grand reporter, écrivain,
auteur de Le Rugby : Voyous et Gentlemen aux Editions Gallimard
Daniel Herrero
ancien entraîneur du Rugby Club de
Toulon,
entraîneur du Paris Université Club,
auteur de L'Ami Indien et Passion Ovale
aux Editions du Rocher
Marcel Rufo
professeur à la Faculté de Médecine de
Marseille
psychiatre de l'enfant et de
l'adolescent
médecin-chef de l'Intersecteur I des
Bouches du Rhône
Cette soirée-débat a
bénéficié du soutien du CODACS 31 du Conseil Général de la Haute Garonne, de
Groupama, du Lycée Professionnel de Jolimont, de La Dépêche du Midi et de Midi
Olympique.
Jean Lacouture -
Quelques mots sur l'Histoire de ce jeu, qui est un jeu assez étrange. Si vous
amenez sur un terrain de Rugby, à Toulouse ou ailleurs, un chinois, un indien, un
brésilien, il sera déconcerté par ce qui se passe sur cette pelouse. Si vous
essayez de lui expliquer les règles, il continuera à être assez troublé. Et si
vous lui racontez l'Histoire de ce jeu, il sera probablement plus troublé
encore.
Car l'Histoire du Rugby est aussi fascinante et aussi
déconcertante que le rebond d'un ballon ovale tapé en chandelle par l'anglo- toulousain
Rob Andrew.
Je vais essayer cependant de vous donner quelques
indications à ce sujet. Je sais que beaucoup d'entre vous en savent déjà long
mais, puisque nous sommes dans un établissement d'enseignement, je vais quand
même faire quelques rappels.
L'origine du jeu de Rugby est très contestée. C'est ce qui
fait d'ailleurs l'intérêt du débat. Mon ami Henri Garcia, dans la Fabuleuse Histoire du Rugby, et
l'excellent Georges Pastre, qui a si longtemps dirigé le journal "Midi
Olympique", lui ont donné des origines fort anciennes. Il y a un jeu grec,
la "phéninde" dont quelques descriptions donnent l'idée qu'il se
jouait avec un ballon lancé à la main (élément capital) et qu'il fallait porter
d'un lieu à un autre. D'autres pensent que ce sont plutôt les romains, avec un
jeu nommé harpastum, qui seraient les
inventeurs.
Et puis il y a notre chauvinisme français qui veut que rien
n'ait été inventé hors de nos frontières et qui pense que le coq ne peut
qu'être né sur le territoire national. Et l'on donne au Rugby deux origines
nationales, d'ailleurs non tout à fait sans raison.
L'une est le jeu de soule qui était pratiqué dès le XVème
siècle dans l'hexagone français. L'ennui c'est que la soule était peu pratiquée
dans le territoire qui est aujourd'hui le territoire sacré du Rugby, grosso modo l'Occitanie. La soule était
pratiquée en Auvergne qui est un lieu où le Rugby se joue, c'est vrai, mais
aussi en Normandie et en Bretagne, qui n'ont pas beaucoup retenu ces leçons-là
et qui ne sont pas, si l'on peut dire, passées au "XV".
La soule était un jeu extraordinairement violent. C'était
la lutte entre deux agglomérations ou deux villages pour s'emparer d'un certain
objet qu'il fallait ramener chez soi par tous les moyens. Cela donnait lieu à
des luttes extrêmement dures, avec les poings, les pieds, les dents et le
reste. On pourrait penser, en voyant certains matches de poule, quelques fois, ou même certains matches du Tournoi des Cinq
Nations, que la soule n'est pas très éloignée. Disons qu'elle est, dans le
subconscient du monde du Rugby, une des façons de pratiquer ce noble jeu.
L'autre origine, à l'autre extrême, c'est la barrette, qui
s'est jouée déjà sur des espaces ou des provinces qui sont plus proches du
domaine essentiel du Rugby à XV aujourd'hui en France. La barette était, au
contraire, une forme de jeu extrêmement adoucie, puisque le placage était
interdit, et qu'il suffisait de toucher le porteur de balle pour la lui faire
perdre. C'est donc un jeu qui pourrait être l'origine douce ou, disons,
féminine, ou féminisée, du Rugby (bien que les dames à l'occasion aient la main
leste), la soule en étant l'origine violente, cruelle, ultra virile.
Néanmoins, je situe vraiment l'origine du jeu à XV en
Angleterre. Il n'y a pas moyen de faire autrement, d'ailleurs : le Rugby
s'appelle Rugby parce qu'il est né ou tout au moins parce que sa naissance a
été proclamée dans une école d'une petite ville anglaise qui s'appelle Rugby et
qui est située à 120 kilomètres au Nord-Ouest de Londres.
Nous allons là un peu dans la légende mais une légende
qui est quand même assez bien acceptée.
En 1823, un garçon qui jouait au ballon dans un jeu où l'on utilisait
essentiellement les pieds, s'est emparé du ballon à deux mains et, à la
stupéfaction générale, est allé le porter directement dans les buts adverses.
Il s'appelait William Webb Ellis. Il était, dit-on, d'origine irlandaise et il
avait la réputation de tricher en version latine. Cet exploit, qui date donc de
plus d'un siècle et demi, a été officialisé par une plaque de marbre dans la
cour dudit collège de Rugby.
C'est à partir de là qu'on a commencé à parler du
"football de la règle de Rugby". Règle qui a été établie quelques
années plus tard, en 1846. Vous voyez que cela nous reporte à une véritable
préhistoire. Et les règles ont d'ailleurs au départ été assez confuses, car on
commençait à croire en 1846 qu'on pouvait bien utiliser les mains mais plutôt
pour envoyer le ballon vers l'arrière. Le coup de pied vers l'avant, la passe à
la main vers l'arrière, on jouait encore à vingt joueurs de chaque côté, et on
admettait encore le coup de pied dit hacking,
le coup de pied dans les tibias, ou dans n'importe quelle partie de la jambe ou
d'autres parties du corps. Ce qui montre que notre Rugby s'est quand même
civilisé au cours du temps.
Quinze ans plus tard a eu lieu la séparation avec le
football, qui se jouait à peu près à onze. Le Rugby a pris ses formes, assez
voisines de celles d'aujourd'hui, vers 1880.
Il y avait déjà eu un premier match international (on
disait déjà bien "international") entre l'Angleterre et l'Ecosse.
L'Ecosse a été le premier vainqueur de ce tournoi qui se jouait encore à vingt
joueurs par équipe. Il a fallu attendre la fin du siècle pour que le Rugby soit
à quinze.
On ne sait pas exactement la date du moment où le ballon
est devenu ovale, ce qui est une caractéristique absolue et qui donne au Rugby,
me semble-t-il, sa poésie, son invention, ce quelque chose de miraculeux qui
fait qu'on ne peut jamais rien prévoir, pas même un score final. Le ballon est
devenu ovale probablement vers 1860 et les deux équipes se sont trouvées à quinze
vers 1880-85.
Et on est passé à l'arbitre unique à la fin du siècle. Car,
jusque là, d'abord il n'y a pas eu d'arbitre, ensuite il y en a eu deux , qui
se concertaient sur les coups, et puis après seulement il en a eu un seul.
Voilà à peu près comment a évolué le Rugby dans les Iles
Britanniques, ce qui me paraît être véritablement la source profonde, la source
réelle, de ce jeu qui s'est formé tout au long du XIXème siècle.
Nous allons voir qu'il a glissé vers le Sud et vers la
France à la fin du siècle. On observe l'entrée en France du Rugby assez
naturellement par Le Havre qui est le port par excellence de l'entrée des
anglais en France. Cela aurait pu être Calais, c'est vrai. Cela a été Le Havre
pour des raisons commerciales. Des marchands de draps et de tissus anglais
installés au Havre ont commencé à jouer au Rugby sur la falaise de
Saint-Adresse et c'est là que s'est formée la première équipe de Rugby en
France, équipe composée d'anglais, d'abord.
Et petit à petit le Rugby va descendre vers le Midi. Et
alors là nous sommes encore devant des rebonds tout à fait déconcertants de ce
ballon ovale. Le Rugby est un sport qui nécessite une certaine énergie, un
courage, une discipline : un mélange de discipline et d'inventivité. Et
beaucoup de provinces françaises auraient pu considérer qu'elles incarnaient
ces différentes vertus. A partir du Havre, le ballon aurait pu prendre des
trajectoires variées.
En fait, il a commencé par prendre la trajectoire à peu
près inévitable en France : il est passé par Paris qui, du Havre, en effet,
n'était pas très éloigné. Il y avait des anglais qui étaient installés à Paris
pour les raisons les plus diverses, et on a commencé, après Le Havre, à avoir
des équipes françaises à Paris. Et le premier championnat de France, en 1892,
s'est joué entre le Stade Français et le Racing Club de France, deux équipes
parisiennes.
Mais après, à partir de Paris, vers quoi va glisser le
Rugby ? Il aurait pu se susciter dans les régions où autrefois on jouait à la
soule ou à la barrette. Il aurait pu naître à Clermont-Ferrand. Il aurait pu
aussi bien se répandre en Bretagne où les gens sont durs à la peine, ont de
l'énergie et en plus sont des celtes, comme les gallois qui, dans les Iles
Britanniques, sont devenus les plus brillants et les plus inventifs des joueurs
du Rugby britannique. Or nous n'avons pas eu en Bretagne nos gallois. C'est une
chose bizarre. Il y a bien eu quelques grands joueurs français bretons, comme
Le Droff par exemple, mais la Bretagne n'est pas devenue une terre de Rugby.
Nous n'avons pas eu non plus nos écossais dans le Nord ou
en Lorraine. Pourquoi pas ? On se le demande. En dépit de multiples tentatives
et de réussites partielles parfois fort honorables, le Rugby a dégringolé vers
le Sud. Moi qui suis méridional (moins que vous, je le reconnais, nous ne
sommes, à Bordeaux, que le demi -Midi) je constate que c'est vers nous que ça a
dégringolé.
Pour Bordeaux, évidemment il y avait une raison : Bordeaux
a été une ville très anglaise, longtemps même une colonie anglaise. Bordeaux a
gardé, vous pouvez protester, une certaine nostalgie de ses origines anglaises.
Et en tous cas le vin de Bordeaux doit sa fortune aux anglais. Ce sont des
choses qu'on n'oublie pas, qui comptent beaucoup. Il y avait beaucoup d'anglais
installés à Bordeaux, notamment pour s'occuper du commerce du vin. Alors, après
Paris c'est Bordeaux qui est devenu provisoirement la capitale du Rugby.
Je vais vite passer sur Bordeaux, rassurez-vous, pour en
venir à Toulouse, mais en tous cas, pendant six ans, au début du siècle,
Bordeaux a été champion de France. Je me rappelle de mon père parlant, avec des
larmes dans la voix, du Stade Bordelais, le S.B.U.C., qui était champion. Cela
a passé, comme vous le savez.
Après, le Rugby a continué vers le Sud et essentiellement
vers le Pays Basque, vers Bayonne et Pau, parce que là beaucoup d'anglais
venaient soigner leurs bronches. Et on a vu des hommes comme Owen, ce gallois,
inventer d'une certaine façon le Rugby basque avec l'aide du béarnais Fernand
Forgues. C'est une histoire très curieuse qui est liée à des personnalités, à
des groupes commerciaux, qui conduit à ce déploiement vers le Midi.
Et puis, il y a eu la percée vers les Pyrénées, le long de
la Garonne : une voie royale avec Agen, Toulouse, tout l'ensemble du Languedoc
et le reste du Midi français, vers les Alpes et la Provence. Cette voie royale
c'est la zone d'implantation du Rugby français d'aujourd'hui.
Quelles raisons sérieuses trouver à cela ? J'ai donné des
causes historiques, quelques très vagues raisons économiques. Cela explique à
peine l'implantation. Mais après ? Pourquoi le Rugby s'est-il accroché à ces
régions ? Pourquoi y règne-t-il ? Règne partagé avec le football, c'est vrai,
mais règne tout de même, et qui a gardé intacte son implantation. Même dans une
ville comme Bordeaux, qui paraissait avoir abandonné le Rugby, Bègles est
revenu là pour donner de la saveur. Ce ballon ovale règne en maître sur la
partie méridionale de la France sans qu'on puisse dire vraiment pourquoi.
Au cours des 20 dernières années, la télévision a
nationalisé le Rugby. Elle a contribué à faire que, dans des villes comme
Brest, Strasbourg ou Lille, les noms des grands joueurs soient maintenant connus,
alors qu'il y a trente ans, ils ne l'étaient guère qu'à Toulouse, Toulon ou
Bordeaux. La télévision a popularisé le Rugby dans l'imaginaire, dans le
regard.
Mais le Rugby lui-même, le jeu, la pratique du jeu, ne
s'est pas répandue pour autant. Si vous regardez la composition des équipes
finalistes du championnat de France, ou même simplement celle de l'équipe
nationale, vous ne trouverez qu'une douzaine ou une quinzaine de départements
représentés. Dans ma jeunesse, le Rugby de haut niveau était répandu sur trente
départements. Il n'est plus répandu que sur quinze, maintenant.
C'est une chose extrêmement étrange qui fait partie de
cette stupéfiante histoire du Rugby. Pourquoi cette implantation ? On a
quelquefois argué des raisons de race : les basques ou les catalans auraient
des jarrets puissants parce qu'ils montent sur les Pyrénées ! Mais ni les
landais, ni les lot-et-garonnais n'ont de montagnes à escalader. Ce sont des
populations extrêmement paisibles d'ordinaire et pourtant, sur un terrain de Rugby,
on les voit animés d'une furia certaine.
Il n'y a pas vraiment de raisons. Il n'y a que les rebonds
du ballon ovale à travers le périmètre français.
Et si nous sortons de France, si nous allons à travers le
monde, ces rebonds sont tout aussi étranges. Qui aurait pu prévoir, au moment
où les nobles clubmen anglais ont
créé ce jeu, où il arriverait ? Bon : les Iles Britanniques, c'est sacré, bien
entendu, mais ailleurs ?
Ils auraient dit : d'abord dans les dominions. Et, ce qu'il
y a de plus anglais dans les dominions, c'est quand même le Canada. Mais
certainement pas l'Afrique du Sud, par exemple, qui était alors aux mains de
paysans d'origine hollandaise et qui
étaient déjà presque en guerre avec l'Angleterre. Avec la guerre des Boers,
rien ne pouvait être plus hostile à l'Angleterre, à l'époque, que l'Afrique du
Sud. Or ce territoire est devenu un
haut lieu du Rugby.
Et dans les territoire lointains du Pacifique, c'est quand
même étrange aussi. La Nouvelle Zélande, l'Australie, bien. Mais les Iles Fidji
! Qui, dans un club de Londres en 1850, aurait pu imaginé que les Iles Fidji
seraient un haut lieu du Rugby ? C'est tout à fait déconcertant.
Autre question : pourquoi l'Allemagne n'est-elle pas un
grand pays du Rugby ? C'est un problème auquel je n'ai jamais pu donner de
réponse. Les allemands sont des sportifs formidables. Dans tous les domaines,
ils sont excellents. Et en plus des sportifs essentiellement disciplinés. Je
m'imagine un pack allemand bien conduit, ce que ça aurait pu donner sur les
bords de la Garonne ! (rires )
Cela ne s'est pas produit. Les grandes universités de la
Hanse, de l'Allemagne du Nord, qui sont très tournées vers l'Angleterre, qui
sont très anglomanes, qui sont aussi snobs-anglais que les bordelais, le ballon
ovale ne les a pas touchés. Il n'est pas passé de ce côté-là. Il n'y a pas une
grande équipe à Heidelberg, il n'y a pas une grande équipe à Hambourg.
Et de l'autre côté de la mer, pourquoi les Etats-Unis
n'ont-ils jamais mordu au Rugby ? A la dernière coupe du monde, le Canada est
apparu. Mais très tardivement. Est-ce que ça va prendre ? Est-ce que ça ne va
pas s'éteindre ? On ne sait pas très bien.
Et pourquoi, de tout le continent américain, est-ce
l'Argentine qui a donné l'équipe qu'on a vue récemment ? Ces "pumas"
n'étaient vraiment pas mauvais. Tout ça c'est très mystérieux. Pourquoi dans
l'Europe de l'Est, trouvons-nous la Roumanie et pas la Hongrie ni la
Tchécoslovaquie ?
Je vous assure, j'ai passé des soirées à me gratter la tête
et à lire des bouquins sans trouver. Il y a toujours une certaine explication :
il y a par-ci par-là une personne, un groupe qui a une sympathie à
l'anglomanie. Pour les roumains, ce fut la francophonie de l'époque. Mais ce
sont tout de même chaque fois des réponses extrêmement partielles et je suis en
train, là, d'égrèner devant vous plutôt des questions que des réponses. Si vous
voulez, on pourra en discuter. On essayera de trouver des bouts de réponses,
mais c'est vraiment très difficile.
Un mot encore sur la dernière phase de l'histoire du Rugby
: la Coupe du Monde. Que penser de cette Coupe du Monde, dernier chapitre de
l'histoire ? Chapitre sensationnel, d'ailleurs, et saisissant, et qui a donné
lieu à de très belles empoignades.
La Coupe du Monde, je dois dire, au départ j'étais plutôt contre.
Je pensais que le Rugby remuait déjà pas mal de fric comme ça et que cela
allait accélérer sa "friquisation". Je crois que là-dessus on ne
s'est pas trompé. La pénétration du dollar dans le Rugby s'est faite très
largement par la Coupe du Monde et je peux dire que par là je reste quand même
personnellement (mais mes amis peuvent être d'un avis contraire) très réservé
sur une emprise qui, maintenant, a trouvé sa justification. Et, désormais, on
va l'avoir sur le dos tous les quatre ans pendant longtemps.
Mais il y a quand même le bon côté qui est l'entrée dans
les compétitions régulières des meilleures nations de Rugby du monde. C'est
vrai que les All-Blacks et les australiens, on n'avait des contacts avec eux
que par des tournées irrégulières plus ou moins bien organisées et c'est bien
et c'est beau qu'il y ait maintenant de grandes confrontations entre le Rugby
européen et ce Rugby des antipodes.
D'autre part, la Coupe du Monde a donné lieu à
quelques-unes des plus belles parties de l'histoire du Rugby. Le
France-Australie en demi-finale de la première Coupe du Monde a été une partie
que nous gardons dans notre souvenir. Blanco n'aurait pas marqué l'essai de la
fin qu'on la trouverait peut-être moins belle, cette partie, mais elle était
quand même réellement magnifique. Et la demi-finale Australie-All Blacks de la
dernière Coupe était aussi un moment où nous avons repris espoir dans l'avenir
du Rugby.
Si la Coupe du Monde nous apporte ce jeu-là, avec cette
aération, cette mondialisation, cet échange d'esprits différents, c'est quand
même très beau, et alors acceptons la Coupe du Monde comme une dernière phase
de l'histoire du Rugby, et reconnaissons qu'elle peut être positive. (applaudissements)
Marcel Rufo -
Hier, dans mon service hospitalier de Marseille, je disais à mes collaborateurs
que j'allais à Toulouse pour parler de Rugby. Ils me regardaient d'un air assez
étonné. Mais souvent en psychologie de l'enfant, les hommes sont étonnés par
notre comportement d'adulte et j'ai comme ça des réserves d'étonnement toujours
disponibles.
Et je me demandais : pourquoi ai-je dit oui aussi vite ?
Bien sûr, il y a la présence de Daniel Herrero, le plaisir d'être proche de mon
ami de toujours, le plaisir aussi de rencontrer Jean Lacouture, de vous
rencontrer à vous. Mais aussi, peut-être, de venir à Toulouse. Ce qui pour un
toulonnais, de toutes façons, est toujours très, très intéressant. Il y a une
sorte de parfum, comme ça, en janvier, de quart de finale ou de demi finale
dans l'air.
Mais les choses se sont aggravées en roulant, quand je suis
venu de Marseille en voiture. Je suis parti du monde du foot et plus je
m'enfonçais dans la France, jusqu'à basculer de l'autre côté de la limite de
partage des eaux, plus j'avais des
sentiments étranges, ce qui pour un pédopsychiatre est très naturel : j'avais
en quelque sorte le sentiment d'être un enfant dans une couveuse. Les
sensations et les impressions rugbystiques apparaissaient de tous les côtés :
Castelnaudary et les Spanghero, Castres et ce drôle de Stade, Mazamet avec
Mias, puisqu'on parlait de docteur tout-à-l'heure. Et Toulouse, et puis Tarbes,
et puis Foix. Et même des treizistes, avec Lézignan. J'étais donc dans une
sorte de bulle !
Les toulonnais, dans les bulles, dans les espaces clos, ont
vite besoin de bouger. Et je retrouvais comme ça une agressivité. Je me prenais
curieusement à dire : "ça va se jouer dans les deux premières mêlées
ouvertes !" Enfin des propos étranges, comme ceux qui ont rempli notre adolescence.
Pourtant, rugbystiquement, Daniel peut témoigner que
j'étais une "truffe", et que ce n'est pas à ce niveau-là que je me
situe. Je suis plutôt au niveau de l'identification au spectateur.
Et alors que Jean Lacouture nous a entraîné dans
l'histoire, moi je vais essayer, dans le temps qui m'est imparti, et puis après
dans la discussion, de pénétrer dans l'intimité de l'individu rugbystique, de
voir ce en quoi le Rugby est important pour le développement psychologique et
affectif de l'enfant et de l'adolescent, c'est-à-dire en réalité des anciens
enfants et adolescents que nous sommes. C'est ce qui fait que nous sommes
réunis ici ce soir.
Vous qui êtes adolescents, là, vous ne savez pas que plus
tard vous serez toujours des adolescents. Vous croyez que vous allez grandir
mais plus tard, vous verrez, quand vous serez plus âgés, et même très, très
âgés, vous vous rendrez compte que vous conservez toujours en vous une sorte
d'unité et que vous serez toujours comme vous êtes maintenant, ce soir. Mais ça
ce n'est que plus tard que vous le comprendrez. Pour le moment vous croyez que
vous allez grandir et devenir adultes. Je ne sais pas quels sont vos désirs et
vos rêves. Peut-être que vous rêvez que vous allez avoir des dirigeants
convenables pour l'équipe de France. Mais ça c'est un rêve encore assez éloigné
(rires).
Je vais essayer de procéder en trois temps. Et tout d'abord
: à quoi sert le Rugby dans le
développement de l'enfant et de l'adolescent ?
Pour un petit enfant je crois que c'est une chance d'avoir
un Club ou une équipe de Rugby dans son voisinage immédiat (il y a Toulon, bien
sûr, mais il y a aussi Lombez-Samatan, Saint Vincent de Tyrosse, etc). Cela
alimente sa capacité de représentation : ça lui permet d'imaginer des joueurs
et un stade.
Prenons-le dès le début, à l'école maternelle, à trois ans.
Vous savez que la préhension palmaire apparaît au huitième mois. C'est donc au
huitième mois qu'on peut attraper le ballon. C'est donc à huit mois qu'on est
rugbyphile. A partir de huit mois, le bébé, s'il attrape un objet aux tests de
développement, il peut rentrer dans le monde du Rugby.
C'est à ce moment-là aussi qu'il y a l'angoisse de
l'étranger. Or l'étranger, c'est l'équipe adverse, de l'autre côté de la
montagne. Et il y a tout de suite là, certainement, un pays qu'il va falloir
battre dans les premières mêlées et aux premières conquêtes à la touche. Hop, à
la première préhension le bébé devient rugbystique !
Et il y a en même temps quelque chose de très intéressant :
c'est qu'entre trois et six ans, même avant, dès qu'il peut marcher, l'enfant,
qu'il soit garçon ou fille, peut accompagner son père et sa mère dans cette
espèce de théâtre original, et qui est le seul théâtre actuel : le stade de
Rugby. Le stade est en effet un des lieux extrêmement initiatique et très
socialisant d'une ville. Tout à l’heure, en arrivant à Toulouse, je me suis
trompé, je suis allé au Stadium. Mais non : ce n'était pas encore pour
maintenant, ce n'est que dans quelques mois qu'on viendra une fois de plus. Car
c'est possible, hein, qu'on vous batte ! (rires)
Entre trois et six ans, l'enfant joue dans un registre
d'identification. Pour parler de moi, parce que je connais bien cet enfant-là,
ou tout au moins j'essaye de m'en souvenir : j'étais dans une relation
extrêmement forte avec mon père et j'essayais de le séduire sur le plan de la
compréhension des règles. J'essayais d'avoir les mêmes attirances que lui au
niveau de ses identifications. C'est comme ça que, en ressemblant à ce à quoi
ressemble son père ou sa mère, on devient quelqu'un, une personne rugbystique.
C'est ça le procédé d'identification et le Rugby y
participe comme tout le reste. Comme la littérature, comme la musique, comme la
reconnaissance familiale. S'identifier à la famille du Rugby par les latéraux
que représentent les joueurs, c'est aussi devenir quelqu'un qui ressemble à son
père, à sa mère, à sa famille, à son village, à sa ville.
Après, entre six et douze ans, pour l'enfant, c'est un peu
différent. D'abord c'est l'âge où déjà il peut être pris en charge par une école
de Rugby. S'il n'a pas trop peur, quand même, de ceux qui jouent déjà. Parce
que c'est quand même assez tendu, s'il a des capacités de courage moyennes.
Entre six et douze ans l'enfant traverse une phase très intéressante où il
s'intéresse à tout et où donc il s'intéresse aux règles, au scénario, à la
composition-même du jeu.
L'enfant, là, va plus loin dans le système pédagogique et
associer l'idée d'école de Rugby à l'âge de l'école primaire est tout à fait
logique et cohérent. L'école de Rugby est une école au sens pédagogique pur.
L'enfant est intéressé au Rugby à cet âge-là.
Et puis il y a l'adolescence, avec le meilleur ami, la
meilleure amie pour la fille, le groupe. Et voilà une merveille du Rugby aussi
de permettre de s'identifier à un meilleur ami dans le combat, le courage, la
lutte. Il y a tout un système de représentations groupales qui se place à ce
moment-là.
J'insiste bien sur le fait que le développement
psychologique naturel de l'enfant et de l'adolescent peut comme ça se calquer
sur le Rugby. On peut dire : "Dis-moi à quel Rugby tu appartiens, dis-moi
comment tu intègres le Rugby, et je te dirai ton développement psycho-affectif
et psycho-intellectuel".
En quelque sorte, un bon score intellectuel c'est aussi
avoir une bonne représentation du jeu et une bonne identification à une équipe.
La deuxième partie de mon intervention, c'est quelque chose
qui m'intéresse encore plus que ce que je viens de vous dire : en quoi le Rugby
peut-il organiser les notions de temps et d'espace ? Ou, pour aller plus avant
encore dans ma pensée : la notion
d'historicité personnelle ?
En fait, vous savez, il y a l'Histoire, comme nous l'a
apportée Jean Lacouture, l'Histoire de France, l'Histoire du Monde, et puis il
y a l'histoire de sa vie et de sa famille. Et je crois que ce qui est très
important pour tenir bon au niveau psychologique c'est de s'incorporer dans une
histoire.
On avait dit, à Toulon, lors de la finale gagnée : on sera
enfin grand-père, on peut être enfin grand-père. Alors il faut qu'on vous explique
ce que les toulonnais voulaient exprimer par là. Dans le fond, on devenait,
nous, à un moment donné de l'histoire, quelqu'un qui se souviendrait d'une
borne, d'une trace dans la conduite de notre vie.
L'historicité du Rugby, et c'est très important, c'est se
souvenir d'André et de Guy Boniface, en disant que le meilleur des Boniface est
celui qui n'a pas le ballon ; c'est se souvenir de Dax et de cet essai donné
par "Bala", qui pourtant ne galope pas vite, mais qui donne à Dubois
qui marque en face des poteaux, et Dax nous met au frigo - des histoires comme
ça, vraiment terribles, où on se souvient d'une aventure partagée.
Je me disais aussi en partant de Marseille, en pensant au
porte-avions Clémenceau qui part en mission, que lorsque nous on part pour
guerroyer dans le Sud-Ouest, l'Arsenal de Toulon vole à peu près toutes les
conserves faites normalement pour les cuirassiers et les porte-avions, et que
nombre de toulonnais mangent comme ça les réserves du combat. Et on mange dans
les trains qui vont vers le Sud-Ouest des tonnes de sardines, des tonnes de
pâté, des tonnes de thon, et en quantités vraiment dégueulasses. C'est au bout
de la boulimie qu'on va. Alors étonnez-vous qu'après on soit un peu agressifs,
éructants, bizarres à la descente des trains ! (rires)
Il y a là quelque chose d'un peu mystérieux au niveau de
l'oralité, de l'avidité orale, pour aller vers une conquête plus œdipienne.
Pour dire : "Maman, tu as vu, j'ai pris un beau bouclier". Comme :
"Maman, j'ai eu une bonne note - mais en même temps je me gave de ton
thon, de tes sardines, d'autant qu'elles appartiennent à l'armée !" (rires)
Cette historicité, et c'est ce qui est important, c'est
que, dans ce souvenir d'un combat du grand-père, on se souvient en fait de sa
propre vie. On s'associe à son grand-père disparu, à sa grand-mère, et on
devient soi-même grand-père par rapport à ce qu'on propose à nos enfants ou nos
futurs enfants.
Encore une fois, les adolescents qui sont là ce soir avec
nous, qui nous supportent pour l'instant (après ils vont nous critiquer), sont
aussi des grands-pères potentiels. Ils vont devenir plus tard des gens qui
raconteront des histoires.
Donc historicité en ce sens que l'histoire devient humaine,
qu'elle se répercute sur un jeu et sur des histoires de joueurs, sur une percée
gigantesque, sur Codorniou, sur Domenech qui passe à l'aile à la place d'un
anglais, ou plus tard le petit De Rougemont et Califano quand il aura
ré-intégré la maison toulonnaise. (rires)
L'idée, c'est aussi
l'espace. Et l'espace, j'y tiens beaucoup. Je déambulais vers Béziers,
et Dieu sait si Béziers est un club qui, pour nous, a représenté drames,
difficultés, défaites, et a règné, j'allais dire "à la toulonnaise"
sur le monde du Rugby. L'espace, c'est aussi les stades. Vous ne pouvez pas
vous figurer notre fierté, nous, petite enclave juste après les gorges
d'Ollioules, lorsqu'on rentre au Stadium. Vous trouvez les toulonnais parfois
bruyants, mais les toulonnais sont extrêmement honorés de partager votre
quotidien au niveau d'un stade, de partager le Stade Armandy, de partager le
Stade de la Méditerranée.
Sans compter les bistrots, puisque tous les anciens
piliers, maintenant, ont des bistrots aux allées de Béziers. On y rencontre à
peu près toute l'histoire du club. Comme tous les bistrots sont des piliers ou
des talonneurs et comme ils ont une vie un peu courte, après, on les change par
des trois-quarts.
L'espace, c'est donc aussi les stades. Et les stades ça
devient des cathédrales. Le stade de Nîmes, par exemple (qui est souvent
perverti pour jouer au football), est très intéressant dans sa construction
quadrangulaire. L'idée c'est donc la sacralité comme espace.
Troisième temps de mon intervention, et je terminerai
là-dessus : c'est que la santé
psychologique est certainement représentée par la passion qu'on peut donner au
Rugby.
J'avouerais que je me suis fort ennuyé samedi à
France-Angleterre. En dehors des commentaires dithyrambiques des journalistes,
j'ai trouvé que ce n'était pas un bon match, malgré une deuxième ligne très
passionnante. Bon. Ce qui compte dans la passion, dans le renouvellement de la
passion, c'est que le Rugby, c'est un ballon ovale et c'est donc un jeu de
rebonds. Et ce qui commande le Rugby, c'est la surprise. On pense, de temps en
temps, alors qu'on croit qu'on est exténué, pré-cacochyme, amorti, relancer un
amphigourisme de qualité, par le fait qu'on retrouve la passion.
Et vous allez voir que, dès que le printemps va resurgir
(et il est possible que des équipes comme Auch, par exemple, soient
surprenantes), on va ressortir les oriflammes, les drapeaux, et retrouver notre
enfance en retrouvant les trains, les déplacements, et la prochaine fois que je
viendrai à Toulouse, je serai redevenu le petit toulonnais que j'ai essayé de
retrouver dans ce début de soirée.
Je vous remercie. (applaudissements)
Daniel Herrero -
Moi aussi j'ai le privilège d'être ici à Toulouse et pour Toulouse j'ai
beaucoup d'affection. La terre ovale toulousaine a agité beaucoup de mes nuits,
dans un passé récent entre 85 et 91. J'avoue même maintenant qu'elle a
contribué à mon évolution et à ma réflexion sur le monde des choses et du jeu,
parce que la qualité du jeu produit par les toulousains, la férocité des
rencontres qui nous ont opposés ont été pour nous toujours une source de grand
bonheur.
Et quant aux gens qui sont autour de cette table, Jean
Lacouture, pour moi, c'est un intellectuel qui a osé consacré de son temps au
Rugby et de sa réflexion. Son premier bouquin, le Rugby c'est un monde, aussi, m'a imprégné. Le minaud que j'étais
et qui avait du goût a essayé de dire des belles choses autour du jeu.
Et il y a aussi
Marcel Rufo, qui est mon ami et mon frère, avec qui j'ai eu la chance de
faire un bout de route à Toulon, ce qui a quand même complexifié ma tâche quand
vous l'avez entendu (rires). Nous ne
pouvions pas avoir comme unique préoccupation l'avant ou la passe ou le fond de
touche. Nous avions assez vite compris, je crois, que quand tu sais faire une
passe en Rugby, tu es quand même aussi con qu'avant.
Le Rugby, c'est d'abord une aventure humaine, une aventure
d'hommes, d'enfants, d'adolescents, et la dimension affective est toujours au
centre de nos préoccupations et de notre quête de bonheur. Et si aujourd'hui
nous avons quelque gloire, quelque satisfaction dans nos souvenirs, quels
qu'aient été les réussites ou les échecs, l'aventure humaine a toujours eu une
forte intensité parce que nous avons pu la partager avec des citoyens comme
lui, des citoyens d'Ovalie.
Je voudrais dire aussi que le respect que je porte à Jean
Lacouture est grand, mais que, quand même, dans son tour d'horizon, il a oublié
la Provence. Cela m'a fait un peu de peine tout-à-l'heure. Mais il a quand même
parlé de William Webb Ellis et nous, en Provence, nous avons pour William Webb
Ellis une affection pas possible. Vous savez qu'il était britannique,
probablement un peu irlandais de souche. Mais après avoir inventé le jeu, il
est venu mourir en Provence. Il est mort à Menton. Comme s'il avait reconnu les
siens (rires). C'est quand même un
signe !
C'est vrai aussi que dans l'épanouissement de l'activité
Rugby dans l'espace Sud, Toulon, a-priori, n'avait pas de raison majeure de
s'acoquiner avec ce jeu. Il a fallu l'enclave militaire pour que nous ayons un
jour des gens venus d'ailleurs qui nous apportent la balle ovale, que nous la
regardions, en ce début de siècle, voyant des mecs qui jouaient à ce jeu.
Au début du siècle, le jeu était rustique. Il était même
souvent franchement violent. Les gens de la vieille ville, comme si nous étions
saturés d'être dominés par la puissance militaire depuis des siècles, voyant
les militaires jouer et s'en filer sur la tronche à l'ancienne, ont demandé si
c'était autorisé. Et comme les militaires ont dit que oui, alors on a pensé :
il faudrait faire une équipe ! Et puis : est-ce qu'on pourra jouer contre Paris
? Voyez un peu !
Un petit regard sur le Rugby d'aujourd'hui, maintenant.
Evidemment, on ressent tous dans notre vécu contemporain comme la sensation
qu'il se passe un certain nombre de choses. Pour beaucoup d'entre nous, il y a
eu un moment de souffrance. Parce que notre équipe nationale n'était pas
performante, parce que les querelles intestines nous ont gonflés, parce que les
ambitions de pouvoir ont émergé là où il n'y avait pas la place qu'elles
émergent, parce que la médiatisation, j'allais dire du balourd et du médiocre,
a pris le dessus sur l'aventure des hommes et du jeu. Tout ça a gonflé les
citoyens.
Tout ça était aussi évidemment signe qu'il se passait des
choses importantes dans l'histoire du jeu. Vous comprendrez que je ne m'exprime
pas en tant que sociologue ou scientifique, mais en tant que citoyen vivant
l'aventure rugbystique, comme une espèce de témoin qui a, je l'espère, un
regard critique sans être pour autant
fondamentalement et par principe conflictuel.
Moi qui suis un mec ovale, parce que mon pater était ovale,
parce que mes frangins sont ovales, parce que dans le milieu dans lequel j'ai
grandi l'espace était ovale. Les premiers moments de bonheur de ma propre
aventure personnelle étaient des moments liés à l'ovalie.
Mon père jouait dans un petit village du Languedoc. Il a
été recruté par La Seyne, dans la périphérie industrielle de Toulon et des
chantiers navals, parce qu'un jour il avait fait un bon match. On disait de lui
qu'il était "dératé" : qu'il courait longtemps sans avoir de rate et
qu'il n'avait pas de point de côté. Il est parti le soir même, lui qui était
ouvrier viticole et puis, trois mois après, ma famille, mon frère aîné André,
mon frère Francis et moi-même qui avais un an. Nous nous sommes installés en
Provence pour jouer au Rugby dans la région.
C'est pour dire que très vite, les premiers souvenirs,
c'est ma mère qui me mène au stade voir mon pater
jouer, c'est les premières odeurs de camphre autour d'un vieux vestiaire de
bois à La Seyne qui porte toute l'odeur et toute l'histoire d'un jeu, c'est,
pour moi, enfant de Provence, l'herbe, qui est une denrée rare chez nous,
synonyme de richesse, de bonheur. Je vois l'herbe, j'entends le nom d'Herrero
scandé par la foule. Tout ça va marquer la mémoire du petit enfant.
C'est pour dire que, très vite, des gens comme vous et moi,
nous avons grandi, nous qui sommes dans l'aventure rugbystique, dans une
approche assez existentielle de ce jeu. Pour tout un monde jusqu'il y a peu de
temps encore, le jeu de Rugby c'était un prétexte à la convivialité, au
partage, à l'échange, stimulant les valeurs de base que sont le courage et la
solidarité. Un jeu qui a été pensé et conçu pour générer une convivialité, une
fraternité, bien que ce mot soit certainement excessif.
Très vite on a fait l'historique dont parlait tout à
l’heure Jean et on s'est mis à penser la troisième mi-temps comme fondamentale,
parce que la troisième mi-temps, c'est le lieu où les hommes vont parler. Comme
il est indispensable de parler, alors on boit un peu les gorgeons et on chante.
Cela fait du bien quand on s'est bien mesuré, quand on s'est affrontés, quand
on a beaucoup lutté. A propos de lutter, je fais une parenthèse sur Jimmy
Cadieux. C'est quelqu'un que j'adore. Pour nous toulonnais, il mérite le plus
grand des respects et si le Stade Toulousain a souvent été là, je pense qu'il
le lui doit en grande partie (applaudissements).
Donc on a inventé un jeu et, dans ce jeu, il y a
prioritairement la troisième mi-temps. Parce que parler ça fait vivre, surtout
si on a quelques difficultés à vivre. Pour bien vivre, rencontrez-vous,
rentrons-nous dedans et libérez votre énergie. Dans tous les milieux, il faut
que le jeu libère véritablement, que vous puissiez parler de ce que vous avez
vécu.
Ce qui veut dire que ces deux mi-temps d'affrontement et la
mi-temps de convivialité ont traversé toute l'aventure du Rugby. L'aventure du
Rugby c'est d'abord se filer sur la tronche pendant deux mi-temps, lutter, se
dépasser, se transcender, s'affronter, se mesurer à ses propres souffrances et
à ses propres douleurs, assumer sa propre solidarité, sa propre chaleur et puis
ensuite boire des gorgeons avec les citoyens, partager encore, après l'avoir
fait dans l'affrontement.
C'est l'âme-mère du jeu. Et cette âme, elle n'a pas bougé
depuis presque cent ans. Parce que le Rugby était resté un jeu confidentiel,
parce que, jusqu'il y a peu, il n'y avait pas de Fédération Internationale,
sinon un petit groupe de citoyens britanniques appelés International Board qui protégeait ce jeu-là, tranquillement, avec
interdiction de l'ouvrir, avec des valeurs, des valeurs morales très fortement
ancrées dans l'éducation. C'est une manière de vivre et de voir qui nous a tous
imprégnés. Nous avons notre mémoire, nous avons notre fierté, tous, d'avoir été
rugbymen. Une manière d'être au monde.
Une manière, d'abord, de réussir sa
jeunesse sans qu'il n'y ait aucune confusion avec le monde du travail.
Bien sûr, nous avons des conflits, mais malgré tout, quand,
comme moi, nous avons fini une carrière, nous regardons le jeu avec tendresse,
avec beaucoup d'affection, tout ce que, pour nous, ça représente en humanité,
en fraternité, en convivialité, en partage, en grands hurlements de vie.
Evidemment, dans les stades de France, il y en a qui
s'entraînent deux fois par semaine. Il y a encore peu de temps, tout le monde
le sait, on pouvait jouer en championnat et même jouer au plus haut niveau
mondial en s'entraînant deux fois par semaine, en mangeant de la daube et des
spaghetti tranquillement tous les midis, en se filant un peu de
"gnôle" dans le "cornet", en gardant sur la vie un regard
épicurien et en se jetant aussi volontiers sur les farfounes-folles parce qu'il
faut vivre. (rires)
L'aventure du Rugby était presque essentiellement une
aventure humaine. C'est vrai que la pression de l'environnement (car c'est chez
nous un véritable fait social) est très forte, mais ce n'était pas important.
Le jeu de Rugby était d'abord prétexte à bien vivre sa jeunesse. Mais
effectivement, nous avons vu dans les dix dernières années un retournement. On
voit les paramètres d'une évolution. Il y a encore peu, la créativité était
très aisément stimulée. Les hommes épicuriens ne sont pas trop soucieux de la rigueur. Le cartésianisme qui nous
gonfle aujourd'hui n'avait quand même qu'une place relative.
Et puis certains, que j'aime, mais qui se sont trompés
lourdement, pendant des années qu'ils étaient mis au ban de l'éducation
sportive, ont tellement revendiqué qu'ils ont fini par pénétrer le milieu
sportif et aujourd'hui ils nous gonflent l'air par leur langage, par leurs
évaluations, par toute une dynamique pseudo-scientifique que nous véhiculons et
avec lesquels nous appauvrissons en réalité la dynamique existentielle du jeu.
Dans l'histoire, la créativité était au centre.
Le jeu de Rugby invite tout le monde à l'aventure, le
grand, le gros, le petit, le rustique, le vif et l'intelligent, le ventru et le
fil de fer, tout le monde y a sa place. Mais dans l'espace Sud français, dans
la sphère occitane, d'âme latine ou méditerranéenne, la créativité est une
évidence. La prise d'initiative était quelque chose de légitime. Alors, le
Rugby français s'est très vite manifesté, non pas tellement au niveau de ses
avants, là il y a eu quelques déceptions, mais par beaucoup d'aptitude à
l'imaginaire, à la prise de risque, au contournement, à l'initiative, donc par
un jeu toujours très imprégné, très imbibé de créativité.
A ce moment-là, essentiellement, l'expression c'était le
joueur. L'entraîneur n'existait que peu. Le président de la Fédération, on ne
le connaissait pas. L'aventure c'était
le jeu, les jeunes, les pratiquants. Les entraîneurs, bon, on les écoutait. Si
on n'était pas content, on les mettait au frigo. Comme ils étaient de la
maison, ils buvaient des gorgeons avec nous. Ils n'étaient pas cultivés, ce
n'était pas bien grave. Ce n'était pas un domaine porteur en matière
d'expérimentation.
Et puis le sport a commencé à devenir un enjeu important
pour les politiques. On a subi des pressions, mais sans trop. Les politiques,
ils ne nous dérangeaient pas beaucoup. Ils faisaient des discours sur le sport
mais ils le laissaient à l'abandon. Ce qui faisait notre bonheur. Cela ne nous
dérangeait pas d'être abandonnés par les politiques. On était heureux, quoi !
C'est le jour où les gens de notre maison ont voulu tout
gérer comme les politiques que ça a commencé à devenir grave. Ils ont eu des
ambitions de pouvoir. Ils ont pris le mode de comportement de la pensée
politique, à savoir qu'aujourd'hui le pouvoir veut gérer la Fédération
Française de Rugby. Ces premiers signes-là, ça nous a troublés.
Le second fait majeur de la pression de l'environnement sur
le Rugby a été l'apparition du monde de l'économie. Avant, on ne s'entraînait
que deux fois par semaine parce que tous les joueurs avaient un travail, et ils
étaient relativement peu sensibles aux problèmes économiques. Il n'y avait pas
de grande aventure médiatique. Deux ou trois matches du tournoi, la finale, ça
suffisait au bonheur des hommes.
Mais dans le monde contemporain, il y a urgence, il y a la
médiatisation accentuée. L'arrivée de la Coupe du Monde, l'internationalisation
du jeu, ont fait que de nouveaux appétits se sont déclenchés. Lentement mais
sûrement, la maison va véhiculer plus de thunes et à partir du moment où elle
en véhicule, il y a des gens qui s'interrogent et qui se demandent pourquoi on
n'en prendrait pas un peu plus et pourquoi, quelque part, des gens qui en brassent
ne pourraient pas en conserver.
Et aujourd'hui les rugbymen ont l'ambition d'être un peu
plus partie prenante dans l'aventure économique, eux qui, de deux fois par
semaine à l'entraînement, sont passé à cinq fois ou à six fois, eux qui
aujourd'hui, au niveau international, sont à la peine onze mois par an. Il y
aurait là une légitimité. Simplement, les troubles sont dans la maison.
Alors, il y a eu la présence du sponsoring et de l'économie dans le monde du Rugby. Au début il n'y
a eu qu'un petit logo minuscule sur le panneau. Mais pour ceux qui se
rappellent la Coupe du Monde 91, vous savez qu'il y a eu l'affaire Daniel
Dubroca, qui avait bousculé un arbitre dans le tunnel. Ce genre de choses, ça
prend des proportions assez fortes, puis la structure fédérale s'en occupe et
ça se calme. Mais il y avait un sponsor qui se promenait par là et il a dit
publiquement, à la télévision : "nous ne pouvons pas continuer à
cautionner le Rugby s'il y a des gens comme Dubroca !" C'était un enfoiré,
il ne savait pas que Dubroca est un grand mec, un grand joueur, et il
commençait à prendre le pouvoir. Il n'avait aucune légitimité à dire ça. Comme
si nous on lui demandait combien il paye les immigrés turcs pour ramasser les
tomates, quoi !
Ensuite, dans la Coupe du Monde, on a vu un truc majeur.
Vous savez qu'en Rugby la mi-temps dure deux minutes, trois au maximum. Et
bien, dans la Coupe du Monde, pour tous les matches, y compris la finale, on a
vu les joueurs qui étaient en place sur le terrain et qui attendaient deux ou
trois minutes supplémentaires le signal de la télévision pour que les
publicités soient terminées. Jamais ça n'aurait été admis dans le monde du
Rugby il y a encore peu.
L'aventure du Rugby devient moins existentielle et fait
place à un spectacle beaucoup plus économique, avec sans doute une lente
transformation du produit psychologique de l'humanité à l'extérieur de la
maison. C'est vrai qu'aujourd'hui on voit plus de joueurs normalisés. Les
hommes qui faisaient le jeu parlent moins, ils sont plus sous pression.
Par contre, ce sont les entraîneurs et les dirigeants qui parlent. Mais ceux qui
ont l'aventure sur eux parlent beaucoup moins que ce qu'on voyait. Bref, il y a
une prise de pouvoir des gestionnaires, parce qu'il y a plus d'intérêts, parce
qu'après tout, dans la dynamique de haut niveau, les thunes sont présentes et
ça transforme considérablement l'histoire de ce jeu.
Nous sommes aujourd'hui à une vraie charnière, à savoir que
le monde entier du Rugby mute. Du français à l'australien et de l'australien à
l'anglais, tout est en évolution.
Il reste que, pour nous, au moment du passage de cette ère
très existentielle vers une ère plus professionnelle pour l'élite, au moment où
les enjeux économiques sont beaucoup plus importants, à ce moment-là, on nous a
provoqué une grave crise de gestion. Au moment le plus difficile à gérer, où
les clubs auraient mérité le plus d'attention, le plus de hauteur, le plus
d'intelligence, le plus de fidélités, nous, on s'est payé la plus grande
médiocrité de comportement. Et ça a duré deux ou trois ans !
Cela a été évidemment très lourd à digérer et, en
conséquence, les joueurs, n'ayant plus de modèle, plus d'emblématique, plus
d'entraînant, eux aussi se sont mis à prendre des comportemenst imparfaits, une
morale fluctuante, ce qui a amené dans ces deux ou trois années à voir surgir à
l'intérieur de nos équipes et surtout de notre équipe nationale, un certain
nombre de troubles qui ont quand même en partie contrarié la performance ou la
réussite.
Mon avis est que le jeu ira vers ce que certains ont appelé
un professionnalisme de loi au niveau de l'élite. C'est du domaine du probable.
On ne peut plus rester dans l'hypocrisie indécente dans laquelle nous sommes
tombés. C'est vrai qu'il y a beaucoup de souffrance pour tout le monde, qu'en
France plus qu'ailleurs, parler d'argent, parler de pressions, parler
d'aventure économique, c'est toujours quelque chose de très difficile. Je crois
qu'on peut encore être un parfait amateur dans l'âme, on peut être un joueur
entraînant, noble de cœur et noble de jeu, simplement en connaissant bien ce
qui est aujourd'hui la réalité sociale. Il y a tellement d'évidence sur le
joueur, que le joueur aussi aujourd'hui, a droit sans doute à beaucoup plus de
respect.
Voilà. Je pense que le jeu, dans sa profondeur historique,
n'a pas beaucoup changé. Il a encore sa dimension, il garde sa belle âme, mais
sans doute, pour ce qui sera les élites de demain, on ira vers de grands
changements de moralité et d'éthique. (applaudissements)
Débat
Un auditeur -
Vous avez été entraîneur du Club de Toulon, vous avez été joueur à Toulon, vous
êtes de Toulon, Cité du Sud et du rugby. Vous êtes maintenant parisien,
entraîneur du P.U.C. Deux expériences sans doute bien différentes. Que vous
inspirent-elles ?
Daniel
Herrero - On dit que cette ville de Toulon s'est mariée avec le rugby
depuis 80 ans avec perfection faisant du rugby un fait social considérable dans
la cité. Tout toulonnais authentique, a peu ou prou, quelque part, une
connexion avec le R.C. Toulon ; c'est un frère, un ami, un cousin, un petit
frère à l'école, un voisin ... Nous sommes tous liés au Rugby Club Toulonnais.
Cela sous-tend une onde de pression dans une cité qui accorde au rugby un rôle
primordial. Le jeu de rugby est l'emblème n°1 de la ville de Toulon. Et Toulon
n'a jamais su gérer cette réussite rugbystique pour un certain nombre de
raisons, encore une fois, à mes yeux liées, à la toute puissance dans la cité
de la colonisation militaire. Et Toulon ne s'est également jamais mariée avec
l'économie, l'art et la culture. Que de problèmes, que de conflits induits par
cette situation mais tous ces gens là sont partis.
Le jeu de rugby est le flambeau de l'expression de
notre identité en même temps que de notre potentiel paramonial.
Et, nous voulons montrer que nous existons. A
Toulon, la chance a voulu que nous perdions relativement peu souvent du temps
de mes responsabilités. Car, à Toulon, dès lors que l'on perd un match, les
jours qui suivent, dans les rues, les regards qui parlent et, dans l'équipe, un
degré d'agressivité. On est mal dans les vestiaires. On est mal dans sa peau.
Et dans la rue, la vie s'en ressent ; les contacts ne sont pas les mêmes ; les
rapports sont plus durs ; avec une défaite, d'évidence, il y a un mal être.
Au Paris Université Club (P.U.C.), une heure après
le match, victoire ou pas, tout le monde chante et boit des gorgeons. Il y a
une différence majeure, fondamentale. Dans la ville de Toulon où j'ai grandi,
le jeu prend une place très grande. A Paris, il n'est que moyen d'expression
pour boire une mousse, passer un moment de sa vie, chanter à la fin du match.
Il donne des relations très étranges avec le courage . Le courage est moins
sacralisé ce qui fait que, de temps en temps, ils aient su jouer. A Paris, le courage
est authentique car, dans la ville, autour du stade, le joueur est inconnu.
A Toulon, si tu veux me faire peur, on va te parler
toulonnais. Si tu veux parler de jeu, on te parlera lourdais. Si tu veux me
faire peur, on n'acceptera pas le simulacre. L'équipe qui nous battait au jeu -
de temps en temps le Stade Toulousain - (Rires) nous a amené un fort respect à
son égard. Mais l'équipe qui aurait voulu nous battre par la violence, n'aurait
entraîné qu'une grande révolte, une violence en retour. Au P.U.C., si une équipe cause avant le
match de la violence, les joueurs sont capables de dire : "Ceux-là sont
des ânes, ils n'ont qu'à jouer entre eux" !
Donc, à Toulon, tu n'avais pas à simuler
l'agressivité, elle était naturelle, culturelle, historique, presque
ancestrale, pourrions-nous dire.
A Paris, l'agressivité est un des comportements
normal de l'humain mais il n'est pas sacralisé. Un homme agressif est un homme
de qualité mais sans trop.
On est plus sensible à l'humour, à l'intelligence.
Certes, ils sont capables de se dépasser mais, quand le bouledogue sort du
trou, ils sortent alors le drapeau blanc. De temps en temps, ils peuvent, bien
entendu, surprendre et par là-même me bouleverser.
Je vivais à Toulon dans un univers vraiment
dynamisant. Mais, j'avais la conviction que même, si tu cours très vite ou que
tu fasses du sur place, tu arrives à faire un trou dans la terre, tu
t'enterres.
Le critère de mobilité peut être une manière d'être
au monde (sans que cela soit prétentieux et prêterait à mauvaise
interprétation). Et si tu te retires dans un temple, loin des gens qui te
regardent, tu te figes. Tu n'évolues plus. Il n'y a plus de dynamique
intellectuelle et morale. Il n' y a que la difficulté à se bouger. Alors à
partir, quelque part, mieux vaut partir dans un endroit très différent. Et sur
ce point, je suis très sérieux. J'avoue dans la semaine avoir moins de pression
(mis à part la Kanterbräu) (rires).
Ma manière d'être au monde a trouvé sur Paris une nouvelle dynamique moins liée
à la performance. A Paris, beaucoup de joueurs sont universitaires et jouent en
universitaires. A Toulon, nous en avions très peu à l'exception d'un, et pas le
moindre, Jérôme Gallion. A Paris, ils sont presque tous universitaires, à
l'exception d'un seul qui n'est même pas bachelier, mais c'est le meilleur (rires). Cela reste toujours au coeur de
mes interrogations.
Un auditeur -
Une première question à Daniel et une deuxième à tous les membres de la
tribune.
Que penser du recrutement par le Football Club
Auscitain d'un entraîneur, ancien international de lutte, pour initier les joueurs à ce sport ?
Quelles sont vos opinions sur le tandem de reporters
Pierre Albaladejo et Pierre Salviac ?
Jean
Lacouture - Pierre Salviac et Pierre Albaladejo, ce sont deux générations
différentes.
Salviac est un travailleur, un homme très
consciencieux et il se trouve à côté de Pierre Albaladejo sans passer parfois
pour un "balourd". Pierre Albaladejo est un merveilleux technicien,
pour moi incomparable et c'est pour cette raison que je ne vais plus beaucoup
ou presque au stade. J'avoue préférer voir un match à la télé où Pierre
m'explique ce que je n'ai pas bien compris ou bien saisi. Pour moi, le rugby
sans la voix, dans l'oreille, de Pierre
Albaladejo, perd de sa clarté ; parce que je suis un peu aveugle, un peu
borgne. Pierre Salviac, je pense, ne détonne pas. Il apporte ses commentaires,
des précisions et des indications à côté d'un grand artiste du métier.
Une auditrice
- J'aimerai obtenir des précisions sur le rugby. Je tiens à vous dire que
je n'aime pas ce sport, que je suis féministe et que je suis donc venu ce soir
par pure curiosité pour essayer de savoir ce que l'on pouvait raconter sur ce
sport. Ma position de rejet est peut être liée aussi à ma condition ; voir des
corps jouir de mobilité, de souplesse, de rapidité, de force pour quelqu'un
d'handicapée, c'est insupportable. Le rugby exclue les femmes. Il n'y a, sur le
terrain, que la vision des hommes que certains même qualifient d'homosexuelle.
Marcel Rufo -
Les études les plus récentes ont montré et prouvé qu'un petit garçon à 22 mois
et une petite fille à 18 mois peuvent s'intéresser au rugby.
Les petites filles nous persécutent et jouent à être
maman, infirmière, institutrice et nous, on joue à être mari, papa, ...
Très précocement les filles dans les petites
sections de maternelles font semblant d'avoir des enfants alors que, pour nos
graines potentielles dont nous sommes si fiers, on met beaucoup de temps à
comprendre que l'on a des graines...
Le jeu de la maman est extrêmement précoce chez la
fille ce qui explique en partie le développement psycho-moteur supérieur des
filles en tout cas au niveau du langage et du graphisme.
Mais, pour le rugby, je crois que leur
extraordinaire qualité est de nous supporter comme rugbymen vrais ou
imaginaires. Et je voudrai porter témoignage de reconnaissance en tout premier
lieu à toutes ces épouses, ces fiancées, ces accompagnatrices qui supportent
ces enfants permanents que sont les rugbymen et les accompagnateurs. Et,
souvent, à la fin des matches, les filles nous regardent avec des formes de
compassion, des expressions de douceur en se disant : "Ce sont des enfants
auxquels il faut laisser du temps". Mais elles savent également accepter
nos souffrances, accepter notre passion pour le jeu et parfois même l'apprécier
avec beaucoup de pudeur. Enfin, je voudrais dire que la chose la plus belle du
monde est l'existence des femmes et des hommes et qu'il convient de se méfier
beaucoup quand des femmes veulent devenir des hommes et des hommes devenir des
femmes. Je m'excuse d'être aussi rigoureux sur l'identité sexuelle mais je
crois qu'il n'y a rien de mieux, sur cette terre, que deux sexes qui sont
radicalement différents par rapport au rugby, mais qui, néanmoins, peuvent
ensemble apprécier ce jeu. Je pense que cette situation est tout à fait
normale. Et j'avais été frappé par une décision des Agenais - dont il faut dire
quelques mots ce soir (rires) - qui
avaient interdit leur Club House aux femmes. Alors pour tous ces jeunes agenais
que devenaient leurs pulsions sexuelles ? Qu'est ce qu'un Club House sans
femmes, sans chaleur, sans le vieux truc de la petite infirmière qui te soigne
! Et d'ailleurs à quoi cela sert-il de te faire piétiner par un deuxième ligne
si tu n'es pas pansé ensuite par la fille que tu as choisie. (rires)
Vous vous rendez compte : il m'a piétiné le gros
agenais, mais toi, tu me soignes, tu me panses, tu me bandes, tu embrasses ma
plaie. C'est alors la 4ème mi-temps du rugby et c'est la fête (rires).
Pour le reste, pour un partage de cette pratique
sportive, de ce jour, c'est une discussion que j'ai eu très souvent avec
Daniel. Qui doit jouer au rugby ? Le grand Club du rugby féminin de l'aire
toulonnais est Carqueiranne. Il y a eu une équipe féminine d'une violence
décisive dans le jeu. Cependant, je ne vois pas pourquoi les filles ne
joueraient pas au rugby. Pour approcher les identités féminines et masculines,
je m'appuierai sur ma pratique professionnelle. On m'amène en consultation des
petits garçons de quatre ans pour le seul fait qu'ils jouent à des jeux de
fille. Cette situation inquiète les parents, à tort. Si, on m'amène, de
surcroît replacé dans Toulon, une petite fille qui voudrait être Lucien Mias ou
qui me dit "Quand, je serai grande, je serai Mommejat" (Rires) Là de
réelles questions seraient à poser sur l'identité. Et lorsque vous aurez une
petite fille comme celle-là, n'hésitez pas, conduisez la en consultation. Pas
pour qu'elle ne soit jamais ni Mommejat, ni Mias car nous l'aiderons à le
devenir (rires).
Un auditeur
- Que pensez-vous Monsieur Jean Lacouture de l'argent dans le rugby ?
Jean
Lacouture - Vous posez la question au plus naïf d'entre nous parce que je
suis depuis assez longtemps éloigné de la cuisine du rugby et lorsque j'ai eu à m'en rapprocher, de temps en temps,
j'avoue avoir eu des sueurs froides dans le dos. Je me souviens d'un déjeuner à
Béziers auquel participait le grand dirigeant sud-africain Danie Craven et nous
étions les hôtes du Président de l'A.S. Bitteroise. J'étais assis à côté d'un
bel homme de grande stature que je ne connaissais pas, que je n'avais jamais vu
jouer et dont je ne connais toujours pas le nom. Et j'ai été amené à lui
demander "Monsieur, que faites-vous dans le club ? Et il m'a répondu
avec l'accent du midi "Moi, Monsieur, je m'occupe des enveloppes".
J'ai trouvé cette formule un peu dure. Par la suite, j'ai été amené à poser
beaucoup plus de questions à ce propos ; car auparavant, cette dimension ne
m'intéressait pas
Ainsi, je me suis trouvé devant un problème de
journaliste puisqu'à cette époque, j'écrivais souvent sur le rugby dans le
journal "Le Monde". Le problème qui me tenaillait était de dire : la
vérité - Est-ce que toute vérité est-elle bonne à dire comme le proclame
l'affiche d'une revue avec légèreté ? Toute vérité pour moi n'est pas bonne à
dire. Il y a 20 ans, aller écrire ce que j'avais pu apprendre sans faire une
enquête très approfondie sur le jeu de rugby dans le journal "Le
Monde" aurait été condamné et condamnable car le tournoi des Cinq Nations
aurait été menacé. En effet, la parution dans
Le Monde des éléments que
j'avais sur tel et tel joueur qui ont des amis dans tel ou tel club aurait été
totalement irresponsable. Compte-tenu de nos rapports, à ce moment là, avec les
fédérations britanniques et surtout la fédération anglaise ; les pratiques du
rugby français auraient été dénoncées et le Tournoi des 5 Nations aurait vécu.
Les français auraient été vilipendés. En dehors de leur brutalité (qui comme
chacun sait, pour un anglais appartient aux seuls français), ils seraient en
plus des crapules, des vendus. Créer une telle crise aurait été absurde.
C'était priver tout le monde de ce
magnifique spectacle et d'une communion autour de ce jeu. Casser le Tournoi des
5 Nations, sous prétexte de dire "la vérité" aurait été un fâcheux
service rendu. Je ne l'ai pas fait.
Ce que j'avais appris à l'époque apparaît
aujourd'hui de l'eau de rose. Maintenant, il est vrai sous la pression d'autres sports : le rugby a changé.
Lorsque j'étais petit, le rugby était un jeu amateur
- quels que fussent les cadeaux que l'on pouvait recevoir - et j'ai donc
assisté à la naissance du jeu à XIII. A cette époque, les deux superbes,
immenses joueurs que furent Jean Gallia et Max Rouziers sont passés au Treize.
Deux joueurs au talent prodigieux qui virent l'occasion de bien gagner leur
vie. Nous pourrions discuter longtemps sur ce sujet et notamment de l'influence
du football. Tout à l'heure, lors du déjeuner pris à La Dépêche du Midi, j'ai à nouveau été étonné par le fait qu'un
joueur de l'Olympique de Marseille, Casoni, loin d'être une super vedette
gagnait par an le budget annuel d'un des très grands clubs du rugby français
doté d'une grande école de rugby et donc d'un nombre important d'équipes, de
joueurs : le Stade Toulousain. La pression est considérable, irréfragable.
Imaginez-vous ! Un garçon de 18 ans : s'il touche du rond, c'est beaucoup de
ronds ; s'il touche de l'ovale, c'est pas "bézef". C'est énormément
difficile de supporter une telle situation. En fin de compte, comme l'a dit
Daniel Herrero, lorsqu'on est dans le quadrilatère avec de l'herbe sous les
crampons, tout cela finit par ne plus compter. Quand Jean-Baptiste Lafond se
place sous les chandelles de Rob Andrew lors du dernier France-Angleterre, le fait de toucher un rotin ou pas ne
l'effleure, à ce moment là, pas un instant. L'important est d'avoir la balle,
d'en priver les anglais. Vraiment, dans les actions de jeu, les fins de mois ne
comptent plus du tout. Et, je pense qu'il en va de même dans les Jeux
Olympiques.
Le fric - j'étais à Barcelone - ce n'est pas
ragoûtant. Et puis lorsqu'on se trouve sur la piste pour courir un 1 500
mètres, on veut la victoire. On n'a plus en tête le moindre calcul de fric, on
désire la victoire, vivre la joie de la victoire.
Et de dire, en rentrant, tous simplement à l'être
aimé : c'est gagné. Ce vécu et cette reconnaissance sociale priment sur
"les picaillons".
Daniel
Herrero - Un mot sur ce sujet qui, dans le présent, n'est pas le plus
important de l'aventure sportive et de l'aventure rugbystique en particulier.
D'évidence, si nous attaquons le sujet, le débat va
perdre quelque peu en poésie.
Le jeu du rugby - nous l'avons déjà dit - est
intégré dans la dynamique sociale parce qu'il est médiatisé, parce que l'ensemble
des pratiques sportives, lentement mais sûrement sont appropriées par
l'économique. Il se véhicule de plus en plus d'argent dans le rugby et la
médiatisation s'accélère.
Il y a de cela quelques années, très peu parmi les
hommes du rugby, s'entraînaient plus de 2 à 3 fois par semaine. Aujourd'hui,
ils s'entraînent 6 à 7 fois par semaine parce que nous sommes dans une
dynamique économique sévère avec une offre très mince d'emploi, du chômage
alors que le rugby, en maints endroits, est resté une pratique sportive très
populaire. Et bien évidemment,
l'appétit d'argent a grandi.
Naturellement, la conjoncture porte à ne plus voir
l'argent comme un mal, un ennemi mais une chose avec laquelle nous sommes
amenés à faire route. Et ce faisant, nous sommes obligés de nous pervertir, de
devenir de "mauvais citoyens", des trafiquants par rapport aux
humanités et à l'humanité. Mais regardons de plus près. Il joue dans un club de
rugby. Il prend trois bâtons et il ramène le bouclier de Brennus ; dès leur
arrivée, le maire et le député se l'arrachent pour le montrer à la foule (rires). Et les sponsors derrière.
Quand un joueur gagne 8 à 10 000F par mois - ce qui est à peu près le montant des
indemnités dans les bons clubs selon la rumeur - il n'y pas là fondamentalement
altération à la morale.
Cependant, durant les périodes d'intersaison où les
mutations doivent s'opérer, un nouveau profil de joueur apparaît ... Après
avoir toute la saison écoulée était généreux, ouvert, solidaire avec ses
partenaires, il devient en ces moments là, sans foi, ni loi ... à l'image de ce
que l'on vit et que l'on voit dans l'ensemble de la société dès qu'il s'agit de
descendre dans l'espace financier. Très souvent, l'humanité s'effrite. Le rugby
est encore faiblement attiré bien qu'il soit en mutation. L'élite du rugby va
rejoindre le troupeau - sans connotation péjorative - des pratiques sportives
qu'ont fait du jeu un travail en devenant professionnels. Ou bien
réussirons-nous à garder nos pratiques antérieures en offrant une véritable
condition de promotion sociale. Mais aujourd'hui, celle-ci est difficile.
Comment trouver aujourd'hui à Toulon, à Toulouse, à Mazamet et même à Paris un
travail à 10 000F par mois ?
Et l'affaire se corse lorsque les joueurs n'ont pas
de véritable formation, lot trop commun malheureusement. Alors l'argent
simplifie. Et parce qu'il simplifie, il débouche sur l'assistanat. Parce qu'il
débouche sur l'assistanat, il fragilise, il mine l'homme de l'intérieur. Ou
infantilise encore plus, à un degré supérieur. Ou normalise encore d'un nouveau
pas. On aseptise encore un peu plus. Et c'est vrai, nous voyons poindre à
l'horizon, les grands maux. Les mêmes qui ont, il y a 10 ans, touchés les
footballeurs, les boxeurs, les cyclistes, les tennismen à savoir : la
déshumanisation.
Et nous, hommes de rugby, gens qui avions, je crois,
sacralisé la solidarité, nous nous trouvons guetté par ce mal absolu :
l'individualisme et l'égoïsme.
Pour ma part, je suis persuadé qu'il y aura un prix
à payer pour l'évolution de ce jeu, pour son insertion dans la modernité.
Et ce prix là n'altèrera pas forcément la qualité du
rugbyman. Il y aura sûrement un professionnalisme mais il y aura toujours un
excellent rugby. Il caractérisera une toute petite élite ; élite que nous
ferons différente, hors norme. Les citoyens qui s'y propulseront ne seront pas
systématiquement "des enfoirés". Ils seront dans une autre dynamique.
Freiner des 4 fers cette évolution, c'est aller à l'encontre de l'histoire en
encourant des risques pires : l'hypocrisie n'est-elle pas un mal encore plus
périlleux que l'égoïsme (applaudissements).
Un auditeur -
Je suis président de Lombez Samatan Club. Je suis enseignant mais ni homme
politique, ni homme d'affaires. Je suis comme Jean Fabre auquel le Stade
Toulousain doit beaucoup. Jean Fabre, un ami qui fait partie de ceux qui ne
sont pas allés au rugby pour se servir mais parce qu'ils avaient quelque chose
à dire, à faire, à apporter à la FFR comme ailleurs. Et, je le dis avec gravité
combien c'est triste de voir les déchirements, les disputes pour aller aux
affaires, pour le seul bien de ses propres affaires ?
Je suis président du LSC depuis 1978 et au LSC il
n'y a aucune bataille pour la présidence. Parce que chez nous, il faut se battre
au quotidien, il faut travailler chaque jour, il faut donner de sa personne
tous les jours. De cela, il y a de moins en moins de gens capables de le faire,
de vouloir le faire. Nos maillots sont de couleur rouge. Ils sont rouges parce
que là-bas nous nous battons pour aider les petits. Je pense que le choix de
couleur que Daniel a fait pour son bandeau n'est pas aussi sans signification !
Nous avons une école de rugby et quand on garde
l'envie de continuer, en dépit des difficultés, c'est parce qu'on défend les
vrais valeurs que propagent ce sport : la solidarité et le courage. Ces valeurs
nous portent.
Nous avons parlé d'argent. Au L.S.C. : 300 licenciés
à faire vivre avec 1 million de francs. Les primes de matchs, il y en a, et je
vais vous dire combien gagne au L.S.C Club en 1ère division depuis 15 ans, un
joueur : 150F par victoire. Pas un
autre club en première division ou ailleurs est capable avec honnêteté de
donner le montant des primes de victoires.
Contre Albi, dimanche dernier, avant le coup d'envoi
nous n'avions aucun espoir de qualification et pourtant nous les avons gagné.
Et ensuite nous avons fait la fête parce que, ce jour là, nous avions gagné un
match de rugby. Nous étions tous entre copains et cela est important à
défendre.
Pour parler de la Fédération Française de Rugby, et
de ses polémiques, j'ai bon espoir que les choses vont changer, doivent changer
assez rapidement en faveur des petits clubs formateurs. Rappelez-vous de
Beaumont de Lomagne ! Il est passé par le même chemin que nous, petit club
formateur. On n'en parle plus.
Nous ne savons plus que proposer, avec quel argent
continuer pour que vive le rugby de village, un rugby menacé. Sans
convivialité, il n'y a plus de rugby.
Il n'y aura plus de rugby si les grands clubs ne
sont pas capables de comprendre qu'il faut aider les petits clubs, qu'il faut
se tourner vers les petits clubs. La Fédération doit être capable de comprendre
l'intérêt de tous ces petits clubs où il s'agit de travailler durement et
toujours plus.
A Lombez, il n'y a pas 3000 habitants et pourtant
300 jeunes jouent au rugby. Les quatre dernières saisons - et il faut le savoir
- nous avons été champion de France trois fois : deux fois en Junior, une fois
en Cadet.
Je compte sur vous tous ici pour appeler de tous nos
voeux que le rugby doit continuer à vivre dans un système de solidarité et de
convivialité (applaudissements).
Autre question : que pensez-vous de la violence qui
se manifeste dans le rugby ? Que
pensez-vous des écoles de rugby pour lesquelles Michel Platini est sceptique ?
Marcel Rufo -
Ma réponse sur la violence va être très partielle et je m'en excuse. Ce qui est
remarquable au rugby, en comparaison avec le foot, se situe lorsque les joueurs
prennent des coups. Lorsqu'un rugbyman prend un coup - et certains sont très
violents - l'exhibitionnisme est nettement inférieur à celui d'un footballeur,
victime d'un coup. Et à distance de ce coup, parfois naissent, se forgent des
amitiés, par exemple entre un gars du Boucau et un d'Agen après s'être
frictionnés lors d'un match.
Il faut dissocier la violence perverse et la
violence naturelle.
La violence perverse se manifeste par une volonté de
faire mal, hors du jeu, hors de l'action, hors de la mêlée ouverte ; la
violence naturelle est celle entraînée parfois par la volonté de conquête, de
ramasser ou arracher un ballon. Cette violence ne déteste pas l'autre. Elle est
aussi sans haine. Elle n'est que vaillance.
Les coups de pieds à terre ? Ces ordures là doivent
être sanctionnées, condamnées, emprisonnées, formées, éduquées. Il y va de la
responsabilité également des dirigeants lorsque leurs joueurs donnent des coups
de pieds à terre. Si vous avez - et je parle en tant que spectateur - un car de
rugbymen capables de ressemeler tout ce qui passe devant leurs pieds, votre
fils étant sur le terrain, faîtes le sortir en disant que les entraîneurs et
dirigeants de ce club sont des malades.
Par contre la violence qui porte à être conquérant
de ballons, rien à dire. Il faut savoir transformer un gosse violent en super
joueur de pack.
Il y va aussi de l'éducation des parents du
rugbyman. Prenons l'exemple d'un joueur de tennis classé 30 ou 40 qui a un fils
classé rien du tout et un peu couillon pour lequel il nourrit une grande
ambition. Il lui fait faire tous les tournois d'été, le suit et lui montre ses
échecs. Le gosse va se blesser le tendon d'Achille, les coronaires et le reste
des neurones présents chez lui. Le problème de la championite, de l'enfant-champion,
de l'enfant doué en rugby pose le problème du respect de l'enfant dans son
intégralité, dans sa globalité qui est d'abord d'être un enfant. Par exemple un
enfant qui serait doué au poste d'ouvreur (et après le dernier
France/Angleterre c'est peut-être un poste d'avenir) ! tout le monde dirait ce
cadet est le meilleur de tout son comté. Moi je prétends qu'alors il faudrait
dire : "en français, en math : que vaut-il ?" Le père de ce jeune
devrait vouloir qu'il réussisse en rédaction pour savoir raconter son
éventuelle percée au ras de la mêlée, côté fermé, qu'il sache raconter sa
percée et même qu'il la vive. Voilà ce qui serait pour moi un demi d'ouverture
en quasi réussite. Il convient de former les parents afin qu'ils évitent de
sublimer pour leur progéniture des espoirs de carrière qu'ils n'ont pu, pour
leur propre compte, jamais assumer. Et c'est ainsi qu'ils vont incarcérer le
jeune dans un désir de leur propre jeunesse reprojetée sur leurs enfants.
Il n'y a rien de plus dangereux qu'un désir qui
n'est pas le sien : le cadet, s'il est talentueux, c'est son talent qui est
engagé. Et le respect des parents vis à vis des enfants est de respecter les
enfants dans leurs propres talents, sans s'approprier leurs talents.
La mère de Chang est à hospitaliser, si vous voyez ce que je veux dire.
Elle est "refaite" sur le plan
tennistique. Quand l'air commence à manquer au petit américain qui renvoie tout
du fond du court, comme s'il avait besoin du souffle de sa mère, elle lui
souffle les coups à jouer ! En plus, elle lui interdit les désirs, une
sexualité, et elle le pousse vers un christianisme de mauvais aloi. Pour elle,
l'addition des mauvais comportements est lourde.
Un auditeur
- L'évolution du Rugby Club Toulonnais, la doit-on à Daniel et à Marcel ? Car
il y a eu à Toulon une évolution rugbystique lisible lors des matchs où
rencontrer maintenant Toulon est une toute autre histoire
Par contre, pour revenir aux clubs formateurs dont
on a déjà parlé, il y a des formateurs, des éducateurs qui se consacrent à
l'éducation des jeunes avec de petits moyens et pas toujours la compétence
souhaitée. Quelles relations établir entre cette situation et le rugby de
demain ?
Marcel Rufo -
Mes fonctions de responsabilités au R.C. Toulonnais ? Lorsque Daniel est parti,
j'ai écrit au président du Club - afin que cela reste entre amis, en famille -
que je démissionnai du comité directeur parce que mon problème était un
problème de fidélité à Daniel. J'étais venu pour Daniel, parce que c'était
Daniel, ne m'autorisant que de Daniel. Symboliquement, avec le groupe proche de
Daniel, nous nous sommes mis en réserve de la République Toulonnaise après son
départ. Mais entre le problème de l'entraîneur et le problème administratif, il
n'y a pas eu lien, car j'ai reçu une carte de membre d'honneur pour service
rendu. C'était impressionnant dans les tribunes de se retrouver avec tous ces
détenteurs de cartes gratuites. Service rendu fait ancien combattant.
Mais je voudrais développer un deuxième point. Pour
t'intéresser au rugby, tu n'es pas obligé nécessairement d'être couillon. Et un
bon élève peut s'intéresser au rugby. J'en atteste. J'ai été très bon élève et
j'ai eu la chance dans mon adolescence de parler rugby avec Daniel qui était un
des cadets les plus talentueux de sa génération. Nous parlions aussi de tennis
avec des oppositions farouches et nocturnes. Il peut témoigner de nos disputes,
lui qui me mettait toujours à 10 mètres.
L'idée intéressante dans le RCT était que Daniel me
laissait dans le club avoir avec les joueurs des relations de proximité,
d'intimité intégrant les problème de psychologie personnelle comme les
relations familiales. J'avais un label de confiance d'un entraîneur identifié à
la fois comme mère et père. Daniel représentait le père et la tendresse ; il
était une sorte de double potentiel identificatoire où on pouvait s'attendre de
recevoir de la tendresse. Pour des joueurs confrontés à la propre violence de
la vie, de leur origine, de leur organisation psychique, de leur
identification, du jeu, je servais à comprendre à cela et les aider. Mon rôle
essentiel - par exemple avant de jouer contre Toulouse - était de dire à Daniel
comment je sentais les joueurs.
J'ai connu au RCT un prolongement d'un rêve
d'adolescent partant à la conquête d'un club, d'un jeu. Car nous avons pu, à un
moment donné, conduire ce jeu esthétique. Les adolescents, lorsqu'ils sont d'un
club, disent toujours comment ils aimeraient que leur équipe joue. Et notre
chance, c'est que Daniel soit devenu l'entraîneur emblématique de ma ville, de
ce club et que moi j'ai été, tout petit, son pote. Il vaut mieux avoir des
potes, quand tu es petit, comme lui, car après, tout se déroule.
Daniel
Herrero - j'avoue quelques émotions sur le propos. On rentre dans l'intimité
des choses ; soit on en fait une présentation théorique, soit une présentation
affective et profonde comme vient de le faire Marcel. Le climat est à la
confiance.
L'aventure sportive est aventure humaine concernant des hommes, et plutôt de la tranche
jeune, du domaine de la fraîcheur physique, de l'enthousiasme, de
l'impertinence, de la dimension corporelle. Et je considère que le rugby ne
peut être qu'un prétexte à l'obtention du bonheur. C'est fondamental. Avant
tout, le rugby est un prétexte à bien vivre sa jeunesse. C'est un principe, une
réflexion que nous avons eue très tôt chez nous où le rugby a, en plus, de
l'importance. Mais nous avons - je crois - toujours su relativiser
l'aventure, su garder une authentique
aventure humaine. Pour moi qui suis un affectif, je ne peux exclure la
dimension affective, la dimension du plaisir, de l'effervescence, de
l'émotionnel, du grand chant, de la grande turbulence. La dimension du plaisir
est au centre. Je me souviens m'être assez rapidement rendu compte lorsque
j'étais benjamin, minime et cadet que l'acquisition de connaissances ne
freinait pas ma réussite, mais mon bonheur. J'avais beau savoir comprendre un
fond de touche, un ras de mêlée, une organisation défensive de pointe dans
telle ou telle situation, restaient les tensions entre les hommes, les enfants,
les adolescents, les adultes, entre eux et avec les cadres du club et les
cadres du club avec les dirigeants. C'était là qu'il y avait toujours
l'essentiel du problème.
Les problèmes les plus difficiles à gérer ne sont
pas de nature technique. C'est rare qu'un club se divise, se déchire, s'abîme
sur des problèmes de technicité. Les problèmes majeurs d'une aventure
collective sont toujours autour de la dynamique affective. J'ai eu la chance
d'avoir un ami d'enfance qui était, je crois - et j'en suis sûr maintenant -
spécialisé dans les problèmes de psychologie humaine. J'avoue avoir eu de
l'intérêt pour tous ces genres de problèmes, mais je savais bien qu'en
acceptant d'être entraîneur, dans le cadre toulonnais, dans l'effervescence
toulonnaise, dans la chaleur toulonnaise, dans la dynamique du rugby
d'aujourd'hui, le plus difficile serait de l'ordre des relations humaines. Un à
deux millions de personnes en France connaissent bien le rugby. C'est un jeu
simple. Le mécanisme le plus compliqué du rugby, la chose la plus compliquée de
l'intelligence technique est bien plus simple que les rapports dans un groupe
qui échappent au mécanisme de l'addition. C'est à dire qu'un enfant de 7 à 8
ans peut parfaitement comprendre la structure la plus élaborée du Stade
Toulousain ou du rugby australien et, en sachant faire une division, il met en
oeuvre des mécanismes intellectuels plus complexes que le jeu des Champions du
Monde. Donc pas de problème technique en devenant entraîneur. Comme je savais
que la préparation physique serait au coeur de l'évolution et de l'amélioration
de l'équipe , je me suis entouré d'un préparateur physique, un ami également.
Et c'est ainsi qu'avec un docteur ami, un
préparateur ami, les amitiés de base donnaient une solidité aux fondations.
Marcel faisait un massage, un strapping, une piqûre, comme un soutien moral. Et
comme chez nous, toulonnais, notre force était dans cette gigantesque énergie
combattante ; mais cette énergie colossale peut être aussi énergie-catastrophe.
Elle peut amener un comportement de Huns, tout balayer mais sans rien regarder,
entrer dans des moments de folie, nous les avions eu dans l'histoire et là
était le problème. Rendre cette énergie performante car une équipe, où qu'elle
aille, ne baisse jamais les yeux et si dès son entrée sur le terrain elle est
prête à mourir, c'est une équipe qui doit être performante. Le but était
d'écarter la stupidité, la violence gratuite, d'éviter de s'engager dans la
bêtise. La présence de Marcel a été sur ce plan un apport prodigieux,
déterminant. Mais, je ne théoriserai pas pour autant la nécessité d'avoir un
"psy" dans une équipe. Il y avait des liens authentiques dans une
conjoncture affective. Marcel d'abord, l'ami des joueurs, le mec qui donnait
l'Algipan, qui faisait un massage. Sur ce plan, il avait carte blanche et une
attitude d'écoute, d'observation et moi je ne lui demandais rien en retour car
je fonctionnais sur l'absolu mode de la confiance. S'il sentait une tension chez
un joueur, il venait éveiller mon attention. Dans une équipe, tu fonctionnes
toujours sur deux grandes polarités : la frustration ou la gratification.
"Tiens les gars, on est extrêmement bon en ce moment". Cela
fonctionne bien car si tu mets du "Baranne" sur les pompes de pauvres
mecs, ils deviennent royaux (rires).
Et tout va bien. Et puis de temps en temps, si à force de leur cirer les
pompes il n'y a plus d'effet, tu leur dis "Et ça va ! Pour qui vous prenez
vous ?" Tu commences alors à altérer. Ce sont des dynamiques qui dans
l'acte le plus simple peuvent aider à la transformation des joueurs. C'est vrai
que l'entraîneur, à vouloir stimuler un joueur par la frustration en pensant
ainsi le réveiller, peut faire complètement faux en ignorant une donnée que
Marcel, lui, aura perçue. On ne peut pas imaginer la quantité d'erreurs
relationnelles évitées parce que lui était un élément d'une dynamique
collective. Je revendique le bonheur d'avoir eu dans les années 85-90 le
privilège d'être dans une équipe qui était équilibrée au niveau des problèmes
posés par la réalité sportive : problèmes techniques, problèmes d'équilibre,
problèmes de dynamique affective, émotionnelle, relationnelle, d'équilibres
psychologiques. Or, tout le monde sait : la compétition, c'est dur. Chaque
dimanche, tu dois fracasser les gens d'en face et les gens d'en face ont envie
de te fracasser. C'est une épreuve psychologique. Comment tolérer les
récriminations de ceux qui refusent qu'un joueur prenne 10 000 balles pour
s'entraîner durant 10 mois de l'année, se dépasser tous les dimanches,
souffrir, avoir mal, se faire mal, recevoir des coups sans parler des problèmes
induits dans la relation familiale, dans l'acquisition des connaissances. Tu te
trouves en rupture avec la culture et tu te mets dans des ghettos. Tout cela,
si tu ne sais pas le gérer, eh bien, tu imploses de l'intérieur, tu t'étales !
La présence d'une compétence - si cette compétence est comme pour nous de
surcroît affectueuse - elle peut donner à l'aventure un relief encore plus
grand (applaudissements).
Un auditeur
- L'homosexualité et le rugby : personne n'a voulu aborder cette dimension.
Egalement : comment se fait-il qu'il y ait une telle lutte de pouvoir pour
devenir président de la FFR ?
Marcel Rufo -
L'homosexualité est, je crois psychologiquement normale chez les garçons
arrivés à une certaine période et il ne faut pas confondre homosexualité et
sexualité. L'homosexualité, c'est une histoire à deux identités, une
reconnaissance dans l'adolescence de qualités dans l'autre que tu n'as pas,
qu'il n'a peut-être pas mais que tu projettes sur lui. C'est toujours le
meilleur ami qui te sert à la construction de ta personne, de ton moi.
L'homosexualité est cette période probatoire, une période obligatoire de
bisexualité plus que d'homosexualité. L'adolescent, vers les 11-13 ans, est
tout à la fois tenté de régresser à la période de petite enfance ou au
contraire d'aller vers une période de l'âge mûr ; à ce moment là, il y a une
période obligée d'homosexualité. Et le rugby est un splendide moyen de
sublimation de l'homosexualité. Il permet de la sublimer par l'effort, le
combat, la destruction de l'autre en face, le placage, l'arrêt et y-a-t-il plus
beau symbole sexuel que la mêlée ?
J'ai parlé d'homosexualité en me disant qu'ainsi
j'arriverai à exprimer la thématique homosexuelle (pour ceux qui connaissent
Manu Diaz, c'était un moment risqué de ma vie et lui l'a tout à fait compris).
Je l'ai rencontré l'autre jour à Toulon où il a
maintenant un bistrot, à côté du Palais des Congrès. La première chose qu'il a
faite dès qu'il m'a vu a été de m'embrasser et je l'ai parodié en me disant
"tu vois, cela confirme ton homosexualité". Et ceci l'a fait mourir
de rire.
Le rugby permet un temps de sublimation de
l'homosexualité en tant que repérage de questions posées au même sexe que le
tien ; ce qui permet d'affirmer ton sexe et ensuite ta sexualité.
Quant à la question du pouvoir dans la Fédération
Française de Rugby ces derniers temps, il convient, comme toujours, de se
méfier de tous ces gens qui veulent avoir le pouvoir et quels qu'ils soient et
à quelques niveaux qu'ils se situent. Tous ces gens qui veulent avoir le
pouvoir ont un point commun ; lorsqu'ils étaient petits leurs mamans ne les
avaient pas assez embrassés.
Jean
Lacouture - Je ne dirai rien de mieux n'ayant pas connu Madame Ferrasse
mère et ne sachant pas comment elle a traité son fils. Quant à Madame Lapasset
mère, je ne la connais pas non plus.
Marcel Rufo - C'était la fille de Madame Ferrasse mère.
Jean
Lacouture - C'est donc une question de famille et de pouvoir. Depuis 50 ans
de rugby et surtout de politique, les deux ne m'apparaissent pas toujours très
distincts. L'appétit de pouvoir, la volonté tendue vers le pouvoir, le contrôle
et la domination des autres est une des pulsions humaines les plus permanentes,
les plus constantes. Et, me semble t-il, elles sont encore plus apparentes dans
les sociétés méridionales et là, nous, avec le rugby, baignés au coeur de la
civilisation méridionale faîte d'une éloquence propre à ce cher Midi, faîte du
forum, du tribunal. Voilà peut-être quelques explications des comportements de
Ferrasse ou peut-être de Lapasset qui se prennent pour des consuls romains et
préfèrent n'être que le seul consul à la tête de l'Etat FFR.
Je ne vois en cela qu'une façon d'être très
classique. Ferrasse nous a donné un exemple d'un pouvoir conquis, assuré, mené
à certains égards, de manière tout à fait valeureuse. Il est l'homme qui a
maintenu un championnat ouvert à de nombreux clubs permettant ainsi à de petits
clubs de jouer dans la cour des grands alors que les anglais sont aujourd'hui
en train de faire un championnat à 10 équipes. Cet homme mérite donc, à tout le
moins, un minimum de respect quelque soit par ailleurs le jugement que l'on
puisse porter sur l'homme en général et sur la marche de la Fédération durant
une vingtaine d'années.
Et en tout cas, nous avons eu aussi le phénomène du
pouvoir qui se prolonge indéfiniment et nous pourrions crier aussi dans la
Fédération de Rugby comme dans les rues de Paris à une certaine époque :
"Dix ans, C'est assez !"
Daniel
Herrero - Sur le pouvoir fédéral comme pour beaucoup de monde, tout cela
m'a beaucoup agacé car nous sentions que la maison" s'abîmait avec toutes
ces querelles.
J'ai, comme vous, vu la filiation étrange :
Ferrasse-Fouroux suivie de la division, de l'implosion, de la perversité, de la
malveillance, de la méchanceté, de la jalousie. Est-ce vraiment une
caractéristique propre à tout être humain de n'arriver à grandir qu'en écrasant
les autres, en les niant, en les enfonçant, en les détruisant dans leur
identité ?
Je n'arrive pas à comprendre comment ne pas tirer
gloire de la gestion aujourd'hui de la FFR qu'au regard d'une seule
considération : celle que l'on doit porter à la jeunesse. Il ne doit y avoir
que le respect des jeunes d'aujourd'hui qui pratiquent ce sport qui mérite
d'être exemplaire. Quel spectacle, tous ces prétendants à la direction de ce
sport ont offert à la jeunesse ! Où était, dans leur propos, la place des
jeunes ?
Est-ce lié à l'argent ? Est-ce lié à une propulsion
du rugby dans les mondes politiques et économiques ? Cela fait longtemps que
personnellement tout ceci me fait "caguer". J'avoue ne pas
comprendre.
Je vous demande de me permettre d'ouvrir une
parenthèse, ici en pays toulousain, sur Jean Fabre.
Tout à l'heure, son nom a été évoqué un homme pour
lequel je nourrissais (à l'imparfait) un authentique respect et même
franchement une véritable sympathie. Je trouvais qu'il avait été, de par son
passé, un grand joueur, un grand dirigeant d'un des plus grands clubs français
: le Stade Toulousain. Il l'a mené de façon exemplaire à la modernité. J'étais
donc tout prêt à penser que l'universitaire qu'il était pouvait devenir enfin
un grand président de la FFR. Les anglais, le monde anglo-saxon génère des
gérants de l'aventure sportive d'un haut niveau de moralité. Et ce n'est
malheureusement pas le cas en France où les responsables qui dirigent
l'aventure sportive ne sont pas forcément des gens de qualité, de bonne
moralité et nous en souffrons.
En Jean Fabre, je trouvais un type bien pour le
rugby français. Et celui qui pendant de nombreuses années l'avait constamment
troublé, l'avait nié, avait jeté sur lui un anathème insupportable, avait
accablé son club de tous les maux imaginaires, avait supprimé le Master's,
avait interdit la porte de l'Equipe de France à des joueurs du Stade Toulousain, avait fait abattre sur
Toulouse tous les poux et toutes les puces de la plus grande laideur ; et c'est
alors que pour obtenir le pouvoir, il s'acoquine avec lui.
A partir de ce moment là, il a abandonné ses idées
pour conquérir le pouvoir. Je n'ai pu m'empêché de lui retirer dès cet instant
mon respect. Je m'en excuse pour tous ceux qui l'apprécient ici, pour tous ceux
qui, à Toulouse, ont cheminé avec Jean. Pourquoi lui ai-je retiré mon respect ?
Parce que dans l'aventure sportive, on ne peut être véritablement emblématique
pour les jeunes qu'à la condition d'être soi-même franchement proche de ses
idées plus que du souci d'avoir le pouvoir ! (applaudissements)
Un auditeur -
je voudrais savoir ce que Daniel Herrero, dans les vestiaires avait dit à ses
joueurs avant le quart de finale à Montpellier contre le Stade Toulousain.
Daniel
Herrero - Je pourrai retourner la même question à l'adresse du Stade
Toulousain car elle mériterait de lui être également posée. Il ne faudrait pas
voir d'ambiguïté entre un propos tenu ici dans ce contexte et un propos tenu
avec mes joueurs dans le vestiaire avant le match. J'ai toujours considéré que
l'aventure sportive était fondamentalement affective. Et par conséquent, j'ai
beaucoup de respect pour la dynamique affective des Biterrois, des Toulousains,
des Grenoblois et bien sûr des Toulonnais. Franchement, tous nous fonctionnons
essentiellement à partir de la transcendance, en quête de transcendance et
cette dernière est toujours bâtie sur l'émotion. Et si dans le propos, ils la
portent différemment, la moralité et les ressorts sont les mêmes pour tous.
Certains ne le disent pas, par honte. D'autres
acceptent de communiquer à l'extérieur - type Bègles - leur conception de cette
problématique affective. Ainsi, les Bèglais des saisons 91 et 92 ont plusieurs
fois déclaré notamment dans le journal Midi
Olympique que leur mode de motivation était bâti sur le registre de la haine.
C'est un concept qui m'est apparu un peu excessif
dans l'aventure sportive ; très honnêtement le Daniel Herrero qui se tient en
face de vous n'a jamais prononcé ce mot là avec ses joueurs. Jamais.
Effectivement dans les grandes luttes d'orgueil comme il peut s'en trouver au
niveau des quarts ou des demi-finales, il nous faut transcender. Il nous faut à
l'évidence trouver les moyens de dépasser l'orgueil de l'autre. Toutes ces
grandes confrontations d'orgueil doivent être préparées.
Or, à Toulon, nous n'avons jamais joué sur la
dynamique de la destruction de l'autre. Jamais. Pour revenir en 1988, à
Montpellier contre le Stade Toulousain, je ne vais pas reprendre ce que j'ai
dit tout à l'heure sur Jean-Marie Cadieu afin de ne pas être suspect, voire lourd.
Jean-Marie Cadieu jouait la finale de 85 avec le
Stade Toulousain. Soit dit en passant, la plus belle finale peut-être de
l'histoire du rugby français et certainement une des plus belles restant pour
tous, vainqueurs et vaincus, gravée dans notre coeur. Et le respect que nous
vous portons depuis ce moment là est absolument total quels que soient les
événements ayant par la suite parsemés nos rencontres.
En 85, au coup d'envoi tapé normalement par
Toulouse, mon frère, qui n'avait pas le ballon, explose sur dix mètres. Même
s'il n'avait pas le ballon, ce type d'action se comprend, ce rugby est de
l'ordre du normal. Personne n'en a voulu à Jean-Marie. Il nous a éclaté certes
hors du règlement ; nous, nous
connaissons le rugby, nous connaissons Jean-Marie Cadieu, nous connaissons
Toulouse, nous connaissons Toulon. Nous acceptons l'éventualité d'une telle
action de jeu mais à partir du moment où l'adversaire introduit ces pratiques,
tu peux envisager que je recherche la réciproque. Mais si un jour, tu dois riposter,
tu le fais sans rien dire à personne. Et Jean-Marie Cadieu quittera le stade.
J'avoue que cet engrenage est détestable et à bannir (applaudissements).
Un auditeur
- J'ai entendu dire que, comme Michel Platini pour le foot, Daniel Herrero
était contre les centres de formation, les écoles de rugby pour les jeunes.
Marcel Rufo -
Dans l'enseignement, il ne faut en aucun cas mettre sur le même plan
pédagogique, des disciplines comme le sport, le dessin, l'histoire et la
géographie, les mathématiques on peut les mettre au même rang. Je suis
personnellement favorable à un tiers-temps pédagogique ; une détente par
diverses formes de jeu. Mais je n'honorerai les qualités d'un jeune à travers
son sport qu'après être allé voir sa performance en français, en rédaction, en
maths.
Dans ma pratique professionnelle, 7 cas sur 10 sont
des enfants en échec scolaire que les parents m'amènent en consultation.
Evidemment si je porte l'accent à nouveau, après leurs parents, sur leurs
difficultés en français ou en maths, je les fixe, je les fige. Si au contraire
je cherche à les éviter, à les contourner et si je positive les qualités de
l'enfant, paradoxalement il y a, de temps en temps, des surprises heureuses. Il m'arrive de constater qu'il fait des
progrès là où visiblement il est perçu positivement. Quand je rassure les
parents sur le devenir de leur enfant, quand je rassure l'enfant dans ce que
l'on appelle la confiance en soi (en terme psychologique, on dirait le
"moi"), le même mécanisme psychique s'enclenche comme avant le match.
Il y a le "moi" qui va atomiser Toulouse en quart de finale à
Montpellier mis à part Jean-Marie Cadieu. Moi, en tant que toulonnais, je serai
hors de doute ; et à la première mêlée ouverte, c'est gagné ! Mais les toulousains en rugby n'ont que
faire de la valeur de l'adversaire. Le "surmoi", c'est de se dire :
il y a des trois quarts, un jeu structuré, et des avants qui rétorquent tout de
suite aux arguments avancés par l'équipe d'en face dans leur "moi" et
dans leur "surmoi" pour être, pour devenir champions. Et il y a
encore une quatrième instance : le "soi". Le "soi" est le
vernis. Le vernis fait que de temps à autre, tu te sentes bien car il brille.
Parfois, tu te sens mal et il devient, tu deviens plus terne. Le soir, les
enfants auxquels on colle des cours de rattrapage ont leur vernis qui
s'écaille. Ils sont souvent attaqués par leurs parents pour leurs comportements
scolaires. Les parents doutent d'eux et voilà qu'eux se mettent en même temps à
douter d'eux mêmes. Il y a un phénomène d'osmose le soir entre parents et
enfants qu'en thérapie je prends en compte.
Pour revenir à la question des sections
Sport-Etudes. Lorsqu'un jeune est fort dans son corps, ce n'est pas par le
"Sport-Etudes" qu'il va devenir plus fort dans les autres matières.
Et je crois que le grand danger pour les enfants et les parents, qui les guette
est l'abandon des autres disciplines en se rassurant sur la seule qualité
sportive.
Je suis tout à fait favorable aux sections
"Sport-Etudes" mais seulement en tant qu'une des spécialités de
l'Ecole. Le problème est de ne pas tomber de Charybde en Scylla. Prenons un
enfant fort en sport et ayant des difficultés dans les matières fondamentales.
En entrant en "Sport-Etudes", il risque de tomber dans le sport, de
ne faire que du sport, que ce qui lui réussit alors qu'il lui faut et qu'il a
d'autres cartes.
Daniel
Herrero - Le plus grand malheur des classes "Sport-Etudes" et des
centres de formation est en fait la spécialisation précoce. Le risque majeur
est d'assouvir trop prématurément, trop vite, les désirs de gloire, de grandir,
de bonheur. L'enfant qui a disputé à 8 ans un championnat d'Europe de foot, qui
a été champion de France benjamin, qui a gagné une coupe d'Europe Minimes,
arrivé à 15 ou 16 ans, il a déjà absorbé toutes les motivations de grandir. Il
a vieilli trop vite, il en sort appauvri.
Le reproche prioritaire à faire aux centres de
formation ne se situe pas dans leur stratégie. Mais, il s'avère que des gars
qui sont passés dans des centres de formation dès 15-16 ans, d'aucuns en
sortent passablement usés. Mais il ne faut pas faire l'amalgame car les centres
de formation n'ont pas les mêmes qualités de préparation. Combien de jeunes,
prometteurs, qui arrivés à 20-21 ans n'avaient plus aucune fraîcheur. Moi avec
mon expérience dans l'éducation physique, je commence à avoir quelques
sérieuses résistances sur le "Sport-Etudes" pour ses implications
psychologiques.
L'idée initiale était bien. Offrir à un adolescent
la possibilité de faire des études correctes de la seconde à la terminale pour
obtenir son bac tout en continuant à progresser et à grandir dans son activité
sportive.
Le grand aléa de cette formule, de ces lieux, c'est
le ghetto. Il secrète une dynamique de ghetto, de l'isolement, du repli, de la
coupure avec l'extérieur, de la difficulté à être branché sur la réalité de la
vie, sur le champ de la culture et donc sur la nécessaire ouverture d'esprit.
Tous les "Sport-Etudes" sont happés par cette dynamique.
Il est grand temps de réinventer la formation
sportive dans le domaine scolaire et à mes yeux, il n'y a rien de mieux qu'à
l'intégrer totalement. Le jeune doit faire ses études et sa vie sportive sans
précaution particulière. Personnellement, je serai un tenant du sport éducatif
à la manière des anglo-saxons , c'est-à-dire selon la formule du mi-temps
pédagogique. Le matin est réservé à la culture, à la connaissance que les
hommes ont acquise au travers du temps, de leur histoire, à l'appropriation de
cet indispensable moyen qu'il est nécessaire de posséder pour pouvoir grandir
dans la société. L'après-midi est consacré aux loisirs, aux arts, à la pratique
sportive. Ainsi, on évite de créer le ghetto sportif tout en valorisant
cependant les activités sportives (applaudissements).
Un auditeur
- Daniel Herrero, pourriez-vous nous conter votre rencontre avec le rugby ?
Question qui s'adressera à tous les invités présents à la tribune .
Daniel
Herrero - Fils d'immigré italien, pour moi, le rugby a été un luxe qui m'a
permis d'être aux côtés de mon père, de tirer un charreton pour porter les
légumes sur le marché en bord de mer. Mais excusez-moi, je ne reprendrai pas ce
long propos que j'ai écrit par ailleurs.
Jean
Lacouture - Pour moi, il s'agit d'un amour impossible. A Bordeaux où je
suis né, il y avait une très grande équipe de foot et le rugby n'avait que des
équipes de 2ème division comme le S.B.U.C., le B.E.C. Bègles alors était
faible. Mais pour moi le foot n'existait pas et le rugby était pour moi
essentiellement un très grand spectacle. C'était pour moi la vision de quelques
chose de très beau. Des premiers matchs qu'il m'ait été donné, dans les années
30, de voir, je garde encore devant mes yeux des joueurs. (Bien sûr, l'enfance
enjolive ; c'est vrai ! Mais quand même, je suis absolument certain de la
beauté du spectacle. Voir jouer à cette époque ayant vu depuis beaucoup de
matchs - des gars comme Max Rouzié ou Marcel Bayet était impressionnant. Ils
étaient de la stature des Gareth Edwards, André Boniface qu'il m'a été donné
par la suite de voir.
Il y a eu donc pour moi une sorte de miracle avec le
rugby. Je ne pouvais le pratiquer qu'en m'échappant de chez moi car nos
éducateurs jésuites n'aimaient pas le rugby. Peut-être pour les considérations
sur l'homosexualité qui ont été abordées précédemment dans le débat. Le fait
est que le jeu de rugby était un exercice à éviter. Nous étions cantonné au
football que d'ailleurs j'aimais beaucoup. Je jouais assez bien. Je continue à
m'intéresser au foot qui est un sport intéressant mais de seconde catégorie (Rires). Le rugby a toujours été pour moi
le rêve impossible. J'ai joué un petit peu au Stade Saint-Germain le dimanche
et je pratiquais régulièrement le football en rêvant au rugby. C'était une
station idéale, la non réalisation, l'attente devant l'autel, l'attente devant
une réussite impossible.
J'ai vécu le rugby à travers des personnages
magnifiques. Pour moi, c'est un cas d'héroïsme impossible, impossible à
atteindre. (applaudissements)
Un auditeur
- Que penser du beau jeu quand on ne voit que violence ?
Daniel Herrero
- La violence n'est pas un phénomène ponctuel. Elle s'inscrit dans le cadre
historique de l'aventure rugbystique. Le jeu de rugby est un jeu de grande
tolérance en ce qui concerne les possibilités offertes dans l'affrontement,
dans les modes de libération de l'énergie. C'est un lieu absolument colossal
pour les grandes libertés offertes.
Personnellement, la violence ne désigne que la
transgression de la loi, des règles.
En rugby, j'ai le droit de plaquer durement, de
saisir un joueur à terre à plusieurs. Il peut donc y avoir une dimension de
l'affrontement absolu sans pour cela qu'il y ait transgression des lois.
Aujourd'hui d'évidence, l'arsenal de répression de
la violence est plus sévère que jamais. Les institutions en charge du rugby, la
Fédération Française, l'International Board mettent une authentique pression
pour contenir la violence.
Et, me semble-t-il, au plus haut niveau de ce jeu,
elle est en régression. Au niveau international, il n'y a pratiquement pas de
match violent, en 1ère division très peu, mais cela existe et peut survenir.
Mais il y a la sévérité de la répression, la qualité des arbitres en
amélioration notoire, la présence des délégués sportifs voire des super
délégués, les médias présents en permanence. D'où cette indiscutable régression
de la violence au plus haut niveau. De là à changer radicalement la mentalité
française ?
Mais si l'on regarde maintenant du côté de la 3ème
division et en dessous, le rugby reste un jeu violent, pas du tout générateur
d'une belle humanité. Franchement, il est insupportable de voir dans notre
"Maison Rugby" un volume très important de grands cons au nombre
desquels nous avons par égarement pu être mais dont on ne fera plus, à jamais,
partie.
Maintenant la pression de l'Institution et la pensée
éducative arrivent au plus haut niveau à combattre la violence. A y regarder de
plus près, plus par la répression d'ailleurs que par la pensée éducative !
Un auditeur -
Quel doit être le mode de relation que doit avoir l'entraîneur avec les joueurs
sachant que pour ce qui concerne la distinction entre violence et agressivité,
le débat a fait un apport essentiel ? Comment lever l'ambiguïté entre autorité
et amitié ? Est-ce que Daniel Herrero peut faire part de quelques réussites et
échecs rencontrés dans sa carrière d'entraîneur ? N'a-t-on pas eu ce soir une
défense et illustration d'une seule conception du rugby : celle de
l'affrontement ? le rugby ne serait-il pas aujourd'hui, le rugby moderne, celui
basé sur une tactique du contournement ? Peut-on aborder l'avenir du rugby ? Ne
serait-il pas possible d' offrir la pratique du rugby à des jeunes des
quartiers défavorisés ? Ils satisfont leur besoin de libération dans les arts
martiaux, dans le judo, la boxe française, le karaté, alors que ceux-ci sont
peut-être des instruments de solitude. Le rugby aurait sa place, leur
apporterait les mêmes valeurs transcendées par l'esprit d'équipe, une
socialisation plus forte. Mais il faudrait une volonté fantastique pour vouloir
faire passer culturellement le rugby dans ces quartiers pour ces populations
des jeunes. Il faudrait des éducateurs dont le rugby manque peut-être ?
Daniel
Herrero - Avant de choisir un mode relationnel, un type de jeu, les hommes
doivent être à l'écoute de leurs propres qualités comme de leurs propres
défauts. La manière qui fut mienne le jour où j'ai accepté d'être entraîneur
d'une équipe de 1ère division a été définie par moi, pour moi. C'est ainsi que
j'ai eu envie de me construire, d'être performant en tant qu'entraîneur parce
que ce mode là me colle à la peau. Mais je n'allais pas pourtant éliminer le
recours à la compétence, à cette dynamique de compétence qui concrétise
l'autorité de l'entraîneur sur le joueur.
Il n'y a pas pour autant systématiquement
réciprocité coopérante. Pour ce faire, il faut que s'installe un lien affectif
étroit, authentique entre les joueurs et l'entraîneur. C'est ainsi que l'on
trouve le bonheur sans forcément avoir la clef de la réussite. Nous,
toulonnais, nous nous sommes véhiculés ainsi dans l'histoire. Nous nous
réalisons le mieux de cette façon dans un affectif générateur de solidarité et
de transcendance sans oublier la technique.
D'autres clubs - et certains le savent -
fonctionnaient différemment mais étaient tout aussi performants ; par exemple les
Bèglais se rapprochaient de nous. Nos amis narbonnais et bitterrois autrement.
En cela, notre méthode ne peut pas être un mode de comportement référentiel et
je n'en ferai pas l'apologie. Retenons simplement que la dynamique affective
doit être constamment confortée par la compétence ; compétence qui passe par la
connaissance du jeu, par la connaissance des hommes, par la connaissance de
l'adversaire et par un fort sentiment de justice. Comment un jeu collectif
mettant en relation des hommes qui par essence sont des êtres affectifs ne
s'amputerait-il pas, sans affectif, de l'essentiel ? Mais je sais pourtant que
l'Olympique de Marseille peut être champion d'Europe avec des joueurs qui ne se
parlent pas. Il n'y a pas de méthode référentielle en soi, hors d'un contexte
et d'acteurs.
Marcel Rufo -
Au début de l'arrivée de notre groupe, a joué un phénomène de transfert
affectif ; il y a un sentiment amoureux associé à l'entraîneur qui, quelque
soit ton niveau, ta place va te permettre de réussir en t'emportant
psychologiquement. J'ai eu la chance d'assister à la première réunion avec les
joueurs lorsque Daniel prenait les
destinées du R.C.T. J'ai fait les bordures pour recueillir les réactions. Des
réactions absolument érotisées, les joueurs parlant du discours de Daniel en
disant : "On ne m'a jamais parlé comme cela depuis que je joue au
rugby".
Dans ce premier temps, la relation affective est
très forte, de type transférentiel, exactement comme dans la cure
psychanalytique. La deuxième étape est une sorte d'état où les équilibres sont
à trouver entre la compétence de l'entraîneur et le soutien moral et affectif
qu'il apporte personnellement. Cet équilibre fait que l'équipe se met à
fonctionner et peut éventuellement accéder à une réussite qui dépend aussi d'autres
facteurs. Dans un troisième temps, il y a une attitude de rejet, une phase de
deuil dans la relation amoureuse. On est comme dans une histoire d'amour qui
tourne court et alors, le plus intéressant est représenté par tout ce qui reste
dans ce type de relations proche des affections antérieures.
Reste le problème de la roue qui tourne, de
l'épuisement de la qualité affective de l'entraîneur pour le groupe
rugbystique. C'est une étude à mener non seulement à Toulon mais dans tous les
clubs ; du charisme, du charme, de la phase d'éclat puis de la phase régressive
mais logique du deuil, sentiment tout à fait humain se jouant dans les
relations humaines. C'est la nature humaine.
Simplement, un mot, maintenant sur la fonction
sociale dans les quartiers difficiles que pourrait tenir le rugby. Je vais
rencontrer un animateur qui a, à Tananarive, une action de ce type. On m'a dit
qu'il avait réussi à établir une telle pratique rugbystique dans des quartiers
défavorisés pour de petits malgaches avec un succès tout à fait considérable.
Le rugby est leur seul lien social et pédagogique. J'ai parlé de quartiers
défavorisés. J'aurais du dire ultra-défavorisés car nos quartiers défavorisés
seraient là-bas parmi les plus nantis. Mais il est vrai que la notion est toute
relative. On est le défavorisé qu'en comparaison avec le nanti qui est là-bas
celui qui possède un réfrigérateur.
Les grandes motivations d'un entraîneur pour un
groupe est dans la réalisation de sa mission d'enrichir, par son passage, des
joueurs qu'il doit former. Je suis intimement persuadé qu'un entraîneur qui
enrichit un groupe remplit une fonction bien plus importante que l'apport d'une
bonne vision du jeu. Et le révélateur vient après, lorsque tu les rencontres
dans la vie. Ils ont bénéficié d'une relation en partie thérapeutique, à la
fois sociale et sportive. Et il t'en sont toujours reconnaissants.
Tout à l'heure, j'étais en accord avec la personne
qui disait détester tous ces rugbymen qui courent vite et ne s'expriment
jamais. Moi, je ne cours pas vite mais qu'est-ce que je parle (applaudissements). D'évidence les
joueurs ne parlent plus. Les entraîneurs et les dirigeants s'en chargent.
Est-ce le rapport classique du salariat ?
Jean
Lacouture - Est-ce que le rugby est une école de citoyenneté ? Je ne sais
pas. Est-ce que le rugby n'est pas une école de la solidarité ? Et quelle
meilleure école pour la citoyenneté qu'une école de la solidarité ? Je voudrais
garder dans l'esprit cette conception d'un rugby, école de la solidarité. Je
sais bien qu'on pourra me contredire avec l'intrusion de l'argent (dont nous
avons parlé) et avec une dimension, pas encore traitée ici, celle du
chauvinisme national et de village. La violence - et j'émets une objection -
est encore perceptible au niveau international. Lors d'un quart de finale de la
coupe du Monde, à Paris, ne pouvait-on pas parler d"assassinat
systématique" de Serge Blanco par le numéro 8 anglais. Nous étions dans
l'ordre de la violence, d'une violence préméditée et coupable. Je me demande si
la violence recule si fortement. Dans des matchs internationaux du moment
(alors que j'ai une longue carrière d'observateur assez attentif du rugby),
arbitrés avec soin, on assiste à des scènes d'une rare violence ; un joueur,
par exemple, involontairement en position de hors-jeu dans une mêlée ouverte,
est piétiné, martyrisé à coups de crampons. Pourquoi sanctionne-t-on le
"piétiné" qui ne fait pas action de jeu, et non "le
piétineur" ? Je vais vous paraître en retard sur l'évolution du règlement
mais pour moi, il y va d'une règle élémentaire : le respect de la personne
humaine en général qui devrait être également respectée sur les terrains de
rugby. Et puis il y a le chauvinisme, facteur qui m'éloigne des stades. Le
chauvinisme me fait vomir bien qu'heureusement il n'atteint pas dans le rugby
les abîmes de certains stades de football. Dans certaines villes, le sport est
devenu impossible. Il n'est pas possible de jouer dans une pareille ambiance,
asphyxiante, ambiance nourrie et soutenue par les commentateurs de radios et
télévisions. Il y a là quelques chose à corriger.
Un match devrait être précédé d'un appel pressant
des organisateurs, de ceux qui reçoivent, de demander au public de considérer
les gens qui viennent jouer chez eux comme des hôtes, de les respecter comme
leurs hôtes. Le panneau d'affichage n'indique-t-il pas "invités". Ne
doit-on pas les traiter comme des invités ? Bien sûr, si eux se conduisent mal,
des conséquences sont à tirer. Mais au moment où ils entrent sur le terrain,
des hôtes arrivent chez vous et vous vous devez de les respecter comme tels (applaudissements).
Daniel
Herrero - Affrontement, contournement, canalisation des énergies. Je ne
pense pas que Pierrot Villepreux l'ait mis au coeur de sa démarche. Au jeu du
rugby, on ne sait jamais qui sera le plus fort. On peut se rappeler du grand
Estève qui jouait à Béziers, mesurait 2 mètres et pesait 450 kg (rires).
Il était capable de prendre 10 à 15 adversaires sur
son échine (esquine) et d'aller marquer dans l'en-but.
A priori son comportement n'était pas enjolivé par
des signes de grande intelligence. Cependant, lorsqu'il arrive derrière la
ligne d'en-but, dans le rugby moderne, cela vaut 5 points. (A son époque,
lorsqu'il était champion, cela ne valait que 3 points) Ainsi donc ce
comportement est hautement performant. Ce joueur là a une utilité fondamentale
sur un terrain de rugby. D'ailleurs, dans la finale de 1989, Denis Charvet
passe à travers tout le monde, fait une course de 100 mètres et marque. C'est
un essai et il compte des points. Pour certains, il y a là un comportement
d'une grande esthétique ; pour d'autres, il n'y a que des "on l'a
manqué", "on n'a pas pu l'attraper". (rires)
Les deux ont une réalité et une efficacité.
Chaque fois que tu vas dans un espace dogmatique, à
mes yeux, tu es en danger.
Lorsque tu fais rentrer une équipe sur un terrain
pour ne faire que des mauls avec tous les joueurs qui poussent, qui passent par
dessus et qui veulent dès qu'ils ont un ballon faire un maul, ils jouent faux.
Le maul bien joué est une structure collective groupée qui quand elle est
partie est très difficile à arrêter d'autant plus que le règlement actuel te
protège. Dès écroulement du maul, tu prends une pénalité. Mais un maul c'est
aussi difficile à faire partir qu'à arrêter. Mais lorsqu'il arrive dans
l'en-but, il marque et tous ceux qui ont joué ce maul qui sont arrivés dans
l'en-but, ils sont franchement contents y compris les collègues de l'arrière.
Moi, je viens d'une maison qui pour diverses raisons
historiques a sacralisé le courage, a donné grande importance au combat
collectif. Je ne vais pas tout reprendre quand c'est inscrit dans les
mentalités. Tout ceci fait partie d'un référentiel collectif, d'un inconscient
populaire.
Prenons l'exemple d'un entraîneur (que je respecte)
qui en arrivant a voulu tout changer à l'ASM - l'Association Sportive
Montferrandaise. L'A.S.M. a toujours eu de gros paquets d'avants ; l'Auvergne
produit de gros paquets d'avants, doués d'une culture de l'affrontement, de la
rudesse. On les appelait à une époque les monstres à 16 pattes. Ils ont eu
beaucoup de satisfaction mais ils n'ont jamais soulevé le bouclier de Brennus.
Dans l'après-guerre, ils sont arrivés 4 à 5 fois en finale.
Un beau matin arrive un entraîneur respectable et
compétent : François Halle. Il propose un modèle radicalement différent, à
l'opposé de leur jeu traditionnel. Il veut mettre du mouvement plutôt que de
persister dans l'affrontement, dans un jeu qui cherchait à concentrer
l'adversaire.
Ce jeu différent, ce jeu de mouvement, d'évitement,
de contournement a eu des résultats la première année où, en jouant un beau
rugby, ils parviennent en quart de finale.
Vient la 2ème année, après 4 ou 5 matches, les
tribunes de Michelin ont commencé à maugréer. Elles reprochaient à leurs avants
de ne plus jouer. Et les joueurs n'ont plus su comment exprimer leur
agressivité. Ils ont été déstructurés par rapport à leur culture ; la tradition, à l'évidence, il n'est pas
également possible d'être en rupture. Il faut être précautionneux avec ce que
les hommes ont acquis à travers une centaine d'années. A Toulon, dans toute
l'histoire du RCT, il y a eu 52 internationaux , 38 ou 40 sont des avants soit
près de 3 sur 4.
Depuis 50 à 70 ans, 33 entraîneurs se sont succédés
: 80% étaient des avants.
D'où cette culture qui a fini par déboucher sur une
potentialité paranoïaque dangereuse. On ne nous aimait pas. On nous en voulait.
Alors il faut qu'on démontre. On s'était installé dans un jeu d'avants
destructeur. Il altère la confiance. Il tombe dans la violence, dans un
simulacre de jeu qui consiste à fracasser l'autre. Il altère la pensée des
joueurs qu'ils soient Bèglais ou Toulonnais. Il y a là équivoque sur
l'humanité, sur la morale.
Nous avions pendant longtemps une manière d'être et
de considérer que faire peur à l'adversaire renforçait nos chances de victoire.
C'était équivoque et des centaines de clubs en France croient en cela. Il
faudra un jour s'interroger sur les raisons qui font que les clubs gagnent plus
souvent à domicile qu'à l'extérieur ; des clubs sont sauvages chez eux. En
dehors, ils partent en se faisant peur et ils sont d'avance battus. Toulon
était aussi, capable de violence, d'en faire un acte tactique.
Si on fait peur à l'adversaire, il perd ses moyens,
sa créativité, sa combativité. Cet acte tactique est dominant dans le monde du
rugby. Tous ces gars qui se préparent à faire subir l'adversaire, à rentrer
dans les mêlées comme des avions ; ils croient qu'à partir de la décomposition
avancée de leur "moure" (du visage), ils vont faire peur en face. (rires)
Tous ces simulacres ont pour but de détruire la
confiance que l'autre porte en lui.
A Toulon, l'usage de la violence comme acte
tactique : nous l'avons interdit.
Où nous allions, nous respectons avec franchise les
autres. Sur 10 saisons, il peut n'y avoir que 2 ou 3 exceptions. Par contre,
s'il arrive que quelqu'un peut ou veut vous faire peur, blesse volontairement
Jérôme Gallion, veut altérer notre santé par la violence. Celui là, il est mal.
Notre psychologie, notre tolérance trouvent à un moment leurs limites et nous
nous posons la question : "Comment devons-nous réagir face à la violence
des autres ?".
Et pour mot de la fin et illustration de cette
rencontre : "Le rugby, c'est un jeu où l'on ne se croise pas mais où l'on
se rencontre". C'est de Lucien Mias.