-républicaine et antisémite. C'est pourquoi De Gaulle a pratiqué une
politique systématique d'oubli et de réconciliation. Il connaissait la
situation.
Même chose
pour la mémoire du génocide des Juifs. J'ai fait partie des Juifs de la
banlieue Est dont vous avez parlé, puisque ma famille s'est enfuie juste à la
veille de la rafle du Vel d'Hiv, pas prévenue par la police, mais par un effet
de l'intuition paternelle. Et en 1945-46 tout le monde souhaite l'oubli : le
pouvoir parce qu'il est conscient que c'est une honte nationale, et l'opinion
non juive parce qu'elle est plus ou moins marquée par des années de
manipulations antisémites et qu'elle préfère se taire devant l'énormité du crime.
Quant aux Juifs, traumatisés par toute la violence dont ils ont été victimes,
ils cherchent à se faire oublier parce qu'ils sentent que le préjugé pèse sur
eux plus que jamais.
Aujourd'hui
je veux le souligner parce que j'ai vécu dans l'espace d'une génération un
changement énorme de sensibilité. Les nouvelles générations sont de plus en
plus sensibilisées à la bassesse et à la cruauté du racisme en général, mais en
particulier à cette horreur de la shoa,
et je l'ai vécu en tant qu'enseignant du second degré. Je puis en porter
témoignage.
La
question que je poserais est dès lors la suivante : vous avez souligné à juste
titre les effets extrêmement nocifs que peuvent jouer certaines mémoires, mais
dans ce cas-là, est-ce que la mémoire n'a pas finalement un effet humanisant,
et est-ce qu'elle ne permet pas une prise de conscience des responsabilités,
pas tellement à l'égard du passé, mais par rapport aux résurgences actuelles ?
M.P. - Je n'ai guère de commentaires à
faire. Vous avez dit vous-même ce qu'il fallait. Je suis bien d'accord. Vous
avez raison de souligner le caractère évolutif et conflictuel de la mémoire.
C'est vrai que la mémoire ça bouge. C'est pour ça que ce n'est pas commode non
plus de travailler uniquement avec la mémoire.
Peut-être le seul point que je constesterais un peu c'est quand vous dites que les Juifs voulaient oublier en 1945-46. Je le pensais aussi, mais quand je lis Annette Wieviorka dans son livre Déportation et génocide, elle dit : attention, il y a eu en 45-46 beaucoup de l