La condition des artistes-peintres dans la société contemporaine

 

Martine Azam

sociologue

 

 

 

La question de la condition des artistes plasticiens est très vaste puisqu'elle recouvre tant le problème du rôle de l'artiste dans la société, que celui de son statut, ou encore de ses conditions matérielles d'existence. Je ne parlerai pas du rôle de l'artiste dans la société aujourd'hui, car c'est, à mon avis, une question à poser à un philosophe, ou mieux encore, aux artistes eux-mêmes. Toutefois, je vous propose d'aborder ce thème par une réflexion sur le statut de l'artiste. Réflexion qui nécessite un retour sur l'histoire, car elle nous informe sur la place que l'artiste occupe dans une société à une période donnée.

En effet, lorsque l'on se penche sur l'évolution que ce statut a connu depuis le XVIIe siècle, on constate que les artistes se sont éloignés du statut d'artisans, avec une organisation en corporations, pour se rapprocher de celui des lettrés, avec une organisation en Académie. Mais qu'il s'agisse du système corporatiste ou du système académique, la production des œuvres était liée à la notion de métier et plus tard de profession. Dans ces deux périodes, et pour schématiser, on peut dire que le statut de l'artiste était relativement clair : les corporations ou les académies contrôlaient les entrants par le biais d'une formation spécifique et les nouveaux arrivants pouvaient alors exercer leur activité dans un cadre de règles et leur progression se faisait au fil d'une succession d'étapes hiérarchisées. Mais au cours du XXe siècle, l'organisation "par le marché" a supplanté le système académique : elle a rendu la notion de professionnalité éminemment floue et le statut de l'artiste est devenu beaucoup plus incertain. C'est bien dans cette situation que se trouvent les artistes. Et aujourd'hui, dans le langage courant, dire d'un artiste qu'il est professionnel renvoie surtout à l'idée qu'il n'est pas à considérer comme un "amateur".

Sur quoi  se baser pour dire d'un artiste qu'il est un professionnel ? Sur la formation ? Non, car contrairement à d'autres professions, une formation attestée par un diplôme n'est pas une condition d'exercice de cette activité. Sur le niveau de revenu tiré de la vente des œuvres ? Non plus car on sait très bien que la plupart des artistes ne peuvent vivre de la vente de leurs œuvres et qu'ils sont amenés à exercer une autre activité. Et cela, même parmi ceux dont le travail est reconnu. Certains artistes sont arrivés à en vivre, mais seulement par période : doit-on considérer que dans les années creuses, ils avaient cessés d'être des professionnels ? En sens inverse, certains professionnels vivent de la vente de leurs œuvres, et pourtant, il est difficile de considérer que ce sont des artistes, tant leurs productions se ressemblent. Sur l'avis d'une communauté de pairs ? Pas plus car, il existe aujourd'hui autant de communautés de pairs que de circuits de qualification des artistes.

On le voit, dès que l'on pose la question de la professionnalité chez les artistes plasticiens, se pose immédiatement celle des critères à prendre en compte. Autrement dit, comment peut-on faire la distinction entre les artistes professionnels et les artistes amateurs, entre artiste et non artiste ?

Je vous propose, dans un premier temps, d'aborder les grandes lignes de l'évolution du statut de l'artiste depuis le XVIIe siècle en terminant par quelques remarques sur leur régime de protection sociale puisque c'est ce régime qui officialise la "professionnalité" des artistes. Dans ce panorama, je voudrai montrer la manière dont s'est construite la représentation que nous avons aujourd'hui de l'artiste, représentation qui n'est pas étrangère à la difficulté où se trouvent les créateurs d'avoir un statut. Nous verrons au passage que les problématiques artistiques elles-mêmes ont participé à ce processus dont le résultat est, qu'actuellement, l'art est plus une activité qu'une profession. Et justement parce que cette notion de profession pose bien des problèmes, je viendrai dans un deuxième temps à la manière dont les artistes conçoivent la professionnalité, d'abord en identifiant les éléments autour desquels se structurent l'identité professionnelle, ensuite en examinant la manière dont se construit l'identité professionnelle dans la temporalité du parcours.

De l'enquête que j'ai mené auprès de 300 artistes régionaux, il ressort que la définition de la professionnalité est fluctuante selon les artistes interrogés, fluctuante chez un même artiste à différents moments de son parcours. Et il n'y a rien là d'étonnant. Dans une période où il est difficile pour les artistes d'officialiser leur professionnalité, dans une période où les critères officiels de professionnalité ne sont pas sans ambiguïtés, dans une période où coexistent plusieurs circuits de qualification et donc plusieurs conceptions de l'art, les artistes doivent effectuer un véritable travail de mise en cohérence entre leurs conditions matérielles d'existence, le regard des autres, et l'exigence de leur travail plastique.

C'est au fil de la construction du parcours que se constitue la professionnalité, à la fois dans les éléments objectifs qui permettent de l'affirmer, et comme sentiment par rapport à cette activité spécifique.

1- Les grandes lignes l'évolution du statut de l'artiste 

Les études portant sur l'évolution de la professionnalisation  insistent sur le changement de catégorie qu'ont su obtenir les artistes à partir du 17ème siècle, changement qui est également une promotion dans la hiérarchie sociale.

Auparavant, les artistes étaient réunis en corporations, celle des Imagiers, peintres et tailleurs d'image et on était dans le cadre d'une conception de l'activité artistique assimilée à l'artisanat et au commerce : le "métier". Pour exercer ce métier et ouvrir boutique, il fallait s'affilier à une corporation. Et le client était roi, dictant les sujets, le choix des matériaux et jugeant du rendu final. Au XVIe siècle en Italie commence à apparaître les premiers signes de contestation et se crée la première Académie. Celles-ci arriveront en France à partir du XVIIe.

Ce qui est commun aux corporations et aux académies est que les deux systèmes d'organisation contrôlent les entrées des prétendants par le biais de la formation.

Mais la différence essentielle entre les corporations et les académies réside dans l'ascension sociale en terme de prestige que représentent les Académies : les artistes se détachent des roturiers, des marchands, des artisans pour se rapprocher des penseurs et des humanistes ; et on peut dire que l'appartenance à l'Académie est pour un artiste un titre de "noblesse culturelle," une sorte d'anoblissement intellectuel. Au sein de l'Académie va progressivement se constituer un corps de doctrines à l'aune desquelles la production va être jugée : les critères d'excellence ne vont plus émaner des clients, mais de spécialistes de l'art formés dans le milieu.

Avec le système académique, on assiste donc à une redéfinition de la profession d'artiste : celle-ci se détache de l'univers du métier qui implique l'apprentissage manuel de techniques traditionnelles et la commercialisation directe du produit et se rapproche de la profession telle qu'on l'entend aujourd'hui, avec notamment l'importance du jugement des pairs et une sorte d'éthique ou déontologie propre à l'activité. Pour des analyses détaillées, je vous renvoie au passionnant ouvrage de Nathalie Heinich Du peintre à l'artiste, aux éditions de Minuit.

Bien sûr, les choses ne se sont pas faites partout au même rythme, ni partout de la même manière, puisque cette nouvelle relation à la production ne touchera pas de la même manière tous les artistes. Pendant près d'un siècle, elle concerne les artistes protégés par la cour1, le gros des praticiens continuent à être régis par le système des corporations. Mais ce qui est essentiel, c'est que l'on trouve là les bases d'une conception  de l'artiste qui a toujours cours aujourd'hui : l'artiste n'est plus seulement un faiseur (d'images), c'est aussi un penseur.

Pourtant, progressivement, l'Académie va se routiniser et de moins en moins de place est laissé aux innovations et à des formes d'expressions artistiques novatrices. Du point de vue des productions artistique, c'est à une imitation généralisée que le système académique va aboutir. De plus en plus d'artistes reprochent au système académique d'enfermer l'expression artistique dans un carcan de règles et d'apprentissage.  Reprochent également au système académique de confondre la valeur réelle d'un artiste avec la succession des étapes imposée par le système académique. Ils vont nourrir leurs réflexion d'écrits qui dès le début du XIXe siècle avaient mis l'accent sur la distinction entre le talent acquis à force de travail et le don. On oppose alors le don à l'apprentissage, l'inspiration à la technique, la subjectivité de l'artiste à l'objectivité du savant, la vocation au savoir-faire, l'originalité à la tradition. Et là, nous abordons le deuxième moment important dans la constitution de la représentation actuelle de l'artiste : ces idées préfigurent le mouvement romantique et une image de l'artiste qui n'obéit qu'à lui-même et à son art ; un artiste qui ne saurait déroger pas à ce qui l'anime intérieurement et qui accepte le risque d'être marginalisé. Cette image va culminer avec celle de l'artiste maudit, la bohème, à la fin du XIXe siècle.

Ce sont ces dissidents qui exposeront dans les premiers salons indépendants. C'est également à cette période qu'apparaît une catégorie d'acteurs qui va devenir très importante : les marchands d'art. Non qu'ils n'existaient pas antérieurement, mais ils étaient plutôt des courtiers. Ces nouveaux marchands font partie des cercles d'initiés qui comprennent également des personnes qui écrivent sur l'art, les critiques d'art.                                            

Donc, fin XIXe, deux  voies de qualification s'offrent aux artistes, ainsi que l'a analysé Raymonde Moulin :

-les artistes académiciens qui font carrière à la manière des hauts fonctionnaires : lauréats de l'école des beaux-arts, pensionnaires de l'académie de France à Rome, ils exposent à Paris au Salon qui se tient une fois l'an, gagnent des médailles et au terme du cursus, ils sont admis à l'Institut. La qualification des artistes est garantie par les diplômes, les médailles, les pris honorifiques et ils ont une clientèle qui se recrute parmi la bourgeoisie établie.

- la carrière indépendante dans laquelle l'artiste ne reconnaît plus la qualification donnée par le circuit académique. Le rejet de la tradition artistique va de pair avec celui des valeurs bourgeoises et dans ce nouveau circuit, c'est l'appréciation portée par le marché sur les œuvres qui qualifie l'artiste. Bien sûr, dans le premier type de carrière, les artistes n'échappent pas au marché, mais la spécificité essentielle de cette nouvelle organisation, c'est l'importance que vont prendre "les petites chapelles d'initiés" dans l'évaluation des œuvres. De sorte que l'on assistera progressivement à l'émergence d'une idée que la valeur intrinsèque d'une œuvre et donc la qualité d'un artiste, n'est pas forcément liée à sa valeur en terme de prix, c'est à dire à une demande du marché.  Dans ce registre là, la valeur peut attendre le nombre des années, c'est à dire que l'artiste se met en position d'accepter que sa réussite se fasse attendre, voire qu'elle ne vienne jamais.

Cela signifie que l'on va sortir progressivement d'une représentation dans laquelle la qualification de l'artiste passe par un savoir et un savoir-faire qui trouve sa sanction dans un parcours tracé. On va finalement sortir d'une représentation de l'artiste comme professionnel, pour admettre qu'être artiste est une manière d'être au monde qui déborde largement de l'activité plastique, mais qui engage l'être tout entier. Alors que dans la période académique l'artiste est un professionnel en ce que ce statut renvoyait à la satisfaction de critères précis en terme de connaissances théoriques et pratiques notamment, ainsi qu'en terme d'étapes hiérarchisées à franchir, dans la période qui suit, l'artiste va se définir avant tout par des critères subjectifs, dont le plus fort est de n'obéir qu'aux impératifs de son art. C'est l'apparition de l'artiste-créateur, alter deus, l'artiste en régime de vocation, ainsi que le dit Nathalie Heinich. Et du coup, les critères de professionnalité, ainsi que l'idée même de professionnalité,  deviennent problématiques, 

Dans cette évolution, si l'artiste a gagné en prestige, il n'a cessé d'augmenter la part d'incertitude liée autant à son statut qu'aux conditions matérielles qui lui permettent d'être considéré -et de se considérer- comme un professionnel.

Pour être reprendre les principaux points que j'ai développé, l'on peut dire que trois conceptions de l'activité artistique, et donc trois modèles de ce que doit être un artiste professionnel se sont ainsi succédés :

-l'artiste comme détenteur d'un savoir-faire technique et dépositaire d'une tradition,

-l'artiste comme détenteur d'un savoir, y compris théorique, proche du savant et du lettré

- l'artiste comme personnalité inspirée, dans un modèle qui tend à aligner l'activité sur le modèle du don. Ce modèle vocationnel, qui engage en plus du savoir-faire technique et des connaissance théoriques la dignité de l'artiste toute entière s'est imposé.

Quand je dis que ces modèles se sont succédés, je devrai plutôt dire que ces modèles se sont superposés car les divers segments de l'activité artistique autorisent la diversité des conceptions de la professionnalité.

La complexité de cet héritage n'est pas étrangère à la difficulté qu'ont les divers organismes de fixer les critères qui permettent de cerner cette professionnalité, qu'il s'agisse d'organismes chargés de définir les contours de cette population comme l'Insee par exemple, ou qu'il s'agisse l'organisme chargé de gérer de la protection sociale des artistes. Et dans le cas de cet organisme appelle aussi Maison des artistes, la question est cruciale : qui est artiste professionnel, qui ne l'est pas ? qui aura le droit de bénéficier de cette protection sociale spécifique ? Je vous renvoie pour des analyses détaillées sur cette question au livre de Raymonde Moulin L'artiste, l'institution, le marché, mais voici en substance ce que l'on peut en retenir.

Dans la première étape, la protection sociale des artistes concernent exclusivement les peintres, les graveurs, et sculpteurs, conformément aux catégories traditionnelles des beaux-arts. Le critère retenu pour bénéficier de ce régime est uniquement d'ordre fiscal : l'artiste doit faire la preuve que plus de 50% de ses revenus professionnels proviennent de la vente de ses œuvres et droits de reproduction. 

Cette loi prenait acte du déclin du système académique (puisqu'elle n'incluait pas par exemple le critère d'une formation spécifique) et ainsi que de la prédominance du marché dans l'organisation de la vie artistique puisqu'elle se situait sur le seul critère des revenus tirés de la vente des œuvres. Peu d'artistes étaient donc admis : en 1964, ils étaient 3000, en 1976, ils étaient 3131.

Mais dans les années 60/70, il y a eu un puissant mouvement de contestation contre la loi du marché et contre le fait de considérer cette loi du marché comme la sanction de l'activité artistique. A cela, il faut ajouter le changements des pratiques artistiques elles-mêmes.

En 1977 apparaissent deux nouveautés :

-le principe du revenu est assoupli : l'artiste doit prouver que son activité lui a procuré, au cours des trois années précédentes, des revenus artistiques au moins égaux à 1200 fois la valeur horaire du SMIC. De plus, certaines activités secondaires peuvent être comptabilisés avec les revenus tirés de la vente, à condition qu'elles soient de nature artistique2.

-deuxième nouveautés : les illustrateurs et les graphistes sont admis à ce régime.

Si la loi prend donc acte d'une évolution dans la hiérarchie des genres, sa définition de l'œuvre d'art reste, par contre, identique : l'œuvre d'art doit toujours être originale et "inutile". Et sont considérées comme originales les réalisations suivantes : tableaux, peinture, dessins, aquarelles, gouaches, pastels, monotypes (estampes) entièrement exécutés de la main de l'artiste3.

On peut donc retenir deux choses de cette évolution :

- la définition de ce que doit être la production de l'artiste n'a pas changé (originalité et inutilité ou plutôt finalité sans fin), mais on assiste à une extension du qualificatif d'artiste à d'autres types de production.

- les activités auparavant considérées comme para-artistiques sont à inclure dans les activités artistiques. Il y a donc prise en compte de la difficulté pour la artistes à vivre de la seule vente des œuvres.

De fait, cet assouplissement s'est immédiatement traduit par une augmentation des bénéficiaires puisqu'en 1990 la maison des artistes comptait environ 13000 affiliés. Il reste qu'un grand nombre d'artistes qui se considèrent comme professionnels et qui sont considérés comme tels par les médiateurs de l'art restent exclus de ce régime.

Ceci nous amène au terme du premier temps de cet exposé : j'ai expliqué la raison pour laquelle la frontière entre qui est artiste et qui ne l'est pas s'est brouillée. Elle est à chercher dans l'évolution de l'organisation artistique et dans l'état des problématiques artistiques elles-mêmes. Tant que dominaient les corporations, puis le système académique, les choses étaient simples dans le mesure où le circuit de qualification, de professionnalisation, des artistes était bien établi. Plus tard, le système de marché se juxtapose au système académique avant de prendre le pas sur lui comme mode de professionnalisation de l'artiste. Le problème est que ce système fait cohabiter deux logiques réputées incompatibles depuis que les artistes se sont détachés du statut d'artisans : celle de l'économie et celle de l'art. Or, les productions artistiques des avant-gardes ont justement contesté au marché toute légitimité s'agissant de la qualification des artistes (par exemple, l'originalité de l'œuvre contre sa reproductibilité ; l'éphémère contre la durée...). Ce qui aboutit, au terme du raisonnement, à dire que la sanction de l'artiste ne vient pas des ventes qu'il pourra faire. Elle vient d'autre chose, notamment d'un jugement de l'histoire de l'art. Ainsi, un artiste peut ne rien vendre (au moins de son vivant), cela ne signifie pas qu'il n'est pas un véritable artiste.

Les problématiques artistiques, et les propositions plastiques qui en sont la traduction, ont elles-mêmes contribuées à rendre floues les frontières entre art et non art, entre artiste et non artiste, entre artiste professionnel ou non. Ainsi, la réalisation d'une l'œuvre confiée à des techniciens travaillant sur les indications d'un artiste est un exemple de remise en cause d'un savoir-faire comme principe d'évaluation d'une œuvre.  Autre exemple : l'utilisation de matériaux périssables4 s'inscrit de fait contre un des critères de la valeur d'une œuvre ; plus exactement, elle entre en contradiction avec un des principes de base de la valeur de l'œuvre, sa capacité à durer dans le temps. Autre exemple encore : le lieu où l'œuvre est montrée a également fait l'objet de remises en questions :  c'est le cas du land art, pour ne citer que celui-ci.

On pourrait multiplier les illustrations, mais on ne ferait que reprendre les nombreuses analyses qui se sont attachées à montrer les ruptures successives de l'art comme une remise en question, toujours renouvelée, des critères qui permettent de classer les œuvres dans la catégorie Art.

Les critères permettant de classer des objets dans la catégorie Art devenant très difficile à cerner, il reste l'artiste. C'est alors l'artiste qui fait l'art. Et de nombreux artistes ont poussé cette logique jusqu'au bout dans leur production : tout ce que fait l'artiste est Art. Se pose alors la question de savoir qui est artiste.

Le problème est qu'en 1968, toutes les instances de qualification sont contestées en même temps : aussi bien les survivances de l'académisme, que l'itinéraire codifié des honneurs internationaux, que la sanction du marché ( comme en témoigne la recherche de circuits différents avec, par exemple, les maisons de la culture). Et l'on peut ajouter, pour complexifier encore la chose s'il en était besoin, que la ruée vers l'art dans les années 1980 s'est également traduite par l'arrivée d'un nombre très important d'aspirants dont les productions ont contribué à brouiller un peu plus les cartes.

La question reste entière : qui est artiste ? comment peut-on faire le départ entre ceux qui pratiquent cette activité en dilettante et les autres, c'est à dire ceux qui la pratiquent "sérieusement", professionnellement (que cette professionnalité soit officialisé ou non par une inscription à la maison des artistes) ?

Une des caractéristiques essentielles s'agissant de la condition des artistes en cette fin de siècle est justement l'incertitude quand à un statut. Ce statut professionnel qui met l'artiste à l'abri d'une contestation s'agissant de son identité d'artiste est, de part le mécanisme d'admission au régime de protection sociale des artistes, toujours temporaire. Lors même qu' il est accepté un temps par la maison des artistes, l'artiste peut tout aussi bien en être exclu ultérieurement, faute de revenus insuffisants.

Qui est artiste ? qui est professionnel ? Je ne trancherai pas la question, puisque justement je me suis appliquée à montrer que les acteurs du monde de l'art, au premier rang desquels les artistes, sont dans une recherche incessante des frontières entre art et non art (les formes d'art sont en effet multiples et en concurrence les unes avec les autres pour imposer leur définition de l'art), et par conséquent, dans une recherche incessante des frontières entre producteurs d'œuvres.

Je n'ai pas à trancher la question puisque le travail du sociologue est justement de comprendre comment l'action des personnes aboutit à telle ou telle situation. Et c'est pour cela que mon propos n'est pas de réfléchir à ce que doivent être les critères de la professionnalité, mais bien de m'intéresser à ce que disent les participants des mondes de l'art au sujet de la professionnalité.

 

Ceci m'amène au deuxième temps de mon intervention : celle qui  donne la parole aux artistes que j'ai pu interroger dans l'enquête que j'ai mené à partir de 1993. 

Dans la plupart des études, la professionnalité est un problème à résoudre, la solution devant amener à distinguer les professionnels des amateurs5. Ce qui revient à considérer ce statut comme un point fixe, dégagé de son inscription temporelle dans le déroulement du parcours.

Or, la professionnalité est le résultat du parcours. À ce titre elle ne peut considérée comme un préalable l'enquête, c'est l'enquête elle-même qui doit analyser la manière dont elle se construit chez les artistes et les différentes formes qu'elle peut prendre.

Je propose de donner quelques éléments de réflexion sur ces critères de la professionnalité en partant des conceptions qu'ont les artistes de la professionnalité. À l'évidence, ces critères changent selon l'environnement dans lequel évolue l'artiste, c'est-à-dire selon l'univers de référence propre à un monde de l'art. Mais c'est sur les arguments les plus fréquents, quelque soit le type de circuit parcouru, que je concentrerai mon attention

2- Artistes et conceptions de la professionnalité

2.1 Les éléments autour desquels se structurent le sentiment de professionnalité

Dans l'enquête que j'ai menée, la question posée était : "Vous considérez-vous comme un artiste professionnel et pourquoi ? "

J'ai cherché à cerner les arguments que les artistes mettent en avant, qu'ils se considèrent professionnels ou non, car ce qui m'intéressait était de cerner les critères forts autour desquels l'identité professionnelle se constitue.

La première remarque qui peut être faite a trait aux raisons mises en avant par les artistes. Elles sont simples et limitées pour ceux qui ne se considèrent pas comme des professionnels, de sorte qu'il semble que la non-professionnalité est plus clairement identifiée que ne l'est la notion de professionnalité. Elles sont abondantes et redondantes pour ceux qui se définissent comme des professionnels. Elles sont multiples et éclatées pour les artistes qui affichent leur difficulté à se positionner

L'argument le plus fort renvoie à la possibilité de vivre de l'activité artistique. Il représente le tiers des arguments avancés par les artistes pour définir la professionnalité et le fait de considérer vivre/ou non de l'activité artistique départage les artistes qui se sentent professionnels de ceux qui ne se considèrent pas comme tels.

Reste à préciser ce qu'il convient de comprendre par cette locution "en vivre" que les artistes entendent et expriment différemment.

      Le cas le plus simple, et le moins fréquent, renvoie au fait de pouvoir vivre de la vente des œuvres. Bien-sûr cela s'explique par le faible nombre d'artistes qui, de manière effective, vendent suffisamment d'œuvres. Pourtant, je souligne que parmi les artistes de l'enquête, 20% étaient inscrits à la maison des artistes, mais qu'ils n'étaient plus que 5% à mettre cet argument en avant.

      Le deuxième cas de figure est celui des artistes qui ne vivent pas de la vente de leurs œuvres : l'artiste se positionne par rapport à l'activité qui lui permet de vivre, selon qu'elle est en relation/ou non avec son art.

Lorsqu'il s'agit d'une activité connexe, l'artiste l'annonce souvent comme une composante de sa professionnalité et considère que cette activité est le prolongement de l'identité professionnelle. C'est le cas le plus fréquent et cela ressort particulièrement s'agissant d'activités d'enseignement artistique.

Mais il arrive aussi que le fait d'avoir une activité connexe soit vécu comme une entrave à la professionnalité : cela se perçoit dans l'embarras de l'artiste "indéterminé" qui répond "Oui et Non" à la question du sentiment de professionnalité. En fait, si pour lui le sentiment d'être artiste professionnel ne fait pas de doute, il est aussitôt contrarié par le fait de ne pas pouvoir vivre de la vente des œuvres et dans ces cas, l'artiste dit clairement qu'il pourra véritablement se considérer professionnel lorsqu'il n'aura plus besoin d'exercer une quelconque activité connexe par ailleurs.

      Le troisième cas de figure est celui des artistes qui ne vivent pas de la vente de leurs œuvres et ne peuvent mettre en avant une activité para-artistique. Ces artistes ont les plus grandes difficultés à se définir comme des professionnels, mais chez ceux qui ont le sentiment de l'être, il y a plusieurs possibilités :

- certains remettent en question la notion de professionnalité. Par exemple, l'artiste qui répond raye le mot professionnel et explique que sa conception de l'artiste exclu la notion même de professionnalité  : "je préfère amateur , car dans amateur, il y a le mot aimer". Ou  encore, plus virulent : "Un artiste ne peut pas être un professionnel" ou encore "je laisse la professionnalités aux artistes pompiers".

- d'autres se dédoublent, pourrait-on dire. Par exemple : "Je suis un bel exemple de schizophrénie. Pour moi, c'est clair, quand je suis au laboratoire, je suis biologiste ; quand je suis à l'atelier, je suis artiste"

Dans cette version, l'artiste considère qu'une activité professionnelle sans rapport avec l'art, pour peu qu'elle lui laisse suffisamment de temps et de revenus, dégage sa création de toute compromission : comme il vit en tout indépendance, il est dégagé de toute concession, si minime soit-elle. Il alors revendique pleinement son identité artistique sur le registre de la passion, de la nécessité impérieuse de créer et rejette la notion de professionnalité par un énoncé qui renvoie la professionnalité au rang de "métier".

Pour résumer, on peut retenir deux choses : les artistes procédent à l'extension de ce critère strict, "en vivre",  en englobant dans la professionnalité l'activité connexe ; ils peuvent également récuser la notion même de professionnalité. Toutefois, l'extension ou la remise en cause doivent être interprétées un moyen de réduire l'indétermination qui pèse sur cette activité. À l'évidence, l'autonomie financière est ambigüe en ce qu'elle renvoie à des moyens différents d'y satisfaire, et parce qu'elle peut se dire et se vivre différemment. Elle apparaît toutefois, à travers les arguments utilisés, comme une dimension essentielle : ce plus grand dénominateur commun indique que nous sommes bien là dans le cas d'un critère fort de professionnalité pour ceux qui se considèrent professionnels comme pour ceux qui disent ne pas l'être.

Le deuxième argument important regroupe toutes les raisons qui font référence au temps. Il est clairement le plus important pour les personnes qui se considèrent comme des professionnels. Cet argument est décliné sous plusieurs formes : celles de l'ancienneté de l'activité "Je peins depuis longtemps" ; celle de l'intensité "C'est un travail qui prend tout mon temps", ou celle de la régularité "Je pratique tous les jours". Ces trois types de déclarations sont rarement employés seules, mais généralement en combinaison : par exemple "Je peins depuis des années et tous les jours", ou encore " Cela me prend tout mon temps depuis des années".

Ce rapport au temps, ou plus exactement le temps passé comme preuve du sérieux de l'activité me semble caractéristique d'une activité qui doit s'inscrire dans la durée, non seulement bien sûr pour arriver à maturité dans la production, mais également pour avoir une chance d'émerger un jour. Et ce type d'argument, par lequel l'artiste souhaite montrer son engagement, rejoint les deux suivants que j'ai regroupé sous le titre plus général de "rapport à l'art". 

Les arguments qui définissent la professionnalité d'abord par un rapport à l'art ne sont pas les plus fréquemment mis en avant, mais ils sont très interressants, car ils renvoient à des conceptions datées de l'activité artistique.

Ce rapport à l'art comprend deux axes : l'ensemble des énoncés qui font références à un investissement psychologique et ceux qui tournent autour d'une conception de l'activité plastique.

Les raisons regroupées sous le chapeau investissement psychologique évoquent, de diverses manières, la nécessité intérieure et impérieuse de créer. En règle générale, l'accent est mis sur l'énergie farouche que cela suppose et sur le renoncement à d'autres aspects de l'existence qu'impose la création. Ces raisons contiennent l'idée que l'art engage la totalité de la personne dans une manière d'être au monde et ne sont pas sans évoquer le mysticisme ou l'ascèse. Ces énoncés sont plus particulièrement le fait de personnes dont l'indétermination est la plus forte : c'est parmi les artistes qui ont répondu "oui" et "non" à la question "Vous considérez-vous comme un professionnel ?" que cet argument de l'investissement de soi revient le plus. Si, en effet, aucun élément objectif ne peut être mis en avant pour fonder le sentiment de professionnalité, il reste pour ces artistes que tout ce qu'ils injectent de sens et d'énergie dans le travail plastique atteste du sérieux de leur engagement.

Mais ce rapport à l'art peut également peut également se décliner sous la forme d'énoncés sur la conception même de l'art qu'ils pratiquent : en substance, les artistes disent : " Je me considère comme un professionnel car je conçois mon activité comme de la recherche" ou encore son contraire : "Je me considère comme un professionnel car j'ai un savoir faire technique". On a ici un sentiment de professionnalité qui se déclare sous la forme d'une conception du travail plastique, la recherche ou savoir-faire, le premier l'emportant largement6.

Les raisons qui tournent autour de l'investissement psychologique et celles qui mettent en avant une conception de l'activité plastique sont interressantes à mettre en perspective :

- avec les premières, on trouve l'idée que l'art est un don de soi. Dans ses versions les plus poussées, l'artiste se rapproche du créateur qui se perd avec son art;  c'est l'art en ce qu'il parle du/au  sensible et le met en jeu

- avec les deuxièmes,  l'artiste se rapproche de l'intellectuel et du scientifique ; c'est l'art en ce qu'il est d'abord une construction de l'intellect et une expérimentation.

Mais l'art comme don de soi, l'art comme recherche, ou son contraire, l'art comme savoir-faire technique, font partie du même registre, dans la mesure où il s'agit là de conceptions de l'art historiquement datées. Dans les trois types d'arguments "j'ai un savoir-faire technique" ou son contraire, "je fais de la recherche",  et "l'art est une manière d'être au monde", on peut lire la mise en énoncés des trois images sociales de l'artiste que dégageait R. Moulin : "l'artiste artisan ; l'artiste académicien; l'artiste créateur, dieu libre. Ce dernier, dans les énoncés que nous avons recueillis, est toutefois nettement tiré, non vers la liberté que représente le fait de créer, mais vers l'aliénation où le maintiennent les conditions économiques qui sont les siennes.

Les éléments autour desquels se structurent à la fois la définition de la professionnalité et le sentiment d'être professionnel ne peuvent être détachés de l'évaluation que chaque artiste fait de son propre parcours. Dans cette évaluation, la dimension temporelle intervient : les étapes que l'artiste a déjà franchies, ou qui lui restent à franchir contribuent à former son identité professionnelle.

2.2 Construction de l'identité professionnelle et temporalité du parcours

Le travail de construction identitaire est lié à la mise en cohérence de deux moments de l'identité: être dit, se sentir.

Ces moments, qui ne poseraient aucun problème dans toutes autres professions, sont centraux s'agissant de l'activité artistique en raison de l'indétermination des critères qui la caractérise et la difficulté consiste pour l'artiste à combiner l'écart entre la désignation — être dit —,  l'autoperception — se sentir. Et parce qu'ils coïncident difficilement, l'artiste est amené à privilégier telle ou telle dimension de l'identité selon le cycle du parcours. 

Pour les moins de 30 ans, la possibilité de se sentir professionnel passe d'abord par la manifestation de son identité d'artiste : au début est l'acte d'exposer, pourrait-on dire. Dès lors qu'il y a vente de quelques œuvres, l'artiste voit là le signe que le premier moment de l'identité (se sentir) peut, dans une potentialité qui demande à être confirmée, coïncider avec être dit.

      Passé ce premier moment dans le parcours, c'est à dire entre 30 et 35 ans, les artistes aspirent à voir se concrétiser cette potentialité. D'une certaine manière le être dit, à son niveau d'oralité, ou à un niveau restreint -qu'il s'agisse d'un petit cercle de spécialistes ou de l'entourage- ne suffit plus : l'identité pour se renforcer a besoin d'une trace écrite. L'artiste manifeste son désir de se rapprocher au plus près des critères officiels pour se mettre à l'abri d'une possible contestation de son identité ; son sentiment de professionnalité est encore en attente.

Approchant de la quarantaine, entre 35 et 40 ans, l'artiste est encore jeune dans son parcours, comme en attestent les écrits qui présentent les biographies. Mais chemin faisant, il commence à percevoir la difficulté à faire coïncider les trois temps. Le premier segment du parcours fait, c'est aussi un temps où l'artiste analyse le chemin parcouru.

Il se sent professionnel car son parcours s'est étoffé et il a organisé sa vie en fonction de l'activité artistique, avec notamment des activités en relation avec son art qui lui permettent de vivre. Mais si les signes tangibles de sa professionnalité ne sont pas encore au rendez-vous, l'indétermination qui existe toujours en arrière-fond ressurgit avec force à la faveur d'un évènement : par exemple, une exposition qui "ne marche pas" comme il l'aurait souhaité, ou une inscription à la "Maison des artistes refusés", sont autant d'occasions propices à la faire réapparaître.

Quand il affirme son sentiment de professionnalité, c'est l'investissement psychologique qui est le sien et l'énergie qu'il déploie que l'artiste met en avant. Le regard des autres — être dit — qui primait antérieurement n'est plus le point de repère essentiel. Ce qui est acceptable en début de parcours — c'est-à-dire être considéré comme professionnel par un petit cercle qui le reconnaît — devient pour l'artiste difficilement satisfaisant si ce n'est pas confirmé par un cercle plus large. On assiste alors à un recentrage sur le moment se dire, qui est aussi un approfondissement et les arguments qui prennent le soi pour référence deviennent plus forts. C'est dans ce cycle-là que commence à se percevoir, dans les arguments, le travail de redéfinition que l'artiste opère sur la notion de professionnalité : les critères "objectifs"  deviennent moins présents que l'engagement dans le travail plastique, engagement qui est également une sorte d'éthique. Ce travail de mise en cohérence vise à rendre tenable — à faire tenir ensemble — le sentiment de professionnalité et ce qui peut venir le confirmer.

Passé la quarantaine, les lignes se séparent entre ceux pour lesquels cette longue gestation de l'identité professionnelle prend enfin une forme qui permet de faire coïncider les deux moments de l'identité — se sentir, être dit — et les autres.

Pour certains, se sentir se confirme par des éléments tangibles :  l'artiste peut revenir au être dit et mettre en avant une reconnaissance officielle, l'inscription au régime de protection sociale étant la référence. À partir de ce moment, et si aucun problème dans le parcours ne vient la remettre en question, l'identité professionnelle peut devenir tellement évidente qu'elle ne nécessite plus d'argumentation pour l'appuyer. Ceci apparaît dans les entretiens : "J'ai des collectionneurs, j'expose beaucoup, je vis bien, comme vous voyez — Vous êtes inscrit à la Maison des artistes... — Ah oui ! Évidemment ! Mais ça, ça fait longtemps".

Dans le cas où être dit n'a pas enregistré de progression sensible — par exemple lorsqu'une demande d'inscription a été repoussée par la Maison des artistes — l'artiste refuse de se situer. Ce refus est également un refus de dissocier les deux volets de l'identité, celle d'artiste, celle de professionnel. Nous ne sommes plus là dans l'indétermination propre à la première période du parcours, nous ne sommes plus dans une situation d'embarras qui peut s'annoncer. Nous sommes bien là dans une position qui consiste à pointer la vacuité de se situer, justement. L'autre solution consiste pour l'artiste à intègrer les activités connexes dans le sentiment de professionnalité, et particulièrement lorsque celles-ci sont d'enseignement en art dans le Supérieur. Cette extension des habituels critères de la professionnalité, qui est une manière de se sentir, est aussi un travail de redéfinition de la dimension du être dit : un être dit qui renonce à l'officialité.

Particulièrement nette vers la soixantaine, dans une période de vie qui est celle du bilan, l'artiste accepte ouvertement d'intégrer les activités connexes comme une part intégrante de la professionnalité. Ceci n'empêche pas que ailleurs, lorsqu'il développe ce point de vue dans les entretiens, il exprime ce que ce déplacement lui coûte : "Je suis un artiste professionnel, tout le montre : mon parcours (...), mon activité d'enseignant en art (...). Mais pour mes élèves, je suis d'abord un enseignant. Ce n'est pas exact, mais c'est tout de même ça que les gens retiennent".

Dans la description des étapes, j'ai bien sûr mis de côté la nature du parcours, c'est-à-dire, la nature de la reconnaissance dont l'artiste peut bénéficier. Je suis partie du cycle de vie face au déroulement supposé du parcours artistique pour mettre en évidence le travail de mise en cohérence que chaque artiste s'efforce de trouver entre les différentes phases du parcours  et les arguments qu'il emploie.

On s'aperçoit ainsi qu'il existe des aménagements différents pour chacun de ces moments de l'identité. Par exemple les arguments sur lesquels s'appuie le être dit sont différents selon la temporalité du parcours : aux expositions et premières ventes qui suffisent dans le début, succèdent un être inscrit  — pourrait-on dire- qui confère une légitimité supérieure au sentiment de professionnalité.

Cette mise en regard de l'argumentation et des conditions matérielles n'est pas pensée comme une entreprise qui s'attacherait à souligner le décalage entre les conditions "objectives" de réalisation de l'activité artistique et les justifications que les artistes en donnent, lesquelles seraient forcément "subjectives". Ce sur quoi je veux insister est que : les arguments mis en avant dans le sentiment d'être un artiste professionnel relèvent aussi bien d'éléments subjectifs que d'éléments objectifs que l'on pourrait être tenté de dissocier. Ainsi, les critères "objectifs" (en vivre, être exposé, être inscrit, être acheté,  travailler avec des artistes reconnus, avoir une formation, avoir une activité connexe) pourraient être dissociés des critères "subjectifs" (investissement psychologique, temps, ne pas être un loisir, faire de la recherche). Mais ce serait une erreur.

En effet, pour "objectifs" que soient les premiers, ils ne peuvent être séparés de l'appréciation qu'en font les artistes. Par exemple, le fait d'estimer vivre de l'activité artistique est étroitement lié au niveau d'exigence des personnes qui répondent et nous avons vu que les artistes entendent par là des choses fort différentes. Autre exemple, l'énoncé "je vends donc je suis un professionnel" est lié à l'appréciation par l'artiste du volume à vendre pour pouvoir se considérer professionnel.

Pour des raisons évidentes, la distinction entre les arguments liés à des éléments objectifs et ceux liés à des éléments d'appréciation plus susceptibles, a priori, de subjectivité ne tient pas. Les conditions matérielles de l'exercice de l'activité artistique ne peuvent être vécues que subjectivement ; elles se combinent aux différents temps du parcours pour donner un sentiment de professionnalité dont les composantes sont variables.

Conclusion 

Pour conclure, il n'y a pas recouvrement strict entre ce qui est à la fois une conception de l'identité professionnelle (à travers les arguments mis en avant pour justifier cette position)  et une position par rapport à elle — le fait de se considérer professionnel ou son contraire. De même qu'il n'y a pas de superposition stricte entre le fait de se considérer artiste professionnel et d'inscrire son parcours dans tel ou tel environnement, même si tendanciellement, l'amateurisme affiché se retrouve plus facilement dans le monde de l'art traditionnel.

L'indétermination, que traduit très bien le fait de se considérer, plus ou moins artiste professionnel, est au fondement de cette identité professionnelle. Elle n'est pas propre à un type de parcours et les artistes contemporains, qui sont les plus visibles ne sont par ceux chez qui le sentiment de professionnalité est le plus largement partagé.

L'indétermination n'est pas étrangère à une certaine modestie de la part des artistes et elle autorise des déplacements dans les définitions de la professionnalité que donne l'artiste sans lui faire risquer un grand-écart ou un réaménagement brutal.

Mis à l'épreuve dans certaines circonstances ou à certaines périodes du parcours, le sentiment de professionnalité dans ses variations est le résultat du cheminement de l'artiste et les composantes de l'identité professionnelle de l'artiste changent au cours de ce cheminement.

Dite par l'artiste ou délimitée par des organismes chargés de comptabiliser ou d'assurer une protection sociale, la professionnalité ne peut être prise comme élément discriminant dans une population artistique parce qu'elle est justement le résultat, d'une construction de l'identité en même temps que de celle du parcours.

Parce que, justement, l'organisation actuelle de la vie artistique a multiplié les circuits de qualification des artistes, la professionnalité en matière artistique n'est pas comme dans d'autres secteurs d'activités acquise à l'issu d'un passage uniforme, comme chez les ingénieurs ou les avocats par exemple. La professionnalité est le résultat d'une construction souvent lente et difficile, et surtout, elle est toujours un résultat temporairement atteint qui demande que l'artiste fasse "tenir ensemble" des conditions objectives et des conditions subjectives.

 

Notes

1 L'académie détient le monople de la formation, de la sélection, et de la reconnaissance professionnelle des artistes de la cour.  Coopté, nommé par brevet, l'académicien reçoit une pension et bénéficie éventuellement d'un logement.

2 À l'exclusion des activités d'enseignement artistique qui ne peuvent être comptabilisées

3 Les cas qui posent problème, une commission se réunit et statut. Selon le texte, la commission doit se prononcer sur un "faisceau d'indices" :  je cite "la part de création, la formation de l'interressé, les travaux antérieurs, la référence à un circuit de diffusion. Sans entrer dans les détails, on peut dire que le circuit de diffusion et de reconnaissance est important, (les lieux d'exposition doivent être spécifiquement artistiques).

4 L'Arte Povera en est un exemple.

5 Même dans la plus libérale des positions, comme c'est le cas dans l'enquête menée par R. Moulin, ce souci n'est pas absent

6 La recherche comme conception de l'activité artistique apparaît avec la création de l'Académie Royale de peinture et de sculpture en 1648. Pour ce point, nous renvoyons à l'ouvrage de N. Heinich, 1993. L'on peut encore noter qu'en 1968 la commission chargée de reflechir au statut du créateur professionnel avait suggéré l'extension du statut de chercheur aux créateurs.  Entre ces deux périodes éloignées dans le temps, l'idée que l'artiste peut être assimilé au savant.

 

Bibliographie

 

Heinich Nathalie, Du peintre à l'artiste, artisans et académiciens à l'âge classique, Paris, éd. de Minuit, 1993

Moulin Raymonde, De la valeur de l'art, Paris, éd. Flammarion, 1995

Moulin Raymonde, L'artiste, l'institution, le marché, éd. Flammarion, 1992

Martine Azam, La reconnaissance des artistes. L'exemple de Midi-Pyrénées, Sociologie de l'art, n°9, 1996

Martine Azam, Mondes de l'art et processus de reconnaissance. L'exemple de Midi-Pyrénées (à paraître), éd. L'Harmattan, Collection Logiques Sociales, début 1999.

 

Débat

 

Un auditeur - J'ai trois questions. La première est méthodologique : comment avez-vous choisi les artistes que vous avez interrogés dans votre étude ? Vous avez dû prendre des critères : j'aimerais savoir lesquels. Ensuite, d'un point de vue sociologique, quelles sont les origines sociales des artistes et comment eux-mêmes s'intègrent-ils dans une classification de métiers de type catégories socio-professionnelles ? Et le troisième question : en disant que les artistes ne voulaient pas obéir au système académique vous avez dit qu'ils préféraient obéir à l'impératif de l'art. Qu'est-ce que c'est "l'impératif de l'art" ? Cela renvoie, je suppose, à la vocation et à la création proprement dite.

Martine Azam - Concernant le choix des artistes, je n'ai pas voulu prendre comme préalable une partition entre professionnels et non-professionnels, pour les raisons que je n'ai cessé d'exposer, à savoir que ces frontières sont terriblement floues. Ce qui m'intéressait c'était de savoir comment se construit l'accès à la reconnaissance, par quel processus, par quels circuits, l'artiste est amené à la reconnaissance. Partant de là, je n'ai exclu aucun artiste de mes sources. J'ai collecté le plus de sources possibles dans la région, quelle que soit le type ou le style de production, et j'ai constitué un fichier de tous les noms qui m'avaient été communiqués par les institutions, par les associations d'artistes, par les programmations d'expositions des galeries (pour celles qui ont bien voulu me communiquer le nom des artistes qu'elles avaient exposés). Également certaines maisons de la culture qui ont une activité d'expositions régulières.

J'ai donc pris une définition extensive du terme "artiste", partant du principe que ce qui importait c'était de voir comment les différentes catégories d'artistes ont accès à la reconnaissance et de quelle manière on peut dessiner, à partir de cela, les circuits par lesquels ils passent.

Concernant l'origine sociale, je ne m'y suis pas attachée pour deux raisons essentielles. La première est liée à l'état des travaux en sociologie de l'art et je vous renvoie à ceux menés par Raymonde Moulin, notamment dans son ouvrage qui s'appelle L'artiste, l'institution, le marché. Elle montre très bien que les artistes plasticiens se recrutent plutôt dans les catégories privilégiées culturellement, mais que les artistes les plus reconnus sont au contraire plus nombreux proportionnellement à être issus des classes populaires.

La deuxième raison est plus profonde et relève de l'inscription théorique qui est la mienne. Il serait trop long de l'exposer ici. Disons schématiquement que prendre en compte l'origine sociale des artistes est considérer qu'elle est un facteur explicatif des parcours d'artistes. Or je ne m'inscris pas dans cette perspective dont l'arrière-fond peut être qualifié de déterministe. Autrement dit, ce que j'ai voulu faire ressortir, c'est le rôle des interactions, des rencontres, des circonstances dans la construction des parcours des artistes, et non pas le poids des caractéristiques sociales dans les parcours pris comme résultats

Pour la troisième question, à partir du moment où les artistes ne reconnaissent plus les circuits de qualification, à partir du moment où ils mettent en avant le fait que l'art est un don, ils vont se référer à l'art lui-même comme arbitre de ce qu'ils sont. Leur point de répère va être eux-mêmes par rapport à l'art qu'ils veulent faire essentiellement.

 

Une auditrice - Est-ce que, parmi les artistes que vous avez rencontrés, vous avez senti que certains défendaient un rôle d'ouverture des consciences dans notre société contemporaine ? Est-ce qu'ils concevaient le rôle de l'artiste, non pas par rapport à leur professionnalité ou à leur statut ou à la façon dont ils se voyaient eux-mêmes dans cette société, mais par rapport ce qu'ils apportent aux gens qui vont les voir ?

 

M.A. - Certains artistes ont mis en avant l'importance du rôle social que joue l'artiste, et c'est particulier à une génération : à ceux qui ont participé aux mouvements de contestation des années 60-70, et qui se sont ensuite impliqués dans l'organisation de circuits de diffusion de l'art. Pour eux, il y avait véritablement, en tous cas quand ils parlaient de cette période-là, l'idée que l'artiste devait s'engager pour promouvoir un art pour tous, ou doit même s'engager même sur le plan politique. C'est-à-dire que pour eux l'artiste est un intellectuel et a, à ce titre, un rôle à jouer. Mais c'est plus caractéristique des artistes qui ont connu et vécu de manière intense cette période des années 60-70.

Ensuite, dans les nouvelles générations, celles qui arrivent dans les années 80, ils ne parlent pas du rôle de l'artiste, sauf si on leur pose la question. Ce n'est pas quelque chose qu'ils évoquent spontanément. Cela veut dire que c'est quelque chose qui ne fait plus sens pour eux de la même manière. Leurs parcours, d'ailleurs, sont beaucoup plus individuels.

 

L'auditrice - Alors à partir des années 80 c'est l'art pour l'art, juste par égoïsme ? On devient artriste parce que les gens trouvent que c'est beau quand on est reconnu ? Qu'est-ce qui se passe après ?

 

M.A. - C'est aux artistes qu'il faut poser cette question. Manifestement, l'idéologie de l'art pour l'art domine. Mais curieusement, dans le début des années 80, on a une certaine effervescence, à la fois la décentralisation, l'arrivée de vocations qui naissent beaucoup à ce moment-là. Les artistes commencent à travailler en groupes et puis, très vite, on se rend compte qu'ils prennent des chemins divergents, et finalement, ils vont mener leur barque de manière individuelle. Et aujourd'hui, ces mêmes artistes regrettent cette individualisation des carrières, en disant qu'il n'y a plus de communauté artistique. À la fois c'est un choix, mais d'une certaine manière certains payent ce choix-là. C'est général, c'est un choix général. C'était la tendance de ces années-là. Les groupes ont vécus et les carrières se sont poursuivies seules.

 

Un auditeur - Combien d'artistes avez-vous vus dans votre étude ?

Autre question : on a la sensation d'une espèce de flou et de désarroi par rapport aux réponses des artistes. Est-ce que ce n'est pas dû au contexte, à la situation, au statut, que la société leur offre ? Vous avez parlé de la Maison des Artistes, mais c'est un statut qui est très compliqué à obtenir. Il faut cotiser pendant trois ans comme travailleur indépendant, ce qui représente 30.000 francs à payer chaque année. Avant d'être artiste on est travailleur indépendant. Ce qui aurait été intéressant à développer c'est : comment la société elle-même voit-elle l'artiste ? On demande à un artiste comment il se sent professionnel, mais la société, elle, ne lui reconnaît pas une professionnalisation. Pour faire un parallèle, les comédiens ont un statut, celui d'intermittents du spectacle, mais les plasticiens n'ont pas de statut. Est-ce qu'il n'aurait pas fallu faire une étude complémentaire sur la façon dont la société voit cette situation des artistes ?

 

M.A. - Le fichier de l'étude comprend au final 631 noms d'artistes. Il était un peu plus important au départ, mais on a enlevé ceux qui n'exercent plus, les pottiers qui ne faisaient que de la potterie et qui avaient quand même répondu au questionnaire, ceux qui ont changé de région, et on s'est retrouve donc avec 631 artistes. Et encore, il y a à l'évidence des artistes qui manquent à l'enquête, c'est-à-dire des artistes qui vivent dans la région mais qu'y n'exposent pas. Les capteurs que j'avais mis en place me permettait difficilement de les repérer. J'ai attrapé au vol les plus connus qu'on m'a signalés, mais il y en a beaucoup, je suppose, qui ont échappé. Il y a beaucoup de peintres qui ont une activité tournée vers l'extérieur et qui vivent en Midi-Pyrénées mais comme ils pourraient vivre n'importe où. Ils peuvent avoir une ou deux galeries qui les représentent sur la côté, mais ils n'exposent pas et n'ont pas d'activités dans la région même. Dans mon travail, il manque sûrement ce type d'artistes-là. Il y a également des artistes qui exposent dans des lieux dits alternatifs, mais j'ai eu accès à ceux-là par d'autres biais.

Voilà pour le questionnaire. Il a été suivi par des entretiens approfondis, qui pouvaient aller d'une heure et demie pour les plus jeunes à trois ou quatre heures pour les plus anciens. J'en ai mené trente.

J'insiste sur le fait que ce dont j'ai parlé est un élément qui fait quelque chose comme 30 pages sur une thèse qui en comporte presque 500. Il est évident que le temps manque pour parler du reste, et en premier lieu pour présenter précisément l'objet de ma recherche. En l'occurrence, vous me dites : il y a une sorte de flou. C'est vrai. Vous avez parlé des intermittents du spectacle et cela revient souvent comme comparaison. Tellement souvent que je me dis que finalement cela va finir par prendre corps, que petit à petit, chemin faisant, les artistes arriveront à obtenir un statut équivalent aux intermittents du spectacle. Mais la manière dont la société se représente l'artiste n'était pas l'objet de mon travail.

Ce que je peux dire c'est que la multiplicité des circuits d'expositions, la multiplicité des expressions plastiques, qui renvoient à une sorte d'éclatement de ce qu'on peut appeler une communauté de goût, joue dans le fait que, peut-être, la société a du mal à se représenter aujourd'hui la place de l'artiste. Les expressions de plastique sont extrêmement diverses, les critiques d'art eux-mêmes ont du mal à s'y retrouver. Il n'y a plus véritablement d'école dominante. Alors l'artiste est-il un intellectuel, un saltimbanque, un travailleur social ? On peut également se le demander puisqu'on demande de plus en plus souvent aux artistes d'intervenir dans les banlieues. Indépendamment du fait que l'art puisse effectivement jouer un rôle dans les problèmes liés aux banlieues, un artiste me faisait remarquer que cela revenait à leur faire jouer un rôle de pompier.

Donc désarroi, oui, à l'évidence. Mais désarroi qui est le résultat de cette espèce de marche en avant vers l'autonomie, de cette attaque de tous les critères qui pouvaient définir l'art. C'est comme si on était arrivé au terme de ce processus qui a été initié et qui maintenant est fort problématique, y compris pour les artistes eux-mêmes qui ont largement contribué à l'asseoir, avec toute cette logique de rupture esthétique.

 

Un auditeur - Il y a un élément dont vous n'avez pas du tout parlé, ou très peu : c'est la notoriété de l'artiste. La notoriété, à un extrême c'est l'artiste hyper-connu, hyper-coté au niveau international (qui peut d'ailleurs parfaitement être un artiste révolutionnaire et individualiste) et à l'autre extrême c'est l'artiste maudit. Mais c'est un facteur qui intervient toujours d'une manière ou de l'autre, même si l'artiste ne l'avoue pas, ou ne se l'avoue pas. Le sens et la raison d'être de l'œuvre d'art c'est d'atteindre l'autre, de trouver un interlocuteur, d'entamer un dialogue. Est-ce que c'est un facteur que vous n'avez pas du tout trouvé ? Apparemment cela ne jouerait pas dans l'image que les artistes ont d'eux-mêmes.

Dans le même ordre d'idées, est-ce que vous avez eu l'occasion d'interroger des artistes ayant une très forte notoriété ? Il y en a un, par exemple, qui est originaire de notre région, c'est Soulages. Je crois qu'il n'y habite plus mais il y reste attaché et il s'y manifeste assez souvent. Est-ce que par exemple vous avez interrogé Soulages ? Comment ces gens-là envisagent-ils leur activité artistique par comparaison avec les autres, les artistes maudits ou ceux qui travaillent en laissant leurs œuvres dans des tiroirs pour une éventuelle postérité ?

 

M.A. - Il y a beaucoup de choses dans ce que vous venez de dire. La notoriété, c'est-à-dire le regard de l'autre, je l'ai abordée un peu, indirectement, quand j'ai parlé du "être dit" dans le sentiment d'être artiste. Maintenant, est-ce qu'il est possible à un artiste de continuer à exercer son activité sans le regard des autres ? J'ai envie de dire "non". Mais tout dépend du niveau d'exigence auquel l'artiste place cette attente du regard des autres. Certains artistes peuvent tout à fait se contenter d'un regard minimum, d'une visibilité minimum, voire presque d'une absence de visibilité, et continuer leur œuvre dans leur coin, avec assiduité, avec sérieux. Ce sont des cas qui sont rares, mais cela peut arriver.

Le degré d'exigence est central. À l'évidence, pour acquérir une certaine notoriété il faut le vouloir. Quand on regarde la manière dont se construisent les carrière d'artistes et quand on les interroge longuement, le hasard, bien sûr, joue, mais très souvent derrière il y a une stratégie. Ce n'est pas là un terme péjoratif. Si l'artiste est convaincu de ce qu'il fait, s'il est porteur de quelque chose, et qu'il veut vraiment le transmettre, il lui faut un minimum d'ambition, de stratégie, de moyens, pour y arriver. Cela ne veut pas dire qu'il va pouvoir le planifier sur le long terme, en disant "je fais cela, puis je fais cela, puis cela, je rencontre un-tel parce qu'il est utile". Ce n'est pas ça. Simplement, il va avoir des antennes qui vont lui permettre de capter, d'attraper toutes les occasions qui peuvent se présenter, et il va les transformer en avantages. Il va être très réceptif, il va être exigeant également dans le choix des lieux d'exposition.

Il y a forcément dans cet accès à la notoriété une dimension qui est de l'ordre de la volonté, qu'elle soit dite ou qu'elle soit niée, peu importe. À mon avis, ce n'est pas séparable. Il ne peut y avoir d'accès à la notoriété sans volonté. Et volonté, je dirais, en action. Ce n'est pas seulement la volonté, c'est ensuite s'y mettre et travailler pour.

Par ailleurs, il n'y a pas une seule forme de notoriété, il n'y a pas un accès unique à la reconnaissance. C'est ce qui caractérise la période actuelle par rapport, par exemple, à la période académique : il y un éclatement des circuits de qualification, comme il y a un éclatement des référents esthétiques. Bien sûr, on peut dégager certains circuits avec certains types de notoriété. Par exemple le circuit du monde de l'art traditionnel où l'on va avoir une notoriété qui est encore un peu à l'image des artistes académiques, qui passe par les Salons, par des galeries qui vendent à une clientèle souvent locale, par le niveau des diplômes (mais plus rarement). Il y a un deuxième circuit de qualification, et  tout le monde l'a en tête, c'est celui qui est offert par les institutions chargées des arts plastiques, qu'elles soient régionales ou nationales, ou au-delà. Et là également c'est un circuit qui est balisé de manière informelle, puisqu'on sait qu'il y a des points de passage importants pour la carrière d'un artiste. Il n'est que de regarder le CV : la manière dont ils sont faits et réécrits au fur et à mesure des étapes disent les points d'exposition qui font sens dans un monde de l'art. Et les galeristes eux-mêmes, j'ajoute, sont très sensibles à ces points de passage.

Il y a donc deux circuits, mais au milieu il y a encore d'autres modes de construction de la réputation, qui sont plus limités, peut-être, mais qui sont également intéressants dans la mesure où ils montrent la recherche d'une troisième voie. D'autant qu'à notre époque les institutions manquent d'argent et se restreignent. Donc les artistes sont à la recherche d'une troisième voie et on peut penser que d'autres modes de qualification risquent d'émerger. Des réputations se font déjà dans certains milieux. Et on peut parler d'Internet à ce titre-là. Internet commence à être exploré par des plasticiens, et là également on échappe aux Salons, aux galeries, aux institutions des années 80. Il y a peut-être d'autres institutions qui vont se mettre en place, cela pointe le nez, mais pour l'instant c'est quelque chose qui se cherche. Peut-être y aura-t-il un accès à la reconnaissance qui pourra passer par d'autres voies que celles qu'on connaît à l'heure actuelle.

Pour le dernier point : je n'ai pas interrogé Soulages parce que, pour lui comme pour d'autres artistes connus et natifs de la région, leur carrière s'est construite hors Midi-Pyrénées. Pour cette raison, il n'est pas étonnant que leurs noms ne soient pas apparus dans les capteurs mis en place pour constituer mon fichier.

 

Une auditrice - Finalement, on a l'impression qu'il faut être un bon petit guerrier pour arriver à acquérir une forme de reconnaissance sociale par les circuits. Il faut avoir une stratégie, il faut croire en soi, il faut se battre. On semblait dire tout à l'heure qu'un artiste n'est pas artiste si quelque part son œuvre n'a pas été vue et reçue par d'autres. Moi, je dirais quand même que l'œuvre existe dans le secret et qu'elle peut exister totalement hors de la reconnaissance sociale. Combien, certainement, de chefs-d'œuvres existent dans le secret, dans le non-reconnu, et en quoi ne seraient-ils pas des œuvres parce qu'ils n'ont pas été perçus par le public ?

Vous avez peu parlé du rôle de la critique, qui me semble très important. Et il y a même du discours dont est capable le plasticien sur son œuvre, qui prend une place prépondérante dans la façon dont un artiste se présente. Il n'y a pas que l'œuvre, il y a aussi le discours sur l'œuvre produit quasiment par l'artiste lui-même, tout au moins dans certaines sphères.

 

L'auditeur - Qu'il existe des œuvres valables qui restent cachées, c'est certains, mais je voulais dire que dans la démarche artistique elle-même il y a immanquablement quelque part, de façon structurelle, pourrait-on dire, une démarche vers l'autre, même si au final cet autre n'est pas atteint.

 

Une autre auditrice - Le fait d'être rejeté ou de ne pas être apprécié, de ne pas être compris, d'être marginal, ne peut-il pas être un critère de valeur artistique pour certains ? Ne pas être compris, est-ce que ce n'est pas avoir trouvé quelque chose d'essentiel, de pas accessible à tout le monde ? Dans l'idée d'être artiste il y a l'ancienne notion d'élitisme. Peut-être que la difficulté à définir l'artiste vient aussi du fait que la créativité est particulière en chaque individu, puisqu'elle est fondatrice de l'individu. Se construire, pour tout un chacun, fait appel à la créativité. Comment mettre des bornes, des limites à cela ? Déjà se créer sa propre identité, c'est une œuvre d'art. Ensuite, que cela ait un prix ou pas, le débat reste ouvert.

 

M.A. - L'artiste incompris, est inscrit dans la représentation de l'artiste maudit. Mais un artiste peut tout à fait jouer sur ce registre-là et  mettre cela en avant s'il est confronté à un échec, par exemple. Il y a un processus qu'on connaît très bien, qui s'appelle l'étiquetage. Petit à petit l'artiste peut être amené à s'auto-exclure lui-même après un échec, à se retirer complètement du jeu et à chercher une autre manière de continuer qui soit moins conventionnelle, tout en tenant le discours de l'artiste incompris. Il y a autant de figures d'artistes que d'artistes de toutes façons.

 

Un auditeur - Je voulais revenir sur cette espèce de mythe qu'on est encore en train de propager, celui de l'artiste solitaire : on serait revenu dans une période de l'art pour l'art, avec l'artiste-petit-guerrier-qui-combat-tout-seul. Or, il se trouve qu'à Toulouse et dans la région, il y a eu énormément d'actions menées collectivement et solidairement, dans les associations en particulier, et j'amerais que vous y reveniez, pour faire moins de macro-sociologie et plus de micro-sociologie des circuits.

 

M.A. - Ce côté "carrière solitaires" existe, puisque dans la fin des années 80 c'est à cela qu'on a assisté. Mais vous avez raison de rappeler que, depuis quelques temps, on assiste à une floraison d'actions collectives qui montrent que les artistes peuvent aussi s'organiser, et cela rejoint ce que je disais concernant cette tentative de la part des artistes de trouver une troisième voie qui ne soit ni celle du marché ni celle des institutions. Il y a cette volonté de la part des artistes de trouver d'autres formes d'organisation pour aller à la rencontre d'autres publics.

Il y a par exemple APF, Atelier et Produits Finis, avec Driss Sans-Arcidet et Isabelle Azaïs, que vous verrez ici dans peu de temps, qui proposent deux fois par an une journée portes-ouvertes dans un lieu qui est magnifique. Ils ont créé une association, ils ont réuni autour d'eux, pas seulement des plasticiens mais simplement des gens de bonne volonté qui ne sont ni critiques ni artistes eux-mêmes et qui leur donnent un coup de main pour monter ces opérations. Et ces artistes, bien sûr, ouvrent leur atelier, mais également exposent d'autres artistes, de manière à créer un mélange, une dynamique, une confrontation.

On peut parler également des Curieux, qui avaient regroupé plusieurs lieux, il y avait le Cartel des Hippodromes, il y avait un atelier en centre ville et l'atelier Adélie. Il y avait là soixante artistes qui étaient exposés et vraiment c'était une organisation qui demandait beaucoup d'énergie. Il fallait faire venir les artistes de l'extérieur, les contacter, diffuser l'information pour amener les visiteurs. Cela montre bien qu'il y a une dynamique.

Mais dans le même temps on peut se poser des questions. Il est vrai qu'il y a ces initiatives, ces micro-réseaux, qui organisent et font preuve d'une belle inventivité, mais le danger est l'épuisement de cette énergie, comme cela est arrivé dans les années 70. Lorsqu'on interroge les