Eugen
Drewerman
prêtre, théologien, psychanalyste, philosophe
Soirée organisée avec la
collaboration du Théâtre Daniel Sorano, du Gœthe-Institut, de la librairie
Ombres Blanches et du GREP-Midi Pyrénées à l'occasion de la publication de la
traduction française de l'ouvrage d'Eugen Drewerman Le Testament d'un Hérétique ou la Dernière Prière de Giordano Bruno, paru aux éditions Albin Michel dans la
collection "Spiritualités". La soirée a été introduite par Jean
Mouttapa, directeur de la collection. Eugen Drewerman a parlé en allemand, mais
son propos était au fur et à mesure traduit en français par Catherine Grünbeck,
sa traductrice. C'est cette traduction qui est ici retranscrite. Elle a été
relue et corrigée par la traductrice.
Jean Mouttapa - On a commencé à connaître Eugen
Drewerman en France par les traductions des éditions du Cerf, et l'année
dernière, il y a eu le scandale du livre Fonctionnaires
de Dieu (en allemand Kleriker),
scandale non créé par les éditions Albin Michel, mais par l'impossibilité dans
laquelle se sont trouvées les éditions du Cerf, qui avaient préparé l'édition
de longue date, de pouvoir sortir le livre chez eux.
Tout
ça a fait beaucoup de scandale, et maintenant on connaît en France Eugen
Drewerman comme l'homme qui fait trembler l'Eglise. On a dit n'importe quoi. On
a dit qu'il était "le quatrième grand maître du soupçon", après
Nietzsche, Freud et Marx. Je dirai quant à moi, et je ne cesse de dire, qu'il
n'est pas un "maître du soupçon" : il est un "maître de la
confiance". La confiance est pour lui l'essentiel de la Parole de Jésus.
Il faut le dire, et c'est pourquoi j'ai tenu à publier en même temps que ce Testament d'un Hérétique le premier tome
de ses Sermons.
Eugen
Drewerman est un prêtre, n'en déplaise à ceux qui voudraient le récupérer par
anti-cléricalisme. Drewerman est un prêtre de Jésus-Christ, et c'est là ce qui
fait toute la force de sa contestation et qui donne à sa démarche cette énergie
explosive. S'il avait quitté les structures de l'Eglise comme des milliers de
prêtres l'ont fait depuis vingt ans, s'il s'était marié, personne n'en
parlerait. Mais il reste prêtre pour les hommes. Il ne cesse de le dire
lui-même. Mais la presse, en général, ne retient que son aspect critique.
Critique, mais pas dans un sens négatif. Il est critique par ce qu'il y a pour
lui des pans entiers des structures ecclésiales qui doivent tomber pour que
renaisse une véritable foi, une foi première, plus proche de la foi primitive
en Jésus-Christ.
C'est
important : il faut l'écouter dans le sens d'un maître de la confiance et pas
d'un maître de la critique. La critique ne vient que parce que il y a eu, selon
lui, dégénérescence dans la transmission du message.
Eugen Drewerman - Je suis très reconnaissant de
l'invitation qui m'a été faite et surtout je vous suis très reconnaissant
d'avoir répondu à cette invitation.
Giordano
Bruno n'est pas central dans mon œuvre, mais ce que je voudrais faire à partir
de lui, c'est mettre en lumière certains points qui sont fondamentaux pour
nous-mêmes. Aujourd'hui nous parlons d'un philosophe de la Renaissance, mais en
fait nous parlons de nous-mêmes et de la place que nous occupons dans le monde.
Bien que Giordano Bruno ait séjourné à Toulouse en 1580, la plupart d'entre
vous ne le connaissent peut-être pas. La raison en est que l'Eglise ne s'est
pas contentée de l'assassiner vingt ans plus tard sur le Campo dei Fiori à Rome, mais qu'elle a également tout fait pour
exterminer son souvenir dans le cœur des hommes.
Giordano
Bruno était un poète, et c'est pour cela qu'il dérangeait les professeurs.
Giordano Bruno était philosophe, et c'est pour cela qu'il dérangeait les
théologiens de son époque. Giordano Bruno était un religieux qui était en
quête, et c'est pour cela qu'il dérangeait tout ceux qui détenaient le pouvoir
dans tous les pays qu'il a traversés. C'était effectivement quelqu'un qui était
en fuite, pourchassé par l'Inquisition, mais c'était aussi quelqu'un qui était
un funambule de la pensée. Il aurait pu rester prêtre, puisqu'il a été ordonné
prêtre à 24 ans, mais il n'a dit aucun mot qui soit amical envers ses
contemporains. Et pourtant, c'était quelqu'un qui aimait et recherchait
fondamentalement la vérité et la connaissance. Et à travers toutes ses
contradictions, 400 ans plus tard, il nous apparaît aujourd'hui
extraordinairement moderne.
Avant
tout nous comprenons le défi qu'il a constitué pour l'Eglise à cette époque-là,
et qu'il continue de constituer aujourd'hui. L'Eglise a eu besoin de 365 ans
pour accepter tout simplement les mouvements de la Terre tels que les avait
montrés Galilée. Mais Galilée ne faisait que défendre quelques lois de la
mécanique, et il a pu facilement les renier cela devant l'Inquisition parce que
nul ne doit mettre sa vie en jeu pour quelques lois mathématiques Mais la
pensée de Giordano Bruno n'était pas une pensée mécanique, bien qu'il ait été
parfaitement convaincu par la démonstration de Copernic. Et c'est cela,
l'importance de Giordano Bruno : il a compris que Copernic n'avait pas seulement
de l'importance pour la géométrie et la physique, mais qu'il impliquait une
vision religieuse du monde complètement nouvelle.
Peut-être
Giordano Bruno aurait-il pu avoir une autre vie s'il n'avait pas été l'enfant
pauvre d'un soldat. Il est né en 1548 au pied du Vésuve dans la petite ville de
Nole, non loin de Naples. A 14 ans, il va trouver son oncle Agostino, tisserand
à Naples. A 18 ans il entre dans l'ordre des Dominicains et on le soupçonne
déjà parce qu'il enlève les images de saints de sa cellule. Il se permet de
douter du dogme de la Trinité. Et pourtant il est ordonné prêtre à 24 ans. Et 3
ans plus tard commence cette chasse à courre dont il est l'objet, et l'un de
ses coreligionnaires, Montecalcini, est le chien qui va japper à ses mollets.
Le soupçon suffit pour que la sentence soit prononcée et que Giordano Bruno
doive être un fuyard toute sa vie.
A 30
ans, il a une sorte d'expérience mystique d'où va découler toute sa pensée.
Nous ne savons pas exactement ce qui s'est passé au moment de cette
illumination. Dans mon livre, je le représente comme marchant au bord de la
mer, sur la plage, et il a la vision que le tout est contenu dans sa plus
infime partie, toute l'âme est tout l'univers, et que l'univers est infini.
En
1580, il a une vie universitaire relativement calme à Toulouse. Il va y
soutenir sa thèse de doctorat sur Pierre Lombard. Car votre belle ville était,
à l'époque, un peu plus tolérante que d'autres villes européennes. On n'était
pas obligé de recevoir la Sainte Communion pour pouvoir être professeur. Mais
le tourbillon des Guerres de Religion le chasse à nouveau, en 1581, vers Paris.
On ne lui permet d'enseigner à la Sorbonne, lui qui est hérétique et moine
dominicain excommunié. En revanche, il emporte de Toulouse la doctrine de son
maître Raymond Lulle et il enseigne au Collège de Cambrai cette technique
spéciale, la technique mnémonique, qu'il tient du maître espagnol.
Il
part à Oxford et Londres en 1582 avec l'ambassadeur français, le marquis de
Mauvissière. Partout où il passe, il provoque le scandale, mais c'est dans
cette période anglaise qu'il va écrire une grande partie de ses ouvrages
fondamentaux, en particulier sur l'infini et le fini.
Lorsqu'il
rentre à Paris, en 1586, il scandalise tout le monde en publiant ses Cent Vingt Thèses contre les Péripatéticiens.
En pays roman, il n'y a plus de place pour lui. Il est obligé d'aller en terre
allemande. Il va à Wittenberg, la ville du grand réformateur Luther, lui qui
est catholique. C'est là qu'il connaît la période universitaire la plus calme
de sa vie, où il peut véritablement enseigner, jusqu'à ce que les calvinistes
s'emparent de la ville et l'en chassent.
En
1590, le libraire Ciotto lui fait part de l'invitation d'un noble vénitien,
Mocenigo, qui lui propose de s'installer dans son palais. Et c'est là le piège
et le commencement de la fin. Il est emprisonné par l'Inquisition en mai 1591.
Au siècle dernier, l'Eglise catholique a fait disparaître de nombreuses pièces
du procès de Giordano Bruno : une sorte de Watergate
catholique. On suppose qu'on a fait disparaître les textes témoignant des
tortures physiques qu'on lui a fait subir. Ce qui est sûr c'est que le 30
juillet de la même année, Bruno s'effondre physiquement. Et cet homme-là se met
à genoux devant l'Inquisition pour demander pardon, à genoux pour renier ses
propres thèses et déclarer qu'il est prêt à accepter tout ce que l'Eglise
voudra, à reconnaître tout ce qu'elle voudra. Et pourtant cela ne servira à
rien. On le transfère à Rome et on l'emprisonne pendant huit ans. Et on attend
très longtemps avant de déclarer les véritables motifs d'accusation. On lui
fait écrire une défense et finalement pour faire, à la fin du XVIème siècle, un
procès très rapide, bâclé.
Le 8
février, dans le palais du cardinal Materenzii, on prononce la sentence de mort
contre Giordano Bruno et voici ce que dit ce document : "Ainsi nous proclamons à haute voix que nous
te condamnons et te dégradons, et que, selon nos ordres, tu es exclu de
l'Eglise et livré au pouvoir séculier. Nous demeurons dans la prière sous cette
forme, et sous toute autre forme qui relève de nos capacités". C'est
le langage de ses meurtriers, et ce langage nous accuse finalement de ne pas
lire ses livres et de ne pas les faire circuler aujourd'hui.
Giordano
Bruno est brûlé vif le 16 février sur la Place du Marché à Rome. Nous avons le
récit d'un témoin occulaire fanatique, membre de la Congrégation de Saint Jean
le Décapité. Voici son récit : "A
deux heures du matin, la Confrérie fut prévenue qu'aurait lieu le lendemain
l'exécution d'un pauvre pécheur. A six heures du soir, les consolateurs et le
chapelain se rassemblèrent à Saint Orsolan et se rendirent à la prison de la
Tour de Nona. Là, ils entrèrent dans la chapelle et dirent les prières
habituelles pour le condamné à mort Giordano Bruno, fils de feu Giovanni Bruno,
frère apostat de Nole, dans le royaume, hérétique endurci. Il fut raisonné par
nos frères avec la plus grande charité. En outre, nous fîmes appel à deux pères
dominicains, deux pères jésuites, deux pères de la Nouvelle Eglise et deux de
l'Eglise de Saint Jérôme. Ils lui montrèrent son erreur avec grand empressement
et grande érudition. Lui, cependant, persista jusqu'à la fin dans sa maudite
indocilité et tourmenta son cerveau et son entendement de mille erreurs. Il ne
céda pas d'un pouce dans son opiniâtreté, même lorsque les officiers de justice
vinrent le chercher pour le conduire au Campo dei Fiori. Là-bas il fut dévêtu,
attaché à un poteau et brûlé vif. Durant tout ce temps, il fut accompagné par notre
Confrérie, qui ne cessa de chanter des litanies, cependant que les consolateurs
tentaient, jusqu'au dernier moment, de briser sa résistance têtue, jusqu'à ce
qu'il quittât finalement sa vie misérable et malheureuse" (Testament d'un Hérétique, page 329).
Jusqu'à
aujourd'hui, l'Eglise catholique n'a prononcé aucune parole de regret ou de
repentance pour ce qui est l'une des plus graves erreurs judiciaires de son
histoire. Une seule fois, l'Eglise a eu l'occasion de prendre position, en
1898, lorsqu'on a élevé un monument à Giordano Bruno sur le lieu même de son
exécution. A ce moment-là, Léon XIII, qui était l'un des Papes les plus ouverts
de l'histoire de l'Eglise catholique n'a pas dit ce qu'il aurait dû dire. Voici
ce qu'il aurait dû dire : "Pardonne-nous,
frère Filipo, tu étais en avance sur nous de plusieurs siècle, tu as posé des
questions qui nous faisaient trembler parce que nous ne savions pas, et ne
savons toujours pas y répondre. Et tu nous a donné des réponses qui nous
semblaient être une remise en cause de tout ce que nous croyions connaître.
Pardonne-nous notre manque de courage et notre vanité d'avoir voulu posséder la
vérité au lieu de la chercher. Pardonne-nous le fait que les ouvrages du grand
Galilée soient mis, aujourd'hui encore, à l'Index".
Et au
lieu de tenir ces propos, Léon XIII s'est contenté d'inviter toute la
communauté des fidèles catholiques de par le monde à prier et voici ce qu'il a
déclaré : "Bruno n'a aucun mérite
scientifique. Il n'a aucunement contribué à promouvoir la vie publique. Sa
manière d'agir fut malhonnête, trompeuse et parfaitement égoïste, intolérante à
l'égard de toute opinion contraire, tout à fait maligne et pleine d'une
flagornerie déformant la vérité" (id., page 331 sq.). Plus de trois
cents ans après l'assassinat de Giordano Bruno, l'Eglise catholique ne trouve
pas d'autres mots que ceux de l'anéantissement physique et spirituel, une
deuxième fois.
D'où
vient donc cette haine ? En fait elle vient du problème fondamental de ne pas
avoir voulu écouter une angoisse, une incertitude. La découverte que fait
Giordano Bruno dans sa cellule lorsqu'à 18 ans il lit les thèses de Copernic,
peut se résumer en un seul questionnement : s'il est vrai que le monde n'est
pas une sphère et que les étoiles ne sont pas plantées dessus comme des clous
argentés, alors où le cosmos a-t-il sa fin ? N'est-il pas nécessaire de se
représenter l'univers tout entier comme infini dans l'espace ? Et si cet
univers est infini dans l'espace, pourquoi ne le serait-il pas aussi dans le
temps ?
Et la
question décisive sur le plan religieux est la suivante : un Dieu infini
n'a-t-il pas lui-même besoin d'un univers infini pour pouvoir se manifester
parfaitement ? Et ce que Giordano Bruno ne peut pas prouver par les moyens de
la physique ou de la mathématique devient pour lui une conviction religieuse.
Mais
par sa conception d'un Dieu infini, il défie tout ceux qui détiennent le
pouvoir ecclésial dans leur conception d'un Dieu fini. Si l'univers est infini,
il n'y a plus de place pour un au-delà, il n'y a plus de place pour l'Enfer, le
Paradis ou le Purgatoire. Et tout ce que la dogmatique chrétienne avait projeté
sur un au-delà devient un état intérieur à l'homme.
Giordano
Bruno n'a jamais voulu analyser en détail la personne de Jésus, mais finalement
ses pensées nous invitent à le faire. Le Catéchisme universel de 1992 nous
incite et nous oblige à croire à l'Enfer, un Enfer où se retrouveraient tout
ceux qui commettraient un péché mortel. Et, par exemple, un péché grave, c'est
de consommer l'amour sans être marié. Pour Bruno, la liberté de l'homme dans un
monde infini fait que la vérité divine ne peut se trouver que dans cet infini.
L'Eglise
dit que Jésus est descendu après sa mort en Enfer pour apporter la délivrance
et la rédemption aux damnés. Et pourquoi, demandera-t-on, l'a-t-il fait
seulement après sa mort ? En fait il a tout simplement ouvert les yeux et il a
vu que nous étions tous pécheurs et que nous formions notre propre Enfer les
uns avec les autres. C'est pour cela qu'il faut prendre chacun par la main, par
la force de la confiance et de la bonté, pour que chacun se retrouve soi-même.
Mais
alors, plus aucune peur de Dieu n'est nécessaire. Et c'est cela le point
central : Giordano Bruno ne se sent bien que dans l'infini de Dieu. C'est ce
qui lui apporte une consolation. Mais ce Dieu-là fait peur à tous ceux qui ne
peuvent se retrouver que dans un monde limité et étroit. Vous pourrez juger de
la force de cette peur dans la comparaison suivante. Pour la plupart d'entre
vous, notre conception du monde aujourd'hui commence réellement à Copernic.
Personne d'entre vous sans doute n'a appris à l'école que, dès le IIIème siècle
avant Jésus Christ, les Grecs étaient en mesure de déterminer la circonférence
de la Terre : 40.000 kilomètres. On se rend compte à la Renaissance que
l'Eglise pendant 1500 ans, a caché certaines vérités qui étaient déjà présentes
dans l'Antiquité. Vous me direz : comment les Grecs savaient-ils cela ?
Aristarque de Samos et Eratostène d'Alexandrie étaient des gens géniaux. Ils
ont tout simplement utilisé la géométrie telle que nous l'enseignons
aujourd'hui aux enfants de 12 ans. Il ont vu qu'au solstice d'été le soleil se
tient à la verticale au-dessus d'Assouan et qu'il n'y a aucune ombre autour des
objets, alors que le même jour il y a de l'ombre à Alexandrie. Cela n'est
possible que si la Terre est courbe. Il faut alors mesurer la dimension de
l'ombre à Alexandrie et calculer la courbure de l'angle et il suffit de
connaître la distance entre Assouan et Alexandrie. Eratostène envoie un esclave
d'Assouan à Alexandrie et il mesure la distance. Si on connaît la distance on
peut connaître l'angle et on peut connaître la courbure, donc la circonférence
de la Terre. Simplement, la mesure n'était pas tout à fait exacte : l'esclave
s'est fatigué et a ralenti ses pas...
Si
Christophe Colomb avait connu les calculs d'Eratostène en 1492, il ne serait
jamais parti avec ses trois caravelles pour chercher les Indes par l'Ouest.
C'est Nietzsche qui a repris toute la protestation de Giordano Bruno au XIXème
siècle. Il a dit que les Grecs connaissaient déjà tout, le lien entre la
mathématique et l'expérience. Et cela a été enseveli sous le dogme de l'Eglise
qui prétend que le monde tout entier tourne autour de l'homme. Si l'univers est
infini dans l'espace, la Terre ne peut pas être le centre. Donc, c'est inutile
et parfaitement absurde de chercher un centre : tout est le centre de tout.
Appliquons
à présent cela à la conception du temps infini chez Bruno. C'est l'idée d'un
forme cyclique du temps où tout recommence sans fin. C'est l'idée de la
Renaissance. C'est l'idée des cosmologistes aujourd'hui, c'est l'idée du Big Bang, qui n'aurait été qu'un épisode
dans une convulsion infinie. Ce que signifient les idées de Giordano Bruno,
c'est la décentralisation de l'univers : enlever l'homme comme centre de
l'univers, et enlever Jésus Christ.
La
vision chrétienne du monde implique que Dieu s'est incarné il y a 2000 ans en
un homme, un seul homme, Jésus de Nazareth. Mais si le monde lui-même est dans
un processus infini, il ne peut y avoir de manifestation ponctuelle de Dieu à
travers un homme. Cela devient vertigineux pour nous.
Je
vais vous donner un petit exemple pour vous montrer l'actualité des pensées de
Giordano Bruno. Cela concerne les durées qu'utilisent aujourd'hui les géologues
et les paléontologues. Ce que nous appelons l'histoire, du Néolithique à nos
jours, couvre environ 8.000 ans. Vous êtes fiers en France d'avoir 80 % de
votre électricité produite par de l'énergie atomique. Le plutonium 92, l'un des
produits rejetés par l'industrie atomique, est l'un des corps les plus
dangereux de toute la planète. Sa durée de radiation est de 24.000 ans.
Notre
petite planète pourrait porter la vie pendant encore cinq milliards d'années.
En d'autres termes, la Terre pourrait faire encore d'autres expériences,
produire d'autres mammifères, par exemple, ou des herbivores qui seraient plus
intelligents que nous. Et dans toutes ces manifestations, il y aurait un reflet
du divin. Je ne connais qu'une religion aujourd'hui qui réponde à ce défi
scientifique : c'est l'hindouisme. Giordano Bruno ne connaissait pas
l'hindouisme. Mais c'est là exactement la pensée hindouiste : Dieu se révèle à
travers les tortues, à travers les cochons, comme à travers les hommes. Toute
forme de vie sur terre et dans la mer, toute forme de vie chez les hommes, chez
les anges, est une manifestation du divin.
La question est la suivante : si Dieu se
manifeste en tout, à tout moment, comment alors se manifeste-t-il en Jésus ?
Vous me direz que ce sont peut-être des problèmes qui ne concernent que les
chrétiens entre eux. Mais j'affirme que cela concerne la population entière de
la Terre. Car le christianisme nous a appris que nous sommes le centre de
l'univers et que tout tourne autour de nous.
Si
cela est vrai, cela suppose une éthique qui utilise comme paramètre l'homme, et
rien d'autre que l'homme, comme centre de l'univers. En d'autres termes, le
problème de la sauvegarde des forêts tropicales ne se pose qu'en termes
d'utilité pour la survie de l'homme. Dans l'état actuel de la technique et de
nos exigences d'Occidentaux, la Terre ne pourrait supporter que deux à trois
milliards d'êtres humains. Tous ceux qui ont plus de 50 ans parmi vous sont nés
dans un monde qui avait ce taux de population. Mais le problème aujourd'hui est
de savoir ce qui va se passer si à partir des six milliards que nous sommes
aujourd'hui, nous passons à huit ou neuf dans les trente prochaines années. Si
on est intéressé par la conservation de l'espèce humaine, alors il n'y a qu'une
conclusion qui s'impose : pour la première fois dans l'histoire humaine nous
sommes confrontés à la nécessité de limiter le nombre d'êtres humains si nous
voulons sauvegarder les plantes ou les animaux. Vous pensez bien que, si l'on
dit qu'il faut mettre au monde moins d'enfants, moins d'êtres humains, pour
pouvoir permettre à plus de bébés chimpazés de vivre, tous les chrétiens
catholiques vont pousser les hauts cris ! Et pourtant c'est cette idée qui est
en jeu aujourd'hui.
Ce
qu'il faut aujourd'hui, c'est combattre notre orgueil humain, que nous tenons
finalement d'une fausse conviction religieuse. Il y a quelques années on a
porté à l'écran le roman la Dernière
Tentation du Christ de Nikos Kazantzakis. Kazantzakis a émis l'idée que
Jésus aurait pu être tenté par l'amour d'une femme, et cette idée a tellement
scandalisé qu'on a mis le feu à des cinémas. Kazantzakis dans son roman décrit
un souvenir de l'époque où il avait 14 ans. Son professeur de biologie lui
avait dit entre deux cours que l'homme descendait du singe. Et cela l'avait
terriblement effrayé, de même que les chrétiens peuvent être choqués par Darwin
ou par Freud.
Voici
comment il fait le récit de sa découverte. La tête pleine de doutes et de
pensées désespérées, le jeune Kazantzakis découvre dans la maison d'une voisine
un singe dont le postérieur rouge et les yeux humains lui avaient toujours
inspiré le mépris. "Mais à présent,
un sentiment d'horreur s'emparait de moi. Etait-ce donc là mon aïeul ? Je
sentais en moi-même s'anéantir un royaume. Je n'étais donc pas fils de Dieu,
mais fils du singe ? Et plus je m'emplissais de savoir, plus mon cœur débordait
d'amertume. Je levais la tête et entendais hurler mon voisin le singe. Un jour
il s'est libéré de sa corde, s'est faufilé dans notre maison, a escaladé le
mimosa et soudain, en levant les yeux, je l'ai vu entre les branches, qui me
guettait. J'ai frissonné. Je n'avais jamais vu d'œil aussi humain. Un œil
narquois, plein de polissonnerie, qui était planté sur moi, tout rond, noir,
immobile. Je me suis levé. J'ai jeté mes livres. Je me suis penché par la
fenêtre. J'ai jeté une noix au singe. Il l'a attrapée au vol, l'a cassée entre
ses dents, a jeté la coquille et s'est mis à mâcher insatiablement, à me
regarder d'un œil moqueur et à glapir. Puis il a jeté ses bras sur mes épaules
et m'a enlacé. Il ne voulait plus se détacher de moi. Je sentais sa chaleur sur
ma gorge. Il puait le vin et le corps pas lavé. Les poils de ses moustaches
m'entraient dans les narines, me chatouillaient. Je riais. Et il soupirait sur
moi comme un homme. Nos deux chaleurs se sont confondues. Le souffle du singe
suivait calmement mon haleine. Nous étions réconciliés. Et quand la nuit est
venue, il s'en est allé. (...) Il m'a semblé que cet embrassement était une
Annonciation ténébreuse et qu'un ange noir, messager d'un Dieu quadrupède et
velu, venait de quitter ma fenêtre".
Cette
découverte que fait le jeune Kazantzakis va avoir une conséquence primordiale.
Lorsque son grand-père meurt, il va appeler ses enfants à son chevet et leur
dire : "Prêtez l'oreille, les
enfants, écoutez mes dernières volontés. Pensez aux bêtes, aux bœufs, aux
moutons, aux ânes. Ne vous y trompez pas : ils ont une âme, eux aussi. Ce sont
aussi des hommes. Seulement ils portent des peaux de bêtes et ne peuvent pas
parler. Ce sont d'anciens hommes. Donnez-leur à manger. Pensez aux oliviers,
aux vignes. Fumez-les, arrosez-les, taillez-les, si vous voulez qu'ils vous
donnent du fruit. Ce sont d'anciens hommes, eux aussi, mais très anciens, et
ils ne s'en souviennent plus. Mais l'homme se souvient, et c'est pour ça qu'il
est un homme. Vous écoutez ? Ou bien est-ce que je parle à des sourds ?"
(Drewerman, Le Progrès Meurtrier,
Stock, 1993, page 303 sq.).
Et
tout le problème de l'Occident c'est que cette unité du vivant, nous n'en avons
pas pris conscience à travers une vision religieuse, mais à travers une vision
athée de la nature. Bien sûr, Giordano Bruno n'a pas pris position pour la
protection des animaux de façon directe, mais sa vision du monde est
aujourd'hui d'une modernité écologique incroyable.
Songez
par exemple qu'à l'époque de Galilée, on pouvait parfaitement expliquer la
mécanique céleste mais sans connaître l'énergie qui faisait se mouvoir les
astres. Et jusqu'à Newton, donc pendant deux cents ans, on n'avait pas la
moindre idée d'explication du mouvement des planètes. C'est dans ce vide de la
connaissance que Giordano Bruno a projeté une explication qui nous paraît
peut-être très primitive, mais qui, en fait, est fondamentale. Il a dit tout
simplement : le mouvement de l'univers est tout aussi simple à expliquer que le
mouvement de ma propre main. Le corps tout entier d'un homme est doué d'une
âme, est animé. Nous pouvons donc comprendre le cosmos tout entier comme un
organisme qui soit animé dans chacune de ses parties. De même, nous savons aujourd’hui
que la plus petite de nos billions de cellules contient des informations sur
tout l'ensemble de notre corps. Et c'était ça, la conviction de Giordano Bruno
il y a 400 ans : tout se reflète en tout, tout est lié à tout et tout est
partie d'un tout, d'un organisme qui peut se mouvoir pleinement, librement.
Lorsque, aujourd'hui, nous pratiquons la géométrie fractale, ou la
synergétique, sans le savoir nous suivons les intuitions que Giordano Bruno a
eues il y a 400 ans.
De
plus, aujourd'hui, toute la vision chrétienne du monde est devant un problème
qui n'existait pas auparavant et qui a conduit finalement à l'athéisme. La zone
d'ombre de la vision chrétienne de Dieu, c'est le problème du mal. Ecoutons
plutôt ce que dit à ce propos le Catéchisme universel. Il nous dit que tous les
fléaux, les catastrophes naturelles, les tremblements de terre, les typhons,
les épidémies, la peste, tout cela ne peut avoir qu'une cause : la nature n'est
pas ordonnée, car Satan l'a pervertie dès le commencement. Et c'est aussi la
faute d'Adam, du péché originel. C'est lui qui a provoqué tous ces problèmes
dans l'humanité. C'est pour cela qu'on a besoin de l'Eglise, afin que
l'humanité soit rédimée de façon globale. Et parce que tous les hommes sont
faillibles, on a besoin d'un ministère infaillible. Mais si on enlève tout
l'aspect mythique et qu'on revient finalement à la valeur du symbole, alors on
commence à y voir un peu plus clair.
La
détresse fondamentale qui est au cœur de ce problème a été formulée par l'Ivan
Karamazov de Dostoïevski. "Aliocha,
dit-il, si tu devais construire l'univers
tout entier sur les larmes d'un seul enfant, est-ce que tu le ferais ?".
Albert Camus a joué Ivan Karamazov dans sa période de jeunesse. Il ne cessait
de collectionner les coupures de journaux selon lesquelles on torturait et on
malmenait des enfants. Et on retrouve ce thème dans la Peste. Dans la Peste
on trouve l'image de cet enfant qui meurt de la peste ; le docteur Rieux
s'approche de lui et voit la façon dont il se tord sur son lit à la manière
d'un crucifié. Le Père a prêché et il a dit : "Regardez, l'ange vient avec
son glaive de feu pour châtier les hommes de leurs péchés !" Pourtant, cet
enfant est parfaitement innocent et n'a jamais péché. Le problème de l'athéisme
en Russie au XIXème siècle s'explique par là : on ne peut pas accepter un Dieu
qui sache tout, qui voie tout et, en même temps, qui supporte la souffrance des
hommes.
L'idée
qu'a eue Giordano Bruno il y a 400 ans était extrêmement clairvoyante pour son
époque. Il a déclaré que les concepts de bien et de mal n'avaient aucun sens
dans la nature. Ils n'ont même pas de sens par rapport à Dieu. Quelques siècles
plus tôt, Maître Eckhart avait déjà exprimé cette idée, et était, lui aussi,
tombé entre les mains de l'Inquisition. Il avait dit qu'il était parfaitement
absurde de dire que Dieu était bon, ou mauvais, de même qu'il était
parfaitement absurde de dire qu'il était blanc ou qu'il était noir.
Mais
si cela est vrai, le monde qui nous entoure est d'une indifférence effroyable.
Le bien et le mal ne sortent que de notre propre humanité, l'humanité telle que
nous la vivons. Car l'homme le plus petit prend tout de suite une dimension
extraordinaire. Vous constatez que, si l'homme n'est qu'un petit grain de sable
dans l'univers, il a une grande dignité dans ses rapports avec ses semblables.
Si l'homme peut concevoir l'infini de l'univers et de Dieu, il doit posséder
lui-même une âme qui soit infinie. Et voilà que la paix est brisée avec
l'Eglise.
Les
ailes de l'oiseau de l'âme ne se laissent pas enfermer dans une cage. Il y a
une énergie dans l'âme humaine qui ne pourra jamais s'éteindre. Pour Giordano
Bruno, cette énergie c'est l'amour. Mon livre le Testament d'un Hérétique est en fait une déclaration d'amour. A
Londres, Giordano Bruno écrit son livre intitulé les Fureurs Héroïques. Il y reprend un mythe antique, le mythe
d'Actéon. Actéon était un jour à la chasse et vit la déesse de la chasse qui
était en train de se baigner. Il voit sa beauté et son désir fait qu'il se
transforme en cerf. Alors, ses propres chiens se jettent sur lui et le
dévorent. Pour Giordano Bruno c'est un symbole de l'échec de l'homme qui échoue
à cause de son désir de connaissance. C'est une pensée que vous retrouvez aussi
dans la philosophie existentialiste au XXème siècle.
L'homme
est poussé par un désir d'amour, le désir de connaître, et pourtant c'est ce
désir-même qui va provoquer sa ruine. Car toute connaissance ne peut se
constituer que dans un monde fini et dans des concepts finis. Or la réalité
elle-même n'est pas finie. Elle est infinie, c'est un processus, c'est une
dynamique qui ne peut être fixée. En d'autres termes, la théorie de la
connaissance de Giordano Bruno est exactement à l'opposé du dogmatisme
ecclésial.
Peut-être
cela vous donnera-t-il une idée de ce qu'entend Giordano Bruno par l'amour si
je vous cite un poème qu'il a dédié à Diane dans ses Fureurs Héroïques : "Qui
est ta bien-aimée ? me demande-t-il. Mais je ne sais d'autre réponse que le
murmure de mon amour sans borne. Il rend mon âme semblable au soleil, aussi
vaste que la mer. Il me grandit jusqu'à l'horizon. Oh, ma Diane, mon rivage,
mon océan. Toi, mon soleil au-dessus des flots, reflet dans les nuages d'une
lumière qui s'éteint. Souffle du vent venu du lointain, signe de l'infini,
temps suspendu, lueur immobile dans le moutonnement des vagues. Dans la
mélancolie de tes yeux brille le ciel. Et toutes les étoiles semblent former un
diadème autour de tes cheveux. Ta beauté se situe au-delà du temps. Elle n'a
pas d'âge et ne ternira point., tout comme l'amour qu'elle nous donne, en nous
arrachant, nous les amants, aux flots de la vie mortelle. En toi prend forme
mon être, et toutes mes paroles ne vont qu'à toi. Mais les ânes n'entendent que
leur propre écho : hi-han, hi-han. Rien d'autre ne parvient à leurs
oreilles" (Testament d'un Hérétique,
page 18).
Giordano
Bruno a écrit plus de soixante-dix poèmes d'amour, qu'il a en fait transformé
en paraboles philosophiques. C'est pour cela que je lui ai prêté, sous ma
plume, toute une série de poèmes qui se trouvent dans mon livre.
Il y
a un souvenir historique, lorsque Bruno avait 5 ans : une découverte qui résume
toute sa pensée philosophique. Il est monté avec son père sur le mont Cicala.
Partout la nature est en fleurs. En face il voit le Vésuve, et ce volcan lui
apparaît gris et sombre. "Pourquoi en est-il ainsi ?" demande Bruno à
son père. Et son père lui répond : "Filippo (puisque c'était son véritable
prénom), les pentes du Vésuve elles aussi sont couvertes de végétation comme le
Cicala. Simplement, avec la distance, tu ne vois que le sol gris qui donne
cette impression d'obscurité". On peut reconnaître le génie au fait qu'il
utilise des anecdotes ou des expériences aussi banales et aussi concrètes, pour
les interpréter comme des clés dans sa conception de l'univers. Tout d'abord,
notre perception dépend de ce que nous voulons percevoir, que nous voulions
voir le Vésuve ou le Cicala. Raymond Lulle avait raison, et avec lui Duns
Scott, contre Thomas d'Aquin, puisque notre perception dépend de notre propre
force intérieure. Les hommes ne voient pas ce qu'ils pourraient voir, mais ce
qu'ils veulent voir. Et le fondement de la faculté de connaissance, c'est
l'amour. La manière dont le monde nous apparaît est toujours troublée par la
perception qu'en ont nos sens. C'est seulement à partir du moment où nous
pouvons fonder rationnellement ce que nous voyons que nous pouvons penser le
voir réellement.
Pendant
plus de 1500 ans, les hommes ont accepté de croire, parce qu'on le leur disait,
que le soleil se levait vraiment, puisqu'ils le voyaient effectivement se lever
devant leurs yeux. Mais les sens sont trompeurs, et c'est la mathématique qui
nous montre la réalité. Et s'il suffit d'un peu de distance pour voir tout
différemment, on peut alors en imaginer les conséquences dans un monde infini où
les distances sont infinies. Sans doute Giordano Bruno a-t-il conçu sa mort
comme une dernière ascension de cette vie terrestre vers un monde infini. J'ai
mis dans la bouche de son oncle Agostino sur la plage de Naples les paroles
suivantes : "Petit Filippo, est-ce que tu vois cette mouette ? Qu'elle
soit comme ta vie, lorsqu'elle s'envolera". C'est plus tard, au moment de
sa mort, qu'il a arrêté d'être le moine dominicain Giordano Bruno : il est
redevenu Filippo, le fils de son père et de sa mère Fraulissa.
C'est
pourquoi je consacre un dernier poème aux derniers jours de sa vie : "Vole, petite mouette, à tire d'ailes/
jusqu'où le ciel et l'eau s'unissent/ où le vent et les vagues se mêlent/ en un
chant de triste nostalgie/ Vole à travers le calme immense/ de la mer au
silence ébloui/ jusqu'à ce que vouloir et espérance/ vainquent l'étendue
infinie/ Vole petite mouette vers celle/ que j'aime plus que tout au monde/ la
pensée de rejoindre ma belle/ me rend léger comme un oiseau sur l'onde" (id.,
page 323 sq.).
Dans
un monde totalitaire, il est dangereux d'être poète. Si vous deviez emporter de
cette après-midi passé ensemble un seul mot de Giordano Bruno, ce devrait être
celui qu'il a prononcé le 8 février 1600. Vous avez entendu tout à l'heure les paroles
de sa sentence de mort. En entendant ces paroles, il a déclaré en latin :
"Vous qui prononcez contre moi cette
sentence, vous avez peut-être plus peur que moi qui la subis". Cet un
homme, qui n'a plus peur d'un système
fondé sur la peur, va effrayer les puissants pendant des siècles.
Même
si Giordano Bruno s'était trompé dans ses idées, il serait quand même plus près
du Christ par la force qu'il a eue, par son courage à tenir à ses opinions. Il
serait plus proche du Christ que ceux qui déclarent détenir la vérité par la
force du magistère.
J'ai
laissé de côté un aspect de Giordano Bruno, c'est son art mnémonique. Il l'a
emprunté à son maître Raymond Lulle, qui lui-même avait une mémoire géniale et
a fait croire aux gens qu'il y avait une méthode pour développer cette mémoire.
Je
suis reconnaissant à Catherine Grünbeck, ma traductrice, qui n'a pas étudié la
technique mnémonique de Raymond Lulle et de Giordano Bruno mais qui la maîtrise
!
Débat
Eugen Drewerman - Pour vous détendre je vais vous
raconter une histoire drôle. Un de mes amis vivait au XVIIème siècle en Perse
et était mollah, c'est-à-dire une sorte de prêtre. Il s'appelait Nas-Roudîn et
il avait beaucoup de difficultés à trouver femme. Un de ses amis lui dit :
"Ce n'est pas difficile. Si tu rencontres une femme qui te plaît, il y a
trois choses dont tu dois lui parler. D'abord de la nourriture, parce que les
femmes savent ce que c'est : elles ont élevé leurs enfants et elles ont nourri
l'humanité. Deuxièmement, tu dois lui parler de la famille, parce qu'elle se
sentira alors tout de suite à son aise et elle t'invitera. Et en troisième lieu
tu dois lui parler de philosophie, parce qu'elle se sentira honorée et elle
pensera que tu la juges intelligente". Alors Nas-Roudîn est allé vers celle
qu'il convoitait et il lui a demandé : "Est-ce que tu aimes le vermicelle
?" - "Comment ?" lui demanda-t-elle. Nas-Roudîn s'est senti un
peu gêné et il est passé vite à la deuxième question : "Est-ce que tu as
des frères ?" - "Comment ?" demanda-t-elle. Encore plus
gêné, Nas-Roudîn se demandait comment arriver à parler de philosophie. Il a
trouvé : "Si tu avais eu deux frères, est-ce qu'alors tu aurais aimé le
vermicelle ?". Vous pouvez en conclure que les philosophes sont tous des
amants malheureux qui ont besoin du conditionnel pour fuir dans un monde irréel
parce qu'ils n'acceptent pas le monde réel. (applaudissements)
De la
scène on ne voit pas la salle. Il faut donc que ceux qui veulent poser des questions
aient le courage, comme Giordano Bruno, de se manifester clairement.
Un auditeur - Vous avez fondé une grande partie de
votre exposé sur la notion d'infini. La notion que nous avons aujourd'hui de
l'infini a tout de même été largement transformée par l'évolution des
mathématiques. Je ne pense pas qu'au temps de Giordano Bruno le calcul intégral
en ait été au degré qu'il a atteint au XIXème siècle. Vous avez dit que l'homme
pouvait concevoir l'infini. Je ne vous demanderai pas quelle était la conception
de l'inconcevable qu'en avait Giordano Bruno, mais je vous demanderai à vous
quelle est votre conception de l'infini.
Eugen Drewerman - Je suggère de rassembler les
questions et de répondre ensuite.
Un auditeur - J'ai été très intéressé par les
paroles que vous avez dites à la fin, qui me paraissent absolument vraies
actuellement : celui qui sait qu'on peut vaincre la peur fait peur. Et ceux qui
connaissent en particulier les méthodes psychanalytiques, qui permettent de
vaincre les angoisses, font peur. Et c'est une chose terrible, parce que je ne
sais pas, moi (peut-être que vous, vous le savez), comment on peut essayer de
tranquilliser ces gens qui éliminent justement les méthodes pour ne plus avoir
autant d'angoisse. Surtout dans l'Eglise où il y a très souvent des angoisses
collectives, pour ne pas dire des névroses.
Eugen Drewerman - J'aimerais bien le savoir moi
aussi. Mais j'essayerai de vous répondre.
Un auditeur - La critique que vous avez faite de l'Eglise
d'Occident porte essentiellement sur l'Eglise catholique. Est-ce que vous y
englobez la totalité du Christianisme ?
Eugen Drewerman - C'est une question très importante,
en effet.
Un auditeur - Vous avez parlé de l'Hindouisme, et
ce que vous en avez dit me ferait penser que vous seriez plus proche de l'Hindouisme
que du Christianisme. Est-ce que ça veut dire qu'il n'y a pas de différence
entre l'Hindouisme et le Christianisme, ou bien est-ce que vous êtes vous-même
plus hindouiste que chrétien ?
Eugen Drewerman - C'est bien que vous posiez cette
question, comme ça je pourrai faire un peu de théologie.
Une auditrice - Vous faites une critique de
l'Eglise historique, celle qui a notamment condamné Jeanne d'Arc, c'est-à-dire
d'une Eglise humaine qui veut avoir toute la soupe. Pourquoi ne pas parler de
ce qui fait la pérennité de l'Eglise ?
Eugen Drewerman - Je ressens bien votre souffrance,
mais en même temps votre espérance.
Un auditeur - Il n'y a donc pas de concept de
bien et de mal dans la nature. Mais comment expliquer alors à l'heure actuelle
cette permanence, ou cette recrudescence du mal ? Est-elle due au fait que
l'homme se défend contre ce qu'il appelle le mal, qu'il en a peur, ou est-ce
qu'on ne peut pas quand même penser que le mal a une existence propre et qu'il
dépasse très largement l'homme ?
Un auditeur - On a donné souvent comme argument
de la sainteté de l'Eglise et de sa pérennité le fait qu'il n'y a aucune
société qui ait fait tant d'erreurs et tant de crimes qui ait pu subsister si
longtemps. Que pensez-vous de cet argument ?
Eugen Drewerman - C'est l'histoire racontée par
Boccace du juif qui va à Rome et qui en revient complètement converti parce
qu'il se dit qu'une Eglise aussi criminelle qui fait croire aux hommes qu'elle
est la représentante de Dieu doit être elle-même de Dieu. Mais aujourd'hui nous
sommes sept cents ans après Boccace.
On va
faire sur le mode des mariages américains : si quelqu'un a encore quelque chose
à dire, qu'il se manifeste tout de suite, ou qu'il se taise définitivement.
Un auditeur - Comment se fait-il que l'Eglise,
pour les questions auxquelles elle ne peut pas répondre, recourt aux dogmes ?
La science ne fait rien de tel.
Un auditeur - Vous avez parlé de la référence
faite par Giordano Bruno au mythe de Diane chasseresse. Est-ce que cela ne fait
pas allusion à la conquête du Nouveau Monde ? Cela m'a rappelé l'histoire d'un
conquistador espagnol qui était amoureux d'une princesse indienne, or cette
princesse a refusé de se donner à lui par fidélité et il en a été tellement
dépité qu'il l'a faite dévorer par ses chiens.
Une
deuxième question, concernant le problème du crime contre l'humanité : le pape
Jean-Paul II a donné sa bénédiction spéciale au Général Pinochet. Ne
faudrait-il pas qualifier Jean-Paul II d'extrêmement dangereux si nous voulons
avoir un avenir ?
Une auditrice - Je voulais savoir : qu'est-ce que
c'est que l'amour ?
Une auditrice - Giordano Bruno a-t-il été influencé
par la Catharisme ?
Un auditeur - Quelle est votre position concernant
l'opinion que Dieu ne pourrait pas s'incarner dans une personne humaine ?
Deuxième
question : est-ce qu'on peut se dire humaniste quand on dit que l'humanité doit
se limiter elle-même volontairement ?
Eugen Drewerman - Finalement il y a deux choses
essentielles qui ressortent de toutes vos questions : la personne et la
philosophie de Giordano Bruno, et notre conception de la foi et de l'Eglise.
Bien
sûr, Giordano Bruno ne pouvait pas tout savoir. Il ne connaissait pas le calcul
infinitésimal de Descartes et de Leibniz. De plus il est mort quarante ans
avant le moment où il aurait dû mourir s'il était mort de mort naturelle. Mais
pour son époque il était un mathématicien particulièrement important et
influant. Ce qui est intéressant c'est qu'il ait refusé, au nom de Galilée, de
considérer la mathématique comme la source dernière et absolue de toute
connaissance. Je dois répéter ce que j'ai dit tout à l'heure que l'idée
d'infini de l'univers dans l'espace et dans le temps découle, pour Giordano
Bruno, du concept de Dieu. Pour Dieu, c'est clair qu'on ne peut pas le limiter,
qu'on ne peut pas dire son âge. Les mathématiques permettent d'expliquer
qualitativement le monde, mais quantitativement nous avons besoin de quelque
chose de tout à fait différent, qui touche, justement, à l'infini. Giordano
Bruno a essayé de refuter les objections des aristotéliciens dans son ouvrage
appelé le Banquet des Cendres.
L'argument des aristotéliciens est que d'une possibilité découle une réalité.
S'il y avait réellement un univers infini, toutes les possibilités infinies
devraient être déjà devenues des réalités infinies. En d'autres termes, une
évolution infinie devrait signifier l'immobilité infinie. Giordano Bruno dit
que cette logique est valable pour les êtres finis mais pas pour l'infini de
l'univers lui-même. C'est au contraire l'univers infini en soi qui ouvre la
voie à d'autres possibilité infinies.
Une
question reste en suspens : Giordano Bruno croyait-il en un Dieu qui existe
au-delà de l'univers ou Dieu et l'univers étaient-ils pour lui la même chose ?
Il n'était pas panthéiste au sens de l'idéalisme allemand. D'ailleurs, ce n'est
pas sur une accusation de panthéisme qu'on l'a condamné, mais parce qu'il avait
refusé les images de pélerinage. Ce qui était important pour lui, c'était qu'on
enlève la coquille, tout ce qu'il y avait d'extérieur au concept de Dieu.
Finalement on retrouve chez lui une sorte de théologie négative comme celle de
Nicolas de Cues, et c'est qu'on s'approche du concept de Dieu chez Bruno.
Pourquoi
y a-t-il des dogmes dans l'Eglise ? Je crois que l'Eglise essaye avec les
dogmes de masquer ses peurs, peurs et incertitudes qui sont inhérentes aux
choses que l'homme essaye de savoir. Car le dogme de l'Eglise est toujours allé
de pair avec l'exclusion de ceux qui pensaient autrement. Et le dogme c'était
donner aux gens des formules toutes faites qu'ils devaient réciter pour être
identifiés comme catholiques ou comme protestants. C'est pour ça, selon moi,
qu'au nom de l'homme nous devons cesser d'interpréter la personne et le message
de Jésus de Nazareth de cette façon dogmatique. Vos enfants comprendront
eux-mêmes qu'on ne peut enfermer Dieu dans une sorte de rôle tout fait. En tous
cas, Jésus n'a jamais enseigné de cette façon-là. Je crois que si vous me demandez
quelle est cette force, cette énergie qui fait vivre l'Eglise aujourd'hui
encore, je dirais que ce n'est pas une énergie qui est en elle, mais que cette
énergie irradie de la personne même de Jésus. Et pour retrouver cette énergie
première, il faut faire tomber les enveloppes qui se sont constituées autour.
Jésus ne voulait pâs instituer une religion : il voulait simplement nous dire
que nous sommes tous les enfants d'un roi invisible. C'est pour cela que
l'humanité de Jésus nous rapproche de Dieu, par lui nous pouvons croire en
Dieu. Dans mon livre je mets ces paroles dans la bouche de Giordano Bruno :
"Si vous m'aviez montré ce Jésus qui est du côté des hommes et qui les
aime, alors je l'aurais suivi, mais ce que vous m'avez montré, c'est un instrument
de torture". Dans cette Eglise dogmatique, le doute lui-même est un péché.
Des gens comme Job, Jérémie ou Jésus seraient exclus pour leur doute même.
C'est le problème qu'a formulé Lessing il y a deux cents ans dans la
philosophie des Lumières. Lessing a dit : "Si la divinité me proposait
dans la main gauche la vérité et dans la main droite la quête, je tomberais à
genoux et je lui dirais : donne-moi la quête". Ce qui me fait le plus de
peine, c'est de constater que toute une génération de gens qui sont en quête,
qui cherchent, qui sont en rupture de ban, ne trouvent pas de refuge dans une
Eglise qui les exclut parce que c'est un lieu où les vérités sont toutes
faites.
Vous
me demandez si Dieu s'est manifesté à travers Jésus-Christ et je ne puis vous
répondre que par oui. Lisez demain matin le journal et demandez-vous comment
vous allez arriver à supporter tout ce que vous lisez. Vous vous demanderez si
les hommes ne deviennent pas de plus en plus fous et de plus en plus mauvais.
Est-ce que contre la violence il n'y a que la violence, contre la haine il n'y
a que la haine, contre la destruction il n'y a que la destruction ? Pourtant,
il faut devenir adulte. Qui va vous apprendre que contre la violence il ne peut
y avoir que l'amour, que contre la haine il ne peut y avoir que la tendresse et
que contre la destruction il ne peut y avoir que la compréhension. Celui qui
vous dit cela, c'est Jésus de Nazareth, qui a dit qu'il ne fallait pas craindre
la mort. Ce qui est déterminant aussi, c'est ce que nous considérons comme la
foi. Si nous disons que Dieu s'est manifesté à nous à travers Jésus-Christ,
alors cette affirmation suffira parfaitement pour nous, pour notre propre durée
de vie et sans doute aussi pour la durée de vie de l'homo sapiens sapiens. En d'autres termes, le bon Dieu nous laissé
deux mille ans pour tirer les leçons du serment sur la montagne et nous ne nous
en sommes pas rapprochés d'un pouce. En fait, nous en sommes terriblement
éloignés. Mais si nous comprenons la foi comme une attitude qui façonne toute
la vie, on n'aura même plus besoin d'écouter le Sermon sur la Montagne. A
l'inverse, si vous faites de Jésus la clé d'une formule métaphysique, ça ne
marchera pas. Nous n'avons même pas besoin de comprendre tout l'univers
jusqu'au Big Bang. Ce qui est
important, c'est de savoir comment nous vivrons, en tant qu'êtres humains, dans
les trente prochaines années, et ça c'est une question religieuse.
Maintenant
vous me demandez comment on peut être humaniste en souhaitant qu'il y ait moins
d'êtres humains et, par exemple, plus d'animaux. Je pense que c'est tout simple
: en tant qu'êtres humains nous avons des sentiments humains et ces sentiments
sont perturbés, nous souffrons, lorsque nous voyons que des animaux sont
torturés. C'est vrai que le Christianisme nous a donné toute latitude à l'égard
des animaux, que nous avons le droit de faire tout ce que nous voulons avec
eux. Mais en revanche, les animaux connaissent les mêmes sentiments que nous.
Dans notre cerveau moyen sont contenues les mêmes informations que celles qui
sont chez les mammifères, et c'est pour cela que nous appelons ce cerveau
"le cerveau des mammifères". Vous pouvez voir comment les femelles chimpanzé
gardent leur bébé mort pendant deux ou trois jours, vraisemblablement dans
l'espoir qu'il va renaître. C'est vrai que ces vérités-là ont beaucoup plus de
poids en Inde, dans l'hindouisme, que dans le christianisme. C'est vrai que la
compréhension de l'univers tout entier comme une révélation de Dieu est une
conception davantage hindouiste que chrétienne. Mais Jésus est venu pour nous
dire que tous les hommes étaient frères et sœurs et tous d'un même père.
PuisQue les sciences de la nature ont montré l'unité des êtres humains sur
cette petite planète, ne devrions-nous pas universaliser cette pensée et l'appliquer à tous les organismes vivants
et toutes les parties de la création ? Alors, je pense que nous deviendrions
plus chrétiens en allant à l'école de l'hindouisme. La question n'est pas
tellement de savoir si telle personne est plus proche de l'Hindouisme ou du
Christianisme, mais comment cette personne vit-elle en tant qu'être humain avec
les autres êtres humains et sous le regard de Dieu. Car Jésus ne voulait
certainement pas fonder une religion pour exclure d'autres hommes au nom de
Dieu.
Vous
avez raison avec votre question sur la peur, puisque Jésus voulait libérer les
gens de leur peur par la confiance, et c'est là qu'on rencontre un problème
humain. Car le Christ a quelque chose à dire à toute l'humanité. Mais je pense
que la psychanalyse n'est pas véritablement une réponse à cette peur, puisque,
selon Freud, elle n'est rien d'autre qu'une humanité vécue. Freud a dit à la
fin de sa vie : "Si j'ai aidé vraiment une seule personne, alors cette
personne je l'ai aimée".
Je ne
crois pas que le pape soit le responsable de tous les maux, et je ne pense pas
qu'on puisse reprocher non plus à l'Eglise catholique qu'en 1972 elle ne se
soit pas opposée par exemple à l'armement nucléaire, ou qu'elle n'ait pas protesté contre le Vietnam ou contre
l'Algérie. Pour moi, une religion véritable ne peut pas être une religion qui
dit : Jésus est le fils de Dieu, mais nous savons tout mieux que lui... Je
pense qu'il faut arrêter de leurrer les gens. Les gens ont faim et soif de la
parole de Jésus et de sa personne, et ils iraient pieds nus pour retrouver sa
parole, même à travers le désert s'il le fallait. Et je crois qu'une Eglise qui
rejette cette quête honnête détruit toute recherche par une vérité instaurée de
droit divin par le magistère.
Je
vous vois tellement attentif que je crois que nous aurons une autre occasion de
parler de tous ces problèmes ensemble dans ce théâtre. Pour la dernière
question, en ce qui concerne l'amour, si vous me demandez ce qu'est l'amour, je
voudrais vous donner la réponse suivante. A mes yeux l'amour correspond à ce
que la psychanalyse désigne comme une technique mais qui est en fait une
attitude humaine. On essaye de comprendre l'autre pour lui-même. On ne le
censure pas, on ne la manipule pas, on ne le condamne pas, mais on l'accepte.
Il y a un mystère dans l'inconscient de la psychè
humaine. Car dans l'amour on recherche toujours dans l'âme de l'autre une
partie de soi-même. Le mythe de la Bible a du vrai : on se réveille comme si on
avait dormi toute sa vie. Et puis on se rend compte que Dieu, subrepticement,
nous a volé une côte. Dans notre cœur il nous manque quelque chose d'important.
La Bible raconte qu'Adam est allé à la rencontre des animaux et qu'il leur a
donné des noms. Et je crois que le premier acte d'amour est d'aller vers tous
les êtres vivants, d'aller vers les animaux, de leur donner des noms,
tendrement, et c'est de la manière dont nous nommerons les animaux que Dieu
nous nommera nous-mêmes. Pour dire cela de manière un peu plus radicale, je
dirai que nul ne mérite de rencontrer une femme s'il n'a pas déjà appris à se
montrer tendre et affectueux avec les animaux (rires). C'est seulement lorsque le bon Dieu a vu que cela avait
marché avec les animaux qu'il a donné une Eve à Adam. Je crois que l'amour n'arrête
pas de se manifester ainsi. On commence par appeler sa bien-aimée "mon
petit lapin, ma petite colombe" (rires)
et certaines femmes trompées parlent même de leur mari comme de leur
"oiseau migrateur". En fait, pour dire cela de façon plus sérieuse,
on aime dans l'autre ce qui nous manque à nous-même pour être complètement
nous-même. C'est ainsi qu'on n'aime jamais uniquement l'autre, mais qu'on aime
aussi soi-même, son propre bonheur. Ce qui est extraordinaire, c'est qu'ainsi,
à deux, on apprend quelque chose qui nous transporte au-delà de l'abîme,
c'est-à-dire qu'on apprend à connaître Dieu.
Si vous permettez, je terminerai par une petite anecdote que raconte Martin Buber dans l'Histoire des Hassidim. Un rabbin avait expliqué à ses disciples que tout ce qu'il y avait dans l'univers était une image de Dieu. Et ses disciples lui ont répondu : "C'est impossible, cela ne vaut que pour ce que Dieu a fait lui-même et non pour ce que les hommes ont fabriqué". Mais le rabbin a dit : "Non, non, cela vaut aussi pour ce que les hommes fabriquent." — "Mais, rabbin, qu'est-ce que le chemin de fer peut t'apprendre sur Dieu ?" — "Il nous apprend qu'en l'espace d'une minute on peut tout rater". Alors les disciples ont demandé au rabbin : "Qu'apprends-tu à travers le téléphone ?" — "On apprend qu'on parle ici et qu'on est entendu de l'autre côté." — "Bon, dirent les disciples, mais cela, ce sont des choses que les hommes ont fabriqué pour les adultes, mais les choses qu'ils ont fabriqué pour les enfants, on ne peut rien apprendre sur Dieu avec cela. Par exemple le jeu de dames." — "Mais si, c'est justement avec le jeu de dames que vous apprenez les plus belles choses sur Dieu". Et je le dis pour répondre à la question sur le bien et le mal que je n'ai pas eu le temps d'aborder. Lorsque vous jouez aux dames, vous devez avancer les pions case après case, selon des règles précises. Mais lorsque vous arrivez au but, votre pion se transforme en dame et vous n'êtes plus obligés de suivre les règles : vous pouvez vous promener partout sur l'échiquier. J'ai un souhait que j'aimerais formuler ce soir : c'est que toutes les femmes qui se trouvent ici se transforment en dame et que tous les hommes qui se trouvent ici soient capables de les traiter comme des dames.