JAPON : LE SYSTEME GAGNANT ?

 

Dominique Turcq

Professeur à HEC,

auteur de L'Inévitable Partenaire Japonais, Fayard, Paris 1992.

 

 

 

Je vais aborder, sous le terme "système japonais" les grandes lignes du "fonctionnement" économique et social de ce pays.

Un certain nombre d'années d'expérience sur le Japon me donne, peut être, quelque crédibilité pour parler de ce pays. Toutefois, je voudrais préciser où et dans quels domaines se situe mon expérience, de façon à ce que vos attentes par rapport à ce que je peux apporter ce soir, soient relativement claires et que les biais qui peuvent influencer ma propre vision vous le  soient aussi. Alors que je sortais d'HEC ,il y a un peu plus de vingt ans, la plupart de mes camarades allaient faire un doctorat aux États-Unis. J'avais pour ma part envie d'aller voir quelque chose d'autre. L'exotisme ! Je suis donc parti au Japon.

J'y ai vécu trois ans, étudiant à l'Université de Kobe où je commençai un doctorat, vivant comme un Japonais, apprenant le japonais, faisant mes études en japonais, m'insérant complètement dans le pays.

Ensuite, la passion est restée. Elle est encore là, aujourd'hui. J'ai fini mon doctorat en France sur la sociologie des entreprises au Japon. Et puis, pendant vingt ans, j'ai "pratiqué" le Japon à 70% de mon temps, j'y ai effectué un nombre important de voyages (entre un et huit par an) et j'ai travaillé dans des domaines divers allant de la relation administrative internationale à la relation économique, à la négociation entre entreprises, à l'enseignement.

Mais je suis économiste  et sociologue d'entreprise. Donc, dans les domaines de la philosophie, de la religion, de la psychanalyse, de la culture, entre autres, je n'ai qu'une information d'honnête homme. Pas plus que quiconque s'intéressant à un pays ou à son propre pays. Sur l'économique et la société japonaise dans le sens où elle soutient l'économique, je pense en savoir un petit peu plus que quinze jours de  voyage pourraient enseigner. Mais sur ces sujets-là seulement.

Mon exposé comportera trois parties. D'abord, la performance du Japon et pourquoi je prétends que c'est un système "gagnant". Ensuite, quelques éclairages sur le système qui sous-tend cette performance. Enfin, je lancerai un débat sur les craquements dans ce "système japonais", puisque, à en croire certains articles de presse, on peut avoir l'impression qu'il se passe beaucoup de choses au Japon, voire que ce pays est en train d'exploser. Je voudrais montrer ces craquements, mais aussi expliquer pourquoi ils ne sont pas nécessairement annonciateurs d'explosions.

La Performance du Système Japonais

A. Performance Economique

La performance économique repose sur des structures économiques adéquates mais aussi, et surtout, sur des comportements appropriés des acteurs, c'est-à-dire principalement des entreprises, à l'intérieur de ces structures économiques.

Avant de détailler ces deux points, il faut passer par la litanie des performances du Japon. On dit toujours "Il est premier par-ci, premier par-là", rappelons-en les principales dimensions à l'aide de quelques indicateurs simples dont beaucoup d'entre vous connaissent déjà certainement les tendances.

a) La croissance. Le Japon a connu une croissance extrêmement rapide au cours des quarante dernières années. Je voudrais l'illustrer par quelques chiffres. On utilise souvent, pour mesurer la richesse d'un pays, le Produit National Brut (PNB) par tête d'habitant. Une des façons de le calculer pour permettre des comparaisons internationales est de prendre le PNB par tête, exprimé en parité de pouvoir d'achat.

Si on se place en 1960 et que l'on met l'Europe à 100, le Japon est à 50 et les États-Unis à 190. Dix ans plus tard, en 1970, si on garde l'Europe à 100, le Japon est à 92 et les États-Unis à 165. En 1980, l'Europe toujours à 100, le Japon est à 101 et les États-Unis à 150. En fait, le Japon n'a pas alors encore dépassé l'Allemagne, la France et le Luxembourg. Il n'a alors dépassé que la moyenne européenne. En 1991, dernier chiffre connu de l'OCDE, l'Europe est toujours à 100, par définition, mais le Japon est à 123 et les États-Unis à 147. Il a désormais dépassé tous les pays européens.

b) La production industrielle. Les Japonais connaissent ,depuis vingt ans, une production industrielle en croissance durable, très supérieure à la France ou à l'Angleterre, supérieure à l'Allemagne, supérieure aux États-Unis. On le sent bien avec l'afflux croissant de produits industriels japonais sur nos marchés.

c) L'excédent commercial. L'excédent commercial croissant sans cesse est extrêmement irritant, en particulier l'année dernière et cette année, pour les autorités américaines. Ce qui est assez surprenant, c'est que cet excédent commercial a des effets négatifs pour les Japonais eux-mêmes: ils ont trop d'excédent à travers leurs exportations pour être "acceptés" par la communauté internationale comme un partenaire "normal".

d) L'emploi. Les Japonais ont réussi dans le domaine de l'emploi quelque chose d'assez exceptionnel: l'équilibre entre la croissance économique et la croissance des besoins en emplois. Rappelons une vérité première. Une économie doit tous les ans créer suffisamment d'emplois pour ceux arrivant sur le marché du travail, en excédent de ceux qui le quittent. Dans le cas d'insuffisance de création d'emplois, il y a aggravation du chômage. Mais il ne faut pas non plus en créer trop, sinon apparaît une tension sur le marché du travail qui fait monter les coûts et obère la compétitivité internationale de l'économie.

Les Japonais ont réussi à réaliser parfaitement cet équilibre au cours des trente dernières années, avec un taux de chômage qui a oscillé entre 2 et 3% sur l'ensemble de la période. Cela s'oppose au modèle américain, dans lequel la croissance a été nettement plus modérée qu'au Japon, mais où les Américains ont réussi à assurer une très forte croissance de l'emploi. Les Américains avaient une population jeune qui arrivait sur le marché du travail et ils ont réussi à l'utiliser en grande partie, même si leur taux de chômage était de 7 à 8%. Et cela s'opposait également au troisième modèle existant dans le monde, le modèle européen, dans lequel n'a été en fait réalisé ni l'un l'autre: l'Europe a connu une croissance modérée, ni mauvaise, ni exceptionnelle, mais par contre n'a pas réussi à ce que cette croissance s'accompagne de suffisamment d'emplois nouveaux.

Donc une très belle performance socio-économique du Japon dans le domaine de l'emploi.

e) La place dans le monde financier. Le Japon financier aussi représente une illustration d'une performance économique importante à noter. La capitalisation boursière au Japon, même après ce qu'on a appelé "le dégonflement de la bulle", représente dans l'économie mondiale aujourd'hui environ 30% de la capitalisation boursière totale, contre 15% il y a dix ans. Pendant ce temps-là, l'Europe est passée de 20 à 26%. L'Europe aussi a augmenté, mais pas du tout dans les mêmes proportions.

B. Performance des Technologies de Production

Examinons maintenant brièvement le domaine de la production et des technologies de production. Le Japon n'a pas un nombre considérable de prix Nobel. On ne peut pas dire que soient apparues au Japon un nombre important d'innovations marquantes. Mais ce pays représente un modèle reconnu dans le monde entier pour les technologies de production, la mise en œuvre, la capacité à produire au meilleur coût avec la meilleure qualité. Cette reconnaissance mondiale est d'autant plus admirable que, si l'on remonte vingt ans en arrière, l'image des produits japonais était pire que médiocre. En vingt ans, ils sont passés d'une image de fabricants de camelote à celle de fabricants servant de référence pour la maîtrise des procédés de fabrication!

C. Performance d'Influence Culturelle

Outre son influence économique, je prétends que le Japon exerce sur l'Occident aujourd'hui une influence culturelle. C'est aussi une performance non négligeable. Nous ne sommes pas tous en train de rechercher le Japanese way of life, certes, mais combien d'entre nous, ou de nos enfants, passent le plus clair de leur temps sur un Nintendo  ou sur un Gameboy ? Allumez la télévision: combien de dessins animés, même s'ils reprennent des thèmes qui sont ceux de nos traditions, sont faits au Japon ? Environ 70%. Ce n'est pas neutre. Des valeurs culturelles sont transmises ainsi. Certes, ce n'est pas le Japanese way of life, mais c'est, d'une certaine manière, le Japanese way of thinking. Cette influence culturelle ne s'arrête pas là. Dans le domaine de la mode, les Japonais ont bouleversé une partie du design, ont complètement changé la façon dont on regarde les étoffes, dont on les touche. Cette dimension culturelle ne me semble pas étrangère à la réussite économique. Autrement dit, comme toujours dans l'Histoire, quand un pays réussit bien, il devient aussi un modèle pour d'autres éléments que sa simple réussite économique. On observe notamment que le nombre d'étudiants européens ou américains cherchant à apprendre le japonais aujourd'hui est en augmentation constante. En outre, quand on veut apprendre le japonais aujourd'hui, on n'est pas ridicule.

Les Structures du Système

Tentons maintenant d'explorer les principales structures administratives, éducationnelles, économiques et sociales qui ont permis cette performance.

A. L'Administration Japonaise

Les infrastructures administratives du Japon sont remarquables et expliquent en grande partie les performances du pays.

La plus connue des structures administratives, celle dont on parle toujours, est ce fameux MITI, le Ministère de l'Industrie et du Commerce International, si bien organisé, qui a mis en œuvre de très efficaces politiques industrielles. Mais il ne faudrait pas croire le MITI isolé. Le Ministère des Finances et bien d'autres excellentes infrastructures administratives structurent ce pays. Dans le domaine de l'élite administrative, le Japon ressemble à la France: il attire les meilleurs vers son administration - contrairement aux États-Unis, par exemple. Un élément extrêmement brillant, au Japon, fera la Faculté de Droit de l'Université de Tokyo, comme en France l'ENA, et entrera dans l'administration.

B. Le Système Éducatif

La seconde structure administrative sur laquelle je souhaite m'attarder un peu plus est le système éducatif. Comment réussit-on à générer dans ce pays des gens qui soient brillants, extrêmement bien formés, sans cesse en quête de savoir et dont l'élite va nourrir les rangs de l'administration, puis, plus tard, quand ils prendront leur retraite de l'administration, grossir les rangs des grands conseillers des grandes entreprises ?

Le système éducatif japonais me semble être un fondement du succès. Comment  fonctionne-t-il ?

Il est intensif. C'est-à-dire que, dès le plus jeune âge, on travaille beaucoup, tard, et on est pris dans un système définitivement sélectif. La sélection commence, on le sait, dès le jardin d'enfants. Si un enfant n'est pas dans un bon jardin d'enfants et n'y est pas un bon élève, il aura quelques difficultés à entrer dans une bonne école communale. S'il n'est pas un bon élève dans cette bonne école communale, il aura quelques difficultés à entrer dans un bon lycée. Et s'il n'est pas un bon élève dans un bon lycée, il ne pourra même pas présenter les concours des bonnes universités. La sélection se fait donc depuis le jardin d'enfants jusqu'à l'université. Après, on peut lever le pied, et les études supérieures au Japon ne sont pas spécialement éreintantes. Ceci dit, même si on se repose pendant les quatre à six ans d'université, on a quand même pris l'habitude d'apprendre à apprendre. Le mode d'évaluation dans le système éducatif consiste à vérifier que l'élève  a bien appris. Il apprend, il dégurgite ses connaissances pour l'examen, il apprend, il dégurgite à l'examen suivant. Cette habitude d'apprendre énormément, d'apprendre à présenter des connaissances - mais pas nécessairement à beaucoup penser sur ces connaissances - on la garde toute sa vie. Et les Japonais, dans leur ensemble, sont des gens qui lisent et apprennent énormément. Les Japonais sont les premiers lecteurs du monde, à la fois en journaux et en livres.

Le système éducatif les a conduits à apprendre en permanence, à être en rivalité constante avec les autres et à se battre pour faire partie de ce qu'on peut appeler l'élite. Ce système éducatif me semble être un symbole de la façon dont fonctionne cette société et dont elle court vers ses succès.

C. Les Structures Economiques

Derrière ces infrastructures administratives et éducationnelles, bouillonne un système dynamique qui assure, dans l'économie japonaise, une fluidité parfaite entre l'offre et la demande.

1. Organisation de l'Offre dans l'Economie

L'offre japonaise est-elle particulière ou a-t-elle été orientée de façon particulière au cours de cette période de réussite ? Un mot clé concerne l'offre japonaise: "spécialisation". L'économie japonaise, depuis 1950, a été en permanence spécialisée vers les industries où il y avait la plus forte demande mondiale. Ce n'est pas simplement un choix pour promouvoir les exportations. Il s'avère que quand il y a la plus forte demande dans le monde, il y a en même temps la plus forte demande au Japon. Pour parvenir à cette spécialisation, une politique industrielle a été mise en œuvre comportant plusieurs dimensions.

a) D'abord, le protectionnisme. Le Japon n'était pas très compétitif après la guerre. Il fallut protéger la naissance de ses industries. Le Japon a acquis, pendant toutes ces années, de 1950 à 1975, la réputation d'être un pays très protectionniste. Il l'était.

Vous n'êtes pas sans savoir qu'il y a un deuxième pays au monde considéré comme extrêmement protectionniste, le nôtre ! Quand vous demandez à un américain quels sont les deux pays les plus protectionnistes du monde, il répond immédiatement: le Japon et la France. Nous savons ce qu'est le protectionnisme, nous l'avions inventé avant les Japonais,  sous Colbert.

C'est un protectionnisme intelligent et sophistiqué que les Japonais ont mis en place, des années 1950 jusqu'au milieu des années 1970. Il tendait, d'une part, à contrôler de façon très stricte les importations et, d'autre part, à organiser la concurrence interne autour d'un certain nombre d'importations stratégiques. Le MITI a suivi assez systématiquement la politique suivante: il a quasiment dit aux industriels: "Cher importateur potentiel, vous avez besoin d'un ordinateur, dans quelle industrie êtes-vous ? Est-ce que vous êtes dans une industrie où la demande mondiale est forte, où nous avons besoin d'exporter, et où, par conséquent, le fait que vous importiez un ordinateur étranger (IBM, etc.) augmente notre compétitivité à l'exportation? Oui? Pas de problème: voici la licence d'importation. Ah, vous n'êtes pas dans une industrie prioritaire? Vous êtes dans une autre industrie, avec une dominante domestique? Désolé: achetez un ordinateur japonais." C'était un système très sélectif et efficace!

b) Organisation de la concurrence. Le principe est assez simple: à plusieurs reprises, le gouvernement japonais a prévu le besoin d'un certain nombre de technologies pour le Japon, notamment dans le domaine des semi-conducteurs. Il a ainsi dit à Texas Instruments : "Vous avez une très bonne technologie. Nous en avons besoin. Vous souhaitez vous implanter au Japon. D'accord, vous donnez votre technologie à cinq entreprises japonaises sélectionnées. Plus exactement, vous nous la donnez et nous la redistribuons à ces entreprises et nous allons les forcer à se faire concurrence, pour qu'ils ne puissent pas exploiter de rentes de monopole, pour que vous-mêmes, si vous entrez sur le marché, vous ayez aussi de vrais concurrents. Et puis, pour que, en exacerbant la concurrence interne au Japon, on dynamise la compétitivité internationale du pays."

Le MITI a ainsi organisé une structure concurrentielle qui reste encore dans beaucoup d'industries la base de la concurrence au Japon: quatre ou cinq grands groupes s'entendant plus ou moins bien entre eux.

En même temps, le Japon a fortement encouragé ses entreprises afin que cette offre économique soit le plus rapidement possible compétitive avec l'offre étrangère. Cela a surtout pris la forme d'encouragements aux politiques de recherche et de développement. Beaucoup plus développement que recherche, reconnaissons-le, mais l'État japonais a énormément soutenu, par des crédits d'impôts ou des avantages particuliers pour l'achat de matériel, le développement de la recherche au Japon. Ce qui est assez amusant, c'est que Laurent Fabius, quand il était Premier Ministre, a créé en France des systèmes inspirés des systèmes mis en place au Japon une quinzaine d'années auparavant, comme par exemple des systèmes d'amortissement accéléré pour des investissements à très haute technologie. Quand vous achetiez un ordinateur, vous pouviez l'amortir en deux ans.

2. Organisation de la Demande

Le principe-clé de la demande est: culture de la croissance. Il faut croître, il faut contrôler la plus grande masse possible.

Premier élément pour cela: le marché intérieur. Celui-ci fut systématiquement dynamisé. Je vous rappellerai que le Japon a aujourd'hui 123.456.789 habitants (chiffre facile pour la mémoire !). Un très grand marché. Le marché intérieur est d'abord le grand marché du Japon et, en fait, le Japon est un petit exportateur, un tout petit exportateur. Profitons de l'occasion pour le rappeler : quand l'Allemagne exporte, par tête, 6.400 $, la France 3.700 $, le Japon aujourd'hui n'exporte par tête que 2.500 $. Le Japon est un plus petit exportateur par tête d'habitant que la France et que l'Allemagne, parce qu'il a d'abord cet énorme marché intérieur.

Et puis, ce marché intérieur, il l'a encouragé sur ces produits qui allaient avoir une forte demande mondiale. Par exemple, un appareil photographique, on ne va surtout pas au Japon le taxer à 33%, ce qui serait une taxe de luxe. Une taxe à 33% réduit la demande potentielle sur le marché, donc réduit les économies d'échelle que peuvent avoir les fabricants et obère la compétitivité à l'exportation des fabricants nationaux. On a au contraire poussé pour que chaque Japonais ait un, deux, trois, quatre appareils-photos.

Même chose dans l'électronique grand public. A l'époque, la France a taxé ce type de produits à des taux extrêmement élevés sous prétexte que c'était des produits de luxe. Ce faisant, on a empêché le marché de se développer et on s'est retrouvé avec un Thomson qui ne pouvait pas atteindre les échelles de production suffisantes. Non seulement notre marché est petit mais on l'a encore réduit avec des taux de TVA trop élevés.

Et les automobiles, me direz-vous ? Ce n'est pas aussi simple. On ne pouvait pas demander à chaque Japonais d'avoir une, deux ou trois voitures: il n'en a pas la place. On a même été obligé, pour des questions de place, de n'autoriser un Japonais à acheter une voiture que s'il peut justifier d'un endroit où la garer. On a trouvé autre chose: un contrôle technique extrêmement strict. En gros, après cinq ans, le contrôle technique est tellement coûteux qu'il vaut mieux changer de voiture. On a là aussi forcé le développement du marché par un renouvellement accéléré des produits.

La culture de la croissance s'exerce principalement sur le marché intérieur, mais pas seulement. Entre le-Japon-grand-marché-intérieur et le-reste-du- monde. Il y a l'Asie du sud-est. Le Japon a, à ses portes, ou pas trop loin, d'un gros tiers à une bonne moitié de l'humanité. Pas très riche. Moins riche en tout cas que ce qu'on appelle "la Triade", c'est-à-dire les États-Unis, l'Europe et le Japon, mais à la population nombreuse. Un petit pouvoir d'achat multiplié par une très grande masse, cela peut générer un chiffre d'affaires non négligeable. Ces grands marchés que nous avons négligés sont aujourd'hui les premiers marchés du monde, en termes de croissance. Ils bénéficient quasiment aux seuls Japonais.

3. La Fluidité Economique

Entre l'offre et la demande, il existe une très grande fluidité. Là encore un principe-clé: la culture de l'eau. Le Japon est une culture de l'eau, une culture fluide, où on va d'abord valoriser ce qui coule, au lieu de valoriser ce qui se stocke.

Cela semble extrêmement culturel, mais songez à toutes ces techniques de gestion dont on parle au Japon, comme les "flux tendus". Que sont-elles sinon des moyens de faire circuler les produits le plus vite possible ? Pensez à la culture de la rizière. Qu'est-ce qu'une rizière ? C'est un ensemble de champs parfaitement irrigués les uns par les autres, en faisant circuler l'eau. La fluidité est une valeur fondamentale de la culture japonaise qu'on retrouve immédiatement en économie.

Un exemple: à Paris on considère que c'est bien qu'il y ait la queue devant le boulanger Poilane. Les Japonais trouvent ça absurde. La queue, c'est-à-dire le stock, ne montre que l'inaptitude du marchand à satisfaire sa clientèle, pas que ce marchand attire de nombreux clients. La marchandise est peut-être bonne, mais le marchand n'est pas compétent.

Que signifie économiquement une culture de l'eau ?

Quelques exemples: Quand vous parlez de "culture de l'eau", de "fluidité", vous pouvez immédiatement dire "information": faire circuler l'information, faire circuler les capitaux. Vous avez tous entendu dire que le Japon est une société de l'information. J'ai dit tout à l’heure que les Japonais lisaient beaucoup. L'information, c'est ce qui doit circuler. Je suis toujours impressionné et étonné au Japon de la vitesse à laquelle circule l'information et de la qualité de celle-ci. On obtient à peu près tout ce que l'on veut quand on cherche une information économique sur le marché japonais. Evidemment, il faut quelquefois lire en japonais. D'accord. Mais l'information n'a pas nécessairement été conçue pour les étrangers.

C'est la première illustration de la fluidité. La seconde concerne la sous-traitance. Vous avez tous entendu parler du monde de la sous-traitance au Japon. Voyons-en le fonctionnement.

Une grande entreprise japonaise, Nissan ou Toyota, tout en haut d'une pyramide, repose sur un certain nombre de sous-traitants de premier niveau. Ce sont en général elles-mêmes de très grandes entreprises, avec lesquelles l'entreprise leader a des liens très étroits et de toutes sortes: humains, de capital, de technologie, d'informatique, etc. Le premier niveau de sous-traitance est un niveau de spécialité.

Chacune de ces entreprises de sous-traitance repose elle-même sur un certain nombre de sous-traitants de deuxième niveau. Ce sont des entreprises de taille moyenne, ayant des liens quasiment uniquement commerciaux  avec le sous-traitant de premier niveau. Ces entreprises sont souvent elles-mêmes en relation de concurrence entre elles: le second niveau est une sous-traitance de capacité.

Et chacune d'entre elles s'appuie elle-même sur un ensemble de sous-traitants de troisième niveau qui vont produire des composants de base. Et souvent cela continue vers un quatrième ou un cinquième niveau. Tout en bas, on trouve finalement le travailleur à domicile.

Le long de cette chaîne, les informations circulent en permanence et très rapidement. Le phénomène est purement japonais. Les Japonais ont essayé de le reconstituer ailleurs, mais ils n'ont pas encore parfaitement réussi. La raison en est simple: la sous-traitance japonaise tire ses économies d'échelles de la pyramide à laquelle elle appartient; ailleurs dans le monde, la sous-traitance tire en général ses économies d'échelles de liens avec plusieurs producteurs principaux. L'intégration ne peut être identique.

Dans ce système, l'information descend immédiatement, les produits sont très vite fabriqués et remontent pour l'assemblage final chez le fabricant du haut de la chaîne.

Concrètement, cela signifie que la fluidité ici est un système qui réagit très vite aux changements du marché de la demande et qui permet un maximum d'ajustements par rapport au marché de l'emploi: s'il y a beaucoup de demande, on embauche beaucoup en bas ; s'il n'y en a pas, on coupe quelques contrats de sous-traitance et chacun se serre la ceinture. Les employés "permanents" du haut de la pyramide sont préservés.

Ce système permet aussi une rapide adaptabilité des coûts dans la chaîne de sous-traitance. Comme on met en permanence les entreprises en concurrence, sans qu'existent pour elles de nombreuses autres possibilités, on peut les stresser au maximum.

Dernier exemple de fluidité: la distribution. La distribution japonaise est très complexe. Tout le monde le dit. Elle est une barrière aux importations. En fait, cette distribution est construite de pyramides similaires dans leur forme à celles de la sous-traitance. C'est-à-dire que le fabricant contrôle des grossistes de premier niveau, chacun contrôlant des grossistes de deuxième niveau, chacun ayant des grossistes de troisième niveau, etc. Une cascade.

Chaque fabricant contrôle plus ou moins sa pyramide. Essayez d'entrer ! Des systèmes à l'intérieur de la pyramide vont verrouiller la distribution pour tout concurrent : étranger ou Japonais.

Simultanément, cette distribution offre un vrai service au consommateur. Vous allez acheter votre appareil électroménager ou votre chaîne hi-fi au magasin local. On va la livrer, l'installer, venir une semaine après voir si c'est encore en bon état. S'il y a un petit bruit, on va tout changer. 

Évidemment, c'est coûteux. Mais qu'importe ? C'est coûteux pour le consommateur japonais. Ce n'est pas coûteux en termes de compétitivité à l'exportation, puisque le prix sortie-usine doit être le plus bas possible, justement pour supporter toute cette distribution. Et s'il est le plus bas possible ici, il sera aussi  le plus bas possible pour le marché international. Les Japonais gagnent sur les deux tableaux.

Le consommateur paie, me direz-vous. Oui, le consommateur paie, et les prix au Japon sont relativement élevés. Mais préférons-nous payer pour trois à quatre millions de personnes à l'Agence pour l'Emploi, ou pour trois millions de personnes dans le système de distribution et les services ? Fluidité de l'emploi et qualité des services sont liées.

La fluidité va très loin. Je suis convaincu que c'est une clé fondamentale de compréhension.

4. Le Comportement des Entreprises

Le comportement des entreprises japonaises ayant réussi (il y a aussi des échecs) a été assez remarquable au cours de ces trente dernières années et est assez facile à comprendre. Le mot-clé, ici, est un concept qu'ont tous les dirigeants d'entreprise à l'intérieur de leurs neurones : chercher les coûts les plus bas de façon à être à gauche sur la courbe offre-demande.

Vous savez que le prix sur un marché s'établit au croisement entre une courbe d'offre et une courbe de demande et que ce point de croisement se place en fait à l'endroit où se situe les coûts du producteur marginal, c'est-à-dire du dernier producteur qui a mis sa production sur le marché. Tout producteur qui a des coûts plus bas que ce producteur marginal, donc plus à gauche sur la courbe d'offre, bénéficie de marges plus grandes, et plus il est à gauche, plus elles sont grandes.

Alors, les Japonais ont toujours cherché à exploiter des gisements de coûts. Où peut-on faire des économies ?

Ils ont appliqué pratiquement pendant trente ans les mêmes recettes. D'abord recherche d'économies d'échelle, c'est-à-dire produire la plus grande quantité possible avec l'outil de production sur un exercice donné. Ensuite les économies d'expérience, produire le plus possible d'unités au total sur plusieurs années. Celui qui aura produit le plus d'unité au total est celui qui aura accumulé le plus d'expérience et donc aura le coût unitaire sur la dernière unité produite le plus bas. Économies opérationnelles : c'est, par exemple, avoir le moins de rebuts possible. Mais c'est aussi la justification de ce vaste mouvement des cercles de qualité où l'on innove sur le processus de production en faisant par exemple en sorte que l'ouvrier qui prend un pare-brise pour le poser sur une voiture ne fasse que deux pas au lieu de quatre. En gagnant deux pas, on gagne du temps, donc on fait une micro-économie opérationnelle. Quand on les ajoute toutes, on fait beaucoup d'économies. Enfin les entreprises japonaises ont toujours pensé que la recherche et le développement était quelque chose qu'il valait mieux acheter que faire soi-même. Ils n'ont pas du tout le syndrome du not invented here, mais au contraire ils ont celui du "vive la recherche invented there". Si l'on regarde la qualité des technologies qu'ils ont été capables d'absorber, de transformer et d'améliorer, c'est une réussite extraordinaire. Enfin, dernier gisement de coûts : l'externalisation des frais fixes. Le sens en est assez simple: pourquoi devriez-vous avoir un outil (un frais fixe) chez vous, si vous pouvez le mettre chez votre sous-traitant ? Et l'on retrouve ici, par l'amont, la notion de sous-traitance dont je parlais tout à l'heure. 

Ce genre de procédés a permis une grande flexibilité.  Pour illustrer celle-ci, on peut se référer à la période qui va de 1985 à 1988 et qui a vraiment forcé les Japonais à montrer jusqu'où ils pouvaient aller en termes de flexibilité. Pendant cette période, le cours du dollar en yens  est passé de 245 à 132. Imaginez la réévaluation qu'a subie l'économie japonaise. Or, en 1985, pour un taux de change de 245, le break-even point de l'industrie automobile était à 216 (ce qu'on appelle le break-even point, c'est le taux  de change en-deçà duquel une industrie n'est  plus compétitive) et, en 1988, pour un taux de change de 132, ce même break-even point était arrivé à 118. L'industrie avait réussi à conserver ses marges par rapport à un taux de change qui pourtant avait été très largement réévalué.

D. Le Système Social

Le système social japonais est si gros de paradoxes qu'il est difficile à cerner de façon simple. Le parti-pris que j'ai adopté ce soir est de travailler ici encore avec des mots-clé. Autrement dit, je vous présente plutôt un kaléidoscope de notions essentielles à mon sens pour comprendre la société japonaise qu'un ensemble cohérent et explicatif.

Premier mot-clé: homogénéité.

La société japonaise est une société qui se veut homogène et qui l'est effectivement. Les mots État, ethnie, langue, religion, valeur, habitude, norme, comportement social, ont entre eux d'étroites correspondances et signifient les mêmes choses d'un bout du Japon à l'autre.

La religion, le Shintô, est uniquement et entièrement japonaise. La langue japonaise n'est pas parlée en dehors du Japon, mais elle est parlée dans tout le Japon et d'une façon relativement homogène.

Nous avons en face de nous un peuple grégaire et qui a d'extraordinaires difficultés à s'ouvrir vers l'extérieur. Ce n'est pas qu'il ne veuille pas, ce n'est pas que le peuple japonais soit un peuple particulièrement fermé, ou hypocrite, comme on dit quelquefois. Mais c'est une culture prégnante qui s'impose aux individus et les conduit à être homogènes. Un proverbe japonais dit: "Quand un clou dépasse de la planche, il faut l'enfoncer".

Second mot-clé: la différence.

Cela peut paraître étrange de parler de différence alors que je viens de parler d'homogénéité. Ce n'est qu'un paradoxe. La grande différence - mise en évidence par une sociologue, Ruth Benedict, dont le livre "le Sabre et le Chrysanthème" est la bible de la sociologie japonaise, même s'il est très ancien - est celle entre la qualification et le cadre.

La qualification c'est: "je suis ingénieur", et le cadre : "je travaille chez Mitsubishi". Notre tendance culturelle en Europe est de nous définir d'abord par la qualification. "Je suis ingénieur ... et il se fait que je travaille chez Mercedes ou chez Renault". Le Japonais se définira d'abord par le cadre:  "Je suis chez Mercedes" et, si on me le demande, je dirai qu'effectivement "je suis diplômé de telle université". La différence est fondamentale. D'aucuns diront: c'est le collectivisme opposé à  l'individualisme. Peut-être. Mais c'est la façon dont ça se manifeste dans la vie de tous les jours: "je me différencie des autres par mon cadre et non par ma qualification". Autrement dit, je suis plus proche, moi ingénieur, d'un balayeur chez Mitsubishi, que d'un ingénieur chez Mitsui parce qu'il est dans un autre cadre. Ce n'est pas la qualification qui va nous rapprocher, c'est le cadre. Socialement, la société japonaise va se diviser en cadres. Que ces cadres soient les entreprises, ou les écoles d'art floral, ou les écoles de thé, ou les temples, les familles.

En fait, cette distinction va un cran plus loin. Elle s'applique à la notion de dedans et de dehors. Il y a une différence fondamentale entre ceux qui sont dans le cadre et ceux qui sont hors du cadre. A l'intérieur, dans le "dedans", que ce soit la famille, que ce soit l'entreprise, on doit plus ou moins bien s'entendre, on a à préserver un certain nombre de règles, notamment d'harmonie, et on doit réussir à gérer les conflits; en tout cas il y a des systèmes pour cela. Les relations avec l'extérieur, le "dehors", sont beaucoup plus difficiles puisqu'on est dans un cadre différent. On a peur de l'autre, on ne le connaît pas et on a souvent besoin d'un intermédiaire pour pouvoir discuter avec lui. On se moque souvent de la pratique des mariages arrangés au Japon. Le mariage arrangé n'est rien d'autre que l'utilisation d'un intermédiaire de dialogue pour rapprocher deux personnes situées dans deux cadres différents.

La même pratique se retrouve pour les entreprises et dans tout un ensemble de circonstances de la vie : on a besoin de passer par des intermédiaires, parce que la relation entre le dedans et le dehors est presque toujours conflictuelle.

L'implication de cette différence est qu'un peuple pour qui extérieur et intérieur ont de tels sens aura toujours du mal à être en relation avec les autres. Et on va se méfier de lui dans les alliances comme il se méfiera des autres.

Troisième mot-clé: les valeurs sociales.

Il y a deux ou trois choses qu'il faut savoir de l'intérieur du panorama des valeurs sociales au Japon pour approcher ce pays et s'y sentir à l'aise si on doit y travailler.

Une première valeur sociale, cela va vous surprendre, est la politesse. La politesse est une valeur, et c'est un code très élaboré. Elle n'a pas grand chose à voir avec le respect d'autrui. Elle a à voir avec le respect du code. Il faut que l'on mette tout en place pour que, par exemple, le visiteur soit content. Vous avez déjà rencontré cette notion-cliché de "perdre la face". C'est tout simplement que face à quelqu'un d'autre on a à respecter un certain code. C'est tout. Et ne pas tenir ce code, c'est être barbare.

Nous avons tendance à dire qu'un conflit se règle "entre quat'z-yeux". C'est barbare. Ce n'est pas la culture japonaise. On va sauvegarder les apparences. C'est une valeur fondamentale. Si vous n'êtes pas capable de garder ces apparences, vous n'êtes pas digne de confiance, vous n'êtes pas digne d'intérêt.

Le seconde valeur sociale sur laquelle je voudrais insister est celle d'harmonie. On a beaucoup parlé de l'harmonie au Japon, le WA. L'harmonie est quelque chose qu'il faut respecter. Si l'on a tendance en Occident, dans les pays chrétiens en particulier, à entendre par harmonie: "aimons-nous les uns les autres", au Japon ce n'est pas du tout ça. L'harmonie japonaise est d'abord une harmonie confucianiste, d'origine chinoise. C'est d'abord une harmonie entre le Ciel et les hommes, ensuite une harmonie entre le souverain et ses sujets, encore une harmonie entre l'homme et la femme, enfin une harmonie entre les frères aînés et les frères cadets. Autrement dit, c'est une harmonie entre statuts. Une harmonie fondamentalement féodale: chacun, de par son statut, a des droits et des devoirs, vis-à-vis des autres statuts.

Voyez ce merveilleux film de Ozu: "Voyage à Tokyo" où l'on voit que les enfants respectent effectivement les devoirs qu'ils ont envers leurs parents, simplement parce qu'il faut les respecter. Ils n'ont que peu d'affection pour leurs parents, mais font ce qu'ils doivent faire.

Troisième valeur sociale: les dettes de reconnaissance.

Le Japonais accumule des dettes toute sa vie, mais des dettes d'un genre un peu particulier: des dettes de reconnaissance. On ne peut pas les rembourser comme on rembourse des dettes en argent. En voici quelques exemples.

La première dette traditionnelle qu'on mentionne fréquemment est la dette envers l'État japonais. Etre né Japonais implique une dette, puisqu'on a la chance d'avoir cette nationalité. Concrètement ça n'a plus beaucoup de sens aujourd'hui, mais les kamikazes étaient des gens à qui on demandait de rembourser leur dette. Il fallait aller au combat et se suicider parce qu'on était Japonais.

On accumule des dettes envers ses parents, envers ses professeurs et envers tous ceux qui vous rendent service dans la vie. Et des gens qui vous rendent service, il y en a tous les jours, y compris au sein de l'entreprise. Il faut tenir une comptabilité de ces dettes. Pas forcément sur un grand livre. Mais on doit savoir à qui on doit quelque chose et sur qui on a une créance. La société japonaise est complètement pénétrée de ce système de dettes et de créances de reconnaissance à tous les niveaux, même parfois de façon inconsciente. "Le Journal de Ma Mère", un roman de Yasushi Inoué, montre la mère en permanence obsédée par le fait d'avoir remboursé ou non un certain nombres de dettes de reconnaissance (très clairement identifiées) à ses voisins avant de mourir.

Pour vous souvenir des grandes règles du système social japonais et en vous priant de pardonner de si rapides raccourcis, vous pourriez avoir à l'esprit quelques symboles.

Premier symbole : les Japonais échangent des cadeaux, ou des cartes de vœux, une forme édulcorée du cadeau. Le cadeau ou la carte de vœux symbolise la dette de reconnaissance et semble dire :" Je sais que j'ai une dette de reconnaissance envers vous, je matérialise ce lien par ce petit présent, je n'oublie pas que nous avons une relation entre nous."

Le second symbole est le Sumo ou le Base-ball. Vous me direz : quel rapport y a-t-il entre le Sumo , ce sport de gros géants, uniquement japonais, et le Base-ball, sport américain qui fut adopté au Japon ? Le système social est extrêmement contraignant, c'est vrai, mais il permet à celui qui sait utiliser la force du groupe de devenir une vedette. Et dans ces sports, le champion va devenir une grande vedette grâce à l'équipe qu'il a su entraîner. C'est un autre paradoxe de la société japonaise: on peut se développer en se reposant sur les autres, à condition toutefois de ne pas se mettre trop en avant d'une façon particulière. Le Sumo provient d'une équipe de gens qui s'entraînent ensemble ("l'écurie") et qui progressent jusqu'à ce que l'un d'entre eux devienne un grand champion. Le Base-ball finalement est exactement la même chose: une équipe de gens qui s'entraînent ensemble et qui font apparaître des vedettes par-ci par-là de façon bien plus marquée qu'au football. En outre les matches de football et de rugby durent beaucoup trop longtemps pour plaire aux Japonais, alors que les vrais moments du Base-ball comme du Sumo ne durent que quelques secondes. Beaucoup de préparation, puis un coup part. Clac, c'est déjà terminé. Esthétique japonaise.

L'ensemble de ces éléments sociaux font que les Japonais ne peuvent être que dans une situation difficile dans leurs relations avec les étrangers. Il n'y a pas d'alternative : ce sera toujours comme cela. Le jeu de masque entre apparence et réalité, la formalisation dont je parlais tout-à-l'heure, tout cela nous les fait interpréter comme des hypocrites et nous font paraître à leurs yeux comme des barbares. Et cela, même les échanges culturels, même le grand nombre de Japonais venant aujourd'hui en France, même le grand nombre de Français se rendant au Japon, ne le changeront pas. Nous sommes fondamentalement opposés par une difficulté de communication. Elle est dure à surmonter car d'ordre sociologique.

Les Craquements du Système

Ce système si efficace montre-t-il des craquements, va-t-il vers un éclatement ?

Quelques faits inquiétants. De nombreuses entreprises au Japon sont aujourd'hui en perte, des Ricoh, des JVC. La production d'un certain nombre de biens est en chute libre. On produisait près de trente millions de magnétoscopes en 1989, on n'en produit plus que vingt-deux millions cette année. La consommation est en baisse: moins 6% dans les douze derniers mois. Les faillites sont en hausse: plus 40% dans les douze derniers mois.

Pourtant, malgré ces signes négatifs, il est prévu, pour 1993-94, une croissance que l'OCDE estime entre 2 et 3,5%, et un excédent commercial qui va rester considérable probablement jusqu'en 1994.

Situation paradoxale où les craquements se mêlent à une santé de fer et qui va, selon moi, conduire à un certain nombre de révisions dans le fonctionnement de la société, les valeurs sociales et finalement dans le comportement des entreprises.

Dressons une liste non exhaustive des signaux faibles du changement:

D'abord, soudain, depuis trois à cinq ans, des cadres quittent leur entreprise et vont dans d'autres entreprises. C'est une révolution. Jusqu'à présent on disait : "on est dans une entreprise japonaise à vie".  C'est désormais fini.

Jusqu'à présent, il n'y avait guère de discussions sur les rapport entre le sexe et la moralité, notamment dans la vie des hommes politiques. On commence à en parler de plus en plus sérieusement. Influence américaine ?

Il y a de plus en plus de femmes au pouvoir, dans les entreprises, dans la politique. Elles se montrent  puissantes, actives, dynamiques. Il y a de plus en plus de femmes dans les entreprises qui refusent d'être là pour servir le thé. Elles veulent avoir un vrai poste, de vraies responsabilités. Et comme elles sont de plus en plus nombreuses à le dire, il va bien falloir en tenir compte.

 L'expatriation, jusqu'il y a cinq à huit ans, était synonyme d'exil; on faisait tout pour revenir le plus vite possible au Japon. Aujourd'hui, c'est devenu un passage obligé. Il faut avoir fait une partie de sa carrière à l'étranger pour être crédible. C'est nouveau. L'implication principale est que maintenant ceux qui passent à l'étranger ne sont plus simplement quelques marginaux plus ou moins éliminés du système mais, au contraire, tout le monde se doit d'avoir acquis une véritable expérience internationale. Les valeurs japonaises vont changer et notamment celles ayant rapport au travail.

L'arrogance des Japonais à l'étranger devient de plus en plus un obstacle à la communication. Les entreprises japonaises deviennent arrogantes quant à leur compétence, les hommes politiques quant à la capacité du Japon à s'opposer aux États Unis.

On s'interroge de plus en plus au Japon (et ailleurs) sur le rôle militaire que pourrait prendre le pays sur le plan international. C'est une question  nouvelle, que quasiment personne ne posait il y a deux ans. Personnellement, je ne crois pas à un rôle militaire substantiel du Japon avant longtemps. Je pense que les Japonais ont beaucoup plus envie de se replier sur leur confort national que d'être mêlés aux problèmes internationaux; certains prétendent le contraire.

Et dernier signal faible sur lequel j'insisterai encore plus : le désir de jouir de la vie apparu au Japon au sein de la jeune génération. Il y a dix ans, le Club Méditerranée, au Japon, ne vivait que des honey-mooners, des gens qui partaient en voyage de noces. Aujourd'hui il vit de tout le monde. Comme en France, les employés vont faire une semaine de "Club Med" en Asie du sud-est ou ailleurs pour, tout simplement, bien jouir de la vie.

Des signaux faibles sur le social, une crise économique un peu ambiguë, cela signifie que les entreprises vont devoir changer leur comportement,  chercher de nouvelles façons de motiver les gens, de nouvelles réductions de coûts. L'entreprise japonaise de demain ne sera plus l'entreprise japonaise d'hier. Nous sommes à un grand virage : un virage social et un virage économique.

Je souhaiterais conclure ce rapide portrait et ouvrir le débat en amorçant une réponse personnelle à une question très ouverte: Quel sera le Japon de demain, demain étant les environs de l'an 2000?

Selon moi, le Japon sera beaucoup plus réaliste qu'il ne l'a été au cours des dernières années. D'abord parce qu'il va être forcé de l'être. Entreprises et spéculateurs ne vont pas pouvoir continuer à se financer à coût zéro, ce qui a été le cas depuis plusieurs années. L'argent a désormais un vrai coût et il n'y aura plus avant longtemps de bulle financière.

Les entreprises ne vont plus pouvoir, dans leur expansion frénétique à l'étranger, faire autant d'acquisitions qu'elles en ont fait dans le passé en pensant que ce serait facile à digérer. Elles ont compris qu'acheter et digérer une entreprise est très difficile. Elles vont être beaucoup plus prudentes dans leur développement international.

Elles vont aussi chercher de nouvelles réductions de coûts, à l'occidentale.  Elles vont instituer des salaires au mérite, de façon à diminuer le coût moyen et à valoriser les meilleurs. Elles vont réduire les frais généraux et couper des têtes.

Elles vont aussi être de plus en plus tournées vers l'Asie. J'ai dit tout à l’heure qu'elles avaient là un grand marché. Ce grand marché est en train de passer à peu près partout la barre du niveau de PNB qui permet un décollage de la consommation. On y passe du sous-développement à la société de consommation, notamment en Chine. Les entreprises japonaises vont saisir la manne.

Cela est intéressant à un horizon d'environ 2020: le Japon va, à ce moment-là, perdre son importance relative en Asie et dans le monde. Si vous regardez la carte du monde asiatique à l'horizon 2020, sauf catastrophe, le grand poids économique ne sera plus le Japon mais la Chine. Le Japon sera la Suisse de la Chine, un pays isolé, très riche, beaucoup plus riche que les autres, par tête), mais la grande puissance par la masse, ce sera la Chine.

Le Japon sera de plus en plus service et de moins en moins industrie. Oui, vous pourrez encore y acheter des produits électroniques grand-public et des automobiles japonaises, mais ils seront de moins en moins fabriqués sur place et de plus en plus en Asie et en Europe ou aux Etats-Unis. Par contre, vous verrez apparaître les produits bancaires, les produits d'assurance, le software japonais. Peut-être même les services médicaux japonais.

Le Japon sera de plus en plus high-tech et de plus en plus haut de gamme. On va le voir apparaître de façon redoutable dans l'aéronautique et l'espace.  On va le voir tenter de continuer son avancée dans le domaine des semi-conducteurs. Le défi sera surtout pour les Américains, car nous sommes déjà quasiment distancés.

Et puis il apparaîtra dans l'automobile de luxe à très haute valeur ajoutée et cela, dans les cinq ans qui viennent.

Enfin le Japon sera aussi un meilleur partenaire technologique. Ce sera beaucoup moins un "pompeur" et plus du tout un copieur ; ce sera de plus en plus un vrai partenaire technologique mais aussi un partenaire de développement commercial. Peut-être même un vrai partenaire de développement culturel.

Nous sommes aujourd'hui à un moment crucial. Nous vivons un changement fondamental par rapport à la montée en puissance du Japon des années 1960 à 1990. Le Japon aujourd'hui a pris sa place. Il va la garder. Il va la défendre.

Le vœu que j'adresse toujours aux Japonais, c'est qu'ils sachent aussi modifier leur mentalité au cours des prochaines années. J'ai parlé d'arrogance. En fait, ils sont passés dans les trente dernières années d'une mentalité de frustrés de croissance du pouvoir d'achat à une mentalité de nouveaux riches. J'espère qu'ils sauront passer de la mentalité de nouveaux riches premiers de la classe à une mentalité de bons camarades à l'intérieur de la classe.

 

Débat

 

Un auditeur - Est-ce qu'on peut être le premier de la classe sans être un régime démocratique, puisque le Japon est encore largement une société féodale ? Et quels avantages trouvez-vous à une société féodale, puisqu'il ne semble pas que ce soit pour vous absolument horrifiant d'être dans un régime féodal ?

Dominique Turcq - Premier de la classe sans être une démocratie: je crois que si on disait aux Japonais qu'ils ne sont pas une démocratie, cela leur ferait autant plaisir que si on nous servait cet argument. Méfions-nous du risque qu'il y a à juger trop vite une culture et un système politique que nous ne connaissons pas et qui est extrêmement complexe à comprendre. Le Japon ne suit pas le même type de démocratie que la plupart des pays européens, c'est vrai. Un parti politique domine la scène politique depuis quarante ans, c'est vrai. Mais cela ne signifie pas qu'il n'y aura jamais d'alternance au Japon. S'il n'y en a pas encore eu, à mon avis, c'est plutôt faute d'une opposition capable de s'organiser que du système politique démocratique lui-même. L'opposition japonaise a longtemps polarisé ses efforts soit sur des idéologies qui ne séduisaient pas le peuple japonais (je pense à l'idéologie communiste), soit sur des questions de principes de politique extérieure qui au fond n'intéressaient pas les électeurs. En ce moment, plusieurs tentatives de rénovation des partis politiques sont en cours. Deux ou trois partis sont en train d'émerger, de se créer, tous issus de factions, de scissions au sein de l'ancien Parti Libéral Démocratique. Je pense que, dans les cinq à dix prochaines années, on observera un autre paysage politique japonais.

Quand j'ai dit "régime féodal", j'ai surtout fait allusion à un élément du régime féodal, qui est que les statuts dans une société donnée confèrent des droits et créent des devoirs. Je n'ai pas du tout voulu dire que le système politique japonais était un système féodal. La société japonaise repose sur un certain ensemble de valeurs organisées d'une façon qui rappelle le système féodal, c'est-à-dire un système qui crée des droits et des devoirs pour les individus les uns envers les autres.

Le même auditeur - Le système japonais laisse quand-même ouvertes des questions sur le statut des femmes ou sur le syndicalisme dans ce pays.  Je me souviens avoir entendu dire que le syndicalisme au Japon, c'est merveilleux: lorsque les travailleurs veulent faire grève pour les négociations salariales, au lieu de faire grève réellement, ils se mettent un bandeau noir et puis on négocie et c'est fini.  Il y a là des relations sociales qui sont intéressantes, troublantes peut-être, féodales certainement.  Mais est-ce que ça marche en dehors d'un fonctionnement économique qui permet une bonne répartition?

D. T. - Les syndicats japonais aussi sont une réalité assez difficile à cerner. Le syndicat japonais est d'abord un syndicat d'entreprise. Alors on dit que c'est un faux syndicalisme ! Ce n'est pas si simple, parce que le syndicat d'entreprise correspond à l'organisation sociale que je définissais tout à l’heure: il y a un syndicat par "cadre". A l'intérieur de chaque cadre un syndicat, chacun n'ayant pas de raison d'être en rapport avec le voisin. C'est la conséquence logique de la "différence" que j'expliquais tout à l’heure. Ce syndicat ensuite exerce des responsabilités importantes en termes de négociations. Il peut être très agressif, il n'est pas fou, il ne fait pas de trous dans la coque du navire.

Effectivement, parfois, pour faire la grève on met un bandeau, mais ce bandeau a un sens. Il montre qu'on fait partie d'une opposition. Et dans certains cas, il y a vraie grève, parfois avec affrontement physique violent. Il y eu des moments dans l'histoire du Japon où les syndicats firent frôler la catastrophe à la société. L'une des raisons pour lesquelles les entreprises japonaises, dans les années cinquante, se sont organisées de façon conviviale et centrées sur elles-mêmes était d'éviter le retour des journées sanglantes d'après-guerre où les syndicats et un parti communiste trop puissant étaient sur le point de faire chavirer complètement l'économie et le système politique japonais.

Les négociations syndicales dans l'entreprise sont d'autant plus tendues que, contrairement à ce que l'on peut observer dans le système américain, l'entreprise japonaise se soucie plus de ses constituants. Le rôle du syndicat est de voir comment on peut négocier le partage des richesses. De ce fait, les responsabilités exercées dans l'appareil syndical d'une entreprise sont porteuses sur le plan de la carrière des individus. On voit souvent des cadres dirigeants japonais reconnaître qu'ils ont exercé jusqu'à l'âge de trente ou trente-cinq ans des fonctions syndicales.

Il n'y a pas non plus, dans l'organisation japonaise, des systèmes para- syndicaux, comme les comités d'entreprise, etc., que nous avons en France. Le syndicat concentre l'ensemble des fonctions d'organisation interne du personnel.

Un auditeur - Il y a déjà eu une guerre entre le Japon et les Etats-Unis.  Pourquoi les japonais se sont-ils lancés dans cette agression, quels en étaient les arrière-plans économiques éventuels ? Parce que, actuellement, il existe des dissensions économiques extrêmement vives qui ont parfois fait poser cette hypothèse qu'un conflit n'était pas complètement impossible, surtout si le Japon se lance à nouveau dans un réarmement avec ses moyens technologiques.

D. T. - Une première remarque: on dit toujours "le Japon: géant économique, nain politique". Je ne pense pas que le Japon soit seul dans cette situation. Nous sommes en train de vivre aujourd'hui la même chose en Europe. Nous sommes un nain politique, en tant que Communauté Européenne, alors que nous sommes le géant économique de la planète. Sommes-nous capables, nous Européens, de prendre nos responsabilités aujourd'hui dans l'univers international ? J'en doute. Est-ce que les Japonais sont capables de le faire ? J'en doute aussi. Est-ce que l'un est plus capable que l'autre, je n'en sais rien. Je ne pense pas que la société japonaise aujourd'hui soit prête à quelque sacrifice militaire que ce soit à l'extérieur du pays. Si le pays était menacé, ce serait complètement différent. Je ne vois pas ce qui conduirait les Japonais aujourd'hui à aller verser du sang japonais pour quoi que ce soit dans le monde.

Nous sommes en pleine ambiguïté depuis la chute du Mur de Berlin. Auparavant, tous les conflits économiques entre le Japon et les États-Unis (ou entre le Japon et le reste du monde) étaient en quelque sorte coiffés par une chape de béton sécuritaire qui faisait dire aux japonais : si je vais trop loin dans l'économique, je vais mettre en danger la couverture de sécurité que les américains m'accordent dans le cadre de la guerre froide. La chape de béton ayant sauté, les conflits économiques entre le Japon et le reste du monde peuvent maintenant venir en première ligne. Je ne sais pas dans quelle mesure ces tensions pourraient mener à des conflits militaires. Je n'y crois pas. Mais la question mérite d'être posée, surtout si l'on pense à cinq ou à dix ans, et si on réintroduit la Chine dans le raisonnement et les scénarios. La Chine est une puissance militaire colossale, nucléaire, qui pourrait un jour faire peser une menace sur le Japon. Si elle le fait, le Japon sera menacé dans sa chair, nul ne peut imaginer le résultat.

Je suis en train de dresser ici un scénario catastrophe, avec beaucoup de si, et des probabilités relativement minces. Mais votre question devait être posée. Je crois qu'il faut dire qu'il y a un certain risque.

Un auditeur - Sachant que le Japon est une île, faisant penser à l'Angleterre, comme vous le racontiez, quelle est la force de cette culture interne si les étudiants venus en Europe, comme vous l'avez dit, retournent chez eux un peu bousculés?

D. T. - Une anecdote d'abord sur le fait que le Japon soit une île et fasse penser à l'Angleterre.  Un roman de Mishima raconte l'histoire d'un jeune étudiant qui assassine l'amant de sa mère.  On a transcrit ce roman au cinéma en le plaçant dans un collège anglais - un jeune étudiant assassine l'amant de sa mère anglaise - sans même dire que la source était le roman de Mishima.  Et cette transcription "passe" parfaitement, tant il y a des similitudes entre la culture insulaire japonaise et la culture insulaire britannique.

Vous mentionnez aussi la question des étudiants japonais déboussolés par l'Europe. La culture japonaise est très prégnante. La culture française et européenne aussi. Incontestablement, le mode de vie européen reste le rêve du monde entier. Pas seulement des Japonais: les Américains aussi envient notre qualité de vie, la longueur de nos vacances, les couleurs de Toulouse au coucher du soleil. Reconnaissons-le : nous faisons beaucoup d'envieux dans le monde. Un étudiant qui vient ici et bénéficie de cette qualité de vie, puis qui rentre travailler au Japon et va vivre dans un appartement de 35 m2, où il doit serrer épouse, enfant et quelquefois belle-mère, le tout à une distance de 1 heure à 1 1/4 heure de son bureau, dans des conditions épuisantes, avec un patron qui, jusque récemment, ne reconnaissait pas son expérience étrangère: il y avait de quoi trouver que la vie était quand même plus belle en Europe. Il n'était peut être pas vraiment déboussolé, mais il était choqué.

Mon expérience me conduit à penser que c'est là qu'a commencé le phénomène de job-hopping, c'est-à-dire l'apparition de salariés de qualité prêts à changer d'entreprise. Plusieurs de mes anciens étudiants Japonais sont venus me voir (cela remonte à six-sept ans), en me disant : "je veux changer de job, si vous connaissez une entreprise étrangère qui serait intéressée par mes compétences, faites-moi signe". J'en connaissais et j'ai débauché quelques Japonais à l'époque. C'était alors dangereux pour eux. Aujourd'hui, tout le monde le fait. Le phénomène s'est étendu et les cadres se demandent: pourquoi dois-je rester  dans cette entreprise avec ce cadre culturel-là, je peux changer, je peux même partir à l'étranger (certains sont repartis définitivement s'installer dans des pays étrangers).

Un auditeur - En matière de protectionnisme, on avait cité un cas où les Japonais avaient demandé que les bicyclettes importées le soient en pièces détachées, et puis, comme ils avaient trouvé des défauts aux pédaliers, l'importation n'avait pas été autorisée.

D. T. - On pourrait passer la soirée à donner des anecdotes sur le protectionnisme japonais. Y compris le refus d'importation de skis français parce que la neige japonaise n'a pas les mêmes caractéristiques que la neige des Alpes. Cela c'est le gadget. Derrière lui, il y a une certaine réalité et beaucoup de mythes. Il y eut des cas de protectionnisme qui ont quelquefois conduit à de vrais conflits. Le plus exact que je connaisse est celui sur les battes de Base-ball où les réglementations japonaises de Base-ball demandaient des battes aux caractéristiques différentes des battes américaines dont on a donc refusé l'importation. Cela créa un vrai conflit diplomatique.

Le Japon a été protectionniste sous des formes diverses jusque vers le milieu des années 70. Il ne l'est plus du tout aujourd'hui. Il continue cependant à protéger ses industries, soit sous forme de réglementations internes aux industries, soit sous forme d'oligopoles de fait. Mais combien de gens en France peuvent offrir des services téléphoniques sans passer par France-Télécom? Ce n'est pas du protectionnisme, c'est de la réglementation d'industrie. En ce qui concerne les oligopoles, plusieurs industries au Japon sont contrôlées par cinq ou six joueurs ne laissant pas entrer de nouveaux joueurs. On ne peut les contrer par des mesures antiprotectionnistes: on doit faire appel à la politique de concurrence. Les américains comme les Européens en ce moment se battent pour que la FTC (Fair Trade Commission), qui s'occupe des cas de concurrence, soit beaucoup plus sévère avec les oligopoles: "soyez plus sévères avec vos oligopoles et nous serons plus ouverts sur ce qu'on veut bien laisser pénétrer chez nous" leur dit-on. Il faut tordre le cou à ces clichés de protectionnisme traditionnel. C'est amusant mais ce n'est pas sérieux.

Un auditeur - On pourrait avancer que la puissance industrielle du Japon est basée sur la valeur ajoutée, étant donné le manque de matières premières.

D. T. - Ma réponse à cette question sera très courte: le Japon a autant de ressources naturelles que la France. C'est-à-dire qu'il n'en a pas. Arrêtons de nous laisser impressionner par des Japonais qui nous disent qu'ils n'ont pas de ressources naturelles. La France n'en a pas non plus. Rien. Nous avons aussi à rechercher la valeur ajoutée maximum. C'est clair. Nous faisons face au même défi économique que les Japonais, sans avoir la taille de leur marché intérieur. C'est pour cela qu'on a fait le marché unique.

Un auditeur - Quelle est la situation de l'industrie militaire au Japon?

D. T. - L'industrie de guerre a été bloquée complètement, en ce qui concerne l'aéronautique, jusqu'au Traité de San Francisco, en 1952. Depuis, elle est autorisée. Les exportations de matériel de guerre ne sont pas autorisées pour le moment. Il existe une puissante industrie militaire au Japon, mais qui n'équipe que les Japonais. Des débats ont lieu quant aux exportations et sur ce que c'est aujourd'hui qu'une industrie de guerre. Et notamment sur l'électronique: l'électronique avancée qu'on embarque sur un chasseur ressemble quand-même beaucoup à d'autres équipements d'électronique avancée qu'on utilise dans les avions civils.

Un auditeur - On a vu dernièrement à la télévision des femmes japonaises stressées au point d'en tomber malade et, pour certaines, d'en mourir.  Que faut-il en penser?

D. T. - L'excès de travail causant la mort: c'est un point sociologique important, mais ce n'est pas nouveau. Par contre, depuis trois ans, c'est reconnu par les Tribunaux et donc c'est une mise en cause de la toute-puissance de l'employeur pour faire travailler ses employés et du lien d'allégeance de l'employé à son entreprise. C'est un de ces signaux faibles qui montrent que, dans la société japonaise contemporaine, on n'a plus envie de ne faire que travailler pour vivre. On veut aussi profiter de la vie. Les épouses veulent que les maris profitent de leurs enfants, etc. La mort par excès de travail ce n'est qu'un symbole, qu'un signal, mais c'est le signal d'un mouvement de fond qui se produit aujourd'hui dans la société japonaise.

Une auditrice - Je voudrais savoir quelle est la protection sociale qui existe au Japon, au niveau des femmes, au niveau de la santé, de la maternité et de la protection des chômeurs.

Un auditeur - Il me semble que le Japon a un système de protection sociale et de retraite qui se fait non par répartition, comme chez nous, mais par capitalisation. Et cela génère d'ailleurs un marché économique relativement important. Mais il y a quelque chose qui paraît choquant : beaucoup de gens atteignant l'âge de la retraite continuent à travailler pour vivre et on voit très souvent, sur des aires d'autoroutes, dans des gares, des gens âgés faire le ménage, ramasser des papiers, etc. Est-ce que c'est le système de retraite qui est insuffisant?

D. T. - Le système de sécurité sociale japonais, dans ses résultats, me surprend et je n'ai que peu d'éléments de réponse à ces surprises. Me surprennent notamment l'extraordinaire santé des Japonais et leur longévité. C'est le peuple qui vit le plus vieux au monde et qui a le moins de maladies cardio-vasculaires. La maladie la plus répandue au Japon c'est l'ulcère à l'estomac, probablement en partie due au stress.

La population bénéficie d'assurances-maladie par des systèmes différents des nôtres, mais pas aberrants. C'est-à-dire que les Japonais sont relativement bien couverts, avec des dépenses de santé considérablement inférieures aux nôtres. Les médecins sont mal payés en honoraires mais se rattrapent sur les médicaments distribués à la pièce. On a dit que les Japonais n'étaient pas protégés. Ce n'est pas vrai. Ils sont apparemment convenablement protégés.

Pour la maternité, je ne connais pas le nombre de semaines exactes accordées. Ce n'est pas un problème dans la mesure où encore peu de femmes continuent à travailler en attendant un enfant. Par contre, cela va être un vrai problème dans les prochaines années puisque les femmes qui veulent faire carrière décident aussi d'avoir des enfants. Le vrai problème sera celui de leur insertion et de leur carrière dans les entreprises.

Le chômage était traditionnellement pris en charge par la famille dans la société japonaise d'avant-guerre. Aujourd'hui, avec un taux de chômage de 2 à 2,5 % ce n'est pas un vrai problème non plus. Ceci étant, il y a quand même des gens qui sont au chômage. Comme les indemnités sont relativement faibles, les chômeurs acceptent de changer de travail, de prendre du travail moins payé, de changer de région ou de qualification. A la mode américaine. Le problème du chômage, ce n'est pas au Japon qu'il se pose, ni aux États-Unis : c'est chez nous. Il faut accepter de voir que nous aurions un taux de chômage certainement inférieur si nous n'avions pas créé de telles rigidités dans nos propres systèmes.

La protection-vieillesse est un système totalement différent du système français. Nous reposons en France sur une série de systèmes par répartition : les actifs payent aujourd'hui les retraites de ceux qui sont à la retraite aujourd'hui et les retraites de ces actifs-là seront payées par ceux qui seront actifs quand ils seront à la retraite eux-mêmes. Les Japonais fonctionnent par capitalisation : chacun épargne pour sa propre retraite. Cela pose un certain nombre de problèmes pour ceux qui étaient trop vieux au moment où le système s'est mis en place. D'où le travail d'un certain nombre de retraités qui ont besoin de travailler pour vivre. Un réel problème social subsiste pour un certain nombre de vieux, il faut le reconnaître.

Le système de retraite par capitalisation a généré des masses financières considérables, gérées par des caisses de pensions qui représentent un acteur  très actif à la bourse de Tokyo. Cela a contribué au financement de la croissance, parce qu'au lieu de financer des personnes âgées qui consommaient, on a financé des industries qui investissaient pour devenir plus compétitives. Cela a réduit le coût du capital pour les entreprises. Cela a permis à ceux qui arrivent maintenant à l'âge de la retraite d'avoir des retraites relativement confortables.  Relativement: parce que le système a été mal géré. Il y a eu un transfert qui s'est fait vers l'industrie et les taux de rémunération n'ont pas été ce qu'ils auraient dû: ils n'ont pas tout à fait suivi l'inflation.

Un auditeur -  Vous avez parlé du système éducatif très performant. C'est aussi un thème dont on entend souvent parler. On a vu à la télévision des documents proprement effrayants sur les coûts en dépression et en suicides d'enfants de ce système. L'enseignant que je suis est frappé par l'acceptation de ce régime par les jeunes eux-mêmes. Est-ce qu'ils pourront rester longtemps soumis à une telle pression éducative? 

D. T. - Le système éducatif japonais crée des dépressions chez les jeunes et des suicides. Oui. C'est un vrai problème. Les jeunes sont stressés. Ils ne savent plus s'amuser, sauf avec leur Nintendo. Ils ne savent pas jouir de la vie. C'est vrai. Mais le Japon n'a pas le problème des banlieues. Et ces jeunes ont tous un travail quand ils ont terminé leurs études. Alors qu'est-ce qui vaut mieux ? Je n'ai pas de réponse. Mais je refuse de dire que le système japonais est mauvais parce qu'il y a des enfants qui sont déprimés. Je pense que notre système est catastrophique parce que nous avons des terribles problèmes de banlieues.

Un auditeur - Quelle est finalement la place et le rôle de l'État dans la société japonaise ? Vous avez dit, par exemple, que comme chez nous les diplômés vont plus volontiers dans les Ministères que dans les entreprises. Cela impliquerait qu'ils y soient aussi bien payés. Est-ce le cas ? Et puis dans une société qui apparemment est une société libérale, ne fut-ce que parce que le parti au pouvoir y est depuis très longtemps un parti libéral, quel est exactement le rôle de l'État ?

D. T. - Les diplômés qui vont dans les Ministères y sont aussi mal payés que chez nous. Mais comme ils aiment autant le pouvoir que nos diplômés à nous, ils restent dans les Ministères, sauf au moment du pantouflage. Le parallèle est surprenant.

L'État japonais a eu le même rôle sur l'économie que la révolution colbertiste en France. Colbert a été notre premier grand ministre de l'industrie. Il a réussi à mettre en place tous les principaux déclencheurs de ce qui pouvait permettre à une économie de se développer. Malheureusement, il était trop en avance sur son temps et il n'a pas développé une économie industrielle au sens de la révolution industrielle, mais une économie artisanale au sens où les produits qu'a lancés Colbert étaient, à part le verre, plutôt de la tapisserie, des produits de luxe, des armes. Il était là trop tôt. Mais un homme, et l'État, ont donné à un pays, la France, une structure économique qu'on continue à sentir encore très fortement aujourd'hui.

L'État japonais, au moment de la réforme Meiji,  a fait la même chose, vers 1870-1890. Il a créé un certain nombre de structures qui, ensuite, sont restées en tant que structures étatiques. L'État japonais a beaucoup organisé l'économie. Il l'a même policée sur un grand nombre de plans. Et ces structures se sont avérées être de bonnes structures pour que l'économie puisse fonctionner.

Petite parenthèse : l'État japonais dans son aventure coloniale a créé les mêmes structures dans ses colonies. Et quelles étaient les colonies du Japon? La Corée et Taiwan, les deux pays qui marchent le mieux dans la région aujourd'hui...

Le résultat est que le Japon dispose aujourd'hui de structures administratives de très grande classe: une excellente Banque Centrale, un excellent Ministère des Finances, un excellent Ministère de l'Industrie, de très bonnes agences de planification, de très bonnes agences pour l'énergie, etc.

Donc, une très vieille tradition d'État a un immense impact sur l'économie au Japon. Aussi une vieille tradition d'un gouvernement central autoritaire fait qu'on a accepté longtemps que les vis soient serrées. Comme en France. Il n'y a pas tellement longtemps que les prix sont libres...

Un auditeur - Quel est le type de fiscalité pratiquée au Japon?  Si l'Etat est fort, cela implique qu'il ait des ressources fortes et donc une fiscalité forte.

D. T. - La fiscalité japonaise est lourde. Elle n'est légère que sur les impôts indirects, c'est-à-dire la TVA principalement. Elle est lourde sur les entreprises, de façon tout à fait comparable à la fiscalité européenne ou américaine. Par contre des aménagements existent en ce qui concerne l'assiette. La façon dont on la calcule est déterminée par la politique industrielle. Rappelez-vous ce que j'ai dit sur la recherche, le développement, etc.

La fiscalité, enfin, est très lourde sur les individus. L'impôt sur le revenu est lourd et l'impôt sur la transmission de patrimoine aussi. Autrement dit, le meilleur patrimoine que vous puissiez transmettre à vos enfants, c'est l'éducation. Et si le système éducatif est cher, c'est aussi parce que c'est là qu'on peut permettre aux gens de gagner leur place au soleil dans la société. Et ce n'est que là, car il n'y a pas de seconde chance au Japon.

Un auditeur - Vous semblez critiquer le protectionnisme du Japon.  Cette méthode n'est-elle pas pourtant un moyen efficace pour lutter contre les incertitudes économiques nationales?

D. T. - Je n'ai pas critiqué le protectionnisme japonais en particulier, car je  crois que le Japon ne pouvait pas faire autrement à l'époque. Comme Colbert avait monté un fort protectionnisme pour la France et ne pouvait guère faire autrement, compte tenu de sa philosophie: il avait de coûteuses  guerres à financer. Le Japon a pu, à un moment donné de son histoire, profiter du protectionnisme pour assurer sa croissance. Ce dont il faut se méfier, c'est de croire que cette recette soit encore applicable au Japon, soit applicable aujourd'hui à d'autres pays industrialisés. Malheureusement, quand Clinton ou quand des Français disent qu'il faudrait un peu de protectionnisme à la japonaise pour protéger notre industrie, cela est difficile à soutenir dans le contexte du commerce international d'aujourd'hui. Autrement dit, le Japon a pu appliquer de très bonnes recettes, mais ces recettes ne sont plus applicables maintenant.

Un auditeur - La vision à long terme, notamment dans le domaine des investissements, ne date-t-elle pas de Mac Arthur?

D. T. - La politique d'investissement à long terme mise en place, entre autres, par Mac Arthur, n'était pas que de Mac Arthur. Elle existait déjà bien avant la guerre. En fait, elle date de la fin du XIXème siècle. Il y a dans cette politique un point tout à fait notable dans la philosophie du management des entreprises et de l'État au Japon : le long terme domine toujours le court terme. C'est-à-dire qu'on pense d'abord aux parts de marché, aux revenus qu'on aura dans vingt ou trente ans, avant de penser aux revenus à court terme. Là, il y a une différence de fond entre la mentalité américaine et la mentalité japonaise. Ce sont deux capitalismes qui s'opposent : le capitalisme américain est un capitalisme du next quarter, alors que le capitalisme japonais est un capitalisme de la next decade. C'est très clair. Et ça ne va pas changer. Je parle là de la vision qu'ont les capitalistes ou les managers dans les différents pays sur leurs investissements.

Un auditeur - Pensez-vous que la crise du dégonflement de la bulle financière au Japon puisse conduire à une catastrophe financière?

D. T. - Effectivement, il y a eu une bulle financière au Japon. Cette bulle fut principalement une bulle boursière, mais pas seulement. Qu'est-ce que c'est qu'une "bulle" ? En fait, ça veut dire que la bourse s'est mise à enfler en volume de façon hallucinante et que l'immobilier japonais a enflé de façon tout aussi surréaliste. Les individus achetaient de l'immobilier en pensant que ça allait monter, puis s'en servaient en collatéral auprès des banques pour faire un emprunt avec lequel ils achetaient en bourse en pensant que ça monterait, puis se servaient de ce qu'ils avaient acheté en bourse comme collatéral pour acheter de l'immobilier, etc. Cela, ça fait une bulle, qui aujourd'hui est en train de se dégonfler. Relativement en douceur: je suis assez admiratif de la façon dont les japonais gèrent le dégonflement de la bulle financière en ce moment. Ils n'ont pas le problème des savings and loans américains. Ils ont effectivement quelques banques qui vont être dans une situation très difficile, mais le système ne devrait pas exploser. Je ne crois pas qu'on puisse dire que la sphère financière ait pris le pas au Japon sur la sphère réelle et je pense qu'on peut même le dire moins au Japon qu'ailleurs.

Une auditrice - Certains parlent de "modèle japonais", tandis que d'autres disent que le système japonais n'est pas exportable. Mais n'y aurait-il  pas une voie médiane qui permettrait de développer une croissance équilibrée dans les autres pays comme les pays d'Europe ?

D.T. - Là il faut lire Michel Albert : Capitalisme contre Capitalisme. J'ai essayé de vous décrire rapidement ce que je voyais du modèle capitaliste japonais. C'est certainement un "modèle" au sens mathématique du terme. J'ai essayé d'en mettre quelques éléments sur la table. Je ne pense pas que ce soit un "modèle" au sens artistique du terme : un modèle qu'on puisse imiter tel quel. Il y a peut-être certains éléments de ce modèle qu'on peut imiter.

Il faut regarder notamment dans le système japonais des éléments comme la prise en compte de l'ensemble des constituants autour de l'entreprise, et pas uniquement des actionnaires. Il faut regarder ce qu'on peut tirer des règles d'efficience des systèmes de sécurité sociale, parce que cela leur coûte beaucoup moins cher qu'à nous pour des excellents résultats. Je pense aussi qu'on peut tirer énormément d'enseignements des rapports entre employeurs et employés, entre donneurs d'ordres et sous-traitants, entre distributeurs et systèmes de distribution. Je ne sais pas jusqu'où, mais je pense qu'on peut en tirer des leçons. Et évidemment aussi, sur la façon dont, dans son ensemble, le système de la fluidité de l'industrie est organisé. On doit pouvoir rendre nos systèmes plus fluides.

Ceci dit, ce sont plutôt des éléments partiels que l'application générale du modèle. Je pense que notre problème, en Europe, est moins dans l'inadéquation de notre modèle (je pense qu'on peut l'adapter relativement bien pour qu'il fonctionne) que dans les effets pervers à l'intérieur de notre modèle. Je pense aux problèmes de couverture sociale, de chômage, de flexibilité de l'emploi, de formation, d'éducation. Nous avons eu un des meilleurs systèmes éducatifs du monde, pourquoi est-ce qu'il ne fonctionne plus ? Je crois qu'il faut plutôt se poser des questions sur les effets pervers que d'aller chercher un modèle exotique.

Une auditrice - On parle de réussite économique, certes, mais que pensez-vous du vide spirituel que Mishima avait dénoncé en son temps ? Et est-ce que le système est si remarquable que cela s'il n'y a précisément que la réussite économique ?

D. T. - D'abord, je ne pense pas que l'on puisse dire qu'il n'y a au Japon que la réussite économique. Cette question est assez dégradante pour la civilisation japonaise. Et pour le peuple japonais. Dire au peuple japonais qu'il souffre d'un vide spirituel, je crois qu'en ce qui nous concerne, cela relève d'un certain ethnocentrisme.

A supposer que ce soit vrai, qu'il y ait un vide spirituel au Japon, alors que nous serions des "pleins" spirituels: En quoi cela pose-t-il un problème ? Cela pose probablement un problème métaphysique. Mais est-ce que ça pose un problème plus grand que celui que je soulevais tout à l'heure sur nos banlieues ? Nous avons volontairement exclu une partie de la société: devons-nous en être fiers ? Le vide spirituel, je veux bien, mais soyons réalistes. Il y a un problème beaucoup plus grave en Europe aujourd'hui : nous avons des gens qui sont exclus du système, que nous avons exclus du système. Il n'y en a pas au Japon. Ou beaucoup, beaucoup moins. Donc regardons les vrais problèmes. Excusez-moi, je suis un peu provocateur sur cette question, mais je la trouve assez arrogante par rapport à quelque civilisation que ce soit. Vous la posez sur le Japon, mais on la pose sur l'Afrique, et je parle de la même manière quand je parle de l'Afrique. On n'a pas le droit de dire qu'il y a un vide spirituel ailleurs et qu'il n'y en aurait pas ici.

Une auditrice - Je voudrais apporter une précision sur la longévité des Japonais. Ils ont manifestement une diététique particulière, qui explique peut-être cette longévité. Ce sont des Japonais qui travaillent dans ce domaine qui m'ont dit cela.

D. T. - Sur la longévité et la diététique, il y a effectivement des recherches qui montrent que la diététique japonaise fait partie de l'explication de la longévité. Vous avez raison. Notamment, on est en train de remarquer qu'il y a une augmentation du nombre des maladies cardio-vasculaires depuis cinq à six ans liée directement à l'augmentation de la consommation de viande.

Une auditrice - Vous avez dit que la recherche n'est pas développée au Japon. Je suis à peu près d'accord là-dessus, mais je mettrais quand même un bémol, parce qu'il existe une recherche de très haut niveau, très développée, et qui reçoit des crédits que nous ne connaissons pas en Occident, et où les chercheurs travaillent en toute liberté et n'ont à rendre compte qu'au bout d'un certain nombre d'années.

D. T. - Sur la recherche au Japon, je crois qu'il faut distinguer deux périodes. Il y a, en premier lieu, la période où le Japon a absorbé les recherches fondamentales des autres, et a fait seulement du développement. C'est encore ce qui se passe dans un certain nombre de domaines. Je pense à l'aéronautique. Mais c'est un stade totalement dépassé pour quantité d'autres domaines, et je pense à l'automobile, à l'électronique. Mais, maintenant, le Japon doit obligatoirement passer à une autre étape. Il n'y a plus de technologie à prendre dans le monde. Il faut qu'il les génère lui-même. Et là, il procède à des investissements importants en termes de recherche fondamentale qui, pour l'instant, sont centrés au niveau des entreprises et sont encore très insuffisants. Vous pouvez peut-être dans l'un ou l'autre domaine particulier rêver aux budgets qui sont alloués, mais dans l'ensemble ils sont minimes. Il n'y a pas de CNRS (où les gens aussi sont payés à faire des travaux  sur lesquels ils n'ont pas à rendre compte). Ils ont par contre essayé de fédérer les efforts de recherche. C'est tout à fait nouveau. Cela avait marché vers 1976-78 avec le projet VLSI (Very Large Integrated Circuit : les circuits intégrés à très forte densité). Mais ils ont lamentablement "échoué" avec le projet d'ordinateur de la cinquième génération, qu'on a lancé avec fracas il y a quelques dix ans et qu'on essaie de faire oublier discrètement aujourd'hui. C'est un projet où il n'y avait rien en input, et il n'y a donc rien eu en output. Je ne parle pas de l'argent : je parle des idées. Aujourd'hui les Japonais font face à ce défi de devenir une grande puissance de recherche. Et s'il ne le deviennent pas, ils vont perdre. C'est clair.

Une auditrice - En ce qui concerne la spiritualité, vous avez raison : je pense que les Japonais ont su garder des valeurs qui, chez nous, ont malheureusement disparu, comme la gentillesse. Par contre, en ce qui concerne la religion, il me semble que le bouddhisme est beaucoup plus important que vous ne semblez le penser. Est-ce que réellement il n'y a que le shintoïsme au Japon ?

D. T. - Il y a trois religions au Japon. Et beaucoup de Japonais pratiquent les trois religions. Il n'y a pas de problème à en avoir plus qu'une. Souvent, on est baptisé shintoïste. Parce que la cérémonie est très belle et parce que c'est une religion extrêmement pure. C'est la religion nationale du Japon : la terre est sacrée et c'est un culte du pays et de tous ses éléments. On se marie souvent catholique. Parce que la cérémonie est belle (rires). On peut même venir en Europe pour se marier. Il y a des églises qui sont toutes prêtes pour ça. Cela rapporte pas mal d'argent à certains cantons suisses, surtout qu'ils ne sont pas très regardants pour savoir si les gens sont catholiques ou pas. On ne demande pas de certificat de baptême : on marie. C'est aussi beaucoup plus économique de venir à deux plus une quinzaine d'invités en payant le voyage à tout le monde en Suisse, que de faire la cérémonie classique au Japon où on invite deux cents personnes et où ça coûte les yeux de la tête. Par contre, quand ça devient sérieux, c'est-à-dire au moment de la mort, là on devient bouddhiste. Parce que la cérémonie est belle (rires) et puis le Bouddhisme offre un sens à l'au-delà.

Ça, c'est le côté un peu ironique. Dans la réalité évidemment, le comportement quotidien des Japonais est influencé par leur religion. Comme le nôtre par notre culture judéo-chrétienne. C'est la même chose au Japon. Je ne crois pas que cela aille beaucoup plus loin ni beaucoup moins loin qu'en Europe. On peut probablement s'amuser à défendre une thèse très forte selon laquelle ils sont plus religieux que les autres et une autre selon laquelle ils le seraient beaucoup moins. Je serai très normand et je resterai au milieu. Je n'ai jamais été très impressionné par cette dimension religieuse au Japon. Sauf quand j'ai moi-même voulu avoir des expériences plus profondes. Je suis allé passer quelque temps vivre comme un moine avec des moines dans un temple à Kyoto et, là, j'ai eu une expérience très forte sur le plan religieux. Mais c'était moi qui l'avais choisie et ce n'est pas très différent des expériences similaires que j'ai pu faire en Europe avec la religion catholique. Dans la vie sociale de tous les jours, je suis incapable de dire si c'est très différent d'ici.  C'est une civilisation moderne qui a laissé une certaine place, mais pas une place certaine, à la religion.

Un auditeur - Vous dites: le Japon gagnant. Et vous avez raison, parce qu'on ne peut pas ignorer la place du Japon dans l'économie internationale. Vous avez montré qu'entre le Japon et la France il y a beaucoup de similitudes. Mais alors, on peut se demander pourquoi nous sommes si mal placés dans l'économie internationale. Si nous apprenions à jouer au go plutôt que de jouer aux échecs, est-ce que nous ne serions pas plus performants ? Vous avez dit que les Japonais investissent sur le long terme. J'ai entendu un dirigeant japonais dire qu'il investissait pour trois cents ans.

D. T. - Il y a une légende qui dit que Matsushita a un plan de développement de deux cents ans et que pour l'instant ils sont en ligne. Ils ont été créés en 1925. Mais je crois que c'est une légende.

Quant au go plutôt que les échecs, je crois que le fondement est plus profond, c'est-à-dire que le go et les échecs sont déjà des conséquences de quelque chose d'autre. Le go est un jeu où on va délimiter des territoires, gagner des parts de marché, alors que les échecs sont un jeu où on va tuer le roi. C'est simple. La logique de la concurrence est déjà là. Nous avons plus probablement une logique de meurtre en Europe et dans la religion judéo-chrétienne, alors que les Japonais ont plus une logique d'ambiguïté et d'encerclement, qui peut éventuellement conduire l'autre au suicide, mais ce n'est pas pareil (rires).

Plus sérieusement, pourquoi sommes-nous si mal placés ? D'abord nous n'avons pas toujours été si mal placés. Nous avons été la première puissance mondiale pendant très longtemps. Un peu de cocorico ça fait toujours du bien. Ensuite, au cours de ce siècle, cela a commencé à tourner moins bien. Nous n'avons pas bénéficié des économies d'échelle suffisantes, parce que le marché français est un marché trop petit. Trop petit pratiquement depuis les industries high-tech des années 30, c'est-à-dire la chimie, une partie de la sidérurgie et l'industrie automobile. Déjà là, notre marché était trop petit. D'où l'idée européenne. Elle n'est pas neuve l'idée européenne. Elle est née en 1948, mais on en avait parlé avant. Et d'autres avaient essayé de la concrétiser, comme Napoléon, mais avec d'autres moyens. Nous avons eu ce problème de taille.

Nous avons ensuite eu probablement une assez mauvaise maîtrise idéologique de notre capitalisme. Nous avons été trop influencés par la pensée marxiste. Nous en avons pris les mauvais côtés et pas les bons. J'insiste parce qu'il y a aussi de très bons côtés dans la pensée marxiste. Nous avons créé des effets pervers graves qui nous pénalisent en fait surtout depuis la fin des années 70. C'est là que le taux de chômage a vraiment commencé à augmenter et où les effets pervers ont commencé à se manifester. Finalement, sur le très long terme, ça ne fait que vingt ans que nous nous sommes mis dans une situation difficile. Et, en ce moment, nous sommes en train de nous craqueler. On peut être relativement pessimiste en disant qu'on va craquer et s'effondrer, ou bien on peut se dire que c'est parce qu'on va craquer qu'il va y avoir un redémarrage. Je souhaite la deuxième possibilité. Mais ce redémarrage va demander, en France notamment, (mais pas seulement : pratiquement toute l'Europe est à la même enseigne) que se lève un leader politique qui nous promette avec vigueur de la sueur, du sang et des larmes. Et là, on repartira peut-être très bien. Je ne peux pas vous donner de meilleure réponse pour l'instant.

Un auditeur - Je suis Président de l'Association Franco-Japonaise de Toulouse-Midi-Pyrénées. Je voudrais rassurer les personnes qui sont inquiètes à propos de la renaissance du militarisme japonais. Cette renaissance me paraît éloignée pour un certain nombre de raisons.

La première touche d'abord l'aptitude de ce pays à se remilitariser matériellement. Depuis 1976, le gouvernement japonais s'est interdit d'exporter des armements. Avant, il y avait des règles d'interdiction d'exporter vers des pays belligérants ou des zones troublées. Pour éviter toute ambiguïté, ils ont purement et simplement décidé de ne pas exporter d'armement du tout. A ce moment-là, les industriels japonais, ne trouvant pas ce marché suffisamment juteux, puisqu'il se limitait aux seuls besoins des forces armées japonaises, n'ont consacré que quelque 5% de leurs investissements à la recherche et au développement des industries d'armement. En France, c'est de l'ordre de 25 à 30%.

Deuxième raison : une impossibilité de politique intérieure. Le gouvernement japonais est sous surveillance très stricte des électeurs japonais pour tous les problèmes touchant à la défense et à l'armement. Il a fallu attendre jusqu'en 1981 pour obtenir que 50% de la population du pays accepte le principe de l'existence des "forces d'auto-défense". On ne les appelle même pas "armée". Cette même surveillance est aussi exercée de façon très attentive par les voisins du Japon, la Corée, la Chine, l'Indonésie, la Malaisie, etc. La moindre tentation du Japon de réapparaître sur la scène militaire internationale provoquerait aussitôt une levée de boucliers. Et l'opinion publique japonaise y est très sensible.

Un dernier point : pour changer le système de défense du Japon, il faudrait une révision de la Constitution et une suppression de son article 9 qui interdit au Japon de faire la guerre à l'extérieur de son territoire. Pour modifier la Constitution, il faudrait 60 % des voix  à la Diète. Le Parti Libéral Démocrate se garderait bien de faire une offensive dans ce sens-là : il perdrait sa majorité.

J'en reviens à la démocratie japonaise. Je suis aussi volontiers provocateur quand je fais des exposés sur le Japon : je dis que le Japon est le pays le plus démocratique du monde. La raison c'est la recherche du consensus. Le P.L.D. qui est au pouvoir depuis la fin de la guerre pourrait faire voter toutes les lois qu'il voudrait, mais il ne le fait pas, et la règle générale est la recherche du consensus. Est-ce que vous pourriez nous en parler un peu ?

D. T. - Je vous remercie de ces précisions sur les problèmes de défense et d'armement. Je ne pense pas non plus que l'article 9 de la Constitution puisse être modifié rapidement, d'autant plus que je ne crois pas que beaucoup de Japonais y tiennent.

Le consensus, ce serait le thème d'un exposé complet. D'abord c'est un mot sacré. Mais je ne sais pas si je partage votre optimisme à ce sujet. Je vais vous donner la façon dont je le perçois et je livre ce jugement en pâture. Tout le monde ne sera peut-être pas d'accord avec moi.

Le consensus, c'est une des valeurs de la culture japonaise. Il faut que, pour prendre une décision, on se soit tous mis d'accord et qu'il n'y ait personne qui soit fondamentalement frustré. La règle générale c'est ça. Autrement dit, sur le plan des lois, mais surtout sur le plan du fonctionnement interne des groupes humains, et en particulier de l'entreprise, on va toujours essayer de créer le consensus pour que tout le monde soit d'accord. Ceci dit, le consensus social, on essaie souvent de lui forcer la main. Je donnerai deux exemples: 1) l'aéroport de Narita où on a été tellement mauvais en forçant la main aux agriculteurs que, du coup, l'aéroport est bloqué depuis vingt ans, et 2) les cas dramatiques de pollution des années 70, avec Minamata et la pollution au mercure, où on a essayé de forcer le consensus de la population pour qu'elle ne dise rien, jusqu'à ce que ça éclate en scandale au grand jour.

A l'intérieur de l'entreprise, ayant vécu moi-même dans une entreprise japonaise (j'ai même fait ma thèse sur l'ambiguïté de la décision dans l'entreprise japonaise), je puis vous dire que le consensus est très fortement imposé. C'est vrai qu'on a son mot à dire et que des choses se négocient. Mais il y a des limites qui sont assez vite atteintes.

Par contre, on va toujours présenter la décision comme issue du consensus et, même celui qui n'était pas d'accord au départ et qui a dû avaler la couleuvre, accepte après. Là joue un élément social et culturel qui ne jouerait pas en France. Chez nous, celui qui aurait avalé la couleuvre irait le dire, le faire dire et le faire savoir. Pas au Japon: parce que ça ne sert à rien. Stratégiquement, ce serait un mauvais calcul pour lui dans sa carrière.

Une auditrice Japonaise - Je voudrais savoir si vous avez des stratégies pour dépasser l'économie japonaise, pour retourner aux années 60-70. J'ajoute qu'en ce qui concerne les mariages avec les étrangers, comme c'est mon cas, j'ai choisi la qualité de l'amour, pas celle de la vie ! (rires)

D. T. - Je n'avais pas l'intention de vexer qui que ce soit. Je suis désolé. Si j'ai soulevé ce point, c'est d'abord parce qu'il a été soulevé dans la presse japonaise. J'en ai beaucoup parlé avec des amis des deux sexes au Japon. C'est quelque chose qui est apparu comme un vrai problème, éventuellement un vrai choix. Ceci étant, ça ne veut pas dire que c'est un choix stratégique.

Quant à votre question économique, est-ce que vous me demandez ce que je suggère de faire en Europe ou au Japon ?

L'auditrice - Je pense aux Français.

D. T. - Comme la croissance du Japon n'est plus maintenant que de 2,10%, votre question aurait pu être de savoir comment faire pour retrouver les 10% d'il y a vingt ans, au quel cas la réponse est simple : n'y comptez pas ! Le Japon a atteint sa maturité, sa taille. C'est un grand pays, mais maintenant il va rencontrer tous les problèmes des grands pays industrialisés. Il va bien s'en sortir, parce qu'il a encore beaucoup de réserves de productivité et de compétitivité, mais la croissance à 10% c'est fini.

Pour nous, j'ai dit qu'il fallait réduire une partie de nos blocages, traiter nos effets pervers, notamment dans nos systèmes sociaux et dans nos systèmes de formation. Ce ne sont malheureusement pas des efforts de courte durée. La formation, c'est quelque chose qui se changera en vingt ou trente ans. Si on l'attaque maintenant ! Je pense qu'il faut qu'on continue à investir dans nos industries à très forte valeur ajoutée et à très forte technologie, parce que la technologie va rester notre façon de nous en sortir.

Vous aurez noté le fait que j'habite à Bruxelles. Ce n'est pas un hasard : je suis un fervent partisan d'une construction européenne solide, parce que je crois que seule l'Europe peut nous donner la taille, la force et les synergies suffisantes pour nous en sortir dans la compétition mondiale. La France toute seule n'a absolument aucune chance. Il faut l'avoir à l'esprit. Nous sommes une petite puissance, notamment en termes démographiques et il va nous falloir passer au-delà d'un certain nombre d'obstacles politiques et économiques dont nous n'avons vu que les premiers. Je pense que très peu d'entre nous dans ce pays sont conscients du problème que va nous poser l'Europe de l'Est, qui ne se pose pas au Japon, ou pas du tout de la même manière, mais qui se pose à nous ici de façon absolument cruciale. Et si nous n'arrivons pas à traiter ce problème, autrement dit si nous n'acceptons pas que notre crise continue à se creuser encore pendant pas mal de temps, nous ne serons pas prêts de sortir de notre courbe en J (celle par laquelle on commence d'abord par se dégrader avant de remonter). Donc, je ne suis pas très optimiste.

Par contre si nous arrivons à gérer tout cela y compris à mettre sur pieds un vrai programme de formation à l'échelle européenne pour que, ayant gâché une génération, on ne gâche pas la suivante, là peut-être nous pourrons, d'ici l'an 2010, nous retrouver sur une très bonne situation économique. Mais, par exemple, je ne vois pas le chômage diminuer en Europe et en France en dessous de 8-9 % dans les dix ans qui viennent.

Une auditrice - La famille impériale au Japon a-t-elle un rôle, et lequel ?

D. T. - Elle a un rôle plus discret que la famille royale en Angleterre en tout cas. L'empereur est un symbole. C'est le symbole de tout le pays, vous le savez, c'est pour cela qu'on a décidé après la guerre de le laisser. Les américains ont pris une décision saine à ce moment-là.

Le rôle de la famille impériale est à mon avis quasiment négligeable aujourd'hui. Il y a peut-être des gens qui vous diront le contraire, mais en vingt ans de travail sur le Japon je n'ai jamais "rencontré" l'impact de la famille impériale dans quelque domaine que ce soit de mes travaux. Les diplomates vous en diront peut-être plus, mais franchement je crois que c'est marginal.

L'auditrice - J'avais simplement lu dans la presse que le mariage du prince héritier avait généré une hausse de l'économie. Est-ce vrai ?

D. T. - Oui, mais ça pourrait être aussi vrai de la visite de Clinton ou autre. Il y a un grand événement, donc on fait des banquets, donc il y a des jours fastes, et ça déclenche peut-être un huitième de pour-cent de croissance de PNB. C'est tout.

Une auditrice - Je voudrais savoir quelle est la place actuelle de la femme japonaise dans la société et aussi quel est son avenir, parce qu'il semble que la femme japonaise ait envie de jouer un autre rôle que celui qu'elle a aujourd'hui. Au cours d'un voyage récent au Japon, j'ai abordé la question des personnes âgées et il a été remarqué que la femme japonaise, qui accueillait jusqu'à présent non pas ses propres parents, mais les parents de son mari, refusait aujourd'hui de jouer ce rôle-là, ce qui provoquait un recourt à un hébergement extérieur des personnes âgées et créait un nouveau problème. Qu'en pensez-vous ?

D. T. - D'abord, à une époque où on vit de plus en plus vieux, accueillir les parents de son mari, ça risque d'arriver tôt et de durer longtemps. Je crois qu'on connaît bien ce problème aussi en Europe où, traditionnellement, on accueillait aussi les parents chez soi. Ce n'est plus ce qui se passe aujourd'hui. Le Japon suit la même trace que nous. Il le peut d'autant mieux que les systèmes de retraite fonctionnent et que les parents ont donc des ressources propres qu'ils n'avaient pas auparavant. C'est le même problème qu'en Europe. Il y a simplement une accélération, parce qu'ils vont être beaucoup plus vite que nous au point où nous sommes déjà.

La place actuelle de la femme dans la société japonaise, maintenant. En deux mots, tout d'abord, la femme n'a jamais eu la place mineure qu'on a bien voulu faire croire qu'elle avait. Elle a toujours été très puissante comme personnage de l'ombre. Toujours. En tant qu'épouse, en tant que maîtresse, en tant que secrétaire, en tant que tout ce que vous voudrez, elle a toujours eu énormément d'influence.

Simplement aujourd'hui, les femmes jeunes (et quand je dis jeunes, c'est jusqu'à 35 ans à peu près, parce que c'est là que se produit un changement de génération aujourd'hui)  refusent ce rôle de femmes de l'ombre et veulent de plus en plus prendre du pouvoir.

Elles ont d'abord un pouvoir politique très net, qui a commencé au milieu des années 70 avec les scandales de pollution. Ce sont des femmes qui ont fait craquer les sociétés, personne d'autre, ce sont des femmes qui ont fait lancer les politiques d'environnement au Japon. Et pas par des "MLF", ce sont simplement des femmes qui sont descendues dans la rue, qui se sont bagarrées, qui ont suivi des dossiers, qui ont fait des procès (ce qui ne se faisait pas jusqu'alors, on recherchait le consensus à l'amiable...). Elles ont changé les règles du jeu. Et à cette époque, c'était des femmes au foyer. Elles avaient déjà un fort pouvoir de l'ombre. Elles commençaient à prendre le pouvoir dans la rue.

Depuis, les femmes ont fait des études. C'est pour cela que je parle des moins de 35 ans, car elles, elles sont bardées de diplômes, souvent des diplômes internationaux. Elles sont aussi à Harvard ou à l'INSEAD en France. Et elles ont envie d'avoir la même carrière que les hommes.

Les entreprises ont essayé diverses choses pour les décourager, mais ça ne marche pas. Elles veulent du pouvoir, elles vont avoir du pouvoir, elles vont faire des carrières. On commence à les voir apparaître dans des postes de direction générale de beaucoup d'entreprises de taille moyenne et dans des postes à vraie responsabilité dans de grandes entreprises. Cette génération monte. Dans dix ans, ces femmes auront des postes à responsabilité aussi nombreux qu'en ont les femmes en France, c'est-à-dire pas la majorité, mais on aura, dans dix ans, des femmes dans tous les Conseils d'Administration du Japon.

Cela va aussi vouloir dire qu'une partie du rôle traditionnel de la femme va disparaître. Et là, une des questions que je me pose et à laquelle je n'ai pas de réponse, c'est : va-t-on voir parallèlement augmenter le nombre de couples avec enfants et où les deux parents travaillent ? Si c'est le cas, quid de l'éducation? Parce qu'un acteur important dans l'éducation des enfants aujourd'hui, c'est la femme. C'est elle qui stresse l'enfant dès le jardin d'enfant. Elle va avec lui à l'école, elle fait faire les devoirs et fait beaucoup d'activités avec lui. Elle a presque autant de temps de scolarité que l'enfant et c'est elle qui le suit. Si elle a sa carrière propre, elle aura du mal à encore le faire. Je ne crois pas que l'homme soit pour l'instant prêt à prendre le relais. C'est le même type de problème que ce qu'ont connu les américains et qu'on connaît un peu en Europe.

Un auditeur - Vous avez mentionné un écart de qualité entre l'éducation japonaise et notre éducation française ou européenne. J'aurais voulu que vous précisiez la nature de l'écart que vous perceviez. D'autre part, est-ce qu'il y a des aller-retour entre le cycle professionnel des gens en entreprise et l'enseignement ? Est-ce qu'il y a participation d'anciens travailleurs d'entreprise dans les cycles de formation ?

D. T. - Merci pour cette question. C'est un point qui mérite clarification. Tout à l'heure, j'ai souligné un écart entre les systèmes d'éducation en termes d'efficacité. Ce n'était pas un jugement de valeur. Le système japonais est incontestablement plus efficace que tous nos systèmes européens pour faire en sorte que les gens qui sortent du système éducatif trouvent un emploi.

La question que vous posez concerne un écart en termes de contenu : est-ce qu'on enseigne des choses différentes ? Oui. Au Japon, on enseigne principalement à travers l'accumulation de connaissances, autrement dit on enseigne peu l'aptitude à faire la synthèse et à générer d'autres idées à partir des idées existantes. Cela se retrouve dans les mathématiques, en physique, etc. Il y a peu d'enseignement systématique de l'esprit du doute, de la philosophie. On n'enseigne pas aux jeunes Japonais à se mettre en question, tout au moins avant l'université.

Il faut savoir que c'était un des éléments dominants de l'éducation élitiste d'avant la guerre, qu'on a volontairement supprimé après la guerre. L'idée sous-jacente était que les gens des classes sociales favorisées devaient être aussi favorisés dans leurs capacités de penser, en particulier de jouer avec les idées, et donc bénéficiaient par là d'un avantage éducatif. Ce n'était pas faux comme raisonnement. Après la guerre, on a tout changé et on a mis en place partout un système d'accumulation de connaissances beaucoup plus que de réflexion. Je caricature: on réfléchit évidemment aussi au Japon. Mais beaucoup moins que ce qu'on peut voir dans le système éducatif français.

On enseigne par contre beaucoup quelque chose qui nous manque: le civisme et le comportement en groupe et en société. On apprend au jeune Japonais à être un membre de groupe actif, à savoir dynamiser un groupe, à savoir travailler en groupe, à savoir accepter la contradiction des autres, à savoir construire dessus, choses qu'on ne nous apprend pas dans nos écoles. Là, il y a une différence de contenu. Je ne peux pas insister beaucoup sur toutes les différences de contenu. Il y a un très bon bouquin à lire sur le système éducatif japonais : L'Enfer des Diplômes, de Jean-François Sabouret, aux éditions de La Découverte. J.-F. Sabouret a passé des années au Japon et a étudié le système éducatif. Il y a dans ce bouquin un fort biais anti-japonais, mais une fois que vous l'éliminez, vous découvrez un vrai système et un très bon ouvrage.

La dernière partie de votre question porte sur la formation permanente. Il n'y a pas, ou très peu, au Japon de système de formation permanente extra. Par contre, il y a énormément de systèmes de formation  permanente intra. On est même en permanence formé sur le tas. Et je crois que c'est un point crucial pour comprendre la dynamique de l'entreprise japonaise : un individu au Japon est évalué entre autres sur ses capacités à former ceux qui sont autour de lui. C'est-à-dire que, quand on va évaluer un chef de service, on ne va pas seulement regarder s'il est capable de remplir les tâches de son service, s'il a gagné de l'argent, ou autre. On va aussi regarder si, sur dix personnes qui sont dans son service, avec telle ou telle ancienneté, il a été capable de les développer, d'en faire des gens qui en savent plus que lui.

Un auditeur - Est-ce que vous pouvez nous parler des activités hors travail et de loisir que proposent les entreprises japonaises ?

D. T. - Toute grande entreprise (et le Japon ne fait pas exception) a des espèces de services internes de loisirs de toutes sortes, clubs ou maisons de vacances et de week-end, etc. Je ne crois pas qu'il y ait une différence fondamentale avec les entreprises européennes qui le font le plus. La différence, s'il y en a une, c'est que jusqu'aujourd'hui les employés se sentaient pratiquement obligés de participer à un certain nombre d'activités de ce genre, et notamment les week-ends organisés, tandis que maintenant les jeunes employés refusent plus volontiers. Et cette réaction se développe très vite. A tel point, je pense, que de plus en plus d'entreprises vont cesser ce genre de pratique dans les prochaines années. On n'a plus envie de passer toute sa vie avec ses collègues de travail.

Un auditeur - Est-ce que vous pouvez aussi nous parler un peu des cercles de qualité, comment ils ont été inventés et s'ils ont encore de l'efficacité à l'intérieur des entreprises ?

D. T. - Les cercles de qualité sont une dynamique de groupe qui s'intéresse aux détails. Il faut le reconnaître dans ce sens-là. Il n'y a donc pas de raison que ça s'arrête : ça fonctionne bien, ça change de nom, ça change de forme, il y a tout un tas de moyens de garder cela actif, mais c'est quelque chose que les Japonais ont reconnu comme étant utile. Des gens se réunissent pour parler d'un problème concret, relatif à leur travail de tous les jours et génèrent des idées qui permettent d'améliorer leur travail pour leur propre confort et pour la productivité de l'entreprise. Dans la mesure où ça a donné de bons résultats, où tout le monde en est content, où les employés n'estiment pas être manipulés par cette procédure, pourquoi cela s'arrêterait-il ? Cela marche très bien en France aussi  d'ailleurs. La France est le deuxième pays du monde en termes de densité de cercles de qualité.

Un auditeur - Concernant la dynamisation des employés, il y a aux États-Unis des entreprises américaines reprises par des entreprises japonaises qui ont amélioré leurs résultats en adoptant sur place les méthodes japonaises. Est-ce que le problème pour les pays occidentaux n'est pas, plutôt que la mentalité des gens, l'organisation des entreprises ?

D. T. - La réponse est très simple. Oui, des entreprises japonaises aux États-Unis ou en Europe sont capables d'obtenir des employés européens ou américains les mêmes productivités, les mêmes capacités qu'au Japon. Autrement dit, il est parfaitement possible de faire travailler et de rendre heureux des ouvriers français de la même manière que des ouvriers japonais. C'est très important par rapport à ce qui était demandé tout à l'heure sur ce qu'on peut faire en Europe. Mais : toutes les entreprises que vous pouvez trouver dans ce cas-là sont des entreprises qui ont commencé une usine à zéro, à partir de rien, qui ont sélectionné leur personnel jeune, non syndiqué, dans des zones à fort chômage où se présentaient cinquante à soixante candidats par poste à pourvoir.

Quand vous avez ces conditions-là, plus un investissement complètement neuf (et pas une vieille usine à faire tourner), vous avez des conditions que beaucoup d'européens souhaiteraient avoir. Si Peugeot, demain, peut fermer Sochaux et ouvrir dans une région où il y a beaucoup de chômeurs, en sélectionnant sévèrement à l'embauche, en créant de nouvelles procédures, en utilisant du matériel complètement neuf et en touchant des subventions des collectivités locales, Peugeot arrivera aussi à des résultats fabuleux. Mais ils ne peuvent pas aujourd'hui. Autrement dit, on donne aux Japonais aux États-Unis et en Europe des avantages qu'on ne donne pas à nos propres entreprises. Et là, il y a un vrai problème, et là je ne suis plus d'accord sur le plan politique. Oui, on peut faire travailler les gens comme des Japonais, mais donnons en les possibilités aux entreprises.