La résilience et les mécanismes psychologiques
de résistance
Boris
Cyrulnik
psychiatre, éthologue,
directeur d'enseignement à l'Université
de Toulon
Je vais
donc vous parler de la résilience. L'éthologie mène à ce genre de réflexion.
Dans notre groupe de travail nous sommes tous praticiens, mais nous avons une
méthode d'observation, une méthode de manipulation presqu'expérimentale, et
cela nous permet d'aborder les problèmes de manière un peu particulière. Ce
qu'on propose, et dont je voudrais vous parler, c'est que tout n'est pas joué à 6 ans.
Anna
Freud, à qui on posait la question, en lui reprochant le déterminisme excessif
de la psychanalyse, répondait : "La vie c'est comme une partie
d'échecs : les premiers coups sont très importants, mais tant que la partie
n'est pas terminée il reste toujours de jolis coups à jouer !" C'est donc
un peu la métaphore, c'est la fable que je vous propose ce soir pour parler de
résilience.
C'est un
concept qui a été difficile à penser. Ce sont les Anglo-Saxons qui l'ont
proposé. Mais c'est un mot français que les sous-mariniers emploient tout le
temps à Toulon et qui veut dire qu'une structure physique retrouve sa stabilité
même si elle a reçu un coup, et donc qu'elle reste stable quelle que soit la
pression du milieu. Le mot est rarement employé en français. Il n'est employé
que par les techniciens dans le monde de la physique. Mais dans le monde
anglo-saxon, il est couramment employé et il veut dire à peu près la même
chose, sauf qu'il est moins mécaniciste. Il veut dire que, quand dans la vie on
reçoit un coup, ça fait mal mais ça n'empêche pas de recommencer à vivre. Il ne
s'agit pas de dire qu'une fois qu'on a reçu ce coup, on va faire une carrière
de victime. Il s'agit de voir, une fois qu'on a reçu un coup, ce qu'on va faire
de la blessure qu'il a provoquée. Est-ce qu'on va gémir ou est-ce qu'on va la
surmonter ?
Bowlby,
qui est un maître dans notre discipline, nous a appris à raisonner, grâce au
raisonnement éthologique, en termes de mécanisme adaptatif, c'est-à-dire que,
lorsqu'il y a une pression autour de nous, nous sommes obligés de nous adapter,
sinon nous sommes éliminés.
La notion
de progrès, jusqu'à maintenant, a été une notion linéaire, c'est-à-dire qu'on
imaginait qu'en faisant un progrès, une découverte technique allait entraîner
une autre découverte technique qui allait entraîner une autre découverte
technique qui allait entraîner une autre découverte technique... On pensait
qu'un progrès philosophique allait entraîner un autre progrès philosophique,
que les droits de l'homme ne seraient pas réversibles, qu'on ne pourrait pas
revenir en arrière, que les progrès faits pour l'épanouissement des femmes ne
serait pas remis en cause, etc.
Cette idée
était avantageuse parce qu'on pouvait penser que même s'il y avait encore des
maladies graves, les progrès de la science et de la médecine allaient les
soigner. S'il y avait certes encore des inégalités sociales et des injustices,
ce n'était pas grave, on allait en parler, en débattre, on allait progresser,
et un jour la souffrance, la maladie, les inégalités, les injustices
disparaitraient. Ce leurre était donc porteur d'espoir et d'éthique, puisqu'on
imaginait qu'on allait tout régler, qu'il suffisait de travailler. On est bien
obligés aujourd'hui de se rendre compte que le progrès n'est pas linéaire et
que le progrès, généralement, on le paie.
Alors
peut-être le progrès est-il "systémique", c'est-à-dire que l'on
appartient au monde vivant et que, si on fait un progrès à un endroit du monde
vivant, il est linéaire sur un petit point du monde vivant, mais que cette
modificatin d'un sous-système modifie l'ensemble des autres élèments du
système. Ou en d'autres termes, lorsque l'on intervient en un point du système,
on modifie le fonctionnement de l'ensemble du système — et c'est comme ça qu'un
progrès peut être bénéfique sur certains points et maléfique sur d'autres. On
ne peut donc plus raisonner en termes de progrès linéaire.
En
médecine, s'il y a un choc et qu'un membre est cassé, on le remet droit, on le
répare : c'est un progrès linéaire et ça marche. En psychologie, en Grèce,
autrefois, si on était possédé par un démon, on allait voir le prêtre, on
interprêtait les rêves au temple d'Épidaure et on était éxorcisé, on était
guéri, et ça marchait — et ça marche parfois encore comme ça. Mais ce sont des
progrès en un point limité du système.
La
résilience, par contre, propose un autre type de raisonnement. Je vous cite une
autre phrase de Bowlby : "Il nous faut toujours penser en fonction des
interactions et des transactions qui surviennent entre une personnalité en
développement constant et son environnement, et notamment avec les personnes
qui l'entourent". Le style de la traduction est assez moyen, mais les mots
importants sont : "développement constant". On n'arrête pas de se
développer, tant qu'on vit on se développe, tant qu'on vit on apprend, on a des
espoirs et des déceptions, des chagrins, des joies.
C'est vrai
que les petites années sont les plus sensibles, c'est vrai que c'est là que se
posent les bases de la personnalité, c'est vrai que c'est là où surgissent les
moments d'hyper-mémoire et où l'on est généralement marqués, imprégnés par les
évènements. Mais comme le disait Anna Freud "tant que la vie n'est pas
terminée, il reste de jolis coups à jouer". C'est vrai aussi que dans la
suite on apprend moins vite, qu'on évolue moins vite, mais on peut quand même
continuer la partie.
Bowlby
parle de l'environnement. L'environnement, c'est l'environnement écologique
mais c'est surtout l'environnement des autres, l'environnement des rencontres,
des personnes. C'est l'altérité. Et cet environnement-là, actuellement, nous,
humains, nous l'avons complètement changé. Nous vivons dans un environnement
essentiellement artificiel. Et dans l'artifice de cette nouvelle écologie, il y
a la parole. Il y a la parole parce qu'en fait nous habitons des récits. La
plupart de nos émotions sont déclenchées par des récits : des insultes, des
compliments, des pièces de théâtre, des films, des romans, des débats
philosophiques, des combats politiques. C'est dans les récits surtout que nous
habitons.
Et puis il
y a aussi l'artifice de la technique, qui a complètement changé notre
environnement. Et probablement la technique, ou la technologie, a-t-elle un
effet de sur-langue. C'est-à-dire que, si je parle, si par exemple je vous
insulte, rien qu'avec un seul mot je peux changer votre métabolisme et votre
comportement. C'est de la magie. Avec la technologie, en appuyant sur un
bouton, je peux communiquer avec quelqu'un qui est aux antipodes, je peux
envoyer un message sur un satellite et revenir, je peux téléphoner à quelqu'un
que j'aime bien. C'est un effet magique. Le développement de la technologie,
qui participe essentiellement aujourd'hui à notre nouvel artifice, a un effet
de sur- langue et renforce l'esprit magique.
Tout n'est pas joué à trois ans
Après
cette petite introduction théorique,
dans ce nouveau contexte, nous allons donc essayer d'aborder les traumatismes
de l'enfant.
Il s'agit
donc de ne pas dire "il a été blessé à 3 ans, donc il est foutu pour la
vie" car ce n'est pas vrai. On n'est pas obligé de maltraiter les enfants
pour autant, bien entendu ! Mais tout reste jouable à condition d'apprendre à
raisonner en termes systémiques. La blessure, l'enfant l'a, mais il peut
espérer continuer de se développer avec elle, ou même parfois autour d'elle.
Comme le
dit Madame Geneviève Antonioz de Gaulle : "Depuis que j'ai été à
Ravensbrück, tous les évènements qui se passent autour de moi se réfèrent à
Ravensbrück". Mais ça ne l'a pas empêchée de devenir quelqu'un d'humain,
de courageux et de généreux. Elle dit encore : "Je ne peux pas voir
quelqu'un dans la rue avoir faim alors que j'ai dans la mémoire que j'ai
moi-même lapé la soupe qui était renversée par terre". Tout événement
humain, tout événement politique, pour elle, c'est : est-ce que ça rapproche de
Ravensbrück, est-ce que ça en éloigne ou est-ce que ça en protège ?
Elle dit
aussi que le surhomme, dans ce milieu immonde, c'était le poète. Et ce n'est
pas dit pour faire joli. Je crois que c'est vrai. Vous connaissez Joyce Mac
Dougall. En 1946 son mari qui était américain avait été interné au Japon (le
Japon a aussi eu de bonnes performances en matière de torture) et il disait,
tout à fait étonné, que les premiers qui étaient tombés c'étaient ceux qui, aux
États-Unis, étaient des surhommes : les footballeurs américains. Tout
simplement parce que, pour être Monsieur Muscle aux États-Unis, il faut pouvoir
bien se nourrir, bien dormir, bien s'entrainer, manger du sucre, des protéines
et avoir des conditions écologiques et sociales parfaites. Et dans un milieu
comme celui des camps, ces gars-là, étaient les plus vulnérables parce qu'ils
ne supportaient pas le changement de milieu.
En
revanche, ceux qui arrivaient, dans ces conditions extrêmes, à se réfugier dans
leur monde intérieur et à garder un sentiment de poésie au fond d'eux, ceux-là,
disait-il, "j'étais étonné de les voir sourire alors qu'autour d'eux tout
était atroce, car ils se réfugiaient dans leur monde interieur, dans un monde
de rêverie, où ils pouvaient éprouver encore un sentiment de beauté alors que
le réel était tragique".
Charlotte
Delbos dit la même chose : "À Auschwitz, je passais mon temps à me réciter
des poésies ". Et elle les a recopiées et les a publiées (elles ont été
publiées aux éditions de Minuit). Cela qui veut dire que dans un contexte
extrême comme celui-là, la poésie, la rêverie intérieure, devient un refuge.
Si on
change de milieu et si on passe dans un milieu comme le nôtre, où la
compétition sociale, la compétition physique, redevient une valeur culturelle,
à ce moment-là poésie est mal cotée, elle n'est pas une valeur de la culture de
la compétition. C'est une valeur adaptative à un contexte social et économique
atroce : si on souffre, la poésie devient un système de défense précieux, mais
si on entre dans un système socio-culturel de compétition, la poésie n'est pas
une valeur adaptative.
Tout ça
veut dire qu'il faut apprendre à raisonner, comme je vous le proposais tout à
l'heure, en termes de système et non en termes de causalité linéaire.
Alors dans
ce concept, on a pu observer beaucoup d'enfants en groupes, en petites
populations, ou en psycho-thérapie. On est aussi allé les observer là où ils
vivent, ou plutôt là où ils survivent, c'est-à-dire avec Médecins du monde, dans les pays de l'Est, ou à Bucarest, ou en
Amérique du Sud, ou encore partout en Afrique. Il n'y a pas si longtemps, en
Afrique, il n'y avait pas d'enfants des rues. Pour une raison très simple :
c'est que, quand les parents disparaissaient, le groupe social était assez
structuré pour s'occuper des enfants, et un enfant à la rue, c'était l'enfant
de tout le monde. Il y avait toujours des substituts parentaux, des équipes
d'hommes ou de femmes qui s'occupaient suffisamment de l'enfant blessé, abimé
par la disparition de ses parents, puisse quand même reprendre son
développement et que, malgré sa blessure, il redevienne humain quand même.
On a vu ça
à Bogota, à Cali, avec Maria Villalobos, avec des Colombiens avec qui je
travaille régulièrement. Ces enfants sont incroyablement agressés mais ils sont
aussi incroyablement résistants et ces mécanismes de résistance, on va essayer
de les comprendre là parce que ces enfants ont des leçons à nous donner. Nous
avons des idées à leur emprunter pour savoir comment ils font pour se défendre
et pour surmonter des épreuves aussi incroyables, toujours imposées par des
adultes.
Les mécanismes de résistance
Les
mécanismes les plus habituels et les plus fréquents sont proposés par la
psychanalyse, par Anna Freud et aussi par Freud lui-même. Mais nous les
nuançons un peu. C'est essentiellement le clivage, et aussi le déni. Il y en a
d'autres dont je parlerai au fur et à mesure. Notamment l'intellectualisation.
Quand un enfant souffre, il ne peut pas ne pas se demander pourquoi. Donc il
commence sa carrière intellectuelle ce jour-là. Il y a encore la
généralisation. Tous ceux qui ont affaire à des adolescents savent comment ils
mondialisent leurs problèmes : "Mes parents veulent que je rentre à
minuit, moi j'ai envie de rentrer à 3 heures, les jeunes sont opprimés, faisons
la révolution !" Cette mondialisation des problèmes, c'est une
généralisation qui est un mécanisme de défense.
Dans la
pièce de Ionesco Le roi se meurt il y
a un très bel exemple de ce mécanisme de défense par l'illustration. Le roi
appelle un mage et lui demande de prédire l'avenir. Le mage lui dit : "Sire,
je suis très embêté, mais vous allez mourir" ; Alors le roi lui répond :
"Je sais bien! Nous allons tous mourir". Mais le mage lui dit
:"Non, vous, vous allez mourir demain matin". Alors là ça change
tout. Là, ce n'est plus la généralisation. Là, c'est le point précis. Là, la défense tombe. Il n'est plus possible de
généraliser.
Cette
généralisation c'est l'intellectualisation abusive. C'est Les précieuses ridicules, ceux qui ne veulent pas voir le réel
quotidien, qui se réfugient dans des théories coupées du réel. En revanche,
l'intellectualisation, elle, est très nécessaire. Un enfant qui est à la rue,
isolé, déporté, un enfant est incroyablement, terriblement agréssé, d'emblée,
il a besoin de comprendre. Comprendre, c'est maîtriser l'agresseur, c'est
contrôler l'agression, c'est reprendre possession de soi, c'est revaloriser
l'estime de soi. "Je suis à la rue, disaient les petits de Bogota, mais
j'ai compris comment il faut faire, n'ayez surtout pas pitié de moi parce que
je suis un petit surhomme. D'accord, je sais pas où je vais dormir ce soir, je
ne sais pas ou je vais manger, je vais être obligé de faire les poubelles ou
d'aller mendier aux terrasses des restaurants ou de voler".
L'adaptation
à un système politique criminel, c'est la survie, et la valeur, c'est le vol et
la délinquance. Les enfants qui ne sont pas délinquants ont une espérance de
vie très brève. Ces enfants sont délinquants en réponse à un milieu social
absurde. Ils sont adaptés. Et ceux qui ne sont pas adaptés meurent.
Donc ces
enfants disent : "N'ayez pas pitié de moi , je sais où je vais voler,
comment il faut faire pour voler, et
regardez un peu comment je m'y prends !" Ils sont adaptés comme d'autres
sont adaptés à l'école. Eux, ils sont adaptés à la rue.
Mais
les deux mécanismes de défense les plus habituels, quelle que soit la
culture, quel que soit l'âge (même si c'est plus facile à observer pendant les
petites années que dans les grandes) c'est le clivage et le déni.
1- Le
clivage c'est dire : j'ai reçu un coup, je suis blessé et je ne peux pas le
dire, moi, enfant blessé, je pourrais le dire, moi enfant violé ou moi enfant
des rues, j'ai envie même de le dire, j'ai envie de raconter mon histoire, mais
c'est vous, gens normaux, qui ne pouvez pas l'entendre, parce que c'est vous
qui allez me faire taire en me disant "tu mens, tu exagères, ce n'est pas
possible qu'il te soit arrivé une histoire pareille". Ces histoires
invraisemblables que les petits cambodgiens nous ont racontées leur faisaient
nous dire : "Rentre en France, et raconte ce que tu as vu, nous, on
peut pas, c'est trop loin, et émotionnellement on n'y arriverait pas".
Ces
enfants-là ont envie de raconter la partie cryptique, douloureuse, secrète,
d'eux-mêmes, et, dans ces situations de fracas, tous, pratiquement tous,
écrivent. Si bien que quand Adorno dit qu'on ne peut plus faire de poésie aprés
Auschwitz, c'est totalement faux. Au contraire. Tous les déportés ont écrit.
Mais c'est les autres, les "normaux", qui n'ont pas entendu le
message. C'est les "normaux" qui les ont fait taire, ces poésies. Ça
n'avait pas de sens, c'était absurde! Ce qu'il fallait, c'était reconstruire le
pays, c'était gagner de l'argent, c'était un autre système adaptatif. Tous les
petits cambodgiens ont écrit. Ils disaient : "Il faut que tu racontes, que
tu fasses des romans, des films, et si les gens ne peuvent pas entendre, il
faut que tu trouves le moyen de leur dire quand même !" C'est le contraire
de ce que disaient les sociologues allemands de l'après-guerre.
En
réalité, dans ce clivage-là, il a une part secrète dans la personnalité, parce
qu'il est l'indicible, il est l'irracontable. "Moi, enfant blessé, je
pourrais le raconter, même si j'ai du mal à le dire, mais c'est vous, vous, qui
ne pouvez pas l'entendre ! Comment faire pour communiquer ça ?"
Si on ne
peut pas dire, on passe alors par le "para-dit". Et le para-dit,
c'est Anne Frank ! "Je ne peux pas dire, mais je peux faire un joli récit,
je peux faire une pièce de théâtre". C'est le para-dit des pièces de
théatre qu'on peut voir dans les pays asiatiques. C'est le para-dit des petits
yougoslaves qui ne peuvent pas dire ce qu'ils ont subi. Et si on le leur fait
dire, l'émotion les bloquent, ils ne peuvent plus le dire. Mais si on leur donne un papier et un
crayon, ils le dessinent instantanément, ils le mettent en scène, ils le
mettent en couleurs (réçit non verbal), ils mettent en images ce qu'ils n'ont
pas la force de dire et que vous n'auriez pas la force d'entendre parce qu'il y
a une sorte d'impudeur à raconter des choses comme ça, à raconter un massacre,
à raconter un inceste, ça gâcherait la soirée...
Donc le
déni, tout le monde y participe. C'est-à-dire que le clivage c'est la partie
cryptique de la personnalité, la partie douloureuse, secrète, qui s'exprime
quand même par le para-dit, par l'altruisme. Pratiquement tous ces enfants
bléssés, dès qu'ils sont adolescents, militent dans des associations d'enfants
maltraités. C'est la thèse de Françoise Sironi sur les petits Chiliens qui ont
vu leurs parents torturés sous leurs yeux : tous sont maintenant dans des
associations de défense ultra-intense — ce qui veut dire que le plus sûr moyen
de renforçer une idée, c'est de la combattre, de la persécuter (je vous donne
cette méthode mais le débat peut en être une autre)
Donc cette
partie secrète que je ne peux pas dire avec des mots, car je n'en ai pas la
force (et d'ailleurs vous non plus vous n'avez pas la force de l'entendre),
cette partie secrète, je peux la para-dire.
En
revanche, dit l'enfant maltraité, toute la partie saine de ma personnalité,
elle, elle peut s'exprimer, elle est socialement acceptable. Ce para-dit
socialement acceptable c'est le théatre, le dessin, la philosophie,
l'altruisme, le militantisme, les associations, tout ça est socialement
acceptable. La partie socialement acceptable de mon aventure est passée mais
tous les soirs, au fond, au moment où la vigilance diminue, où l'attention
diminue, l'enfant revoit son fracas, revoit sa blessure, parce qu'il n'y a pas
de lieu pour le dire.
Alors ça
donne le clivage. Mais ce clivage n'est pas intra-psychique, ce n'est pas une
pulsion qui est au fond de moi et que je suis obligé de combattre. Ça c'est la
définition du clivage psychologique. Par exemple, j'ai envie de tuer la
première femme rousse que je verrai dans la rue. J'ai honte de cette pulsion et
donc je ne peux pas la dire. Je vais donc la combattre. Ça c'est le clivage
intra-psychique. Je vais alors être anormalement gentil avec les femmes rousses
puisque je combats cette pulsion.
Mais pour
ceux qui sont sains, il ne s'agit pas
de clivage intra-psychique : ils ont tout pour s'épanouir, ils ont tout pour
devenir heureux. Sauf qu'autour d'eux, c'est la culture qui délire, c'est le
réel qui est fou, c'est le réel qui est fracassé.
Ces
enfants ont tout pour se développer, pour s'épanouir, sauf des tuteurs de
développement proposés par la culture ou par la famille. La plupart du temps,
la famille est malade, la culture environnante est folle, c'est la guerre,
c'est l'effondrement socio-économique ou c'est la déritualisation, c'est une
décision politique criminelle. La plupart du temps les familles font
d'excellentes performances. Les enfants maltraités, c'est dans les familles.
C'est là que s'apprennent les violences plus encore que dans la culture. 97%
des enfants maltraités ou violés le sont
dans leur famille. La famille fait de bonnes performances pour faire
souffrir les enfants (pas toutes les familles bien sûr).
Ce clivage
-là est plaçé entre un enfant qui a
tout pour se développer et un milieu malade, un milieu tombé, fracassé,
déritualisé.
2- Le
deuxième mécanisme de défense fondamental, c'est le déni. Je l'ai vu même dans
des milieux professionels : l'enfant blessé raconte sa tragédie et les adultes,
pourtant professionnels, ne voient pas leur mimique de dégoût au moment où
l'enfant dit sa blessure.
En
éthologie, on filme avec l'accord des personnes et ensuite on passe la séquence
au ralenti. Et quand on montre au thérapeute ou à l'analyste comment les choses
se sont passées, au moment où cette dame racontait sa tragédie, où l'enfant
disait ce qui lui était arrivé, ils se voient faire une moue de dégoût que
l'enfant perçoit même si l'adulte la fait à son insu. Et ça fait taire
l'enfant, ça le fait taire pendant 30, 40, ou 50 ans !
Il ne faut
pas oublier que les femmes victimes d'inceste ne peuvent pas en parler avant 30
ou 40 ans ! Et quand ces femmes blessées se sont rendues assez fortes pour
parler (aprés 30 ou 40 ans de réhabilitation solitaire) elles ont parfois la
force de dire : "Eh bien voilà, je suis devenue professeur de français, je
me suis mariée, j'ai eu trois enfants, je suis devenue une femme comme les
autres, mais il m'a fallu 30 ou 40 ans".
Alors je
pense que si les professionnels chargés d'aider ces personnes avaient mieux
compris à quel point dans leur esprit la victime est proche du bourreau,
probablement n'auraient-ils pas laissé echapper ces mimiques de dégoût,
probablement auraient-ils mieux aidé ces personnes blessées au lieu de les
blesser une deuxième fois.
Souvent
c'est aussi une manière de faire taire les enfants. "Mais c'est incroyable
ce que tu me racontes, tu exagères, c'est invraisemblable !" Notre culture
a aussi fait taire comme ça les déportés ! Primo Levi a écrit son livre en
1948, en même temps que David Rousset, en même temps que Robert Antelme. Primo
Lévi a vendu 700 exemplaires en 46. C'est ressorti en 1987 et il a frôlé les
100.000 exemplaires. David Rousset vient d'être réédité.
Ça veut
dire que quand la culture ne veut pas entendre, elle fait taire les gens. Et la
manière de les faire taire, c'est de ne pas soupçonner, de ne pas penser
l'impensable. Les gens avaient connu des épreuves pendant la guerre mais pas
celles-là. Celle-là, c'était l'impensable. Et quand les déportés rentraient,
tenaillés par le désir, par le besoin de témoigner, les "normaux" les
faisaient taire en leur disant : "Vous rentrez d'Auchwitz, oui, mais nous
aussi, nous avons souffert : nous n'avions pas de beurre pendant la
guerre".
Je vous
assure et les anciens s'en souviennent, mais
ce n'était pas criminel. Et même si ça fait mal, ce n'était pas
intentionnel. C'est tout simplement parce que le crime était impensable,
irreprésentable, et donc le témoignage impossible.
Cette
proximité entre la victime et l'agresseur existe encore. D'une femme violée, on
dit : "Elle l'a cherché". Il ne faut pas oublier qu'au Moyen-Âge, la
victime était condamnée avec le bourreau. Le viol n'a été criminalisé qu'au
XIXe siècle. Il est pensé comme viol seulement depuis 100 ans. Et récemment, en
Italie, on a pensé qu'une femme n'avait pas pu êre violée parce qu'elle portait
un jean moulant.
C'est ce
qui est arrivé aux déportés et aux petits cambodgiens et aux petits rwandais.
Les juges (pourtant des gens cultivés eux-mêmes) leur ont demandé des preuves
qu'ils avaient vu leurs parents massacrés. "Vous racontez des horreurs,
c'est incroyable, est-ce que vous avez des preuves de ce que vous avancez
?"
Alors là,
ils se taisent pendant 40 ans — s'ils survivent. Un être humain normal,
diplomé, pas plus sot qu'un autre, va être condamné au silence, à la souffrance
secrète, pendant 30 ou 40 ans.
Les
déportés racontaient que, dans leur propre famille, on disait "Si tu es
revenu dans les conditions extrêmes que maintenant on connait, si tu as
survécu, c'est soit (s'il s'agit d'un homme) que tu as pactisé avec l'ennemi,
soit (s'il s'agit d'une femme) que tu t'es sûrement prostituée".
C'est-à-dire qu'à ce non-representable s'ajoute une deuxième agression. Et ce
sont les gens "normaux", et souvent même les professionnels, qui
ajoutent cette deuxième agression.
On a
l'impression que c'est la même chose avec les enfants maltraités. Je veux
parler de ce slogan qui est rentré dans
notre culture et qui dit "qui est maltraité maltraitera". Je l'ai
répété, d'autres professionnels l'ont répété et ce n'est pas faux, ça
correspond à ce que j'appellerai "le biais du professionalisme",
c'est-à-dire qu'un enfant maltraité répète la maltraitance et devient à son
tour un enfant maltraitant. Alors cet enfant va aller dans le cabinet du juge,
au commissariat, et surtout dans les cabinets de consultation. Donc du fait de
sa profession de juge ou de psychothérapeute, le professionnel va recruter des
gens qui répètent la maltraitance.
C'est
pourquoi, en éthologie, les recherches qui sortent des laboratoires et des
cabinets des juges permettent de voir que 95 % des enfants maltraités n'ont pas
répété la maltraitance. Et ils ont été suivis parfois pendant 25 ans !
Seulement 5 % ont répété la maltraitance.
J'ai eu
l'occasion de suivre et d'écouter un enfant qui, à l'époque, avait été
maltraité de façon impensable. Ses parents, très riches, l'enchaînaient sur un
lit le vendredi soir et allaient tranquillement au ski. Et quand ils revenaient
le dimanche soir ou le lundi matin, ils le déchaînaient et le battaient parce
qu'il avait sali son lit. Je l'ai eu en psychothérapie. Il a fait sa vie avec
cette histoire. Il a fait des études, il a trouvé une femme qui le soutient.
Mais quand il est tombé amoureux de
cette femme, il a fait une tentative de suicide qu'il a expliquée ainsi :
"Je suis amoureux de cette femme, elle est extraordinaire, si je l'épouse,
si par malheur j'ai des enfants, je deviendrai un monstre comme l'ont été mes
parents, tous les professionnels me le disent, donc, je l'agresse pour qu'elle
s'enfuie". Il l'a agressée, elle a pardonné et il a fait une tentative de
suicide. Ce genre de scénario-là, je l'ai entendu beaucoup trop souvent pour ne
pas militer contre ce slogan.
Après la
guerre, le slogan a été : "Qui a été abandonné, abandonnera". Il a
complètement disparu de notre culture. Et c'est vrai qu'après-guerre, on a eu
des générations d'abandon, d'abord des femmes qui ont déposé leurs bébés à la
DASS, jusqu'au jour où Michel Duyme, directeur du CNRS, a décidé de fouiller un
peu cette question et il a fait une étude sur plus de 10. 000 dossiers ,et il
s'est rendu compte qu'en fait, il suffisait de socialiser les enfants
abandonnés pour les intégrer dans la culture pour qu'ils ne répètent pas
l'abandon,pour qu'ils se marient pour qu'ils travaillent.Ils répètent l'abandon
parce qu'ils sont sans soutien ,isolés .
Cette
répétition de l'abandon a cessé quand on a compris au bout d'une génération
qu'il fallait intégrer ces enfants dans la culture au lieu de les stigmatiser.
La maltraitance se répète s'il n'y a pas de soutien, si on les intègre, la
maltraitance fait partie de leur histoire, et ça donne des parents merveilleux
de gentillesse avec leurs enfants. Ils disent très souvent : "Jamais je ne
pourrai lever la main sur mon enfant, ça me rappellerait ce que j'ai
connu". Et c'est nous qui leur disons :"Vous avez le droit de les
gronder, vous avez le droit de dénoncer l'interdit". Ces parents
maltraités dans leur enfance sont exceptionnellement gentils!
Donc
l'histoire n'est pas un destin. Et si j'avais un slogan à vous proposer à
propos de la maltraitance, ce serait celui-là : "L'histoire n'est pas un
destin".
3- Parmi les autres mécanismes de défense, et dans ce que
j'ai appelé le para-dit, il y a aussi la créativité. C'est un mécanisme
précieux que tous les enfants manifestent d'autant que, dans ce monde où ils
arrivent, tout leur parait merveilleux, l'eau qui tombe, un pétale de fleur,
tout est pour eux un événement extraordinaire. C'est avec l'usure du temps
qu'on commence à s'habituer et à ne plus voir ces choses. Pour ces enfants tout
est enthousiasmant et ils sont tous de petits créateurs. Et ce qu'ils ne
peuvent pas dire, ils peuvent le para-dire. Ces enfants-là se réfugient dans la
rêverie et mettent en place des mécanismes de défense créatifs.
Le premier c'est "le trésor dérisoire". En
Roumanie, dans les orphelinats, dans ce qu'on appelle "le service des
incurables" (quel destin pour ces enfants que d'être dans un service dit
des "incurables" : ce destin, c'est le discours social qui le leur
attribue, ce n'est pas eux) il suffisait de soulever un matelas pour trouver le
trésor dérisoire. C'était des bouts de papier, un bout de journal, un papier de
bonbon, une ficelle. Et quand on leur demandait ce qu'étaient toutes ces
choses-là ils disaient : "Tu vois, sur ce journal, on parle de mon
père" — "Mais tu ne connais pas ton père " — "Oui mais je
crois qu'on y parle de mon père" — "Et cà, c'est un bout de
ficelle" — "Ma mère me l'a donné" — "Mais ta mère, tu ne
l'a pas connue" — "Si, si".
Alors, si un éducateur jette ces cochonneries, il blesse
gravement l'enfant. Ce sont des choses très importantes. Tous les soirs ils les regardent. Et je pense à une dame
qui aujourd'hui a 63 ou 64 ans et qui, encore maintenant, garde un bout de
ficelle comme cela. Pendant la guerre de 40, elle a été fracassée, et ce bout
de ficelle elle l'a gardé, elle l'a mis dans une boîte et la boîte sur sa
cheminée. Et c'est sous les yeux de tout le monde et comme dans la lettre volée
de Baudelaire : on donne à voir ce qu'on veut cacher.
Tous ces enfants abandonnés ont donc tous des trésors
dérisoires qui pour eux ont un sens quasi-magique : ils évoquent l'affection
d'un père ou d'une mère qu'ils n'ont pas connus mais qui existent forcemment.
Hier j'avais rendez-vous à Paris avec des enfants devenus
adultes et qui sont aujourd'hui des gens tout à fait passionnants, avec des
responsabilités et, pour certains, de grands noms que vous connaissez. Et l'un
d'eux disait : "J'écris des romans (c'est un romancier extrèmement
connu) mais je maquille tous les noms et tous les lieux parce que j'ai la
terreur que ma mère se reconnaisse" — "Mais tu ne la connais pas, ta
mère" — "Oui, mais si elle existe je ne veux pas lui faire de
mal". Le monsieur qui dit ça a 50 ans, c'est-à-dire qu'il rêve encore d'une
mère idéale, parfaite bien sûr : la fée.
Les orphelins sont les seuls à avoir des parents parfaits.
Ceux qui ont des parents réels ont des parents injustes, des parents qui
vieillissent, des parents fatigués. Les orphelins sont les seuls à avoir des parents
de rêve qui ne vieillissent jamais. Et ces trésors dérisoires sont tout à fait
nécessaires parce qu'ils poétisent le quotidien. Ils sont une défense
totalement éprouvée. L'autre défense c'est la rêverie, la rêverie presque
consciente.
Beaucoup de petits roumains nous racontaient que le soir ils
étaient impatients de se coucher. Pourquoi ? On les voyaient se coucher dans la
boue. On le leur demandait plus d'autant qu'à Bucarest ils soulevaient une
plaque d'égout et dormaient dans les égouts à cause du froid. Pourquoi être
impatients de se coucher ? Ils répondaient : "Je vais retrouver mon rêve,
j'espère que je vais retrouver mon rêve d'hier soir". C'était quoi ces
rêves ? C'était des rêves à thèmes : plonger dans un souterrain, dans une crypte,
plonger sous l'eau.
Je pense à un petit roumain qui était étiquetté débile
profond, qui avait des troubles sphinctériens, des troubles de comportements,
qui se balançait, et qui l'an dernier a été reçu à l'agrégation d'histoire.
Cela veut dire que tout est rattrapable. Ce qu'on nous raconte n'est pas vrai.
Ou alors il s'agit bien de prophétie créatrice. Ça arrive. C'est la culture qui
oblige ces enfants à évoluer vers la délinquance ou la débilité. Ce n'est pas
du tout obligatoire.
Alors ce jeune racontait (il avait les fantasmes de tous ces
jeunes) qu'il partait le soir dans une pirogue, sur un lagon bleu (je ne sais
pas pourquoi les lagons sont forcément bleus) et quand il arrivait, il
plongeait et au fond il y avait une cloche. Il rentrait dans un sas que lui seul
connaissait, et là il se sentait protégé, il n'y avait pas d'humains, il était
seul avec les poissons. Et la fête commençait : c'était une fête affective, une
fête de beauté, mais c'était souterrain et c'était sans humains.
Et ce gars-là, non seulement était agrégé d'histoire, mais
il est moniteur de plongée sous-marine, c'est-à-dire qu'il a enraciné son désir
dans son rêve, mais en plus, il en a réalisé une partie. Ça ne veut pas du tout
dire qu'il n'y a pas de traces, ça ne veut pas du tout dire qu'il n'est pas
blessé. Au contraire. Mais il fera sa vie avec ça. Il est devenu humain, c'est
un homme adulte passionnant, excellent plongeur, aimant la vie — et porteur
d'une blessure.
Cette créativité est fortement utilisée. Regardez J-C.
Grumberg, avec ses pièces de théâtre qui ont un tel succès. Il a un thème qui
est Auschwitz, mais au lieu d'en faire quelque chose de sordide et de
terrifiant il fait passer un message socialement acceptable. Il en a fait des
pièces de théâtre, il en a fait des poésies, et ça a sans doute un effet de
conviction supérieur à bien des démonstrations politiques que personne
n'écoute, parce que ça donne forme à l'émotion de ceux qui doivent entendre ça.
Mais c'est une forme socialement acceptable et partageable.
4- Un
mécanisme de défense extrêmement précieux également, c'est l'humour. Tous ceux
qui ont eu l'occasion de travailler avec des enfants des rues ou avec Médecins sans frontières ou encore avec
des petits roumains, peuvent témoigner des "rigolades" énormes qu'on
a avec ces gens-là. Ils ont une gaieté énorme, étonnante, sur le fil du rasoir.
Ils font les pitres, bien que le soir,
ils vont peut-être mourir. Et ils font la fête, une fête constante avec une créativité stupéfiante. Ils passent leur
temps à inventer des saynettes, à faire des scénarios, des mises en scènes, de
petits jeux théatraux qui sont à mourir de rire. Les petits roumains passaient
leur temps à inventer et à écrire des
chansons. Ils faisaient des chorales avec les autres gosses, et sans adultes.
Les femmes
qui s'occupaient de ces gosses étaient appelées "femmes punies" (et
c'est là une vocation thérapeutique difficile à surmonter). En fait, si on
avait le courage de côtoyer ces enfants (et il y fallait un courage physique
parce qu'ils sentaient mauvais et étaient incroyablement sales) on s'apercevait
qu'ils rassemblaient aux autres enfants. Et quand on est dans les rues de
Bogota, c'est sans arrêt des fêtes, des inventions incroyables.
L'humour
et le prix de l'humour : quel meilleur exemple que le film de Begnini La vie est belle. Au début, je ne
voulais pas aller le voir parce que je me demandais comment on pouvait rire
d'Auschwitz. Et c'est ma fille qui m'a persuadé d'y aller. En fait ce n'est pas
un film sur Auschwitz, c'est un film sur ce que coûte l'humour.
Acte 1 du
film de Begnini : la gaieté et l'humour sont confondus (peut-être
volontairement). Il s'agit là non pas de gaieté, mais d'un humour performant au
bord du désespoir. Acte 2 : il est arrêté avec son fils. Il part pour
Auschwitz. Mais c'est un Auschwitz d'opérette. Sans ça, on ne pourrait pas
rire. Il continue à faire le pitre et on pense que l'humour leur permet de
supporter l'insupportable. Acte 3 : qu'est-ce que coûte l'humour ? Ils se sont
fait fusiller en souriant pour protéger l'enfant. L'enfant n'a pas peur, il
croit que c'est un jeu, son père meurt en faisant le pitre.
C'est
exactement ce qui s'est passé il n'y a pas très longtemps dans la région
parisienne il y a deux ou trois ans avec "human bomb", cet homme qui était entré dans une école
maternelle avec des grenades. L'institutrice a utilisé le mécanisme de Begnini
: elle avait fait croire aux enfants qu'il s'agissait d'un jeu et aucun enfant
n'avait eu peur. Par un coup de génie, elle avait transformé l'agression en
humour. Pour les enfants, c'était un évènement, ça changeait de la routine, et
quand les policiers sont arrivés pour les sauver, c'est eux qui sont apparus
comme des agresseurs.
C'est
d'ailleurs ce qu'on constate dans le syndrôme des otages. Ce sont les
libérateurs qui sont considérés comme des agresseurs. Donc l'humour a une
fonction protectrice coûteuse, le clivage a une fonction protectrice coûteuse,
le déni également, parce qu'on ne voit pas le réel, on se protège : "Mais
non, je n'ai pas souffert, ce n'est pas grave". L'intellectualisation est,
elle aussi, coûteuse parce qu'il faut travailler, il faut réflechir, il faut
lire.
Toutes ces fonctions de défense sont nécessaires et
coûteuses, exactement comme une amputation. Le déni, c'est une forme
d'amputation, le clivage aussi, mais si il y a septicémie, l'amputation d'une
partie d'un membre permet au reste de survivre. Il y a une escarre
psychologique, l'amputation d'une partie de l'histoire, d'une partie de la
personnalité, permet de survivre mais c'est très couteux.
Les
tuteurs de développement
Pour que ces processus de résilience puissent se développer
et que l'enfant blessé puisse reprendre son développement, il faut qu'autour de
lui il y ait eu la culture, la famille. Il faut lui proposer des tuteurs de
développement, des tuteurs affectifs, quelqu'un à aimer, quelqu'un à engueuler,
quelqu'un avec qui se disputer, bref la vie. Et des tuteurs de developpement
sociaux et culturels. En Roumanie, récemment encore, on étaient vivement
agressés parce qu'on nous reprochait de nous occuper de ces enfants : "Ce
sont des monstres, on a assez de mal avec nos propres enfants !" C'est
exactement ce qu'on disait des quelques enfants qui sont rentrés d'Auschwitz
aprés la guerre. On leur disait ça textuellement, et même de grands philosophes
! Certains grands philosophes avaient été chargés d'accueillir ces enfants dans
des institutions d'accueil prévues pour eux. Et ces enfants ont entendu :
"Vous êtes des monstres, vous êtes foutus !"
Les déportés avaient été accueillis à l'hôtel Lutécia à
Paris. L'hotel Lutécia, que peut-être certains d'entre vous connaissent, n'est
pas un simple hôtel ordinaire. C'est un hôtel avec des tentures et du velours
partout. Eh bien j'ai pu lire des rapports datant de 1946 à propos de ce luxe
et même une thèse dont la problématique était de savoir si tout ce luxe avait
pu corrompre les enfants ! Ces enfants avaient perdu leur famille, ils avaient
connu Auschwitz, ils se retrouvaient seuls
et le débat, c'était le luxe des hôtels. Aucun de ces enfants, avec qui
j'ai eu l'occasion de parler (parce que maintenant ils sont devenus adultes)
aucun n'a vu le luxe de ces hôtels.
Mais c'était le regard des adultes chargés de s'occuper d'eux.
Revenons à ce qu'Anna Freud appelait lines of development, ce qui a été traduit en fançais par
"lignes de développement". Cela ne me paraît pas une bonne
traduction. Je propose de parler plutôt de "tuteurs de développement"
Il me semble que "tuteur" correspond mieux à l'esprit français. Un
tuteur au sens végétal : l'enfant
pousse autour d'un tuteur. Et il s'agit de tuteurs affectifs, sociaux,
scolaires, institutionnels, comme pour le monde. Et s'il n'y a pas de tuteur
les enfants ne se développent pas.
Il faut donc que l'enfant rencontre des figures
"significatives". Or on ne rencontre pas n'importe quoi dans le
monde. On ne rencontre que les figures auxquelles on est sensible, et si on
n'est pas sensible à une figure, on passe à coté, on la croise, on ne la
rencontre pas. Pour rencontrer une figure, il faut que dans notre histoire quelque
chose nous y ait rendu sensible. Alors là on la voit, on ne la rate pas, et on
la rencontre. Il faut qu'il y ait un lien, une émotion, une affectivité, et
alors la rencontre devient possible. Le travail du tuteur de développement
pourra se reprendre.
Là je vais citer à ce propos Ilse Helmann, qui est
maintenant une dame agée (elle a 87 ans) et elle vient de publier un travail
que je trouve inouï. Elle a travaillé à la nursery de Hampstead à Londres
pendant la guerre avec Anna Freud et Dorothy Burlingham et elle témoigne (elle
est psychanalyste, elle a 87 ans et elle exerce encore...) de la manière dont
Anna Freud et son équipe associaient la psychanalyse (le travail d'authenticité
par la parole, l'intimité, et que l'on ne peut pas faire ailleurs) avec
l'observation directe. À cette observation directe, tout le monde participe,
l'aide-soignante, le facteur, la femme de ménage, le jardinier, tous ceux qui
avaient eu l'occasion de parler avec l'enfant, qui avaient eu un mot d'échange
avec lui, pouvaient ajouter une ligne à l'observation.
J'ai eu
l'occasion de voir quelques-unes de ces observations. C'est quelquefois très
émouvant. Il n'y a pas de photos de tous les enfants mais quelquefois on voit
une de ces petites photos de l'époque, c'est-à-dire à moitié effacée, avec
au-dessous quelques lignes tirées à la règle comme cela se faisait à l'époque.
C'est de l'observation directe, il ne s'agit pas là de psychanalyse mais du
simple comportement de l'enfant et on peut lire : "Michel, 8 ans, parents
disparus pendant les bombardements de Londres, ne parle plus, enurétique,
encoprétique, se balance sans cesse, se mord la main quand on le regarde. Et on
a ensuite une petite ligne d'observation directe qui nous apprend que Michel
est devenu maintenant un grand directeur de théatre, un homme tout à fait
cultivé, tout à fait épanoui. Donc ce qu'on raconte sur "à 6 ans tout est
joué", ce n'est pas vrai.
Ilse
Helmann raconte comment une expérience d'observation directe a été menée sur
des enfants de la guerre et jusqu'en 1990. Elle a publié aux PUF un ouvrage
intitulé Des bébés de la guerre aux
grands-mères où elle explique qu'elle a suivi ces enfants pendant toute
leur vie et qu'elle a vu ce qu'ils devenaient.
Je vais la
citer. Elle parle d'Anna Freud et de
Mme Burlingham (il doit y avoir avec cette dernière une distance un peu plus
grande). Elle parle d'empathie (un concept qui a été recemment dépoussiéré) et
dès 1946, elle s'étonne dans ses écrits que "les études catamnestiques
permettent de voir et d'entendre comment l'affranchissement relatif des
conflits, ou plutot la capacité à les résoudre, permettent de ne pas être
conduits à une pathologie". C'est mal traduit mais ça permet de comprendre
qu'Anna Freud avait le même étonnement quand elle avait l'occasion de revoir
des enfants qui avaient subi le bombardement de Londres. Elle dit : "Ils
s'en sont pas si mal sortis", du moins en observation directe, parce qu'en
analyse elle aura probablement entendu parler de la "crypte". Mais en
observation directe, ces enfants sont devenus des adultes, je n'ose pas dire
"normaux", mais relativement épanouis, suffisamment pour être
capables d'aimer, de travailler, de se débrouiller dans la vie.
En
psychanalyse probablement (elle n'en a pas parlé, mais on peut l'imaginer) elle
a dû entendre l'expression de la "crypte", des angoisses du soir, du
retour du rêve traumatique, de l'abandon ou de la blessure.
Un oubli surprenant
Mais je
voudrais quand même vous faire part d'un étonnement : ce que je vous dis
aujourd'hui étonne quelquefois
jusqu'aux praticiens actuels, et pourtant on trouve tout cela écrit dès 1946.
C'est clairement écrit dans René Spitz, dans Anna Freud, et je ne comprends pas
pourquoi on s'étonne qu'on en parle aujourd'hui.
Dans René
Spitz, premier étonnement : tout le monde
connait les scénarios de l'enfant abandonné écrits par Spitz :
"l'hospitalisme". C'est entré dans la culture. Tous ceux qui ont vu
les films sur les enfants de Bogotta ou
sur les enfants de Roumanie savent que ce n'est pas une métaphore.
La
première fois que j'ai vu un enfant anaclitique, j'ai cru que c'était
organique, tellement c'était violent. Il avait un œdème des jambes parce qu'il
ne mangeait plus, il se laissait mourir de faim parce que, s'il avait autour de
lui de quoi manger, il n'avait personne pour
qui manger, pour qui boire, et
donc pour lui la nourriture avait perdu sa valeur relationnelle. Donc il ne
mangeait plus, il se laissait mourir de faim et pourtant il y avait de tout
autour de lui — sauf quelqu'un pour qui manger. Cet enfant était dénutri, à
plat ventre, les fesses en l'air, il se laissait mourir et j'ai cru que c'était
organique. Et pourtant je le savais, je l'avais lu, mais je ne pouvais pas
croire qu'une telle altération biologique et comportementale pût être d'origine
psycho-affective.
Tout le
monde connait les stades décrits par Spitz. Protestation : c'est vrai.
Désespoir : c'est vrai. Indifférence : c'est vrai. Mais personne ne relève
ce qui est partout décrit et que je vais vous citer. Quatrième phase :
restauration. Et je cite Spitz : "Si on restitue la mère à son enfant, ou
si on réussit à trouver un substitut acceptable pour le bébé, le trouble
disparaît avec une rapidité surprenante". J'ai trouvé ça dans Laplanche et
Pontalis, page 24. Donc tous les étudiants débutants ont lu ça. Par quel mystére en tient-on si peu de
compte dans notre culture ? Est-ce que cela veut dire que l'on veuille que ces
enfants fassent des carrières de victimes ? Et pourquoi notre culture nous
amène-t-elle à penser que ces enfants sont irrécupérables ? Ils sont
récupérables. C'est écrit et en plus on l'a vécu.
Pour
quelle raison notre culture met-elle l'éclairage uniquement sur le malheur et
non sur la récupération possible d'un peu de bonheur ? Je ne nie pas
l'importance de l'agression, mais je dis que le reste de la personnalité peut
s'épanouir quand même.
Deuxième
étonnement : le travail princeps de
Spitz. Cent vingt-trois nourrissons privés de mère ont été observés par
observation éthologique directe. Spitz avait alors rencontré Timbergen et s'était
inspiré de ses méthodes. C'est un travail de manipulation expérimentale
inspirée par l'éthologie. Il a observé que sur cent vingt-trois nourrissons
privés de mères, dix-neuf correspondent à des formes d'hospitalisme et
d'anaclitisme, que tous les praticiens ont repérés et qui existent, vingt-trois
ont souffert de troubles psycho-affectifs qui les ont amenés à des conduites
anti-sociales. Ces vingt-trois-là alternent le vandalisme, l'alcool, la prison,
la délinquance. Et d'ailleurs, cela a été fortement utilisé puisque l'on ne
peut plus aller en prison sans entendre : "Oui, mais j'ai été abandonné
par ma mére" — ce qui est vrai, mais qui rejoint le biais du
professionalisme dont j'ai parlé tout à
l'heure. C'est- à -dire que l'on sélectionne ceux qui confirment la théorie.
Personne
n'a parlé des quatre-vingt-un enfants qui s'en sont sortis. Sur une population
de cent vingt-trois, on ne parle que des fracassés. Je ne dis pas qu'ils
n'existent pas. Les morts, les délinquants, les troubles psycho-affectifs, les
anti-sociaux, ils existent. Mais on ne parle que d'eux, et ça ne fait que 30 %
de cette population. C'est vrai que l'abandon est une maladie grave, mais
comment ont fait les quatre-vingt-un autres pour s'en sortir, pour cicatriser
leur blessure et parfois même pour la compenser ?
Aussi bien
pour l'abandon que pour tout autre fracas, si une altération profonde donne un
effet durable et s'ils n'ont pas pu guérir — c'est parce que le milieu les a
orientés vers des circuits où ils ne
pouvaient pas s'en sortir. C'est le milieu qui a stigmatisé ces enfants.
Ils sont authentiquement blessés, mais ils n'ont pas pu guérir parce que le
milieu ne le leur a pas permis.
Par
exemple, les gosses de l'Assistance. La DASS est une institution qui a beaucoup
changé. Je ne parle pas de la DASS d'aujourd'hui, qui est criticable comme
toute institution, mais qui, par rapport à l'après-guerre, a fait des progrès
énormes. Les garçons de l'Assistance, on les appelait les garçons de ferme à
l'époque. Les filles étaient placées comme domestiques, elles étaient dans la
maison, elles avaient droit à un lit, donc elles étaient des nanties, alors que
les garçons étaient mis dehors et dormaient sur la paille de la grange, ne se
lavaient pas. Les filles n'avaient pas forcément la meilleure place,
d'ailleurs. Disons que les places étaient différentes. Or, ces gosses-là (j'ai
eu l'occasion de parler avec eux maintenant qu'ils ont bien avancé), ceux qui
s'en sont sorti disent qu'ils s'en sont sorti malgré ceux qui étaient chargés
de s'occuper d'eux.
Quand un
garçon de ferme agé de 10 ou 14 ans disait "Je vais passer mon bac"
il provoquait, soit un éclat de rire, soit un silence méprisant, et ce non-dit
agissait sur lui beaucoup plus qu'une insulte. Cela le stigmatisait et
l'empêchait de s'en sortir. La culture n'ayant pas pensé ce problème a aggravé
le traumatisme et lui a donné son effet durable. Mais si on change le regard,
l'histoire n'est pas un destin, et la plasticité est extrêmement grande.
Voilà. Il
y aurait encore mille choses à proposer. Et si ce concept de résilience vous
convient, il faudra alors changer notre vision sur la construction de
l'appareil psychique. Il ne faudra plus considérer qu'il est déterminé dans les
trois premières années, mais qu'il est sans cesse en élaboration, sans cesse en
construction. Il faudra aussi changer notre conception de la souffrance. Elle
existe, elle est même inévitable, mais on peut l'affronter et la surmonter. Il
faudra aussi changer notre conception des mécanismes de résistance. Ce n'est
pas seulement le surhomme qui survit : au contraire, ça peut être le poète, ça
peut être le gringalet, c'est le plus adapté à la réponse à un milieu
effroyablement agressif.
Voilà ce
que je voulais vous proposer ce soir.
Débat
Une auditrice - Est-ce que
Françoise Dolto existe pour vous ? Vous n'en avez pas du tout parlé. Pourtant
je pense qu'elle a misé comme vous sur la récupération positive des enfants
maltraités. Le discours que vous tenez je l'ai déjà lu chez Françoise Dolto et
je m'étonne que vous ne l'ayez pas citée.
Boris Cyrulnik - Françoise
Dolto existe, je l'ai rencontrée, je l'ai fréquentée. Je n'ai cité que Spitz,
mais c'est vrai que j'aurais dû citer Françoise Dolto, avec qui j'ai
correspondu, qui m'avait invité rue Cujas pour parler de ça. Mais j'aurais dû
citer beaucoup d'autres personnes aussi. Elle n'a pas parlé de résilience. Elle
s'est occupée d'enfants maltraités dans une conception enfin positive et elle
était très intéressée par l'éthologie, parce que dès sa thèse elle parlait des
interactions olfactives. Ça a été une des premières à s'occuper, non pas de
résilience, mais des interactions précoces, à une époque où ça faisait sourire
tout le monde et où nous, dans notre groupe, nous commencions à travailler sur
les interactions précoces en 1970. Françoise Dolto avait commencé avant la
guerre. Mais elle était psychanalyste, elle n'avait pas de méthode
d'observation directe. N'empêche qu'elle nous avait invités pour s'inspirer de
nos idées et elle était enchantée parce que nos méthodes d'observation
confirmaient son sens clinique et ses hypothèses psychanalytiques. Ça a été la
seule en France à cette époque-là. Quand nous avons commencé à travailler sur
les interactions précoces, beaucoup de gens de son milieu nous ont dit : mais
c'est ridicule de travailler sur les interactions précoces, on sait tout sur la
mère et l'enfant. Or on sait maintenant que c'est un continent qu'on commence à
peine à explorer. En fait, le concept de résilience, c'est surtout les
Anglo-Saxons qui l'ont travaillé.
Un auditeur - Vous
insistez sur le recourt à la rêverie, mais cela peut générer le repli sur soi
en termes d'adaptation, alors que par ailleurs vous dites qu'il faut aussi
aller dans le débat pour descendre à une certaine conception des choses.
À travers cette idée de débat par rapport à la socialisation de la
souffrance, vous avez signalé que les choses peuvent bouger de manière
extrêmement rapide lorsqu'il y a des tuteurs et un accompagnement. Est-ce que
cela n'irait pas dans le sens d'une thérapie cognitive ? Il y a le courant qui
s'oppose largement à la psychanalyse et votre point de vue là-dessus serait
peut-être éclairant.
J'aimerais bien aussi que vous puissiez lever une ambiguïté, qui est
peut-être simplement au niveau de la forme à savoir que vous dites et ça semble
rejoindre une idée sur Vol au-dessus d'un
nid de coucou, c'est la société qui produit les autistes, ces replis qui
paraissent incontournables alors qu'en s'en occupant un peu on peut réintégrer
beaucoup de gens.
Et j'en termine avec Bettelheim qui a créé sa fameuse école orthogénique
où, malgré tous ses efforts pour que chacun écoute toutes les difficultés des
patients, je pense qu'il y a des limites qui ne sont pas de l'ordre de la
souffrance liée à des traumatismes.
B.C. - Je n'ai
pas cité Bettelheim ! Dans mon livre j'en parle. Quand Bettelheim est arrivé
aux États-Unis, il a voulu témoigner, et ses amis, directeurs de revue, ont
refusé ses articles en disant qu'il exagérait. Cela illutre ce que je disais
tout à l'heure : on fait taire les témoins extrêmes qui sortent du pensable. Et
Bettelheim dit même que pendant sa déportation, ce n'est pas la psychanalyse
qui l'a aidé, c'est un maçon, parce que ce type-là était adapté. Mais il y
avait aussi des religieux, des communistes, des résistants, des poètes, comme
dit Geneviève Anthonioz De Gaulle. Tous ceux qui avaient un sens à donner à la
souffrance tenaient mieux le coup que les autres.
C'est à partir de cette expérience de l'extrême que Bettelheim a conçu
une théorie de l'autisme qui n'a pas tenu la route. L'idée que je n'ai sûrement
pas assez développée, c'est que l'appareil psychique est comme un échafaudage.
Freud parlait de construction de l'appareil psychique. Et à chaque étage de
l'échafaudage, les déterminants sont différents. Quand on fait l'éthologie des
enfants autistes (puisque maintenant l'autisme se décrit en termes
essentiellement éthologiques) et qu'on demande à voir les cassettes familiales,
on sait rendre observable les signes cliniques qui affirment l'autisme dès les premiers
mois de la vie. Il y a le "chat"
(check list for autism toddlers) qui
donne une fiabilité de 100 %. L'enfant parle ou il ne parle pas, il fait
semblant ou il ne fait pas semblant, il soutient le regard ou il ne soutient
pas le regard, il pointe du doigt ou il ne pointe pas du doigt. Avec trois
items comportementaux on affirme le diagnostic de l'autisme, bien avant les
trois-quatre ans habituels.
En plus, Bettelheim a conçu cette théorie à partir d'un traumatisme. Si
j'avais dû faire un exposé à des professionnels sur l'autisme j'aurais dit que
les autistes sont le contraire de la résilience. Ce sont des enfants qui ne
peuvent pas être résilients, puisque le seul mécanisme de défense qu'ils
mettent en place c'est l'évitement et l'auto-agression, le balancement
auto-centré. C'est le seul comportement qui les apaise un peu. Donc c'est le
contraire de la résilience.
Mais à chaque étape du développement, les déterminants sont différents.
Probablement que l'altération de l'enfant autiste se manifeste dès les
premières semaines de l'existence. Dans les exemples que j'ai cités ce soir, je
n'ai parlé que de cas existentiels, je n'ai pas parlé de la maladie de
Tay-Sachz, je n'ai pas parlé phénylcétonurie, ou de la chorée de Hutington où,
là, il y a un déterminant génétique sous cloche qui s'exprime quel que soit le
milieu. J'ai été neurologue jusqu'en 1991 et quand j'entends des psychologues
dire qu'il n'y a pas de déterminant génétique des comportements, pour moi c'est
impensable. Il y a trois ou quatre mille maladies génétiques qui déterminent un
grand nombre de comportements. Et ça c'est déjà une sous-cloche. Je n'en ai pas
parlé ce soir. Ce soir je n'ai choisi dans mes exemples que des fracas
existentiels.
Vous avez bien fait de m'inviter à préciser que Bettelheim aussi avait
participé à cette aventure.
Une auditrice - Je
voulais parler de la neurophysiologie des instincts et de la pensée. Je trouve
qu'on se base trop sur l'aspect psychologique des choses et pas suffisamment
sur l'aspect biologique. Pour moi, un être est une interpénétration du
biologique et du psychologique qui est donc la neurophysiologie des instincts
et de la pensée et pour moi, cela représente en fait l'instinct de
conservation. Je crois que l'instinct de conservation, déjà, n'est pas le même
dans tous les spermatozoïdes et il n'est pas le même dans tous les ovules de
façon congénitale.
Vous parliez de la blessure, mais la blessure, c'est quoi ? Juste un
coup de pied au cul qui va nous laisser un bon souvenir parce qu'il nous aura
permis de réagir ? Cela peut être aussi une blessure invalidante, meurtrière. À
quel point est-on atteint, à quel point peut-on s'en sortir, et à quel point
reste-t-on toujours en deçà ? Il y a la façon dont on est blessé à l'origine,
qui peut être meurtrière, qui peut atteindre l'instinct de conservation et être
invalidante et nous empêcher par la suite d'avoir envie d'en sortir, et nous
faire donc avoir un comportement autodestructeur, suicidaire. Et même si on a
la chance de rencontrer des tuteurs, des pygmalions, on n'aura pas les forces
nécessaires pour s'y accrocher.
Pour les gens qui n'arrivent pas à s'en sortir, c'est extrêmement
culpabilisant de dire qu'on peut toujours s'en sortir. Je me demande à partir
de quel moment on peut s'en sortir, à quel moment les blessures ne sont pas
invalidantes. Comme quand on est agriculteur et qu'on choisit des graines on
sent bien quand il y a un potentiel de vie dedans et c'est celles-là qu'on va
planter, de même, il me semble que si l'instinct de conservation n'est pas suffisamment
étoffé il manque une accroche à la vie, et du coup on ne s'y met pas.
B.C. - En
éthologie, on a renoncé à ce concept d'instinct de conservation depuis la
guerre de 1940. Avant guerre, effectivement, c'était un concept qui était
fortement utilisé. Mais prenez le cas de ceux qui ont des maladies génétiques.
Quel que soit le milieu, ils n'accrocheront pas parce qu'ils ne sont pas
résilients. Prenez une maladie de Lesh Nyhans : c'est codé génétiquement, ces
enfants ne dégradent pas l'acide urique, donc leur cerveau est empoisonné par
une hyper-glycémie, l'amygdale rhino-encéphalique est hyper-sensible à cette
information. L'amygdale c'est le lieu de la rage et ces enfants-là, quel que
soit leur milieu, ont des rages incohérentes, au point même de se manger la
lèvre ou de s'auto-agresser. On n'appelle plus ça "instinct", on
appelle ça "déterminant génétique".
Pour ce qui est de la blessure, j'ai répété plusieurs fois que la
blessure existe, bien sûr. J'ai même dit que les gens feraient leur vie avec. Je
ne pense pas avoir dit qu'il suffisait de donner des coups de pied au cul pour
rendre un enfant heureux. C'est le genre de réaction qu'on nous a posé mais
nous ne nous posons pas du tout la question de cette manière. Nous nous la
posons de manière beaucoup plus proche de Françoise Dolto ou Bettelheim, ce qui
n'empêche pas du tout de donner la parole aux biologistes, puisque dans mon
groupe il y a des biologistes, des généticiens, et on parle effectivement de
certains déterminants génétiques. C'est pour ça que j'ai proposé la métaphore
de l'échafaudage constant, et à chaque étage de l'échafaudage, les déterminants
sont différents.
Comment peut-on penser que je pense que dans le groupe on pense (rires) qu'il est bon de maltraiter les
enfants pour en faire de hommes ? C'est un mystère pour moi. Je craignais
tellement cette réaction que j'ai répété au moins vingt fois dans mon exposé
que ces enfants étaient blessés toute leur vie. La prochaine fois je le dirai
encore plus.
Une auditrice - J'aurais
besoin que vous donniez peut-être une définition de ce que vous appelez des
tuteurs. Cela reste pour moi indéfini.
B.C. - Si on
propose l'expression de tuteur de développement, c'est parce qu'on pense que la
distinction inné/acquis est un non-sens. Je crois que tous les chercheurs sont
arrivés à cette conclusion. C'est un débat idéologique qui est un non-sens
scientifique. Il n'y a pas un seul programme génétique qui puisse se développer
sans environnement.
En revanche, les tuteurs de développement sont différents selon le stade
de développement de l'appareil psychique. Par exemple, dans les dernières
semaines de la grossesse, les tuteurs de développement sont des informations
sensorielles qui viennent du corps de la mère. Ça peut être l'odeur, dans les
dernières semaines de la grossesse, à partir de la vingt-septième ou de la
vingt-huitième semaine, l'enfant réagit à l'odeur du liquide amniotique, il
réagit aux basses fréquences de la voix maternelle, c'est-à-dire que quand la
mère parle les hautes fréquences sont filtrées par le corps et surtout par le
liquide amniotique alors que les basses fréquences sont intensément transmises,
comme dans l'eau, et viennent vibrer autour des corpuscules. Et quand on fait
des échographies et qu'on demande aux mères de parler on se rend compte que
quand les basses fréquences sont transmises, le cœur du bébé s'accélère et
qu'il se met même à changer de posture. Il y a énormément de manipulations qui
ont été faites qui montrent qu'à ce stade du développement de l'appareil
psychique le tuteur de développement c'est une sensorialité.
Après la naissance, les sensorialités sont organisées pour faire des
figures, c'est-à-dire qu'un bébé dès sa naissance perçoit la brillance, les
yeux de sa mère ou de la personne qui en fait fonction, l'odeur et le mouvement
à 30 centimètres. Il ne perçoit pas les autres figures. C'est pour ça qu'on a
cru pendant très longtemps que les bébés étaient aveugles. Ce n'est pas vrai du
tout, mais ils ne voient pas tout du monde. Ils ne voient que certains objets auxquels
ils sont sensibles.
Très tôt, bien avant la parole, avant 20 mois, les enfants sont
sensibles à certains objets du monde. Et ces objets sont déjà historisés par
l'histoire des parents. Les bébés eux-mêmes n'ont pas encore eu le temps
d'avoir une histoire, ils ont seulement un développement. Mais les parents,
eux, ont une histoire, eux sont socialisés. Et on voit que le pointer du doigt,
qui apparaît vers le onzième-treizième mois, ne désigne pas n'importe quel
objet, qu'un enfant qui pointe du doigt parlera. Un enfant ne pointe pas du
doigt pour désigner n'importe quel objet à n'importe qui. En pointant du doigt
il veut agir sur une figure d'attachement. Donc déjà les objets sont sémiotisés
bien avant la parole.
Un exemple. Monsieur X prépare un concours pour devenir instituteur et
il est terriblement dysorthographique, donc il sera collé. C'est le désespoir
de sa vie. Dès qu'il rentre il dit bonjour et il se met au travail, il prend
des stylos et se met à écrire. Sa petite fille, dès qu'il rentre, s'approche de
lui et pointe du doigt en direction des stylos. Qu'est-ce que ça peut être
qu'un stylo pour une petite fille de 11 mois ? Pour elle c'est un objet qui
médiatise la relation avec son père, parce que le père, de par sa propre
histoire, a sémantisé l'objet. Et l'objet veut dire quelque chose pour la
petite fille et elle s'en sert pour médiatiser, pour trianguler sa relation
avec son père.
Quand les enfants se mettent à parler, c'est la parole qui sert de
médiatisation et c'est la parole qui rend présent un monde totalement absent.
Donc, graduellement, on voit se mettre en place des tuteurs de
développement. Ensuite, en grandissant, c'est l'école, ce sont les compagnons.
Après la mère, c'est le père. On oublie toujours les pères ! Le père élargit le
champ de conscience. Les enfants élevés sans père ont des retards de langage
importants par rapport aux autres. C'est facile d'être père : il suffit d'être
là ! Mais il faut quand même être désigné. Et il faut se désigner un peu
soi-même aussi.
Graduellement les tuteurs de développement s'éloignent de l'enfance. Ce
n'est plus la sensorialité, ce sont les objets sémantisés, ce sont les mots, ce
sont les institutions, ce sont les récits sociaux. Et l'enfant aura à se
développer à travers tous ces tuteurs successifs, différents à chaque étage de
la construction de son appareil psychique.
Dans les récits sociaux, il y a un exemple que je donne toujours : c'est
le mot "bâtard". Ce mot a condamné pendant des siècles de nombreux
enfants au non développement social. "Tu est un bâtard, tu es né
d'inceste, tu es né hors mariage, tu n'as pas le droit d'entrer dans les
églises, tu n'as pas le droit de faire certains métiers, tu ne peux que
t'orienter sur les métiers de la guerre". C'est pour cela qu'on a appelé
ces enfants des bâtards : on pensait que s'ils étaient nés hors mariage, ils
étaient génétiquement (on ne disait pas "génétiquement", on disait
"naturellement") orientés vers la guerre. Et le discours social les
orientait vers la guerre.
Cela veut dire que selon le stade du développement de l'appareil
psychique, les tuteurs de développement sont sensoriels, puis figures
d'attachement, comportements désignatifs, parole, affection, institution
sociale ou récits sociaux.
Une auditrice - En
écoutant votre exposé, il y a quelque chose qui m'effraye, c'est cette espèce
d'inaptitude qu'on semble avoir devant la souffrance des autres ou de ce qui
nous dérange. C'est un peu un constat.
Ensuite une question : parmi les tuteurs institutionnels, retrouve-t-on
plutôt des personnes qui sont des résilients et ont eux-mêmes traversé des
épreuves ou non ?
B.C. - Oui,
absolument. Je suis comme vous frappé par le pouvoir des cultures de dénier.
Pour répondre à votre question, on s'est intéressé à la guerre de 1914 parce
qu'on a appris qu'il y avait une tentative de négationisme sur cette guerre. On
a donc demandé aux historiens qui travaillaient avec nous de fouiller dans les
archives et de nous apporter les renseignements. Et effectivement, en France,
après la guerre de 1914, malgré un million et demi de morts et un invalide ou
une gueule cassée par famille, il y a eu une tentative de négationisme. C'est
que c'est confortable, le négationisme ! "Tout ça n'existe pas, mes
parents n'ont rien à se reprocher, je n'ai rien à me reprocher". C'est le
confort. Après avoir maltraité les autres, on se préserve soi-même dans le
déni. Mais cela c'est le déni psychologique. C'est Louis Marin, député de
Nancy, qui, pour lutter contre les tentatives de négationisme de la guerre de
1914, a proposé des associations qui ont cherché de l'argent pour faire des
monuments aux morts. Il n'y a pas un de ces monuments qui a été financé par le
gouvernement. Ils ont tous été financés par des municipalités et des
associations. C'est une tentative de mémoire pour s'opposer à la tentative de
négationisme de l'époque. Ça c'est le déni, c'est le négationisme
psychologique. On dénie un million et demi de morts pour passer une soirée
tranquille.
Mais il y a aussi le négationisme intentionnel, qui dit implicitement qu'il
faut reprendre l'extermination. Là c'est une déclaration politique. C'est
peut-être aussi un négationisme de confort, puisque ces gens-là dénient les
crimes et disent qu'ils n'ont rien fait, qu'ils n'ont fait qu'obéir aux ordres
et après ils allaient jouer aux cartes, écouter Bach ou Wagner et lire
Nietzsche, et étaient bons pères de famille. C'est le témoignage de ces
gens-là. Cette tentative de négationisme-là c'est une tentative de reprise
d'une politique qui a échoué en 1944.
Le déni est effectivement la réaction qu'on a tous envie d'avoir. Je
prends là des exemples culturels parce qu'ils sont plus faciles à entendre,
mais parmi mes patientes ou parmi les filles qui sont venues me voir et qui ont
été victimes d'inceste, c'est exactement la même chose. Elles n'ont pas pu en
témoigner. Même auprès de leurs proches qui leur récitaient les théories à la
mode : "Tu as dû vouloir séduire ton père". Un instituteur avait
dénoncé, comme la loi l'y oblige, un inceste qu'il avait découvert, et les gens
du village ont pris la défense du père incestueux et c'est l'instituteur qui a
dû quitter le village.
Le déni psychologique est différent du déni politique mais ils
fonctionnent tous les deux très bien.
Une auditrice - Vous avez
dit que beaucoup de personnes qui ont subi des souffrances ou des traumatismes
entrent elles-mêmes dans des associations et font beaucoup d'altruisme. Mais
est-ce que, quand elles sont elles-mêmes face aux traumatismes d'autrui, elles
ne risquent pas, parce qu'elles ont toutes cette partie cachée qui revient à la
surface à certains moments, de rentrer en résonnance avec cette autre
souffrance qu'elles retrouvent et peuvent-elles vraiment travailler
efficacement ?
B.C. - Dans notre
expérience, ceux qui sont altruistes par mécanisme de défense font très souvent
des autobiographies sans jamais dire "je". Ça veut dire qu'ils volent
au secours d'analogues d'eux-mêmes mais ne s'impliquent pas trop. Dans une
réunion que j'ai eue l'autre jour, une fille avait monté une association pour
les enfants vctimes d'inceste et en faisant ça elle parlait d'elle mais elle ne
disait pas "je". Au début elle a eu beaucoup de mal. Ensuite, elle a
écrit un livre. Je vais la citer : Catherine Enjolet, puisqu'elle a écrit un
livre elle n'en fait plus un secret. Elle dit très clairement qu'elle a eu du
mal au début, qu'elle n'a pu le faire qu'après s'être rendue suffisamment
forte. Elle devenue professeur de français. Ensuite elle raconte comment elle a
fait une famille et une fois qu'elle s'est rendue forte, elle a pu le dire. Et
maintenant qu'elle l'a dit, elle écrit qu'elle est étonnée de voir à quel point
elle est soulagée et elle appelle ça un "danger de silence". Elle est
soulagée d'avoir levé le secret.
Ce n'est pas si facile que ça de lever le secret. Les blessés, eux, ont
envie, ont besoin de lever le secret, mais c'est la culture qui les contraint
au clivage. À ce moment-là, si la culture change, eux s'amélioreront très
rapidement et ils pourront entrer dans des associations de lutte et s'impliquer
beaucoup plus authentiquement et beaucoup plus vite qu'ils ne le font jusqu'à
maintenant.
29 avril
1999