La résilience et les mécanismes psychologiques de résistance

Boris Cyrulnik

 

psychiatre, éthologue,

directeur d'enseignement à l'Université de Toulon

Conférence du Grep, Parcours 19-20, 29 avril 1999

Je vais donc vous parler de la résilience. L'éthologie mène à ce genre de réflexion. Dans notre groupe de travail nous sommes tous praticiens, mais nous avons une méthode d'observation, une méthode de manipulation presqu'expérimentale, et cela nous permet d'aborder les problèmes de manière un peu particulière. Ce qu'on propose, et dont je voudrais vous parler, c'est que tout n'est pas joué à 6 ans.

Anna Freud, à qui on posait la question, en lui reprochant le déterminisme excessif de la psychanalyse, répondait : "La vie c'est comme une partie d'échecs : les premiers coups sont très importants, mais tant que la partie n'est pas terminée il reste toujours de jolis coups à jouer !" C'est donc un peu la métaphore, c'est la fable que je vous propose ce soir pour parler de résilience.

C'est un concept qui a été difficile à penser. Ce sont les Anglo-Saxons qui l'ont proposé. Mais c'est un mot français que les sous-mariniers emploient tout le temps à Toulon et qui veut dire qu'une structure physique retrouve sa stabilité même si elle a reçu un coup, et donc qu'elle reste stable quelle que soit la pression du milieu. Le mot est rarement employé en français. Il n'est employé que par les techniciens dans le monde de la physique. Mais dans le monde anglo-saxon, il est couramment employé et il veut dire à peu près la même chose, sauf qu'il est moins mécaniciste. Il veut dire que, quand dans la vie on reçoit un coup, ça fait mal mais ça n'empêche pas de recommencer à vivre. Il ne s'agit pas de dire qu'une fois qu'on a reçu ce coup, on va faire une carrière de victime. Il s'agit de voir, une fois qu'on a reçu un coup, ce qu'on va faire de la blessure qu'il a provoquée. Est-ce qu'on va gémir ou est-ce qu'on va la surmonter ?

Bowlby, qui est un maître dans notre discipline, nous a appris à raisonner, grâce au raisonnement éthologique, en termes de mécanisme adaptatif, c'est-à-dire que, lorsqu'il y a une pression autour de nous, nous sommes obligés de nous adapter, sinon nous sommes éliminés.

La notion de progrès, jusqu'à maintenant, a été une notion linéaire, c'est-à-dire qu'on imaginait qu'en faisant un progrès, une découverte technique allait entraîner une autre découverte technique qui allait entraîner une autre découverte technique qui allait entraîner une autre découverte technique... On pensait qu'un progrès philosophique allait entraîner un autre progrès philosophique, que les droits de l'homme ne seraient pas réversibles, qu'on ne pourrait pas revenir en arrière, que les progrès faits pour l'épanouissement des femmes ne serait pas remis en cause, etc.

Cette idée était avantageuse parce qu'on pouvait penser que même s'il y avait encore des maladies graves, les progrès de la science et de la médecine allaient les soigner. S'il y avait certes encore des inégalités sociales et des injustices, ce n'était pas grave, on allait en parler, en débattre, on allait progresser, et un jour la souffrance, la maladie, les inégalités, les injustices disparaitraient. Ce leurre était donc porteur d'espoir et d'éthique, puisqu'on imaginait qu'on allait tout régler, qu'il suffisait de travailler. On est bien obligés aujourd'hui de se rendre compte que le progrès n'est pas linéaire et que le progrès, généralement, on le paie.

Alors peut-être le progrès est-il "systémique", c'est-à-dire que l'on appartient au monde vivant et que, si on fait un progrès à un endroit du monde vivant, il est linéaire sur un petit point du monde vivant, mais que cette modificatin d'un sous-système modifie l'ensemble des autres élèments du système. Ou en d'autres termes, lorsque l'on intervient en un point du système, on modifie le fonctionnement de l'ensemble du système — et c'est comme ça qu'un progrès peut être bénéfique sur certains points et maléfique sur d'autres. On ne peut donc plus raisonner en termes de progrès linéaire.

En médecine, s'il y a un choc et qu'un membre est cassé, on le remet droit, on le répare : c'est un progrès linéaire et ça marche. En psychologie, en Grèce, autrefois, si on était possédé par un démon, on allait voir le prêtre, on interprêtait les rêves au temple d'Épidaure et on était éxorcisé, on était guéri, et ça marchait — et ça marche parfois encore comme ça. Mais ce sont des progrès en un point limité du système.

La résilience, par contre, propose un autre type de raisonnement. Je vous cite une autre phrase de Bowlby : "Il nous faut toujours penser en fonction des interactions et des transactions qui surviennent entre une personnalité en développement constant et son environnement, et notamment avec les personnes qui l'entourent". Le style de la traduction est assez moyen, mais les mots importants sont : "développement constant". On n'arrête pas de se développer, tant qu'on vit on se développe, tant qu'on vit on apprend, on a des espoirs et des déceptions, des chagrins, des joies.

C'est vrai que les petites années sont les plus sensibles, c'est vrai que c'est là que se posent les bases de la personnalité, c'est vrai que c'est là où surgissent les moments d'hyper-mémoire et où l'on est généralement marqués, imprégnés par les évènements. Mais comme le disait Anna Freud "tant que la vie n'est pas terminée, il reste de jolis coups à jouer". C'est vrai aussi que dans la suite on apprend moins vite, qu'on évolue moins vite, mais on peut quand même continuer la partie.

Bowlby parle de l'environnement. L'environnement, c'est l'environnement écologique mais c'est surtout l'environnement des autres, l'environnement des rencontres, des personnes. C'est l'altérité. Et cet environnement-là, actuellement, nous, humains, nous l'avons complètement changé. Nous vivons dans un environnement essentiellement artificiel. Et dans l'artifice de cette nouvelle écologie, il y a la parole. Il y a la parole parce qu'en fait nous habitons des récits. La plupart de nos émotions sont déclenchées par des récits : des insultes, des compliments, des pièces de théâtre, des films, des romans, des débats philosophiques, des combats politiques. C'est dans les récits surtout que nous habitons.

Et puis il y a aussi l'artifice de la technique, qui a complètement changé notre environnement. Et probablement la technique, ou la technologie, a-t-elle un effet de sur-langue. C'est-à-dire que, si je parle, si par exemple je vous insulte, rien qu'avec un seul mot je peux changer votre métabolisme et votre comportement. C'est de la magie. Avec la technologie, en appuyant sur un bouton, je peux communiquer avec quelqu'un qui est aux antipodes, je peux envoyer un message sur un satellite et revenir, je peux téléphoner à quelqu'un que j'aime bien. C'est un effet magique. Le développement de la technologie, qui participe essentiellement aujourd'hui à notre nouvel artifice, a un effet de sur- langue et renforce l'esprit magique.

Tout n'est pas joué à trois ans

Après cette petite  introduction théorique, dans ce nouveau contexte, nous allons donc essayer d'aborder les traumatismes de l'enfant.

Il s'agit donc de ne pas dire "il a été blessé à 3 ans, donc il est foutu pour la vie" car ce n'est pas vrai. On n'est pas obligé de maltraiter les enfants pour autant, bien entendu ! Mais tout reste jouable à condition d'apprendre à raisonner en termes systémiques. La blessure, l'enfant l'a, mais il peut espérer continuer de se développer avec elle, ou même parfois autour d'elle.

Comme le dit Madame Geneviève Antonioz de Gaulle : "Depuis que j'ai été à Ravensbrück, tous les évènements qui se passent autour de moi se réfèrent à Ravensbrück". Mais ça ne l'a pas empêchée de devenir quelqu'un d'humain, de courageux et de généreux. Elle dit encore : "Je ne peux pas voir quelqu'un dans la rue avoir faim alors que j'ai dans la mémoire que j'ai moi-même lapé la soupe qui était renversée par terre". Tout événement humain, tout événement politique, pour elle, c'est : est-ce que ça rapproche de Ravensbrück, est-ce que ça en éloigne ou est-ce que ça en protège ?

Elle dit aussi que le surhomme, dans ce milieu immonde, c'était le poète. Et ce n'est pas dit pour faire joli. Je crois que c'est vrai. Vous connaissez Joyce Mac Dougall. En 1946 son mari qui était américain avait été interné au Japon (le Japon a aussi eu de bonnes performances en matière de torture) et il disait, tout à fait étonné, que les premiers qui étaient tombés c'étaient ceux qui, aux États-Unis, étaient des surhommes : les footballeurs américains. Tout simplement parce que, pour être Monsieur Muscle aux États-Unis, il faut pouvoir bien se nourrir, bien dormir, bien s'entrainer, manger du sucre, des protéines et avoir des conditions écologiques et sociales parfaites. Et dans un milieu comme celui des camps, ces gars-là, étaient les plus vulnérables parce qu'ils ne supportaient pas le changement de milieu.

En revanche, ceux qui arrivaient, dans ces conditions extrêmes, à se réfugier dans leur monde intérieur et à garder un sentiment de poésie au fond d'eux, ceux-là, disait-il, "j'étais étonné de les voir sourire alors qu'autour d'eux tout était atroce, car ils se réfugiaient dans leur monde interieur, dans un monde de rêverie, où ils pouvaient éprouver encore un sentiment de beauté alors que le réel était tragique".

Charlotte Delbos dit la même chose : "À Auschwitz, je passais mon temps à me réciter des poésies ". Et elle les a recopiées et les a publiées (elles ont été publiées aux éditions de Minuit). Cela qui veut dire que dans un contexte extrême comme celui-là, la poésie, la rêverie intérieure, devient un refuge.

Si on change de milieu et si on passe dans un milieu comme le nôtre, où la compétition sociale, la compétition physique, redevient une valeur culturelle, à ce moment-là poésie est mal cotée, elle n'est pas une valeur de la culture de la compétition. C'est une valeur adaptative à un contexte social et économique atroce : si on souffre, la poésie devient un système de défense précieux, mais si on entre dans un système socio-culturel de compétition, la poésie n'est pas une valeur adaptative.

Tout ça veut dire qu'il faut apprendre à raisonner, comme je vous le proposais tout à l'heure, en termes de système et non en termes de causalité linéaire.

Alors dans ce concept, on a pu observer beaucoup d'enfants en groupes, en petites populations, ou en psycho-thérapie. On est aussi allé les observer là où ils vivent, ou plutôt là où ils survivent, c'est-à-dire avec Médecins du monde, dans les pays de l'Est, ou à Bucarest, ou en Amérique du Sud, ou encore partout en Afrique. Il n'y a pas si longtemps, en Afrique, il n'y avait pas d'enfants des rues. Pour une raison très simple : c'est que, quand les parents disparaissaient, le groupe social était assez structuré pour s'occuper des enfants, et un enfant à la rue, c'était l'enfant de tout le monde. Il y avait toujours des substituts parentaux, des équipes d'hommes ou de femmes qui s'occupaient suffisamment de l'enfant blessé, abimé par la disparition de ses parents, puisse quand même reprendre son développement et que, malgré sa blessure, il redevienne humain quand même.

On a vu ça à Bogota, à Cali, avec Maria Villalobos, avec des Colombiens avec qui je travaille régulièrement. Ces enfants sont incroyablement agressés mais ils sont aussi incroyablement résistants et ces mécanismes de résistance, on va essayer de les comprendre là parce que ces enfants ont des leçons à nous donner. Nous avons des idées à leur emprunter pour savoir comment ils font pour se défendre et pour surmonter des épreuves aussi incroyables, toujours imposées par des adultes.

Les mécanismes de résistance

Les mécanismes les plus habituels et les plus fréquents sont proposés par la psychanalyse, par Anna Freud et aussi par Freud lui-même. Mais nous les nuançons un peu. C'est essentiellement le clivage, et aussi le déni. Il y en a d'autres dont je parlerai au fur et à mesure. Notamment l'intellectualisation. Quand un enfant souffre, il ne peut pas ne pas se demander pourquoi. Donc il commence sa carrière intellectuelle ce jour-là. Il y a encore la généralisation. Tous ceux qui ont affaire à des adolescents savent comment ils mondialisent leurs problèmes : "Mes parents veulent que je rentre à minuit, moi j'ai envie de rentrer à 3 heures, les jeunes sont opprimés, faisons la révolution !" Cette mondialisation des problèmes, c'est une généralisation qui est un mécanisme de défense.

Dans la pièce de Ionesco Le roi se meurt il y a un très bel exemple de ce mécanisme de défense par l'illustration. Le roi appelle un mage et lui demande de prédire l'avenir. Le mage lui dit : "Sire, je suis très embêté, mais vous allez mourir" ; Alors le roi lui répond : "Je sais bien! Nous allons tous mourir". Mais le mage lui dit :"Non, vous, vous allez mourir demain matin". Alors là ça change tout. Là, ce n'est plus la généralisation. Là, c'est  le point précis. Là, la défense tombe. Il n'est plus possible de généraliser.

Cette généralisation c'est l'intellectualisation abusive. C'est Les précieuses ridicules, ceux qui ne veulent pas voir le réel quotidien, qui se réfugient dans des théories coupées du réel. En revanche, l'intellectualisation, elle, est très nécessaire. Un enfant qui est à la rue, isolé, déporté, un enfant est incroyablement, terriblement agréssé, d'emblée, il a besoin de comprendre. Comprendre, c'est maîtriser l'agresseur, c'est contrôler l'agression, c'est reprendre possession de soi, c'est revaloriser l'estime de soi. "Je suis à la rue, disaient les petits de Bogota, mais j'ai compris comment il faut faire, n'ayez surtout pas pitié de moi parce que je suis un petit surhomme. D'accord, je sais pas où je vais dormir ce soir, je ne sais pas ou je vais manger, je vais être obligé de faire les poubelles ou d'aller mendier aux terrasses des restaurants ou de voler".

L'adaptation à un système politique criminel, c'est la survie, et la valeur, c'est le vol et la délinquance. Les enfants qui ne sont pas délinquants ont une espérance de vie très brève. Ces enfants sont délinquants en réponse à un milieu social absurde. Ils sont adaptés. Et ceux qui ne sont pas adaptés meurent.

Donc ces enfants disent : "N'ayez pas pitié de moi , je sais où je vais voler, comment il faut faire pour voler,  et regardez un peu comment je m'y prends !" Ils sont adaptés comme d'autres sont adaptés à l'école. Eux, ils sont adaptés à la rue.

Mais les  deux  mécanismes de défense les plus habituels, quelle que soit la culture, quel que soit l'âge (même si c'est plus facile à observer pendant les petites années que dans les grandes) c'est le clivage et le déni.

1- Le clivage c'est dire : j'ai reçu un coup, je suis blessé et je ne peux pas le dire, moi, enfant blessé, je pourrais le dire, moi enfant violé ou moi enfant des rues, j'ai envie même de le dire, j'ai envie de raconter mon histoire, mais c'est vous, gens normaux, qui ne pouvez pas l'entendre, parce que c'est vous qui allez me faire taire en me disant "tu mens, tu exagères, ce n'est pas possible qu'il te soit arrivé une histoire pareille". Ces histoires invraisemblables que les petits cambodgiens nous ont racontées leur faisaient nous dire : "Rentre en France, et raconte ce que tu as vu, nous, on peut pas, c'est trop loin, et émotionnellement on n'y arriverait pas".

Ces enfants-là ont envie de raconter la partie cryptique, douloureuse, secrète, d'eux-mêmes, et, dans ces situations de fracas, tous, pratiquement tous, écrivent. Si bien que quand Adorno dit qu'on ne peut plus faire de poésie aprés Auschwitz, c'est totalement faux. Au contraire. Tous les déportés ont écrit. Mais c'est les autres, les "normaux", qui n'ont pas entendu le message. C'est les "normaux" qui les ont fait taire, ces poésies. Ça n'avait pas de sens, c'était absurde! Ce qu'il fallait, c'était reconstruire le pays, c'était gagner de l'argent, c'était un autre système adaptatif. Tous les petits cambodgiens ont écrit. Ils disaient : "Il faut que tu racontes, que tu fasses des romans, des films, et si les gens ne peuvent pas entendre, il faut que tu trouves le moyen de leur dire quand même !" C'est le contraire de ce que disaient les sociologues allemands de l'après-guerre.

En réalité, dans ce clivage-là, il a une part secrète dans la personnalité, parce qu'il est l'indicible, il est l'irracontable. "Moi, enfant blessé, je pourrais le raconter, même si j'ai du mal à le dire, mais c'est vous, vous, qui ne pouvez pas l'entendre ! Comment faire pour communiquer ça ?"

Si on ne peut pas dire, on passe alors par le "para-dit". Et le para-dit, c'est Anne Frank ! "Je ne peux pas dire, mais je peux faire un joli récit, je peux faire une pièce de théâtre". C'est le para-dit des pièces de théatre qu'on peut voir dans les pays asiatiques. C'est le para-dit des petits yougoslaves qui ne peuvent pas dire ce qu'ils ont subi. Et si on le leur fait dire, l'émotion les bloquent, ils ne peuvent plus le dire.  Mais si on leur donne un papier et un crayon, ils le dessinent instantanément, ils le mettent en scène, ils le mettent en couleurs (réçit non verbal), ils mettent en images ce qu'ils n'ont pas la force de dire et que vous n'auriez pas la force d'entendre parce qu'il y a une sorte d'impudeur à raconter des choses comme ça, à raconter un massacre, à raconter un inceste, ça gâcherait la soirée...

Donc le déni, tout le monde y participe. C'est-à-dire que le clivage c'est la partie cryptique de la personnalité, la partie douloureuse, secrète, qui s'exprime quand même par le para-dit, par l'altruisme. Pratiquement tous ces enfants bléssés, dès qu'ils sont adolescents, militent dans des associations d'enfants maltraités. C'est la thèse de Françoise Sironi sur les petits Chiliens qui ont vu leurs parents torturés sous leurs yeux : tous sont maintenant dans des associations de défense ultra-intense — ce qui veut dire que le plus sûr moyen de renforçer une idée, c'est de la combattre, de la persécuter (je vous donne cette méthode mais le débat peut en être une autre)

Donc cette partie secrète que je ne peux pas dire avec des mots, car je n'en ai pas la force (et d'ailleurs vous non plus vous n'avez pas la force de l'entendre), cette partie secrète, je peux la para-dire.

En revanche, dit l'enfant maltraité, toute la partie saine de ma personnalité, elle, elle peut s'exprimer, elle est socialement acceptable. Ce para-dit socialement acceptable c'est le théatre, le dessin, la philosophie, l'altruisme, le militantisme, les associations, tout ça est socialement acceptable. La partie socialement acceptable de mon aventure est passée mais tous les soirs, au fond, au moment où la vigilance diminue, où l'attention diminue, l'enfant revoit son fracas, revoit sa blessure, parce qu'il n'y a pas de lieu pour le dire.

Alors ça donne le clivage. Mais ce clivage n'est pas intra-psychique, ce n'est pas une pulsion qui est au fond de moi et que je suis obligé de combattre. Ça c'est la définition du clivage psychologique. Par exemple, j'ai envie de tuer la première femme rousse que je verrai dans la rue. J'ai honte de cette pulsion et donc je ne peux pas la dire. Je vais donc la combattre. Ça c'est le clivage intra-psychique. Je vais alors être anormalement gentil avec les femmes rousses puisque je combats cette pulsion.

Mais pour ceux  qui sont sains, il ne s'agit pas de clivage intra-psychique : ils ont tout pour s'épanouir, ils ont tout pour devenir heureux. Sauf qu'autour d'eux, c'est la culture qui délire, c'est le réel qui est fou, c'est le réel qui est fracassé.

Ces enfants ont tout pour se développer, pour s'épanouir, sauf des tuteurs de développement proposés par la culture ou par la famille. La plupart du temps, la famille est malade, la culture environnante est folle, c'est la guerre, c'est l'effondrement socio-économique ou c'est la déritualisation, c'est une décision politique criminelle. La plupart du temps les familles font d'excellentes performances. Les enfants maltraités, c'est dans les familles. C'est là que s'apprennent les violences plus encore que dans la culture. 97% des enfants maltraités ou violés le sont  dans leur famille. La famille fait de bonnes performances pour faire souffrir les enfants (pas toutes les familles bien sûr).

Ce clivage -là  est plaçé entre un enfant qui a tout pour se développer et un milieu malade, un milieu tombé, fracassé, déritualisé.

2- Le deuxième mécanisme de défense fondamental, c'est le déni. Je l'ai vu même dans des milieux professionels : l'enfant blessé raconte sa tragédie et les adultes, pourtant professionnels, ne voient pas leur mimique de dégoût au moment où l'enfant dit sa blessure.

En éthologie, on filme avec l'accord des personnes et ensuite on passe la séquence au ralenti. Et quand on montre au thérapeute ou à l'analyste comment les choses se sont passées, au moment où cette dame racontait sa tragédie, où l'enfant disait ce qui lui était arrivé, ils se voient faire une moue de dégoût que l'enfant perçoit même si l'adulte la fait à son insu. Et ça fait taire l'enfant, ça le fait taire pendant 30, 40, ou 50 ans !

Il ne faut pas oublier que les femmes victimes d'inceste ne peuvent pas en parler avant 30 ou 40 ans ! Et quand ces femmes blessées se sont rendues assez fortes pour parler (aprés 30 ou 40 ans de réhabilitation solitaire) elles ont parfois la force de dire : "Eh bien voilà, je suis devenue professeur de français, je me suis mariée, j'ai eu trois enfants, je suis devenue une femme comme les autres, mais il m'a fallu 30 ou 40 ans".

Alors je pense que si les professionnels chargés d'aider ces personnes avaient mieux compris à quel point dans leur esprit la victime est proche du bourreau, probablement n'auraient-ils pas laissé echapper ces mimiques de dégoût, probablement auraient-ils mieux aidé ces personnes blessées au lieu de les blesser une deuxième fois.

Souvent c'est aussi une manière de faire taire les enfants. "Mais c'est incroyable ce que tu me racontes, tu exagères, c'est invraisemblable !" Notre culture a aussi fait taire comme ça les déportés ! Primo Levi a écrit son livre en 1948, en même temps que David Rousset, en même temps que Robert Antelme. Primo Lévi a vendu 700 exemplaires en 46. C'est ressorti en 1987 et il a frôlé les 100.000 exemplaires. David Rousset vient d'être réédité.

Ça veut dire que quand la culture ne veut pas entendre, elle fait taire les gens. Et la manière de les faire taire, c'est de ne pas soupçonner, de ne pas penser l'impensable. Les gens avaient connu des épreuves pendant la guerre mais pas celles-là. Celle-là, c'était l'impensable. Et quand les déportés rentraient, tenaillés par le désir, par le besoin de témoigner, les "normaux" les faisaient taire en leur disant : "Vous rentrez d'Auchwitz, oui, mais nous aussi, nous avons souffert : nous n'avions pas de beurre pendant la guerre".

Je vous assure et les anciens s'en souviennent, mais  ce n'était pas criminel. Et même si ça fait mal, ce n'était pas intentionnel. C'est tout simplement parce que le crime était impensable, irreprésentable, et donc le témoignage impossible.

Cette proximité entre la victime et l'agresseur existe encore. D'une femme violée, on dit : "Elle l'a cherché". Il ne faut pas oublier qu'au Moyen-Âge, la victime était condamnée avec le bourreau. Le viol n'a été criminalisé qu'au XIXe siècle. Il est pensé comme viol seulement depuis 100 ans. Et récemment, en Italie, on a pensé qu'une femme n'avait pas pu êre violée parce qu'elle portait un jean moulant.

C'est ce qui est arrivé aux déportés et aux petits cambodgiens et aux petits rwandais. Les juges (pourtant des gens cultivés eux-mêmes) leur ont demandé des preuves qu'ils avaient vu leurs parents massacrés. "Vous racontez des horreurs, c'est incroyable, est-ce que vous avez des preuves de ce que vous avancez ?"

Alors là, ils se taisent pendant 40 ans — s'ils survivent. Un être humain normal, diplomé, pas plus sot qu'un autre, va être condamné au silence, à la souffrance secrète, pendant 30 ou 40 ans.

Les déportés racontaient que, dans leur propre famille, on disait "Si tu es revenu dans les conditions extrêmes que maintenant on connait, si tu as survécu, c'est soit (s'il s'agit d'un homme) que tu as pactisé avec l'ennemi, soit (s'il s'agit d'une femme) que tu t'es sûrement prostituée". C'est-à-dire qu'à ce non-representable s'ajoute une deuxième agression. Et ce sont les gens "normaux", et souvent même les professionnels, qui ajoutent cette deuxième agression.

On a l'impression que c'est la même chose avec les enfants maltraités. Je veux parler de ce slogan qui  est rentré dans notre culture et qui dit "qui est maltraité maltraitera". Je l'ai répété, d'autres professionnels l'ont répété et ce n'est pas faux, ça correspond à ce que j'appellerai "le biais du professionalisme", c'est-à-dire qu'un enfant maltraité répète la maltraitance et devient à son tour un enfant maltraitant. Alors cet enfant va aller dans le cabinet du juge, au commissariat, et surtout dans les cabinets de consultation. Donc du fait de sa profession de juge ou de psychothérapeute, le professionnel va recruter des gens qui répètent la maltraitance.

C'est pourquoi, en éthologie, les recherches qui sortent des laboratoires et des cabinets des juges permettent de voir que 95 % des enfants maltraités n'ont pas répété la maltraitance. Et ils ont été suivis parfois pendant 25 ans ! Seulement 5 % ont répété la maltraitance.

J'ai eu l'occasion de suivre et d'écouter un enfant qui, à l'époque, avait été maltraité de façon impensable. Ses parents, très riches, l'enchaînaient sur un lit le vendredi soir et allaient tranquillement au ski. Et quand ils revenaient le dimanche soir ou le lundi matin, ils le déchaînaient et le battaient parce qu'il avait sali son lit. Je l'ai eu en psychothérapie. Il a fait sa vie avec cette histoire. Il a fait des études, il a trouvé une femme qui le soutient. Mais  quand il est tombé amoureux de cette femme, il a fait une tentative de suicide qu'il a expliquée ainsi : "Je suis amoureux de cette femme, elle est extraordinaire, si je l'épouse, si par malheur j'ai des enfants, je deviendrai un monstre comme l'ont été mes parents, tous les professionnels me le disent, donc, je l'agresse pour qu'elle s'enfuie". Il l'a agressée, elle a pardonné et il a fait une tentative de suicide. Ce genre de scénario-là, je l'ai entendu beaucoup trop souvent pour ne pas militer contre ce slogan.

Après la guerre, le slogan a été : "Qui a été abandonné, abandonnera". Il a complètement disparu de notre culture. Et c'est vrai qu'après-guerre, on a eu des générations d'abandon, d'abord des femmes qui ont déposé leurs bébés à la DASS, jusqu'au jour où Michel Duyme, directeur du CNRS, a décidé de fouiller un peu cette question et il a fait une étude sur plus de 10. 000 dossiers ,et il s'est rendu compte qu'en fait, il suffisait de socialiser les enfants abandonnés pour les intégrer dans la culture pour qu'ils ne répètent pas l'abandon,pour qu'ils se marient pour qu'ils travaillent.Ils répètent l'abandon parce qu'ils sont sans soutien ,isolés .

Cette répétition de l'abandon a cessé quand on a compris au bout d'une génération qu'il fallait intégrer ces enfants dans la culture au lieu de les stigmatiser. La maltraitance se répète s'il n'y a pas de soutien, si on les intègre, la maltraitance fait partie de leur histoire, et ça donne des parents merveilleux de gentillesse avec leurs enfants. Ils disent très souvent : "Jamais je ne pourrai lever la main sur mon enfant, ça me rappellerait ce que j'ai connu". Et c'est nous qui leur disons :"Vous avez le droit de les gronder, vous avez le droit de dénoncer l'interdit". Ces parents maltraités dans leur enfance sont exceptionnellement gentils!

Donc l'histoire n'est pas un destin. Et si j'avais un slogan à vous proposer à propos de la maltraitance, ce serait celui-là : "L'histoire n'est pas un destin".

3- Parmi les autres mécanismes de défense, et dans ce que j'ai appelé le para-dit, il y a aussi la créativité. C'est un mécanisme précieux que tous les enfants manifestent d'autant que, dans ce monde où ils arrivent, tout leur parait merveilleux, l'eau qui tombe, un pétale de fleur, tout est pour eux un événement extraordinaire. C'est avec l'usure du temps qu'on commence à s'habituer et à ne plus voir ces choses. Pour ces enfants tout est enthousiasmant et ils sont tous de petits créateurs. Et ce qu'ils ne peuvent pas dire, ils peuvent le para-dire. Ces enfants-là se réfugient dans la rêverie et mettent en place des mécanismes de défense créatifs.

Le premier c'est "le trésor dérisoire". En Roumanie, dans les orphelinats, dans ce qu'on appelle "le service des incurables" (quel destin pour ces enfants que d'être dans un service dit des "incurables" : ce destin, c'est le discours social qui le leur attribue, ce n'est pas eux) il suffisait de soulever un matelas pour trouver le trésor dérisoire. C'était des bouts de papier, un bout de journal, un papier de bonbon, une ficelle. Et quand on leur demandait ce qu'étaient toutes ces choses-là ils disaient : "Tu vois, sur ce journal, on parle de mon père" — "Mais tu ne connais pas ton père " — "Oui mais je crois qu'on y parle de mon père" — "Et cà, c'est un bout de ficelle" — "Ma mère me l'a donné" — "Mais ta mère, tu ne l'a pas connue" — "Si, si".

Alors, si un éducateur jette ces cochonneries, il blesse gravement l'enfant. Ce sont des choses très importantes. Tous les soirs  ils les regardent. Et je pense à une dame qui aujourd'hui a 63 ou 64 ans et qui, encore maintenant, garde un bout de ficelle comme cela. Pendant la guerre de 40, elle a été fracassée, et ce bout de ficelle elle l'a gardé, elle l'a mis dans une boîte et la boîte sur sa cheminée. Et c'est sous les yeux de tout le monde et comme dans la lettre volée de Baudelaire : on donne à voir ce qu'on veut cacher.

Tous ces enfants abandonnés ont donc tous des trésors dérisoires qui pour eux ont un sens quasi-magique : ils évoquent l'affection d'un père ou d'une mère qu'ils n'ont pas connus mais qui existent forcemment.

Hier j'avais rendez-vous à Paris avec des enfants devenus adultes et qui sont aujourd'hui des gens tout à fait passionnants, avec des responsabilités et, pour certains, de grands noms que vous connaissez. Et l'un d'eux disait : "J'écris des romans (c'est un romancier extrèmement connu) mais je maquille tous les noms et tous les lieux parce que j'ai la terreur que ma mère se reconnaisse" — "Mais tu ne la connais pas, ta mère" — "Oui, mais si elle existe je ne veux pas lui faire de mal". Le monsieur qui dit ça a 50 ans, c'est-à-dire qu'il rêve encore d'une mère idéale, parfaite bien sûr : la fée.

Les orphelins sont les seuls à avoir des parents parfaits. Ceux qui ont des parents réels ont des parents injustes, des parents qui vieillissent, des parents fatigués. Les orphelins sont les seuls à avoir des parents de rêve qui ne vieillissent jamais. Et ces trésors dérisoires sont tout à fait nécessaires parce qu'ils poétisent le quotidien. Ils sont une défense totalement éprouvée. L'autre défense c'est la rêverie, la rêverie presque consciente.

Beaucoup de petits roumains nous racontaient que le soir ils étaient impatients de se coucher. Pourquoi ? On les voyaient se coucher dans la boue. On le leur demandait plus d'autant qu'à Bucarest ils soulevaient une plaque d'égout et dormaient dans les égouts à cause du froid. Pourquoi être impatients de se coucher ? Ils répondaient : "Je vais retrouver mon rêve, j'espère que je vais retrouver mon rêve d'hier soir". C'était quoi ces rêves ? C'était des rêves à thèmes : plonger dans un souterrain, dans une crypte, plonger sous l'eau.

Je pense à un petit roumain qui était étiquetté débile profond, qui avait des troubles sphinctériens, des troubles de comportements, qui se balançait, et qui l'an dernier a été reçu à l'agrégation d'histoire. Cela veut dire que tout est rattrapable. Ce qu'on nous raconte n'est pas vrai. Ou alors il s'agit bien de prophétie créatrice. Ça arrive. C'est la culture qui oblige ces enfants à évoluer vers la délinquance ou la débilité. Ce n'est pas du tout obligatoire.

Alors ce jeune racontait (il avait les fantasmes de tous ces jeunes) qu'il partait le soir dans une pirogue, sur un lagon bleu (je ne sais pas pourquoi les lagons sont forcément bleus) et quand il arrivait, il plongeait et au fond il y avait une cloche. Il rentrait dans un sas que lui seul connaissait, et là il se sentait protégé, il n'y avait pas d'humains, il était seul avec les poissons. Et la fête commençait : c'était une fête affective, une fête de beauté, mais c'était souterrain et c'était sans humains.

Et ce gars-là, non seulement était agrégé d'histoire, mais il est moniteur de plongée sous-marine, c'est-à-dire qu'il a enraciné son désir dans son rêve, mais en plus, il en a réalisé une partie. Ça ne veut pas du tout dire qu'il n'y a pas de traces, ça ne veut pas du tout dire qu'il n'est pas blessé. Au contraire. Mais il fera sa vie avec ça. Il est devenu humain, c'est un homme adulte passionnant, excellent plongeur, aimant la vie — et porteur d'une blessure.

Cette créativité est fortement utilisée. Regardez J-C. Grumberg, avec ses pièces de théâtre qui ont un tel succès. Il a un thème qui est Auschwitz, mais au lieu d'en faire quelque chose de sordide et de terrifiant il fait passer un message socialement acceptable. Il en a fait des pièces de théâtre, il en a fait des poésies, et ça a sans doute un effet de conviction supérieur à bien des démonstrations politiques que personne n'écoute, parce que ça donne forme à l'émotion de ceux qui doivent entendre ça. Mais c'est une forme socialement acceptable et partageable.

4- Un mécanisme de défense extrêmement précieux également, c'est l'humour. Tous ceux qui ont eu l'occasion de travailler avec des enfants des rues ou avec Médecins sans frontières ou encore avec des petits roumains, peuvent témoigner des "rigolades" énormes qu'on a avec ces gens-là. Ils ont une gaieté énorme, étonnante, sur le fil du rasoir. Ils  font les pitres, bien que le soir, ils vont peut-être mourir. Et ils font la fête, une  fête constante avec une créativité stupéfiante. Ils passent leur temps à inventer des saynettes, à faire des scénarios, des mises en scènes, de petits jeux théatraux qui sont à mourir de rire. Les petits roumains passaient leur temps à inventer et à  écrire des chansons. Ils faisaient des chorales avec les autres gosses, et sans adultes.

Les femmes qui s'occupaient de ces gosses étaient appelées "femmes punies" (et c'est là une vocation thérapeutique difficile à surmonter). En fait, si on avait le courage de côtoyer ces enfants (et il y fallait un courage physique parce qu'ils sentaient mauvais et étaient incroyablement sales) on s'apercevait qu'ils rassemblaient aux autres enfants. Et quand on est dans les rues de Bogota, c'est sans arrêt des fêtes, des inventions incroyables.

L'humour et le prix de l'humour : quel meilleur exemple que le film de Begnini La vie est belle. Au début, je ne voulais pas aller le voir parce que je me demandais comment on pouvait rire d'Auschwitz. Et c'est ma fille qui m'a persuadé d'y aller. En fait ce n'est pas un film sur Auschwitz, c'est un film sur ce que coûte l'humour.

Acte 1 du film de Begnini : la gaieté et l'humour sont confondus (peut-être volontairement). Il s'agit là non pas de gaieté, mais d'un humour performant au bord du désespoir. Acte 2 : il est arrêté avec son fils. Il part pour Auschwitz. Mais c'est un Auschwitz d'opérette. Sans ça, on ne pourrait pas rire. Il continue à faire le pitre et on pense que l'humour leur permet de supporter l'insupportable. Acte 3 : qu'est-ce que coûte l'humour ? Ils se sont fait fusiller en souriant pour protéger l'enfant. L'enfant n'a pas peur, il croit que c'est un jeu, son père meurt en faisant le pitre.

C'est exactement ce qui s'est passé il n'y a pas très longtemps dans la région parisienne il y a deux ou trois ans avec "human bomb", cet homme qui était entré dans une école maternelle avec des grenades. L'institutrice a utilisé le mécanisme de Begnini : elle avait fait croire aux enfants qu'il s'agissait d'un jeu et aucun enfant n'avait eu peur. Par un coup de génie, elle avait transformé l'agression en humour. Pour les enfants, c'était un évènement, ça changeait de la routine, et quand les policiers sont arrivés pour les sauver, c'est eux qui sont apparus comme des agresseurs.

C'est d'ailleurs ce qu'on constate dans le syndrôme des otages. Ce sont les libérateurs qui sont considérés comme des agresseurs. Donc l'humour a une fonction protectrice coûteuse, le clivage a une fonction protectrice coûteuse, le déni également, parce qu'on ne voit pas le réel, on se protège : "Mais non, je n'ai pas souffert, ce n'est pas grave". L'intellectualisation est, elle aussi, coûteuse parce qu'il faut travailler, il faut réflechir, il faut lire.

Toutes ces fonctions de défense sont nécessaires et coûteuses, exactement comme une amputation. Le déni, c'est une forme d'amputation, le clivage aussi, mais si il y a septicémie, l'amputation d'une partie d'un membre permet au reste de survivre. Il y a une escarre psychologique, l'amputation d'une partie de l'histoire, d'une partie de la personnalité, permet de survivre mais c'est très couteux.

Les tuteurs de développement

Pour que ces processus de résilience puissent se développer et que l'enfant blessé puisse reprendre son développement, il faut qu'autour de lui il y ait eu la culture, la famille. Il faut lui proposer des tuteurs de développement, des tuteurs affectifs, quelqu'un à aimer, quelqu'un à engueuler, quelqu'un avec qui se disputer, bref la vie. Et des tuteurs de developpement sociaux et culturels. En Roumanie, récemment encore, on étaient vivement agressés parce qu'on nous reprochait de nous occuper de ces enfants : "Ce sont des monstres, on a assez de mal avec nos propres enfants !" C'est exactement ce qu'on disait des quelques enfants qui sont rentrés d'Auschwitz aprés la guerre. On leur disait ça textuellement, et même de grands philosophes ! Certains grands philosophes avaient été chargés d'accueillir ces enfants dans des institutions d'accueil prévues pour eux. Et ces enfants ont entendu : "Vous êtes des monstres, vous êtes foutus !"

Les déportés avaient été accueillis à l'hôtel Lutécia à Paris. L'hotel Lutécia, que peut-être certains d'entre vous connaissent, n'est pas un simple hôtel ordinaire. C'est un hôtel avec des tentures et du velours partout. Eh bien j'ai pu lire des rapports datant de 1946 à propos de ce luxe et même une thèse dont la problématique était de savoir si tout ce luxe avait pu corrompre les enfants ! Ces enfants avaient perdu leur famille, ils avaient connu Auschwitz, ils se retrouvaient seuls  et le débat, c'était le luxe des hôtels. Aucun de ces enfants, avec qui j'ai eu l'occasion de parler (parce que maintenant ils sont devenus adultes) aucun n'a vu le luxe de ces hôtels. Mais c'était le regard des adultes chargés de s'occuper d'eux.

Revenons à ce qu'Anna Freud appelait lines of development, ce qui a été traduit en fançais par "lignes de développement". Cela ne me paraît pas une bonne traduction. Je propose de parler plutôt de "tuteurs de développement" Il me semble que "tuteur" correspond mieux à l'esprit français. Un tuteur au sens végétal : l'enfant  pousse autour d'un tuteur. Et il s'agit de tuteurs affectifs, sociaux, scolaires, institutionnels, comme pour le monde. Et s'il n'y a pas de tuteur les enfants ne se développent pas.

Il faut donc que l'enfant rencontre des figures "significatives". Or on ne rencontre pas n'importe quoi dans le monde. On ne rencontre que les figures auxquelles on est sensible, et si on n'est pas sensible à une figure, on passe à coté, on la croise, on ne la rencontre pas. Pour rencontrer une figure, il faut que dans notre histoire quelque chose nous y ait rendu sensible. Alors là on la voit, on ne la rate pas, et on la rencontre. Il faut qu'il y ait un lien, une émotion, une affectivité, et alors la rencontre devient possible. Le travail du tuteur de développement pourra se reprendre.

Là je vais citer à ce propos Ilse Helmann, qui est maintenant une dame agée (elle a 87 ans) et elle vient de publier un travail que je trouve inouï. Elle a travaillé à la nursery de Hampstead à Londres pendant la guerre avec Anna Freud et Dorothy Burlingham et elle témoigne (elle est psychanalyste, elle a 87 ans et elle exerce encore...) de la manière dont Anna Freud et son équipe associaient la psychanalyse (le travail d'authenticité par la parole, l'intimité, et que l'on ne peut pas faire ailleurs) avec l'observation directe. À cette observation directe, tout le monde participe, l'aide-soignante, le facteur, la femme de ménage, le jardinier, tous ceux qui avaient eu l'occasion de parler avec l'enfant, qui avaient eu un mot d'échange avec lui, pouvaient ajouter une ligne à l'observation.

J'ai eu l'occasion de voir quelques-unes de ces observations. C'est quelquefois très émouvant. Il n'y a pas de photos de tous les enfants mais quelquefois on voit une de ces petites photos de l'époque, c'est-à-dire à moitié effacée, avec au-dessous quelques lignes tirées à la règle comme cela se faisait à l'époque. C'est de l'observation directe, il ne s'agit pas là de psychanalyse mais du simple comportement de l'enfant et on peut lire : "Michel, 8 ans, parents disparus pendant les bombardements de Londres, ne parle plus, enurétique, encoprétique, se balance sans cesse, se mord la main quand on le regarde. Et on a ensuite une petite ligne d'observation directe qui nous apprend que Michel est devenu maintenant un grand directeur de théatre, un homme tout à fait cultivé, tout à fait épanoui. Donc ce qu'on raconte sur "à 6 ans tout est joué", ce n'est pas vrai.

Ilse Helmann raconte comment une expérience d'observation directe a été menée sur des enfants de la guerre et jusqu'en 1990. Elle a publié aux PUF un ouvrage intitulé Des bébés de la guerre aux grands-mères où elle explique qu'elle a suivi ces enfants pendant toute leur vie et qu'elle a vu ce qu'ils devenaient.

Je vais la citer. Elle parle d'Anna Freud  et de Mme Burlingham (il doit y avoir avec cette dernière une distance un peu plus grande). Elle parle d'empathie (un concept qui a été recemment dépoussiéré) et dès 1946, elle s'étonne dans ses écrits que "les études catamnestiques permettent de voir et d'entendre comment l'affranchissement relatif des conflits, ou plutot la capacité à les résoudre, permettent de ne pas être conduits à une pathologie". C'est mal traduit mais ça permet de comprendre qu'Anna Freud avait le même étonnement quand elle avait l'occasion de revoir des enfants qui avaient subi le bombardement de Londres. Elle dit : "Ils s'en sont pas si mal sortis", du moins en observation directe, parce qu'en analyse elle aura probablement entendu parler de la "crypte". Mais en observation directe, ces enfants sont devenus des adultes, je n'ose pas dire "normaux", mais relativement épanouis, suffisamment pour être capables d'aimer, de travailler, de se débrouiller dans la vie.

En psychanalyse probablement (elle n'en a pas parlé, mais on peut l'imaginer) elle a dû entendre l'expression de la "crypte", des angoisses du soir, du retour du rêve traumatique, de l'abandon ou de la blessure.

Un oubli surprenant

Mais je voudrais quand même vous faire part d'un étonnement : ce que je vous dis aujourd'hui étonne  quelquefois jusqu'aux praticiens actuels, et pourtant on trouve tout cela écrit dès 1946. C'est clairement écrit dans René Spitz, dans Anna Freud, et je ne comprends pas pourquoi on s'étonne qu'on en parle aujourd'hui.

Dans René Spitz, premier étonnement :  tout le monde connait les scénarios de l'enfant abandonné écrits par Spitz : "l'hospitalisme". C'est entré dans la culture. Tous ceux qui ont vu les films sur  les enfants de Bogotta ou sur les enfants de Roumanie savent que ce n'est pas une métaphore.

La première fois que j'ai vu un enfant anaclitique, j'ai cru que c'était organique, tellement c'était violent. Il avait un œdème des jambes parce qu'il ne mangeait plus, il se laissait mourir de faim parce que, s'il avait autour de lui de quoi manger, il n'avait personne pour qui manger, pour qui boire, et donc pour lui la nourriture avait perdu sa valeur relationnelle. Donc il ne mangeait plus, il se laissait mourir de faim et pourtant il y avait de tout autour de lui — sauf quelqu'un pour qui manger. Cet enfant était dénutri, à plat ventre, les fesses en l'air, il se laissait mourir et j'ai cru que c'était organique. Et pourtant je le savais, je l'avais lu, mais je ne pouvais pas croire qu'une telle altération biologique et comportementale pût être d'origine psycho-affective.

Tout le monde connait les stades décrits par Spitz. Protestation : c'est vrai. Désespoir : c'est vrai. Indifférence : c'est vrai. Mais personne ne relève ce qui est partout décrit et que je vais vous citer. Quatrième phase : restauration. Et je cite Spitz : "Si on restitue la mère à son enfant, ou si on réussit à trouver un substitut acceptable pour le bébé, le trouble disparaît avec une rapidité surprenante". J'ai trouvé ça dans Laplanche et Pontalis, page 24. Donc tous les étudiants débutants ont lu ça.  Par quel mystére en tient-on si peu de compte dans notre culture ? Est-ce que cela veut dire que l'on veuille que ces enfants fassent des carrières de victimes ? Et pourquoi notre culture nous amène-t-elle à penser que ces enfants sont irrécupérables ? Ils sont récupérables. C'est écrit et en plus on l'a vécu.

Pour quelle raison notre culture met-elle l'éclairage uniquement sur le malheur et non sur la récupération possible d'un peu de bonheur ? Je ne nie pas l'importance de l'agression, mais je dis que le reste de la personnalité peut s'épanouir quand même.

Deuxième étonnement : le travail princeps de Spitz. Cent vingt-trois nourrissons privés de mère ont été observés par observation éthologique directe. Spitz avait alors rencontré Timbergen et s'était inspiré de ses méthodes. C'est un travail de manipulation expérimentale inspirée par l'éthologie. Il a observé que sur cent vingt-trois nourrissons privés de mères, dix-neuf correspondent à des formes d'hospitalisme et d'anaclitisme, que tous les praticiens ont repérés et qui existent, vingt-trois ont souffert de troubles psycho-affectifs qui les ont amenés à des conduites anti-sociales. Ces vingt-trois-là alternent le vandalisme, l'alcool, la prison, la délinquance. Et d'ailleurs, cela a été fortement utilisé puisque l'on ne peut plus aller en prison sans entendre : "Oui, mais j'ai été abandonné par ma mére" — ce qui est vrai, mais qui rejoint le biais du professionalisme dont j'ai  parlé tout à l'heure. C'est- à -dire que l'on sélectionne ceux qui confirment la théorie.

Personne n'a parlé des quatre-vingt-un enfants qui s'en sont sortis. Sur une population de cent vingt-trois, on ne parle que des fracassés. Je ne dis pas qu'ils n'existent pas. Les morts, les délinquants, les troubles psycho-affectifs, les anti-sociaux, ils existent. Mais on ne parle que d'eux, et ça ne fait que 30 % de cette population. C'est vrai que l'abandon est une maladie grave, mais comment ont fait les quatre-vingt-un autres pour s'en sortir, pour cicatriser leur blessure et parfois même pour la compenser ?

Aussi bien pour l'abandon que pour tout autre fracas, si une altération profonde donne un effet durable et s'ils n'ont pas pu guérir — c'est parce que le milieu les a orientés vers des circuits où ils ne  pouvaient pas s'en sortir. C'est le milieu qui a stigmatisé ces enfants. Ils sont authentiquement blessés, mais ils n'ont pas pu guérir parce que le milieu ne le leur a pas permis.

Par exemple, les gosses de l'Assistance. La DASS est une institution qui a beaucoup changé. Je ne parle pas de la DASS d'aujourd'hui, qui est criticable comme toute institution, mais qui, par rapport à l'après-guerre, a fait des progrès énormes. Les garçons de l'Assistance, on les appelait les garçons de ferme à l'époque. Les filles étaient placées comme domestiques, elles étaient dans la maison, elles avaient droit à un lit, donc elles étaient des nanties, alors que les garçons étaient mis dehors et dormaient sur la paille de la grange, ne se lavaient pas. Les filles n'avaient pas forcément la meilleure place, d'ailleurs. Disons que les places étaient différentes. Or, ces gosses-là (j'ai eu l'occasion de parler avec eux maintenant qu'ils ont bien avancé), ceux qui s'en sont sorti disent qu'ils s'en sont sorti malgré ceux qui étaient chargés de s'occuper d'eux.

Quand un garçon de ferme agé de 10 ou 14 ans disait "Je vais passer mon bac" il provoquait, soit un éclat de rire, soit un silence méprisant, et ce non-dit agissait sur lui beaucoup plus qu'une insulte. Cela le stigmatisait et l'empêchait de s'en sortir. La culture n'ayant pas pensé ce problème a aggravé le traumatisme et lui a donné son effet durable. Mais si on change le regard, l'histoire n'est pas un destin, et la plasticité est extrêmement grande.

Voilà. Il y aurait encore mille choses à proposer. Et si ce concept de résilience vous convient, il faudra alors changer notre vision sur la construction de l'appareil psychique. Il ne faudra plus considérer qu'il est déterminé dans les trois premières années, mais qu'il est sans cesse en élaboration, sans cesse en construction. Il faudra aussi changer notre conception de la souffrance. Elle existe, elle est même inévitable, mais on peut l'affronter et la surmonter. Il faudra aussi changer notre conception des mécanismes de résistance. Ce n'est pas seulement le surhomme qui survit : au contraire, ça peut être le poète, ça peut être le gringalet, c'est le plus adapté à la réponse à un milieu effroyablement agressif.

Voilà ce que je voulais vous proposer ce soir.

 

 

 

 

Débat

 

 

 

Une auditrice - Est-ce que Françoise Dolto existe pour vous ? Vous n'en avez pas du tout parlé. Pourtant je pense qu'elle a misé comme vous sur la récupération positive des enfants maltraités. Le discours que vous tenez je l'ai déjà lu chez Françoise Dolto et je m'étonne que vous ne l'ayez pas citée.

 

Boris Cyrulnik - Françoise Dolto existe, je l'ai rencontrée, je l'ai fréquentée. Je n'ai cité que Spitz, mais c'est vrai que j'aurais dû citer Françoise Dolto, avec qui j'ai correspondu, qui m'avait invité rue Cujas pour parler de ça. Mais j'aurais dû citer beaucoup d'autres personnes aussi. Elle n'a pas parlé de résilience. Elle s'est occupée d'enfants maltraités dans une conception enfin positive et elle était très intéressée par l'éthologie, parce que dès sa thèse elle parlait des interactions olfactives. Ça a été une des premières à s'occuper, non pas de résilience, mais des interactions précoces, à une époque où ça faisait sourire tout le monde et où nous, dans notre groupe, nous commencions à travailler sur les interactions précoces en 1970. Françoise Dolto avait commencé avant la guerre. Mais elle était psychanalyste, elle n'avait pas de méthode d'observation directe. N'empêche qu'elle nous avait invités pour s'inspirer de nos idées et elle était enchantée parce que nos méthodes d'observation confirmaient son sens clinique et ses hypothèses psychanalytiques. Ça a été la seule en France à cette époque-là. Quand nous avons commencé à travailler sur les interactions précoces, beaucoup de gens de son milieu nous ont dit : mais c'est ridicule de travailler sur les interactions précoces, on sait tout sur la mère et l'enfant. Or on sait maintenant que c'est un continent qu'on commence à peine à explorer. En fait, le concept de résilience, c'est surtout les Anglo-Saxons qui l'ont travaillé.

 

Un auditeur - Vous insistez sur le recourt à la rêverie, mais cela peut générer le repli sur soi en termes d'adaptation, alors que par ailleurs vous dites qu'il faut aussi aller dans le débat pour descendre à une certaine conception des choses.

À travers cette idée de débat par rapport à la socialisation de la souffrance, vous avez signalé que les choses peuvent bouger de manière extrêmement rapide lorsqu'il y a des tuteurs et un accompagnement. Est-ce que cela n'irait pas dans le sens d'une thérapie cognitive ? Il y a le courant qui s'oppose largement à la psychanalyse et votre point de vue là-dessus serait peut-être éclairant.

J'aimerais bien aussi que vous puissiez lever une ambiguïté, qui est peut-être simplement au niveau de la forme à savoir que vous dites et ça semble rejoindre une idée sur Vol au-dessus d'un nid de coucou, c'est la société qui produit les autistes, ces replis qui paraissent incontournables alors qu'en s'en occupant un peu on peut réintégrer beaucoup de gens.

Et j'en termine avec Bettelheim qui a créé sa fameuse école orthogénique où, malgré tous ses efforts pour que chacun écoute toutes les difficultés des patients, je pense qu'il y a des limites qui ne sont pas de l'ordre de la souffrance liée à des traumatismes.

 

B.C. - Je n'ai pas cité Bettelheim ! Dans mon livre j'en parle. Quand Bettelheim est arrivé aux États-Unis, il a voulu témoigner, et ses amis, directeurs de revue, ont refusé ses articles en disant qu'il exagérait. Cela illutre ce que je disais tout à l'heure : on fait taire les témoins extrêmes qui sortent du pensable. Et Bettelheim dit même que pendant sa déportation, ce n'est pas la psychanalyse qui l'a aidé, c'est un maçon, parce que ce type-là était adapté. Mais il y avait aussi des religieux, des communistes, des résistants, des poètes, comme dit Geneviève Anthonioz De Gaulle. Tous ceux qui avaient un sens à donner à la souffrance tenaient mieux le coup que les autres.

C'est à partir de cette expérience de l'extrême que Bettelheim a conçu une théorie de l'autisme qui n'a pas tenu la route. L'idée que je n'ai sûrement pas assez développée, c'est que l'appareil psychique est comme un échafaudage. Freud parlait de construction de l'appareil psychique. Et à chaque étage de l'échafaudage, les déterminants sont différents. Quand on fait l'éthologie des enfants autistes (puisque maintenant l'autisme se décrit en termes essentiellement éthologiques) et qu'on demande à voir les cassettes familiales, on sait rendre observable les signes cliniques qui affirment l'autisme dès les premiers mois de la vie. Il y a le "chat" (check list for autism toddlers) qui donne une fiabilité de 100 %. L'enfant parle ou il ne parle pas, il fait semblant ou il ne fait pas semblant, il soutient le regard ou il ne soutient pas le regard, il pointe du doigt ou il ne pointe pas du doigt. Avec trois items comportementaux on affirme le diagnostic de l'autisme, bien avant les trois-quatre ans habituels.

En plus, Bettelheim a conçu cette théorie à partir d'un traumatisme. Si j'avais dû faire un exposé à des professionnels sur l'autisme j'aurais dit que les autistes sont le contraire de la résilience. Ce sont des enfants qui ne peuvent pas être résilients, puisque le seul mécanisme de défense qu'ils mettent en place c'est l'évitement et l'auto-agression, le balancement auto-centré. C'est le seul comportement qui les apaise un peu. Donc c'est le contraire de la résilience.

Mais à chaque étape du développement, les déterminants sont différents. Probablement que l'altération de l'enfant autiste se manifeste dès les premières semaines de l'existence. Dans les exemples que j'ai cités ce soir, je n'ai parlé que de cas existentiels, je n'ai pas parlé de la maladie de Tay-Sachz, je n'ai pas parlé phénylcétonurie, ou de la chorée de Hutington où, là, il y a un déterminant génétique sous cloche qui s'exprime quel que soit le milieu. J'ai été neurologue jusqu'en 1991 et quand j'entends des psychologues dire qu'il n'y a pas de déterminant génétique des comportements, pour moi c'est impensable. Il y a trois ou quatre mille maladies génétiques qui déterminent un grand nombre de comportements. Et ça c'est déjà une sous-cloche. Je n'en ai pas parlé ce soir. Ce soir je n'ai choisi dans mes exemples que des fracas existentiels.

Vous avez bien fait de m'inviter à préciser que Bettelheim aussi avait participé à cette aventure.

 

Une auditrice - Je voulais parler de la neurophysiologie des instincts et de la pensée. Je trouve qu'on se base trop sur l'aspect psychologique des choses et pas suffisamment sur l'aspect biologique. Pour moi, un être est une interpénétration du biologique et du psychologique qui est donc la neurophysiologie des instincts et de la pensée et pour moi, cela représente en fait l'instinct de conservation. Je crois que l'instinct de conservation, déjà, n'est pas le même dans tous les spermatozoïdes et il n'est pas le même dans tous les ovules de façon congénitale.

Vous parliez de la blessure, mais la blessure, c'est quoi ? Juste un coup de pied au cul qui va nous laisser un bon souvenir parce qu'il nous aura permis de réagir ? Cela peut être aussi une blessure invalidante, meurtrière. À quel point est-on atteint, à quel point peut-on s'en sortir, et à quel point reste-t-on toujours en deçà ? Il y a la façon dont on est blessé à l'origine, qui peut être meurtrière, qui peut atteindre l'instinct de conservation et être invalidante et nous empêcher par la suite d'avoir envie d'en sortir, et nous faire donc avoir un comportement autodestructeur, suicidaire. Et même si on a la chance de rencontrer des tuteurs, des pygmalions, on n'aura pas les forces nécessaires pour s'y accrocher.

Pour les gens qui n'arrivent pas à s'en sortir, c'est extrêmement culpabilisant de dire qu'on peut toujours s'en sortir. Je me demande à partir de quel moment on peut s'en sortir, à quel moment les blessures ne sont pas invalidantes. Comme quand on est agriculteur et qu'on choisit des graines on sent bien quand il y a un potentiel de vie dedans et c'est celles-là qu'on va planter, de même, il me semble que si l'instinct de conservation n'est pas suffisamment étoffé il manque une accroche à la vie, et du coup on ne s'y met pas.

 

B.C. - En éthologie, on a renoncé à ce concept d'instinct de conservation depuis la guerre de 1940. Avant guerre, effectivement, c'était un concept qui était fortement utilisé. Mais prenez le cas de ceux qui ont des maladies génétiques. Quel que soit le milieu, ils n'accrocheront pas parce qu'ils ne sont pas résilients. Prenez une maladie de Lesh Nyhans : c'est codé génétiquement, ces enfants ne dégradent pas l'acide urique, donc leur cerveau est empoisonné par une hyper-glycémie, l'amygdale rhino-encéphalique est hyper-sensible à cette information. L'amygdale c'est le lieu de la rage et ces enfants-là, quel que soit leur milieu, ont des rages incohérentes, au point même de se manger la lèvre ou de s'auto-agresser. On n'appelle plus ça "instinct", on appelle ça "déterminant génétique".

Pour ce qui est de la blessure, j'ai répété plusieurs fois que la blessure existe, bien sûr. J'ai même dit que les gens feraient leur vie avec. Je ne pense pas avoir dit qu'il suffisait de donner des coups de pied au cul pour rendre un enfant heureux. C'est le genre de réaction qu'on nous a posé mais nous ne nous posons pas du tout la question de cette manière. Nous nous la posons de manière beaucoup plus proche de Françoise Dolto ou Bettelheim, ce qui n'empêche pas du tout de donner la parole aux biologistes, puisque dans mon groupe il y a des biologistes, des généticiens, et on parle effectivement de certains déterminants génétiques. C'est pour ça que j'ai proposé la métaphore de l'échafaudage constant, et à chaque étage de l'échafaudage, les déterminants sont différents.

Comment peut-on penser que je pense que dans le groupe on pense (rires) qu'il est bon de maltraiter les enfants pour en faire de hommes ? C'est un mystère pour moi. Je craignais tellement cette réaction que j'ai répété au moins vingt fois dans mon exposé que ces enfants étaient blessés toute leur vie. La prochaine fois je le dirai encore plus.

 

Une auditrice - J'aurais besoin que vous donniez peut-être une définition de ce que vous appelez des tuteurs. Cela reste pour moi indéfini.

 

B.C. - Si on propose l'expression de tuteur de développement, c'est parce qu'on pense que la distinction inné/acquis est un non-sens. Je crois que tous les chercheurs sont arrivés à cette conclusion. C'est un débat idéologique qui est un non-sens scientifique. Il n'y a pas un seul programme génétique qui puisse se développer sans environnement.

En revanche, les tuteurs de développement sont différents selon le stade de développement de l'appareil psychique. Par exemple, dans les dernières semaines de la grossesse, les tuteurs de développement sont des informations sensorielles qui viennent du corps de la mère. Ça peut être l'odeur, dans les dernières semaines de la grossesse, à partir de la vingt-septième ou de la vingt-huitième semaine, l'enfant réagit à l'odeur du liquide amniotique, il réagit aux basses fréquences de la voix maternelle, c'est-à-dire que quand la mère parle les hautes fréquences sont filtrées par le corps et surtout par le liquide amniotique alors que les basses fréquences sont intensément transmises, comme dans l'eau, et viennent vibrer autour des corpuscules. Et quand on fait des échographies et qu'on demande aux mères de parler on se rend compte que quand les basses fréquences sont transmises, le cœur du bébé s'accélère et qu'il se met même à changer de posture. Il y a énormément de manipulations qui ont été faites qui montrent qu'à ce stade du développement de l'appareil psychique le tuteur de développement c'est une sensorialité.

Après la naissance, les sensorialités sont organisées pour faire des figures, c'est-à-dire qu'un bébé dès sa naissance perçoit la brillance, les yeux de sa mère ou de la personne qui en fait fonction, l'odeur et le mouvement à 30 centimètres. Il ne perçoit pas les autres figures. C'est pour ça qu'on a cru pendant très longtemps que les bébés étaient aveugles. Ce n'est pas vrai du tout, mais ils ne voient pas tout du monde. Ils ne voient que certains objets auxquels ils sont sensibles.

Très tôt, bien avant la parole, avant 20 mois, les enfants sont sensibles à certains objets du monde. Et ces objets sont déjà historisés par l'histoire des parents. Les bébés eux-mêmes n'ont pas encore eu le temps d'avoir une histoire, ils ont seulement un développement. Mais les parents, eux, ont une histoire, eux sont socialisés. Et on voit que le pointer du doigt, qui apparaît vers le onzième-treizième mois, ne désigne pas n'importe quel objet, qu'un enfant qui pointe du doigt parlera. Un enfant ne pointe pas du doigt pour désigner n'importe quel objet à n'importe qui. En pointant du doigt il veut agir sur une figure d'attachement. Donc déjà les objets sont sémiotisés bien avant la parole.

Un exemple. Monsieur X prépare un concours pour devenir instituteur et il est terriblement dysorthographique, donc il sera collé. C'est le désespoir de sa vie. Dès qu'il rentre il dit bonjour et il se met au travail, il prend des stylos et se met à écrire. Sa petite fille, dès qu'il rentre, s'approche de lui et pointe du doigt en direction des stylos. Qu'est-ce que ça peut être qu'un stylo pour une petite fille de 11 mois ? Pour elle c'est un objet qui médiatise la relation avec son père, parce que le père, de par sa propre histoire, a sémantisé l'objet. Et l'objet veut dire quelque chose pour la petite fille et elle s'en sert pour médiatiser, pour trianguler sa relation avec son père.

Quand les enfants se mettent à parler, c'est la parole qui sert de médiatisation et c'est la parole qui rend présent un monde totalement absent.

Donc, graduellement, on voit se mettre en place des tuteurs de développement. Ensuite, en grandissant, c'est l'école, ce sont les compagnons. Après la mère, c'est le père. On oublie toujours les pères ! Le père élargit le champ de conscience. Les enfants élevés sans père ont des retards de langage importants par rapport aux autres. C'est facile d'être père : il suffit d'être là ! Mais il faut quand même être désigné. Et il faut se désigner un peu soi-même aussi.

Graduellement les tuteurs de développement s'éloignent de l'enfance. Ce n'est plus la sensorialité, ce sont les objets sémantisés, ce sont les mots, ce sont les institutions, ce sont les récits sociaux. Et l'enfant aura à se développer à travers tous ces tuteurs successifs, différents à chaque étage de la construction de son appareil psychique.

Dans les récits sociaux, il y a un exemple que je donne toujours : c'est le mot "bâtard". Ce mot a condamné pendant des siècles de nombreux enfants au non développement social. "Tu est un bâtard, tu es né d'inceste, tu es né hors mariage, tu n'as pas le droit d'entrer dans les églises, tu n'as pas le droit de faire certains métiers, tu ne peux que t'orienter sur les métiers de la guerre". C'est pour cela qu'on a appelé ces enfants des bâtards : on pensait que s'ils étaient nés hors mariage, ils étaient génétiquement (on ne disait pas "génétiquement", on disait "naturellement") orientés vers la guerre. Et le discours social les orientait vers la guerre.

Cela veut dire que selon le stade du développement de l'appareil psychique, les tuteurs de développement sont sensoriels, puis figures d'attachement, comportements désignatifs, parole, affection, institution sociale ou récits sociaux.

 

Une auditrice - En écoutant votre exposé, il y a quelque chose qui m'effraye, c'est cette espèce d'inaptitude qu'on semble avoir devant la souffrance des autres ou de ce qui nous dérange. C'est un peu un constat.

Ensuite une question : parmi les tuteurs institutionnels, retrouve-t-on plutôt des personnes qui sont des résilients et ont eux-mêmes traversé des épreuves ou non ?

 

B.C. - Oui, absolument. Je suis comme vous frappé par le pouvoir des cultures de dénier. Pour répondre à votre question, on s'est intéressé à la guerre de 1914 parce qu'on a appris qu'il y avait une tentative de négationisme sur cette guerre. On a donc demandé aux historiens qui travaillaient avec nous de fouiller dans les archives et de nous apporter les renseignements. Et effectivement, en France, après la guerre de 1914, malgré un million et demi de morts et un invalide ou une gueule cassée par famille, il y a eu une tentative de négationisme. C'est que c'est confortable, le négationisme ! "Tout ça n'existe pas, mes parents n'ont rien à se reprocher, je n'ai rien à me reprocher". C'est le confort. Après avoir maltraité les autres, on se préserve soi-même dans le déni. Mais cela c'est le déni psychologique. C'est Louis Marin, député de Nancy, qui, pour lutter contre les tentatives de négationisme de la guerre de 1914, a proposé des associations qui ont cherché de l'argent pour faire des monuments aux morts. Il n'y a pas un de ces monuments qui a été financé par le gouvernement. Ils ont tous été financés par des municipalités et des associations. C'est une tentative de mémoire pour s'opposer à la tentative de négationisme de l'époque. Ça c'est le déni, c'est le négationisme psychologique. On dénie un million et demi de morts pour passer une soirée tranquille.

Mais il y a aussi le négationisme intentionnel, qui dit implicitement qu'il faut reprendre l'extermination. Là c'est une déclaration politique. C'est peut-être aussi un négationisme de confort, puisque ces gens-là dénient les crimes et disent qu'ils n'ont rien fait, qu'ils n'ont fait qu'obéir aux ordres et après ils allaient jouer aux cartes, écouter Bach ou Wagner et lire Nietzsche, et étaient bons pères de famille. C'est le témoignage de ces gens-là. Cette tentative de négationisme-là c'est une tentative de reprise d'une politique qui a échoué en 1944.

Le déni est effectivement la réaction qu'on a tous envie d'avoir. Je prends là des exemples culturels parce qu'ils sont plus faciles à entendre, mais parmi mes patientes ou parmi les filles qui sont venues me voir et qui ont été victimes d'inceste, c'est exactement la même chose. Elles n'ont pas pu en témoigner. Même auprès de leurs proches qui leur récitaient les théories à la mode : "Tu as dû vouloir séduire ton père". Un instituteur avait dénoncé, comme la loi l'y oblige, un inceste qu'il avait découvert, et les gens du village ont pris la défense du père incestueux et c'est l'instituteur qui a dû quitter le village.

Le déni psychologique est différent du déni politique mais ils fonctionnent tous les deux très bien.

 

Une auditrice - Vous avez dit que beaucoup de personnes qui ont subi des souffrances ou des traumatismes entrent elles-mêmes dans des associations et font beaucoup d'altruisme. Mais est-ce que, quand elles sont elles-mêmes face aux traumatismes d'autrui, elles ne risquent pas, parce qu'elles ont toutes cette partie cachée qui revient à la surface à certains moments, de rentrer en résonnance avec cette autre souffrance qu'elles retrouvent et peuvent-elles vraiment travailler efficacement ?

 

B.C. - Dans notre expérience, ceux qui sont altruistes par mécanisme de défense font très souvent des autobiographies sans jamais dire "je". Ça veut dire qu'ils volent au secours d'analogues d'eux-mêmes mais ne s'impliquent pas trop. Dans une réunion que j'ai eue l'autre jour, une fille avait monté une association pour les enfants vctimes d'inceste et en faisant ça elle parlait d'elle mais elle ne disait pas "je". Au début elle a eu beaucoup de mal. Ensuite, elle a écrit un livre. Je vais la citer : Catherine Enjolet, puisqu'elle a écrit un livre elle n'en fait plus un secret. Elle dit très clairement qu'elle a eu du mal au début, qu'elle n'a pu le faire qu'après s'être rendue suffisamment forte. Elle devenue professeur de français. Ensuite elle raconte comment elle a fait une famille et une fois qu'elle s'est rendue forte, elle a pu le dire. Et maintenant qu'elle l'a dit, elle écrit qu'elle est étonnée de voir à quel point elle est soulagée et elle appelle ça un "danger de silence". Elle est soulagée d'avoir levé le secret.

Ce n'est pas si facile que ça de lever le secret. Les blessés, eux, ont envie, ont besoin de lever le secret, mais c'est la culture qui les contraint au clivage. À ce moment-là, si la culture change, eux s'amélioreront très rapidement et ils pourront entrer dans des associations de lutte et s'impliquer beaucoup plus authentiquement et beaucoup plus vite qu'ils ne le font jusqu'à maintenant.

 

29 avril 1999