Le scepticisme et le sens de la philosophie
Marcel
Conche
professeur émérite à la Sorbonne
membre correspondant de l'Académie d'Athènes
Conférence
du Grep, Parcours
19-20, 5 décembre 1998
Un dialogue inachevé de Descartes, retrouvé dans ses papiers après sa
mort, s'intitule La recherche de la
vérité par la lumière naturelle. Tel est, en effet, le sens de la
philosophie : rechercher la vérité à l'aide de la "chose du monde la mieux
partagée" : le bon sens ou la raison. Or, le scepticisme nous dit qu'il
n'y a pas de vérité ou que la vérité est inattingible. Dés lors, quel est le
sens de la philosophie? Comment le sceptique, s'il n'attend plus rien de la
philosophie, peut‑il philosopher encore ? Tel est, en gros, l'enjeu de la
question posée.
Montaigne, alors qu'il a décidé de se vouer à la pure et simple oisiveté
dans son château périgourdin, s'étant étonné des "chimères et monstres
fantasques" que son esprit enfante sans cesse, se résout, pour mettre de
l'ordre dans ses pensées, à les écrire. Il réfléchit alors sur la nature du
langage et cite ce vers d'Homère : enqa kai enqa (Iliade, 20.249) — le langage
constitue un riche fonds de mots pour dire n'importe quoi et son contraire.
Je dispose du riche fonds de mots de la
langue française. Comment vais‑je associer ces mots ? En vue de quoi ? De
vous être utile ? Parlant à l'éventuel lecteur de son livre, Montaigne précise
: "Je n'y ai eu nulle considération de ton service". Pourtant, les Essais sont une aide pour beaucoup, sont
utiles. Mais ils ne furent pas écrits à cette fin. Lorsque j'enseignais au
lycée, à l'Université, je me souciais d'être utile aux élèves, aux étudiants.
Dans cette mesure, Je n'étais pas philosophe. Le philosophe n'a pas en vue
l'utilité. Ce qui est le plus utile est ce qui sert au bonheur. La philosophie
n'a donc pas en vue le bonheur. Elle a en vue la seule vérité. Or, il est très
possible que la vérité soit douloureuse, soit pénible, soit destructrice du
bonheur ou le rende impossible. La religion, à la différence de la philosophie,
est sous la catégorie de l'utile. Elle promet le bonheur et dit ce qu'il faut
faire et ce qu'il faut être pour mériter le bonheur ou pour l'obtenir. Dès
lors, l'illusion est plus importante que la vérité, si elle procure le bonheur.
Le bouddhisme place expressément la vérité au second rang, au‑dessous de
l'utile. Le Bouddha "n'enseignait que ce qui apporterait à l'homme paix et
bonheur"1. Alors, précise Roger‑Pol Droit, "l’utile
l'emporte même sur le vrai"2. Une
doctrine dont la finalité est le bonheur, ou le salut, la béatitude, peut être
une religion, une sagesse. Elle n'est pas une philosophie.
La philosophie n'a souci que de la vérité, fût‑elle désespérante,
fût‑elle mortelle. Quelle vérité ? Il ne s'agit pas de dire le vrai au
sujet des phénomènes astronomiques, ou physiques, ou chimiques, ou biologiques,
ou autres, ou de ce qui s'est passé ou se passe dans le monde, ou de rechercher
les lois qui expliquent ou décrivent l'évolution des sociétés, ou de celles,
s'il en existe, qui gouvernent les comportements ou les états d'âme. Tout cela
est l'affaire de la science et des sciences. Les sciences nous font connaître
le donné en vue de prévoir, d'anticiper et d'agir. La finalité des sciences est
l'utilité et la technique. Qui s'intéresse aux lois de Faraday pour elles‑mêmes
? Personne ; mais l'électrolyse a d'immenses applications. L'action technique
est essentiellement circonscrite. Elle ne requiert de la science que la vérité
circonscrite dont elle a besoin. La science délivre ainsi des vérités toujours
partielles. La science n'existe qu'au pluriel. N'ayant affaire qu'au donné, non
à l'ensemble du réel, elle ne peut atteindre qu'une vérité établie à partir du
donné, non la Vérité unique et universelle. Mais peut‑être n'y a‑t‑il
pas d'autres vérités objectives que partielles.
Si la philosophie vise la vérité, ce n'est pas la vérité établie à
partir du donné, mais la vérité au sujet de l'ensemble du réel, par où il faut
entendre à la fois le donné et l'au‑ delà du donné. L’au-delà du donné
est ce qu'on nomme, ordinairement, le métaphysique. Le terme est quelque peu
inadéquat. En effet, dans le mot "physique", il y a le mot jusiV "nature".
Le méta-physique, comme "au‑delà du physique", serait seulement
l'au‑delà de la nature, et non, d'une manière générale, l'au‑delà
du donné, puisque, dans la nature même, il y a un au‑delà du donné : si
loin, en effet, que s'étende la régression à l'infini dans le temps et
l'espace, il y aura toujours un au‑delà du point déjà atteint — un au‑delà
du donné ou de ce qui pourrait l'être Si
même le mot jusix est entendu au sens grec, où il signifie non pas la
nature comme opposée à autre chose — à l'esprit, à l'histoire, à la liberté —,
mais le réel dans son ensemble et dans son être, il n'y a pas alors d'au‑delà
de la nature, rien n'est métaphysique, et la métaphysique est sans objet. Le
mot, du reste, n'existait pas pour le Grecs, et, chez saint Thomas, la metaphysica est la science du
surnaturel. Est‑ce à dire que, dans une philosophie où le mot
"nature" couvrirait le réel dans son ensemble, le mot
"métaphysique" doive disparaître? Maïs dire que, dans la nature, il y
aura toujours un au‑delà du donné, c'est dire qu'il y aura toujours un au‑delà
de ce que les sciences physiques pourront atteindre : ce ne sera pas un au-delà
de la jusiV, laquelle, comme englobant tout le réel, est sans au‑delà,
mais un au‑delà de la physique comme science. En ce sens,
on pourra toujours parler de "méta‑physique".
Maintenant, s'il y a ou non du surnaturel, c'est ce qui est indécidable.
Pendant de nombreux siècles, l'on a cru pouvoir en décider. D'un côté, on
"démontrait" (entre guillemets) qu'il existe un Dieu transcendant et
au moins la possibilité de l'immortalité de l'âme ; de l'autre, on
"démontrait" que pour expliquer ce qu'il y a à expliquer, c'est‑à‑dire
le monde, il n'est que de faire appel à l'infinité de la nature et que l'âme,
comme tous les produits de la nature, était mortelle. Mais il n'y a pas de
démonstration en métaphysique. On peut seulement argumenter en un sens ou en
l'autre. Qui dit "démonstration" dit preuve, et la preuve a pour
caractère d'établir la vérité d'une manière universellement convaincante et
exclusive de tout doute. Il n'y a rien de tel en métaphysique : sinon la paix
régnerait entre les philosophes. L'argument, à la différence de la preuve, s'il
établit une possibilité ou renforce une probabilité, laisse toujours subsister
un doute. On voit, par exemple, les théistes donner plusieurs
"preuves" de l'existence de Dieu, qui ne sont en réalité que des
arguments, car, si "preuve'" il y avait, une seule suffirait; et l'on
voit, d'un autre côté, Lucrèce donner une trentaine de "preuves" de
la mortalité de l'âme, qui, toutes ensemble, ne valent pas une preuve
démonstrative, qui., seule, suffirait. Une démonstration, note d'Alembert, ne
mérite pas ce nom si elle n'est pas "hors d'atteinte"3. Aucune
"démonstration", en métaphysique, n'étant hors d'atteinte, il n'y a
pas de démonstration en métaphysique. Que ce soit par le moyen de la déduction
ou de la synthèse dialectique, maïs prétendant démontrer, les philosophes ont
bâti des systèmes. Les systèmes : "les rêves des philosophes sur des questions
métaphysiques", dit d'Alembert4. Jean
Cavaillès parle aussi de "ces rêves que sont les systèmes"5. Et
Pascal comparait, dit‑on, Descartes à Don Quichotte (un Descartes se
battant contre les moulins à vent qu'il a lui‑même fabriquée)6. Autant
dire que le scepticisme est le vrai. Entendons : le scepticisme dubitatif qui
laisse l'une en face de l’autre les positions métaphysiques incompatibles :
Dieu est ou il n'est pas, l'âme est mortelle ou non, le monde est fini ou
infini, et ainsi de suite.
On objectera peut‑être que si la
science ne saurait, en quelque façon que ce soit, nous aider à trancher les
questions touchant au surnaturel, il n'en va pas de même des questions
cosmologiques. Le monde est‑il fini ou infini dans l'espace et le temps ?
L'univers en expansion, qui, à partir d'une origine, se dilate dans un espace
qui n'est plus l'espace euclidien ouvert à l'infini, cet univers apparaît fermé
et sans au‑delà. Cela parle, apparemment, si l'on songe à la première des
antinomies kantiennes de la raison pure, en faveur de la thèse finitiste. La
matière est‑elle ou non divisible à l'infini ? L'analyse de la matière
s'arrête aujourd'hui aux quarks, et aucune expérience n'est à ce jour envisagée
qui permette de fractionner les quarks. Si l'on songe à la seconde des
antinomies kantiennes, la science parle, semble‑t‑il, en faveur de
l'atomisme, c'est‑à‑dire, ici encore, de la thèse finitiste. Soit !
Mais il appartient au progrès scientifique de ne pas connaître d'arrêt. On sait
ce que la science nous dit aujourd'hui. Que nous dira‑t‑elle
demain? Mais prenons même comme parole
d'Évangile ce qu'elle nous dit aujourd'hui. L'image qu'elle nous offre de
l'univers et de la matière est une image construite à partir du donné. Or, ce
qui est donné n'est, en aucune façon, la nature dans son ensemble. Il y a donc
une disproportion nécessaire entre l'image scientifique du monde, d'une part,
et, d'autre part, "la nature entière dans sa haute et pleine majesté"
— pour reprendre les mots de Pascal. Ce n'est pas que la science n'ait pas de
quoi faire réfléchir le philosophe. Dans le temps présent, ce sont surtout les
découvertes de la biotechnologie qui ont de quoi lui donner à penser, par la
lumière nouvelle qu'elle apporte sur la nature de l'homme. Le clonage permettra
une analyse de l'être humain ‑ dont aucun psychologue n'eût osé rêver,
puisque, en voyant ce que devient mon clone, ce qu'il pense, de quelle façon il
se comporte, je saurai ce qui est proprement mien et relève de ma seule volonté
et liberté et non du patrimoine génétique. Le clone de Montaigne eût‑il
écrit les Essais ?
Reste que, sur les questions proprement
métaphysiques, le scepticisme est de droit. Qu'ils le veuillent ou non, le
scepticisme métaphysique est le lot commun de tous les philosophes aujourd'hui.
Mais allons‑nous en rester à la suspension de jugement ? Le philosophe ne
saurait s'y résoudre. Et c'est ici le philosophe qui est l'homme véritable.
Philosopher n'est pas étranger à l'être de l'homme, comme le fait de se nourrir
de ceci plutôt que de cela, de faire tel métier plutôt qu'un autre, d'avoir
telle ou telle opinion politique ou croyance religieuse. Car, que l'on se
nourrisse de chair ou de légumes, que l'on soit orfèvre ou balayeur, que l'on
milite au RPR ou au parti socialiste, que l'on soit chrétien ou musulman, on
n'en est pas moins homme. Tandis que l'homme qui ne serait plus philosophe
aurait perdu son statut d'être humain : il serait comme une plante, un animal
ou un dieu. "Ce qui est normal pour l'homme, c'est de ne pas vivre sans
philosopher", ai‑je écrit7. C'est
toujours ce qu'il me semble. Heidegger le dit très bien : "Même si,
expressément, nous ne savons rien du tout de la philosophie, nous sommes déjà
dans la philosophie, parce que la philosophie est en nous et fait partie de
nous‑mêmes au sens où, depuis toujours déjà, nous philosophons Être‑là
comme homme, cela veut dire philosopher"8. Aucun homme, en effet, ne vit sans avoir quelque
idée de la vie et de la mort — quelque idée de l'homme. En ce cas, autant
philosopher en toute conscience qu'être philosophe sans le savoir. Mais comment
philosopher lorsque la raison se trouve, de façon non pas provisoire mais
définitive, devant des indécidables ? Comment philosopher en régime sceptique?
Il le faut pourtant, puisque, du seul fait que l'on va se lever le matin une
certaine vie sera choisie, une décision aura lieu.
Philosopher n'est plus alors simplement
argumenter, mais méditer. Les arguments demeurent, mais, par eux‑mêmes,
ils ne décident de rien C'est l'option réfléchie, mûrie, du philosophe méditant,
qui, pesant de tel côté plutôt que de tel autre, amènera la décision. La
méditation est une sorte d'écoute, d'auscultation de soi‑même. Il s'agit
de se demander ce que, en son âme et conscience, l'on croit vraiment, le
résultat de la réflexion méditante n'est pas la simple opinion, mais la
conviction vécue" : c'est ainsi que Eric Weil traduit, dans un passage de
Hegel, le mot Gesinnung. L'homme, en
philosophie, "doit au moins s'élever, dit Hegel, à une conviction vécue (Gesinnung) qui lui rende indifférent que
les cent thalers de Kant se trouvent en sa poche ou non, et tout autant
indifférent que lui‑même soit ou non dans la vie finie"9. Des opinions, philosophe ou non, chacun en a : il en
est qui fluctuent selon les influences, les humeurs et les modes, d'autres qui
ont un caractère persistant et chronique. Mais les "convictions
vécues", comme résultats de l'injonction que l'on s'est adressée à soi‑même
de se prononcer "en son âme et conscience", ces convictions
appartiennent au seul philosophe. Kant oppose à la simple opinion la conviction
ferme dont la pierre de touche, dit‑il, est le pari : "Souvent
quelqu'un exprime ses propositions avec une audace si confiante et si
intraitable qu'il paraît avoir entièrement banni toute crainte d'erreur. Un
pari le fait réfléchir. Il se montre quelquefois assez persuadé pour évaluer sa
persuasion un ducat, mais non pas dix. En effet, il risquera bien le premier
ducat, maïs il commence à s'aper cevoir de ce qu'il n'avait pas remarqué jusque‑là,
savoir, qu'il serai bien possible qu'il se fût trompé. Représentons‑nous
par la pensée que nous avons à parier là‑dessus le bonheur de toute la
vie, alors notre jugement triomphant s'éclipse tout à fait, nous devenons
extrêmement craintifs et nous commençons à découvrir que notre foi ne va pas si
loin"10. Vous dites croire que Dieu est, ou qu'il n'est pas,
que l'âme est immortelle, ou ne l'est pas : seriez‑vous prêts à mettre en
jeu vos biens, ou mieux votre santé, étant entendu, par exemple, que si vous
vous trompiez, vous auriez un cancer généralisé ? Une telle supposition,
quoique purement fictive, suffit pour faire apparaître le peu de solidité d'une
croyance.
Montaigne, Descartes philosophent en
première personne. Pourquoi pas moi ? Je me risque donc à faire part non de mes
opinions politiques économiques, qui seront peut‑être autres demain, mais
de mes "convictions vécues", lesquelles, sans être immuables, car
rien ne l'est, sont à évolution lente et ont toute chance, désormais, de
rester, jusqu'à la fin de ma vie, à peu près les mêmes. Jadis, il m'est arrivé,
ici même, à Toulouse11 de parler de la
souffrance des enfants comme d'un mal "absolu", entendant par là un
mal — un malheur — que je jugeais incompatible avec une quelconque Providence.
J'admets que l'argument n'a pas de valeur démonstrative ; sinon la question de
l'existence de Dieu serait réglée une fois pour toutes — négativement. Elle
fut, en tout cas, réglée pour moi. Du reste, au bout de quelque temps l'idée de
Dieu ‑ du Dieu transcendant — me parut n'être qu'une idée vide, sans
objet. S'il n'y avait la religion, il serait impossible de lui trouver un sens.
L'idée de Dieu n'est pas une idée philosophique. les philosophies où elle joue
un rôle sont des philosophies impures, où la prétendue "lumière naturelle"
s'est faite servante de la religion. Plutôt que de vraies philosophies, et bien
qu'elles comportent nombre d'analyses et d'arguments philosophiques, ce sont
des idéologies religieuses : en Occident, des idéologies chrétiennes. Ainsi les
systèmes de Descartes, de Kant.
Or, si l'on abandonne l'idée de Dieu,
c'est tout un édifice qui s'effondre. J'ai expliqué, dans l'Orientation
philosophique, comment je dus abandonner l'idée du réel dans son
ensemble comme Totalité organique, les idées d'ordre universel, de Monde sensé
et, bien entendu, de Providence, mais aussi les idées de Vérité (absolue) et de
vérité de l'homme (d'homme de droit) et, finalement, l'idée d'être.
L'aboutissement fut le nihilisme ontologique. Que faut‑il entendre par
là? Je distinguerai le nihilisme de l'étant et le nihilisme de l'être. le
nihilisme de l'être vise la notion d'être absolu. Le nihilisme de l'étant vise
l'être de ceci ou de cela, de cette table, de cette chaise. On voyait dans le pronaos du temple d'Apollon Pythien, à
Delphes, à côté des fameuses maximes, un E (epsilon) qui fut d'abord en bois,
puis en bronze, enfin en or, au temps d'Auguste. Dans le dialogue de Plutarque Sur l'E de Delphes, le philosophe
platonicien Ammonios l'interprète ainsi : E serait la première lettre de ei, "tu es". Ce serait la façon de saluer le dieu. Les Pères de
l'Eglise, tels Eusèbe, Cyrille, Théodoret, ont cité ce passage de Plutarque.
Jéhovah n'a‑t‑il pas dit à Moise (Exode, 3,14) : "Je suis Celui qui suis", c'est‑à‑dire,
selon l'interprétation courante : "Je suis l'être dont l'essence est
d'être", par différence avec les êtres finis qui, n'étant pas par essence,
peuvent ne pas être. Montaigne, non de sa propre inspiration, il est vrai, mais
copiant Plutarque, écrit : "Dieu seul est (...) il n'y a rien qui véritablement
soit que lui seul" (II, XXI, p.603 Villey). Le nihilisme de Montaigne est
un nihilisme de 1’étant, puisque les êtres autres que Dieu ne sont pas
vraiment, mais ce n'est pas un nihilisme de l'être.
Au contraire, me séparant sur ce point
de Montaigne, dès lors que j'écarte l'idée de Dieu et l'idée d'un Etre absolu
ou suprême, je soutiens le nihilisme de l'être. J'ai pourtant commenté
Parménide, mais le esti
parménidien ne signifie pas je ne sais
quel Être absolu, reposant en lui‑même, subsistant par lui‑même,
mais signifie seulement qu 'il y a. Quant à ce qu'il y a. Quant à ce qu’il y a, ce sont les onta, les étants. Mais ces "étants" sont‑ils
vraiment ? À cette question, ma réponse est celle de Montaigne : nihilisme de
l'étant. Montaigne, à la différence de Descartes, pose clairement le problème
de l'être : qu'est‑ce qui mérite d'être dit "être", qu'est‑ce
qu'être vraiment ? "Pourquoi,
demande‑t‑il, prenons‑nous titre d'être, de cet instant qui
n'est qu'une éloise (un éclair) dans le cours infini d'une nuit éternelle, et
une interruption si brève de notre perpétuelle et naturelle condition ? — la
mort occupant tout le devant et tout le derrière de ce moment, et une bonne
partie encore de ce moment" (II, XII, p.526 Villey). Cinquante ans de
vie, ou quatre‑vingts, ou un peu plus, qu'est‑ce ? Un éclair dans
l'immensité du temps. Sauf une brève interruption, pendant toute la durée du
temps infini, ou nous ne sommes pas encore, ou nous ne sommes plus : devant et
derrière nous à l'infini, la non‑vie d'Epicure, la mors aeterna de Lucrèce. Le matérialisme est une philosophie de la
mort. On est ici tout près du matérialisme — ni immortalité de l'âme, ni une
quelconque survie —, tout près ou même au‑delà. Car le matérialisme ne
met pas en question l'idée d'être, ce que fait Montaigne. Vivre si peu de
temps, être si peu, est‑ce
vraiment être ? Si encore chacun des
prétendus "'étants" gardait quelque identité à soi, mais nous
changeons sans cesse : "Il n'y a aucune constante existence, ni de notre
être, ni de celui des objets, constate Montaigne avec Héraclite. Et nous, et
notre jugement, et toutes choses mortelles, vont coulant et roulant sans
cesse" (1.c., P.60I). Conclusion : "Nous n' avons aucune
communication à l'être" (ibid.). Ce n'est pas d'”être" qu'il faut
parler, mais d'"une obscure apparence et ombre".
La philosophie de l'apparence pure est
le pyrrhonisme — entendant par là, au sens strict, la philosophie de Pyrrhon.
L'apparence "pure" n'est pas l'apparence d'un être, car il n'y a pas d'“être” qui ne se résolve en apparences.
L'apparence est sans fond. Qu'est‑ce que cela signifie ? Considérons, par
exemple, un rosier dans le jardin. Y a‑t‑il un être du rosier,
invariable à travers les états successifs de l'arbuste ? Non : il n'y a rien
d'autre que ces états successifs. Mais moi, ne suis‑je pas le même à
soixante ans qu'à trente, bien qu'ayant changé ? N'y a‑t‑il pas en
moi un principe permanent, mon "âme" ? On peut le croire, bien que
n'en ayant aucune expérience, comme David Hume l'a montré. Mais le pyrrhonien
ne le croit pas : du jour au lendemain, je ne suis pas le même, bien que
restant toujours celui à qui je ressemble le plus. La vie est faite de moments
toujours nouveaux, chacun disparaissant comme une vague qu'une autre vague
efface. Certes, une vague ne se souvient pas, alors que je me souviens. Et il
est vrai que rien ne peut faire que ce qui a été n'ait pas été, que ce qui a
été vécu n'ait pas été vécu. Car, ainsi que le dit Pindare, "le Temps
même, père de toutes choses (cronoV o pantwn pathr), ne
saurait faire qu'elles n'aient pas été accomplies" (IIe Olympique, 32‑33). Les meilleures
choses de la vie ont été ; mais,
précisément, elles ont été. Et la
pensée que celui, celle qu'ils ont aimé(e), définitivement, n'est plus, alourdit
d'une irrémédiable tristesse la vie de ceux qui vivent encore. L'apparence
pure, l'apparence absolue, c'est cela : la vie qui s'écoule sans aucun fond,
sans rien laisser que des images. Des “Éphémères” (Epameroi),
voilà ce que nous sommes, dit Pindare : “L’homme est le rêve d'une ombre”
(VIIIe Pythique, 136). Et Sophocle
"Je vois bien que nous ne sommes, nous tous qui vivons ici, rien de plus
que des fantômes et des ombres légères" (Ajax, ,124‑126) — sentence que Montaïgne, pour l'avoir
toujours sous les yeux, fit inscrire sur une travée de sa
"librairie". La vie est évanouissante. On rencontre l'être aimé.
Alors, que se passe‑t‑il ? "Les dieux dirigent sur l'homme un
rayon, dit Pindare, un éclat brillant l'environne, et le temps de la vie
s'écoule comme du miel" (I.c., 137‑139). Mais les jours heureux ont une fin. Et la vie devient
foncièrement triste quand l'être aimé n'est plus. Et comme il n'y a rien
d'autre que cette vie fugitive qui s'écoule comme de l'eau, il n'y a de secours
nulle part.
Cette tristesse est surtout celle des gens âgés qui ont perdu celle,
celui, ou ceux qui leur étaient nécessaires, à qui ils étaient nécessaires.
Mais Hegel parle de la "tristesse" (Trauer) qui
émane, d'une manière générale, des choses finies12, lorsque
la "finité" (Endlichkeit)
est absolutisée, c'est‑à‑dire lorsqu'elle est prise tout à fait
au sérieux, la disparition de ce qui a été étant considérée comme définitive et
sans recours. Parlant de la tristesse, Montaigne dit qu'il "ne l'aime ni
l'estime" (I, II, p.11 Villey). Mais la compassion est une passion triste.
Or, Montaigne éprouve la compassion (on a pu, à cet égard, le rapprocher du
Bouddha) : "Je ne prends guère bête en vie à qui je ne redonne les
champs" (II, XI, p.433 V). Il n'aime pas la chasse et ne peut "voir
sans déplaisir poursuivre et tuer une bête innocente, qui est sans défense et
de qui nous ne recevons aucune offense" (ibid., p.432). La
reddition du cerf "nous demandant merci par ses larmes", lui est
"un spectacle très déplaisant" (ibid.). Il admet "un
général devoir d'humanité, non aux bêtes seulement qui ont vie et sentiment,
mais aux arbres mêmes et aux plantes" (p.435). Car, "les arbres
mêmes, dit‑il, semblent gémir aux offenses qu'on leur fait" (I, XIV,
p.55 V). Nous voyons, aujourd'hui, les espèces disparaître. Comment ne pas en
éprouver de la tristesse ? Je suis, aux côtés de Brigitte Bardot du parti des
tourterelles, des phoques, des baleines, etc. Ainsi la disparition des choses
finies ne va pas sans tristesse. Il y a une mélancolie foncière de l'existence,
que les Grecs ont ressentie fortement : "Tel est le sort que les dieux ont
filé aux pauvres mortels, lit‑on dans Homère, vivre dans le chagrin,
tandis qu'ils demeurent, eux, exempts de tout souci" (Iliade, 24.525‑526). Que les espèces disparaissent est
triste, mais ni les tourterelles, ni les phoques, ni les baleines ne nous sont
quelque chose d'essentiel. La tristesse qui assombrit véritablement toute la
vie est celle de la mort et du non‑être de la personne unique et
irremplaçable à qui est allé notre amour. Ce que l'on perd alors, c'est
véritablement le monde, avec sa lumière, ses couchers de soleil, ses arbres et
ses fleurs, car on avait l'habitude de les voir avec elle et, sans elle, on ne
sait plus les voir.
Je n'en disconviens pas : la réduction de la vie à l'apparence pure,
c'est‑à‑dire à l'irrémédiable fugitivité — puisque, comme le dit
Montaigne, la permanence même "n'est autre chose qu'un branle plus
languissant" (III, II, p.805 V) —, cette façon de voir me conduit à voir
dans la tristesse la tonalité fondamentale de la vie, sur laquelle s'inscrit la
joie sans aucunement l'effacer. Or, en cela, je ne suis plus pyrrhonien. Tout
au contraire, je m'éloigne grandement de Pyrrhon. C'est maintenant cette
différence qu'il me faut expliquer. Elle tient à ceci que le nihilisme de
Pyrrhon n'est pas seulement un nihilisme de l'étant et de l'être, mais un
nihilisme quasi universel, alors que je m'en tiens au nihilisme de l'étant et
de l'être et, pour le reste, suis aussi peu "nihiliste" que possible.
Je ne suis nihiliste ni en éthique, ni en morale, ni en politique, ni en
esthétique, ni, bien entendu, quand il s'agit d'instruire et d'éduquer les
enfants. J'ai dit que le nihilisme de Pyrrhon était quasi universel, car, à dire vrai, Pyrrhon n'est pas nihiliste en
éthique. Je le rappelle : l'éthique, ou sagesse, répond à la question à quoi
bon la vie ? Quant à la morale, elle concerne ce que l'on doit à autrui.
Pyrrhon pense que l'on ne doit rien à autrui. Il est nihiliste en morale. Mais
à la question "À quoi bon la vie ?" il répond : à vivre heureux. La
voix courte pour parvenir au bonheur est, selon lui, l'indifférence. Pyrrhon,
qui avait suivi Alexandre le Grand en Asie, avait observé les us et coutumes de
nombreux peuples. Il en avait tiré la conclusion que Pascal exprimera par la
formule célèbre "Vérité au deçà des Pyrénées, erreur au delà" (fr.294
Br.) — excepté, bien entendu, qu'il ne savait pas qu'il y eût une chaîne des
Pyrénées. "Il soutenait, dit Diogéne Laërce, qu'il n'y a ni beau ni laid,
ni juste ni injuste, et, pareillement, au sujet de toutes choses, que rien
n'est en vérité, mais qu'en tout les hommes agissent selon la convention et la
coutume, car chaque chose n'est pas plutôt ceci que cela" (IX,6I). Dès
lors, il convient de n’accorder sa confiance à aucun jugement, qu'il soit
affirmatif ou négatif, mais "il faut, explique Timon, le disciple de
Pyrrhon, être sans jugement, sans inclination d'aucun côté, inébranlable"
(cela d'après Aristoclès, cité par Eusèbe, Préparation
évangélique, XIX,I8,1‑4). Montaigne fera inscrire sur une travée de
sa "librairie" le mot arrepwV,
"sans pencher d'aucun côté". Or, continue Timon, "ce qui résulte
de cette disposition c'est d'abord l'aphasie, puis l'ataraxie"13 ‑
l'ataraxie, c'est‑à‑dire l'absence de "trouble" (tarach) de
l'âme, la tranquilité parfaite, la
sérénité, le bonheur. Dès lors qu'il n'y a "ni beau ni laid, ni juste ni
injuste", on peut parler de nihilisme esthétique, de nihilisme moral. Mais
puisque l'ataraxie a plus de valeur que son contraire, le bonheur étant
préférable au malheur, on ne peut parler de nihilisme éthique.
ArrepwV, "ne pencher d'aucun côté" : Montaigne ne s'en
tiendra pas à cette indifférence, à cette imperturbabilité. On sait avec quelle
force il se prononcera contre l'intolérance, les procès de sorcellerie, la
question judiciaire, la torture, la cruauté et toutes les formes d'inhumanité.
Il y a, certes, une extrême différence entre le bien et le mal, le beau et le
laid, le juste et l'injuste. Sur ce terrain, on ne peut que le suivre. Mais
pourtant, n'est‑il pas raisonnable, avec Pyrrhon, de vouloir le bonheur ?
À quoi bon la vie ? À vivre heureusement. Ce serait aussi la réponse de
Montaigne. Mais, Je l'ai dit en commençant : la philosophie est recherche de la
vérité ; elle n'est pas recherche du bonheur, quoi qu'en pense Spinoza. Car on
n'a aucun droit de présupposer que la vérité sera nécessairement réjouissante.
Du reste, de même que le plaisir, selon Aristote, n'est pas la fin de
l'activité, mais "une sorte de fin survenue par surcroît" (Éth.Nic., X,4,II74 b 32), de même le
bonheur s'obtient surtout lorsqu'on ne le recherche pas ; et il en est ainsi,
en particulier, de celui qu'apporte avec elle l'activité du philosophe. Et
puis, il est une certaine sorte de bonheur qui, loin d'être la fin de la
recherche philosophique, en est la condition. C'est souvent un certain bonheur
domestique qui permet au philosophe de se livrer à la réflexion, à la
méditation, l'esprit libre. Ainsi en a‑t‑il été pour Montaigne
comme pour Bergson, pour Hegel, pour Heidegger, comme aussi, peut‑être,
pour Socrate ou Platon. L'éthique du philosophe, telle que je la comprends, ne
sera donc pas une éthique, ou sagesse, euphorique. je parlerais plutôt de
sagesse "tragique". Si l'on croît à l'évanouissement fatal de toutes
choses, il faut, alors que "des courants changeants nous entraînent"
comme dît Pindare (IIe 01, 62), rien moins qu'une décision résolue d'abord pour
vivre, ensuite pour donner le plus de valeur possible à cette vie, et, si l'on
fait table rase de tout ce qui est illusion et fiction, pour affronter une
vérité qui risque d'abolir l'espoir. Du reste, la tonalité fondamentale d'une
vie qui se sait mortelle est nécessairement la tristesse. La sagesse tragique,
héroïque, exige que cette tristesse soit surmontée chaque jour et tout au long
du jour ; elle exige aussi que, notamment eu égard à autrui, qu'il faut se
garder d'assombrir, il soit fait droit à la joie. Bref, sur le fond du
nihilisme, la clef de la sagesse est le courage.
J'ai dit que ce nihilisme, pas plus qu'à l'éthique, ne s'étendait à la
morale. Montaigne a bien vu ici les limites de la position pyrrhonienne. Car on
ne saurait douter de son devoir. Ou plutôt, disons qu' il y a un devoir dont on
ne saurait douter. Le devoir moral a, comme l'a vu Kant, la forme d'un
impératif inconditionnel. Si autrui a besoin du secours que je suis seul en
mesure de lui apporter, le devoir que J'ai de l'aider est ce qu'il y a de plus
indubitable au monde. Si je vois un enfant qui se noie dans la rivière, un
enfant que je puis sauver et moi seul, je puis, comme Descartes, mettre en doute
l'existence de la rivière, comme s'il
s'agissait d'un rêve, mais non douter d'avoir à sauver l'enfant, ou à essayer.
Naturellement, si d’autres personnes sont avec moi au bord de l'eau, il est
moins évident que ce soit à moi qu'incombe la tâche de secourir. Chacun se doit
avant tout aux personnes auxquelles le rattachent des liens de parenté ou
d'amitié, de telle sorte qu'il leur est indispensable. Mais il faut venir en
aide aux personnes victimes d'un tremblement de terre en Iran. Oui, et ce
devoir aussi est inconditionnel. Mais le sujet de l'obligation est ici la
société tout entière. Car il y a un devoir de solidarité de tous les humains
envers tous les humains. Ce devoir n'est donc pas nécessairement le mien,
notamment si je n'ai pas d'argent. Tandis que si tel de mes parents, ou tel de
mes amis, n'a que moi pour l'aider à vivre, et peut‑ être à mourir, alors
le devoir de l'aider est absolument mon
devoir, lequel s'impose par lui‑ même, indépendamment de tout sentiment
de pitié ou d'amour. Un tel devoir absolu peut exister envers un être humain
quelconque, me fût‑il tout à fait inconnu, fût‑il même mon ennemi.
Pendant la guerre de 1870, une femme porta secours à un Prussien blessé, alors
que, reconnaissant la montre qu' il portait comme étant celle de son fils, elle
avait deviné en lui le meurtrier de son enfant ; elle le soigna jusqu'au moment
où elle ne fut plus seule à pouvoir jouer ce rôle.
Puisqu'il s'agit d'aider autrui à vivre ou à mieux vivre, il ne faut
pas, bien entendu, le faire mourir. L'avortement, qui consiste à empêcher que
voie le jour celui qui aurait été un être humain normal, est injustifiable en
droit. Le christianisme a condamné l'avortement provoqué dès le Ier siècle.
Toutefois, les motifs religieux ne valent que pour les croyants. Mais les
raisons purement morales ont valeur universelle. "Dès l'heure où le
projetant sur les rives que baigne la lumière, la nature l'arrache avec effort
du ventre de sa mère, l'enfant gît tout nu, par terre, incapable de parler,
dépourvu de tout ce qui aide à vivre": tels sont les mots de Lucrèce
(V,222-225), pour qui, comme pour tout être raisonnable, le premier devoir
moral est le devoir envers l'enfant, car il est le faible par excellence. Or,
l'enfant à naître est plus faible encore. Vivra‑t‑il ou ne vivra‑t‑il
pas ? Sauf situation de péril ou de détresse, pour la mère ou pour l'enfant, je
ne vois pas quelles raisons peuvent ici justifier une décision mortelle. Ceux
qui me connaissent diront peut‑être que je suis, en l'occurrence, trop
directement intéressé. En effet, ma grand‑mère paternelle, lorsqu'elle
attendait mon père, parce qu'elle avait déjà des enfants et était très pauvre,
voulut avorter. Sur quoi, mon grand‑père lui dit : "Si tu continues
à parler de la sorte, ce n'est pas la peine que tu remettes les pieds à la
maison". Ainsi, si l'avortement avait, en ce temps‑là, été dans les
mœurs, mon père n'aurait pas existé, ni moi. Je suis donc, je l'accorde,
intéressé au premier chef. Je n'ai pas tort pour autant.
Après l'IVG, la guerre. Une guerre peut être justifiée de bien des
façons, mais aucune de ces justifications n'a le caractère d'une justification
morale. En effet, au sens moral du terme, il n'y a pas de guerre
"juste", puisque toute guerre est injuste au premier innocent tué. "Agis
de telle manière que tu puisses vouloir que la maxime de ton action soit érigée
en loi universelle" : telle est, selon Kant, la formule de l'impératif
moral. Si je refuse, dans tous les cas, de participer à une guerre quelconque,
je peux certainement vouloir que la maxime de mon action devienne une loi
universelle, puisque, en ce cas, la guerre cesse d'être possible, faute de
combattants. Il convient donc d'être non seulement pacifique mais pacifiste.
Cela ne signifie pas que la propagande pacifiste soit acceptable — et tolérable
‑ en toutes circonstances. Elle l'est si et seulement si elle peut
atteindre indifféremment amis et ennemis. Elle ne l'était pas dans l'immédiat
avant‑guerre, car les Allemands étaient alors parfaitement imperméables à
une telle propagande. C'est pourquoi je ne suis pas sûr de pouvoir approuver
Jean Giono d'avoir publié son Refus
d'obéissance en 1937, même s'il précise : "Ce que je dis n'engage que
moi”14.
En parlant de "morale", je laisse ici de côté la question du
fondement15 ; je fais simplement appel à l'expérience de chacun.
L'expérience morale est le titre d'un
ouvrage de Frédéric Rauh. D'après lui, il ne suffirait pas, avant d'agir,
d'écouter sa conscience ; il faudrait éprouver
ce que dit la conscience en consultant ce qu'il nomme les "hommes
compétents". Mais on peut douter que la notion de "compétence"
soit ici à sa place. L'expérience morale est l'expérience du devoir que l'on a,
et dont il ne nous appartient pas de décider, de venir en aide à autrui pour
l'aider à vivre, ou, ai‑je dit, à "mieux vivre". "Mieux
vivre", cela peut signifier mieux mourir. Si la personne qui a le plus
besoin de moi est sur son lit d'hôpital à souffrir sans espoir, qui peut
décider de ne pas prolonger abusivement sa vie par quelque acharnement
thérapeutique ? Qui peut exiger que l’ on use des antalgiques les plus
efficaces pour adoucir les derniers moments ? Qui peut "débrancher les
appareils" ? Le médecin en tant que tel ? Nullement. Le médecin n'est
compétent qu'en médecine. Il sait, en principe, ce qu'il faut faire pour que le
patient vive ou cesse de vivre, mais faut‑il le maintenir en vie ou
l'aider à mourir, voire hâter sa mort ? Cela ne relève pas d'une quelconque
compétence, encore moins du diktat d'une quelconque Église, mais d'un simple
sentiment d'humanité.
Après l'euthanasie, le suicide. "La plus volontaire mort, c'est la
plus belle", dit Montaigne (II, III, P.351 Villey). Soit ! C'est bien mon
avis. Que je puisse sortir de la vie quand il me plait, c'est la moindre des
choses. Nul autre que moi, en l'occurrence, n'est juge de mes ultimes raisons.
Et il vaut mieux que la mort survienne comme le mot qui achève une phrase et
non comme le coup de ciseau du censeur. Mais, bien souvent, le devoir moral
fait obstacle à la réalisation de nos désirs. Ici aussi, ce peut être le cas.
J'ai, sans doute, le droit moral de me donner la mort, quoique pouvant encore
être utile aux autres, si je ne leur suis pas indispensable. Mais me donner la
mort alors que non seulement je puis être utile à autrui, mais lui suis même
indispensable, serait une faute morale d'une extrême gravité. Toutefois, lors
même que l'on n'est pas indispensable à autrui, on doit grandement hésiter à se
donner la mort, si un tel acte aurait toute chance de provoquer, chez celui ou
celle qui nous est proche par la parenté ou par l'esprit, ou une souffrance
morale difficile à surmonter, ou la désespérance et la perte de confiance en la
vie. Il ne faut pas que quelqu'un puisse se dire, quoique par un faux
raisonnement : “Il s'est donné la mort ; c'est donc que la vie ne vaut pas la
peine d'être vécue”.
Un autre domaine, enfin, où le nihilisme ne saurait avoir droit de cité,
est l'esthétique, entendant par ce mot, avec Hegel et la tradition, la
"science ‑ disons plutôt la philosophie du beau". Le Vocabulaire de Lalande en donne la
définition suivante : “Science ayant pour objet le jugement d'appréciation en
tant qu 'il s'applique à la distinction du Beau et du Laid". Mais
l'esthétique ne saurait avoir pour objet le seul jugement ; il n'y a aucune
raison de ne pas s'intéresser à la beauté elle‑même. Il fut un temps où
les Allemands distinguaient l'esthétique et la science de l'art, la Künstwwissenschaft. Cette distinction
doit être reprise, si du moins l'art contemporain, qui ne vise plus, peut‑être
par incapacité, à produire des œuvres belles, est encore un art.
Pour les artistes de la Renaissance, observe André Malraux, "le
grand art est irréfutablement beauté"16 ‑
une beauté, ajoute‑t‑il, qui n'est rien moins que le "style de
l'immortalité". Baudelaire voit dans "l'amour exclusif du Beau",
la "condition génératrice des œuvres d'art"17. Pour
Oscar Wilde encore, "l'artiste est un créateur de beauté”18. Les
choses ont changé. Ce n'est pas que l'objet artistique doive être laid. Il
s'agit d'appliquer un "principe d'indifférence"19. Ce
principe se résume dans la formule clé du pyrrhonisme : "Ce n'est pas plus
ainsi qu'ainsi. ou que ni l'un ni l'autre"20. Le
produit de l'activité de l'artiste n'est pas plus beau que laid ou que ni l'un
ni 1’autre. On retrouve le nihilisme pyrrhonien. Nihilisme esthétique, mais non
artistique — si c'est bien d'"art" qu'il s'agit. Pour les artistes
qui participent de cette modernité, les considérations esthétiques sont
étrangères à l'art, tel qu'ils l'entendent. La démarche esthétique et la
démarche artistique se séparent. Cela nous convient et nous permet d'en rester
à l'esthétique comme réflexion sur le beau.
Or, l'exemple de la dérive nihiliste de l'art montre qu'il ne faut pas
compter sur l'art pour nous donner nécessairement le beau. Par bonheur, la
beauté est néanmoins toujours là : c'est un paysage, une ruine, un coucher de
soleil, un arc‑en‑ciel, un papillon, une fleur, un sourire. À Elis,
à Olympie, Pyrrhon n'avait qu'à regarder autour de soi pour voir réfuté son
nihilisme. À l'encontre de Pyrrhon, les Grecs, d'une manière générale, avaient
des yeux pour la beauté du monde. O kosmoV kalliV twn gegonotwn, "Ce
monde, la plus belle des choses qui sont nées", dit Platon (Timée, 29 a) ; o
kallistoV, o kosmoV, "le plus bel ordre, l'ordre du monde" dit
Héraclite (f r.124 DK). Magnifique est le langage d'Aristote, dans son dialogue
peri jilosojiaV, cité ici par Cicéron (De nat. deor., 11,37,95 = fr.12 Rose) : "Supposons, dit‑il,
qu'il y ait eu des êtres qui eussent toujours habité sous la terre, dans de
belles demeures bien éclairées, ornées de statues et de fresques et pourvues de
tout le mobilier qu' on voit abonder chez ceux qui passent pour les heureux du
monde. Ces êtres ne seraient jamais sortis de leurs caves pour monter sur la
terre, mais ils auraient entendu dire, par la rumeur publique, qu'il existe des
dieux empreints de majesté et de puissance. Ensuite, après quelque temps, un
passage s'étant ouvert dans le sol, ils auraient pu s'échapper de leurs
demeures souterraines et parvenir jusqu'aux lieux que nous habitons. Alors,
quand tout soudain ils auraient vu la terre, la mer et le ciel, qu'ils auraient
observé la vaste extension des nuages et la force des vents, qu'ils auraient
aperçu le soleil et reconnu non seulement sa grandeur et sa beauté, mais
l'action efficace qu'il exerce en produisant le jour par sa lumière qui se répand
dans tout l'espace du ciel ; et quand, la nuit, alors que les ténèbres couvrent
la terre, ils auraient vu le ciel entier orné de la tapisserie bigarrée des
étoiles, les changements de la lune qui tantôt croît tantôt décroît, le lever
et le coucher de tous les astres, leur course fixe et immuable durant
l'éternité — quand ils auraient vu toutes ces choses, certes, ils croiraient
qu'il y a des dieux et que de si grandes merveilles sont leur ouvrage"21. Laissons
de côté les dieux : reste un hymne à la beauté du monde beauté qui suppose,
pour être perçue dans son évidence, l'œil du contemplatif et non l'oeil de
celui qui, du monde, veut devenir "maître et possesseur".
Or, qu'y a‑t‑il, dans le monde, de plus beau ? “Les uns
estiment que la plus belle chose qui soit sur la terre sombre, c'est une troupe
de cavaliers, ou de fantassins ; les autres, une escadre de navires. Pour moi,
la plus belle chose du monde, c'est pour chacun celle dont il est épris”. Ainsi
parle Sapho (fr.27 Reinach). Ce qu'il y a de plus beau : la figure et le corps
humain, puisque ce sont eux qu'idéalisés l'on attribue aux dieux. Si bien que,
lorsque la parfaite beauté se rencontre chez un garçon ou une fille, elle est
signe de la présence du divin. Hérodote (V,47) raconte qu'un jeune homme de
Crotone reçut, après sa mort, "à cause de sa beauté", des honneurs
divins. On éleva sur son tombeau une chapelle; on lui offrait des sacrifices.
Nicias, dans Plutarque (Nicias, 3),
donne la liberté à un jeune esclave beau comme un dieu : il eût été "peu
religieux"', dit‑il, de le laisser en servitude. Isocrate, dans son Éloge d'Hélène, nous dit qu'Hélène, la
première en beauté — "le plus divin des biens" (§ 54) — bénéficia de
l'immortalité (§ 61) et en fit bénéficier son mari, Ménélas : en Laconie, on leur
offrait des sacrifices comme à des dieux (§ 63).
Cependant, Socrate, à propos de Charmide, dont chacun vante la beauté,
voudrait qu'à la beauté du corps s'ajoutât une “petite chose” (smiron
ti), la beauté de l'âme (Charmide,
154 d). Ainsi l'une peut aller sans l'autre. On le voit chez les dieux
d'Homère, où l'âme est souvent plutôt vilaine si le corps est beau. On le voit,
en sens contraire, chez Socrate lui‑même, dont l'apparence silénique
dissimule la beauté intérieure (Banquet,
216 e). Avant que Oscar Wilde ait montré, dans Le portrait de Dorian Gray,
la discordance qui peut être, eu égard à la beauté, entre le corps et
l'âme, les Grecs savaient bien que le kalokagaqoV n'est
qu'un idéal.
Or, quelle sorte de beauté vraiment importe, celle du corps ou celle de
l'âme ? Et pourquoi Socrate, au dire d'Alcibiade, méprise‑t‑il la
première (Banquet, ibid.) ? C'est
d'abord que ce qui est de l’ordre du corps, étant à la merci du Temps, n'est
pas vraiment, comme en convient Platon (Timée,
27 d), avant Pyrrhon. Sapho le constate "Beauté ne demeure que le temps
d'un regard" (fr.48 Reinach, trad. Battistini). Mais il y a une autre
beauté, ajoute‑t‑elle, qui, "beauté aujourd'hui, sera beauté
demain". Car si le corps de Socrate s'est depuis longtemps résolu en
poussière d'atomes, sa sagesse intérieure qui lui faisait, dit Platon, une âme
d'une "beauté si complète"(l .c.), cette sagesse nous illumine
toujours.
Il y a bien des différences entre les hommes, entre les âmes. Plutarque
dit qu'il ne trouve pas une si grande différence entre bête et bête comme il en
trouve d'homme à homme, entendons quant à la qualité et aux qualités de l'âme22. Mais
Montaigne : "J'enchérirais volontiers sur Plutarque, et dirais qu'il y a
plus de distance de tel à tel homme qu'il n'y a de tel homme à telle bête"
(I, XLII, p.258 V.). Pascal observe que "les gens du commun ne trouvent
pas de différence entre les hommes" (fr.7 Br.), alors qu'aux yeux des gens
d'esprit, les hommes sont très différents. Car la différence du beau au laid,
du noble à l'ignoble, du délicat au vulgaire, chez l'homme, va aux extrêmes.
Les âmes belles (alai yucai) se reconnaissent, nous dit Damon le Musicien (B 6
DK), le conseiller de Périclès, à ce qu'elles aiment ce qui est noble et beau.
Il m'a été échu de rencontrer une telle âme. La façon dont Marie‑Thérèse,
dont je parle dans Ma vie antérieure,
regardait et voyait le monde et les vivants, m'en montrait, m'en révélait,
chaque fois, la beauté. Son regard, maintenant, me manque ; sans lui, je ne
sais plus voir.
Les âmes sont‑elles périssables ? Les âmes mortes est le titre d'un roman de Gogol. Mais une âme peut‑elle
mourir ? En tout cas, une âme belle le peut‑elle ? Selon Chrysippe, les
âmes belles, celles des sages, survivent jusqu'à la conflagration universelle (epurwsix), c'est‑à‑dire
que leur durée de vie est égale à celle du monde, tandis que les âmes laides,
celles des "insensés", ne survivent qu'un certain temps : peut‑être
même faut‑il croire, si l'on se fie à un texte de Diogène d'Oenoanda
(fr.35 Chilton), qu'elles périssent aussitôt séparées du corps. Qu'advient‑il
à la mort ? Le corps n'est pas annihilé mais transformé : "Bientôt la
terre nous recouvrira tous, puis elle changera elle‑même ; puis les
choses changeront à l'infini ; puis encore, à l'infini" (Marc Aurèle, IX,
§ 28, trad. Grateloup). Mais l'âme, le principe de l'unicité et de la
singularité spirituelles, ne peut être changée, sinon en restant elle‑même.
Une personne ne peut en devenir une autre. Elle ne peut que survivre ou être
annihilée, comme une bougie qui s'éteint. Or, l'annihilation d'une âme n'est‑elle
pas plus difficile à concevoir que sa survie ? "Rien ne naît de rien"
est un principe fondateur de la pensée grecque ; il se double de cet autre
principe : “rien n'est anéanti”. Comment quelque chose peut‑il devenir
rien ? Le matérialisme se veut rationaliste : il y a là une belle faille dans
ce rationalisme. Au contraire, la survie d'une âme se conçoit aisément, puisque
les âmes de ceux que nous avons aimés survivent en nous. La présence
permanente, à notre esprit, d'une âme personnelle, et de l'inspiration
particulière qu'elle est, est à distinguer du souvenir, même si certaines
images, évocatrices de moments émouvants, peuvent faciliter le sentiment de cette présence. Or, si les âmes survivent
en nous, pourquoi pas en elles‑mêmes ? Cela ne se conçoit pas, dira‑t‑on.
Mais le contraire se conçoit‑il ?
On s'étonnera peut‑être de ce questionnement et de cette hésitation
à me résoudre, quant au destin des âmes, à l'annihilation et au non‑être.
Mais c'est une hésitation de la raison. Je ne remets pas en question le
nihilisme métaphysique qui était le mien tout à l'heure ; ou plutôt, si je le
remets en question, c'est pour le confirmer aussi tôt. "Athée" ne
suis‑je même pas, car je ne prononce pas le mot "Dieu"? fût‑ce
pour le dire sans objet. Mais d'abord, ces deux questions : "Y a‑t‑il
un Être suprême ?", "L'âme est‑elle immortelle ?". Loin
d'être nécessairement liées, ont à être dissociées23. Sur l'une, Je m'en tiens à ce que j'ai dit ;
sur l'autre, quoique entraîné, par la force d'une "conviction vécue"
et d'une longue méditation de la mort comme non être, à admettre l'annihilation
de l'âme, il est vrai que J'ai maintenant un recul, un refus, une réticence :
je m'interroge. Ensuite et surtout, il y a lieu de considérer ceci : le
nihilisme, tel que je l'entends, n'a rien de dogmatique ; c'est une option
méditée qui se définit sur le fond d'un scepticisme inévitable. Or, il
appartient au scepticisme de ne jamais se figer, mais d'être sceptique à
l'égard de lui‑même. Montaigne, après la crise sceptique de 1576, regimbe
contre ce scepticisme en ce qu'il avait d'universel ; il en découvre les bornes
et qu'il y a ce dont on ne peut douter : ce sont les valeurs morales, telles
que l'honnêteté, la véracité, la bonté et d’autres.
On me dira : votre doute, votre perplexité viennent de ce que vous ne
pouvez accepter que l'âme de Marie‑Thérèse, si belle, si ingénieuse, qui d'ailleurs
lui embellissait le corps, fut‑ce dans l'extrême vieillesse, que cette
âme soit annihilée. Soit ! Mais ma position en est‑elle moins
philosophique ? Le philosophe devrait‑il ne pas tenir compte de ce qui
lui arrive ? Plût au Ciel, ou à la Fortune, que Descartes ou Kant eussent eu
leur Marie le Jars de Gournay, leur Clotilde de Vaux ou leur Régine. La
mortalité de l'âme ne saurait être un dogme, pas plus que son immortalité. Il y
a toujours à s'interroger, à examiner. La philosophie est cela : rechercher la
vérité toujours, quoique ne la trouvant jamais. L'esprit du scepticisme ne fait
qu'un avec l'esprit de la philosophie. La philosophie est sceptique dans son
essence même. Scepticisme et philosophie ne font qu'un. C'est pourquoi il n'y a
pas de fin de la philosophie. la philosophie ne connaît pas l'arrêt :
"J'ai pris une route par laquelle j'irai autant qu'il y aura d'encre et de
papier au monde", dit Montaigne (III, IX, p.945. Villey). Le dogmatique
est le philosophe qui s'arrête trop tôt. Il enferme la vérité dans la nasse du
système et il croit la question réglée. Qu'est‑ce que l'homme ? Que
signifie-t‑il ? Que signifie la mort ? Ces questions débouchent sur un
grand vide. Les religions, les métaphysiques, par toutes sortes de fictions,
essaient de combler ce vide. Mais le gouffre est sans fond. "La vérité est
au fond du puits", dit Démocrite (fr.117 DK) ‑ oui : un puits sans
fond.
Bref, l'énigme de l'homme est toujours là — et la philosophie comme
tentative toujours recommencée. Or, quel sens cela a‑t‑il de
recommencer toujours ? Le sens n'est pas dans le résultat, car de quel
"résultat" la philosophie peut‑elle faire état ? Il n'est pas
dans un quelconque progrès, car quel "progrès" la philosophie aurait‑elle
réalisé depuis les Grecs ? Si la philosophie est en elle‑même skeyiV — examen,
réflexion, questionnement —, elle est recherche infinie. Mais le sens de la
recherche n'est‑il pas la découverte, la trouvaille ? Le sens du
mouvement n'est‑il pas l'aboutissement, le repos ? Cela ne semble pas
nécessaire. Pour que le mouvement ait un sens, il n'est pas nécessaire qu'il
ait un but ; il suffit qu'il ait une direction, une orientation : ce peut‑être, par exemple, un
dégradé, une pente. Il y a sens à philosopher dès lors qu'il y a recherche,
mouvement orienté. Cela n'implique pas que l'on sache où l'on va, mais
seulement d'une manière négative, où ne pas aller. Les chemins de la
philosophie sont, dit Heidegger, des Holzwege,
des "chemins qui ne mènent nulle part". Si l'on philosophe en sachant
où l'on va, où l'on veut en venir, ce n'est plus philosophie, mais idéologie.
Voici ce que j'écrivais jadis, dans 1’"Avant‑propos" de 1'Orientation
philosophique : "Nous procédâmes à reculons, ne sachant pas vers où aller, ni vers quoi, au fond de
nous‑même, nous allions, mais sachant en tout cas vers où il ne fallait
pas aller, et quels chemins ne pouvaient être les nôtres" (P‑34).
En avançant à reculons, on parcourt un chemin qui se définit de proche en
proche. Quel chemin ? On ne le sait qu'après coup. le philosophe se définit,
étape par étape, en regardant en arrière. "Qui suis‑je ?", se
demande‑t‑il. Il ne le sait qu'à la fin — une fin qui intervient du
dehors, avec l'accident de la mort. Alors, le chemin est, par force, à son
terme. Mais ce n'était rien de plus qu'un chemin.
Maintenant, en accord avec la tonalité générale de mon propos, qu'il me
soit permis de citer Pindare (XIIe 01, 6‑18) :
Les espérances humaines,
ballotées vers les hauteurs, ballottées vers les abîmes, fendent une mer
d'illusions inconsistantes ;
en ce monde, personne encore n'a trouvé de signe
certain des choses futures ;
aucun dieu ne l'a révélé ;
tournées vers l'avenir, nos pensées sont aveugles.
Souvent l'événement déconcerte l'attente :
tel a perdu sa joie, tel autre qu'un orage de
chagrins venait d'assaillir,
en un instant a pu calmer sa peine
au havre profond du bonheur.
Notes
1 W. Rahula,
L'enseignement du Bouddha, Parie,
Seuil, 1961, p ‑ 32.
2 Le culte du néant, Paris, Seuil, 1997,
p.12.
3 Essai sur les éléments de Philosophie,
Fayard, 1986, p. 52.
4 Ibid., p.
49.
5 In Revue Philosophique, mai‑Juin
1935, P.403 (compte rendu de l'ouvrage de L. Brunschvicg, "les âges de
1'intelligence”)
6 Pensées sur la religion et sur quelques
autres sujets, Éd. du Luxembourg (éd. Louis Lafuma), t.I, Paris, 1951,
p.554.
7 Analyse de l'amour et autres sujets,
Paris, PUF, 1997, P.87.
8 Einleitung in die Philosophie, Frankfurt
a. M., Klostermann, 1996, P.3 ; cité par J. Greisch, in Revue des sciences philosophiques et théologiques, Octobre 1997,
P.66I.
9 Wissenschaft der Logik, Lasson, t.I, p.74 ; cité par Eric Weil, in Critique, n°288, Mai 1971 P.480.1
10 Critique de la raison pure, trad.
Tremesaygues et Pacaud, Paris, PUF, 1963, p.554.
11 C'était en
1956.
12
Wissenschaft der logik, éd.cit., t.I, p.117.
13 Cf. notre
ouvrage Pyrrhon ou l’apparence,
Paris, PUF, 1994, p.61.
14 Refus d'obéissance, Paris, Gallimard,
1937, p.12.
15 Cf. Le fondement de la morale, Paris, PUF,
1993.
16 L'homme précaire et la littérature,
Gallimard, 1977, P.53.
17
"Théophile Gautier", in Œuvres
Complètes, Gallimard "Pléiade", t.II, p. 111
18 Le portrait de Dorian Gray, Préface.
19 Ainsi,
nommé par Eliane et André Burnet, in "De la rupture entre art et
beauté", L'Enseignement
philosophique, mars‑avril 1998, p.23.
20 Cf.Pyrrhon ou l'apparence, p.7.
21 T'rad.
Festugière, in La révélation d'Hermès
Trismégiste, t.II, Le Dieu cosmique,
Paris, Ed. Gabalda, 1949, P.230.
22 Que les bêtes usent de raison, 992 e.
23 Je rejoins
ici Alain Postel : "J'ai toujours considéré comme distincts le problème de
l'existence d'un Être suprême et celui de l’immortalité. Ce sont là deux
éventualités sans rapport, qui se posent indépendamment et qui se passent fort
bien l'une de l'autre", Psychanalyse
d'une incroyance, Néuvic‑Entier, Ed. de la Veytizou, 1994, p. 61.
Débat
Un auditeur - Vous présentez le bouddhisme comme
un système qui n'est pas tourné vers la recherche de la vérité. Est-ce que
c'est une philosophie ? Que pensez-vous de son expansion à l'heure actuelle,
notamment en France ?
Marcel Conche - Le bouddhisme n'est pas une
philosophie : c'est une sagesse. Pourquoi ? Parce qu'il n'a pas en vue
exclusivement la vérité, mais l'utilité. Et l'utilité en vue du bonheur. Un des
meilleurs connaisseurs du bouddhisme, Walpola Rahula, dans son petit livre L'enseignement du Bouddha, nous dit : le
Bouddha n'enseignait que ce qui apporterait à l'homme paix et bonheur.
Immédiatement, on voit que ce n'est pas philosophique. Car cela peut très bien
être l'illusion qui apporte à l'homme paix et bonheur. Quand un bouddhiste vous
dit cela, il vous laisse vivre dans l'illusion si cela vous arrange.
De là,
évidemment, le développement du bouddhisme, puisque ce qu'il vous promet est
précisément une espèce de sérénité euphorique. Tout au moins je le suppose. Je
n'en ai pas besoin. Ayant ma propre sagesse, je laisse celle-là à ceux qui n'en
ont pas ou qui la recherchent. Et qui la recherchent exotiquement, alors
qu'elle peut se trouver chez nous.
Un auditeur - Vous avez dit que pour le
philosophe sceptique la solution c'était de s'en remettre à une certaine forme
de méditation qui remplacerait l'art de l'argumentation. Vous n'avez pas été
très explicite sur ce que vous entendiez par méditation. C'est quand même
quelque chose de totalement étranger à l'univers de la pensée occidentale, en particulier
de nos grands anciens dont nous sommes toujours les héritiers et que nous
n'arrivons pas à dépasser. Dans la pensée grecque il n'y a aucun germe de ce
type de démarche, qui au demeurant échappe au discours, c'est-à-dire qui reste
dans l'incommunicable. Comment arrivez-vous à raccorder ce que vous entendez
par méditation avec votre démarche strictement philosophique au sens occidental
?
M.C. - Il ne faut pas entendre par
méditation autre chose que ce que j'entends, moi, par ce mot. D'abord, je n'ai
pas dit du tout que l'on pouvait renoncer à l'argumentation. L'argumentation,
un philosophe ne peut pas s'en passer. Et il trouve des arguments même dans les
systèmes idéologiques du type de ceux de Kant ou de Descartes. Ils sont remplis
d'argumentations très intéressantes.
Seulement,
les argumentations n'ont pas valeur de preuve. C'est-à-dire que c'est vous qui,
en dernière analyse, décidez du poids des arguments. Vous pouvez avoir un même
argument qui, pour certains, a un poids décisif et, pour d'autres, un poids
très faible. Par exemple, pour moi, la souffrance des enfants, qui est un
argument dans Les frères Karamazov de
Dostoïevsky ( qui n'est pas le premier à l'utiliser, c'est largement un
classique), est un argument de poids. Pourtant, je l'ai opposé à d'autres qui
lui ont accordé beaucoup moins de poids.
Nous
décidons du poids des arguments, mais nous ne pouvons pas nous en passer. La
méditation, cela veut dire que lorsque nous décidons du poids des arguments,
c'est en fonction de notre expérience de la vie et de la maturité de jugement
que nous avons pu acquérir. Je ne pense pas être en opposition en cela avec la
tradition occidentale. Un livre de Descartes s'intitule tout de même Méditations métaphysiques. Vous me direz
qu'il n'a peut-être pas vraiment médité, mais en ce cas, ce sera vous qui
l'aurez dit !
Méditer
c'est réfléchir dans une totale indépendance de jugement, en faisant
abstraction de tout ce qui peut influer sur le jugement. C'est difficile,
puisqu'il y a pression de tous les écrits, de tout ce qui est considéré comme
philosophique. Et vous devez vous interroger vous-même. C'est une affaire entre
vous et vous-même.
Alors, me
dites-vous, on arrive à l'incommunicable. L'incommunicable, d'abord, je ne vois
pas bien que ce soit une objection, parce que si l'on vous comprend comme
incommunicable, c'est quand même que vous communiquez ! Si vous parlez
d'incommunicable, c'est plutôt que l'on perçoit qu'il y a encore quelque chose
à comprendre. Je ne vois pas bien que ce soit tellement négatif. D'ailleurs, à
la rigueur, parce que nous ne sommes pas tous incommunicables, la philosophie,
en ce cas-là, serait bien en accord avec ce qui est l'essentiel de notre
personne, puisque notre histoire et notre vérité, il n'y a que nous qui les
sachions. Le savant peut faire abstraction de lui-même, mais le philosophe non,
parce qu'il s'intéresse à la réalité dans son ensemble et que lui, il fait
partie de cette réalité. Il ne doit pas se laisser de côté.
Un auditeur - Vous avez parlé de la mélancolie
foncière de l'existence, à propos de la tristesse et de la joie. La tristesse
serait fondamentale de l'existence et la joie serait davantage tournée vers la
vie sociale. Est-ce que, d'après vous, il n'y a donc pas une joie foncière ?
M.C. - Je pense que cela peut être dit.
J'avoue que j'ai beaucoup de peine, en ce qui me concerne, à ressentir une
pareille joie de l'existence. Et ici je rends hommage à mon éminent collègue
Robert Misrahi qui, lui, ressent toujours une grande joie à exister. Les Grecs
ont dit qu'il y avait une mélancolie foncière de l'existence. Je crois qu'il y
a une mélancolie ontologique de l'être humain. Pourquoi ? Parce que l'être
humain sait que le temps avance, que le temps qui lui apporte de la jeunesse
bientôt le sépare de cette jeunesse et l'amène peu à peu à la vieillesse et à
la mort. Par conséquent il y a une mélancolie qui tient au statut de l'homme.
Nous sommes tels que nous allons vers la vieillesse et la mort.
Cette
mélancolie peut être contre-pesée, par exemple, chez les croyants, qui pensent
que la mort n'est pas une fin mais un passage, qu'il y a un au-delà, un bonheur
après la mort. Mais il me semble que nous faisons justement beaucoup pour
éviter de trop prendre conscience de cette mélancolie de la vie. Pourquoi les
hommes ont-ils tellement besoin de distraction, de paix, de plaisir ? Et puis
la joie est surtout sociale. On est beaucoup plus joyeux ensemble que chacun
chez soi. Êtes-vous tellement joyeux quand vous êtes sans personne à qui parler
? D'autre part la joie est une sorte d'obligation sociale. Si on est triste, on
n'a pas à le montrer, on s'efforce de ne pas le montrer. La bonne humeur est
une sorte d'obligation, d'après Démocrite.
Finalement,
je crois que si je suis sincère, je tricherais avec moi-même si je parlais
d'une joie liée au fait d'exister.Mais je ne conteste pas que cette joie
existe. Vous voyez ? Cela tient peut-être à mon âge. Peut-être que quand on est
jeune, bien portant, cette joie forte d'être est quelque chose de réel. C'est
possible. Mais il n'empêche que le fond de l'affaire est quand même que le
temps travaille contre nous. Le temps avance toujours, que nous dormions ou que
nous soyons réveillés, le temps est indifférent. Cela nous amène vers quoi ? À
laisser la place à d'autres, à des jeunes, que nous aimons, d'ailleurs. Là,
dans cet amour, il y a une joie. Ce que je trouve de vraiment positif dans la
vie, c'est cette joie que l'on a à voir les autres venir après nous. Le
véritable amour c'est un amour où on se laisse soi-même de côté et où on est
heureux de ce qui arrive aux autres. Bien sûr, ce n'est pas la passion telle
qu'on la connaît dans la jeunesse. Il y a d'autres formes de l'amour.
Je dois
dire qu'il m'est difficile de répondre de manière abrupte à votre question.
Un auditeur - Dans votre exposé, et dans votre
pensée d'une façon générale, vous vous référez aux grands noms de la
philosophie occidentale, depuis les Grecs jusqu'aux modernes ; et dans ce que
vous nous avez expliqué de votre conception face au monde, concernant le
suicide, etc, vous vous référez au monde qui nous entoure, c'est-à-dire en fait
à notre monde européen, ou européo-centriste.
Alors,
comment concevez-vous, ou comment acceptez-vous (ou comment affrontez-vous
peut-être) les pensées non-occidentales ? Parce que notre monde est, certes,
dominé de plus en plus par la pensée européenne, mais il y a quand même dans le monde d'autres pensées,
d'autres systèmes, d'autres références, que l'on connaît de mieux en mieux et
qui aboutissent sur certains points à d'autres conclusions que celles que vous
avez tenues. Comment vous comportez-vous lorsque vous les rencontrez ? Est-ce
que vous pensez qu'il faut les convaincre ? Est-ce que vous pensez, comme
Husserl encore, par exemple, que la pensée européenne, occidentale, rationnelle,
est universelle, seule valable et qu'il faut que les autres systèmes de pensée
l'adoptent et capitulent devant elle ? Ou est-ce que votre sentiment est autre
?
M.C. - Je crois que nous avons apporté
au monde, universellement, quelque chose dont les autres, les non-européens, ne
peuvent pas se passer. Et l'inverse n'est pas vrai.
Je
m'explique. Qui a fait la Révolution française ? Ce ne sont pas les Chinois ou
les Nambikwaras. Or la Révolution française, dit Hegel, a une signification,
non pas nationale mais universelle. Donc nous avons apporté quelque chose à
l'univers humain. Je sais bien qu'ajourd'hui certains contestent la Révolution
française à cause de certains détails (rires
dans la salle), mais, ou bien vous admettez ce qu'on peut appeler l'idéologie
des droits de l'homme, ou bien vous ne l'admettez pas. Pour moi, l'idéologie
des droits de l'homme est une chose sur quoi on ne peut pas revenir. S'il y a
une chose certaine, c'est bien ça, que tous les hommes sont égaux en droit. Qui
a dit cela ? C'est nous. Ce sont les révolutionnaires de 1789.
D'ailleurs,
qui est-ce qui se référait à notre grande Révolution ? C'était Lénine, c'était
Mao-Tsé-Toung, c'était Ho-Chi-Minh. Ben Gourion, le fondateur de l'État
d'Israël, parlait de notre grande Révolution. Autrement dit, cette Révolution
est quelque chose d'universel. Elle signifie qu'il y a un progrès en histoire,
malgré tous les reculs. Si je ne suis pas nihiliste en philosophie de
l'histoire, c'est que je considère qu'il y a un progrès énorme depuis que la
sécurité sociale existe. Ceux qui contestent le progrès en histoire, il n'y a quà leur supprimer la sécurité
sociale ! (rires)
Mais
attention. La philosophie de l'histoire consiste à regarder en arrière. Elle ne
consiste pas à regarder en avant. Le progrès existe si je regarde en arrière.
Si je regarde vers l'avant, alors je ne sais pas du tout ce qui va se passer.
Et personne n'en sait rien. À un certain moment, on a rêvé d'un État universel,
qui serait socialiste. Il y aura peut-être un État universel, mais,
aujourd'hui, ce qui est sûr c'est qu'il n'a pas l'air de vouloir être
socialiste ! Je pense qu'on ne peut pas faire de prévisions sur l'avenir. Du
reste, même Marx n'en a pas fait, contrairement à ce qu'on dit parfois. Il a
analysé le capitalisme, mais il n'a pas dit que la révolution se ferait même si
on ne la faisait pas !
En
définitive, pour moi, je n'ai aucun complexe d'être occidental. Je suis prêt à
faire bénéficier de mes leçons les Orientaux.
L'auditeur - Je vais vous citer ce que m'a dit
un jour un Africain : "Liberté, Égalité, Fraternité, pour nous, cela ne
convient pas. Il faudrait dire plutôt : Solidarité, Complémentarité,
Fraternité. Parce que dans la société africaine traditionnelle, chacun a sa
place, chacun a sa fonction et tout le monde est solidaire. Celui qui perd sa
fonction perd sa raison d'être, et s'il n'est pas solidaire avec les autres, on
ne l'assiste pas non plus. Par conséquent, l'individualisme occidental ne nous
convient pas".
Et
effectivement, les Africains qui quittent leur société traditionnelle pour
s'établir dans les grandes villes sont complètement perdus. Ils ont beau être
libres et égaux, ils n'ont plus ni fonction, ni appui, ni raison d'être. Par
conséquent, à un certain stade de leur évolution, ce second adage leur convient
mieux, et il ne dit pas exactement la même chose que ce que dit le premier,
celui de la Révolution française.
Et
d'ailleurs, "Complémentarité, Solidarité, Fraternité", ce n'est pas
absolument plus mal que "Liberté, Égalité, Fraternité". Et ce n'est
pas non plus incompatible.
M.C. - Les Africains peuvent dire ce
qu'ils veulent. Moi, je ne suis pas responsable de Savorgnan de Brazza. Ce
n'est pas moi qui suis allé en Afrique pour coloniser. Je ne suis pour rien
dans la colonisation. Quant à juger la colonisation il n'est pas possible de le
faire en deux mots. Donc je ne prononce aucun jugement sur cette question.
J'ai eu
très souvent affaire à des Africains venus comme étudiants, et il m'a paru
absolument évident que ces individus et moi étions égaux en droit. J'ai vu en
eux mon égal. Vous me dites qu'ils seraient d'un avis différent. Cela métonne
beaucoup. Vous dites que dans une société traditionnelle, chacun arrive au
monde et y a sa place. C'est très juste. C'était aussi ce qui se passait chez
les Grecs. Et aussi dans les sociétés traditionnelles de chez nous.
Aujourd'hui, l'enfant qui vient au monde commence à y être de trop. On n'a pas
forcément besoin de lui, sauf peut-être dans la famille. Vous avez tout à fait
raison. Mais ce n'est pas la question des droits politiques, c'est la question
de l'égalité économique des chances. C'est une autre question que celle des
droits politiques. Au plan politique je pense que la Révolution a apporté
l'idée de l'égalité politique et vous ne pouvez pas soutenir qu'il ne soit pas
souhaitable que la démocratie n'existe pas aussi en Afrique.
Un auditeur - Je suis un peu surpris de cette
réaction ethnocentriste. La Révolution française a eu certes un rententissement
dans le monde, mais un monde déjà européanisé depuis plusieurs siècles. Les
valeurs de la Révolution se sont développées là où les Européens étaient
implantés. Ce sont eux qui ont transmis ces valeurs et les ont appliquées.
La
Révolution c'est aussi passer ses adversaires à la guillotine. Vous disiez que
Lénine et Mao s'en étaient inspirés. On constate aujourd'hui de plus que ces
valeurs sont dépassées. Bien sûr cette déclaration s'inspirait de principes
dits universels, dictés par la raison. Mais elle a été faite quand même par des
hommes, par un corps social, qui a légitimisé ces propres aspirations, ses
propres valeurs.
L'égalité
de la Révolution est une égalité en droit. Il n'est nullement question
d'égalité de fait. Il n'est pas question non plus de l'abolition de
l'esclavage, par exemple. Certes c'est un texte qui a fait progresser
énormément l'histoire de l'humanité mais ce ne sera pas la référence absolue
jusqu'à la fin de l'humanité.
M.C. - Je ne vous comprends pas très
bien. Bien sûr, l'égalité en droit de tous les hommes ce n'est pas une égalité
de fait. Mais une égalité de fait, qu'est-ce que cela voudrait dire ? Les
hommes sont tous différents. C'est un fait. Ils ont des capacités différentes.
Moi, je n'ai pas eu de capacités musicales. Je ne vais pas réclamer pour
autant. Contre qui ? Contre la nature qui ne m'a pas donné de capacités
musicales ? Il y a bien des domaines où je n'ai pas eu de capacités. Jadis on
se moquait de moi quand je passais mes épreuves de gymnastique. Heureusement ce
temps est loin ! Les hommes sont inégaux en fait. mais ils ont le même droit
d'aller jusqu'au bout de ce qu'ils peuvent. Mais ils peuvent très différemment.
Si vous
contestez l'égalité en droit de tous les hommes, vous allez bientôt verser dans
le racisme. Attention ! Le racisme ne consiste pas du tout à constater qu'il y
a des différences. Il consiste à dire que vous avez des droits différents, que
vous êtes en droit différents, parce que vous êtes différents en fait. Ce n'est
pas parce que les uns sont ainsi et les autres autrement. Heureusement que nous
ne sommes pas égaux en fait, et cela est universel.
Il me
semble que vous avez dévié pour nous dire que l'égalité en droit n'empêchait
pas qu'il y ait d'extrêmes inégalités dans la société. Ces inégalités
s'accroissent, d'ailleurs. Noam Chomsky remarquait récemment qu'aux États-Unis
elles étaient de plus en plus grandes entre les riches et les pauvres. C'est
l'essence même du capitalisme que d'accroître la différence entre les riches et
les pauvres. Et cela ira en augmentant.
Un auditeur - Vous vous êtes prononcé sur le
suicide, sur l'avortement ou l'euthanasie en disant "il faut" ou
"il ne faut pas". Mais si vous avez dit en parlant de l'enfant qui se
noit dans un lac que ce n'est pas uniquement parce que j'ai pitié de lui que je
plonge pour le sauver, d'autre part vous aviez dit, avant, que Kant se référait
à un univers théologique. Et pourtant vous revenez ici sur l'idée de
l'impératif catégorique de Kant. Sur quoi fondez-vous le "il faut"
que vous employez pour vous déterminer sur ces différentes questions ?
M.C. -