Autour de la musique contemporaine
Pierre
Jodlowski
compositeur
Il me
semble important de situer la musique contemporaine dans l'histoire. On en
parle souvent comme d'une identité à part, on dit qu'il y a la musique
classique d'un côté, les musiques populaires d'un autre et puis qu'il y a la
musique contemporaine. Je vais essayer de montrer qu'il existe une continuité
dans l'histoire, même si l'histoire de notre siècle a été marquée par de fortes
ruptures qui sont liées à de nombreux facteurs historiques, sociologiques et
culturels.
La
première moitié du siècle
Je vous propose, pour commencer, de se situer à la
jonction du XIXe et du XXe siècle. À cette époque, on arrive au terme de ce
qu'on a appelé le système tonal. Le système tonal a été le système
d'organisation musicale qui a caractérisé toute la période classique et toute
la période romantique. Au début du XXe siècle, cela fait deux cents ans que les
compositeurs l'utilisent et il est évident qu'apparaît une volonté, une
nécessité de changement.
Il y a, à ce moment-là, deux courants. D'une part le
romantisme finissant, avec des compositeurs comme Strauss et Malher, qui
continuent d'écrire dans le style romantique supporté par le système tonal, et
puis d'autre part le courant "impressioniste", à savoir Debussy,
Ravel, Fauré, qui, eux, s'engagent un peu plus dans la nouveauté, mais qui sont
encore rattachés au système tonal et qui opèrent plus une continuité et une
mutation très progressive qu'une rupture.
Dans ce contexte, il y a trois compositeurs à propos
desquels je souhaiterais dire quelques mots ; ce sont des musiciens, qui,
justement, au lieu de s'inscrire dans cette continuité, vont marquer l'histoire
par ces ruptures qui vont avoir une incidence sur toute la musique de notre
siècle.
Le premier c'est Strawinsky, et une de ses œuvres en
particulier qui est le Sacre du Printemps.
Et tout de suite je parle des rapports entre la musique et le public. La
création du Sacre du Printemps en
1913 a été un énorme scandale (qui s'est ensuite retourné à l'avantage de
Strawinsky parce que cela lui a fait d'une certaine manière de la publicité !).
Cette œuvre a vraiment opéré une forte rupture. Quelles en sont les raisons ?
On a beaucoup écrit sur cette œuvre. Boulez en a fait
une analyse très poussée, notamment en termes d'agencements rythmiques. C'est
une des caractéristiques du Sacre du
Printemps, avec un travail sur l'orchestration tout à fait nouveau et très
poussé. Il y a aussi le langage harmonique, qui est nouveau, puisqu'il procède
par juxtaposition de plusieurs gammes, de plusieurs échelles, de plusieurs
modes, au lieu de travailler dans un seul système, comme par exemple avec le
système tonal.
J'ajouterai quelque chose qui me semble
particulièrement important. Qu'est-ce qui est à l'origine du Sacre du Printemps ? Il y a une volonté
d'évoquer un rituel (d'où le titre : "sacre"), et c'est dans cette
volonté, et dans les moyens utilisés, que cette œuvre dégage (et encore
aujourd'hui) cette violence et en tous les cas cette formidable énergie par
laquelle cette œuvre a marqué en son temps. Il faut se replacer dans le
contexte de ces années-là pour comprendre à quel point cela a été un choc. Ceci
dit, dans la production de Strawinsky, le Sacre
est un peu à part. Après, Strawinsky s'est orienté vers d'autres choses et
notamment le néo-classicisme.
Le second compositeur dont je souhaite parler, qui
est moins connu, bien qu'il soit tout aussi important et contemporain de
Strawinsky, c'est le français Edgar Varèse. J'ouvre une parenthèse : ce sont
des compositeurs qui ont été importants pour moi ; donc, même si j'aborde ici
un aspect historique, vous pourrez en même temps faire la relation avec la
musique que j'écris. Ce n'est pas innocent si je vous parle de ces compositeurs
: c'est qu'à la fois ils ont marqué leur temps, mais aussi qu'ils m'ont marqué
personnellement.
Varèse est le premier compositeur de l'histoire à
penser la musique non plus seulement en terme de technique musicale,
c'est-à-dire en termes d'harmonie, d'organisation du rythme, des hauteurs,
d'orchestration, etc, mais en termes de "sons". C'est une nouveauté
extraordinaire et, avec le public, il a aussi été toute sa vie l'objet de
scandales. Avec cette nouvelle pensée, Varèse est en quelque sorte le
précurseur de la musique électroacoustique, qui est une "musique des
sons". En ce sens il a eu une influence absolument considérable sur les
compositeurs de musique électroacoustique.
Il y a deux œuvres qu'il faut citer dans la
production de Varèse. La première c'est Ionisation
(Varèse a beaucoup utilisé dans son inspiration le domaine de la physique). Ionisation est la première œuvre de
l'histoire de la musique occidentale qui est écrite uniquement pour
percussions.
L'autre œuvre est plus tardive : elle s'appelle Désert. Pour dire à quel point Varèse
était engagé dans sa démarche de recherche sur le son : il a été obligé de
s'arrêter de composer pendant plus de dix ans parce qu'il n'avait pas les
moyens d'exprimer son art. L'orchestre ne lui suffisait plus et la technique
n'était pas développée en termes d'enregistrements et de restitution du son. Il
s'est alors exilé dans le "désert". À l'époque où il a composé cette
pièce on avait enfin mis au point des techniques d'enregistrement et c'est la
première œuvre mixte de l'histoire — une œuvre mixte étant la superposition de
musique instrumentale et de musique électroacoustique.
Le troisième axe de rupture de ce début de siècle,
c'est Schœnberg. C'est aussi un compositeur très important, qui, lui, s'est
engagé très loin dans la théorisation de sa pensée et il a été à l'origine d'un
mouvement qu'on a appelé le dodécaphonisme. Le dodécaphonisme était un nouveau système d'organisation de
la musique.
Il y a un fait assez marquant chez Schœnberg : à
partir du moment où il a commencé à composer sur la base de ce système, les
critiques venaient le voir et lui demandaient : "Pourquoi n'écrivez-vous plus dans le style romantique ? Pourquoi
n'écrivez-vous plus la même musique ?" Et il répondait : "Mais j'écris toujours la même musique :
c'est vous qui ne vous en rendez pas compte". C'est très symptomatique
de la rupture du début de notre siècle : pour Schœnberg les techniques de
langage étaient complètement dissociées de la volonté d'expression. C'est très
important. Schœnberg a endossé toute sa vie ce poids d'un personnage
révolutionnaire et en a énormément souffert, alors qu'il considérait qu'il
continuait à écrire la même musique. Mais cela n'était pas perçu par le public
et les critiques de cette façon-là.
Parler de la musique c'est une chose, mais il faut
aussi l'écouter. Je vous propose d'écouter des extraits de ces trois
compositeurs : un mouvement du Sacre du
Printemps de Strawinsky, la Danse de
la Terre, qui est un des mouvements les plus marquants dans cette volonté
d'exprimer un rituel de choses ancestrales, (qui sont enfouies quelque part en
nous) ; ensuite le début de cette œuvre pour percussions seules de Varèse, Ionisation ; et enfin une œuvre entière
de Schœnberg. Mais alors là, ne vous effrayez pas, ça ne va pas durer longtemps
: Schœnberg, non seulement a codifié un nouveau langage avec le principe
dodécaphonique, mais il a aussi travaillé sur ce qu'on appelait la forme
aphoristique, c'est-à-dire sur des formes très condensées et très courtes.
C'est une idée très forte. Ce sont des choses qu'on ne fait plus tellement
aujourd'hui, mais cela a été nécessaire à l'avancement du discours musical.
(diffusion des
trois extraits)
La rupture
de l'après-guerre et l'éclatement des tendances
À partir de ces trois axes, il est plus facile de
tisser des trajectoires et de comprendre l'évolution du discours musical
contemporain. On va faire à nouveau un saut dans le temps et on va parler de ce
qu'on a appelé la rupture de l'après-guerre. La seconde guerre mondiale est un
fait très traumatisant qui va avoir une conséquence dans le domaine des arts.
J'ai parlé de trois axes de ruptures, mais je vais
ici m'arrêter seulement à deux d'entre eux, puisque, je l'ai bien dit, le Sacre du printemps est un cas très
isolé.
Les perspectives qui sont amorcées par Schœnberg, à
savoir un travail sur une nouvelle théorisation, vont être reprises par toute
une série de compositeurs qui vont théoriser encore plus qu'il ne l'avait fait
lui-même. Cela va aboutir en 1946 à la création d'un courant qui s'intitule le
"sérialisme généralisé". Le sérialisme généralisé était une volonté
de s'engager dans la plus forte abstraction possible en réponse à ce traumatisme
qu'avait été la guerre, et de travailler dans une systématisation de tous les
paramètres musicaux : une organisation des hauteurs très stricte, une
organisation des rythmes, une organisation des timbres, des intensités, etc.
Cela a mené à des œuvres qui étaient ultra-structurées.
Je citerai quelques compositeurs de cette époque : en
France Pierre Boulez, bien sûr ; en Allemagne : Karlheinze Stockhausen ;
en Italie : Luigi Nono et Luciano Berio. Ils ont tous un point commun, c'est
qu'ils se sont engagés très fortement dans cette voie du sérialisme généralisé,
où tout est très construit, ultra-déterminé à l'avance ; mais curieusement,
chacun va avoir ses propres perspectives et va développer ses propres idées. Et
c'est ce qui a amené cet éclatement des années soixante : une multitude de
perspectives. Vous allez voir dans les exemples que je vous ferai écouter
combien il y a eu d'esthétiques différentes.
C'est une situation assez nouvelle dans l'histoire de
la musique. Dans les siècles passés, entre un compositeur et un autre situé à
une génération d'écart, il est facile d'établir des liens. Il y a certes une
évolution du langage, mais il n'y a pas de rupture. Ici, non seulement il y
avait déjà cette rupture du début du siècle, mais en plus, à partir de ces
premières recherches, il y a tout un tas de perspectives très différentes qui
sont employées et dans lesquelles ces compositeurs s'engagent.
Parallèlement à ce courant, l'approche varèsienne
d'une "musique du son" va donner naissance, corrélativement aux
premières grandes découvertes des techniques d'enregistrement, à ce qu'on a
appelé "la musique concrète", la musique électroacoustique. C'est
aussi une démarche assez radicale à ses débuts, puisque la musique
électroacoustique considère qu'il n'y a plus besoin d'avoir une partition et
des interprètes et qu'on peut faire de la musique à partir des enregistrements
de bruits de la nature, des villes, etc, et du travail que l'on peut faire sur
ces sons (leur montage, de leur mixage). Je parlais de scandale tout à l'heure,
mais il faut aussi se mettre à la place du public. Quand ces premières œuvres
sont arrivées dans le panorama culturel, cela a été l'occasion d'une grande
perplexité.
De même que dans la musique sérielle il y a eu
explosion de courants, cela a été un peu la même chose dans la musique
électroacoustique et pour deux raisons. La première est simple : c'est que
l'évolution de la technique a ouvert une multiplicité de perspectives. Certains
compositeurs ont voulu engager leur travail dans la prise de son, d'autres dans
le montage, etc. Il y a eu également la naissance des premiers ordinateurs et
on sait à quel point l'évolution de l'informatique est rapide.
Par ailleurs, la musique électroacoustique a eu aussi
une très forte influence sur les compositeurs qui ne la pratiquaient pas
directement. Il y a eu toute une génération de compositeurs qui se sont
inspirés de techniques utilisées dans l'électroacoustique pour faire de la
musique instrumentale. Par exemple, une technique qu'on appelle la "modulation" : on prend un son et on
le module par un autre. Il y a aussi des techniques de spatialisation, à savoir
mettre le son dans une réverbération dans un espace précis, etc. Toutes ces
techniques ont donné beaucoup d'idées à certains compositeurs, par exemple
Ligeti et Xenakis. Xenakis ayant eu une formation d'architecte, une formation
très mathématique, pensait la musique en termes d'agencements, à la fois très
proche de Varèse et très proche de cette filiation électroacoustique.
Tendances
actuelles
Aujourd'hui, on hérite de cette pluralité de styles
qui vient de ces expérimentaions des années soixante. Il y a également, de la
part de beaucoup de compositeurs (c'est un peu mon cas personnel) une volonté
de synthèse dans des projets qui sont peut-être moins radicaux, moins
conceptuels qu'ils ont pu l'être à cette époque. Il y a également une
revalorisation de l'aspect poétique (un peu en réponse à cet esprit typique de
la musique sérielle très structurée).
Et pour finir, l'évolution des moyens de communication
est un facteur à prendre en compte. Aujourd'hui, par exemple, on peut écouter
très facilement les musiques du monde entier. C'est un fait relativement
nouveau. Il y a vingt ans c'était encore très difficile.
J'ai eu une expérience dans ce domaine avec un
compositeur français qui s'appelle Tristan Murail. Tristan Murail travaille
beaucoup sur ce qu'on appelle les spectres du son, c'est-à-dire qu'il
enregistre un son X, il regarde comment ce son est fait et il se sert de ces
données pour écrire sa musique. Il avait travaillé par exemple sur la musique
tibétaine, sur la voix et ce qu'on appelle les chants dyphoniques du Tibet.
Également sur les trompes tibétaines, qui sont des instruments très
particuliers. Pour écouter de la musique tibétaine il y a cinquante ans, à part
se rendre au Tibet et avoir l'occasion d'entendre des concerts de ces gens-là,
ce n'était pas évident. Aujourd'hui, tout ça est rendu très facile.
Le
problème du public
Pour finir cette présentation historique, je voudrais
faire le point sur la question du public, parce que c'est un des points forts
de ce débat.
Tout d'abord, il faut revenir sur la notion d'élite.
Personnellement je me situe tout de suite contre la notion d'une élite dans
l'art. Ceci dit, il ne faut pas rêver et je crois que les artistes qui sont
très engagés ont toujours le besoin de se situer en décalage avec la société,
et ce décalage induit une situation dans leur démarche qui fait qu'il y aura
toujours, non pas une inaccessibilité, mais une difficulté d'accéder à ce qui
est très contemporain.
Par contre, dans l'accès à la culture, et notamment à
cette musique des années soixante, il y a un problème lié au rôle des media. Je
suis très critique à ce sujet. On sait la place qu'a pu prendre la télévision
dans notre société. Les œuvres que je vous ai fait écouter sont très peu
jouées. Varèse est un compositeur qui est très peu joué et qu'on connaît très
peu. Il y a là un rôle qui n'est pas assumé pour la diffusion des arts
contemporains.
Aujourd'hui, les choses ont quand même évolué. On va
vers une réconciliation avec le public. Tout au moins je l'espère. Cela peut se
manifester de plusieurs manières. Il y a d'une part un rejet de la formule du
concert univoque, c'est-à-dire du concert qui ne fonctionne que dans un sens,
où on n'écoute qu'un seul style de musique. Aujourd'hui, il y a une volonté
d'ouvrir l'espace musical dans les concerts.
Ici à Toulouse j'ai eu une expérience avec l'Ensemble
Pythagore, le seul ensemble toulousain à pratiquer régulièrement cette musique.
On a organisé des concerts dans lesquels on juxtaposait différents styles de
musiques contemporaines (de la musique intrsumentale, de la musique mixte et de
la musique électroacoustique) avec des œuvres anciennes, pour montrer qu'il y a
une continuité historique et que le public peut tout à fait s'y retrouver. Si
de but en blanc on assiste à un concert de musique contemporaine sans y être
préparé, c'est vrai que ça peut être très difficile.
En plus de ça, il y a une conscience très forte
aujourd'hui quant à l'organisation des concerts. je suis un peu critique par
rapport à tout l'apparat, à toute la mise en scène, qui a cours dans le milieu
musical : le chef arrive, il va serrer la main au premier violon, tout le monde
est en costume très strict ! Si on regarde ce qui se passe au théâtre, la
situation est très différente. Je parle du théâtre contemporain. Le théâtre est
bien plus avancé en ce sens-là que le domaine musical. Il y a des efforts qui
sont faits. Dans la mise en scène d'un concert, on peut très bien travailler
tout ce qui est éclairage, tout ce qui est la mise en espace, travailler sur
des espaces scéniques différents. Ce sont des perspectives qui en termes public
peuvent, je le souhaite vraiment, nous faire envisager une réconciliation.
On va maintenant écouter quelques exemples qui vont
vous montrer l'éclatement de cette période des années soixante. On va écouter
quatre extraits d'œuvres typiques. Ce sont des œuvres que j'apprécie beaucoup,
elles vous permettront de mieux comprendre ma propre position.
En premier lieu une œuvre de Ligeti qui s'intitule Lontano. Comme son titre l'indique,
c'est un travail sur la longueur et l'étirement. Ligeti y abolit la notion de
rythme et de rupture. C'est un phénomène complètement continu. Il part d'un
seul son unique, d'une seule note, jouée par très peu d'instruments, et
progressivement, sur dix minutes, il arrive à déployer tout l'orchestre sur une
texture très épaisse.
Ensuite un extrait d'une œuvre de Boulez qui
s'intitule Éclat. Il y a là un
travail très fin sur le timbre, mais dans une perspective où tout est très
haché, très structuré.
Ensuite, "pour respirer", une œuvre de
Luciano Berio, qui s'appelle Laborintus.
C'est un peu une sorte d'exploration. Il a fait une fusion de tout ce qui se
faisait à l'époque, y compris le jazz, la voix, etc.
Et enfin, de Pierre Heury, un extrait de l'Apocalypse de Jean, qui est une œuvre
de deux heures. C'est une œuvre liturgique, entièrement électroacoustique, assez
représentative du travail de Pierre Hery.
(diffusion des
quatre extraits)
La
situation actuelle
En tant que compositeur, je dirai que la situation
aujourd'hui est en train d'évoluer sous divers angles.
Une première chose est la relative indépendance esthétique
de la création. Il y a encore quelques années, le rattachement à une branche ou
à une école était très important pour se situer. Aujourd'hui, il reste des
esthétiques un peu propres à chaque pays (on a par exemple une tradition
électroacoustique en France qui est très forte comparativement à l'Allemagne),
mais la notion d'école est beaucoup moins forte. L'ouverture du monde et
l'accès à toutes les musiques par le développement des moyens de communication
permet beaucoup plus d'autonomie.
Une deuxième évolution, qui concerne plus les
compositeurs qui, comme moi, travaillent à l'aide d'outils technologiques,
c'est la plus grande accessibilité à ces outils. Il y a quelques temps, pour
travailler sur l'électroacoustique, il fallait obligatoirement être rattaché à
des structures. Ce n'est plus complètement le cas aujourd'hui. Il y a une
certaine autonomie. On peut avoir chez soi du matériel pour travailler. Le rôle
des centres de recherche et des instituts de création reste très important,
mais plus comme des lieux de rencontre ou des lieux d'échange.
Cette relative indépendance, cette autonomie, nous
conduit en tant que compositeurs à nous intéresser à ce qui se situe autour de
la création, à savoir : le rapport au public, les conditions d'exécution,
l'organisation des concerts, les relations avec les interprètes, etc.
Par ailleurs j'ai déjà signalé que la tendance,
aujourd'hui, va vers une globalisation des perspectives de création. À
l'inverse de la situation des années soixante, où on était obligé de "choisir"
entre l'instrumental et l'électroacoustique, beaucoup de compositeurs sont
familiers des deux domaines. Cela permet d'opérer la rencontre des deux
univers, ce qui est la spécialité que je pratique comme compositeur : la
musique mixte. Je crois que c'est très positif parce que cela va à l'encontre
d'une séparation des genres et que cela permet de tisser des liens multiples
entre le travail sur une partition et le travail en studio.
Pour rajouter à cette présentation personnelle, je
dirai que j'ai également pratiqué à une certaine époque les musiques
populaires, à savoir le jazz, le rock, etc. Cette expérience a aussi été très
importante pour moi, parce qu'elle m'a permis de comprendre l'écart qu'il y
avait entre les musiques populaires et les musiques contemporaines classiques.
J'ai toujours gardé l'énergie qui est propre à ces musiques et c'est important
dans ma production.
Un dernier point c'est que j'ai travaillé dans ce
qu'on appelle les projets pluridisciplinaires. Ce sont des perspectives qui
sont très intéressantes, à la fois du point de vue de la création et du point
de vue des rapports avec le public. Mélanger les arts, c'est quelque chose à
quoi je crois beaucoup.
Je vais parler maintenant plus précisément de la
musique mixte, à savoir la rencontre de l'univers instrumental et de l'univers
électroacoustique. J'ai dit que Varèse avait été le premier compositeur à faire
cette musique-là en 1954 avec son œuvre Désert.
Je citerai juste le cas de Stockhausen qui a beaucoup apporté à la musique
mixte, notamment avec une œuvre marquante qui s'appelle Kontakte. Enfin Berio, Nono et beaucoup d'autres aussi, beaucoup de
compositeurs sériels qui ont intégré l'électroacoustique à leur démarche.
Dans les détails, la musique mixte a les avantages
dans des domaines : l'instrumental et l'électroacoustique, sans en avoir les
inconvénients. C'est un peu humoristique, mais c'est vrai qu'il y a un problème
dans les concerts de musique électroacoustique : pour le public, on se retrouve
dans un lieu entouré de haut-parleurs où il n'y a strictement rien à voir. Au
départ, de part la radicalisation des points de vue, ça ne posait pas de
problèmes, mais c'est vrai qu'aujourd'hui, en termes de concerts, on a un peu plus
de mal à assumer cette situation.
La musique mixte, par le fait qu'elle mélange les
deux univers, permet de renouer avec le geste instrumental, avec ce contact
avec l'instrumentiste qui, pour moi, est très important, et en ayant aussi
l'accès à ce travail sur l'espace et sur les sons qui caractérise
l'électroacoustique.
De plus, aujourd'hui, un concert de musique
instrumentale pure, comme la musique de chambre (mis à part l'orchestre qui est
un cas particulier) "induit" dans une situation acoustique qui est un
peu figée, qui a du mal à évoluer, par la facture même des instruments. Et le
fait de travailler dans la musique mixte, c'est-à-dire de mélanger les
instruments avec l'électroacoustique et d'amplifier les instruments, ce qui est
souvent nécessaire, permet d'élargir le pannel
des sonorités et des possibilités offertes par la musique instrumentale.
Au-delà de cette situation, les enjeux de la musique
mixte sont d'arriver à tisser des rapports entre l'instrument et les parties
électroacoustiques. Ce n'est pas si évident que ça, même si c'est avantageux.
J'ai écrit récemment quand j'étais à l'IRCAM, une pièce pour flûte et
dispositif électroacoustique sur laquelle j'ai beaucoup travaillé la notion de
dialogue et la notion de théâtralité. Il y avait des sons qui étaient diffusés
en même temps que jouait la flûte et cette idée de théâtralisation s'est
manifestée dans la partie électroacoustique. J'ai enregistré des sons de voix
et la confrontation entre un instrumentiste et une voix virtuelle a créé une situation
théâtrale que j'ai trouvée vraiment intéressante.
Il y a aussi la fusion de timbres, la fusion de
hauteurs. On travaille sur des mouvements mélodiques identiques et cela permet
de faire des relais de l'un à l'autre. Comme les instruments sont amplifiés,
l'intérêt est de faire découvrir des sonorités assez particulières qu'on n'a
pas forcément l'habitude d'entendre sans cette amplification.
Examen de
quelques œuvres
1 - Je vais maintenant vous parler d'une œuvre que
j'ai composée en 1995. C'est une pièce pour contrebasse et dispositif. J'avais
eu une idée qui était d'opérer du début à la fin de l'œuvre ce qu'on pourrait
appeler un élargissement de l'instrument. Je suis parti d'une matière brute,
une sorte d'atome, ce qu'on pourrait faire de moins expressif jusqu'à
progressivement faire rentrer tout un tas de modes de jeu et révéler peu à peu
les potentialités de la contrebasse.
Parallèlement à ça, il y avait une autre idée plus
poétique. Au cours d'un voyage, j'avais fait des enregistrements d'oiseaux, non
pas de cris et de chants d'oiseaux, mais j'avais travaillé sur l'enregistrement
des battements d'ailes. C'est un son très particulier que j'aime beaucoup,
frrrr... Quelque chose comme ça, de fugitif. Et ces idées de battements d'ailes
ont été à la source de ce travail sur cette pièce.
Comment faire sonner une contrebasse comme des
battements d'ailes ? J'ai eu la chance de travailler avec Jean-Pierre Robert,
un contrebassiste qui venait d'écrire un traité de contrebasse. Grâce à sa
collaboration, nous avons pu déterminer des modes de jeu particuliers. C'est
justement cette écriture de modes qui a permis d'opérer cet élargissement de
l'instrument en faisant qu'au départ il joue sur la caisse de l'instrument avec
son archet, il produit des frottements qui se rapprochent de ces sonorités et
progressivement il va jouer sur les cordes, sur la caisse, etc, un peu partout,
et on obtient comme ça une espèce d'étoffement, de zoom arrière sur la contrebasse. Je vous propose d'écouter d'abord
le début de l'œuvre.
(diffusion de
l'extrait)
Je tiens à préciser que tous les sons que vous avez
entendus sont des sons de contrebasse. Il y en a qui sont déclenchés par
l'ordinateur, et l'instrumentiste joue lui-même avec ce qu'il entend.
Dans un deuxième temps, dans cette idée
d'élargissement, il "fallait bien" que je fasse jouer
l'instrumentiste sur les cordes de sa contrebasse. Pour amener cette
progression, je lui avait demandé de détendre la corde la plus grave pour que
la première fois que l'on entende des hauteurs, on entende un son très grave
produit par la contrebasse et à l'opposé, en une sorte de réponse (cela va être
très ambigu, c'est un jeu aussi), des sons extrêmement aigus dans la partie
électronique. Donc les premières hauteurs que l'on entend sont des hauteurs à
registre extrême et cela permet d'accentuer cet effet de progression. On écoute
ce passage.
(diffusion de
l'extrait)
La pièce fait à peu près douze minutes. Toujours dans
cette idée de continuer à révéler les possibilités de l'instrument, il y a
aussi un rapport très théâtral, puisque l'instrumentiste est obligé de jouer
sans arrêt de plusieurs façons, de tourner son instrument, d'accompagner la
partie électronique, etc.
Un peu plus en avant dans la pièce, j'ai travaillé
sur ce qu'on appelle des pizzicati,
qui sont des sonorités typiques de la musique de jazz où l'instrumentiste pince
sa corde. On en a entendu dans l'extrait de Berio. La contrebasse est très
utilisée dans le jazz et je ne voulais pas occulter cet aspect-là. Cela m'a
permis aussi de travailler sur une séquence un peu plus dynamique. En plus de
jouer sur les pizzicati il y a
toujours la partie électroacoustique. L'instrumentiste joue aussi sur la
caisse, mais là en produisant des percussions avec ses mains. On écoute ce que
cela donne.
(diffusion de
l'extrait)
Pour finir la pièce, toujours dans cette idée
d'avancer, il y a une telle ouverture, que mon idée était, à la fin tout comme
au départ, de basculer sur un autre instrument. Pour l'anecdote on a utilisé
une technique qui consiste à coincer un trombone de bureau sur la corde de la
contrebasse. En faisant cela, on casse la résonance naturelle de la corde et on
lui impose de vibrer dans des proportions inégales. Cette technique permet de
réaliser des sons qui ne sont plus harmoniques, mais non-harmoniques. Des sons
typiques non-harmoniques ce sont par exemple les cloches. On entend donc un peu
des résonances de cloches.
Pour faire aussi référence au début de l'œuvre, j'ai
écrit dans cette fin à nouveau le même mode de jeu : l'instrumentiste joue en
faisant rebondir l'archet, mais sur ses cordes avec le trombone. Mon idée,
poétiquement, était de proposer une sorte de résonance qui faisait qu'on était
à nouveau sorti du cadre de la contrebasse. On écoute un passage de la fin de
cette pièce.
(diffudion de
l'extrait)
On a eu donc une idée de mon travail et aussi de
cette espèce de va-et-vient permanent que l'on peut établir entre le travailsur
l'électroacoustique et le travail sur l'instrument.
Je ne sais pas quelle est votre réaction par rapport
à ça, mais il est souvent difficile dans cet enregistrement de dissocier qui
fait quoi. Cette ambiguïté n'existe pas en concert, parce qu'on voit
l'instrumentiste. C'est une musique qui est vraiment faite pour le concert,
mais elle est aussi intéressante parce qu'elle permet de travailler sur des
zones intermédiaires et c'est quelque chose qui me plaît beaucoup.
2 - Je voudrais vous faire écouter aussi un autre
extrait d'une pièce écrite après la précédente. C'est aussi une pièce pour
soliste : un seul instrument, la clarinette, et un dispositif
électroacoustique. Elle s'appelle Éclats
de ciel.
J'avais eu aussi une autre idée qui était assez
proche de mes oiseaux. J'avais fait une série de lecture de la cosmologie des
anciens Mexicains. Une inspiration donc assez éloignée d'un phénomène musical.
J'avais été très séduit par la manière qu'avaient les Mayas d'exprimer ce qui
était pour eux le ciel comme espace des dieux. À l'inverse de notre culture
occidentale où il n'y a qu'un ciel, les anciens Mexicains avaient l'idée qu'il
y en avait treize qui étaient superposés. Ce qui m'a intéressé en tant que
compositeur, c'était le nom qu'ils donnaient à chacun de ces sites. Il y avait
le pays du vent, le pays de la poussière, le pays des monstres, le pays des
quatre cents oiseaux qui descendent sur la terre, etc. Une série de treize
espaces définis en termes poétiques. Dans cette pièce j'ai essayé de reprendre
ces idées.
Je travaille toujours avec deux perspectives. Elles
ne s'entendent pas toujours forcément, mais je crois qu'on peut les ressentir
quand on écoute les œuvres. L'une est très poétique. La seconde est un travail
plus technique. Et ici j'ai essayé de travailler la question de virtuosité, à
la fois dans l'écriture de la clarinette et dans la partie électroacoustique.
Dans l'extrait qu'on va entendre, il y a un
va-et-vient permanent entre les sons électroniques et les sons de clarinette.
Les instrumentistes prennent beaucoup de plaisir à jouer cette pièce mais c'est
aussi une épreuve, parce qu'ils sont sans arrêt sollicités par ce qui se passe
dans la partie électronique. Il y a des moments où cela va très vite.
(diffusion de
l'extrait)
3 - En dernier lieu je vais vous faire écouter un
extrait d'une œuvre qui s'appelle Lignes
d'incidence. C'est une œuvre pour un ensemble de huit instruments, avec à
nouveau un dispositif électroacoustique.
Dans l'extrait qu'on va écouter, j'ai fait un travail
assez poussé sur l'amplification. J'ai travaillé avec des micros de contact. Ce
sont des micros qui, au lieu d'être aériens, sont des micros que l'on colle sur
les instruments et qui permettent d'entendre ce qui se passe "à
l'intérieur". On a un rapport dynamique qui est complètement différent de
celui qu'on a en temps normal.
Je suis parti d'une citation de Léonard de Vinci qui
disait : "je me demande si un bruit
très fort entendu de très loin peut paraître aussi fort qu'un bruit très léger
entendu de très près". Il posait la question du rapport entre la
distance et l'énergie d'un son. J'ai trouvé ça assez fantastique à l'époque et
je m'en suis inspiré.
Dans l'extrait, tous les sons que vous entendez (sauf
à la fin de l'extrait) sont produits par les instruments. Grâce à cette
amplification vous allez entendre un son très métallique produit par la harpe.
La harpe est un instrument qu'on a toujours du mal à entendre dans l'orchestre
et là je me suis amusé à le faire ressortir comme un zoom à certains moments très précis. On écoute le début de cette
œuvre.
(diffusion de
l'extrait)
J'arrête volontairement, parce qu'à partir de ce
moment l'électroacoustique entre en jeu et les choses sont différentes. Mais
dans tous les sons que vous avez entendus il y a des sons familiers, comme le
piano par exemple, et les sons métalliques dans le grave sont produits par la
harpe. Il y a aussi des bruits de souffle. En situation de concert c'est assez
intéressant parce que ça permet de se focaliser sur un instrument, et puis au
contraire d'avoir une vision d'ensemble.
Dans une dernière pièce que je viens d'écrire, qui
est une pièce pour orchestre qui s'intitule Focales,
j'ai repris cette idée d'envisager le dispositif instrumental d'un point de vue
très visuel, c'est-à-dire de faire des déplacements puis tout d'un coup de se
concentrer sur autre chose. Ce ne sont pas des idées qui sont forcément
nouvelles, mais je travaille vraiment dans ce sens.
Les œuvres
pluridisciplinaires ou multimédia
Pour terminer je voudrais évoquer en quelques mots ce
qu'on peut appeler les domaines pluridisciplinaires, qui sont pour moi très
liés à la musique mixte en ce sens qu'ils proposent d'intégrer plusieurs media
(d'où le terme de multimédia) en un seul projet de création. À ce titre, j'ai
eu la chance, il y a deux ans, de travailler pour la réalisation d'un spectacle
multimédia du chorégraphe Jean-Marc Matos (qui participe aussi à ce cycle de
conférences).
Je dis "chance", parce que j'ai vraiment eu
l'occasion de travailler avec des gens extrêmement compétents. Jean-Marc Matos
en était le "père spirituel", parce que dans ce genre de projet il
faut toujours qu'il y ait une seule personne en amont du projet, sinon c'est
très difficile d'arriver à fédérer les idées. Il y avait également Claude
Jeanmart, qui avait réalisé tout un travail sur des diapositives qui avaient
été conçues exprès, et qui étaient projetées par plusieurs projecteurs
différents. Il y avait également deux caméras vidéo sur scène. Il y avait les
danseurs qui dansaient avec leur propre image projetée sur des écrans, avec un
film, etc.
C'était vraiment un projet très lourd techniquement,
mais qui était très enthousiasmant comme ouverture vers de nouvelles
perspectives.
Les domaines pluridisciplinaires, cela peut être
également un travail avec le théâtre, ou dans le cadre d'expositions d'arts
plastiques, un travail sur de la musique électroacoustique qui révèlerait un
travail pictural ou sculptural. Il peut s'agir aussi d'architecture, de danse,
d'images, etc.
S'il est significatif qu'il y ait aujourd'hui une
répartition du public par disciplines, et on a pu voir combien cette
répartition pouvait aller jusqu'à un clivage par genres, les enjeux de projets
pluridisciplinaires offrent donc la possibilité de réunir le public en tirant
profit des compétences artistiques dans chacun de ces domaines.
Il y a surtout la chance d'éviter les cloisonnements,
qu'il s'agisse des créateurs ou de ceux qui les écoutent ou qui les regardent,
et il faut saisir cette opportunité pour redonner aux arts contemporains à la
fois leur force et leur justification.
Des enregistrements des œuvres de Pierre Jodlowski
(dont ceux qu'il a présentés dans sa conférence) peuvent être obtenus en
s'adressant directement à l'auteur : Pierre Jodlowski, SAM (Structure d'Action
Musicale), 34 chemin de Mazaygues, 31100 - Toulouse.
Débat
Claude Jeanmart, qui avait participé à l'organisation
de la soirée, et qui a collaboré avec Pierre Jodlowski, prend part au débat
Un auditeur - Comment arrivez-vous à
synchroniser la musique électroacoustique, qui est enregistrée, avec la musique
instrumentale ? Il n'y a pas de chef d'orchestre mais j'imagine qu'il y a des
partitions. Comment tout cela se coordonne-t-il ?
Pierre Jodlowski - Cela a effectivement posé
beaucoup de problèmes aux compositeurs qui ont pratiqué cette musique.
Au départ,
les premières œuvres de musique mixte étaient extrêmement laborieuses pour les
instrumentistes. Le compositeur arrivait avec, en effet, une partition et avec
une bande. Au début du concert, le technicien ou le compositeur appuyait sur
"play" et si la pièce
durait vingt minutes, pendant vingt minutes l'instrumentiste était obligé de
suivre et de se synchroniser à l'écoute. Il y avait, sur la partition, une
notation de ce qui se passait sur la partie enregistrée, mais c'était
extrêmement difficile.
Aujourd'hui,
grâce à de nouveaux moyens techniques, ce qu'on fait beaucoup, c'est qu'au lieu
d'avoir une seule bande, on fragmente en plusieurs morceaux qui sont stockés
sur la mémoire d'un ordinateur. Déjà le fait de travailler sur des périodes qui
durent au maximum une minute, cela permet à l'instrumentiste de respirer. Pour
déclencher ces sons enregistrés, ça peut être le compositeur ou le technicien
qui s'en charge via l'ordinateur. Il appuye sur la touche ou sur la souris.
Mais ça n'est pas très pratique.
Le système
le plus souvent employé c'est une pédale que l'instrumentiste a sous son pied
et qu'il actionne lui-même. Chaque fois qu'il appuye sur la pédale, il y a une
information qui est envoyée et décodée par l'ordinateur qui se charge de savoir
si c'est le premier, le deuxième ou le troisième coup, et en fonction de ce
comptage, quand l'instrumentiste déclenche le cinquième coup de pédale
l'ordinateur sait que c'est le cinquième parce qu'il a compté depuis le début
et il envoie le son qui correspond à ce cinquième événement.
Il y a des
risques. Il y a le coup de pédale en avance ou le coup de pédale en retard.
Dans le cas d'un coup de pédale en retard, ce n'est pas très grave parce qu'il
y a toujours quelqu'un qui assure la diffusion des sons électroniques et qui se
charge du règlage de leur niveau, et il suffit de dire à l'instrumentiste : si
tu manques un coup de pédale, je m'en rendrai compte, n'y pense plus, c'est moi
qui rattrape.
Par
contre, ce qui est plus critique, c'est s'il en met deux au lieu d'en mettre un
seul. Là il y a tout un tas de systèmes qui font que, par exemple, on peut
demander à l'ordinateur, une fois que l'instrumentiste appuie sur la pédale, de
bloquer le système de détection pendant un certain temps. On peut dire que
pendant une seconde quoi qu'il arrive, s'il appuie deux fois très rapidement,
s'il a peur par exemple d'avoir manqué, l'ordinateur sait qu'il faut qu'il ne
prenne qu'un seul signal. Par contre, si par mégarde il trébuche dessus, c'est
plus difficile, c'est la joie du direct , il faut improviser, se débrouiller.
Il y a
donc plusieurs systèmes qui permettent de se rattraper. Mais c'est vrai que
c'est une situation assez stressante. Mais elle l'est en tous les cas beaucoup
moins que si la bande se déroule du début à la fin parce que, là,
l'instrumentaiste sait qu'il ne peut pas respirer une seconde.
Claude Jeanmart - On avait rencontré un peu
le même problème dans le spectacle multimédia auquel tu faisais allusion tout à
l'heure : on avait exactement la même situation par rapport aux danseurs.
Comment faire pour que les danseurs qui dansaient en suivant l'évolution d'une
bande vidéo enregistrée ne soient pas esclaves de cette bande ? Il y avait un
encodage prévu, c'est-à-dire que certains gestes, qui avaient été mémorisés
dans l'ordinateur, déclenchaient l'arrêt ou le départ de la bande vidéo. Il y a
toute une série de possibilités pour rompre le côté inéluctable, ou implacable,
d'une bande qui défile.
Une auditrice - J'ai deux questions. Le
jazz, en particulier le free jazz,
pousse aussi les instruments à leur extrême limite, mais avec beaucoup de
spontanéité, puisque c'est par improvisation. Ça m'intéresserait de savoir si
cette création-là et la vôtre se font de manière complètement indépendante ou
si vous vous servez parfois des innovations qui se font en jazz.
Par
ailleurs, quel est le rôle de l'instrumentiste, puisque c'est une musique très
écrite, très codifiée ? Dans le cas de la pièce pour contrebasse, apparemment
cela a été un travail fait avec l'instrumentiste, mais, maintenant que c'est
écrit, est-ce qu'un instrumentiste qui ne vous connaît pas peut la jouer sans
vous voir, ou est-ce que c'est une œuvre de création pour l'instrumentiste ?
P.J. - Il y a aussi beaucoup de musiques
improvisées qui se situent entre une musique contemporaine qui est très écrite,
et le free jazz. J'ai deux rapports à
ça. Le premier c'est qu'il m'arrive moi-même d'improviser, puisque j'ai une
formation au départ d'instrumentiste (je suis pianiste et j'ai fait du
saxophone et de la basse). Il y a là, pour moi, une sorte de possibilité
cathartique d'évacuer énormément de choses par le biais d'une expérimentation
très libre et très intuitive. Dans l'exemple de Berio de tout à l'heure, le
petit passage qu'on a écouté n'est pas écrit. Il est juste marqué : impro-jazz,
etc. Il a fait appel à des gens spécialisés. Je m'intéresse à ça dans ce
cadre-là. Ça permet de sortir de soi-même autrement qu'en termes de réflexion
pure et de théorisation. Pour moi, c'est très important.
L'autre
aspect des choses c'est que je pense que les gens qui sont très engagés dans le
jazz contemporain ont de toutes façons beaucoup de choses à apprendre à ceux
qui sont dans la musique contemporaine, de par leur spontanéité. Je citerai un
exemple qui m'a beaucoup frappé. J'ai découvert assez tardivement un pianiste
de jazz qui s'appelle Cecil Taylor qui s'est radicalement engagé dans le jazz
contemporain, et autant je peux m'ennuyer avec des pièces pour piano de Boulez,
que je n'apprécie pas particulièrement, autant là il y a une spontanéité
extraordinaire. Et pourtant les deux œuvres présentent le même type de
complexité, mais on retrouve dans la musique de Taylor cette spontanéité dont
vous parlez et qu'on a en effet beaucoup perdue, surtout dans les années soixante.
Pour la
deuxième question qui concerne l'interprète, j'ai une réponse très récente.
L'œuvre qu'on a entendue en dernier, Lignes
d'incidence, a été jouée au mois de novembre à Oslo. J'avais été
sélectionné à un concours à Amsterdam et cela a été joué sans ma présence.
J'étais très angoissé parce que je me disais : si je n'y suis pas comment cela
va-t-il se passer ? Et en fait je me suis rendu compte qu'on pouvait noter
énormément de choses qu'on pouvait arriver à transmettre. Déjà la partition est
un outil en soi. Ma pièce pour contrebasse peut être jouée par n'importe quel
contrebassiste qui connaît le milieu musical contemporain. La pièce pour
clarinette aussi. C'est même une pièce qui, malgré la virtuosité, ne présente
pas de difficultés outre-mesure.
Il y a un
tas de codifications du langage. On a développé toute une graphie, des signes
que maintenant on a intégrés. C'est pour ça que je parlais de pédagogie : tous
ces signes-là il serait temps qu'on en parle aux jeunes. Des fois, on a des
instrumentistes très brillants qui ont toujours fait du classique et quand ils
se retrouvent devant une partition contemporaine, ils se disent : qu'est-ce que
c'est que ça ?
Ce concert
à Oslo, j'en ai eu des échos, et ça s'est très bien passé. Il n'y a eu
strictement aucun problème. J'avais rédigé une fiche technique où je disais : à
tel moment il faut diffuser plutôt sur les hauts-parleurs de devant ou plutôt
sur les hauts-parleurs de derrière, etc, en laissant une marge
d'interprétation.
Je crois
que vous évoquiez cela aussi : cette marge d'interprétation est très
importante, même si on arrive à noter beaucoup de choses. La première fois que
je travaille avec un instrumentiste, la première chose que je lui dis :
fais-moi écouter ce que tu fais de ma musique. C'est ça qui est le plus
important. L'important n'est pas qu'il respecte cent pour cent le texte, mais
qu'il comprenne ce qu'il y a derrière et qu'il en fasse quelque chose de
valable. C'est là tout l'intérêt de la musique mixte : ce qui est
pré-enregistré est d'une certaine manière figé, mais l'instrumentiste en jouant
de telle ou telle manière apporte quelque chose d'autre.
Ma pièce
pour clarinette a été jouée par deux clarinettistes différents : le premier
était quelqu'un de très brillant mais de très froid, de très sobre, et il a
donné une version puissante mais assez austère de la pièce, tandis que le
deuxième, qui était plus jeune, avec beaucoup d'énergie à donner, a joué un peu
au-dessus du tempo, c'est-à-dire plus
rapidement que prévu, et le résultat était très intéressant aussi.
C'est pour
ça aussi qu'il ne faut pas qu'on se contente d'écouter des enregistrements. Il
faut qu'on aille au concert parce que cela change énormément.
C.J. - Cela renvoie à un problème qu'on
rencontre dans les arts plastiques avec l'œuvre créée pour un lieu. C'est un
dispositif que l'on rencontre assez souvent parmi les artistes aujourd'hui. Que
devient l'œuvre quand elle est retirée de son lieu ? Peut-elle encore exister ?
La question rejoint ce genre de préoccupation.
Une auditrice - Au moment où l'art abstrait
se développe, qui tend à rompre totalement avec la représentation du réel, j'ai
l'impression que cette musique-ci, au contraire, évoque énormément
d'illustrations de la réalité. Quand je l'écoute, je vois beaucoup de choses,
des images de la nature, des paysages qui bougent, des chutes, des éclatements,
des bruits d'eau. Je ne sais pas si vous visez cela en créant.
P.J. - C'est une association que l'on
fait souvent. Moi, cela me fait extrêmement plaisir. Je préfère quelqu'un qui
sort d'un concert en me disant : j'ai entendu ça, j'ai imaginé ça, ou telle ou
telle chose — plutôt que quelqu'un qui va me dire : à la dix-neuvième mesure,
le quart de ton n'était pas juste. Mais c'est une position qui est personnelle.
Quand j'ai
présenté mes œuvres, vous avez bien vu qu'il y avait aussi une volonté
poétique. Donc si ça vous évoque des paysage, je dirai : tant mieux ! Il n'y a
pas non plus contradiction avec l'art abstrait. Quand j'ai vu pour la première
fois des œuvres de Rothko, qui sont ultra-abstraites, j'ai été absolument
fasciné par tout ce que l'on pouvait arriver à voir au-delà de trois simples
formes géométriques. En ce sens-là il n'y a pas forcément d'antagonisme, mais
il est vrai que la musique électroacoustique a un très grand pouvoir
d'évocation, surtout pour des gens qui ne la connaissent pas très bien et
surtout par le fait que dans un concert de musique électroacoustique on est
vraiment enveloppé par les haut-parleurs, par les mouvements qui se dessinent,
etc.
Et puis il
y a aussi beaucoup de compositeurs qui ont travaillé sur des bruits d'eau, des
sons de la nature, etc. Il y a là une volonté de travailler sur ce qu'on
pourrait appeler un paysage imaginaire. Et ça rejoint la thématique de ce soir
: imaginaire et création. Ce n'est pas forcément ce que je vise au départ, mais
si ça peut être l'un des aboutissements de ce travail, ça me va ! C'est en tous
cas une preuve de compréhension des œuvres.
Un auditeur - Il y a une chose qui a
pratiquement disparu dans la musique contemporaine par rapport à la musique
ancienne, c'est la phrase, la mélodie, ce qui raconte une histoire, qui a un
début ,un milieu et une fin, qui se déroule, que l'on peut reprendre, répéter,
avec des variations, ou encore, si vous voulez, plus trivialement, ce que l'on
peut chanter dans sa salle de bain, le matin en se rasant (rires dans la salle). Cela n'existe plus dans la musique
contemporaine. Mais cela n'existe pas non plus dans beaucoup d'autres musiques
: ça n'existe pas dans la musique africaine, par exemple, ou dans la musique
japonaise, ou très peu.
Ce n'est
pas une critique que je fais là, c'est une constatation, parce que j'aime
beaucoup la musique contemporaine par ailleurs. Mais comment interprètez-vous
cette évolution, ou cette disparition ? Est-ce qu'elle est délibérée ou est-ce
que c'est le résultat de plusieurs facteurs différents ?
P.J. - Il y a certainement beaucoup
d'explications. Une première c'est ce que j'ai déjà dit par rapport à ces
situations nées après les années soixante. Il est évident qu'une mélodie,
quelque chose que l'on peut chantonner, après la guerre, il n'était absolument
plus question de faire ça. Par réaction à ce qu'avait été la guerre et par
réaction aussi à ce qu'avait été la musique. Cette idée qu'on peut fredonner,
les compositeurs se sont dit : on a bien vu où ça conduisait, on se rappelle de
Nuremberg. C'est le point de départ.
Mais il y
a espoir pour vous : il y a beaucoup de compositeurs qui y reviennent,
notamment l'école américaine avec le mouvement repétitif. Si on veut avoir une
mélodie qu'on reprend, là c'est fantastique parce que c'est sans fin.
Au-delà de
ça, j'ai parlé de Tristan Murail. Il a écrit une œuvre splendide qui s'appelle L'esprit des Dunes et qui commence par
une mélodie très simple, à partir de quoi il a réintégré cette dimension
mélodique dans son langage pour le renouveler, parce qu'il se posait la même
question que vous : comment retrouver cette qualité expressive de la mélodie ?
De là à
passer au chantonnement dans sa salle de bains, il y a un grand pas. Mais je
reconnais que c'est important. Il m'arrive très souvent de chanter des extraits
du Sacre du printemps. Il est vrai
que si je vous demandais de chanter un seul des extraits que je vous ai faits
écouter vous seriez très embarrassés. Mais ce n'est pas le but, non plus.
Cette
fonction mélodique a été typique, et elle n'est plus trop au goût du jour, même
s'il y a un retour. Elle a été caractéristique notamment en musique baroque.
Elle avait un sens au-delà de la musique, ce sens que l'on retrouve dans les
musiques populaires. Allez voir le film On
connaît la chanson d'Alain Resnais, vous verrez à quel point ces airs que
l'on pouvait fredonner sont encore enfouis en nous.
Et puis il
y a un détachement par rapport à la mélodie tout simplement parce que
l'évolution du langage a fait qu'on utilise des intervalles qui sont très
difficiles à chanter. Quand on fait du solfège, les intervalles do-ré-mi, tout
le monde peut les chanter, par contre do-si à l'octave au-dessus, tout d'un
coup ça devient difficile, parce qu'on franchit un saut. Et justement, ce
travail sur les sauts et sur les écarts a été la caractéristique première du
discours mélodique de toute la musique contemporaine jusqu'à aujourd'hui. C'est
vrai que c'est en train de changer, mais je crois qu'on ne pourra pas en
arriver à fredonner à nouveau des airs. Est-ce que c'est le but ? je ne sais
pas.
C.J. - Est-ce qu'on ne retrouve pas là
finalement une problématique qu'on a rencontrée aussi dans la peinture
abstraite : le refus de la narration ? La mélodie avait été associée à la
notion de narration.
Et est-ce
qu'on ne peut pas aussi y voir, au travers de la diffusion des systèmes
d'enregistrement, une influence des musiques extra-européennes ? Puisque tu as
parlé des répétitifs américains, je pense au voyage qu'a fait Phil Glass aux
Indes, où pendant deux ans il a traduit en langage occidental la musique de
Ravi Shankar et dont il est revenu en disant qu'il avait compris que la musique
n'avait ni but, ni commencement, ni fin. Il y a là peut-être quelque chose
d'intéressant qui marque ces différences, ces ruptures.
P.J. - Oui. En plus, Monsieur a cité la
musique du Japon. C'est un exemple typique. La musique du Japon n'est basée que
sur des mélodies, mais ces mélodies se déroulent dans un temps qui est
tellement long qu'on n'a absolument aucune perception d'une mélodie telle que
nous la concevons.
Si on
regarde les partitions de Ligetti, il y a des mélodies partout, en permanence,
mais la manière dont il les traite fait que, d'un point de vue de la pensée,
elles n'ont plus du tout la même fonction.
C.J. - Le rythme tinta dans la musique de l'Inde fait douze ou seize tons selon les
interprètes, donc c'est quelque chose de colossal. Il y a là une dilatation du
temps par rapport à la mesure telle que nous la connaissons.
Une auditrice - Pourquoi dans certaines
villes comme Strasbourg, avec les Percussions
de Strasbourg, il y a un public pour les concerts de musique contemporaine,
même s'il est relativement restreint, alors qu'à Toulouse, quand on joue de la
musique contemporaine, fort rarement, il n'y a personne. Même quand Pierre
Boulez se déplace.
P.J. - Je ne sais pas ! Justement dans
mon travail je vais essayer de répondre à cette question. Je crois que
Strasbourg est une ville un peu particulière. Il y a les Percussions de Strasbourg, mais il y a aussi le festival Musica qui est un des derniers grands
festivals de musique contemporaine et qui bénéficie d'un soutien remarquable de
la part des institutions. Il y a une tradition à Strasbourg qui explique un peu
la situation. Les gens vont au concert parce qu'ils y ont toujours été
habitués.
La
pratique musicale contemporaine à Toulouse est tellement faible, tellement réduite,
qu'il n'est pas étonnant de ne pas voir beaucoup de monde. D'autant plus que
quand il y a des concerts de musique contemporaine il est très difficile de le
savoir et d'être au courant. Il y a vraiment un besoin d'une espèce de
fédération. J'ai fait des recherches ces derniers temps et je me suis rendu
compte que la pratique musicale est très répendue, mais qu'elle est
complètement éclatée. Personne à Toulouse ne s'occupe véritablement de ce
problème. Les gens ne savent pas se qui se fait à côté d'eux. Il y a un
problème de diffusion et de communication. Le but que je me suis fixé c'est
d'essayer de rassembler.
Quant à
Boulez, il va revenir cette année au Capitole. J'espère qu'il y aura plus de
monde. Les figures importantes de la musique contemporaine ne sont pas non plus
aussi connues que les autres. Qui connaît Boulez ? Il y a un problème d'ordre
général. Il faut en parler, il faut faire un effort. C'est une musique qui
demande un effort, mais un effort qui est payant. J'ai beaucoup d'exemples de
gens qui sont venus progressivement assister à des concerts, et si au début ils
étaient perplexes, ils ont fait l'effort de revenir, et ça marche. Les derniers
concerts qu'on a fait avec l'Ensemble
Pythagore ont rempli le Forum des Cordeliers. Ce n'est pas un lieu qui est
très grand, mais c'était plein. En plus on avait fait une présentation. Il y
avait eu un pot à la fin qui permettait de discuter. C'est ce genre de choses,
je crois, qu'il faut faire. Je lance un appel...
Même à
Paris il y a une situation qui est assez symptomatique de ce qui se passe en
France. À Paris, il y a cent fois plus d'institutions que n'importe où
ailleurs, mais ce n'est pas pour ça que les concerts sont beaucoup plus
fréquentés. Il y a quand même vraiment une crise de l'art contemporain et on le
voit quand on essaye de chercher à trouver des moyens pour le développer. Ça a
toujours été le cas, et il ne faut pas se décourager, il faut se battre et
continuer à avoir envie de pratiquer cet art vivant, c'est ça qui est
important, pour les interprètes et pour les créateurs — et pour le public.
Une auditrice - Je ne voudrais pas défendre
Toulouse a priori, mais dans les
années soixante, à un moment donné quand même, grâce surtout à Xavier Darasse
qui était professeur ici et qui avait énormément d'amis, nous avons eu
l'occasion de rencontrer beaucoup de compositeurs, Gilbert Amy, Boucourechliev,
Xenakis. Et il y avait du public. Bien souvent cela se passait au Capitole. Auriacombe,
dont vous avez entendu parler même si vous ne l'avez pas connu vous-même, avait
commandé des œuvres pour lui et pour l'orchestre de chambre de Toulouse qui ont
été données en première audition à Toulouse. Il n'y avait pas encore la Halle
aux Grains : cela se donnait au Capitole.
P.J. - Et bien j'en suis très heureux.
Je sais que Xavier Darasse a été très impliqué. J'ai assisté il y a pas mal de
temps à un concert de musique contemporaine et c'est vrai qu'on sentait qu'il y
avait un engagement. Il y a de l'espoir, parce qu'il y a l'activité du Théâtre
Garonne, il y a cette année au Théâtre du Pavé des concerts de musique
contemporaine, au Capitole aussi. Donc les choses évoluent. Je dis simplement
qu'il faut se serrer un peu plus les coudes et ressembler toutes les forces et
aussi tenter des choses.
Un auditeur - Vous dites qu'il faut faire
effort pour aller vers cette musique. Je dirais dans l'autre sens qu'il y a
peut-être un effort à faire de la part des compositeurs ou des instrumentistes.
L'exemple que vous donniez un pot après le concert peut marcher. Je crois que
le public jeune peut plus facilement aller vers cette musique, parce qu'il y a
eu des gens comme Frank Zappa qui ont fait un gros boulot, et aussi tout le rock industriel. Je crois que ces jeunes
sont demandeurs. L'accès à cette musique et à l'art contemporain en général
pourrait être beaucoup plus simple, malheureusement entre les jeunes et cet art
il y les adultes qui eux-mêmes ont des difficultés à y rentrer et font filtre.
Il faudrait trouver un moyen pour toucher directement les jeunes.
P.J. - Vous avez tout à fait raison.
Vous citez Frank Zappa, mais il y a aussi les Pink Floyd. Les Pink Floyd ont
été très importants pour moi. Je reste encore admiratif devant la qualité et le
travail de ces gens-là qui ont été des précurseurs pour le travail sur des sons
pré-enregistrés, etc.
Faire un
pot à l'issue d'un concert c'est une chose, cela permet de parler. Je me suis
engagé aussi à travailler dans une MJC, pour essayer d'intéresser les jeunes.
Le travail sur les technologies peut être un élément fédérateur, même si le
langage n'est pas compris et s'il est très éloigné de la musique techno, on
peut retrouver des samples. Je pense que cela intéressera beaucoup les jeunes
d'aujourd'hui de savoir que les samples c'est Pierre Henry qui les a inventés.
Il y a eu un "remix" de la Messe
pour le temps présent de Pierre Henry. Tant mieux. Vous avez tout à fait
raison, je crois que les jeunes sont très tournés vers ça. J'ai beaucoup d'amis
qui ont mon âge à qui je dis de venir à tel ou tel concert, qui n'étaient pas
du tout habitués à ça et qui m'ont dit des choses absolument remarquables et
qui m'apportaient beaucoup plus que des critiques très précises et très
pointues sur des choses qui sont importantes pour moi mais qui ne regardent que
moi.
C.J. - On avait déjà vu d'ailleurs une
autre voie aussi intéressante, c'est le spectacle multimédia et je pense à
l'importance qu'a pu avoir Phil Glass en tant que musicien lorsqu'il a proposé,
avec Bob Wilson pour la mise en scène et Lucinda Childs pour la danse, Einstein on the Beach. Ça a été quelque
chose d'extrêmement important à quoi beaucoup de gens de tous âges,
familiarisés ou non avec la musique contemporaine, ont pu adhérer. Je pense au
Festival d'Avignon et à tout ce que cela a pu entraîner par la suite.
Un auditeur - On a parlé de faire se rapprocher
les jeunes de cette musique, mais directement, parce qu'ils auraient moins
d'habitudes pré-ancrées. Vous êtes au courant de la tendance actuelle, pour les
jeunes enfants, de laisser beaucoup de temps dans leur emploi du temps pour la
formation musicale, en même temps que sportive et artistique. Il y a là, à côté
de l'institution du conservatoire, tout le réseau des écoles de musique
municipales, associatives, etc, qui ne désemplissent pas, avec une tendance,
cependant, à faire la queue dans les classes de piano et de violon plutôt que
de hautbois ou d'alto. Il y a là une possibilité, à condition de pénétrer ce
réseau et de présenter cette musique, y compris les nouveaux instruments et
tout ce qui est théâtralité, mise en scène, jeu de lumière.
P.J. - Je m'y suis déjà engagé. Je vais
commencer une série d'interventions auprès des très jeunes enfants, en classes
de CM1 et CM2. J'ai été contacté par le biais du rectorat pour présenter cette
musique et plus précisément ce que je fais, afin d'aboutir à la création d'une
œuvre. C'est un gros défi, c'est la première fois que je fais ça et j'espère
que ça va fonctionner. On va travailler sur des percussions, et je crois que je
vais moi-même apprendre beaucoup de choses. Je suis entièrement d'accord
là-dessus : il faut une formation très en amont, ou au moins une
sensibilisation.
Une auditrice - Dans les écoles de musique
on est frappé par le fait que la classe de jazz, et notamment d'improvisation
de jazz, attire énormément les jeunes de douze/dix-sept ans. On les sent très
avides de sortir des traditions (solfège et concerts traditionnels). Ils n'en
peuvent plus. Il y a une volonté d'ouvrir sur les musiques que les jeunes ne
connaissent pas de manière à susciter chez eux une pratique la plus variée
possible. Aussi pour amener ces jeunes qui claquent un peu dans leur peau à
retrouver l'espace poétique et le temps poétique et l'espace de création lié à
la musique, et pas la répétition : l'apprentissage en même temps que la prise
de conscience qu'ils sont capables de créer. En ce sens, la musique
contemporaine peut amener énormément aux jeunes.
P.J. - D'autant plus que dans le cas
d'une classe d'improvisation en jazz on pourrait très facilement imaginer, du
moins en un premier temps, de joindre aux projets développés, une séance avec
un compositeur qui viendrait avec tout son matériel. Cela offre de nombreuses
perspectives. J'ai assisté à des concerts sur des instruments virtuels qui
étaient absoluent fantastiques. On retrouvait toute une gestualité théâtrale.
Il n'y avait pas d'instrument mais simplement un personnage portant des gants.
En fait ces gants étaient pleins de capteurs et, en plus, chaque mouvement de rotation
du doigt ou du poignet était détecté par des faisceaux infrarouges. Comme ça le
personnage pilotait toute une batterie de synthétiseurs. Et dans une optique de
création. On pourrait facilement imaginer des rencontres avec le jazz. On
pourrait travailler dans la voie de l'improvisation-jazz en y ajoutant des
perspectives technologiques. Il suffit de s'engager, d'avoir quelques moyens,
un peu de matériel facilement transportable.
Un auditeur - Ce que vous nous avez dit et ce
que vous nous avez fait entendre m'a fait penser, et dans tous les cas où j'ai
l'occasion d'entendre de la musique contemporaine c'est un peu la même chose, à
une exploration, très profonde, très poussée, à la façon d'un explorateur qui
irait à la recherche des sources d'un fleuve. Mais vous êtes beaucoup plus
malin, puisque vous commencez par inventer la source et vous l'explorez
ensuite. Je trouve ça passionnant et je me dis qu'on ne peut être qu'optimiste
parce qu'après tout la musique dite contemporaine et son exploration n'ont qu'un
demi siècle. Si l'on regarde la musique classique ou romantique c'est une
évolution qui s'étale sur plusieurs siècles. Il nous manque peut-être un Mozart
ou un Beethoven de la musique électroacoustique ou de la musique contemporaine
et tout s'amorcera dans les générations qui suivront. Je ne pense pas que les
premiers auditeurs de musique classique ou romantique clamaient immédiatement
leur enthousiasme et criaient au génie. Cela a rarement été le cas. Donnez-nous
des Mozart, donnez-nous des Beethoven, et vous allez remplir les salles.
P.J. - Je crois que des Mozart et des
Beethoven il y en a déjà dans le milieu de la musique contemporaine. C'est
indéniable. Une personnalité comme Stockhausen est déjà depuis longtemps
rentrée dans l'histoire. Pierre Boulez également.
J'ai parlé
de ce décalage inévitable entre une recherche engagée dans le contemporain et
le public. Si vous êtes optimiste, je dirais : tant mieux. Moi aussi j'ai des
raisons de l'être. Vous faites la comparaison avec les compositeurs de musique
classique. Si on peut faire des comparaisons en termes artistiques, socialement
ce n'est pas du tout pareil. Vous dites : ça a duré deux siècles et nous ça ne
fait que cinquante ans. Mais en cinquante ans il s'est passé énormément de
choses. Alors, même si les perspectives peuvent se recouper, se globaliser, les
compositeurs qui seront les génies de notre histoire, ou qui le sont déjà,
c'est ce qu'ils ont fait : ils en ont fait la synthèse et dans certaines œuvres
ils sont arrivés à tellement de force que l'histoire les retient déjà.
Je ne sais
pas si ce sera mon cas, en tous cas je ne me fixe pas ça comme but, ce n'est
pas une priorité. Moi, l'essentiel c'est que j'avance. Vous êtes optimiste, je
ne suis pas tout à fait d'accord sur la comparaison mais il est certain qu'il y
aura toujours ce décalage. J'espère que les grands compositeurs de notre temps
vont se multiplier et auront l'opportunité de le faire.
C.J. - Sur le problème de la familiarité
que peuvent avoir les plus jeunes avec la musique contemporaine, cet après-midi
j'étais au lycée des Arènes, où j'enseigne la peinture, et j'avais fait venir
Régine Chopinot pour présenter son spectacle intitulé Végétal dont la musique a été composée par Knud Victor. C'est une
musique qui n'est faite que d'enregistrements pris dans la nature : bruits
amplifiés de vers creusant des galeries dans les arbres, bruits d'eau qui
coule, etc. Ce qu'il y avait de tout à fait intéressant c'est que le travail de
création qui avait été fait entre tous les participants était tellement fait
l'un pour l'autre et l'un par rapport à l'autre et l'un avec l'autre que le
problème de la musique ne s'est pas du tout posé. La bande sonore a été
acceptée par l'ensemble des deux cents étudiants comme une évidence. Il y a là
quelque chose de tout à fait intéressant. Il y a un rapport au sens et c'est
peut-être là où la chose essentielle se pose : c'est le rapport au sens, qui ne
peut effectivement intervenir qu'à partir d'une clarification des concepts chez
le compositeur. Cela renvoie peut-être aussi à une réflexion sur l'intérêt de
l'improvisation que permet le jazz, que permet la musique contemporaine.
Ceci dit,
ce serait peut-être tomber dans une autre illusion que de croire qu'on peut se
dispenser de l'apprentissage, de l'approfondissement des notions, qu'on
pourrait peindre librement, ou composer librement sans apprendre. Je crois que
c'est au contraire à partir de l'exploration et de la sensibilisation à
l'improvisation qu'on va éprouver le besoin ou la nécessité d'arriver à la connaissance
et à la rigueur des concepts. C'est un point qui me paraît important,
s'agissant des problèmes d'éducation.
3 décembre
1997