Marlène Albert-Llorca
agrégée de philosophie, docteur en
anthropologie
professeur
à l’université de Toulouse Le Mirail
Vous allez peut-être être déçus : je ne crois pas être en mesure de vous dire ce qu’est « la » fête. En revanche, je me propose d’interroger, à la lumière des travaux qui ont été conduits sur « des » fêtes, les conceptions que nous en avons. Elles doivent beaucoup, me semble-t-il, au chapitre que consacre Roger Caillois à la fête « primitive » dans L’homme et le sacré1. Ce chapitre est devenu jusqu’à nos jours une référence obligée pour tous ceux qui se sont penchés sur cette question mais, avant de rappeler les axes essentiels de son analyse, je voudrais m’arrêter sur sa conclusion : dans les sociétés contemporaines, la fête, affirme Caillois, est morte et c’est en quelque manière la guerre qui remplit les fonctions qui étaient initialement les siennes. Depuis 1939, date de la première édition de L’homme et le sacré, ce jugement n’a cessé de hanter nos contemporains et c’est cette inquiétude sur le destin de la fête qui a, semble-t-il, conduit les organisateurs de cette soirée à solliciter mon concours. Aussi est-ce de cette question que je partirai.
Le jugement porté sur le devenir de la fête ne prend pas toujours une
forme aussi radicale que celle que lui a donnée Caillois. On entend parfois
dire que notre société a perdu le sens de la fête mais ce qu’on affirme plus
souvent, c’est qu’il n’y a plus de « vraies » fêtes. Le passage de la
première proposition (les fêtes ont disparu) à la seconde (les
« vraies » fêtes ont disparu) a été imposé par la nécessité de
prendre en compte des faits aisément constatables. Si certaines fêtes
traditionnelles sont tombées en désuétude (celles liées aux travaux des champs,
par exemple), d’autres ont surgi durant le XXe siècle. Je pense aux fêtes
« historiques » (les Médiévales en particulier, qui se sont
multipliées pendant les dernières décennies en France, mais aussi dans le nord
de l’Espagne) et aux fêtes de la jeunesse dont le premier exemple remarquable
est le rassemblement de Woodstock, en 1969, qui rassembla dans l’État de New
York 400 000 personnes et 40 groupes de musiciens pour « trois jours de
musique et de paix ». Woodstock initiait ainsi un mouvement dans la
continuité duquel on peut sans doute placer les « free-parties ». On
sait, par ailleurs, que nombre de fêtes traditionnelles sont été ressuscitées
ou, pour parler comme les Catalans, « récupérées » dans les dernières
décennies : le Carnaval, dans certaines localités, les fêtes de la
transhumance ou encore les fêtes de quartier. D’autres enfin sont nées
d’emprunts à des sociétés voisines.
Ainsi des multiples fêtes « à l’espagnole » qui ont fleuri
dans le midi, du festival de Bandas de Condom, dans le Gers, à la fête de
Grenade, qui se travestit pendant quelques jours pour ressembler à la Grenade
espagnole, qui lui a donné son nom, en passant par les fêtes
tauromachiques. Il n’est que de
regarder les journaux régionaux pour constater que ces nouvelles fêtes ou les
fêtes « à l’ancienne » se sont multipliées de façon étonnante. Ce
constat n’autorise pas, disent d’aucuns, à donner tort à Caillois et à ceux qui
lui ont emboîté le pas puisque ces fêtes ne sont pas des fêtes
« authentiques ». Mais qu’est-ce qu’une fête
« authentique » ? Pour répondre à la question, je partirai de
l’analyse que donne Caillois des fêtes des sociétés dites
« primitives ». Il me semble en effet qu’elle recouvre assez bien ce
que nous avons dans l’esprit quand nous pensons à « la » fête, la
« vraie ». Mais j’essaierai de montrer aussi que, en adoptant son
point de vue, on baptise « fête » un type de fête particulier , type
que l’on érige en norme de ce que doit être toute fête. Or, l’anthropologue n’a
pas à dicter des normes mais à tenter d’analyser et de comprendre les
phénomènes sociaux qu’il étudie.
La fête, un
« sacré de transgression ».
L’essai de R. Caillois se situe à la rencontre de deux courants intellectuels. D’une part, le surréalisme et la théorie du psychisme sur laquelle repose ce mouvement littéraire, la psychanalyse. Cette filiation est clairement revendiquée par Caillois et cela apparaît en particulier dans un passage de la préface à la troisième édition de L’homme et le sacré (qui date de1963) où il déclare avoir une « préoccupation presque exclusive à l’endroit des émotions obscures qui troublent, fascinent ou parfois asservissent le cœur humain et dont le sentiment du sacré n’est pas le moindre ». La seconde filiation intellectuelle est celle qui unit Caillois à l’école d’Emile Durkheim qu’il connaissait d’autant mieux qu’il avait suivi l’enseignement de Marcel Mauss, neveu et disciple de Durkheim. Dans son dernier ouvrage, publié en 1912, Les formes élémentaires de la vie religieuse. Le système totémique en Australie, celui-ci avait expliqué que toute religion repose sur la distinction entre le profane et le sacré, distinction qui fait l’objet du premier chapitre du livre de Caillois. Durkheim avait également souligné que les religions « primitives » (et plus particulièrement le totémisme, qui est pour lui la plus primitive et donc la plus simple des formes religieuses) remplissent une fonction intellectuelle et sociale essentielle : mettre en ordre l’univers naturel et social, c’est-à-dire distinguer les groupes sociaux, les sexes, les temps de la vie et du cosmos, les espaces etc. et rendre intangibles ces distinctions en menaçant de sanctions métaphysiques tous ceux qui les enfreindraient : un homme coupable d’inceste, par exemple, encourra la maladie, la folie ou la mort. C’est cette conception que développe (non sans prendre quelques libertés à l’égard de Durkheim) R. Caillois dans le troisième chapitre de son livre : « Le sacré de respect : théorie des interdits ». Le chapitre qui nous intéresse le suit immédiatement. Il est intitulé : « Le sacré de transgression : théorie de la fête ». Le lien entre les deux chapitres est explicité dans le paragraphe qui clôt le troisième :
« Dans l’un et l’autre cas, la vertu consiste à rester dans l’ordre, à demeurer à sa place, à ne pas excéder son lot, à se tenir dans le permis, à ne pas disposer du défendu. Ce faisant, on maintient du même coup, et pour ce qui dépend de soi, l’Univers dans son ordre. C’est la fonction des interdits, des prescriptions rituelles. Les interdits ont pour but de faire en sorte que chacun respecte l’ordre à la fois cosmique et social.
Mais le temps use les digues, le fonctionnement du mécanisme use et encrasse les rouages. L’homme vieillit et meurt, rénové il est vrai dans sa descendance. La nature à l’approche de l’hiver perd sa fécondité et semble dépérir. Il faut recréer le monde et rajeunir le système. Les prohibitions peuvent seulement empêcher sa fin accidentelle, elles sont incapables de le préserver de sa ruine inévitable, de sa mort. Elles ralentissent sa décrépitude sans pouvoir l’arrêter. Vient le moment où une refonte est nécessaire, il faut qu’un acte positif assure à l’ordre une stabilité nouvelle. On a besoin qu’un simulacre de création remette tout à neuf, la nature et la société. C’est à quoi pourvoit la fête. »
On voit donc quelle est la fonction de la fête : régénérer la société et l’univers en réactivant rituellement le temps de la « création du monde », en revenant aux « premiers temps de l’univers », ceux qui sont évoqués dans les mythes cosmogoniques, temps qui est considéré à la fois comme celui du chaos et comme un Âge d’Or. La fête, en d’autres termes, a pour but de réinstaurer le désordre originel de façon à refonder un ordre qui finit par « s’user ». Ses caractéristiques découlent de cette fonction. Acte qui engage la société tout entière (puisque sa fonction est de régénérer à la fois la nature et la société), la fête implique « l’effervescence », « une exaltation qui se dépense en cris et en gestes, qui incite à s’abandonner sans contrôle aux impulsions les plus irréfléchies », le « gaspillage et la destruction » des richesses accumulées grâce au travail quotidien ; « l’excès » de nourriture, de boisson et de bruit ; la licence sexuelle et la violence.
Réinstaurant le désordre originel, la fête suppose en somme que tous
les interdits, alimentaires, sexuels, sociaux, politiques soient violés. Cette
violation, comme le souligne Caillois, n’a pas uniquement une racine
psychologique : permettre aux individus de se « défouler » périodiquement,
comme on le dit vulgairement. Elle a un « sens rituel », ce qui
signifie, d’une part qu’elle est prescrite socialement et, d’autre part,
qu’elle a une dimension magico-religieuse puisqu’elle vise à recréer rituellement l’univers. Aussi la fête
s’inscrit-elle généralement à des époques charnières de l’année (fin de
l’hiver dans les régions tempérées, passage de la saison des pluies à la saison
sèche dans les zones tropicales) c’est-à-dire dans des moments où « la
nature semble se renouveler ». On voit donc ce qui permet à Caillois de
parler de « sacré de transgression » à propos de la fête. Elle opère
une transgression mais une transgression rituelle et s’inscrit à ce titre dans
le champ du sacré ; elle se situe aussi dans ce champ parce qu’elle
transporte les individus dans le temps du mythe, qui est aussi le temps du
divin et, plus largement, parce qu’elle remplit une fonction magico-religieuse.
Toute fête qui ne se situe pas dans cet horizon intellectuel ne mérite pas,
pour Caillois, le nom de fête.
Avant de préciser ce qu’a, à mes yeux, de problématique cette conception de la fête, il convient tout d’abord de préciser quelle a été son influence. On la perçoit, d’une part, aux objets qu’ont privilégié les ethnologues de la fête et, plus précisément, pour parler de ceux que je connais le mieux, les ethnologues de la fête européenne. L’attention privilégiée portée au Carnaval en est, me semble-t-il, un des témoins, le Carnaval étant, en Europe, le plus proche équivalent de la description que donne Caillois de la fête primitive et de sa fonction : régénérer l’ordre social et naturel en réactivant le désordre primitif, en multipliant les transgressions. L’influence de Caillois est également sensible, comme l’a bien montré le sociologue François-André Isambert2, dans les travaux qui ont contribué à promouvoir l’idée de « religion populaire ». D’abord interprétée dans un cadre évolutionniste en termes de survivances des religions pré-chrétiennes, elle a ensuite été abordée comme le lieu d’expression d’un sens transhistorique du sacré qui ne devrait rien aux religions instituées (le christianisme, ici) mais se fonderait sur des expériences universelles et universellement ressenties comme contact avec une transcendance : celle des forces de la nature, de la vie et de la mort, des pulsions sexuelles, etc. La « religion populaire », qui est bien souvent conçue dans cette perspective comme une religion festive, (celle des pèlerinages notamment, qui sont bien souvent l’occasion de « débordements » sexuels, alimentaires etc.) se trouve ainsi totalement déculturée.
On peut également situer dans le prolongement de la conception de la fête de Caillois l’exaltation du mouvement et, plus précisément, du mouvement étudiant de mai-juin 68 dont Dominique Grisoni, auteur d’un article paru en 1976 dans un numéro de la revue Autrement consacré à la fête, disait ceci :
« Tout se passe en fait comme si la société exorcisait le danger représenté par la fête en lui proposant des contre-fêtes rituelles (…). Quant à la fête proprement dite, génératrice du collectif nomade, elle s’est aperçue, bien entendu, en mai 1968 ! Mais elle s’aperçoit encore quotidiennement dans la grande dérive de la marginalité, l’explosion des concerts de musique pop, etc. et, d’une manière plus générale, avec la constitution de micro-collectifs nomades, ou groupes minoritaires, tels les homosexuels »3.
« La » fête, c’est pour Grisoni la fête-subversion — et ce qui le distingue de Caillois, c’est qu’il ne fait nullement de la subversion un moyen rituel de régénérer l’ordre social : la subversion a, pour lui, sa fin en elle-même. À cette mise en acte spontanée (et non rituelle) de la transgression, la société opposerait des « contre-fêtes rituelles », entendons les fêtes instituées et acceptées par le corps social : fêtes religieuses, familiales, etc. Fêtes traditionnelles ou non, toutes se trouvent ainsi rejetées comme étant des « contre-fêtes », les seules fêtes véritables étant les expressions de la contestation ou, plus précisément, d’un certain type de constestation, celui des étudiants de mai 68, des marginaux, etc. Nous ne sommes plus ici dans une perspective d’analyse des fêtes qui nous sont données à voir mais dans une prise de position idéologique qui est sans doute encore active dans l’esprit des acteurs de bien des manifestations contemporaines, des free-parties aux gay-pride. Que ces manifestations aient, pour leurs acteurs ou certains de leurs acteurs, un sens subversif, on peut l’admettre sans peine. Que l’on en fasse l’expression de « la » fête authentique est tout autre chose.
Tel est aussi le problème que pose le texte de R. Caillois. Car celui-ci ne prétend pas seulement dire ce qu’est la fête dans les sociétés dites primitives mais aussi ce qu’est l’essence de toute fête. Or, il n’est pas certain que sa conception permette effectivement de rendre compte de toutes les fêtes.
Précisons tout d’abord que les fêtes « primitives » elles-mêmes ne semblent pas toujours être telles que les décrit Caillois. Il existe, certes, des fêtes qui réactivent un mythe cosmogonique et rejouent le passage du chaos primordial au cosmos. Dukheim cite plusieurs exemples empruntés aux sociétés aborigènes australiennes qui entrent dans ce cadre ; s’y inscrit également la fête du Nouvel An babylonien, où était très explicitement mise en scène la lutte entre le dieu ordonnateur Marduk et le monstre Tiamat, symbole du chaos primitif. Et cette fête s’accompagnait effectivement de licences sexuelles, de beuveries etc. Mais on connaît aussi d’autres fêtes, dans les sociétés antiques ou les sociétés sans écriture, qui ne se plient pas à ce modèle. Il n’est pas certain, de plus, que toutes les fêtes de ce type de sociétés aient une dimension sacrée. Qu’on lise, sur ce point, le chapitre que Philippe Descola consacre dans Les lances du crépuscule4 à ce qu’il appelle une « fête de boisson » chez les Ashuar, un groupe jivaro qui vit dans la Haute-Amazonie, aux confins de l’Équateur et du Pérou – groupe qui avait eu, au moment où P. Descola a effectué son enquête, peu de contacts avec les Européens. Dans cette fête, qui réunit plusieurs groupes affiliés, les hommes boivent des quantités impressionnantes de bière de manioc, hommes et femmes dansent et se courtisent discrètement et des querelles (purement verbales, les Ashuar ayant horreur des rixes à mains nues) y éclatent entre les hommes, mettant à jour les tensions habituellement réprimées par les règles sociales. On a là une fête qui ressemble beaucoup à certaines des nôtres et qui est fort loin du « sacré de transgression » dont parle Caillois.
Il me semble aussi difficile d’appliquer son analyse aux fêtes européennes et, plus précisément, aux fêtes dites « traditionnelles ». J’en donnerai deux exemples. Les fêtes espagnoles dites de Moros y Cristianos, que j’ai étudiées, dans le Pays valencien, pendant plusieurs années et dont l’objet est de mettre en scène les combats de la Reconquista, et, beaucoup plus rapidement, le Carnaval, saisi dans certaines des variantes que l’on peut observer en France.
Dans son développement sur la fête, Caillois fait implicitement référence à Durkheim lorsqu’il écrit que la fête est un « phénomène total qui manifeste la gloire de la collectivité et la retrempe dans son être ». Pour Dukheim, en effet, les fêtes ont pour fonction de renforcer ou de recréer l’unité du corps social tout en faisant éprouver à l’individu sa transcendance (et c’est là, pour Durkheim, la racine du sentiment du sacré). La fête contribue donc à renforcer un sentiment communautaire et identitaire qui est, en même temps, sa condition de possibilité : là où le sentiment d’appartenance collective s’est perdu, la fête collective tend aussi à disparaître — et c’est bien une des raisons qui ont conduit Caillois à proclamer que la modernité avait tué la fête, la modernité se caractérisant, comme on le sait, par la valorisation de l’individu et de l’individualisme. Caillois, cependant, accorde fort peu de place dans sa théorie de la fête à sa fonction sociale (et ce, parce qu’il met surtout en avant sa dimension cosmique), dimension qui est au contraire centrale dans l’analyse de Durkheim et qui me paraît en effet essentielle.
Car il est clair que les fêtes patronales, telles qu’on peut les observer en Espagne (et dont font partie les fiestas de Moros y Cristianos, toujours célébrées en l’honneur du saint patron de la cité), contribuent à renforcer les liens sociaux, la fête impliquant que l’on sorte de la sphère familiale pour vivre avec les autres pendant quelques jours ; clair également qu’elle contribue à produire le sentiment d’identité du groupe en le réunissant autour de son saint, le culte des saints ayant de ce point de vue un effet tout à fait comparable aux cultes totémiques australiens étudiés par Durkheim. La puissance d’attraction de la fête résulte sans doute, comme il l’avait souligné, de ceci qu’elle fait éprouver à l’individu son intégration à un groupe. De là, sans doute, la place si souvent donnée à la musique et au chant dans ces manifestations.
Mais la fête n’est pas pour autant une expression unanimiste du groupe ; elle ne le fait pas revenir à un état d’indistinction originel, comme le voulait Caillois. Car la fête est aussi, en même temps, le lieu où s’opère la mise en ordre de la société, où s’expriment ses distinctions internes. Les hommes du XVIIIe siècle l’avaient bien vu, qui contestaient les fêtes de la France d’Ancien Régime précisément parce qu’ils y voyaient, à juste titre, des fêtes destinées à manifester publiquement (et à légitimer) les hiérarchies sociales. La Fête-Dieu, que l’Église institua, au XIIIe siècle, pour célébrer l’eucharistie est à cet égard exemplaire. Elle prit, dans toute l’Europe catholique puis dans le Nouveau Monde, la forme d’une procession où défilaient, dans un ordre qui correspondait à leur dignité, les corps constitués de la cité, les ordres religieux, les autorités civiles et militaires etc. Comme l’ont montré les historiens, la question de la place qui revenait à chacun dans le cortège fit bien souvent l’objet de conflits, parfois violents, chacun défendant, à travers sa place dans la procession, son statut dans la cité et sa dignité.
Les Révolutionnaires de 1789 voulurent substituer à ces fêtes, expression d’une société hiérarchisée, des fêtes de l’égalité, mais sans pour autant compromettre le principe d’ordre — Mona Ozouf5 a fort bien montré que la fête révolutionnaire ne fut jamais ce jaillissement spontané du peuple que Rousseau oppose au théâtre dans sa Lettre à d’Alembert sur les spectacles. Force est de constater, du reste, que la fête continue d’être un lieu de manifestation des distinctions sociales. Celles-ci ne sont plus, bien entendu, basées sur le sang, ni même toujours sur la richesse. Dans les fêtes de Moros y Cristianos que j’ai pu observer, ce que la fête met en avant et contribue à produire, ce sont plutôt les différences de classe d’âge et de sexe.
Ces fêtes, comme la Fête-Dieu et bien d’autres fêtes traditionnelles, comportent des cortèges appelés Entradas où participent, en « costume d’époque », les dizaines d’habitants de la ville qui ont adhéré à l’une des compagnies dont se composent le camp maure et chrétien. Dans ces défilés, la ville entend, comme l’écrit Caillois, manifester « la gloire de la collectivité » et ce, tant à ses propres yeux qu’à ceux des autres. Les habitants, en effet, sont manifestement fiers de montrer leur capacité à défiler en ordre au rythme de la musique et dans des costumes qui se doivent d’être les plus somptueux possible. Ils se donnent en spectacle et cela signifie qu’à la différence de ce que disait Rousseau, on ne peut sans doute opposer des manifestations qui seraient de l’ordre du théâtre, de la représentation, à la fête entendue comme jaillissement spontané. La fête est aussi un spectacle donné aux habitants de la cité et à ceux qui sont venus de l’extérieur pour la voir.
Il m’importe surtout de souligner que, dans ces défilés, les différences entre sexes et âges sont clairement marquées. Les enfants ouvrent le défilé de chaque compagnie mais andan sueltos, ils marchent sans se tenir la main alors que les adultes, eux, défilent rituellement par groupes d’une dizaine d’individus qui avancent de front en se tenant par le bras. Pour figurer dans les Entradas sous cette forme, appelée filà, rangée, il faut être sorti de l’enfance, cette manière de défiler manifestant que l’on est sorti du cocon familial pour entrer dans un groupe d’amis qui a, pendant le cycle festif, son propre local, son nom et un costume propre. Autre différence notable, celle de la place qu’occupent les hommes et les femmes. Jusque dans les années 1960, seuls les hommes avaient le droit de marcher dans le cortège en filaes. Les femmes, ou plus précisément les jeunes filles, y figuraient, mais pas sous cette forme : elles étaient assises sur le carrosse de la compagnie (comme les tout jeunes enfants et les vieillards) ou encore faisaient partie du boato, de la suite du Roi ou du Capitaine qui dirige l’armée maure ou chrétienne. Quant aux femmes mariées, elles étaient réduites au rôle de festeras de balcón, de spectatrices des hommes qui paradaient. Leur mise à l’écart du cortège est moins nette aujourd’hui (elles ont gagné de haute lutte, parfois en recourant à la Justice, le droit d’être membres des compagnies et, partant, de défiler comme les hommes) mais chacun continue d’admettre qu’il ne convient pas à une femme mariée, surtout quand elle a atteint un certain âge, de figurer dans le cortège.
À cette manifestation rigoureusement ordonnée semble s’opposer la fête nocturne qui se déroule, parallèlement à la représentation « historique », durant tout le cycle festif, qui dure, précisons-le, au moins trois jours. Quiconque a vécu ces nuits pense inévitablement à la description de Caillois : effervescence, exaltation, banquets et beuveries, licence sexuelle – tous les ingrédients de la fête « primitive » sont présents. Ils contribuent sans doute à la puissance d’attraction de la fête, à ce que les habitants du Pays valencien appellent la ilusió de la festa, le désir de la fête qui conduit à attendre une année durant ce temps hors du temps, cette utopie qu’elle est toujours. Cependant, l’observation de la fête nocturne montre, là encore, qu’elle n’est pas une résurrection du chaos primordial ou le règne de la comunitas, la société inorganique que l’ethnologue Victor Turner6 oppose, dans son analyse des rites, à la societas, à la société structurée et ordonnée. Car on a tôt fait de constater qu’il existe des façons différentes de vivre la fête nocturne : les personnes mariées mangent et boivent sagement dans le local de leur compagnie ou de leur filà et laissent aux jeunes le soin de mettre en scène la transgression et la démesure.
Cela conduit à soupçonner qu’il en est ici comme dans les Carnavals qu’a étudiés Daniel Fabre7. Il a montré qu’ils sont un des lieux rituels de l’initiation de la jeunesse masculine, d’une initiation à la virilité qui passe, dans nos sociétés comme dans d’autres, par l’obligation de frôler la frontière du sauvage : les jeunes font les ours dans les Carnavals pyrénéens, des ours qu’un garçon déguisé en fille est chargé de domestiquer (il / elle le rase, le coiffe, le dépouille de sa peau). D. Fabre a montré, d’autre part, que les sociétés rurales traditionnelles confèrent à la jeunesse masculine le devoir de transgresser rituellement les règles sociales durant ces périodes festives, ce devoir étant l’envers d’une autre fonction, celle de rappeler ces règles, comme on le voit au moment du Jugement de Carnaval, où les acteurs du rite rappellent à la communauté et, notamment, à ses notables, les infractions aux règles sociales qu’ils ont commises pendant l’année.
Caillois avait en partie raison. Dans les fêtes qu’on appelle traditionnelles, la transgression et le désordre ont un sens rituel. Elles font ici partie de l’initiation masculine. Aussi sont-elles, en même temps, contrôlées socialement. Dans les fêtes espagnoles, les jeunes boivent beaucoup (et fument du cannabis et consomment de la cocaïne) mais ils sont sévèrement jugés s’ils boivent jusqu’à être ivres-morts ou si l’ivresse les fait sombrer dans la violence. L’excès est nécessaire mais il doit en même temps être maîtrisé pour qu’on puisse dire qu’on est un homme et plus un enfant. Mais on voit bien, en même temps, que cette limite peut toujours être franchie : il y a des accidents, parfois graves, dans la fête ; certains Carnavals, comme l’a montré notamment Emmanuel Le Roy Ladurie à propos du Carnaval de Romans8 peuvent verser de la transgression jouée à l’émeute. Michel Vovelle donne inversement des exemples d’émeutes ou de massacres pendant la période révolutionnaire qui ont fini en farandoles et en scènes carnavalesques9.
Une dernière remarque s’impose sur le Carnaval, qui a valeur générale. C’est que cette période ouvre, comme on le sait, le cycle de Carême, puis la fête de Pâques. Dira-t-on que le Carnaval est « la » fête ou la fête authentique et que celles qui le suivent, plus graves voire douloureuses comme l’est la Semaine Sainte, sont des « contre-fêtes rituelles » ou des fêtes inauthentiques ? Ou faut-il penser ensemble ce cycle festif, c’est-à-dire le penser comme un tout dont les éléments s’articulent et se répondent, fut-ce en s’opposant ?
En vérité, il convient de relativiser la distinction entre ces deux types de fêtes ou, plus généralement, entre le côté ordonné et le côté transgressif d’une même fête. Une place pour le divertissement, ou un joyeux désordre, peut être faite délibérément jusque dans des cérémonies par ailleurs très solennelles, hiérarchiques et hiératiques. Le meilleur exemple de cela est sans doute celui de la Fête-Dieu, où il y avait un cortège solennel des corps constitués mais aussi des « entremets », des sortes de saynettes où étaient représentés des épisodes de l’Histoire Sainte. Ils furent institués, à l’origine, par l’Église, qui voulait donner à la Fête-Dieu une fonction didactique : mettre en scène l’Histoire du Salut et l’inéluctable triomphe du christianisme. Mais les « entremets » devinrent très vite, au Moyen Age, un lieu d’expression de la liesse populaire. La représentation du Paradis Terrestre, par exemple, se traduisait par l’exhibition d’un Adam et d’une Eve qui, étant tout nus, prenaient des postures fort peu catholiques ; dans le Massacre des Innocents, les soldats d’Hérode couraient dans la foule en faisant mine de pourchasser les enfants et ils ne manquaient pas de lutiner quelques femmes au passage. L’Église finit par interdire les « entremets ». La Fête-Dieu est devenue, par ailleurs, un lieu d’expression de l’identité des cités, ce qu’elle n’était nullement destinée à être. À l’origine, figuraient dans le cortège des couples de géants processionnels représentant les rois terrestres qui venaient se soumettre au Christ-Roi. Les villes investirent progressivement ces figures d’un sens identitaire : les géants processionnels devinrent des symboles de la cité. Aussi put-on les extraire en quelque sorte de la Fête-Dieu et les utiliser dans les fêtes patronales : il en est ainsi, aujourd’hui encore, en Catalogne ou dans le nord de la France.
Ces exemples suggèrent que l’offre de sens que constitue le programme d’une fête n’est pas séparable de sa réception. Une fête a d’autant plus de chance de trouver une audience et de s’enraciner qu’elle cristallisera autour d’elle des formules dotées d’une signification pour le groupe. Aussi peut-elle prendre, avec le temps, un sens profondément différent de celui que lui avait conféré ses créateurs. La Première Communion illustre de façon exemplaire ce processus. Fête d’intégration à la communauté chrétienne pour l’Église, elle est devenue, pour les fidèles, une façon de solenniser l’entrée dans l’adolescence : c’est au moment de la Première Communion que les garçons recevaient leur première bicyclette ou leur première montre et les filles, leur première trousse de couture ou leurs premiers « vrais » bijoux.
Ceci signifie qu’une fête ne peut être décrétée ou, plus exactement,
qu’aucun pouvoir ne maîtrise son devenir. Les fêtes, certes, ont toutes eu un
commencement et, parfois, sont apparues à la suite d’un acte d’institution.
Encore faut-il, pour qu’une fête se perpétue, qu’elle soit acceptée par le
groupe, que celui-ci se l’approprie. Ce n’est pas toujours le cas. Pensons, par
exemple, à la Confirmation qui est toujours restée une cérémonie uniquement liturgique
ou aux fêtes instituées par la Révolution Française, qui ont eu une existence
tout à fait éphémère. Il est sans doute trop tôt pour se prononcer sur l’avenir
de fêtes d’institution récente comme « les Médiévales ». On peut
penser que certaines dureront peu de temps mais rien n’exclut que d’autres
puissent devenir des événements localement valorisés, des
« traditions ». Du moins peut-on être sûrs que se transformeront
entre temps, sinon leur forme, du moins la signification qui leur est actuellement
accordée.
Je conclus. F.A.Isambert a écrit, assez méchamment mais assez justement à propos de la réception de l’ouvrage de Caillois : « L’assentiment assez large recueilli par cette théorie de la fête constituerait elle-même un mythe d’origine de la fête telle qu’on la conçoit et telle qu’on la souhaite »10 Aujourd’hui sans doute plus qu’hier, nous qui, vivant dans des sociétés soumises à des contraintes de productivité, rêvons de potlatch et de dépenses gratuites, avons la nostalgie d’une vie communautaire parce que nous sommes devenus de farouches individualistes et valorisons le sentiment « obscur », comme le dit Caillois, d’un sacré insaisissable parce que nous n’adhérons plus aux religions instituées. La fête, telle que la définit Caillois, fait sans doute partie de nos utopies.
J’ai essayé de montrer, car je suis ethnologue, que cette conception de la fête est effectivement, comme le dit Isambert, largement mythique et ce, en m’appuyant sur des exemples de fêtes traditionnelles, c’est-à-dire de fêtes qui ont un long passé. Je voudrais, néanmoins, préciser que le choix de ces exemples ne vise pas à suggérer que les fêtes « nouvelles » (les « Médiévales », les raves, etc.) seraient illégitimes parce que nouvelles ou parce que nous pouvons repérer (ce qui est beaucoup plus difficile dans le cas de fêtes anciennes) les forces et les acteurs qui les ont instituées et, parfois, leurs intentions manifestes : attirer les touristes, pour ce qui est des fêtes « folkloriques » ou « à l’ancienne », valoriser le patrimoine local, contester le règne de l’argent. Car les fêtes traditionnelles ont elles aussi été instituées un jour et elles ne sont pas à l’écart des conflits et des enjeux sociaux et politiques : aucune fête n’a les mains « pures », aucune n’est le fruit d’un jaillissement spontané. J’ajouterai à ceci que nous avons tendance à la fois à rejeter comme « inauthentiques » les fêtes « patrimoniales » qui nous semblent sans doute trop ordonnées et les fêtes de la jeunesse qui nous paraissent, à l’inverse, être trop excessives et dangereuses, ce qui ne laisse pas d’être contradictoire.
Mon travail d’ethnologue, tel que je le conçois, m’interdit de porter de tels jugements de valeur. Je n’ai pas à juger de ce que serait vraiment « la » fête mais à analyser ce que les acteurs considèrent ainsi et à comprendre ce qu’ils disent en disant cela - et aussi ce qu’ils font, ce qui est souvent différent. Une fête, en d’autres termes, est un mode d’expression d’une société donnée, à un moment donné de son histoire et elle présente donc l’intérêt de fournir une voie d’accès à la compréhension de cette société. De ce point de vue, toutes les fêtes ont une égale dignité.
1 J’ai utilisé la 3ème édition de L’homme et le sacré, Paris, Gallimard, 1976. Toutes les citations que je donne dans la suite proviennent de cette édition.
2 François-André Isambert : Le sens du sacré. Fête et religion populaire. Paris, Les Editions de Minuit, 1982.
3 L’article de Dominique Grisoni : « Esquisse pour une théorie de la fête » a été réédité dans Cahiers de l’imaginaire, n° 19, 2ème semestre 2000, Service de Publications de l’Université Montpellier III, pp. 7-18.
4 Philippe Descola : Les lances du crépuscule. Relations jivaros. Haute Amazonie. Paris, Plon, collection « Terre Humaine »
5 Mona Ozouf : La
fête révolutionnaire. 1789-1799. Paris, NRF Gallimard, 1976.
6 Victor W. Turner. Le phénomène rituel. Structure et contre-structure. Paris, PUF, coll. « Ethnologies », 1990.
7 Daniel Fabre et Charles Camberoque : La fête en Languedoc, regards sur le carnaval aujourd’hui. Toulouse, Eds Privat, 1990 (2ème édition) et Daniel Fabre : Le Carnaval ou la fête à l’envers. Paris, Découvertes Gallimard, 1992.
8 Emmanuel Le Roy Ladurie : Le Carnaval de Romans. Paris, Gallimard, 1979.
9 Michel Vovelle. Les métamorphoses de la fête en Provence de 1750 à 1820. Paris, Aubier / Flammarion, 1976.
10 François-André Isambert : op. cit. p. 133.
Un auditeur - Vous nous avez dit ce qu’était la fête pour vous en tant
qu’anthropologue, ça m’a beaucoup appris et j’aimerais savoir ce qu’elle est
pour vous quand vous la vivez, quand vous vous y abandonnez.
Marlène Albert-Llorca - C’est une question difficile. D’abord, quand je suis ethnologue sur une
fête, je fais très peu la fête. Dans notre métier, on dit qu’il faut faire de
l’observation participante mais je pense que dans une fête, si on participe
trop, il y a un moment où on ne peut plus observer. Donc, en général dans les
fêtes je fais peu la fête. Pour ce qui est des fêtes que je vis, je ne vois pas
pourquoi je serais une exception, je fais partie d’une société par conséquent
je parle les valeurs de cette société.
Quand je fais la fête c’est parce que je me retrouve dans un groupe,
parce que je bois un coup, cela fait
partie des adjuvants de ce que l’on appelle l’esprit festif. De ce point de
vue-là je suis quand même très matérialiste. Je pense que dans ce que vous
dites, il y a aussi autre chose, quelque chose dont, au fond, j’ai peu parlé.
C’est la question de l’objet de la fête, de son objet explicite. Pour Caillois
c’est la résurrection du Chaos originel, la mise en scène d’un mythe d’origine.
Mais la fête peut être aussi la célébration d’un événement historique, par
exemple la Reconquista. C’est très
important pour moi, je ne pas faire la fête si je ne me retrouve pas, quelque
part, dans ce qui est célébré. C’est peut-être pour cette raison que je suis
allée étudier les fêtes en Espagne car comme vous l’avez vu par mon nom, je
suis d’origine espagnole.
Une auditrice - Vous avez dit qu’aucune fête n’était le fruit d’un jaillissement
spontané et par ailleurs qu’on n’arrive pas à apprivoiser la fête, qu’on peut
la décréter mais que son destin échappe à tout le monde. Comment peut-on
expliquer cette contradiction ?
Marlène Albert-Llorca - Je vais vous dire ce que l’on dit d’habitude ou plutôt la réponse que
j’ai apprise jadis. Dans ce cas-là on parle de dialectique. Ce n’est pas une
contradiction mais une dialectique entre l’ordre et le désordre. J’ai dit
qu’aucune fête n’est purement un jaillissement spontané. Quand Vovelle parle
des révolutionnaires qui attaquaient un château et promenaientdes têtes au bout
d’une pique, il précise que cela finit par un carnaval. Là, on a, si on veut,la
fête qui jaillit d’un événement mais en même temps elle jaillit sur fond d’une
tradition, sur fond d’une coutume. Ce n’est pas non plus la spontanéité absolue
puisque, immédiatement, la fête se coule dans des formes qui sont des formes
héritées. On fait quand même la fête selon des formes culturelles. Deuxièmement
je crois qu’il y a une dialectique de l’ordre et du désordre dans toutes les
fêtes.
Une auditrice - Si vous parlez de la fête comme de quelque chose de libératoire, ou de
la levée des interdits, peut-on, à cause de cela, expliquer la présence presque
indispensable de l’alcool et des drogues dans la plupart des fêtes, comme vous
l’avez dit ?
Marlène Albert-Llorca - Bien sûr. L’alcool et les drogues, ou du moins certaines d’entre elles,
permettent de lever les inhibitions et aident donc forcément à passer outre aux
interdits. Cela dit, j’ai tendance à être d’accord avec Caillois sur ce point
c’est-à-dire que je pense que dans les fêtes, ou au moins dans celles que je
connais, la transgression des interdits a effectivement une dimension rituelle.
Mais je répondrais tout de même par l’affirmative à votre question.
Une auditrice - Il y a une fête que j’estime être très importante, qui dure encore, qui
se perpétue dans certaines régions, c’est la fête de la Saint-Jean qui remonte
à la nuit des temps et qui a été, bien entendu, récupérée par l’Église. Mais
c’est en fait la fête de la lumière, la fête de la vie puisqu’elle a lieu au
solstice d’été. Il y a beaucoup de traditions comme par exemple le brandon qui
préserverait des maladies ou les jeunes gens qui sautent au dessus du feu ce
qui est comme une initiation, et lorsque vous parliez de libertés sexuelles
cela m’a rappelé une histoire de ma région et qui date du début de ce siècle.
Une jeune femme était enceinte ; lorsque sa mère lui demande comment c’est
arrivé et que la jeune femme dit que c’était le soir de la Saint-Jean la mère
est rassurée et tout va très bien. Il y avait une forme de bénédiction ce
jour-là, cette nuit-là, ce qui est quand même assez particulier. On pensait à
cette fête à longueur d’année puisqu’il fallait préparer le brandon. C’était
très important.
Marlène Albert-Llorca - La Saint-Jean est très passionnante et très complexe. Ce sur quoi on
peut s’interroger à propos de ces fêtes-là c’est lorsque vous parlez de
récupération par l’Église.
On peut dire la même chose en d’autres termes. Une religion tend à
ordonner la totalité de l’expérience humaine, à lui fournir un cadre.
Effectivement si le christianisme a pu devenir une religion, entendue comme
fait de culture, c’est en partie parce qu’il a repris ce calendrier
traditionnel qui était celui des saisons, des travaux des champs etc. Vous
parlez de fête du feu mais on a de nombreux documents montrant que la
Saint-Jean est aussi une fête de l’eau. Ce qui est fêté à la Saint-Jean c’est
le Baptiste. Ce que j’explique c’est aussi comment un système religieux peut
donner sens à un calendrier, ritualiser (et non simplement fêter, car tout
rituel n’est pas festif) les changements de saisons, les moments de passage. Je
crois que c’est un fait universel et la Saint-Jean rentre certainement dans ce
cadre.
Un auditeur - Vous avez rappelé en commençant cette constatation que l’on entend
souvent : à notre époque on ne sait plus faire la fête et vous nous avez
montré que ce n’était pas vrai. En définitive il y a toujours des fêtes. C’est
vrai que les fêtes sont différentes. Toute une série de fêtes que vous avez
évoquées ont disparu parce que le mode de vie qui les autorisait a lui-même
disparu. Il y a vingt ans encore ici la vendange se faisait en famille et quand
elle était terminée c’était la fête alors que maintenant la vendange se fait
par des machines à vendanger, les gens qui les manipulent sont des ouvriers
immigrés, il n’y a plus du tout le contact.
Par contre il y a toujours des fêtes mais celles d’aujourd’hui ce sont
les grands concerts de rock. Et ce
genre de réunions ont une autre dimension, une autre distance. L’explication
n’est-elle pas là ? Vous avez parlé de ces fêtes de moros y cristianos. J’ai assisté il y a quelques années à celle
d’Alicante et c’était nettement touristique. Il y avait des affiches partout
dans la région pour attirer les gens, des sièges prévus le long des rues pour
voir passer le cortège etc. Ca n’avait plus rien du spontané qu’il pouvait y
avoir autrefois.
Marlène Albert-Llorca - Je suis très contente que vous disiez cela. Je me permettrais de vous
dire que je ne suis pas d’accord avec vous et je vais essayer de m’en
expliquer. Bien sûr il y a des affiches partout, il y a des chaises et dans une
ville comme Alicante située au bord de la mer, pour une fête qui se célèbre
pendant l’été, il y a bien évidemment des touristes. Cela ne veut pas dire que
c’est fait pour les touristes. Quand Caillois dit que la fête représente la
gloire de la collectivité, cela signifie que la fête se montre aussi. On est
très fier de montrer aux autres qu’on est capable de faire une belle fête. En
tout cas dans cette région, c’est tout à fait constitutif de la fête. D’autre
part, quand on n’est plus dans une position de touriste mais qu’on est a
l’intérieur de la fête, avec les autochtones, on s'aperçoit qu’il y a des
barrières qui sont dressées devant les touristes. Il y a des choses que les
touristes voient et d’autres qu’ils ne voient pas. Il y a des choses qu’on leur
permet de voir et d’autres qu’on ne leur permet pas de voir. La fête est un
phénomène complexe, elle a plusieurs cercles et la communauté sait très bien se
défendre, elle trace elle-même ses limites. Il faut montrer qu’on est grand, si
les touristes viennent nous admirer tant mieux mais les touristes ne vont pas
aller plus loin.
En ce qui concerne le deuxième aspect de votre question je dirai que
oui, nécessairement il y a des fêtes qui ont disparu. À partir du moment où la
société a changé, ses fêtes changent avec elle. Mais on a ressuscité les fêtes
de la transhumance, les fêtes de battage et là aussi on dit que c’est pour le
tourisme. Je suis allée voir avec ma voisine, qui est une vraie paysanne, une
fête de battage (j’ai une maison dans les Baronnies des Pyrénées). Pour elle,
il y avait là une grande puissance d’émotions. Elle m’a tout expliqué, tout
raconté etc. Ce sont des gens pour qui tout cela représente leur passé.
Pourquoi va-t-on à ces fêtes, qu’y cherche-t-on ? Bien sûr qu’on fait ça pour
le tourisme, parce que nous sommes à l’ère de la patrimonialisation et que l’on
transforme tout en patrimoine. On peut s’interroger sur le pourquoi de cette
patrimonialisation et sur ce que cela dit de nous. Je dirais de ces
manifestations qu’elles sont intéressantes, que ce sont les expressions d’une
société à un moment donné.
L’auditeur - Alors pourquoi dit-on que nous avons perdu le sens de la fête ?
Marlène Albert-Llorca - Peut-être parce qu’on se réfère à une norme, à une idée de la fête dont
je ne suis pas sûre qu’elle ait jamais existé telle que nous le croyons.
Une auditrice - Je voudrais d’abord poser une question par rapport à l’inscription de la
fête au sens le plus universel, le plus générique qui soit, dans l’espace et
dans le temps. Vous avez évoqué les thématiques, il n’y a plus de saints
patrons ; je pense par exemple au type de fêtes que l’on a maintenant qui sont
institutionnalisées : fête de la musique, fête des grands-mères, fête du
cheval, fête de l’Internet. Cette dernière, peut-être une des plus récentes (avec
des manifestations partout en France donc au niveau national), est relayée par
le Ministère de l’Éducation Nationale, par des associations, et avec
l’intervention de sponsors de toutes sortes. Après il y a ce que l’on appelle
les « journées » et que l’on peut assimiler à quelque chose de
l’ordre de la fête qui est, je le répète, une inscription dans l’espace et dans
le temps car notre grande difficulté en tant qu’êtres humains c’est bien de
toujours s’inscrire le mieux possible dans un espace et dans un temps donné qui
est, par essence, mouvant, perturbant, ambigu etc. Il y a donc une espèce de
scansion annuelle qui revient tous les ans.
La deuxième partie de mon interrogation porte sur la distinction sacré /
profane. Le sacré, on l’a bien compris est le sacré du social en tant
qu’inconscient c’est-à-dire reconstruction permanente à partir d’un désordre
mis en scène volontairement pour reconstruire l’ordre. Qu’est-ce que le sacré
là dedans ou en tout cas dans les nouvelles fêtes que l’on voit qui sont fortement
liées à la communication et à tous les actes de communication ? Il y a le sacré
du marché parce qu’au niveau de toutes les fêtes liées à Internet auxquelles
j’ai pu assister depuis deux ans il y avait des intervenants très forts. Mais
l'atmosphère de fête était quand même présente avec les banderoles, les
applaudissements, les interventions, des moments de fusion, de la nourriture et
des cocktails. Ce qui m’a manqué comme explication par rapport à Caillois ou
par rapport à d’autres c’est aussi ce besoin de s’inscrire dans un espace et
dans un temps donné pour suivre la route, espérer à nouveau, se reposer des
repères etc. Ces nouvelles manifestations ont lieu autour de thématiques, comme
pour les grands shows télévisés pour lutter contre les maladies comportent
aussi un aspect festif.
Marlène Albert-Llorca - Il y a trois points dans ce que vous dites.
Pour la question de l’inscription dans l’espace, je pense qu’en ce qui
concerne la fête il s’agit plus d’une inscription dans le temps que dans l’espace.
Toute société scande le temps de manière différente selon que l’on est dans une
société dominée par les rythmes agricoles ou non. La fête est sans doute un des
moyens servant à remplir ce rôle de scansion du temps.
Sur la question du sacré, si vous le permettez je m’abstiendrai. J’ai
donné la définition de Caillois et de Durkheim du sacré car je voulais qu’on
comprenne bien la distinction entre les deux. La notion de sacré est loin
d’être claire, elle est totalement contestée par beaucoup d’ethnologues et cela
risquerait de nous entraîner dans quelque chose de compliqué et je préfère ne
pas m’y aventurer ce soir.
Le troisième aspect de votre question ou de vos remarques porte sur des
fêtes du type Internet que je ne connaissais pas. Je crois l’avoir dit, on est
devant des phénomènes assez analogues, assez comparables à la fête
révolutionnaire. La Révolution française arrive et elle institue des fêtes.
C’est un acte politique. Aujourd’hui, ce sont peut-être plus des actes
économiques. On voit bien les raisons commerciales qu’il peut y avoir à
instituer ce genre de manifestations. Dans ces cas-là, en tant qu’ethnologue,
ce que j’essaie de faire c’est de voir ce que les gens font de tout cela.
Quelque chose leur tombe dessus, comment le vivent-ils, quelles signification
lui donnent-ils ? Il est vrai que sans revenir à la question de vraie ou de
fausse fête, il y a des fêtes plus riches que d’autres, comme par exemple les
fêtes traditionnelles. De par leur long passé qui entraîne une sédimentation
des significations, elles ont eu le temps de s’enraciner dans la vie sociale.
François Jacob, prix Nobel de Biologie et auteur de La Logique du Vivant, dit de la cellule vivante qu’elle est
simplement un ensemble de réactions en chaîne. Il dit aussi qu’on n’arrivera
pas à la reproduire en laboratoire, il y en a trop en trop peu de temps pour
qu’on arrive à tout reproduire, et cela, dit-il, parce que la cellule vivante a
des millions d’années derrière elle. C’est tout bête mais avec les fêtes
anciennes on est devant des phénomènes de cet ordre, c’est comme pour la
cellule vivante, il y a beaucoup de temps passé qui a pu cristalliser un
certain nombre d’aspects essentiels de la vie sociale. Il est sûr que quand on
étudie les fêtes de création récente on se dit qu’elles sont quand même un peu
pauvres mais qu’en sera-t-il demain ? Que vont en faire les gens ? Je ne sais
pas. Peut-être que demain, dans trente ans, la fête d’Internet sera une
contestation d’Internet.
Un auditeur - J’ai été interpellé par ce que vous avez dit sur cette signification de
la fête qui échappe à ses fondateurs, et on peut se demander si la
signification de la fête n’échappe pas aussi à ceux qui y participent et s’il
n’y a pas finalement un jeu profond de l’inconscient au niveau des fêtes, sans tirer
pour autant tout à fait du côté de la psychanalyse.
Je pense en particulier à des fêtes qui sont devenues profanes comme les
carnavals auxquels vous avez fait allusion. Au niveau de l’inconscient chez
ceux qui participent à ces fêtes n’y a-t-il pas tout de même le désir de
régénérer les forces vitales et de se régénérer soi-même ou même de refonder la
société et la communauté et de transgresser ses interdits etc ? Ceci pose un
problème qui a été effleuré à plusieurs reprises : celui de l’universalité des
fonctions de la fête. Ce que vous avez décrit renvoie à un universel humain :
l’amour de l’ordre mais le besoin de rompre cet ordre, le besoin de la loi et
le besoin de la transgression de la loi etc. Voilà pour ma première question.
L’autre traite de ce que vous avez dit au début. Vous ne voulez pas parler de
fêtes autentiques, d’introduire des notions normatives dans la question de la
fête mais ne peut-on pas quand même, et je crois que vous l’avez fait, établir
une typologie à partir des messages symboliques et représentatifs, c’est-à-dire
à partir des archétypes que les fêtes peuvent véhiculer. C’est ce que fait
Caillois même s’il a poussé les choses à la limite quand il dit que les fêtes
modernes ne sont pas des fêtes parce que les vraies fêtes sont les fêtes à
caractère religieux, les fêtes du sacré, qui établissent une transcendance et
de la société mais aussi de la nature.
Marlène Albert-Llorca - Oui, pour Caillois la nature est plus importante que la société. Bien
sûr, il y a un écart, quand on prend des fêtes dont on connaît l’acte
d’institution, entre les intentions des promoteurs de la fête et la façon dont
elle est vécue, et d’autre part, je suis assez d’accord avec vous, il y a un
écart entre ce que les gens disent de ce qu’ils font, et ce qu’ils font
réellement, ce qu’ils ressentent. L’idée qu’il y a une part qui n’est peut-être
pas totalement consciente ou pas explicitée discursivement ne me gène pas. Au
contraire, c’est une des raisons pour lesquelles on fait de l’ethnologie
c’est-à-dire essayer de comprendre ce que les gens ne disent pas explicitement.
Mais il n’en reste pas moins que cela se manifeste, c’est implicite,
vécu mais c’est aussi agi. Si je peux dire quelque chose en tant qu’ethnologue,
c’est à partir de ce que je vois. Je ne peux pas sonder les reins et les cœurs,
je ne peux qu’écouter ce que les gens me disent et regarder ce qu’ils font.
Vous parlez de la théorie de Caillois en demandant si, au niveau de
l’inconscient chez ceux qui participent à ces fêtes, il n’y a pas tout de même
le désir de régénérer les forces vitales et de se régénérer eux-mêmes ou même
de refonder la société et la communauté et de transgresser ses interdits ? Je
dirais que je suis d’accord si les gens le montrent. Le problème de
l’interprétation de Caillois c’est qu’elle est très séduisante, et qu’on a
immédiatement envie d’y adhérer. Je pense qu’il existe des invariants, je ne
suis pas relativiste mais en même temps, en tant qu’ethnologue, ma tâche est
aussi d’essayer de penser la diversité c’est-à-dire d’articuler les traits
éventuellement invariants avec les spécificités culturelles.
J’ai donc des réticences devant Caillois car dans les fêtes que j’étudie
il n’y a pas de mythes cosmogoniques. Alors je peux bien dire que les gens
jouent le chaos et la régénération mais je n’en sais rien, je n’ai aucun
argument concret. Dans le Nouvel An babylonien il y a un mythe et on dit qu’on
le met en scène. Moi je n’ai pas cela, alors que dois-je faire ? Je l’invente
et je dis qu’inconsciemment c’est ce qu’ils font. C’est ennuyeux car cela
signifie que je peux prêter beaucoup aux gens que j’étudie en pensant que même
s’ils disent ceci et me montrent cela, je dois faire attention, car
inconsciemment voilà ce qu’ils font et voilà ce qu’ils pensent. À partir de là
je vais pouvoir m’autoriser beaucoup de libertés avec les faits. Or modestement
j’essaye de tenir compte des faits.
Pour ce qui est de l’autre point de votre question, il est sans doute
possible de faire une typologie des fêtes, mais je ne m’y suis jamais essayée
et donc je ne peux pas vous répondre car je n’y ai pas vraiment réfléchi.
Une auditrice - Dans l’idée de Durkheim, il y a peut-être la notion que dans les fêtes
totémiques on s’identifie à quelque chose qui surplombe le groupe et dans quoi
le groupe se retrouve, tandis que dans d’autres fêtes on ne s’identifie qu’à
soi-même et là on peut seulement crier « on est les meilleurs », et c’est assez
pauvre. Il y a un tableau de Goya qui s’appelle « la fête de la sardine » où on
voit plein de petites figures qui dansent et un grand étendard avec la même
figure. On ne s’identifie à rien d’autre qu’à soi et c’est vrai que ce sont des
fêtes tristes même si on s’y amuse beaucoup. Il y a peut-être alors deux types
de fêtes.
M.A.L. - C’est un problème. Il faudrait le voir. Effectivement, il est possible
que ça puisse fonctionner comme ça.
Un auditeur - À propos de fêtes tristes, il y a les rave-parties. On en a peu parlé. C’est une forme de fêtes nouvelles
avec des gens qui ne se connaissent pas et qui décident de se réunir dans un
lieu inconnu. Pour faire quoi ? Est-ce une fuite d’une société qu’ils ont du
mal à supporter, ou est-ce, pour revenir dans le thème de la fête, le besoin
d’aller ailleurs, un ailleurs, un espace-temps qui vous sort de la vie
quotidienne où l’on peut se re-sourcer et quand on rentre on voit mieux ce
qu’on est ? Est-ce les deux à la fois ou alors est-ce vraiment une fête de
désespoir ?
Marlène Albert-Llorca - Là aussi, je pense qu’il faut être prudent. Il y a des distinction : free-parties en plein air dans la
nature, raves dans des clubs, raves dans des maisons appartenant à
certains groupes, etc. Cette notion, peut-être parce que nous la connaissons
peu, recouvre des réalités différentes.
Deuxièmement, je crois qu’il y a aussi des façons différentes de faire
la fête. Isambert le souligne également, et je pense qu’il a tout à fait raison
de le faire, il y a des façons différentes de vivre les raves. Dans les raves
vous avez les travelers (ces gens qui
font la route et qui sont un peu des marginaux), vous avez aussi des étudiants
de l’université du Mirail, des DJ, des organisateurs etc. Je crois que ce ne
sont pas les mêmes gens, que ce ne sont pas non plus les mêmes façons de vivre
la fête. Il y a donc des degrés différents d’implication. Des groupes sociaux
(j’appelle groupe le fait que tous les individus ne se situent pas socialement
de la même façon) ont un rapport différent à ce genre de manifestation. Ce
n’est pas un phénomène que j’ai étudié, j’ai lu quelques articles même s’il n’y
a que peu de choses. Nous sommes loin d’avoir fait le travail qui serait
nécessaire pour comprendre ce qui se passe dans ces lieux.
Je ne peux pas dire que ce sont des fêtes de désespoir, je ne sais pas
ce que c’est et je pense que ce n’est pas la même chose pour tous les jeunes
qui participent à ces fêtes, ça n’a peut-être pas le même sens. Il n’y
investissent pas tous la même chose, ils ne le vivent pas tous au même degré,
ni de la même façon. Un psychiatre qui travaille sur la toxicomanie m’avait
invitée avec quelqu'un de Médecins du Monde, un brigadier qui s’occupe de la
prévention, des ravers, à une soirée
qui m’a beaucoup appris. Tous les gens qui étaient là étaient différents, il y
avait des organisateurs, des ravers
qui organisent des salles de repos qui permettent d’éviter des accidents.
Certains disaient que c’est contre la société capitaliste. On ne peut pas tout
mettre dans le même sac, il faut regarder de près comment ça marche sinon on va
les rejeter sans appel et sans jugement.
Une auditrice - On parle de raves-parties,
moi je vais plutôt vous faire rêver et je voudrais intervenir mais peut-être
plus sous forme de témoignage. J’ai eu du mal à intervenir jusqu’à présent mais
sans doute à cause de la difficulté que l’on a à trouver un mode opératoire de
classification. J’ai le privilège de venir d’une société où ces fêtes
traditionnelles, au sens magico-religieux tel que l’entendent Durkheim et
Caillois ont lieu, jusqu’à relativement récemment en tout cas (car elles
commencent à être investie par les touristes). Je parle d’un terrain africain.
J’ai vécu ces fêtes extraordinaires où l’on parlait d’inscription dans
l’espace et le temps avec par exemple les fêtes de Gomok près d’Abidjan où ça
allait très loin car il s’agissait de reproduire le mythe de la mise en place
d’origine des populations et la lutte des clans avec le village d’en haut et
celui d’en bas pour la reconquête de ce territoire. Mais parallèlement à cela
c’était aussi le lieu de déferlement de pouvoirs psycho-magico-religieux ce
qu’on appelle le Céké qui à l’occasion de cette fête annuelle se transmet par
le souffle. On voit des gens en état extatique, avec bien sûr le rôle des
plantes médicinales, qui se transpercent le ventre, font sortir les tripes, se
coupent la langue sans aucune manifestation de douleur, sans épanchement de
sang. On assiste à des pratiques qui semblent miraculeuses pour le profane. Il
y a le passage initiatique d’une classe d’âge à l’autre, le rôle des tambours
sacrés, les femmes qui imitent les hommes, il y a donc beaucoup de choses à
dire. Le lendemain on retrouve tout le monde vêtu de blanc et on sens bien que
leur monde a été lavé, leurs énergies ont été purifiées, il y des scènes
extraordinaires et tout le monde se retrouve tranquillement à l’église.
Il y a donc énormément de niveaux de classifications. J’ai assisté au
Niger à ce qu’a filmé Jean Rouch et qu’on ne peut voir que tous les soixante
ans à l’occasion de l’intronisation d’un très grand chef d’un territoire chez
les Haoussas, c’est une fête de pluie où on a la reconstitution à travers le
renouvellement des énergies du roi par rapport à celui qui est décédé, c’est le
renouvellement des énergies du groupe, d’un peuple tout entier, cela se passe
sur une île au milieu du Niger. J’ai été frappée, comme tous les cultes de
possession auxquels j’ai pu participé, par le rythme. En effet ici en Europe
puisqu’il y a désacralisation, on voit un peu plus la fête de façon
individuelle que par rapport au groupe, par rapport au collectif alors qu’en
Afrique l’individu n’a pas le droit d’émerger du groupe, il y a une conscience
de groupe qui est très forte. C’est le pouvoir du rythme. Ici, on se désinhibe
par l’alcool ou les drogues mais le pouvoir du rythme des tam-tams tels qu’on
peut trouver au Niger ou ailleurs c’est cette cadence, ce martèlement des
centres énergétiques du cerveau, de toutes les parois de l’individu, de toutes
ces fibres qui provoque progressivement chez l’individu cette sortie de
lui-même, cette transe et qui permet à l’ordre social de se restructurer différemment.
C’est exactement ce que la techno provoque. Les raves ce sont des
martèlement de rythmes saccadés permanents, c’est retrouver une façon de sortir
de soi, de se retrouver dans un état second qui permet peut-être une fusion
collective que l’on n’a pas dans la vie. Ce serait donc intéressant que l’on
ritualise un peu nos élections et que les clans de gauches et de droite fassent
la fête comme dans mon village d’Afrique, qu’on tambourine là dessus et qu’on
vive enfin quelque chose qui nous transcende.
M.A.L.- Je ne sais pas si on va le faire. J’en doute. Je vous remercie de votre
témoignage parce que j’ai dit qu’il y avait bien des exemples de fêtes des
sociétés dites primitives qui correspondent à la description de Caillois.
Simplement j’ai voulu souligner que toutes les fêtes qu’on connaît dans les
sociétés non occidentales ne correspondent pas toujours à cette description.
Les exemples que vous venez de donner rentrent tout à fait dans le cadre de
l’analyse de Caillois. Je pense aussi qu’il y a des contre-exemples et qu’il
faut tout penser. L’humanité à sans doute trouvé toute une série de moyens pour
se mettre dans ce qu’on appelle aujourd’hui des états « modifiés de
conscience » qui peuvent être le rythme, la danse, l’alcool ou les drogues
en général, ou tout à la fois. Ce sont des techniques très universelles.
4 avril 2002
Cette conférence a été donnée au Grep-Mp,
et publiée dans Parcours N° 25