Professeur à HEC,
auteur de L'Inévitable
Partenaire Japonais, Fayard, Paris 1992.
Je vais aborder, sous le terme "système
japonais" les grandes lignes du "fonctionnement" économique et
social de ce pays.
Un certain nombre d'années d'expérience sur le Japon
me donne, peut être, quelque crédibilité pour parler de ce pays. Toutefois, je
voudrais préciser où et dans quels domaines se situe mon expérience, de façon à
ce que vos attentes par rapport à ce que je peux apporter ce soir, soient
relativement claires et que les biais qui peuvent influencer ma propre vision
vous le soient aussi. Alors que je
sortais d'HEC ,il y a un peu plus de vingt ans, la plupart de mes camarades
allaient faire un doctorat aux États-Unis. J'avais pour ma part envie d'aller
voir quelque chose d'autre. L'exotisme ! Je suis donc parti au Japon.
J'y ai vécu trois ans, étudiant à l'Université de
Kobe où je commençai un doctorat, vivant comme un Japonais, apprenant le
japonais, faisant mes études en japonais, m'insérant complètement dans le pays.
Ensuite, la passion est restée. Elle est encore là,
aujourd'hui. J'ai fini mon doctorat en France sur la sociologie des entreprises
au Japon. Et puis, pendant vingt ans, j'ai "pratiqué" le Japon à 70%
de mon temps, j'y ai effectué un nombre important de voyages (entre un et huit
par an) et j'ai travaillé dans des domaines divers allant de la relation
administrative internationale à la relation économique, à la négociation entre
entreprises, à l'enseignement.
Mais je suis économiste et sociologue d'entreprise. Donc, dans les domaines de la
philosophie, de la religion, de la psychanalyse, de la culture, entre autres,
je n'ai qu'une information d'honnête homme. Pas plus que quiconque
s'intéressant à un pays ou à son propre pays. Sur l'économique et la société
japonaise dans le sens où elle soutient l'économique, je pense en savoir un
petit peu plus que quinze jours de
voyage pourraient enseigner. Mais sur ces sujets-là seulement.
Mon exposé comportera trois parties. D'abord, la
performance du Japon et pourquoi je prétends que c'est un système
"gagnant". Ensuite, quelques éclairages sur le système qui sous-tend
cette performance. Enfin, je lancerai un débat sur les craquements dans ce
"système japonais", puisque, à en croire certains articles de presse,
on peut avoir l'impression qu'il se passe beaucoup de choses au Japon, voire
que ce pays est en train d'exploser. Je voudrais montrer ces craquements, mais
aussi expliquer pourquoi ils ne sont pas nécessairement annonciateurs
d'explosions.
1° La
Performance du Système Japonais
A. Performance Economique
La performance économique repose sur des structures économiques
adéquates mais aussi, et surtout, sur des comportements appropriés des acteurs,
c'est-à-dire principalement des entreprises, à l'intérieur de ces structures
économiques.
Avant de détailler ces deux points, il faut passer
par la litanie des performances du Japon. On dit toujours "Il est premier
par-ci, premier par-là", rappelons-en les principales dimensions à l'aide
de quelques indicateurs simples dont beaucoup d'entre vous connaissent déjà
certainement les tendances.
a) La croissance.
Le Japon a connu une croissance extrêmement rapide au cours des quarante
dernières années. Je voudrais l'illustrer par quelques chiffres. On utilise
souvent, pour mesurer la richesse d'un pays, le Produit National Brut (PNB) par
tête d'habitant. Une des façons de le calculer pour permettre des comparaisons
internationales est de prendre le PNB par tête, exprimé en parité de pouvoir
d'achat.
Si on se place en 1960 et que l'on met l'Europe à
100, le Japon est à 50 et les États-Unis à 190. Dix ans plus tard, en 1970, si
on garde l'Europe à 100, le Japon est à 92 et les États-Unis à 165. En 1980,
l'Europe toujours à 100, le Japon est à 101 et les États-Unis à 150. En fait,
le Japon n'a pas alors encore dépassé l'Allemagne, la France et le Luxembourg.
Il n'a alors dépassé que la moyenne européenne. En 1991, dernier chiffre connu
de l'OCDE, l'Europe est toujours à 100, par définition, mais le Japon est à 123
et les États-Unis à 147. Il a désormais dépassé tous les pays européens.
b) La
production industrielle. Les Japonais connaissent ,depuis vingt ans, une
production industrielle en croissance durable, très supérieure à la France ou à
l'Angleterre, supérieure à l'Allemagne, supérieure aux États-Unis. On le sent
bien avec l'afflux croissant de produits industriels japonais sur nos marchés.
c) L'excédent
commercial. L'excédent commercial croissant sans cesse est extrêmement
irritant, en particulier l'année dernière et cette année, pour les autorités
américaines. Ce qui est assez surprenant, c'est que cet excédent commercial a
des effets négatifs pour les Japonais eux-mêmes: ils ont trop d'excédent à
travers leurs exportations pour être "acceptés" par la communauté
internationale comme un partenaire "normal".
d) L'emploi.
Les Japonais ont réussi dans le domaine de l'emploi quelque chose d'assez
exceptionnel: l'équilibre entre la croissance économique et la croissance des
besoins en emplois. Rappelons une vérité première. Une économie doit tous les
ans créer suffisamment d'emplois pour ceux arrivant sur le marché du travail,
en excédent de ceux qui le quittent. Dans le cas d'insuffisance de création
d'emplois, il y a aggravation du chômage. Mais il ne faut pas non plus en créer
trop, sinon apparaît une tension sur le marché du travail qui fait monter les
coûts et obère la compétitivité internationale de l'économie.
Les Japonais ont réussi à réaliser parfaitement cet
équilibre au cours des trente dernières années, avec un taux de chômage qui a
oscillé entre 2 et 3% sur l'ensemble de la période. Cela s'oppose au modèle
américain, dans lequel la croissance a été nettement plus modérée qu'au Japon,
mais où les Américains ont réussi à assurer une très forte croissance de
l'emploi. Les Américains avaient une population jeune qui arrivait sur le
marché du travail et ils ont réussi à l'utiliser en grande partie, même si leur
taux de chômage était de 7 à 8%. Et cela s'opposait également au troisième
modèle existant dans le monde, le modèle européen, dans lequel n'a été en fait
réalisé ni l'un l'autre: l'Europe a connu une croissance modérée, ni mauvaise,
ni exceptionnelle, mais par contre n'a pas réussi à ce que cette croissance
s'accompagne de suffisamment d'emplois nouveaux.
Donc une très belle performance socio-économique du
Japon dans le domaine de l'emploi.
e) La place dans
le monde financier. Le Japon financier aussi représente une illustration
d'une performance économique importante à noter. La capitalisation boursière au
Japon, même après ce qu'on a appelé "le dégonflement de la bulle",
représente dans l'économie mondiale aujourd'hui environ 30% de la
capitalisation boursière totale, contre 15% il y a dix ans. Pendant ce
temps-là, l'Europe est passée de 20 à 26%. L'Europe aussi a augmenté, mais pas
du tout dans les mêmes proportions.
B. Performance des Technologies de Production
Examinons maintenant brièvement le domaine de la
production et des technologies de production. Le Japon n'a pas un nombre
considérable de prix Nobel. On ne peut pas dire que soient apparues au Japon un
nombre important d'innovations marquantes. Mais ce pays représente un modèle
reconnu dans le monde entier pour les technologies de production, la mise en
œuvre, la capacité à produire au meilleur coût avec la meilleure qualité. Cette
reconnaissance mondiale est d'autant plus admirable que, si l'on remonte vingt
ans en arrière, l'image des produits japonais était pire que médiocre. En vingt
ans, ils sont passés d'une image de fabricants de camelote à celle de
fabricants servant de référence pour la maîtrise des procédés de fabrication!
C. Performance d'Influence Culturelle
Outre son influence économique, je prétends que le
Japon exerce sur l'Occident aujourd'hui une influence culturelle. C'est aussi
une performance non négligeable. Nous ne sommes pas tous en train de rechercher
le Japanese way of life, certes, mais
combien d'entre nous, ou de nos enfants, passent le plus clair de leur temps
sur un Nintendo ou sur un Gameboy ? Allumez la télévision: combien de dessins animés, même
s'ils reprennent des thèmes qui sont ceux de nos traditions, sont faits au
Japon ? Environ 70%. Ce n'est pas neutre. Des valeurs culturelles sont
transmises ainsi. Certes, ce n'est pas le Japanese
way of life, mais c'est, d'une certaine manière, le Japanese way of thinking. Cette influence culturelle ne s'arrête
pas là. Dans le domaine de la mode, les Japonais ont bouleversé une partie du design, ont complètement changé la façon
dont on regarde les étoffes, dont on les touche. Cette dimension culturelle ne
me semble pas étrangère à la réussite économique. Autrement dit, comme toujours
dans l'Histoire, quand un pays réussit bien, il devient aussi un modèle pour
d'autres éléments que sa simple réussite économique. On observe notamment que
le nombre d'étudiants européens ou américains cherchant à apprendre le japonais
aujourd'hui est en augmentation constante. En outre, quand on veut apprendre le
japonais aujourd'hui, on n'est pas ridicule.
2° Les
Structures du Système
Tentons maintenant d'explorer les principales
structures administratives, éducationnelles, économiques et sociales qui ont
permis cette performance.
A. L'Administration Japonaise
Les infrastructures administratives du Japon sont
remarquables et expliquent en grande partie les performances du pays.
La plus connue des structures administratives, celle
dont on parle toujours, est ce fameux MITI,
le Ministère de l'Industrie et du Commerce International, si bien organisé, qui
a mis en œuvre de très efficaces politiques industrielles. Mais il ne faudrait
pas croire le MITI isolé. Le Ministère des Finances et bien d'autres
excellentes infrastructures administratives structurent ce pays. Dans le
domaine de l'élite administrative, le Japon ressemble à la France: il attire
les meilleurs vers son administration - contrairement aux États-Unis, par
exemple. Un élément extrêmement brillant, au Japon, fera la Faculté de Droit de
l'Université de Tokyo, comme en France l'ENA, et entrera dans l'administration.
B. Le Système Éducatif
La seconde structure administrative sur laquelle je
souhaite m'attarder un peu plus est le système éducatif. Comment réussit-on à
générer dans ce pays des gens qui soient brillants, extrêmement bien formés,
sans cesse en quête de savoir et dont l'élite va nourrir les rangs de
l'administration, puis, plus tard, quand ils prendront leur retraite de
l'administration, grossir les rangs des grands conseillers des grandes
entreprises ?
Le système éducatif japonais me semble être un
fondement du succès. Comment
fonctionne-t-il ?
Il est intensif. C'est-à-dire que, dès le plus jeune
âge, on travaille beaucoup, tard, et on est pris dans un système définitivement
sélectif. La sélection commence, on le sait, dès le jardin d'enfants. Si un
enfant n'est pas dans un bon jardin d'enfants et n'y est pas un bon élève, il
aura quelques difficultés à entrer dans une bonne école communale. S'il n'est
pas un bon élève dans cette bonne école communale, il aura quelques difficultés
à entrer dans un bon lycée. Et s'il n'est pas un bon élève dans un bon lycée,
il ne pourra même pas présenter les concours des bonnes universités. La sélection
se fait donc depuis le jardin d'enfants jusqu'à l'université. Après, on peut
lever le pied, et les études supérieures au Japon ne sont pas spécialement
éreintantes. Ceci dit, même si on se repose pendant les quatre à six ans
d'université, on a quand même pris l'habitude d'apprendre à apprendre. Le mode
d'évaluation dans le système éducatif consiste à vérifier que l'élève a bien appris. Il apprend, il dégurgite ses
connaissances pour l'examen, il apprend, il dégurgite à l'examen suivant. Cette
habitude d'apprendre énormément, d'apprendre à présenter des connaissances -
mais pas nécessairement à beaucoup penser sur ces connaissances - on la garde
toute sa vie. Et les Japonais, dans leur ensemble, sont des gens qui lisent et
apprennent énormément. Les Japonais sont les premiers lecteurs du monde, à la
fois en journaux et en livres.
Le système éducatif les a conduits à apprendre en
permanence, à être en rivalité constante avec les autres et à se battre pour
faire partie de ce qu'on peut appeler l'élite. Ce système éducatif me semble
être un symbole de la façon dont fonctionne cette société et dont elle court
vers ses succès.
C. Les Structures Economiques
Derrière ces infrastructures administratives et
éducationnelles, bouillonne un système dynamique qui assure, dans l'économie
japonaise, une fluidité parfaite entre l'offre et la demande.
1.
Organisation de l'Offre dans l'Economie
L'offre japonaise est-elle particulière ou a-t-elle
été orientée de façon particulière au cours de cette période de réussite ? Un
mot clé concerne l'offre japonaise: "spécialisation". L'économie
japonaise, depuis 1950, a été en permanence spécialisée vers les industries où
il y avait la plus forte demande mondiale. Ce n'est pas simplement un choix
pour promouvoir les exportations. Il s'avère que quand il y a la plus forte
demande dans le monde, il y a en même temps la plus forte demande au Japon.
Pour parvenir à cette spécialisation, une politique industrielle a été mise en
œuvre comportant plusieurs dimensions.
a) D'abord, le
protectionnisme. Le Japon n'était pas très compétitif après la guerre. Il
fallut protéger la naissance de ses industries. Le Japon a acquis, pendant
toutes ces années, de 1950 à 1975, la réputation d'être un pays très
protectionniste. Il l'était.
Vous n'êtes pas sans savoir qu'il y a un deuxième
pays au monde considéré comme extrêmement protectionniste, le nôtre ! Quand
vous demandez à un américain quels sont les deux pays les plus protectionnistes
du monde, il répond immédiatement: le Japon et la France. Nous savons ce qu'est
le protectionnisme, nous l'avions inventé avant les Japonais, sous Colbert.
C'est un protectionnisme intelligent et sophistiqué
que les Japonais ont mis en place, des années 1950 jusqu'au milieu des années
1970. Il tendait, d'une part, à contrôler de façon très stricte les
importations et, d'autre part, à organiser la concurrence interne autour d'un
certain nombre d'importations stratégiques. Le MITI a suivi assez systématiquement la politique suivante: il a
quasiment dit aux industriels: "Cher importateur potentiel, vous avez
besoin d'un ordinateur, dans quelle industrie êtes-vous ? Est-ce que vous êtes
dans une industrie où la demande mondiale est forte, où nous avons besoin
d'exporter, et où, par conséquent, le fait que vous importiez un ordinateur
étranger (IBM, etc.) augmente notre compétitivité à l'exportation? Oui? Pas de
problème: voici la licence d'importation. Ah, vous n'êtes pas dans une
industrie prioritaire? Vous êtes dans une autre industrie, avec une dominante
domestique? Désolé: achetez un ordinateur japonais." C'était un système
très sélectif et efficace!
b) Organisation
de la concurrence. Le principe est assez simple: à plusieurs reprises, le
gouvernement japonais a prévu le besoin d'un certain nombre de technologies
pour le Japon, notamment dans le domaine des semi-conducteurs. Il a ainsi dit à
Texas Instruments : "Vous avez
une très bonne technologie. Nous en avons besoin. Vous souhaitez vous implanter
au Japon. D'accord, vous donnez votre technologie à cinq entreprises japonaises
sélectionnées. Plus exactement, vous nous la donnez et nous la redistribuons à
ces entreprises et nous allons les forcer à se faire concurrence, pour qu'ils
ne puissent pas exploiter de rentes de monopole, pour que vous-mêmes, si vous
entrez sur le marché, vous ayez aussi de vrais concurrents. Et puis, pour que,
en exacerbant la concurrence interne au Japon, on dynamise la compétitivité
internationale du pays."
Le MITI a ainsi organisé une structure
concurrentielle qui reste encore dans beaucoup d'industries la base de la
concurrence au Japon: quatre ou cinq grands groupes s'entendant plus ou moins
bien entre eux.
En même temps, le Japon a fortement encouragé ses
entreprises afin que cette offre économique soit le plus rapidement possible
compétitive avec l'offre étrangère. Cela a surtout pris la forme
d'encouragements aux politiques de recherche et de développement. Beaucoup plus
développement que recherche, reconnaissons-le, mais l'État japonais a
énormément soutenu, par des crédits d'impôts ou des avantages particuliers pour
l'achat de matériel, le développement de la recherche au Japon. Ce qui est
assez amusant, c'est que Laurent Fabius, quand il était Premier Ministre, a
créé en France des systèmes inspirés des systèmes mis en place au Japon une
quinzaine d'années auparavant, comme par exemple des systèmes d'amortissement
accéléré pour des investissements à très haute technologie. Quand vous achetiez
un ordinateur, vous pouviez l'amortir en deux ans.
2.
Organisation de la Demande
Le principe-clé de la demande est: culture de la
croissance. Il faut croître, il faut contrôler la plus grande masse possible.
Premier élément pour cela: le marché intérieur.
Celui-ci fut systématiquement dynamisé. Je vous rappellerai que le Japon a
aujourd'hui 123.456.789 habitants (chiffre facile pour la mémoire !). Un
très grand marché. Le marché intérieur est d'abord le grand marché du Japon et,
en fait, le Japon est un petit exportateur, un tout petit exportateur.
Profitons de l'occasion pour le rappeler : quand l'Allemagne exporte, par tête,
6.400 $, la France 3.700 $, le Japon aujourd'hui n'exporte par tête que 2.500
$. Le Japon est un plus petit exportateur par tête d'habitant que la France et
que l'Allemagne, parce qu'il a d'abord cet énorme marché intérieur.
Et puis, ce marché intérieur, il l'a encouragé sur
ces produits qui allaient avoir une forte demande mondiale. Par exemple, un
appareil photographique, on ne va surtout pas au Japon le taxer à 33%, ce qui
serait une taxe de luxe. Une taxe à 33% réduit la demande potentielle sur le
marché, donc réduit les économies d'échelle que peuvent avoir les fabricants et
obère la compétitivité à l'exportation des fabricants nationaux. On a au
contraire poussé pour que chaque Japonais ait un, deux, trois, quatre
appareils-photos.
Même chose dans l'électronique grand public. A
l'époque, la France a taxé ce type de produits à des taux extrêmement élevés
sous prétexte que c'était des produits de luxe. Ce faisant, on a empêché le
marché de se développer et on s'est retrouvé avec un Thomson qui ne pouvait pas
atteindre les échelles de production suffisantes. Non seulement notre marché
est petit mais on l'a encore réduit avec des taux de TVA trop élevés.
Et les automobiles, me direz-vous ? Ce n'est pas
aussi simple. On ne pouvait pas demander à chaque Japonais d'avoir une, deux ou
trois voitures: il n'en a pas la place. On a même été obligé, pour des
questions de place, de n'autoriser un Japonais à acheter une voiture que s'il
peut justifier d'un endroit où la garer. On a trouvé autre chose: un contrôle
technique extrêmement strict. En gros, après cinq ans, le contrôle technique
est tellement coûteux qu'il vaut mieux changer de voiture. On a là aussi forcé
le développement du marché par un renouvellement accéléré des produits.
La culture de la croissance s'exerce principalement
sur le marché intérieur, mais pas seulement. Entre
le-Japon-grand-marché-intérieur et le-reste-du- monde. Il y a l'Asie du
sud-est. Le Japon a, à ses portes, ou pas trop loin, d'un gros tiers à une
bonne moitié de l'humanité. Pas très riche. Moins riche en tout cas que ce
qu'on appelle "la Triade", c'est-à-dire les États-Unis, l'Europe et
le Japon, mais à la population nombreuse. Un petit pouvoir d'achat multiplié
par une très grande masse, cela peut générer un chiffre d'affaires non
négligeable. Ces grands marchés que nous avons négligés sont aujourd'hui les
premiers marchés du monde, en termes de croissance. Ils bénéficient quasiment
aux seuls Japonais.
3. La
Fluidité Economique
Entre l'offre et la demande, il existe une très
grande fluidité. Là encore un principe-clé: la culture de l'eau. Le Japon est
une culture de l'eau, une culture fluide, où on va d'abord valoriser ce qui
coule, au lieu de valoriser ce qui se stocke.
Cela semble extrêmement culturel, mais songez à
toutes ces techniques de gestion dont on parle au Japon, comme les "flux
tendus". Que sont-elles sinon des moyens de faire circuler les produits le
plus vite possible ? Pensez à la culture de la rizière. Qu'est-ce qu'une rizière
? C'est un ensemble de champs parfaitement irrigués les uns par les autres, en
faisant circuler l'eau. La fluidité est une valeur fondamentale de la culture
japonaise qu'on retrouve immédiatement en économie.
Un exemple: à Paris on considère que c'est bien
qu'il y ait la queue devant le boulanger Poilane. Les Japonais trouvent ça
absurde. La queue, c'est-à-dire le stock, ne montre que l'inaptitude du
marchand à satisfaire sa clientèle, pas que ce marchand attire de nombreux
clients. La marchandise est peut-être bonne, mais le marchand n'est pas
compétent.
Que signifie économiquement une culture de l'eau ?
Quelques exemples: Quand vous parlez de
"culture de l'eau", de "fluidité", vous pouvez
immédiatement dire "information":
faire circuler l'information, faire circuler les capitaux. Vous avez tous
entendu dire que le Japon est une société de l'information. J'ai dit tout à
l’heure que les Japonais lisaient beaucoup. L'information, c'est ce qui doit
circuler. Je suis toujours impressionné et étonné au Japon de la vitesse à
laquelle circule l'information et de la qualité de celle-ci. On obtient à peu
près tout ce que l'on veut quand on cherche une information économique sur le
marché japonais. Evidemment, il faut quelquefois lire en japonais. D'accord. Mais
l'information n'a pas nécessairement été conçue pour les étrangers.
C'est la première illustration de la fluidité. La
seconde concerne la sous-traitance.
Vous avez tous entendu parler du monde de la sous-traitance au Japon. Voyons-en
le fonctionnement.
Une grande entreprise japonaise, Nissan ou Toyota,
tout en haut d'une pyramide, repose sur un certain nombre de sous-traitants de
premier niveau. Ce sont en général elles-mêmes de très grandes entreprises,
avec lesquelles l'entreprise leader a des liens très étroits et de toutes
sortes: humains, de capital, de technologie, d'informatique, etc. Le premier
niveau de sous-traitance est un niveau de spécialité.
Chacune de ces entreprises de sous-traitance repose
elle-même sur un certain nombre de sous-traitants de deuxième niveau. Ce sont
des entreprises de taille moyenne, ayant des liens quasiment uniquement
commerciaux avec le sous-traitant de
premier niveau. Ces entreprises sont souvent elles-mêmes en relation de concurrence
entre elles: le second niveau est une sous-traitance de capacité.
Et chacune d'entre elles s'appuie elle-même sur un
ensemble de sous-traitants de troisième niveau qui vont produire des composants
de base. Et souvent cela continue vers un quatrième ou un cinquième niveau.
Tout en bas, on trouve finalement le travailleur à domicile.
Le long de cette chaîne, les informations circulent
en permanence et très rapidement. Le phénomène est purement japonais. Les
Japonais ont essayé de le reconstituer ailleurs, mais ils n'ont pas encore
parfaitement réussi. La raison en est simple: la sous-traitance japonaise tire
ses économies d'échelles de la pyramide à laquelle elle appartient; ailleurs
dans le monde, la sous-traitance tire en général ses économies d'échelles de
liens avec plusieurs producteurs principaux. L'intégration ne peut être
identique.
Dans ce système, l'information descend
immédiatement, les produits sont très vite fabriqués et remontent pour
l'assemblage final chez le fabricant du haut de la chaîne.
Concrètement, cela signifie que la fluidité ici est
un système qui réagit très vite aux changements du marché de la demande et qui
permet un maximum d'ajustements par rapport au marché de l'emploi: s'il y a
beaucoup de demande, on embauche beaucoup en bas ; s'il n'y en a pas, on coupe
quelques contrats de sous-traitance et chacun se serre la ceinture. Les
employés "permanents" du haut de la pyramide sont préservés.
Ce système permet aussi une rapide adaptabilité des
coûts dans la chaîne de sous-traitance. Comme on met en permanence les entreprises
en concurrence, sans qu'existent pour elles de nombreuses autres possibilités,
on peut les stresser au maximum.
Dernier exemple de fluidité: la distribution. La distribution japonaise est très complexe. Tout
le monde le dit. Elle est une barrière aux importations. En fait, cette
distribution est construite de pyramides similaires dans leur forme à celles de
la sous-traitance. C'est-à-dire que le fabricant contrôle des grossistes de
premier niveau, chacun contrôlant des grossistes de deuxième niveau, chacun
ayant des grossistes de troisième niveau, etc. Une cascade.
Chaque fabricant contrôle plus ou moins sa pyramide.
Essayez d'entrer ! Des systèmes à l'intérieur de la pyramide vont
verrouiller la distribution pour tout concurrent : étranger ou Japonais.
Simultanément, cette distribution offre un vrai
service au consommateur. Vous allez acheter votre appareil électroménager ou
votre chaîne hi-fi au magasin local. On va la livrer, l'installer, venir une
semaine après voir si c'est encore en bon état. S'il y a un petit bruit, on va
tout changer.
Évidemment, c'est coûteux. Mais qu'importe ? C'est
coûteux pour le consommateur japonais. Ce n'est pas coûteux en termes de
compétitivité à l'exportation, puisque le prix sortie-usine doit être le plus
bas possible, justement pour supporter toute cette distribution. Et s'il est le
plus bas possible ici, il sera aussi le
plus bas possible pour le marché international. Les Japonais gagnent sur les
deux tableaux.
Le consommateur paie, me direz-vous. Oui, le
consommateur paie, et les prix au Japon sont relativement élevés. Mais
préférons-nous payer pour trois à quatre millions de personnes à l'Agence pour
l'Emploi, ou pour trois millions de personnes dans le système de distribution
et les services ? Fluidité de l'emploi et qualité des services sont liées.
La fluidité va très loin. Je suis convaincu que
c'est une clé fondamentale de compréhension.
4. Le
Comportement des Entreprises
Le comportement des entreprises japonaises ayant
réussi (il y a aussi des échecs) a été assez remarquable au cours de ces trente
dernières années et est assez facile à comprendre. Le mot-clé, ici, est un
concept qu'ont tous les dirigeants d'entreprise à l'intérieur de leurs neurones
: chercher les coûts les plus bas de façon à être à gauche sur la courbe
offre-demande.
Vous savez que le prix sur un marché s'établit au
croisement entre une courbe d'offre et une courbe de demande et que ce point de
croisement se place en fait à l'endroit où se situe les coûts du producteur
marginal, c'est-à-dire du dernier producteur qui a mis sa production sur le
marché. Tout producteur qui a des coûts plus bas que ce producteur marginal,
donc plus à gauche sur la courbe d'offre, bénéficie de marges plus grandes, et
plus il est à gauche, plus elles sont grandes.
Alors, les Japonais ont toujours cherché à exploiter
des gisements de coûts. Où peut-on faire des économies ?
Ils ont appliqué pratiquement pendant trente ans les
mêmes recettes. D'abord recherche d'économies
d'échelle, c'est-à-dire produire la plus grande quantité possible avec
l'outil de production sur un exercice donné. Ensuite les économies d'expérience, produire le plus possible d'unités au total
sur plusieurs années. Celui qui aura produit le plus d'unité au total est celui
qui aura accumulé le plus d'expérience et donc aura le coût unitaire sur la
dernière unité produite le plus bas. Économies
opérationnelles : c'est, par exemple, avoir le moins de rebuts possible.
Mais c'est aussi la justification de ce vaste mouvement des cercles de qualité
où l'on innove sur le processus de production en faisant par exemple en sorte
que l'ouvrier qui prend un pare-brise pour le poser sur une voiture ne fasse
que deux pas au lieu de quatre. En gagnant deux pas, on gagne du temps, donc on
fait une micro-économie opérationnelle. Quand on les ajoute toutes, on fait
beaucoup d'économies. Enfin les entreprises japonaises ont toujours pensé que
la recherche et le développement était quelque chose qu'il valait mieux acheter que faire soi-même. Ils n'ont pas du tout
le syndrome du not invented here,
mais au contraire ils ont celui du "vive la recherche invented there". Si l'on regarde la qualité des technologies
qu'ils ont été capables d'absorber, de transformer et d'améliorer, c'est une
réussite extraordinaire. Enfin, dernier gisement de coûts : l'externalisation des frais fixes. Le
sens en est assez simple: pourquoi devriez-vous avoir un outil (un frais fixe)
chez vous, si vous pouvez le mettre chez votre sous-traitant ? Et l'on retrouve
ici, par l'amont, la notion de sous-traitance dont je parlais tout à
l'heure.
Ce genre de procédés a permis une grande
flexibilité. Pour illustrer celle-ci,
on peut se référer à la période qui va de 1985 à 1988 et qui a vraiment forcé les
Japonais à montrer jusqu'où ils pouvaient aller en termes de flexibilité.
Pendant cette période, le cours du dollar en yens est passé de 245 à 132. Imaginez la réévaluation qu'a subie
l'économie japonaise. Or, en 1985, pour un taux de change de 245, le break-even point de l'industrie
automobile était à 216 (ce qu'on appelle le break-even
point, c'est le taux de change
en-deçà duquel une industrie n'est plus
compétitive) et, en 1988, pour un taux de change de 132, ce même break-even point était arrivé à 118.
L'industrie avait réussi à conserver ses marges par rapport à un taux de change
qui pourtant avait été très largement réévalué.
D. Le Système Social
Le système social japonais est si gros de paradoxes
qu'il est difficile à cerner de façon simple. Le parti-pris que j'ai adopté ce
soir est de travailler ici encore avec des mots-clé. Autrement dit, je vous
présente plutôt un kaléidoscope de notions essentielles à mon sens pour
comprendre la société japonaise qu'un ensemble cohérent et explicatif.
Premier mot-clé: homogénéité.
La société japonaise est une société qui se veut
homogène et qui l'est effectivement. Les mots État, ethnie, langue, religion,
valeur, habitude, norme, comportement social, ont entre eux d'étroites
correspondances et signifient les mêmes choses d'un bout du Japon à l'autre.
La religion, le Shintô, est uniquement et
entièrement japonaise. La langue japonaise n'est pas parlée en dehors du Japon,
mais elle est parlée dans tout le Japon et d'une façon relativement homogène.
Nous avons en face de nous un peuple grégaire et qui
a d'extraordinaires difficultés à s'ouvrir vers l'extérieur. Ce n'est pas qu'il
ne veuille pas, ce n'est pas que le peuple japonais soit un peuple
particulièrement fermé, ou hypocrite, comme on dit quelquefois. Mais c'est une
culture prégnante qui s'impose aux individus et les conduit à être homogènes.
Un proverbe japonais dit: "Quand un clou dépasse de la planche, il faut
l'enfoncer".
Second mot-clé: la
différence.
Cela peut paraître étrange de parler de différence
alors que je viens de parler d'homogénéité. Ce n'est qu'un paradoxe. La grande
différence - mise en évidence par une sociologue, Ruth Benedict, dont le livre
"le Sabre et le Chrysanthème" est la bible de la sociologie
japonaise, même s'il est très ancien - est celle entre la qualification et le cadre.
La qualification c'est: "je suis
ingénieur", et le cadre : "je travaille chez Mitsubishi". Notre
tendance culturelle en Europe est de nous définir d'abord par la qualification.
"Je suis ingénieur ... et il se fait que je travaille chez Mercedes ou
chez Renault". Le Japonais se définira d'abord par le cadre: "Je suis chez Mercedes" et, si on
me le demande, je dirai qu'effectivement "je suis diplômé de telle
université". La différence est fondamentale. D'aucuns diront: c'est le
collectivisme opposé à
l'individualisme. Peut-être. Mais c'est la façon dont ça se manifeste
dans la vie de tous les jours: "je me différencie des autres par mon cadre
et non par ma qualification". Autrement dit, je suis plus proche, moi
ingénieur, d'un balayeur chez Mitsubishi, que d'un ingénieur chez Mitsui parce
qu'il est dans un autre cadre. Ce n'est pas la qualification qui va nous
rapprocher, c'est le cadre. Socialement, la société japonaise va se diviser en
cadres. Que ces cadres soient les entreprises, ou les écoles d'art floral, ou
les écoles de thé, ou les temples, les familles.
En fait, cette distinction va un cran plus loin.
Elle s'applique à la notion de dedans et de dehors. Il y a une différence
fondamentale entre ceux qui sont dans le cadre et ceux qui sont hors du cadre.
A l'intérieur, dans le "dedans", que ce soit la famille, que ce soit
l'entreprise, on doit plus ou moins bien s'entendre, on a à préserver un
certain nombre de règles, notamment d'harmonie, et on doit réussir à gérer les
conflits; en tout cas il y a des systèmes pour cela. Les relations avec
l'extérieur, le "dehors", sont beaucoup plus difficiles puisqu'on est
dans un cadre différent. On a peur de l'autre, on ne le connaît pas et on a
souvent besoin d'un intermédiaire pour pouvoir discuter avec lui. On se moque
souvent de la pratique des mariages arrangés au Japon. Le mariage arrangé n'est
rien d'autre que l'utilisation d'un intermédiaire de dialogue pour rapprocher
deux personnes situées dans deux cadres différents.
La même pratique se retrouve pour les entreprises et
dans tout un ensemble de circonstances de la vie : on a besoin de passer par
des intermédiaires, parce que la relation entre le dedans et le dehors est
presque toujours conflictuelle.
L'implication de cette différence est qu'un peuple
pour qui extérieur et intérieur ont de tels sens aura toujours du mal à être en
relation avec les autres. Et on va se méfier de lui dans les alliances comme il
se méfiera des autres.
Troisième mot-clé: les valeurs sociales.
Il y a deux ou trois choses qu'il faut savoir de
l'intérieur du panorama des valeurs sociales au Japon pour approcher ce pays et
s'y sentir à l'aise si on doit y travailler.
Une première valeur sociale, cela va vous
surprendre, est la politesse. La politesse est une valeur, et c'est un code
très élaboré. Elle n'a pas grand chose à voir avec le respect d'autrui. Elle a
à voir avec le respect du code. Il faut que l'on mette tout en place pour que,
par exemple, le visiteur soit content. Vous avez déjà rencontré cette
notion-cliché de "perdre la face". C'est tout simplement que face à
quelqu'un d'autre on a à respecter un certain code. C'est tout. Et ne pas tenir
ce code, c'est être barbare.
Nous avons tendance à dire qu'un conflit se règle
"entre quat'z-yeux". C'est barbare. Ce n'est pas la culture
japonaise. On va sauvegarder les apparences. C'est une valeur fondamentale. Si
vous n'êtes pas capable de garder ces apparences, vous n'êtes pas digne de
confiance, vous n'êtes pas digne d'intérêt.
Le seconde valeur sociale sur laquelle je voudrais
insister est celle d'harmonie. On a beaucoup parlé de l'harmonie au Japon, le WA. L'harmonie est quelque chose qu'il
faut respecter. Si l'on a tendance en Occident, dans les pays chrétiens en particulier,
à entendre par harmonie: "aimons-nous les uns les autres", au Japon
ce n'est pas du tout ça. L'harmonie japonaise est d'abord une harmonie
confucianiste, d'origine chinoise. C'est d'abord une harmonie entre le Ciel et
les hommes, ensuite une harmonie entre le souverain et ses sujets, encore une
harmonie entre l'homme et la femme, enfin une harmonie entre les frères aînés
et les frères cadets. Autrement dit, c'est une harmonie entre statuts. Une
harmonie fondamentalement féodale: chacun, de par son statut, a des droits et
des devoirs, vis-à-vis des autres statuts.
Voyez ce merveilleux film de Ozu: "Voyage à
Tokyo" où l'on voit que les enfants respectent effectivement les devoirs
qu'ils ont envers leurs parents, simplement parce qu'il faut les respecter. Ils
n'ont que peu d'affection pour leurs parents, mais font ce qu'ils doivent
faire.
Troisième valeur sociale: les dettes de reconnaissance.
Le Japonais accumule des dettes toute sa vie, mais
des dettes d'un genre un peu particulier: des dettes de reconnaissance. On ne
peut pas les rembourser comme on rembourse des dettes en argent. En voici
quelques exemples.
La première dette traditionnelle qu'on mentionne
fréquemment est la dette envers l'État japonais. Etre né Japonais implique une
dette, puisqu'on a la chance d'avoir cette nationalité. Concrètement ça n'a
plus beaucoup de sens aujourd'hui, mais les kamikazes
étaient des gens à qui on demandait de rembourser leur dette. Il fallait aller
au combat et se suicider parce qu'on était Japonais.
On accumule des dettes envers ses parents, envers
ses professeurs et envers tous ceux qui vous rendent service dans la vie. Et
des gens qui vous rendent service, il y en a tous les jours, y compris au sein
de l'entreprise. Il faut tenir une comptabilité de ces dettes. Pas forcément
sur un grand livre. Mais on doit savoir à qui on doit quelque chose et sur qui
on a une créance. La société japonaise est complètement pénétrée de ce système
de dettes et de créances de reconnaissance à tous les niveaux, même parfois de
façon inconsciente. "Le Journal de Ma Mère", un roman de Yasushi
Inoué, montre la mère en permanence obsédée par le fait d'avoir remboursé ou
non un certain nombres de dettes de reconnaissance (très clairement
identifiées) à ses voisins avant de mourir.
Pour vous souvenir des grandes règles du système
social japonais et en vous priant de pardonner de si rapides raccourcis, vous
pourriez avoir à l'esprit quelques symboles.
Premier symbole : les Japonais échangent des
cadeaux, ou des cartes de vœux, une forme édulcorée du cadeau. Le cadeau ou la
carte de vœux symbolise la dette de reconnaissance et semble dire :" Je
sais que j'ai une dette de reconnaissance envers vous, je matérialise ce lien
par ce petit présent, je n'oublie pas que nous avons une relation entre
nous."
Le second symbole est le Sumo ou le Base-ball.
Vous me direz : quel rapport y a-t-il entre le Sumo , ce sport de gros géants, uniquement japonais, et le Base-ball, sport américain qui fut
adopté au Japon ? Le système social est extrêmement contraignant, c'est vrai,
mais il permet à celui qui sait utiliser la force du groupe de devenir une
vedette. Et dans ces sports, le champion va devenir une grande vedette grâce à
l'équipe qu'il a su entraîner. C'est un autre paradoxe de la société japonaise:
on peut se développer en se reposant sur les autres, à condition toutefois de
ne pas se mettre trop en avant d'une façon particulière. Le Sumo provient d'une équipe de gens qui
s'entraînent ensemble ("l'écurie") et qui progressent jusqu'à ce que
l'un d'entre eux devienne un grand champion. Le Base-ball finalement est exactement la même chose: une équipe de
gens qui s'entraînent ensemble et qui font apparaître des vedettes par-ci
par-là de façon bien plus marquée qu'au football. En outre les matches de
football et de rugby durent beaucoup trop longtemps pour plaire aux Japonais,
alors que les vrais moments du Base-ball
comme du Sumo ne durent que quelques
secondes. Beaucoup de préparation, puis un coup part. Clac, c'est déjà terminé.
Esthétique japonaise.
L'ensemble de ces éléments sociaux font que les
Japonais ne peuvent être que dans une situation difficile dans leurs relations
avec les étrangers. Il n'y a pas d'alternative : ce sera toujours comme cela.
Le jeu de masque entre apparence et réalité, la formalisation dont je parlais
tout-à-l'heure, tout cela nous les fait interpréter comme des hypocrites et
nous font paraître à leurs yeux comme des barbares. Et cela, même les échanges
culturels, même le grand nombre de Japonais venant aujourd'hui en France, même
le grand nombre de Français se rendant au Japon, ne le changeront pas. Nous
sommes fondamentalement opposés par une difficulté de communication. Elle est
dure à surmonter car d'ordre sociologique.
3° Les
Craquements du Système
Ce système si efficace montre-t-il des craquements,
va-t-il vers un éclatement ?
Quelques faits inquiétants. De nombreuses
entreprises au Japon sont aujourd'hui en perte, des Ricoh, des JVC. La
production d'un certain nombre de biens est en chute libre. On produisait près
de trente millions de magnétoscopes en 1989, on n'en produit plus que
vingt-deux millions cette année. La consommation est en baisse: moins 6% dans
les douze derniers mois. Les faillites sont en hausse: plus 40% dans les douze
derniers mois.
Pourtant, malgré ces signes négatifs, il est prévu,
pour 1993-94, une croissance que l'OCDE estime entre 2 et 3,5%, et un excédent
commercial qui va rester considérable probablement jusqu'en 1994.
Situation paradoxale où les craquements se mêlent à
une santé de fer et qui va, selon moi, conduire à un certain nombre de
révisions dans le fonctionnement de la société, les valeurs sociales et
finalement dans le comportement des entreprises.
Dressons une liste non exhaustive des signaux
faibles du changement:
D'abord, soudain, depuis trois à cinq ans, des
cadres quittent leur entreprise et vont dans d'autres entreprises. C'est une
révolution. Jusqu'à présent on disait : "on est dans une entreprise
japonaise à vie". C'est désormais
fini.
Jusqu'à présent, il n'y avait guère de discussions
sur les rapport entre le sexe et la moralité, notamment dans la vie des hommes
politiques. On commence à en parler de plus en plus sérieusement. Influence
américaine ?
Il y a de plus en plus de femmes au pouvoir, dans
les entreprises, dans la politique. Elles se montrent puissantes, actives, dynamiques. Il y a de plus en plus de femmes
dans les entreprises qui refusent d'être là pour servir le thé. Elles veulent
avoir un vrai poste, de vraies responsabilités. Et comme elles sont de plus en
plus nombreuses à le dire, il va bien falloir en tenir compte.
L'expatriation, jusqu'il y a cinq à huit ans, était synonyme
d'exil; on faisait tout pour revenir le plus vite possible au Japon.
Aujourd'hui, c'est devenu un passage obligé. Il faut avoir fait une partie de
sa carrière à l'étranger pour être crédible. C'est nouveau. L'implication
principale est que maintenant ceux qui passent à l'étranger ne sont plus
simplement quelques marginaux plus ou moins éliminés du système mais, au
contraire, tout le monde se doit d'avoir acquis une véritable expérience
internationale. Les valeurs japonaises vont changer et notamment celles ayant
rapport au travail.
L'arrogance des Japonais à l'étranger devient de
plus en plus un obstacle à la communication. Les entreprises japonaises
deviennent arrogantes quant à leur compétence, les hommes politiques quant à la
capacité du Japon à s'opposer aux États Unis.
On s'interroge de plus en plus au Japon (et
ailleurs) sur le rôle militaire que pourrait prendre le pays sur le plan international.
C'est une question nouvelle, que
quasiment personne ne posait il y a deux ans. Personnellement, je ne crois pas
à un rôle militaire substantiel du Japon avant longtemps. Je pense que les
Japonais ont beaucoup plus envie de se replier sur leur confort national que
d'être mêlés aux problèmes internationaux; certains prétendent le contraire.
Et dernier signal faible sur lequel j'insisterai
encore plus : le désir de jouir de la vie apparu au Japon au sein de la jeune
génération. Il y a dix ans, le Club Méditerranée, au Japon, ne vivait que des honey-mooners, des gens qui partaient en
voyage de noces. Aujourd'hui il vit de tout le monde. Comme en France, les
employés vont faire une semaine de "Club Med" en Asie du sud-est ou
ailleurs pour, tout simplement, bien jouir de la vie.
Des signaux faibles sur le social, une crise
économique un peu ambiguë, cela signifie que les entreprises vont devoir
changer leur comportement, chercher de
nouvelles façons de motiver les gens, de nouvelles réductions de coûts.
L'entreprise japonaise de demain ne sera plus l'entreprise japonaise d'hier.
Nous sommes à un grand virage : un virage social et un virage économique.
Je souhaiterais conclure ce rapide portrait et
ouvrir le débat en amorçant une réponse personnelle à une question très
ouverte: Quel sera le Japon de demain, demain étant les environs de l'an 2000?
Selon moi, le Japon sera beaucoup plus réaliste
qu'il ne l'a été au cours des dernières années. D'abord parce qu'il va être
forcé de l'être. Entreprises et spéculateurs ne vont pas pouvoir continuer à se
financer à coût zéro, ce qui a été le cas depuis plusieurs années. L'argent a
désormais un vrai coût et il n'y aura plus avant longtemps de bulle financière.
Les entreprises ne vont plus pouvoir, dans leur expansion
frénétique à l'étranger, faire autant d'acquisitions qu'elles en ont fait dans
le passé en pensant que ce serait facile à digérer. Elles ont compris
qu'acheter et digérer une entreprise est très difficile. Elles vont être
beaucoup plus prudentes dans leur développement international.
Elles vont aussi chercher de nouvelles réductions de
coûts, à l'occidentale. Elles vont
instituer des salaires au mérite, de façon à diminuer le coût moyen et à
valoriser les meilleurs. Elles vont réduire les frais généraux et couper des
têtes.
Elles vont aussi être de plus en plus tournées vers
l'Asie. J'ai dit tout à l’heure qu'elles avaient là un grand marché. Ce grand
marché est en train de passer à peu près partout la barre du niveau de PNB qui
permet un décollage de la consommation. On y passe du sous-développement à la
société de consommation, notamment en Chine. Les entreprises japonaises vont
saisir la manne.
Cela est intéressant à un horizon d'environ 2020: le
Japon va, à ce moment-là, perdre son importance relative en Asie et dans le
monde. Si vous regardez la carte du monde asiatique à l'horizon 2020, sauf
catastrophe, le grand poids économique ne sera plus le Japon mais la Chine. Le
Japon sera la Suisse de la Chine, un pays isolé, très riche, beaucoup plus riche
que les autres, par tête), mais la grande puissance par la masse, ce sera la
Chine.
Le Japon sera de plus en plus service et de moins en
moins industrie. Oui, vous pourrez encore y acheter des produits électroniques
grand-public et des automobiles japonaises, mais ils seront de moins en moins
fabriqués sur place et de plus en plus en Asie et en Europe ou aux Etats-Unis.
Par contre, vous verrez apparaître les produits bancaires, les produits
d'assurance, le software japonais. Peut-être même les services médicaux
japonais.
Le Japon sera de plus en plus high-tech et de plus en plus haut de gamme. On va le voir
apparaître de façon redoutable dans l'aéronautique et l'espace. On va le voir tenter de continuer son
avancée dans le domaine des semi-conducteurs. Le défi sera surtout pour les
Américains, car nous sommes déjà quasiment distancés.
Et puis il apparaîtra dans l'automobile de luxe à
très haute valeur ajoutée et cela, dans les cinq ans qui viennent.
Enfin le Japon sera aussi un meilleur partenaire
technologique. Ce sera beaucoup moins un "pompeur" et plus du tout un
copieur ; ce sera de plus en plus un vrai partenaire technologique mais aussi
un partenaire de développement commercial. Peut-être même un vrai partenaire de
développement culturel.
Nous sommes aujourd'hui à un moment crucial. Nous
vivons un changement fondamental par rapport à la montée en puissance du Japon
des années 1960 à 1990. Le Japon aujourd'hui a pris sa place. Il va la garder.
Il va la défendre.
Le vœu que j'adresse toujours aux Japonais, c'est
qu'ils sachent aussi modifier leur mentalité au cours des prochaines années.
J'ai parlé d'arrogance. En fait, ils sont passés dans les trente dernières
années d'une mentalité de frustrés de croissance du pouvoir d'achat à une
mentalité de nouveaux riches. J'espère qu'ils sauront passer de la mentalité de
nouveaux riches premiers de la classe à une mentalité de bons camarades à
l'intérieur de la classe.
Débat
Un auditeur - Est-ce qu'on
peut être le premier de la classe sans être un régime démocratique, puisque le
Japon est encore largement une société féodale ? Et quels avantages
trouvez-vous à une société féodale, puisqu'il ne semble pas que ce soit pour
vous absolument horrifiant d'être dans un régime féodal ?
Dominique Turcq - Premier de
la classe sans être une démocratie: je crois que si on disait aux Japonais
qu'ils ne sont pas une démocratie, cela leur ferait autant plaisir que si on
nous servait cet argument. Méfions-nous du risque qu'il y a à juger trop vite
une culture et un système politique que nous ne connaissons pas et qui est
extrêmement complexe à comprendre. Le Japon ne suit pas le même type de
démocratie que la plupart des pays européens, c'est vrai. Un parti politique
domine la scène politique depuis quarante ans, c'est vrai. Mais cela ne
signifie pas qu'il n'y aura jamais d'alternance au Japon. S'il n'y en a pas
encore eu, à mon avis, c'est plutôt faute d'une opposition capable de
s'organiser que du système politique démocratique lui-même. L'opposition
japonaise a longtemps polarisé ses efforts soit sur des idéologies qui ne
séduisaient pas le peuple japonais (je pense à l'idéologie communiste), soit
sur des questions de principes de politique extérieure qui au fond
n'intéressaient pas les électeurs. En ce moment, plusieurs tentatives de
rénovation des partis politiques sont en cours. Deux ou trois partis sont en
train d'émerger, de se créer, tous issus de factions, de scissions au sein de
l'ancien Parti Libéral Démocratique. Je pense que, dans les cinq à dix
prochaines années, on observera un autre paysage politique japonais.
Quand j'ai dit "régime féodal", j'ai surtout fait allusion à
un élément du régime féodal, qui est que les statuts dans une société donnée
confèrent des droits et créent des devoirs. Je n'ai pas du tout voulu dire que
le système politique japonais était un système féodal. La société japonaise
repose sur un certain ensemble de valeurs organisées d'une façon qui rappelle
le système féodal, c'est-à-dire un système qui crée des droits et des devoirs
pour les individus les uns envers les autres.
Le même auditeur - Le
système japonais laisse quand-même ouvertes des questions sur le statut des
femmes ou sur le syndicalisme dans ce pays.
Je me souviens avoir entendu dire que le syndicalisme au Japon, c'est merveilleux:
lorsque les travailleurs veulent faire grève pour les négociations salariales,
au lieu de faire grève réellement, ils se mettent un bandeau noir et puis on
négocie et c'est fini. Il y a là des
relations sociales qui sont intéressantes, troublantes peut-être, féodales
certainement. Mais est-ce que ça marche
en dehors d'un fonctionnement économique qui permet une bonne répartition?
D. T. - Les syndicats japonais aussi sont une réalité assez difficile à
cerner. Le syndicat japonais est d'abord un syndicat d'entreprise. Alors on dit
que c'est un faux syndicalisme ! Ce n'est pas si simple, parce que le syndicat
d'entreprise correspond à l'organisation sociale que je définissais tout à
l’heure: il y a un syndicat par "cadre". A l'intérieur de chaque cadre
un syndicat, chacun n'ayant pas de raison d'être en rapport avec le voisin.
C'est la conséquence logique de la "différence" que j'expliquais tout
à l’heure. Ce syndicat ensuite exerce des responsabilités importantes en termes
de négociations. Il peut être très agressif, il n'est pas fou, il ne fait pas
de trous dans la coque du navire.
Effectivement, parfois, pour faire la grève on met un bandeau, mais ce
bandeau a un sens. Il montre qu'on fait partie d'une opposition. Et dans
certains cas, il y a vraie grève, parfois avec affrontement physique violent.
Il y eu des moments dans l'histoire du Japon où les syndicats firent frôler la
catastrophe à la société. L'une des raisons pour lesquelles les entreprises
japonaises, dans les années cinquante, se sont organisées de façon conviviale
et centrées sur elles-mêmes était d'éviter le retour des journées sanglantes
d'après-guerre où les syndicats et un parti communiste trop puissant étaient
sur le point de faire chavirer complètement l'économie et le système politique
japonais.
Les négociations syndicales dans l'entreprise sont d'autant plus
tendues que, contrairement à ce que l'on peut observer dans le système
américain, l'entreprise japonaise se soucie plus de ses constituants. Le rôle
du syndicat est de voir comment on peut négocier le partage des richesses. De
ce fait, les responsabilités exercées dans l'appareil syndical d'une entreprise
sont porteuses sur le plan de la carrière des individus. On voit souvent des
cadres dirigeants japonais reconnaître qu'ils ont exercé jusqu'à l'âge de
trente ou trente-cinq ans des fonctions syndicales.
Il n'y a pas non plus, dans l'organisation japonaise, des systèmes
para- syndicaux, comme les comités d'entreprise, etc., que nous avons en
France. Le syndicat concentre l'ensemble des fonctions d'organisation interne
du personnel.
Un auditeur - Il y a déjà eu
une guerre entre le Japon et les Etats-Unis.
Pourquoi les japonais se sont-ils lancés dans cette agression, quels en
étaient les arrière-plans économiques éventuels ? Parce que, actuellement, il
existe des dissensions économiques extrêmement vives qui ont parfois fait poser
cette hypothèse qu'un conflit n'était pas complètement impossible, surtout si
le Japon se lance à nouveau dans un réarmement avec ses moyens technologiques.
D. T. - Une première
remarque: on dit toujours "le Japon: géant économique, nain
politique". Je ne pense pas que le Japon soit seul dans cette situation.
Nous sommes en train de vivre aujourd'hui la même chose en Europe. Nous sommes
un nain politique, en tant que Communauté Européenne, alors que nous sommes le
géant économique de la planète. Sommes-nous capables, nous Européens, de
prendre nos responsabilités aujourd'hui dans l'univers international ? J'en
doute. Est-ce que les Japonais sont capables de le faire ? J'en doute aussi.
Est-ce que l'un est plus capable que l'autre, je n'en sais rien. Je ne pense
pas que la société japonaise aujourd'hui soit prête à quelque sacrifice
militaire que ce soit à l'extérieur du pays. Si le pays était menacé, ce serait
complètement différent. Je ne vois pas ce qui conduirait les Japonais
aujourd'hui à aller verser du sang japonais pour quoi que ce soit dans le
monde.
Nous sommes en pleine ambiguïté depuis la chute du Mur de Berlin.
Auparavant, tous les conflits économiques entre le Japon et les États-Unis (ou
entre le Japon et le reste du monde) étaient en quelque sorte coiffés par une
chape de béton sécuritaire qui faisait dire aux japonais : si je vais trop loin
dans l'économique, je vais mettre en danger la couverture de sécurité que les
américains m'accordent dans le cadre de la guerre froide. La chape de béton
ayant sauté, les conflits économiques entre le Japon et le reste du monde
peuvent maintenant venir en première ligne. Je ne sais pas dans quelle mesure
ces tensions pourraient mener à des conflits militaires. Je n'y crois pas. Mais
la question mérite d'être posée, surtout si l'on pense à cinq ou à dix ans, et
si on réintroduit la Chine dans le raisonnement et les scénarios. La Chine est
une puissance militaire colossale, nucléaire, qui pourrait un jour faire peser
une menace sur le Japon. Si elle le fait, le Japon sera menacé dans sa chair,
nul ne peut imaginer le résultat.
Je suis en train de dresser ici un scénario catastrophe, avec beaucoup
de si, et des probabilités relativement minces. Mais votre question devait être
posée. Je crois qu'il faut dire qu'il y a un certain risque.
Un auditeur - Sachant que le
Japon est une île, faisant penser à l'Angleterre, comme vous le racontiez,
quelle est la force de cette culture interne si les étudiants venus en Europe,
comme vous l'avez dit, retournent chez eux un peu bousculés?
D. T. - Une anecdote d'abord
sur le fait que le Japon soit une île et fasse penser à l'Angleterre. Un roman de Mishima raconte l'histoire d'un
jeune étudiant qui assassine l'amant de sa mère. On a transcrit ce roman au cinéma en le plaçant dans un collège
anglais - un jeune étudiant assassine l'amant de sa mère anglaise - sans même
dire que la source était le roman de Mishima.
Et cette transcription "passe" parfaitement, tant il y a des similitudes
entre la culture insulaire japonaise et la culture insulaire britannique.
Vous mentionnez aussi la question des étudiants japonais déboussolés
par l'Europe. La culture japonaise est très prégnante. La culture française et
européenne aussi. Incontestablement, le mode de vie européen reste le rêve du
monde entier. Pas seulement des Japonais: les Américains aussi envient notre
qualité de vie, la longueur de nos vacances, les couleurs de Toulouse au coucher
du soleil. Reconnaissons-le : nous faisons beaucoup d'envieux dans le monde. Un
étudiant qui vient ici et bénéficie de cette qualité de vie, puis qui rentre
travailler au Japon et va vivre dans un appartement de 35 m2, où il doit serrer
épouse, enfant et quelquefois belle-mère, le tout à une distance de 1 heure à 1
1/4 heure de son bureau, dans des conditions épuisantes, avec un patron qui,
jusque récemment, ne reconnaissait pas son expérience étrangère: il y avait de
quoi trouver que la vie était quand même plus belle en Europe. Il n'était peut
être pas vraiment déboussolé, mais il était choqué.
Mon expérience me conduit à penser que c'est là qu'a commencé le
phénomène de job-hopping, c'est-à-dire l'apparition de salariés de qualité
prêts à changer d'entreprise. Plusieurs de mes anciens étudiants Japonais sont
venus me voir (cela remonte à six-sept ans), en me disant : "je veux
changer de job, si vous connaissez une entreprise étrangère qui serait
intéressée par mes compétences, faites-moi signe". J'en connaissais et
j'ai débauché quelques Japonais à l'époque. C'était alors dangereux pour eux.
Aujourd'hui, tout le monde le fait. Le phénomène s'est étendu et les cadres se
demandent: pourquoi dois-je rester dans
cette entreprise avec ce cadre culturel-là, je peux changer, je peux même
partir à l'étranger (certains sont repartis définitivement s'installer dans des
pays étrangers).
Un auditeur - En matière de
protectionnisme, on avait cité un cas où les Japonais avaient demandé que les
bicyclettes importées le soient en pièces détachées, et puis, comme ils avaient
trouvé des défauts aux pédaliers, l'importation n'avait pas été autorisée.
D. T. - On pourrait passer
la soirée à donner des anecdotes sur le protectionnisme japonais. Y compris le
refus d'importation de skis français parce que la neige japonaise n'a pas les
mêmes caractéristiques que la neige des Alpes. Cela c'est le gadget. Derrière
lui, il y a une certaine réalité et beaucoup de mythes. Il y eut des cas de
protectionnisme qui ont quelquefois conduit à de vrais conflits. Le plus exact
que je connaisse est celui sur les battes de Base-ball où les réglementations japonaises de Base-ball demandaient des battes aux caractéristiques différentes
des battes américaines dont on a donc refusé l'importation. Cela créa un vrai
conflit diplomatique.
Le Japon a été protectionniste sous des formes diverses jusque vers le
milieu des années 70. Il ne l'est plus du tout aujourd'hui. Il continue
cependant à protéger ses industries, soit sous forme de réglementations
internes aux industries, soit sous forme d'oligopoles de fait. Mais combien de
gens en France peuvent offrir des services téléphoniques sans passer par
France-Télécom? Ce n'est pas du protectionnisme, c'est de la réglementation
d'industrie. En ce qui concerne les oligopoles, plusieurs industries au Japon
sont contrôlées par cinq ou six joueurs ne laissant pas entrer de nouveaux
joueurs. On ne peut les contrer par des mesures antiprotectionnistes: on doit
faire appel à la politique de concurrence. Les américains comme les Européens
en ce moment se battent pour que la FTC (Fair Trade Commission), qui s'occupe
des cas de concurrence, soit beaucoup plus sévère avec les oligopoles:
"soyez plus sévères avec vos oligopoles et nous serons plus ouverts sur ce
qu'on veut bien laisser pénétrer chez nous" leur dit-on. Il faut tordre le
cou à ces clichés de protectionnisme traditionnel. C'est amusant mais ce n'est
pas sérieux.
Un auditeur - On pourrait
avancer que la puissance industrielle du Japon est basée sur la valeur ajoutée,
étant donné le manque de matières premières.
D. T. - Ma réponse à cette
question sera très courte: le Japon a autant de ressources naturelles que la
France. C'est-à-dire qu'il n'en a pas. Arrêtons de nous laisser impressionner
par des Japonais qui nous disent qu'ils n'ont pas de ressources naturelles. La
France n'en a pas non plus. Rien. Nous avons aussi à rechercher la valeur
ajoutée maximum. C'est clair. Nous faisons face au même défi économique que les
Japonais, sans avoir la taille de leur marché intérieur. C'est pour cela qu'on
a fait le marché unique.
Un auditeur - Quelle est la
situation de l'industrie militaire au Japon?
D. T. - L'industrie de
guerre a été bloquée complètement, en ce qui concerne l'aéronautique, jusqu'au
Traité de San Francisco, en 1952. Depuis, elle est autorisée. Les exportations
de matériel de guerre ne sont pas autorisées pour le moment. Il existe une
puissante industrie militaire au Japon, mais qui n'équipe que les Japonais. Des
débats ont lieu quant aux exportations et sur ce que c'est aujourd'hui qu'une
industrie de guerre. Et notamment sur l'électronique: l'électronique avancée
qu'on embarque sur un chasseur ressemble quand-même beaucoup à d'autres
équipements d'électronique avancée qu'on utilise dans les avions civils.
Un auditeur - On a vu
dernièrement à la télévision des femmes japonaises stressées au point d'en
tomber malade et, pour certaines, d'en mourir.
Que faut-il en penser?
D. T. - L'excès de travail
causant la mort: c'est un point sociologique important, mais ce n'est pas
nouveau. Par contre, depuis trois ans, c'est reconnu par les Tribunaux et donc
c'est une mise en cause de la toute-puissance de l'employeur pour faire
travailler ses employés et du lien d'allégeance de l'employé à son entreprise.
C'est un de ces signaux faibles qui montrent que, dans la société japonaise
contemporaine, on n'a plus envie de ne faire que travailler pour vivre. On veut
aussi profiter de la vie. Les épouses veulent que les maris profitent de leurs
enfants, etc. La mort par excès de travail ce n'est qu'un symbole, qu'un
signal, mais c'est le signal d'un mouvement de fond qui se produit aujourd'hui
dans la société japonaise.
Une auditrice - Je voudrais
savoir quelle est la protection sociale qui existe au Japon, au niveau des
femmes, au niveau de la santé, de la maternité et de la protection des
chômeurs.
Un auditeur - Il me semble
que le Japon a un système de protection sociale et de retraite qui se fait non
par répartition, comme chez nous, mais par capitalisation. Et cela génère
d'ailleurs un marché économique relativement important. Mais il y a quelque
chose qui paraît choquant : beaucoup de gens atteignant l'âge de la retraite
continuent à travailler pour vivre et on voit très souvent, sur des aires
d'autoroutes, dans des gares, des gens âgés faire le ménage, ramasser des
papiers, etc. Est-ce que c'est le système de retraite qui est insuffisant?
D. T. - Le système de
sécurité sociale japonais, dans ses résultats, me surprend et je n'ai que peu
d'éléments de réponse à ces surprises. Me surprennent notamment
l'extraordinaire santé des Japonais et leur longévité. C'est le peuple qui vit
le plus vieux au monde et qui a le moins de maladies cardio-vasculaires. La
maladie la plus répandue au Japon c'est l'ulcère à l'estomac, probablement en
partie due au stress.
La population bénéficie d'assurances-maladie par des systèmes
différents des nôtres, mais pas aberrants. C'est-à-dire que les Japonais sont
relativement bien couverts, avec des dépenses de santé considérablement inférieures
aux nôtres. Les médecins sont mal payés en honoraires mais se rattrapent sur
les médicaments distribués à la pièce. On a dit que les Japonais n'étaient pas
protégés. Ce n'est pas vrai. Ils sont apparemment convenablement protégés.
Pour la maternité, je ne connais pas le nombre de semaines exactes
accordées. Ce n'est pas un problème dans la mesure où encore peu de femmes
continuent à travailler en attendant un enfant. Par contre, cela va être un
vrai problème dans les prochaines années puisque les femmes qui veulent faire
carrière décident aussi d'avoir des enfants. Le vrai problème sera celui de
leur insertion et de leur carrière dans les entreprises.
Le chômage était traditionnellement pris en charge par la famille dans
la société japonaise d'avant-guerre. Aujourd'hui, avec un taux de chômage de 2
à 2,5 % ce n'est pas un vrai problème non plus. Ceci étant, il y a quand même
des gens qui sont au chômage. Comme les indemnités sont relativement faibles,
les chômeurs acceptent de changer de travail, de prendre du travail moins payé,
de changer de région ou de qualification. A la mode américaine. Le problème du
chômage, ce n'est pas au Japon qu'il se pose, ni aux États-Unis : c'est chez
nous. Il faut accepter de voir que nous aurions un taux de chômage certainement
inférieur si nous n'avions pas créé de telles rigidités dans nos propres
systèmes.
La protection-vieillesse est un système totalement différent du système
français. Nous reposons en France sur une série de systèmes par répartition :
les actifs payent aujourd'hui les retraites de ceux qui sont à la retraite
aujourd'hui et les retraites de ces actifs-là seront payées par ceux qui seront
actifs quand ils seront à la retraite eux-mêmes. Les Japonais fonctionnent par
capitalisation : chacun épargne pour sa propre retraite. Cela pose un certain
nombre de problèmes pour ceux qui étaient trop vieux au moment où le système
s'est mis en place. D'où le travail d'un certain nombre de retraités qui ont
besoin de travailler pour vivre. Un réel problème social subsiste pour un
certain nombre de vieux, il faut le reconnaître.
Le système de retraite par capitalisation a généré des masses
financières considérables, gérées par des caisses de pensions qui représentent
un acteur très actif à la bourse de
Tokyo. Cela a contribué au financement de la croissance, parce qu'au lieu de
financer des personnes âgées qui consommaient, on a financé des industries qui
investissaient pour devenir plus compétitives. Cela a réduit le coût du capital
pour les entreprises. Cela a permis à ceux qui arrivent maintenant à l'âge de
la retraite d'avoir des retraites relativement confortables. Relativement: parce que le système a été mal
géré. Il y a eu un transfert qui s'est fait vers l'industrie et les taux de
rémunération n'ont pas été ce qu'ils auraient dû: ils n'ont pas tout à fait
suivi l'inflation.
Un auditeur - Vous avez parlé du système éducatif très
performant. C'est aussi un thème dont on entend souvent parler. On a vu à la
télévision des documents proprement effrayants sur les coûts en dépression et
en suicides d'enfants de ce système. L'enseignant que je suis est frappé par
l'acceptation de ce régime par les jeunes eux-mêmes. Est-ce qu'ils pourront
rester longtemps soumis à une telle pression éducative?
D. T. - Le système éducatif
japonais crée des dépressions chez les jeunes et des suicides. Oui. C'est un
vrai problème. Les jeunes sont stressés. Ils ne savent plus s'amuser, sauf avec
leur Nintendo. Ils ne savent pas
jouir de la vie. C'est vrai. Mais le Japon n'a pas le problème des banlieues.
Et ces jeunes ont tous un travail quand ils ont terminé leurs études. Alors
qu'est-ce qui vaut mieux ? Je n'ai pas de réponse. Mais je refuse de dire que
le système japonais est mauvais parce qu'il y a des enfants qui sont déprimés.
Je pense que notre système est catastrophique parce que nous avons des
terribles problèmes de banlieues.
Un auditeur - Quelle est
finalement la place et le rôle de l'État dans la société japonaise ? Vous avez
dit, par exemple, que comme chez nous les diplômés vont plus volontiers dans
les Ministères que dans les entreprises. Cela impliquerait qu'ils y soient
aussi bien payés. Est-ce le cas ? Et puis dans une société qui apparemment est
une société libérale, ne fut-ce que parce que le parti au pouvoir y est depuis
très longtemps un parti libéral, quel est exactement le rôle de l'État ?
D. T. - Les diplômés qui
vont dans les Ministères y sont aussi mal payés que chez nous. Mais comme ils
aiment autant le pouvoir que nos diplômés à nous, ils restent dans les Ministères,
sauf au moment du pantouflage. Le parallèle est surprenant.
L'État japonais a eu le même rôle sur l'économie que la révolution
colbertiste en France. Colbert a été notre premier grand ministre de
l'industrie. Il a réussi à mettre en place tous les principaux déclencheurs de
ce qui pouvait permettre à une économie de se développer. Malheureusement, il
était trop en avance sur son temps et il n'a pas développé une économie
industrielle au sens de la révolution industrielle, mais une économie artisanale
au sens où les produits qu'a lancés Colbert étaient, à part le verre, plutôt de
la tapisserie, des produits de luxe, des armes. Il était là trop tôt. Mais un
homme, et l'État, ont donné à un pays, la France, une structure économique
qu'on continue à sentir encore très fortement aujourd'hui.
L'État japonais, au moment de la réforme Meiji, a fait la même chose, vers 1870-1890. Il a
créé un certain nombre de structures qui, ensuite, sont restées en tant que
structures étatiques. L'État japonais a beaucoup organisé l'économie. Il l'a
même policée sur un grand nombre de plans. Et ces structures se sont avérées
être de bonnes structures pour que l'économie puisse fonctionner.
Petite parenthèse : l'État japonais dans son aventure coloniale a créé
les mêmes structures dans ses colonies. Et quelles étaient les colonies du
Japon? La Corée et Taiwan, les deux pays qui marchent le mieux dans la région
aujourd'hui...
Le résultat est que le Japon dispose aujourd'hui de structures
administratives de très grande classe: une excellente Banque Centrale, un
excellent Ministère des Finances, un excellent Ministère de l'Industrie, de
très bonnes agences de planification, de très bonnes agences pour l'énergie,
etc.
Donc, une très vieille tradition d'État a un immense impact sur
l'économie au Japon. Aussi une vieille tradition d'un gouvernement central
autoritaire fait qu'on a accepté longtemps que les vis soient serrées. Comme en
France. Il n'y a pas tellement longtemps que les prix sont libres...
Un auditeur - Quel est le type
de fiscalité pratiquée au Japon? Si
l'Etat est fort, cela implique qu'il ait des ressources fortes et donc une
fiscalité forte.
D. T. - La fiscalité
japonaise est lourde. Elle n'est légère que sur les impôts indirects,
c'est-à-dire la TVA principalement. Elle est lourde sur les entreprises, de
façon tout à fait comparable à la fiscalité européenne ou américaine. Par
contre des aménagements existent en ce qui concerne l'assiette. La façon dont
on la calcule est déterminée par la politique industrielle. Rappelez-vous ce
que j'ai dit sur la recherche, le développement, etc.
La fiscalité, enfin, est très lourde sur les individus. L'impôt sur le
revenu est lourd et l'impôt sur la transmission de patrimoine aussi. Autrement
dit, le meilleur patrimoine que vous puissiez transmettre à vos enfants, c'est
l'éducation. Et si le système éducatif est cher, c'est aussi parce que c'est là
qu'on peut permettre aux gens de gagner leur place au soleil dans la société.
Et ce n'est que là, car il n'y a pas de seconde chance au Japon.
Un auditeur - Vous semblez
critiquer le protectionnisme du Japon.
Cette méthode n'est-elle pas pourtant un moyen efficace pour lutter
contre les incertitudes économiques nationales?
D. T. - Je n'ai pas critiqué
le protectionnisme japonais en particulier, car je crois que le Japon ne pouvait pas faire autrement à l'époque.
Comme Colbert avait monté un fort protectionnisme pour la France et ne pouvait
guère faire autrement, compte tenu de sa philosophie: il avait de
coûteuses guerres à financer. Le Japon
a pu, à un moment donné de son histoire, profiter du protectionnisme pour
assurer sa croissance. Ce dont il faut se méfier, c'est de croire que cette
recette soit encore applicable au Japon, soit applicable aujourd'hui à d'autres
pays industrialisés. Malheureusement, quand Clinton ou quand des Français
disent qu'il faudrait un peu de protectionnisme à la japonaise pour protéger
notre industrie, cela est difficile à soutenir dans le contexte du commerce
international d'aujourd'hui. Autrement dit, le Japon a pu appliquer de très
bonnes recettes, mais ces recettes ne sont plus applicables maintenant.
Un auditeur - La vision à
long terme, notamment dans le domaine des investissements, ne date-t-elle pas
de Mac Arthur?
D. T. - La politique
d'investissement à long terme mise en place, entre autres, par Mac Arthur,
n'était pas que de Mac Arthur. Elle existait déjà bien avant la guerre. En
fait, elle date de la fin du XIXème siècle. Il y a dans cette politique un
point tout à fait notable dans la philosophie du management des entreprises et
de l'État au Japon : le long terme domine toujours le court terme.
C'est-à-dire qu'on pense d'abord aux parts de marché, aux revenus qu'on aura
dans vingt ou trente ans, avant de penser aux revenus à court terme. Là, il y a
une différence de fond entre la mentalité américaine et la mentalité japonaise.
Ce sont deux capitalismes qui s'opposent : le capitalisme américain est un
capitalisme du next quarter, alors
que le capitalisme japonais est un capitalisme de la next decade. C'est très clair. Et ça ne va pas changer. Je parle là
de la vision qu'ont les capitalistes ou les managers dans les différents pays
sur leurs investissements.
Un auditeur - Pensez-vous
que la crise du dégonflement de la bulle financière au Japon puisse conduire à
une catastrophe financière?
D. T. - Effectivement, il y
a eu une bulle financière au Japon. Cette bulle fut principalement une bulle
boursière, mais pas seulement. Qu'est-ce que c'est qu'une "bulle" ?
En fait, ça veut dire que la bourse s'est mise à enfler en volume de façon
hallucinante et que l'immobilier japonais a enflé de façon tout aussi
surréaliste. Les individus achetaient de l'immobilier en pensant que ça allait
monter, puis s'en servaient en collatéral auprès des banques pour faire un
emprunt avec lequel ils achetaient en bourse en pensant que ça monterait, puis
se servaient de ce qu'ils avaient acheté en bourse comme collatéral pour
acheter de l'immobilier, etc. Cela, ça fait une bulle, qui aujourd'hui est en
train de se dégonfler. Relativement en douceur: je suis assez admiratif de la
façon dont les japonais gèrent le dégonflement de la bulle financière en ce
moment. Ils n'ont pas le problème des savings
and loans américains. Ils ont effectivement quelques banques qui vont être
dans une situation très difficile, mais le système ne devrait pas exploser. Je
ne crois pas qu'on puisse dire que la sphère financière ait pris le pas au
Japon sur la sphère réelle et je pense qu'on peut même le dire moins au Japon qu'ailleurs.
Une auditrice - Certains
parlent de "modèle japonais", tandis que d'autres disent que le
système japonais n'est pas exportable. Mais n'y aurait-il pas une voie médiane qui permettrait de
développer une croissance équilibrée dans les autres pays comme les pays
d'Europe ?
D.T. - Là il faut lire
Michel Albert : Capitalisme contre
Capitalisme. J'ai essayé de vous décrire rapidement ce que je voyais du
modèle capitaliste japonais. C'est certainement un "modèle" au sens
mathématique du terme. J'ai essayé d'en mettre quelques éléments sur la table.
Je ne pense pas que ce soit un "modèle" au sens artistique du terme :
un modèle qu'on puisse imiter tel quel. Il y a peut-être certains éléments de
ce modèle qu'on peut imiter.
Il faut regarder notamment dans le système japonais des éléments comme
la prise en compte de l'ensemble des constituants autour de l'entreprise, et
pas uniquement des actionnaires. Il faut regarder ce qu'on peut tirer des
règles d'efficience des systèmes de sécurité sociale, parce que cela leur coûte
beaucoup moins cher qu'à nous pour des excellents résultats. Je pense aussi
qu'on peut tirer énormément d'enseignements des rapports entre employeurs et
employés, entre donneurs d'ordres et sous-traitants, entre distributeurs et
systèmes de distribution. Je ne sais pas jusqu'où, mais je pense qu'on peut en
tirer des leçons. Et évidemment aussi, sur la façon dont, dans son ensemble, le
système de la fluidité de l'industrie est organisé. On doit pouvoir rendre nos
systèmes plus fluides.
Ceci dit, ce sont plutôt des éléments partiels que l'application
générale du modèle. Je pense que notre problème, en Europe, est moins dans
l'inadéquation de notre modèle (je pense qu'on peut l'adapter relativement bien
pour qu'il fonctionne) que dans les effets pervers à l'intérieur de notre
modèle. Je pense aux problèmes de couverture sociale, de chômage, de
flexibilité de l'emploi, de formation, d'éducation. Nous avons eu un des
meilleurs systèmes éducatifs du monde, pourquoi est-ce qu'il ne fonctionne plus
? Je crois qu'il faut plutôt se poser des questions sur les effets pervers que
d'aller chercher un modèle exotique.
Une auditrice - On parle de
réussite économique, certes, mais que pensez-vous du vide spirituel que Mishima
avait dénoncé en son temps ? Et est-ce que le système est si remarquable que
cela s'il n'y a précisément que la réussite économique ?
D. T. - D'abord, je ne pense
pas que l'on puisse dire qu'il n'y a au Japon que la réussite économique. Cette
question est assez dégradante pour la civilisation japonaise. Et pour le peuple
japonais. Dire au peuple japonais qu'il souffre d'un vide spirituel, je crois
qu'en ce qui nous concerne, cela relève d'un certain ethnocentrisme.
A supposer que ce soit vrai, qu'il y ait un vide spirituel au Japon,
alors que nous serions des "pleins" spirituels: En quoi cela
pose-t-il un problème ? Cela pose probablement un problème métaphysique. Mais
est-ce que ça pose un problème plus grand que celui que je soulevais tout à
l'heure sur nos banlieues ? Nous avons volontairement exclu une partie de la
société: devons-nous en être fiers ? Le vide spirituel, je veux bien, mais
soyons réalistes. Il y a un problème beaucoup plus grave en Europe aujourd'hui
: nous avons des gens qui sont exclus du système, que nous avons exclus du
système. Il n'y en a pas au Japon. Ou beaucoup, beaucoup moins. Donc regardons
les vrais problèmes. Excusez-moi, je suis un peu provocateur sur cette
question, mais je la trouve assez arrogante par rapport à quelque civilisation
que ce soit. Vous la posez sur le Japon, mais on la pose sur l'Afrique, et je
parle de la même manière quand je parle de l'Afrique. On n'a pas le droit de
dire qu'il y a un vide spirituel ailleurs et qu'il n'y en aurait pas ici.
Une auditrice - Je voudrais
apporter une précision sur la longévité des Japonais. Ils ont manifestement une
diététique particulière, qui explique peut-être cette longévité. Ce sont des
Japonais qui travaillent dans ce domaine qui m'ont dit cela.
D. T. - Sur la longévité et
la diététique, il y a effectivement des recherches qui montrent que la
diététique japonaise fait partie de l'explication de la longévité. Vous avez
raison. Notamment, on est en train de remarquer qu'il y a une augmentation du
nombre des maladies cardio-vasculaires depuis cinq à six ans liée directement à
l'augmentation de la consommation de viande.
Une auditrice - Vous avez
dit que la recherche n'est pas développée au Japon. Je suis à peu près d'accord
là-dessus, mais je mettrais quand même un bémol, parce qu'il existe une
recherche de très haut niveau, très développée, et qui reçoit des crédits que
nous ne connaissons pas en Occident, et où les chercheurs travaillent en toute
liberté et n'ont à rendre compte qu'au bout d'un certain nombre d'années.
D. T. - Sur la recherche au
Japon, je crois qu'il faut distinguer deux périodes. Il y a, en premier lieu,
la période où le Japon a absorbé les recherches fondamentales des autres, et a
fait seulement du développement. C'est encore ce qui se passe dans un certain nombre
de domaines. Je pense à l'aéronautique. Mais c'est un stade totalement dépassé
pour quantité d'autres domaines, et je pense à l'automobile, à l'électronique.
Mais, maintenant, le Japon doit obligatoirement passer à une autre étape. Il
n'y a plus de technologie à prendre dans le monde. Il faut qu'il les génère
lui-même. Et là, il procède à des investissements importants en termes de
recherche fondamentale qui, pour l'instant, sont centrés au niveau des
entreprises et sont encore très insuffisants. Vous pouvez peut-être dans l'un
ou l'autre domaine particulier rêver aux budgets qui sont alloués, mais dans
l'ensemble ils sont minimes. Il n'y a pas de CNRS (où les gens aussi sont payés
à faire des travaux sur lesquels ils
n'ont pas à rendre compte). Ils ont par contre essayé de fédérer les efforts de
recherche. C'est tout à fait nouveau. Cela avait marché vers 1976-78 avec le
projet VLSI (Very Large Integrated
Circuit : les circuits intégrés à très forte densité). Mais ils ont
lamentablement "échoué" avec le projet d'ordinateur de la cinquième
génération, qu'on a lancé avec fracas il y a quelques dix ans et qu'on essaie
de faire oublier discrètement aujourd'hui. C'est un projet où il n'y avait rien
en input, et il n'y a donc rien eu en
output. Je ne parle pas de l'argent :
je parle des idées. Aujourd'hui les Japonais font face à ce défi de devenir une
grande puissance de recherche. Et s'il ne le deviennent pas, ils vont perdre.
C'est clair.
Une auditrice - En ce qui
concerne la spiritualité, vous avez raison : je pense que les Japonais ont su
garder des valeurs qui, chez nous, ont malheureusement disparu, comme la
gentillesse. Par contre, en ce qui concerne la religion, il me semble que le
bouddhisme est beaucoup plus important que vous ne semblez le penser. Est-ce
que réellement il n'y a que le shintoïsme au Japon ?
D. T. - Il y a trois
religions au Japon. Et beaucoup de Japonais pratiquent les trois religions. Il
n'y a pas de problème à en avoir plus qu'une. Souvent, on est baptisé
shintoïste. Parce que la cérémonie est très belle et parce que c'est une
religion extrêmement pure. C'est la religion nationale du Japon : la terre est
sacrée et c'est un culte du pays et de tous ses éléments. On se marie souvent
catholique. Parce que la cérémonie est belle (rires). On peut même venir en Europe pour se marier. Il y a des
églises qui sont toutes prêtes pour ça. Cela rapporte pas mal d'argent à
certains cantons suisses, surtout qu'ils ne sont pas très regardants pour
savoir si les gens sont catholiques ou pas. On ne demande pas de certificat de
baptême : on marie. C'est aussi beaucoup plus économique de venir à deux plus
une quinzaine d'invités en payant le voyage à tout le monde en Suisse, que de
faire la cérémonie classique au Japon où on invite deux cents personnes et où
ça coûte les yeux de la tête. Par contre, quand ça devient sérieux,
c'est-à-dire au moment de la mort, là on devient bouddhiste. Parce que la
cérémonie est belle (rires) et puis
le Bouddhisme offre un sens à l'au-delà.
Ça, c'est le côté un peu ironique. Dans la réalité évidemment, le
comportement quotidien des Japonais est influencé par leur religion. Comme le
nôtre par notre culture judéo-chrétienne. C'est la même chose au Japon. Je ne
crois pas que cela aille beaucoup plus loin ni beaucoup moins loin qu'en
Europe. On peut probablement s'amuser à défendre une thèse très forte selon
laquelle ils sont plus religieux que les autres et une autre selon laquelle ils
le seraient beaucoup moins. Je serai très normand et je resterai au milieu. Je
n'ai jamais été très impressionné par cette dimension religieuse au Japon. Sauf
quand j'ai moi-même voulu avoir des expériences plus profondes. Je suis allé
passer quelque temps vivre comme un moine avec des moines dans un temple à
Kyoto et, là, j'ai eu une expérience très forte sur le plan religieux. Mais
c'était moi qui l'avais choisie et ce n'est pas très différent des expériences
similaires que j'ai pu faire en Europe avec la religion catholique. Dans la vie
sociale de tous les jours, je suis incapable de dire si c'est très différent
d'ici. C'est une civilisation moderne
qui a laissé une certaine place, mais pas une place certaine, à la religion.
Un auditeur - Vous dites: le
Japon gagnant. Et vous avez raison, parce qu'on ne peut pas ignorer la place du
Japon dans l'économie internationale. Vous avez montré qu'entre le Japon et la
France il y a beaucoup de similitudes. Mais alors, on peut se demander pourquoi
nous sommes si mal placés dans l'économie internationale. Si nous apprenions à
jouer au go plutôt que de jouer aux échecs, est-ce que nous ne serions pas plus
performants ? Vous avez dit que les Japonais investissent sur le long terme.
J'ai entendu un dirigeant japonais dire qu'il investissait pour trois cents
ans.
D. T. - Il y a une légende
qui dit que Matsushita a un plan de développement de deux cents ans et que pour
l'instant ils sont en ligne. Ils ont été créés en 1925. Mais je crois que c'est
une légende.
Quant au go plutôt que les échecs, je crois que le fondement est plus
profond, c'est-à-dire que le go et les échecs sont déjà des conséquences de
quelque chose d'autre. Le go est un jeu où on va délimiter des territoires,
gagner des parts de marché, alors que les échecs sont un jeu où on va tuer le
roi. C'est simple. La logique de la concurrence est déjà là. Nous avons plus
probablement une logique de meurtre en Europe et dans la religion
judéo-chrétienne, alors que les Japonais ont plus une logique d'ambiguïté et
d'encerclement, qui peut éventuellement conduire l'autre au suicide, mais ce
n'est pas pareil (rires).
Plus sérieusement, pourquoi sommes-nous si mal placés ? D'abord nous
n'avons pas toujours été si mal placés. Nous avons été la première puissance
mondiale pendant très longtemps. Un peu de cocorico ça fait toujours du bien.
Ensuite, au cours de ce siècle, cela a commencé à tourner moins bien. Nous
n'avons pas bénéficié des économies d'échelle suffisantes, parce que le marché
français est un marché trop petit. Trop petit pratiquement depuis les
industries high-tech des années 30, c'est-à-dire la chimie, une partie de la
sidérurgie et l'industrie automobile. Déjà là, notre marché était trop petit.
D'où l'idée européenne. Elle n'est pas neuve l'idée européenne. Elle est née en
1948, mais on en avait parlé avant. Et d'autres avaient essayé de la concrétiser,
comme Napoléon, mais avec d'autres moyens. Nous avons eu ce problème de taille.
Nous avons ensuite eu probablement une assez mauvaise maîtrise
idéologique de notre capitalisme. Nous avons été trop influencés par la pensée
marxiste. Nous en avons pris les mauvais côtés et pas les bons. J'insiste parce
qu'il y a aussi de très bons côtés dans la pensée marxiste. Nous avons créé des
effets pervers graves qui nous pénalisent en fait surtout depuis la fin des
années 70. C'est là que le taux de chômage a vraiment commencé à augmenter et
où les effets pervers ont commencé à se manifester. Finalement, sur le très
long terme, ça ne fait que vingt ans que nous nous sommes mis dans une
situation difficile. Et, en ce moment, nous sommes en train de nous craqueler.
On peut être relativement pessimiste en disant qu'on va craquer et s'effondrer,
ou bien on peut se dire que c'est parce qu'on va craquer qu'il va y avoir un
redémarrage. Je souhaite la deuxième possibilité. Mais ce redémarrage va
demander, en France notamment, (mais pas seulement : pratiquement toute
l'Europe est à la même enseigne) que se lève un leader politique qui nous
promette avec vigueur de la sueur, du sang et des larmes. Et là, on repartira
peut-être très bien. Je ne peux pas vous donner de meilleure réponse pour
l'instant.
Un auditeur - Je suis
Président de l'Association Franco-Japonaise de Toulouse-Midi-Pyrénées. Je
voudrais rassurer les personnes qui sont inquiètes à propos de la renaissance
du militarisme japonais. Cette renaissance me paraît éloignée pour un certain
nombre de raisons.
La première touche d'abord l'aptitude de ce pays à se remilitariser
matériellement. Depuis 1976, le gouvernement japonais s'est interdit d'exporter
des armements. Avant, il y avait des règles d'interdiction d'exporter vers des
pays belligérants ou des zones troublées. Pour éviter toute ambiguïté, ils ont
purement et simplement décidé de ne pas exporter d'armement du tout. A ce
moment-là, les industriels japonais, ne trouvant pas ce marché suffisamment
juteux, puisqu'il se limitait aux seuls besoins des forces armées japonaises,
n'ont consacré que quelque 5% de leurs investissements à la recherche et au
développement des industries d'armement. En France, c'est de l'ordre de 25 à
30%.
Deuxième raison : une impossibilité de politique intérieure. Le
gouvernement japonais est sous surveillance très stricte des électeurs japonais
pour tous les problèmes touchant à la défense et à l'armement. Il a fallu
attendre jusqu'en 1981 pour obtenir que 50% de la population du pays accepte le
principe de l'existence des "forces d'auto-défense". On ne les
appelle même pas "armée". Cette même surveillance est aussi exercée
de façon très attentive par les voisins du Japon, la Corée, la Chine,
l'Indonésie, la Malaisie, etc. La moindre tentation du Japon de réapparaître
sur la scène militaire internationale provoquerait aussitôt une levée de
boucliers. Et l'opinion publique japonaise y est très sensible.
Un dernier point : pour changer le système de défense du Japon, il
faudrait une révision de la Constitution et une suppression de son article 9
qui interdit au Japon de faire la guerre à l'extérieur de son territoire. Pour
modifier la Constitution, il faudrait 60 % des voix à la Diète. Le Parti Libéral Démocrate se garderait bien de faire
une offensive dans ce sens-là : il perdrait sa majorité.
J'en reviens à la démocratie japonaise. Je suis aussi volontiers
provocateur quand je fais des exposés sur le Japon : je dis que le Japon est le
pays le plus démocratique du monde. La raison c'est la recherche du consensus.
Le P.L.D. qui est au pouvoir depuis la fin de la guerre pourrait faire voter
toutes les lois qu'il voudrait, mais il ne le fait pas, et la règle générale
est la recherche du consensus. Est-ce que vous pourriez nous en parler un peu ?
D. T. - Je vous remercie de
ces précisions sur les problèmes de défense et d'armement. Je ne pense pas non
plus que l'article 9 de la Constitution puisse être modifié rapidement,
d'autant plus que je ne crois pas que beaucoup de Japonais y tiennent.
Le consensus, ce serait le thème d'un exposé complet. D'abord c'est un
mot sacré. Mais je ne sais pas si je partage votre optimisme à ce sujet. Je
vais vous donner la façon dont je le perçois et je livre ce jugement en pâture.
Tout le monde ne sera peut-être pas d'accord avec moi.
Le consensus, c'est une des valeurs de la culture japonaise. Il faut
que, pour prendre une décision, on se soit tous mis d'accord et qu'il n'y ait
personne qui soit fondamentalement frustré. La règle générale c'est ça.
Autrement dit, sur le plan des lois, mais surtout sur le plan du fonctionnement
interne des groupes humains, et en particulier de l'entreprise, on va toujours
essayer de créer le consensus pour que tout le monde soit d'accord. Ceci dit,
le consensus social, on essaie souvent de lui forcer la main. Je donnerai deux
exemples: 1) l'aéroport de Narita où on a été tellement mauvais en forçant la
main aux agriculteurs que, du coup, l'aéroport est bloqué depuis vingt ans, et
2) les cas dramatiques de pollution des années 70, avec Minamata et la
pollution au mercure, où on a essayé de forcer le consensus de la population
pour qu'elle ne dise rien, jusqu'à ce que ça éclate en scandale au grand jour.
A l'intérieur de l'entreprise, ayant vécu moi-même dans une entreprise
japonaise (j'ai même fait ma thèse sur l'ambiguïté de la décision dans
l'entreprise japonaise), je puis vous dire que le consensus est très fortement
imposé. C'est vrai qu'on a son mot à dire et que des choses se négocient. Mais
il y a des limites qui sont assez vite atteintes.
Par contre, on va toujours présenter la décision comme issue du
consensus et, même celui qui n'était pas d'accord au départ et qui a dû avaler
la couleuvre, accepte après. Là joue un élément social et culturel qui ne
jouerait pas en France. Chez nous, celui qui aurait avalé la couleuvre irait le
dire, le faire dire et le faire savoir. Pas au Japon: parce que ça ne sert à
rien. Stratégiquement, ce serait un mauvais calcul pour lui dans sa carrière.
Une auditrice Japonaise - Je
voudrais savoir si vous avez des stratégies pour dépasser l'économie japonaise,
pour retourner aux années 60-70. J'ajoute qu'en ce qui concerne les mariages
avec les étrangers, comme c'est mon cas, j'ai choisi la qualité de l'amour, pas
celle de la vie ! (rires)
D. T. - Je n'avais pas
l'intention de vexer qui que ce soit. Je suis désolé. Si j'ai soulevé ce point,
c'est d'abord parce qu'il a été soulevé dans la presse japonaise. J'en ai
beaucoup parlé avec des amis des deux sexes au Japon. C'est quelque chose qui
est apparu comme un vrai problème, éventuellement un vrai choix. Ceci étant, ça
ne veut pas dire que c'est un choix stratégique.
Quant à votre question économique, est-ce que vous me demandez ce que
je suggère de faire en Europe ou au Japon ?
L'auditrice - Je pense aux
Français.
D. T. - Comme la croissance
du Japon n'est plus maintenant que de 2,10%, votre question aurait pu être de
savoir comment faire pour retrouver les 10% d'il y a vingt ans, au quel cas la
réponse est simple : n'y comptez pas ! Le Japon a atteint sa maturité, sa
taille. C'est un grand pays, mais maintenant il va rencontrer tous les
problèmes des grands pays industrialisés. Il va bien s'en sortir, parce qu'il a
encore beaucoup de réserves de productivité et de compétitivité, mais la croissance
à 10% c'est fini.
Pour nous, j'ai dit qu'il fallait réduire une partie de nos blocages,
traiter nos effets pervers, notamment dans nos systèmes sociaux et dans nos
systèmes de formation. Ce ne sont malheureusement pas des efforts de courte
durée. La formation, c'est quelque chose qui se changera en vingt ou trente
ans. Si on l'attaque maintenant ! Je pense qu'il faut qu'on continue à investir
dans nos industries à très forte valeur ajoutée et à très forte technologie,
parce que la technologie va rester notre façon de nous en sortir.
Vous aurez noté le fait que j'habite à Bruxelles. Ce n'est pas un
hasard : je suis un fervent partisan d'une construction européenne solide,
parce que je crois que seule l'Europe peut nous donner la taille, la force et les
synergies suffisantes pour nous en sortir dans la compétition mondiale. La
France toute seule n'a absolument aucune chance. Il faut l'avoir à l'esprit.
Nous sommes une petite puissance, notamment en termes démographiques et il va
nous falloir passer au-delà d'un certain nombre d'obstacles politiques et
économiques dont nous n'avons vu que les premiers. Je pense que très peu
d'entre nous dans ce pays sont conscients du problème que va nous poser
l'Europe de l'Est, qui ne se pose pas au Japon, ou pas du tout de la même
manière, mais qui se pose à nous ici de façon absolument cruciale. Et si nous
n'arrivons pas à traiter ce problème, autrement dit si nous n'acceptons pas que
notre crise continue à se creuser encore pendant pas mal de temps, nous ne
serons pas prêts de sortir de notre courbe en J (celle par laquelle on commence
d'abord par se dégrader avant de remonter). Donc, je ne suis pas très
optimiste.
Par contre si nous arrivons à gérer tout cela y compris à mettre sur
pieds un vrai programme de formation à l'échelle européenne pour que, ayant
gâché une génération, on ne gâche pas la suivante, là peut-être nous pourrons,
d'ici l'an 2010, nous retrouver sur une très bonne situation économique. Mais,
par exemple, je ne vois pas le chômage diminuer en Europe et en France en
dessous de 8-9 % dans les dix ans qui viennent.
Une auditrice - La famille
impériale au Japon a-t-elle un rôle, et lequel ?
D. T. - Elle a un rôle plus
discret que la famille royale en Angleterre en tout cas. L'empereur est un
symbole. C'est le symbole de tout le pays, vous le savez, c'est pour cela qu'on
a décidé après la guerre de le laisser. Les américains ont pris une décision
saine à ce moment-là.
Le rôle de la famille impériale est à mon avis quasiment négligeable
aujourd'hui. Il y a peut-être des gens qui vous diront le contraire, mais en
vingt ans de travail sur le Japon je n'ai jamais "rencontré" l'impact
de la famille impériale dans quelque domaine que ce soit de mes travaux. Les
diplomates vous en diront peut-être plus, mais franchement je crois que c'est
marginal.
L'auditrice - J'avais
simplement lu dans la presse que le mariage du prince héritier avait généré une
hausse de l'économie. Est-ce vrai ?
D. T. - Oui, mais ça
pourrait être aussi vrai de la visite de Clinton ou autre. Il y a un grand
événement, donc on fait des banquets, donc il y a des jours fastes, et ça
déclenche peut-être un huitième de pour-cent de croissance de PNB. C'est tout.
Une auditrice - Je voudrais
savoir quelle est la place actuelle de la femme japonaise dans la société et
aussi quel est son avenir, parce qu'il semble que la femme japonaise ait envie
de jouer un autre rôle que celui qu'elle a aujourd'hui. Au cours d'un voyage
récent au Japon, j'ai abordé la question des personnes âgées et il a été remarqué
que la femme japonaise, qui accueillait jusqu'à présent non pas ses propres
parents, mais les parents de son mari, refusait aujourd'hui de jouer ce
rôle-là, ce qui provoquait un recourt à un hébergement extérieur des personnes
âgées et créait un nouveau problème. Qu'en pensez-vous ?
D. T. - D'abord, à une
époque où on vit de plus en plus vieux, accueillir les parents de son mari, ça
risque d'arriver tôt et de durer longtemps. Je crois qu'on connaît bien ce
problème aussi en Europe où, traditionnellement, on accueillait aussi les
parents chez soi. Ce n'est plus ce qui se passe aujourd'hui. Le Japon suit la
même trace que nous. Il le peut d'autant mieux que les systèmes de retraite
fonctionnent et que les parents ont donc des ressources propres qu'ils n'avaient
pas auparavant. C'est le même problème qu'en Europe. Il y a simplement une
accélération, parce qu'ils vont être beaucoup plus vite que nous au point où
nous sommes déjà.
La place actuelle de la femme dans la société japonaise, maintenant. En
deux mots, tout d'abord, la femme n'a jamais eu la place mineure qu'on a bien
voulu faire croire qu'elle avait. Elle a toujours été très puissante comme
personnage de l'ombre. Toujours. En tant qu'épouse, en tant que maîtresse, en
tant que secrétaire, en tant que tout ce que vous voudrez, elle a toujours eu
énormément d'influence.
Simplement aujourd'hui, les femmes jeunes (et quand je dis jeunes,
c'est jusqu'à 35 ans à peu près, parce que c'est là que se produit un
changement de génération aujourd'hui)
refusent ce rôle de femmes de l'ombre et veulent de plus en plus prendre
du pouvoir.
Elles ont d'abord un pouvoir politique très net, qui a commencé au
milieu des années 70 avec les scandales de pollution. Ce sont des femmes qui
ont fait craquer les sociétés, personne d'autre, ce sont des femmes qui ont
fait lancer les politiques d'environnement au Japon. Et pas par des
"MLF", ce sont simplement des femmes qui sont descendues dans la rue,
qui se sont bagarrées, qui ont suivi des dossiers, qui ont fait des procès (ce
qui ne se faisait pas jusqu'alors, on recherchait le consensus à l'amiable...).
Elles ont changé les règles du jeu. Et à cette époque, c'était des femmes au
foyer. Elles avaient déjà un fort pouvoir de l'ombre. Elles commençaient à
prendre le pouvoir dans la rue.
Depuis, les femmes ont fait des études. C'est pour cela que je parle
des moins de 35 ans, car elles, elles sont bardées de diplômes, souvent des
diplômes internationaux. Elles sont aussi à Harvard ou à l'INSEAD en France. Et
elles ont envie d'avoir la même carrière que les hommes.
Les entreprises ont essayé diverses choses pour les décourager, mais ça
ne marche pas. Elles veulent du pouvoir, elles vont avoir du pouvoir, elles
vont faire des carrières. On commence à les voir apparaître dans des postes de
direction générale de beaucoup d'entreprises de taille moyenne et dans des
postes à vraie responsabilité dans de grandes entreprises. Cette génération
monte. Dans dix ans, ces femmes auront des postes à responsabilité aussi
nombreux qu'en ont les femmes en France, c'est-à-dire pas la majorité, mais on
aura, dans dix ans, des femmes dans tous les Conseils d'Administration du
Japon.
Cela va aussi vouloir dire qu'une partie du rôle traditionnel de la
femme va disparaître. Et là, une des questions que je me pose et à laquelle je
n'ai pas de réponse, c'est : va-t-on voir parallèlement augmenter le nombre de
couples avec enfants et où les deux parents travaillent ? Si c'est le cas, quid
de l'éducation? Parce qu'un acteur important dans l'éducation des enfants
aujourd'hui, c'est la femme. C'est elle qui stresse l'enfant dès le jardin
d'enfant. Elle va avec lui à l'école, elle fait faire les devoirs et fait
beaucoup d'activités avec lui. Elle a presque autant de temps de scolarité que
l'enfant et c'est elle qui le suit. Si elle a sa carrière propre, elle aura du
mal à encore le faire. Je ne crois pas que l'homme soit pour l'instant prêt à
prendre le relais. C'est le même type de problème que ce qu'ont connu les
américains et qu'on connaît un peu en Europe.
Un auditeur - Vous avez
mentionné un écart de qualité entre l'éducation japonaise et notre éducation
française ou européenne. J'aurais voulu que vous précisiez la nature de l'écart
que vous perceviez. D'autre part, est-ce qu'il y a des aller-retour entre le
cycle professionnel des gens en entreprise et l'enseignement ? Est-ce
qu'il y a participation d'anciens travailleurs d'entreprise dans les cycles de
formation ?
D. T. - Merci pour cette
question. C'est un point qui mérite clarification. Tout à l'heure, j'ai souligné
un écart entre les systèmes d'éducation en termes d'efficacité. Ce n'était pas
un jugement de valeur. Le système japonais est incontestablement plus efficace
que tous nos systèmes européens pour faire en sorte que les gens qui sortent du
système éducatif trouvent un emploi.
La question que vous posez concerne un écart en termes de contenu :
est-ce qu'on enseigne des choses différentes ? Oui. Au Japon, on enseigne
principalement à travers l'accumulation de connaissances, autrement dit on
enseigne peu l'aptitude à faire la synthèse et à générer d'autres idées à
partir des idées existantes. Cela se retrouve dans les mathématiques, en
physique, etc. Il y a peu d'enseignement systématique de l'esprit du doute, de
la philosophie. On n'enseigne pas aux jeunes Japonais à se mettre en question,
tout au moins avant l'université.
Il faut savoir que c'était un des éléments dominants de l'éducation
élitiste d'avant la guerre, qu'on a volontairement supprimé après la guerre.
L'idée sous-jacente était que les gens des classes sociales favorisées devaient
être aussi favorisés dans leurs capacités de penser, en particulier de jouer
avec les idées, et donc bénéficiaient par là d'un avantage éducatif. Ce n'était
pas faux comme raisonnement. Après la guerre, on a tout changé et on a mis en
place partout un système d'accumulation de connaissances beaucoup plus que de
réflexion. Je caricature: on réfléchit évidemment aussi au Japon. Mais beaucoup
moins que ce qu'on peut voir dans le système éducatif français.
On enseigne par contre beaucoup quelque chose qui nous manque: le
civisme et le comportement en groupe et en société. On apprend au jeune
Japonais à être un membre de groupe actif, à savoir dynamiser un groupe, à
savoir travailler en groupe, à savoir accepter la contradiction des autres, à
savoir construire dessus, choses qu'on ne nous apprend pas dans nos écoles. Là,
il y a une différence de contenu. Je ne peux pas insister beaucoup sur toutes
les différences de contenu. Il y a un très bon bouquin à lire sur le système éducatif
japonais : L'Enfer des Diplômes, de
Jean-François Sabouret, aux éditions de La Découverte. J.-F. Sabouret a passé
des années au Japon et a étudié le système éducatif. Il y a dans ce bouquin un
fort biais anti-japonais, mais une fois que vous l'éliminez, vous découvrez un
vrai système et un très bon ouvrage.
La dernière partie de votre question porte sur la formation permanente.
Il n'y a pas, ou très peu, au Japon de système de formation permanente extra. Par contre, il y a énormément de
systèmes de formation permanente intra. On est même en permanence formé
sur le tas. Et je crois que c'est un point crucial pour comprendre la dynamique
de l'entreprise japonaise : un individu au Japon est évalué entre autres sur
ses capacités à former ceux qui sont autour de lui. C'est-à-dire que, quand on
va évaluer un chef de service, on ne va pas seulement regarder s'il est capable
de remplir les tâches de son service, s'il a gagné de l'argent, ou autre. On va
aussi regarder si, sur dix personnes qui sont dans son service, avec telle ou
telle ancienneté, il a été capable de les développer, d'en faire des gens qui
en savent plus que lui.
Un auditeur - Est-ce que
vous pouvez nous parler des activités hors travail et de loisir que proposent
les entreprises japonaises ?
D. T. - Toute grande
entreprise (et le Japon ne fait pas exception) a des espèces de services
internes de loisirs de toutes sortes, clubs ou maisons de vacances et de
week-end, etc. Je ne crois pas qu'il y ait une différence fondamentale avec les
entreprises européennes qui le font le plus. La différence, s'il y en a une,
c'est que jusqu'aujourd'hui les employés se sentaient pratiquement obligés de
participer à un certain nombre d'activités de ce genre, et notamment les
week-ends organisés, tandis que maintenant les jeunes employés refusent plus
volontiers. Et cette réaction se développe très vite. A tel point, je pense,
que de plus en plus d'entreprises vont cesser ce genre de pratique dans les
prochaines années. On n'a plus envie de passer toute sa vie avec ses collègues
de travail.
Un auditeur - Est-ce que
vous pouvez aussi nous parler un peu des cercles de qualité, comment ils ont
été inventés et s'ils ont encore de l'efficacité à l'intérieur des entreprises
?
D. T. - Les cercles de
qualité sont une dynamique de groupe qui s'intéresse aux détails. Il faut le
reconnaître dans ce sens-là. Il n'y a donc pas de raison que ça s'arrête : ça
fonctionne bien, ça change de nom, ça change de forme, il y a tout un tas de
moyens de garder cela actif, mais c'est quelque chose que les Japonais ont
reconnu comme étant utile. Des gens se réunissent pour parler d'un problème
concret, relatif à leur travail de tous les jours et génèrent des idées qui
permettent d'améliorer leur travail pour leur propre confort et pour la
productivité de l'entreprise. Dans la mesure où ça a donné de bons résultats,
où tout le monde en est content, où les employés n'estiment pas être manipulés
par cette procédure, pourquoi cela s'arrêterait-il ? Cela marche très bien en
France aussi d'ailleurs. La France est
le deuxième pays du monde en termes de densité de cercles de qualité.
Un auditeur - Concernant la
dynamisation des employés, il y a aux États-Unis des entreprises américaines
reprises par des entreprises japonaises qui ont amélioré leurs résultats en
adoptant sur place les méthodes japonaises. Est-ce que le problème pour les
pays occidentaux n'est pas, plutôt que la mentalité des gens, l'organisation
des entreprises ?
D. T. - La réponse est très
simple. Oui, des entreprises japonaises aux États-Unis ou en Europe sont
capables d'obtenir des employés européens ou américains les mêmes
productivités, les mêmes capacités qu'au Japon. Autrement dit, il est
parfaitement possible de faire travailler et de rendre heureux des ouvriers français
de la même manière que des ouvriers japonais. C'est très important par rapport
à ce qui était demandé tout à l'heure sur ce qu'on peut faire en Europe. Mais :
toutes les entreprises que vous pouvez trouver dans ce cas-là sont des
entreprises qui ont commencé une usine à zéro, à partir de rien, qui ont
sélectionné leur personnel jeune, non syndiqué, dans des zones à fort chômage
où se présentaient cinquante à soixante candidats par poste à pourvoir.
Quand vous avez ces conditions-là, plus un investissement complètement neuf (et pas une vieille usine à faire tourner), vous avez des conditions que beaucoup d'européens souhaiteraient avoir. Si Peugeot, demain, peut fermer Sochaux et ouvrir dans une région où il y a beaucoup de chômeurs, en sélectionnant sévèrement à l'embauche, en créant de nouvelles procédures, en utilisant du matériel complètement neuf et en touchant des subventions des collectivités locales, Peugeot arrivera aussi à des résultats fabuleux. Mais ils ne peuvent pas aujourd'hui. Autrement dit, on donne aux Japonais aux États-Unis et en Europe des avantages qu'on ne donne pas à nos propres entreprises. Et là, il y a un vrai problème, et là je ne suis plus d'accord sur le plan politique. Oui, on peut faire travailler les gens comme des Japonais, mais donnons en les possibilités aux entreprises.