Alain
Badiou
professeur de philosophie à l'Université
de Paris VIII et au Collège international de philosophie
Soirée organisée conjointement par la librairie
Ombres Blanches, le Théâtre de la Cité de Toulouse et le Grep-mp
à l'occasion de la présentation des trois livres d'Alain Badiou,
Petit manuel d'inesthétique, Court traité d'ontologie transitoire et
Abrégé de métapolitique, parus aux éditions
du Seuil
Présentatrice - ... (le début de l'enregistrement manque) ... qu'il s'agisse d'un
traité d'ontologie comme L'être et
l'événement, ou d'une réflexion dans le domaine de la politique comme Peut-on penser la politique ?, ou encore
qu'il s'agisse d'une réflexion avec d'autres philosophes contemporains comme
avec le livre sur Deleuze, mais aussi d'un travail sur la littérature comme
avec l'ouvrage sur Becket. Par ailleurs Alain Badiou est plus qu'un philosophe,
puisqu'il est aussi dramaturge et romancier.
Mais c'est surtout le philosophe qui nous intéressera ce soir, puisqu'il
est venu à Toulouse à l'occasion de la publication de trois ouvrages qui sont
sortis au mois d'octobre 1998 : un Petit
manuel d'intesthétique, un Abrégé de
métapolitique et un Court traité
d'ontologie transitoire. Trois livres dont les titres indiquent déjà une
rupture quant aux catégories philosophiques classiques, parce que le Petit manuel est
"d'inesthétique" et non "d'esthétique", parce que le petit Abrégé n'est certainement pas un abrégé
de philosophie politique et enfin que le Court
traité est "d'ontologie transitoire", alors que généralement
l'ontologie est plutôt pensée du côté de la permanence.
Pensée donc conçue comme rupture qui est à mon sens particulièrement
présente dans ces trois livres, et j'aimerais à ce titre en guise
d'introduction, parce que c'est toujours finalement mieux de partir de
l'auteur, lire ce début de l'Abrégé de
métapolitique avec la figure du philosophe résistant qui est celui qui
instaure la pensée comme rupture :
"Toute résistance est une
rupture avec ce qui est. Et toute rupture commence, pour qui s'y engage, par
une rupture avec soi-même. Les philosophes de la résistance ont indiqué ce
point et qu'il était de l'ordre de la pensée. Car c'est la signification ultime
du résistant par logique de Canguilhem. Dire ce qu'est la situation et tirer
les conséquences de ce dire est d'abord, aussi bien pour un paysan auvergnat
que pour un philosophe, une opération de la pensée. C'est cette opération qui,
quoique totalement naturelle et pratique dans son réel, ne renvoie ni à
l'analyse objective des groupes sociaux, ni aux opinions antérieurement
formulables. Ceux qui ne résistaient pas, si on laisse de côté la clique
collaboratrice consciente, étaient tout simplement ceux qui ne voulaient pas
dire la situation, pas même se la dire à eux-mêmes. Il n'est pas exagéré de
soutenir qu'ils ne pensaient pas. Je veux dire qu'ils ne pensaient pas selon le
réel de la situation du moment, qu'ils récusaient que ce réel soit, pour eux
personnellement, porteur d'une possibilité, comme est tout réel quand la pensée
nous en fait rapport. En définitive, toute résistance est rupture dans la
pensée par l'énoncé de ce qu'est la situation et fondation d'une possibilité
pratique ouverte par cet énoncé. Contrairement à ce qui est souvent soutenu, il
ne convient pas de croire que c'est le risque, très grave en effet, qui
interdit à beaucoup de résister, c'est au contraire la non-pensée de la
situation qui interdit le risque, c'est-à-dire l'examen des possibles. Ne pas
résister c'est ne pas penser. Ne pas penser c'est ne pas risquer de risquer."
Je vous propose donc ce soir d 'écouter la parole d'une pensée qui,
précisément, risque de risquer. Et si vous le voulez bien, Alain Badiou, le
mieux serait peut-être de reprendre chaque livre à la suite, et nous pourrions
commencer par le Petit manuel
d'inesthétique puisque nous sommes dans un lieu qui a quelque chose à voir
avec l'art. Peut-être pourrions-nous dessiner le projet de votre texte en en
rappelant l'exergue :
"Par
"inesthétique", j'entends un rapport de la philosophie à l'art qui,
posant que l'art est par lui-même producteur de vérités, ne prétend d'aucune
façon en faire, pour la philosophie, un objet. Contre la spéculation
esthétique, l'inesthétique décrit les effets strictement intraphilosophiques
produits par l'existence indépendante de quelques œuvres d'art."
Alain Badiou - Je
voudrais d'abord situer cet énoncé dans une considération un peu plus large qui
concerne finalement les trois volumes et qui était présente de façon
synthétique dans un volume antérieur qui s'appelait Conditions. En réalité, c'est un problème toujours essentiel de la
philosophie de savoir quel est le rapport qu'elle déclare entretenir avec ce
qui n'est pas elle. C'est toujours une question extrêmement sensible. Quel est
le rapport, finalement, de la philosophie à la politique, de la philosophie à
la religion, de la philosophie à l'art, de la philosophie à la science ? Tout
cela constitue des questions intérieures à la philosophie d'une extrême
difficulté.
Je voudrais simplement dire qu'en ce qui me concerne je suis très
désireux de maintenir l'extériorité de ces références. Autrement dit, de dire :
la politique, l'art, la science, l'amour même, ce sont des registres de
l'action et de la pensée qui ont leur pleine indépendance, leur plein
déploiement et qui, ni n'ont attendu, ni n'attendent la philosophie pour être
dans l'élément de la vérité dont ils sont capables. Évidemment, ceci suppose
que la philosophie ait la modestie de reconnaître que ce n'est pas elle qui
apporte ou injecte ou introduit du dehors la vérité ou la pensée dans les
domaines considérés, et que ces domaines doivent être d'abord, au contraire,
reçus par la philosophie comme constituant ses conditions vivantes, et en
particulier ses conditions d'existence contemporaines.
Alors s'agissant de l'art, puisque nous sommes dans le Petit manuel d'inesthétique, c'est un
peu ce que veut dire "inesthétique". On appellera
"esthétique" la proposition philosophique selon laquelle l'art est
aveugle à sa propre vérité et la philosophie, en réalité, maîtresse de cette
vérité. Si vous voulez, on appellera "esthétique" la reconstruction
par la philosophie de la vérité intégrale de l'art sur le modèle indépassé de
l'Esthétique hégélienne. Et
j'appellerai "inesthétique", par provocation et rupture en même temps,
la position philosophique qui consiste à dire que l'art est par lui-même un
protocole de pensée indépendant, qu'il produit des vérités qui ne sont
productibles que par lui, qu'il y a des vérités-théâtre, des vérités-peinture,
des vérités-cinéma qui ne peuvent être, reçues et éprouvées que là, et que la
philosophie, elle, va accueillir tout cela pour en faire sa propre conduite, ou
pour en déterminer ses propres notions.
Je pense que l'art n'est pas un objet dont la philosophie constituerait
le sens ou la vérité. L'art est un domaine de pensée autonome et indépendant,
et la philosophie se sert de lui, c'est-à-dire de quelques œuvres d'art, du
contact avec quelques œuvres d'art vivantes pour le philosophe, afin de
produire des effets philosophiques, c'est-à-dire des effets dans la conduite
des concepts, ou, comme le dirait Deleuze, dans l'invention des idées, dans
l'invention des concepts.
Voilà ce que veut dire "inesthétique". C'est une proposition
de modestie qui concerne le rapport de la philosophie à l'art, et la conviction
où je suis qu'au fond l'esthétique proprement dite, comme toute position de
surplomb de la philosophie, est une position intenable.
Présent. - Justement,
dans ce registre, vous commencez votre Petit
manuel d'inesthétique par une analyse de la poésie et vous dites : la
poésie est pensée, la poésie est vérité et la poésie aussi est, ou doit être
dans certains cas, universalité. Est-ce que vous pourriez expliquer ces trois
points et plus particulièrement le dernier qui est peut-être le plus difficile
?
A.B. - La
question de la poésie est une question très importante pour la philosophie,
depuis toujours. Le rapport de la philosophie à la poésie est un rapport
extrêmement tendu. Notre fondateur, Platon, considérait que les poètes, il fallait
les saluer et les honorer— et ensuite, les expulser de la cité idéale. Donc
nous avons des rapports compliqués avec le poème. Peut-être parce que nous
sommes envieux du poème, parce que nous sentons qu'il y a en lui une puissance
ou une ressource de langue dont le concept philosophique est bien incapable.
Si j'aborde inesthétiquement le poème, c'est-à-dire si j'essaye de me
mettre, moi, dans sa ressource de puissance et dans sa force singulière, si je
soumets la philosophie à l'expérience du poème (plutôt que l'inverse), bref si
j'expérimente le poème, je suis sensible en effet à ce que vous rappeliez là.
Il est évident que le dire poétique est un dire singulier qui touche à la
vérité dans la langue de manière irréductible. Et donc il faut reconnaître
qu'il y a une espèce de tension très grande entre la manière dont la
philosophie traverse la langue et la manière dont le poème la traverse, parce
que la vocation du poème est bien de dire, de prononcer quelque chose qui
touche à la puissance de la langue, et même plus particulièrement à une
puissance inaperçue de la langue, à une puissance secrète de la langue, et de
produire au jour cette puissance secrète. Là est l'ordre de sa vérité propre et
la philosophie ne peut que l'entendre raisonner avec cela, ou consonner avec
cela, mais elle ne peut d'abord que l'entendre. Donc, vérité propre du poème,
vérité intérieure au poème lui-même, vérité qui ne peut se prononcer et qui ne
peut être site que là où la langue l'a dite, où la langue poétique l'a dite.
C'est sûr.
Universalité, oui, je crois qu'il faut absolument la reconnaître. Le
fait que le poème soit dans la singularité d'une langue, et que, d'une certaine
manière, il n'existe que sous condition de cette langue singulière, ne doit pas
empêcher de concevoir que la destination de ce que le poème dit dans cette
langue singulière est et demeure universel. Les grands poèmes, quelle que soit
leur langue, sont un trésor de la pensée universelle.
D'où toute une question concernant la traduction, la traductibilité et
le passage de la vérité poétique d'une langue à une autre. Mais mon expérience
propre est qu'un grand poème se reconnaît de loin. Il se reconnaît même
expatrié de sa langue. Même dans cette perte quasi totale qu'est celle du
rythme d'une langue, quelque chose quand même subsiste. Sinon on aurait renoncé
à traduire les poèmes depuis longtemps. Or on continue à traduire des poèmes.
Et les grands poètes adorent traduire des poèmes. Quelque chose du poème se
laisse encore entendre après la traduction et c'est ça que j'appellerais son
noyau d'universalité. Quelque chose du dire du poème, quelque chose de son
énonciation et de la manièree dont il
accède à une vérité inconnue, arrive à transiter d'une langue à une
autre, bien que, encore une fois, dans son effort, dans sa tension, ce soit
absolument lié à la singularité d'une langue.
Je crois que la philosophie doit reconnaître simultanément que le poème
est un dire de vérité immanent à une langue et touchant à la possibilité inouïe de chaque langue
singulière, et qu'en même temps il y a là dans ce dire quelque chose qui
transite, qui est universellement destiné ou adressé.
Présent. - Donc le
poète, au même titre que le philosophe, est un penseur ?
A.B. -
Absolument. Je pense que le poète est un penseur, de même que je pense que le
scientifique est un penseur, que le politique est un penseur, que l'amoureux
est un penseur, aussi. Je pense qu'il y a de la pensée dans l'expérience
humaine, ou en tous cas dans certains types d'expérience humaine générale. Il est
très important de ne pas réserver la pensée au philosophe. C'est une position
d'aristocratie philosophique que je crois intenable.
Au contraire, le mouvement propre de la philosophie est de découvrir,
avec surprise, avec étonnement, qu'il y a de la pensée. Ce n'est pas d'inventer
la pensée. L'étonnement philosophique n'est pas ce qui met en scène ou qui
inaugure la pensée, c'est plutôt cette manière, un peu à l'écart, un peu à
distance, de s'étonner brusquement de ce qu'il y ait en effet de la pensée, de
s'étonner qu'il y ait des mathématiques, qu'il y ait l'œuvre d'art, le poème,
la tragédie, de s'étonner qu'il y ait les aventures révolutionnaires de la
politique, de s'étonner de tout cela, de s'étonner de l'homme, finalement, au
sens de cette créature étrange dont parle le grand chœur d'Antigone, cet animal qui fait n'importe quoi — et de trouver
ensuite les instruments de pensée de cet étonnement.
Ça, ça va être la philosophie proprement dite : s'étonner qu'il y ait de
la pensée et penser ce que veut dire "s'étonner qu'il y ait de la
pensée". Cela va supposer des opérations particulières qui sont les
opérations de la philosophie. Mais bien sûr, le philosophe partage d'abord la
pensée avec ce qu'il y a d'intense et d'universel dans l'expérience humaine en général,
et il accueille cette expérience dans l'étonnement, et la surprise est son
élément propre, et ensuite il dispose cet accueil.
Il m'a souvent semblé que la philosophie était une sorte d'hospitalité,
c'est-à-dire une hospitalité pensante. Il y a quelque chose là qui donne abri
ou qui donne accueil à la multiplicité disparate des pensées étrangères.
Présent. - Alors
justement, puisque nous sommes dans un théâtre, vous écrivez, dans les Thèses sur le théâtre que théâtre pense
: "Établir comme il convient pour tout art que le théâtre pense". Et
vous expliquez qu'il y a des idées-théâtre, tout comme il y a des actes
théâtraux. La notion d'acte théâtral va de soi mais qu'est-ce qu'une
"idée-théâtre" ?
A.B. - C'est bien
de parler du théâtre ici. Le théâtre est une chose admirable. J'ai toujours
très bien entendu ce que voulait dire Mallarmé lorsqu'il dit que le théâtre est
un art supérieur. Précisément parce que le théâtre est artisanal, matériel, un
peu forain toujours, qu'en réalité il est un art supérieur. Une idée-théâtre à
mon avis c'est ce qu'on rencontre, c'est ce que la pensée rencontre quand on
est au théâtre et que quelque chose se passe, que le théâtre a lieu.
Je n'ai pas en tête, quand je dis cela, l'ensemble des idées,
extrêmement élevées et originales et créatrices, que l'on peut trouver dans les
grands textes de théâtre. Ça c'est une chose. Quand je parle d'idées-théâtre je
parle d'autre chose : je parle de ce qu'il y a de miraculeux dans l'émotion
instantanée de la représentation quand, tout d'un coup, nous sommes captés ou
saisis par le fait que le théâtre est vraiment là. Nous ne sommes pas
simplement ce spectateur qui attend ou se demande ce que ça va être. Quelque
chose bascule du côté de la présence absolue du théâtre et que là quelque chose
est dit, est partagé, est dispersé en même temps (parce que le théâtre est un
ensemble compliqué d'ingrédients matériels) et nous sommes frappés, nous sommes
songeurs. C'est qu'est passée l'idée-théâtre.
Ce qu'on applaudit à la fin d'une représentation, on croit que ce sont
les acteurs, et c'est cela, bien sûr, mais quand on applaudit vraiment, quand
on a vraiment eu le sentiment qu'il s'est passé quelque chose, je crois qu'on
applaudit des idées. On ne sait pas lesquelles, d'ailleurs. Elles sont passées.
Mais le contentement est là. L'idée-théâtre est une idée matérielle, une idée
qui est dans l'éclairage, dans la lumière de la scène, et elle n'est que là. On
ne pourrait pas la produire autrement ailleurs. Il faut la rencontre, le
croisement compliqué d'un texte, d'une mise en scène, du corps des acteurs, de
la voix — et puis à un moment donné cette chose-là agence un effet sur chacun,
qui est un effet de pensée je crois, d'émotion et de pensée inséparables. Et
c'est ça que j'appelle l'idée-théâtre. Et ça arrive quelquefois.
Présent. - Cette
idée, elle est en quelque sorte irreprésentable ?
A.B. - Oui, elle
est irreprésentable parce qu'elle est représentée, justement. Elle est dans la
représentation et vous ne pouvez pas la représenter ailleurs que dans la
représentation. En ce sens, j'aime bien dire que c'est une idée qui passe, ou
une idée qui vient. Dans cette idée qu'elle passe, il y a l'idée de la
matérialité du théâtre. Elle est saisie par les corps et par les voix. Et c'est
ça qui nous frappe.
Présent. - Il y a un
chapitre également consacré à la danse comme métaphore de la pensée. Pourquoi
la danse, étant donné qu'en général la tradition philosophique s'y intéresse
très peu ? Il y a un texte d'Alain sur la danse, il y a quelques éléments dans un
très court texte d'Adam Smith sur l'esthétique. Comment comprenez-vous la
danse ? Comment la référez-vous à une tradition philosophique ?
A.B. - La danse,
pour moi, c'est un cas limite, parce que dans la danse on peut penser qu'on a
affaire au corps pur. C'est un art qui ne dessine rien d'autre que ce dont le
corps est capable. Il y a de la musique dans la danse, mais ce n'est pas le
cœur de la question. Le cœur de la question c'est que quelque chose est fait là
avec exclusivement le dessin dans l'espace de la ressource du corps. Et donc on
pourrait dire que c'est à l'opposé de tout ce qu'on peut imaginer être une
certaine tradition philosophique, qui consiste à dire que seul l'esprit compte.
On l'a dit sous beaucoup de formes. Et évidemment la danse est le paradoxe pour
la philosophie de quelque chose dont il faut bien dire que c'est comme un corps
spirituel.
Tout le monde voit bien en même temps que la danse est de l'art, et un
art très concentré, très difficile, un art dont l'apprentissage est extrême, et
qu'une chorégraphie est quelque chose d'extrêmement subtil. Et cependant, ce
n'est que du corps. Donc il faut bien admettre qu'il y a dans la danse quelque
chose comme un corps spirituel ou un corps spiritualisé ou un corps allégé de
toute pesanteur, un corps à la fois terrestre et supraterrestre. C'est une
question pour la philosophie. Je pense que la philosophie s'est tenue éloignée
de cela pour des raisons qui ne sont pas bonnes. Il y avait dans la danse
quelque chose comme un défi, comme un paradoxe pour elle, pour son
spiritualisme natif. Et donc j'ai voulu interroger la danse de ce point de
vue-là. Qu'est-ce que c'est que la danse lorsqu'on se demande qu'est-ce que
c'est qu'un corps disposé comme pensée dans l'espace, disposé comme
spiritualité artistique dans l'espace ? De quel corps s'agit-il ?
J'y ai été, il faut le dire, beaucoup encouragé en me confrontant aux
métaphores de Nietzsche. Nietzsche est sans doute le grand penseur qui a
comparé de façon systématique la pensée à la danse. Il est intéressant de voir
que pour Nietzsche, la danse est l'antithèse du théâtre. Il évoque la danse en
un certain sens pour critiquer ce qu'il y a à ses yeux d'hystérique ou
d'histrionique dans la théâtralité. Et donc la danse, c'est la pensée comme
énergie, c'est la pensée comme soulèvement aérien, alors que le théâtre c'est
la pensée comme démagogie. Je voulais voir clair là-dedans et d'autant plus que
je ne soutiendrai pas la position de Nietzsche. Je l'ai dit tout à l'heure,
j'aime beaucoup le théâtre et je ne pense pas que la théâtre mérite ce que
Nietzsche à la fin de sa vie a fini par en dire, à savoir que c'était ça qui
gâchait entièrement jusqu'à la musique de Wagner. Je crois que le théâtre est
un grand art et que c'est intéressant de le mettre en balance avec la danse.
Une auditrice - On retrouve assez souvent dans Zaratoustra la comparaison de la pensée
avec la danse, mais la critique que Nietzsche porte sur le théâtre ne va pas
dans le sens de nier la valeur du théâtre. Il fait la critique de Socrate qui
introduit dans l'esprit dionysiaque une rupture. Je ne comprends pas votre
lecture de Nietzsche. D'ailleurs je ne comprends pas non plus votre lecture de
Hegel, parce que quand vous parlez continuellement d'idée et de vérité de
l'art, je n'arrive pas à penser comment vous avez dépassé Hegel.
A.B. - Je
rappelle que ce qui m'a intéressé chez Nietzsche c'est la mise en tension
explicite dans tous les textes terminaux de l'esprit de la danse comme figure
d'énergie de la pensée. Et non pas du théâtre au sens de la tragédie d'Eschyle,
bien sûr, mais au sens de la théâtralité histrionique qu'il impute à Wagner
lui-même.
Quant au dépassement de Hegel, je ne vois pas où est le problème, parce
que si à chaque fois qu'on reconnaît que quelque chose est de l'ordre de la
pensée au sens d'une pensée irréductible, d'une pensée singulière, d'une pensée
justement intotalisable, on dit que c'est hégélien, alors effectivement on sera
hégélien constamment. Pourrait être hégélienne l'esthétique, justement,
c'est-à-dire l'idée que la philosophie va dire dans le développement propre qui
est le sien et qui s'appelle l'esthétique à quelle séquence de l'aventure de
l'esprit a correspondu l'art. Mais c'est justement ce projet que je crois
impraticable aujourd'hui. Je ne me sens vraiment pas hégélien.
Un auditeur - Je suis
très sensible à votre idée d'inesthétique, parce que je crois qu'effectivement
la philosophie a trop facilement colonialisé l'art, mais justement est-ce qu'on
peut tirer un concept d'une œuvre d'art ? Autrement dit, qu'est-ce que
l'art donne à penser pour la philosophie ? Comment la philosophie peut-elle
penser l'art sans pour autant lui dérober sa pensée à lui ?
A.B. - Je pense,
moi, que la philosophie ne pense pas l'art. La formule que j'utiliserais c'est
que la philosophie pense à partir de l'art. Il y a l'art, il y a l'expérience
de l'art, et vous pouvez en faire beaucoup de choses, mais vous pouvez aussi, à
partir de là, entre autres choses, faire de la philosophie. Cela ne veut pas du
tout dire que vous allez dire la vérité de l'art, ou même faire de la
philosophie de l'art ; cela veut dire que dans les conditions, les matériaux,
les référents, les ingrédients de votre détermination philosophique un certain
nombre d'œuvres d'art vont entrer en ligne de compte. Je ne pense pas que cela
pose un problème particulier. Ce n'est ni une opération d'usurpation, ni une
opération d'appropriation. C'est un point de départ qui, encore une fois,
revient à ce que j'ai dit: la philosophie consiste à penser à partir de ceci
qu'il y a de la pensée, et que le "il y a de la pensée" est toujours
antérieur à la détermination philosophique. Et le "il y a de la
pensée" c'est beaucoup de choses, mais c'est entre autres choses
l'existence des œuvres d'art.
Donc, la philosophie va produire dans son champ propre des concepts, des
idées, des réflexions, des processus, des considérations, dont on pourra
montrer que certaines œuvres d'art sont nécessaires ou étaient nécessaires pour
qu'ils soient produits. Et ceci n'entre ni en rivalité ni en tentative de
surplomb ou de domination sur les œuvres d'art proprement dites. Je peux dire,
par exemple, je peux éclairer, pour ce qui me concerne, quelque chose de la
pensée de l'événement, ou de la pensée de l'instant, à partir de la
considération des figures de la danse. Et je peux aussi me demander ce qu'est
la possibilité immanente à la langue à partir de tel ou tel poème. Finalement,
l'œuvre d'art est un des registres dans lesquels la philosophie trouve sa
ressource à la fois d'étonnement et de production.
Là où le retournement à mon avis fatal s'opère, c'est quand elle prétend
distribuer, elle, dans l'autre sens, la vérité à une œuvre d'art qui serait
aveugle. On ne part pas de l'idée d'une cécité de l'œuvre d'art. Pas même d'une
cécité à sa propre vérité. On part de son expéreince, tout simplement. Et donc
le philosophe, qu'est-ce qu'il est là ? Il est spectateur de théâtre, il
est regard sur des tableaux, il est lecteur de poèmes. Et ça, ça fait partie
des conditions d'exercice de sa propre pensée.
Un auditeur - Votre
exposé sur l'objet de la philosophie me fait penser tout à fait à la pensée
mystique qui se propose d'éclairer ce que les textes voudraient dire. Comment
la pensée philosophique aujourd'hui voudrait rejoindre dans son avancée la pensée
mystique ?
A.B. - Je ne suis
pas sûr d'avoir bien compris la nature même du rapprochement que vous faites
avec la pensée mystique. Il me semble que la pensée mystique se détermine par
une logique que j'appellerais une logique de fusion. Ou mystique ne veut rien
dire, ou ça veut dire que quelque chose de l'expérience de la vérité est de
l'ordre du fusionnel, qu'il s'agisse de Dieu ou d'autre chose. C'est dans
l'élément de la proximité ou de la quasi fusion que quelque chose comme une
expérience essentielle de la vérité se fait. Or à propos du rapport de la
philosophie et de l'art, je suis en train de dire le contraire. S'il y a une
chose qui n'est pas possible, c'est justement la fusion de la philosophie et de
l'œuvre d'art — bien que, peut-être, certains philosophes l'aient rêvée
quelquefois, de façon un peu envieuse, un peu jalouse de la puissance de
l'œuvre d'art.
Non, je crois qu'on reste à distance. C'est un point de départ, c'est
une expérience hétérogène, et il ne me semble pas qu'il y ait quelque chose de
mystique dans cette démarche.
Une auditrice - Une
question d'ordre terminologique : pourquoi dites-vous 'idée-théâtre" et
pas "événement-théâtre" ?
A.B. - Je pense
que l'événement-théâtre et l'idée-théâtre sont dans des proximités très grandes,
puisque, du point de mon dispositif philosophique général, je considère que la
pensée est toujours de l'ordre de l'événement. Donc je ne verrais pas une
contradiction entre les deux. Mais je ne voudrais pas non plus qu'en disant
"événement-théâtre" on dissimule en partie ce que je voudrais qu'on
reconnaisse, à savoir que l'acte théâtral lui-même est, si physique qu'il soit,
de l'ordre de la pensée. C'est pour ça que je prends "idée". Ce n'est
pas contradictoire à "événement" mais j'ai le sentiment que si on dit
"événement" on va retomber dans une logique de l'acte théâtral et
qu'on n'aura pas complètement clarifié ce qui, en tant que philosophe, est mon
premier geste : c'est-à-dire justement la reconnaissance qu'y compris au
théâtre il y a déploiement physique, matériel et organique d'une pensée.
Naturellement, cette idée arrive au régime de l'acte. Donc elle est
prise dans un réseau d'événements-théâtre. Mais ça, ce n'est pas propre au
théâtre. C'est ce que je pense pour toute création artistique (et pas seulement
artistique) : c'est qu'il y a un lien intime entre pensée et événement.
Un auditeur - Si la
philosophie, la science, l'art, la politique ont chacun leur vérité comme vous
semblez le dire, est-ce qu'on peut encore parler de vérité ?
A.B. - C'est un
question tout à fait légitime et importante. Précisément, le seul endroit où
l'on soit fondé à parler de vérité, c'est la philosophie. Les choses se passent
comment ? Il y a de la pensée, il y a des pensées, il y a des productions de
vérité irréductibles et multiformes. Reconnaître la multiplicité des pensées et
des vérités est un geste primordial. Et puis la philosophie est une espèce
d'étonnement singulier de cette multiplicité-là. Et elle va chercher à savoir
ce qu'il y a de commun dans cette multiplicité. Elle va élaborer un accueil
(c'est la métaphore que je proposais), une sorte d'abri pour cette multiplicité
des pensées. Elle va voir comment elle en est contemporaine, comment elles sont
compossibles entre elles. Et pour ce faire, elle va évidemment inventer, elle,
la philosophie, produire des catégories et des concepts qui sont les concepts
de cet accueil ou de cet abri. Et au centre de ces catégories, il y a la
catégorie de vérité.
La catégorie de vérité, comme catégorie philosophique, est toujours en
train d'être retransformée pour accueillir le dispositif multiforme des vérités
du temps. C'est la raison pour laquelle à la fois la catégorie de vérité est
centrale en philosophie et en même temps constamment discutée, débattue, remise
en jeu, retransformée, refaçonnée, de manière à rebâtir cette espèce de maison
d'accueil, cette espèce d'hospitalité générique pour les vérités du temps,
c'est-à-dire pour les pensées du temps.
On peut appeler vérité la maison que la philosophie bâtit, détruit et rebâtit pour offrir
l'hospitalité aux pensées de son temps.
Présent. - On
pourrait aborder l'Abrégé de
métapolitique et voir comment dire que la politique pense et comment
élaborer ce qu'est une vérité en politique. D'autant plus que votre livre est
extrêmement décapant, puisqu'on y apprend que la philosophie politique est une
notion qui n'arrive pas à rendre compte de la vérité en politique, en tout cas
telle que vous la concevez. C'est amusant parce qu'il y a ici des étudiants et
des enseignants du département de philosophie de l'Université du Mirail.
Certains ont des cours de philosophie politique ou enseignent la philosophie
politique, et c'est donc un sujet particulièrement intéressant. C'est un sujet
particulièrement intéressant pour tout citoyen.
On va reprendre le court texte que vous donnez en exergue :
"Par métapolitique, j'entends
les effets qu'une philosophie peut tirer en elle-même et pour elle-même de ce
que les politiques réelles sont des pensées. La métapolitique s'oppose à la
philosophie politique qui prétend que les politiques n'étant pas des pensées
c'est aux philosophes qu'il revient de penser le politique."
Comment les politiques réelles peuvent-elles être des pensées ?
A.B. - Cette
déclaration est absolument symétrique de celle qui est faite à propos de
l'inesthétique. "Métapolitique" signifie pour la politique ce que
"inesthétique" signifie pour les œuvres d'art, à savoir la
reconnaissance que les politiques, ou certaines séquences politiques, sont des
inventions de pensée qui doivent être reconnues comme telles et qui n'attendent
pas non plus la philosophie pour être des pensées. On critiquera la notion de
philosophie politique exactement pour les mêmes raisons pour lesquelles on
critique la notion d'esthétique. Dans un cas comme dans l'autre, le mouvement
est de prendre soit l'art soit la politique comme objet et de prétendre en
produire philosophiquement la vérité ou les normes.
Dans les deux cas, ma proposition est de dire : non, il y a là un
pluriel composite de pensées qui existent déjà et la philosophie est toujours
sous l'effet de cette existence et elle en élabore un certain nombre de
conséquences dans le sens de ce que j'ai dit tout à l'heure. par conséquent, on
va reconnaître que les politiques sont des pensées.
Sur quoi sont-elles des pensées ? Je dirais : les politiques (certaines
séquences politiques, certains événements politiques, certains tracés
politiques, et par conséquent aussi certains textes politiques) sont des
productions de vérité, et donc des pensées, sur le collectif comme tel,
c'est-à-dire sur la pluralité humaine comme telle. C'est un champ spécifique,
c'est une singularité, et ce n'est pas n'importe comment qu'on peut acquérir
une pensée sur ce qu'il en est de la ressource effective du collectif humain comme
tel.
À chaque fois que cela se produit, c'est-à-dire à chaque fois que, parce
qu'une rupture, un événement singulier, une innovation brutale intervient tout
d'un coup, on a une espèce de lisibilité du collectif, de ses tensions, de ses
ressources propres, de ce dont il est capable, dont on n'a pas d'habitude.
C'est ça que j'appellerais la politique et ça, ça se donne dans des énoncés,
dans des prescriptions, dans des mots d'ordre, dans des théories, dans des
textes, et ça compose quelque chose comme une politique au sens où c'est une
pensée.
Politique, de ce point de vue-là, c'est une pensée pratique. Pour
comparer avec le théâtre (comparaison qui a souvent été faite, après tout), de
même que je dirais qu'il y a des idées qui ne sont présentes et actives que
dans le temps de la représentation, de même il y a des idées sur le collectif
et sur ce dont il est capable qui ne sont accessibles et produites et inventées
que dans l'expérimentation politico-historique elle-même, c'est-à-dire dans
l'événement historico-politique lui-même. Là se donne quelque chose de l'ordre
de l'invention pensante qui ne se donne nulle part ailleurs et que la
philosophie est absolument hors d'état d'anticiper.
Sur ce point, je dirais que la philosophie politique, si elle cherche à
produire pour son propre compte des effets de vérité sur la politique, échouera
toujours. En réalité, la pensée politique c'est toujours ce qui surprend, ce
qui vient en travers de ce que nous croyons être les dispositions naturelles du
collectif. C'est pourquoi là encore il n'y a de politique pensée ou pensante
que dans la figure d'une rupture. Et cette rupture, ce n'est pas la philosophie
qui peut la produire. Elle se produit quand quelque chose arrive. Il faut bien
s'entendre ici sur ce qui est conçu comme étant de l'ordre de la politique. Ce
qui est conçu comme étant de l'ordre de la politique, c'est une séquence
ouverte par un événement et dans laquelle se disent, sur le collectif, sa
capacité, ses ressources, ses contradictions, des choses qui étaient
antérieurement inaperçues ou invisibles.
La politique c'est toujours quelque chose qui fait entrer dans le
visible des rapports, des possibilités, qui étaient antérieurement invisibles.
Et c'est ça sa pensée propre. Et en ce sens, c'est une pensée irréductible et,
entre autres choses, irréductible à la philosophie.
Présent. -
D'ailleurs à ce titre, vous donnez des analyses précises de ce que peuvent être
ces politiques comme pensées. En particulier, vous dites que la Résistance, par
exemple la résistance de Cavaillès ou de Lautmann, constitue un événement,
c'est-à-dire quelque chose qui, au départ, est donc inassignable,
irreprésentable, et qui échappe plutôt à toute représentation sociale, à toute
opinion.
Mais est-ce qu'il n'y a que certaines séquences politiques qui peuvent
servir à penser de la sorte cette vérité de la politique, figure du résistant,
figure du militant, ou est-ce qu'il y en a d'autres ? Par exemple, pourrait-on
dire que la politique telle qu'elle est pratiquée par un ministre, par un
président de la République, par un parti politique, peut rejoindre cette figure
de l'événement qui surgit à travers le militant ou le résistant ?
A.B. - La
difficulté c'est que pour moi il y a une sorte de réciprocité interne entre ce
qui est de l'ordre de l'invention de pensée et ce qui est de l'ordre du
nouveau. Le problème, toujours, dans un champ de pensée quel qu'il soit c'est
ce qui arrive au départ. Ce n'est pas ce qu'il y a, c'est ce qui arrive. J'en
suis profondément persuadé. C'est pour ça que j'ai écrit quelque chose qui
s'appelle L'être et l'événement.
L'être c'est tenter de penser le "ce qu'il y a "dans sa généralité
absolue, et l'événement c'est tenter de penser le "ce qui arrive"
dans sa singularité absolue.
Il en va de même pour la politique. La politique existe quand une espèce
de sommation singulière saisit un sujet et le projette dans une rupture par
rapport à l'espace routinier, ordinaire ou d'opinion dans lequel il se situe.
La question de savoir comment ça se passe et où ça se passe ne se laisse jamais
formuler conceptuellement d'avance.
Il y a une chose que je remarque dans le texte sur Cavaillès et
Lautmann, c'est que si on regarde les philosophes résistants il se trouve que
c'était presque tous des philosophes des sciences. Cavaillès méditait sur les
mathématiques, Lautmann aussi, Canguilhem était un épistémologue de la
biologie, etc. On pourrait imaginer plutôt que c'était ceux qui étaient du côté
de la spiritualité morale et de l'éthique qui auraient été résistants. Eh bien
non : c'était ceux qui au contraire étaient dans une philosophie conceptuelle
dure, greffée sur les sciences. Cela prouve bien qu'il n'y a pas de passage
simple entre la préoccupation idéologique ou la préoccupation de philosophie
politique et ce qu'il en est réellement de la figure subjective politique. Il y
a là une discontinuité, une bascule, et cette bascule ouvre quelque chose que
j'appelle de l'ordre de la pensée politique, de la pensée en acte, de la pensée
agisssante.
Il est évident qu'on peut se mettre sous condition de cela, on peut
réfléchir ce qu'a été une séquence politique. On peut se dire, par exemple :
que représente la figure de Cavaillès comme figure du philosophe résistant ? On
peut aussi interroger ce qui s'est passé entre 1792 et 1794, où se placent
exactement Saint-Just et Robespierre. On peut poser ces questions-là. Mais ce
qu'on ne peut pas, c'est anticiper la séquence ou la conceptualiser avant qu'il
y ait la surprise ou l'arrachement de la constitution événementielle. Il y aura
toujours quelque chose dans la politique, au sens où j'en parle là, qui étant
de l'ordre de ce qui arrive, n'est pas de l'ordre de l'État. Ce n'est pas de
l'ordre de la gouvernementalité des choses, ou de leur légalité.
Le débat peut-être le plus important, il est là. Quel est le contenu
même de ce qu'on appelle "politique" ? Est-ce que c'est la question
de l'État, de ses agissements, de l'état au sens large, de l'état des choses,
mais aussi l'État au sens du gouvernement, du personnel politique, de la constitution,
etc. Ça, je dirais que ça doit être du côté de la théorie de l'État. Une
théorie spécifique qui touche beaucoup à l'histoire, mais aussi au droit et à
l'économie. Et puis il y a la politique, mais pour moi la politique c'est autre
chose. Ce n'est pas la gestion de l'État. La politique c'est ce qui arrive aux
gens, de telle sorte que cela leur découvre une possibilité inaperçue ou une
possibilité antérieurement invisible, qu'ils se découvrent capables de ce dont
ils ne se savaient pas capables.
Pour quiconque a traversé une séquence politique, même brève, même
quelquefois une simple grève ou une simple manifestation, on sait très bien que
l'expérience fondamentale c'est qu'on se retrouve en train de faire ou de
penser quelque chose dont quelque temps avant on ne savait pas du tout qu'on
était en état de le faire ou de le penser. C'est le surgir de la politique
comme pensée. On la distinguera des problèmes, par ailleurs très importants et
pour lesquels la philosophie peut apporter sa contribution aussi, qui sont les
problèmes de la gestion de l'État ou de la rationalité de l'État.
Présent. - Il y a
donc un surgir de la politique. Est-ce que l'on doit aussi concevoir un lien
étroit entre la politique et la décision ?
A.B. - Il est
absolument certain que la question de la décision est très importante parce
qu'on est toujours requis en politique dans la sommation événementielle de
décider jusqu'où on va ou comment on l'accompagne ou si on se laisse saisir. Je
pense que dans la politique plus qu'ailleurs on est à un moment donné sommé de
dire ou de prononcer jusqu'à quel point on va accepter de devenir autre que
soi-même. C'est ça la question, évidemment. "Je est un autre", disait
Rimbaud, mais en fin de compte, généralement, nous ne pensons pas que nous
sommes un autre. Nous sommes généralement bien installés dans je et je. Dans ce
que j'appelle les procédures de vérité, quelles qu'elles soient, artistiques,
politiques ou amoureuses, le point est toujours de décider jusqu'où et selon
quelles formes de consistance impérative on va tolérer ou accepter d'être quand
même autre que soi-même ou dans l'expérience d'un écart à soi-même. Là il y a
quelque chose qui doit être décidé parce que c'est indécidable, tout
simplement. Parce que rien de moi-même, de mon je, ne peut décider comme tel
(précisément parce qu'il s'agit d'être autre que ce je) de devenir autre que
soi.
En ce sens, ce à quoi la politique ressemble le plus, dans sa
configuration subjective, c'est à l'amour. Si on admet que l'amour s'origine
d'une rencontre, et que lui aussi surgit dans le hasard de la rencontre, et que
pour lui aussi la question se pose de savoir jusqu'où on va consentir à ce
qu'il bouleverse ou réoriente l'existence, on voit des analogies. Être saisi
par un grand événement politique ou saisi par une rencontre amoureuse, ce sont
des expériences beaucoup plus voisines qu'on ne le dit d'ordinaire.
D'ailleurs, elles se mélangent
quelquefois.
Présent. - J'aimerais
engager aussi la discussion sur le concept de démocratie. Vous consacrez tout
un chapitre à la démocratie, qui s'intitule "raisonnement hautement
spéculatif sur le concept de démocratie", chapitre que vous débutez de la
façon suivante :
"Le mot démocratie est
aujourd'hui l'organisateur principal du consensus. On prétend rassembler sous
ce mot aussi bien l'effondrement des États socialistes que le bien-être supposé
de nos pays ou que les croisades humanitaires de l'Occident. En fait, le mot
démocratie relève de ce que j'appellerai l'opinion autoritaire."
Est-ce que la démocratie c'est l'opinion autoritaire et est-ce qu'il y a
la place pour les autres conceptions de la démocratie ?
A.B. - Je ne
dirais pas que la démocratie c'est l'opinion autoritaire. Je dirais que le mot
démocratie aujourd'hui fonctionne au registre de l'opinion autoritaire. Pour
une raison très simple : c'est que c'est tout de même très difficile
aujourd'hui de dire qu'on n'est pas démocrate. C'est presqu'impossible.
Autrement dit, il va de soi qu'il est bien d'être démocrate et qu'il n'est pas
bien de ne pas l'être. C'est ça que
j'appelle l'opinion autoritaire. C'est quand ce qui est bien et ce qui n'est
pas bien est prescrit sans que l'examen de la question ait été mené. C'est ce
que les philosophes n'aiment pas. Quand ils flairent quelque part une opinion
autoritaire sur un concept, ils vont voir le concept. Je crois qu'aujourd'hui
il faut aller voir ce que c'est que la démocratie. C'est une espèce d'évidence
indiscutée que c'est bien et que ne pas être démocrate ce n'est pas bien. Alors
allons voir. C'est le point de départ de la réflexion.
En y regardant de près on voit que c'est une question très compliquée
(on ne va pas la détailler ici) et que c'est de toute évidence une notion
multiforme qu'il faut diviser en plusieurs acceptions. En particulier, pour
reprendre la discussion de tout à l'heure, il est absolument clair qu'il y a
une signification étatique de la démocratie et une signification politique. Il
y a la démocratie, tout d'abord, au sens des droits constitutionnels, au sens
des lois, de la figure de la liberté d'opinion, de tout ce qui concerne
l'organisation des choses, et donc en ce sens, effectivement il y a des États
démocratiques et des États qui ne le sont pas. Mais ça, c'est dans la théorie
de l'État et dans la question de la souveraineté et de son exercice. Et puis je
pense qu'il y a un autre sens de la démocratie, qui, lui, lie la démocratie,
justement, à la capacité intervenante de chacun dans l'espace public. Et cette
capacité intervenante, positive, de chacun dans l'espace public n'est de toute
évidence pas réductible à ce que chacun a le droit de faire ou de ne pas faire.
Il peut y avoir la situation suivante : un État extraordinairement démocratique
du point de vue de la loi et où la démocratie est tout aussi extraordinairement
inactive du point de vue de la politique. Situation à mon avis assez présente
aujourd'hui.
Tant qu'on n'a pas procédé à cette distinction de la démocratie entre
les règles constitutionnelles de l'État d'un côté et de la subjectivité
démocratique investie dans la politique réelle de l'autre côté, on ne comprend
pas bien quelle est cette question, parce que ce n'est pas vrai que l'un
produit l'autre. Il peut y avoir des libertés considérables et très peu de
politique. Et il peut y avoir, c'est arrivé dans le passé, d'intenses séquences
politiques alors que l'État est despotique. Et toute séquence politique intense
est toujours démocratique à sa manière. Elle réinvente la politique dans un
élément collectif.
Le cœur du problème est de bien distinguer d'une part démocratie au sens
d'une forme de l'État et d'autre part démocratie au sens d'une dynamique réelle
de la politique. À partir de là, le mot est en partie équivoque.
Un auditeur - Qu'est-ce
que vous entendez par séquence politique ? Est-ce que c'est une remise en cause
de la structure de l'État, ou est-ce que c'est un événement qui remet en cause
les bases de la politique ? Et qu'est-ce que vous entendez par le collectif,
notamment dans la démocratie ? Est-ce que c'est juste un objet auquel
s'intéresse la politique ou est-ce l'actant de la démocratie ?
A.B. - La
question que vous posez est celle des rapports entre politique et État, et, au
sens le plus large, la question des rapports entre le politique et l'état des
choses. Sur ce point, je crois qu'il n'y a pas production de vérité politique
en dehors de certaines figures de rupture avec l'état des choses et donc dans
une inévitable tension aussi avec l'État proprement dit, donc avec la forme de
souveraineté, de gouvernementalité, de police et d'ordonnancement existant. Autrement
dit, je suis convaincu qu'une séquence politique c'est une séquence de rupture
d'un ordre. Ce peut être un ordre local, ce peut être quelque chose de plus
ample. Ça dépend de l'échelle de l'expérience.
Mais quelle que soit cette échelle il y a la rupture d'un ordre, et par
conséquent il y a la découverte que l'état des choses n'est pas naturel au sens
où il prétend l'être.
Je suis très sensible, dans la situation présente par la récurrence
absolue de l'argument selon lequel les choses se passent comme ça parce
qu'elles ne peuvent pas se passer autrement. C'est quand même ce qu'on nous
raconte constamment. À quelques variantes près que généralement les années
usent très vite, parce qu'on nous annonce quelquefois qu'on va changer quelque
chose et puis finalement on ne peut quand même pas beaucoup changer. Ça c'est
la naturalité de l'État. Si on regarde bien, tout État a toujours prétendu
qu'il était celui qu'il devait être et qu'en lui l'être et le devoir être
coïncident. Pour faire coïncider l'être et le devoir être vous avez deux
solutions : la solution naturelle et la solution divine. Il n'y en a pas
d'autre. Ou bien l'être et le devoir être coïncident parce que Dieu l'a voulu
(légitimité de droit divin), ou bien l'être et le devoir être coïncident parce
que les mécanismes naturels de la société l'exigent. Ça c'est plutôt la
doctrine contemporaine. C'est ça que j'appellerais l'État au sens fort : cette
disposition très fortement structurée autour de l'idée que c'est comme ça.
C'est comme ça et la meilleure preuve c'est que tous ceux qui ont essayé de
faire que ce ne soit pas comme ça ils ont fait des choses épouvantables.
Je pense qu'il y a politique quand quelque chose (qui peut être très
variable) fait apparaître à échelle collective (parce qu'il n'y a pas de
politique individuelle : la politique c'est le collectif) qu'une possibilité
inaperçue n'en est pas moins une possibilité réelle, quand quelque chose fait
apparaître du possible là où l'État dit que c'est impossible. C'est toujours
comme ça que ça se passe : quelque chose est déclaré impossible et la politique
c'est l'élément de rupture qui fait que cet impossible en réalité se met à être
pratiqué dans l'élément de la possibilité. Et je crois qu'on peut montrer qu'à
chaque fois qu'il y a invention politique de quoi que ce soit, c'est toujours
quand un point d'impossibilité a été déclaré pratiqué comme possibilité.
Ceci suppose naturellement une bifurcation ou un dysfonctionnement de
l'ordre existant. Et en ce sens il y a une tension inévitable entre le
politique et l'État. La politique et l'État sont toujours dans une sorte de
tension et de controverse pour la raison que l'État c'est malgré tout le garant
ultime de la notion de l'ordre des choses tel qu'il est.
Sur démocratie, c'est la même chose : il va y avoir tension entre deux
conceptions de la démocratie qui ne sont pas contradictoires mais qui ne sont
pas sur le même plan non plus. Il y a une conception qui considère qu'on
appelle démocratie l'État le moins despotique possible, l'État qui ne met pas
un policier derrière chaque citoyen, mais quant à la question de savoir
qu'est-ce ça dit sur le possible ou l'impossible, c'est un concept aveugle.
Liberté d'opinion : très bien, mais quelles opinions ? Liberté de communication
: très bien, mais qu'est-ce qui se communique ? Il y a bien un moment où la
question de ce qui est possible et de ce qui est impossible, de ce qui est réel
et de ce qui est non réel, est déterminante.
Et alors là, entre nécessairement en scène une autre figure du
démocratique, qui est le démocratique d'invention, de création, de
mobilisation, de manifestation, de déclaration, éventuellement d'insurrection.
C'est autre chose. C'est forcément une autre figure du démocratique.
Un auditeur - J'ai été
séduit par l'idée qu'il y a de la pensée ailleurs que dans la philosophie,
parce que je m'aperçois que je pensais que finalement quand il y avait de la
pensée dans l'art, dans la politique ou dans la science c'est que le
scientifique, le politique ou l'artiste deviennent des philosophes.
Alors est-ce que le fait de penser qu'il peut y avoir de la pensée en
dehors de la philosophie ne pourrait amener enfin les philosophes français à
soutenir en politique autre chose que des régimes dictatoriaux ? Parce que si
on prend ce qui s'est passé en France depuis 1945 : Sartre, Foucault,
Althusser, c'était un soutien aux dictatures chinoises, cubaines, soviétiques.
C'était dommageable pour eux et aussi pour beaucoup de jeunes gens qu'ils ont
entraînés dans des impasses. La plus classique étant : la société libérale est
mauvaise, je suis salarié je suis exploité, je suis cadre je suis complice
d'exploitation, par conséquent je ne m'intègre pas trop. Il y a eu des cas
comme ça de dégâts importants. Ce que voulaient ces philosophes c'était une société
où cela aurait été leur pensée à eux qui aurait été au pouvoir, puisque la
caractéristique des régimes soviétiques ou cubains c'est qu'il ne pouvait pas y
avoir d'autre pensée que celle de l'État. Je pense que c'est un problème que
les philosophes français n'ont pas encore réglé et qui produit un blocage sur
la pensée, notamment celle de la démocratie.
Deuxième question : vous dites qu'il y a de la pensée dans l'art, dans
la science, dans l'amour, dans la politique, et que la philosophie doit être
l'accueil de ces pensées-là. Mais est-ce que la philosophie ne risque pas là de
faire double emploi puisqu'elle ne fera que répéter ce qui se dit ailleurs ? Ou
à l'inverse est-ce qu'elle ne va pas retrouver une nouvelle hégémonie en disant
: c'est nous les philosophes qui vous permettons de voir réellement ce qui se
passe ailleurs ?
A.B. - Je
voudrais intervenir sur le premier point parce qu'il est tout à fait important.
Je crois qu'il y a dans la philosophie, du point de vue du rapport à la
politique, deux traditions entremêlées, très différentes, et cela des origines
jusqu'à nos jours. Ce que je dis ici je l'ai dégagé moi-même petit à petit
contre ce que j'appelle la philosophie politique. Et qu'est-ce que c'est que la
philsophie politique ? C'est en réalité, sous une forme ou sous une autre,
l'idée platonicienne du philosophe-roi. C'est l'idée que le philosophe,
détenant la vérité politique, détenant la norme de la politique, idéalement,
doit être soit, comme le disait très franchement Platon, maître de la cité, ou
en tous cas le conseiller du prince. Et donc il est vrai dans ce cas-là que la
philosophie favorisera dans son propre mouvement plutôt une figure autoritaire
du pouvoir, parce qu'elle favorisera l'idée que l'essence du bon pouvoir c'est
le pouvoir vrai. C'est le pouvoir qui est habité par la détermination
philosophique du vrai. C'est exactement ce que Platon dit : il n'y aura de bon
État que si le philosophe est roi. C'est au fond ce que toute philosophie
politique pense. Et ça, ça a eu, entre autres choses, les effets que vous
dites, parce que ça peut se présenter dans la valorisation ou la fétichisation
de formes d'États considérés comme des États plus porteurs de vérité que
d'autres, quel que soit leur caractère despotique. C'est une première tradition.
Et puis il y en a une autre, tout à fait différente, qui consiste à
considérer que ce qui intéresse le philosophe dans la politique ce sont au fond
les périodes de rupture, les révolutions, les périodes où quelque chose change
absolument.
Ce qui s'est passé dans ce siècle-ci est très frappant parce que c'est
au fond peut-être le seul siècle qui a proposé à la philosophie le piège d'un
croisement de ces deux traditions. Parce que ce siècle a produit des figures
despotiques de la révolution elle-même. Donc le philosophe qui se reconnaissait
dans la rupture révolutionnaire et ses figures successives, a aussi entériné des figures despotiques
post-révolutionnaires de l'État qui se réclamaient de la révolution mais qui
étaient en même temps des figures despotiques et autoritaires. Et cette espèce
de mélange, très singulier, qui est une production du XXe siècle, entre la
thématique révolutionnaire et la figure despotique de l'État, cette espèce de
conjonction des deux, a fasciné en effet la philosophie pour une raison très
simple : c'est qu'elle était la fusion de ces deux courants, de ces deux
héritages par rapport à la politique,
la fascination pour les révolutions d'un côté, et la fascination pour
les États idéaux de l'autre. Il y a eu au XXe siècle cette expérience
particulière que des États despotiques se sont réclamés réellement et
idéalement de la rupture révolutionnaire elle-même. Et ça a constitué un
fétiche philosophique considérable.
Alors pour rompre avec ce fétiche philosophique et pour se garder de ce
genre de synthèse prématurée, il faut aller à la racine des choses et garder
absolument et très fermement la distinction entre politique et État. C'est le
bilan véritable de cette affaire et il se joue dans la manière dont, dans la
pensée philosophique, nous gardons l'écart, la distance entre la politique
comme invention collective de pensée et l'État comme exercice de la
souveraineté.
Ce qui veut dire qu'il va falloir aussi distinguer les enjeux de la
politique d'un côté et la question du pouvoir de l'autre. C'est-à-dire ne pas
dire que le pouvoir est ultimement l'enjeu exclusif de l'espace de la pensée
politique. Parce que si on remet le pouvoir comme enjeu exclusif de la pensée
politique, alors on va remettre en scène cette sorte de fusion entre révolution
et État ou entre politique et État, dont le siècle a donné les paradigmes les
plus terribles.
À votre deuxième question, je répondrais ainsi : je pense qu'il y a une
fonction didactique de la philosophie. Je pense qu'il est vrai que la
philosophie a, à l'égard de la multiplicité des vérités, une fonction
d'indication, d'instruction ou de médiation particulière. Il est vrai quand
même que la philosophie dans son accueil et dans son abri désigne la
contemporanéité des vérités de façon singulière. Entre autres parce qu'elle est
la seule à se situer dans le caractère hétérogène des vérités, c'est-à-dire à
pouvoir être philosophie sous condition de l'art, philosophie sous condition de
la politique, philosophie sous condition de l'expérience subjective amoureuse,
philosophie sous condition de la science. Elle est donc en effet dans un
nomadisme des vérités qui lui est propre, et à l'intérieur de ce nomadisme,
elle va nécessairement produire avec ses concepts propres quelque chose comme
une didactique. Elle va dire : là il y a quand même ce type de processus de
vérité, là il y a cette singularité, etc.
Qu'une didactique de ce type soit une position de maîtrise ou de
surplomb est une menace chronique et on peut donc dire que la philosophie ne
cesse d'avoir à défaire la posture de maîtrise qu'elle constitue. Et ça, ça
traverse toute son histoire, puisque c'est déjà très présent dans la figure de
Socrate. Être à la fois quelqu'un qui d'une certaine manière est dans la figure
du maître, mais quelqu'un qui, aussi, travaille à défaire cette figure en même
temps qu'il s'y installe, ce qui, à l'expérience de ce qu'est la position
subjective philosophique, est à la fois une position de maîtrise
transférentielle et une position de défection de cela. Et je crois que c'est la
vrai posture de la philosophie. Et j'aime l'appeler didactique de ce point de
vue-là.
L'auditeur - Ne
pourrait-on pas parler d'homogénéité des diverses vérités à travers le discours
philosophique ? Dans un même langage la philosophie peut rassembler plusieurs
vérités.
A.B. - J'accepterais
tout à fait votre formule.
Un auditeur - J'ai deux
questions sur la politique. Dans ce qu'on appelait jusqu'à présent la politique
on mélangeait l'État, les rapports de force sous l'État et l'éruption
révolutionnaire qui ouvrait un champ de possibles. Vous privilégiez désormais
l'éruption, ou l'événement, et vous lui réservez le terme de politique.
Autrement dit, vous privilégiez la dimension militante pour caractériser la
politique. Alors ma question est la suivante : cet événement ayant eu lieu,
est-ce qu'un sujet, porteur ou acteur de cet événement, s'engageant dans cet
événement, se constituant dans sa vérité en cet événement, peut durer ? Est-ce
que la politique ne risque pas à ce moment-là de se transformer immédiatement
en l'état des choses ? Je veux dire : de rapport des forces à nouveau en
rapport étatique. Ce qui reviendrait à dire que ce n'est pas par une déviation
contingente que le parti bolchévique, auteur d'une révolution, est devenu autre
chose, que le mouvement maoïste est devenu autre chose que ce qu'il a été à un
certain moment.
Cette question est immédiatement liée à une seconde : c'est la question
du sujet. Comment concevez-vous le sujet du politique ? Rancière dit quelque
part qu'il s'agit des laissés pour compte, de ceux qui sont toujours en excès
par rapport à une situation qui fait ses comptes. C'est sans doute vrai mais
c'est très insuffisant. Autrefois, dans la problématiuque marxiste, il y avait
un sujet qui portait un nom : c'était les classes.
A.B. - En ce qui
concerne le premier point, vous mettez en évidence ce qu'il faut reconnaître
être la précarité de la politique. Jusqu'où va cette précarité et quel en est
l'élément immanent de durée, de consistance ou de ténacité, je crois qu'on ne peut
pas en décider de l'extérieur. En fin de compte quelque chose de l'intérieur de
la séquence décide de sa capacité à résister aux formes de corruption qui
caractérisent sa fragilité. Et de fait il faudra admettre l'énoncé que, somme
toute, la politique est plutôt rare. C'est la conclusion de l'expérience. La
politique est séquentielle.
Les raisons pour lesquelles elle est précaire, que vous rappelez,
c'est-à-dire cette possibilité permanente de capture par la figure de l'État,
cette transformation de l'émancipation en son contraire, on peut appeler ça
corruption de la politique. Qu'il y ait une menace interne de corruption, on
peut tout à fait l'éclairer. Mais je voudrais vous faire remarquer que ce n'est
pas un attribut particulier de la politique. Cette menace pèse sur l'ensemble
des procédures de vérité. Tout le monde sait qu'un amour est aussi une chose
qui a des difficultés à maintenir sa tension et son ordre propre, et que, là
aussi, il y a une menace de corruption, de routinisation, d'étatisation ou
d'asphyxie contre laquelle un amour se débat toujours, ou essaye d'inventer sa
propre consistance et sa propre durée. Tout le monde sait qu'une école
artistique finit par s'académiser, c'est-à-dire par être elle aussi saisie par
la sclérose interne au point qu'il faut qu'autre chose se passe. Donc je ne
voudrais pas qu'on fasse porter à la politique seule cette caractéristique, au
vu des expériences particulières de corruption et de retournement dont elle a
donné la preuve répétée.
En fait des périodes d'interruption ou de stagnation scientifique, de
réaction ou d'académisation artistique, d'asphyxie amoureuse, existent tout
aussi bien. Et il existe aussi, alors dans l'ordre propre de la politique,
cette forme de précarité qui est le moment où l'obsession du pouvoir la
ressaisit de telle sorte que ce qu'il y avait de vitalité démocratique
collective dans la politique devient insaisissable ou s'absente.
Sur la question du sujet, là aussi, ce que je crois c'est que ce à quoi
il faut renoncer en politique c'est à l'idée qu'il existerait un sujet
structural. J'appelle sujet structural un acteur politique dont l'analyse
objective prescrit la détermination. Le prolétariat en est l'exemple
paradigmatique, cette idée que l'analyse sociale montrerait qu'un certain type
social, objectivement, scientifiquement prescrit, serait par destination le
porteur de l'émancipation politique.
Ça a été une idée grandiose. Et la traversée de cette idée est une des
très grandes expériences de pensée et de politique de l'humanité. Les textes
les plus inspirés de Marx là-dessus, ceux qu'on trouve dans les manuscrits de
1844 et encore dans le Manifeste,
restent des textes de vibration universelle, avec cette idée que dans les
entrailles de l'histoire l'émancipation est à l'œuvre dans la figure d'un
sujet.
Mais je pense qu'on a épuisé les conséquences et les modalités de cette
idée, et que nous entrons dans une séquence où il faut plutôt faire l'hypothèse
qu'il n'y a pas de sujet structural. Donc il n'y a de sujet que séquentiel,
c'est-à-dire il n'y a de sujet qu'ouvert par l'événement lui-même, de sujet
appelé, convoqué, réuni, rassemblé, autour de la singularité événementielle.
Bien sûr, on peut repérer que c'est toujours en partie des gens qui viennent
dans le visible alors qu'ils étaient invisibles, pour les raisons que j'ai
dites tout à l'heure. Il y a toujours un phénomène de cet ordre dans
l'invention politique, il y a quelque chose qui entre en scène qui n'était pas
visible sur la scène. C'est ce que vous rappeliez de Rancière qui dit qu'en
politique, finalement, l'acteur c'est celui qui n'est pas vraiment compté,
celui qui n'a pas été vraiment compté, pas vraiment pris dans le compte. Je
pense en effet que c'est une caractéristique disons probable et descriptive
fréquente. Mais elle ne détermine aucun sujet véritable.
Donc je pense qu'au moins expérimentalement, au moins provisoirement,
nous devons plutôt assumer l'hypothèse métapolitique que le sujet se constitue
dans la figure événementielle singulière elle-même, et qu'il n'est pas
repérable par une analyse objective de la totalité sociale. Et nous serons donc
probablement surpris, plus que jamais, par les configurations subjectives
politiques à venir. Car il y en aura. Il ne faut pas s'installer dans l'idée
qu'il ne se passera plus rien.
Un auditeur - Sur la
discontinuité que vous avez installée entre l'État et le politique, est-ce
qu'on ne pourrait pas se servir de la distinction qu'établissait Montesquieu
entre la nature du gouvernement (ce qui définit son essence, la République
étant par exemple le mode de gouvernement où le peuple a le pouvoir) et le
principe compris comme le ressort, comme ce qui fait agir le gouvernement ?
Vous avez commencé à répondre à ma question en substituant l'opinion souveraine
et contraignante à ce que Montesquieu appelle la vertu. Mais est-ce que ce
qu'on appelle aujourd'hui la démocratie est bien l'opinion contraignante ?
Est-ce que c'est universel ? Est-ce
qu'il n'y a pas de fait, justement, une forme de délibération dans la
conscience de chacun qui est agissante et qui pourrait effectivement déterminer
la démocratie à être ce qu'elle doit être ?
A.B. - La
question de l'existence d'une faculté délibérative, je ne la nierais pas, mais
l'expérience montre que là encore ce n'est pas en tant qu'application ou
exercice d'une faculté que la démocratie, en son sens politique, vient à être.
Il ne le semble pas. Pour une raison essentielle, qui est que la capacité de
rupture qui fait surgir une nouveauté politique est une capacité de rupture qui
suppose une convocation du collectif comme tel. Or la convocation du collectif
n'est pas le résultat de la délibération intime de chacun. On le sait très
bien. Elle a quelque chose d'une espèce de coagulation hasardeuse, dont
d'ailleurs nous ne connaissons jamais exactement les motifs ultimes. Donc nous
ne pouvons pas procéder à une analyse
complète, parce que, précisément, il y a une irréductibilité de l'événement. Il
y a un moment où l'événement, dans sa capacité, est inanalysable du point de la
situation, sinon il ne serait pas un événement.
Et c'est pour ça aussi que le politique a à voir avec la vérité du
collectif. Ça traite d'une irruption collective qui n'est pas la sommation
délibérative ou contractuelle des subjectivités particulières ou des personnes.
Et quand c'est de l'ordre du contractuel ou de la délibération, c'est que d'une
façon ou d'une autre c'est encore dans l'État, c'est encore dans la corrélation
étatique. Ce qui ne veut pas dire que c'est mal. Cela peut être au contraire
tout à fait nécessaire, mais c'est encore dans l'État.
Je ne crois pas qu'on puisse, uniquement à partir des distinctions entre
principe et effectivité, ou nature subjective de la vertu et délibération
personnelle, résoudre ce problème de la discontinuité entre État et politique.
Je pense qu'il faut plutôt partir de l'hypothèse de la discontinuité.
Évidemment, une fois cette discontinuité enregistrée, la politique se
prononce sur l'État. C'est inévitable. Elle a l'État dans son champ, elle le
rencontre. Donc elle va se prononcer sur l'exercice du pouvoir et sur l'État.
Appelons ça une prescription politique. La politique va dire quelque chose sur
l'État. mais la question de savoir si la politique vient de l'État ou est liée
organiquement au pouvoir, ou si elle se constitue autrement et ailleurs, quitte
à ce moment-là à dire son mot sur l'État, c'est quand même une question
d'option que je crois fondamentale.
Présent. - Nous
pourrions passer maintenant au Court
traité d'ontologie transitoire, qui dessine une continuité avec des textes
comme L'être et l'événement ou encore
votre Deleuze. Je vais reprendre le
texte en exergue qui donne le programme de l'ouvrage :
"J'appelle "ontologie
transitoire" celle qui se déplie entre la science de l'être en tant
qu'être, ou théorie du multiple pur, et la science de l'apparaître, ou logique
de la consistance des univers effectivement présentés. C'est un trajet de
pensée, dont ce petit livre donne quelques jalons."
Alors, qu'est-ce que l'ontologie transitoire ?
A.B. - Je vais
essayer de le dire simplement, parce que là nous sommes dans les lisières de la
technique philosophique moins consonante avec les thèmes d'opinion. Mais je
crois qu'on peut le dire assez simplement.
Comme vous l'avez bien perçu dans ce qui a précédé, je fonctionnais dans
une opposition assez tranchée entre ce qu'il y a, philosophiquement appelons-le
l'être en tant qu'être, et puis ce qui survient, ce qui arrive ou ce qui fait
rupture, et que je pensais sous la catégorie d'événement. D'où le premier
volume de philosophie fondamentale que j'avais produit et qui s'appelait L'être et l'événement. Je n'entre pas
dans les détails, qui sont comme toujours abstrus et compliqués. Dans les
grandes lignes, c'était ça.
Et puis l'examen à la fois des objections qui m'ont été faites, de mes
propres objections, du fait que certains détails ne fonctionnaient pas bien,
etc, tout cela m'a conduit à considérer qu'il manquait un maillon dans cette
affaire, qu'il y avait un élément qui était trop raide et qu'au fond entre la
figure de rupture événementielle et le socle ontologique, il fallait une
doctrine des apparences, une doctrine de ce qui fait qu'une situation d'être
apparaît de telle et telle manière, ou est consistante de telle et telle
manière.
L'enjeu de ce livre c'est de jalonner ce passage de deux à trois. C'est
un passage très difficile en philosophie le passage de deux à trois. Le passage
de un à deux est toujours plus facile. De trois à quatre c'est quasiment
impossible. Disons donc que ce serait quelque chose comme le passage de deux à
trois, c'est-à-dire le passage d'une machinerie de pensée qui s'inscrit dans
l'opposition fondamentale entre l'être et cette figure du plus que l'être
qu'est l'événement à un dispositif où la situation d'être s'est elle-même déjà
travaillée de l'intérieur par une dualité plus complexe ....
(brève interruption
dans l'enregistrement)
.... et puis quelque chose comme
une logique interne de la situation qui lui donne sa consistance et son
apparence propre, et qui est requise pour qu'on puisse complètement comprendre
ce qui se passe quand il y a un événement. Donc, passage de "être et
événement" à "être, apparaître, événement". C'est très
schématique, et le transitoire, dans cette affaire, c'est que ce n'est pas
encore complètement au point. Ça passe de deux à trois, mais le trois n'est pas
complètement installé. Et quand le trois sera complètement installé, je vous
assènerai un pavé de 600 pages !
Présent. - Vous
évoquez au début la possibilité d'un athéisme de la pensée à venir de telle
sorte que l'on n'en reste ni au Dieu de la religion ni au Dieu de la poésie.
Que sera alors cet athéisme contemporain ?
A.B. - Je pense
que la question d'une philosophie réellement athée est une question encore
ouverte. C'est une idée qu'avait aussi Lacan. Être athée est extraordinairement
difficile. La facilité est du côté de la religion, elle n'est pas du côté de
l'athéisme. Être athée de façon conséquente, en pensée philosophiquement
déployée, pas être athée comme ça en disant "je ne crois à rien",
être athée de façon organisée, c'est
très difficile parce qu'en réalité il n'y a pas un Dieu mais il y en a trois.
Il y a trois emprises de Dieu sur la pensée et non pas simplement, comme on le
croit, la figure de la religion. Si ce n'était que la figure de la religion, ce
serait plus simple.
Le Dieu de la religion a comme caractéristique d'être un Dieu vivant,
c'est-à-dire un Dieu qu'on rencontre (ou qu'on ne rencontre pas) et avec qui on
a affaire, avec qui il faut vivre (s'il vit lui-même). Ça c'est le premier
Dieu.
Puis il y a le Dieu principe, le Dieu de la métaphysique, le Dieu
premier moteur immobile, ou principe de toute chose, ou esprit du monde, ou
devenir de l'histoire universelle. Cela peut être beaucoup de choses. Il y a ce
deuxième Dieu qui, au fond, est l'idée même d'un principe de la totalité,
l'idée que quelque chose, qui est un, anime la totalité. Et de ce point de
vue-là il peut y avoir un Dieu matérialiste. Il suffit qu'on accepte cette idée
d'un déploiement immanent et auto-intelligible de la totalité pour qu'on soit
en réalité dans une figure du Dieu métaphysique.