La situation du syndicalisme en France en 1996

 

 

Rolande Trempé

professeur honoraire à l'université de Toulouse Le Mirail

 

 

Dire que le syndicalisme en crise est devenu une banalité, tellement la chose est évidente. Ce que je souhaite faire aujourd'hui dans le temps très court qui m'est alloué, c'est après avoir caractérisé le phénomène, essayer d'en mesurer l'ampleur et d'en rechercher les causes.

Le morcellement syndical et la faiblesse des effectifs

Ce qui frappe de prime abord, c'est le morcellement syndical. En 1945 il existait seulement deux confédérations : la CGT et la CFDT, en 1996 l'on dénombre six confédérations : CGT, CGT-FO, CFTC, CFDT, CNT, CGC, de multiples fédérations nationales indépendantes dont les plus importantes sont la FEN, la FS, la FASP, la FAT et de nombreux syndicats nationaux autonomes dont certains relèvent de la mouvance "SUD" (SUD-cheminots, SUD-PTT, SUD-impôts, etc.) et dont d'autres se tiennent dans un strict isolement corporatif telle la FGAAC qui ne regroupe que les agents de conduite de la SNCF.

Cet émiettement syndical est l'expression d'une division profonde du mouvement ouvrier. Il multiplie les interlocuteurs qui prétendent représenter les salariés et défendre leurs intérêts, face à un patronat réunifié dans le CNPF ou face à l'état. C'est ainsi que lors du dernier conflit d'Air France, le PDG devait dialoguer avec quatorze syndicats, celui de la SNCF en décembre 1995 avec sept et que le ministre de l'éducation nationale s'affronte au moins à neuf représentants syndicaux.

Cette multiplication des syndicats coïncide avec la faiblesse des effectifs syndicaux. Malgré les imprécisions qui planent sur cette question en raison de l'incertitude des données fournies par les centrales qui ont des politiques différentes, et comptabilisent de façon particulière leurs adhérents, nous allons néanmoins tenter de cerner ce phénomène en nous référant aux statistiques de l'OCDE Elles ont l'avantage d'être harmonisées et de permettre des comparaisons internationales.

Selon cette source, en 1989, il y aurait eu à peine plus de deux millions (2 084 000) de syndiqués en France, ce qui est bien peu par rapport aux effectifs syndicaux des pays industrialisés d'Europe occidentale avec lesquelles elle est associée : neuf millions cent mille dans le Royaume Un peu plus de huit millions en Allemagne, près de six millions en Italie (5 900 000), trois millions quatre cent mille en Suède, près de deux millions dans la petite Belgique (1 800 000) et plus d'un million aux Pays Bas (1 300 000).

Quelles que soient les réserves que l'on puisse faire sur les modes de calcul utilisés, l'ordre de grandeur établi par le relevé comparé des effectifs nationaux souligne l'infériorité numérique du syndicalisme français. La France est le pays où les travailleurs se syndicalisent le moins. La confrontation des taux de syndicalisation le met en évidence. Selon les calculs dressés par J. Visser pour l'OCDE (déjà cité) le taux moyen de syndicalisation, en Europe en 1989 était de 33,7 %. La France est bonne dernière avec un pourcentage de 10,2 %, tandis que la Suède bat tous les records avec un taux surprenant de 82,9 %. Elle est suivie de près par le Danemark avec 74,4 %, puis viennent les pays dont le taux est supérieur à 50 % : Belgique 54,8, Norvège 53,8 %. Arrive enfin la cohorte de ceux dont le taux de syndicalisation se rapproche de la moyenne européenne, tout en lui restant supérieure : l'Italie 33,5 %, le Royaume Uni 38,3 % et l'Allemagne 30,8 %.

Non seulement la France est la dernière en Europe mais elle l'est aussi par rapport au Japon (24,7 %) et aux U.S.A. (15,6 %) dont la réputation de forte syndicalisation est pour le moins surfaite. La position française est donc une exception dont on saisit toute la singularité en analysant la répartition de la syndicalisation par branches professionnelles ou selon la nature des secteurs économiques. cet examen est possible, pour deux centrales : la CGT et la CFTC qui ont fourni des données précises et fiables à ce sujet.

En ce qui concerne la CGT, en 1994, selon des sources confédérales établies avec rigueur depuis le 45ème congrès (1995), le taux moyen de syndicalisation à la CGT était de 2,5 % et il était très inégalement réparti. Qu'on en juge.  En tête vient l'énergie (EDF-GDF) avec un taux d'adhérents de 30,9 %, puis par ordre décroissant, la fédération du sous-sol avec 27,6 %, les PTT avec 11 %, le verre et la céramique avec 8,9 %, le papier presse avec 7,2 %, les transports avec 7,3 % (la SNCF y occupe une place privilégiée avec un taux supérieur à 20 %), la métallurgie avec 2,3 %, la chimie avec 3,5 %, le textile et l'habillement avec 2,2 % etc.

Qu'en est-il de la CFDT ? Selon les calculs très sérieux effectués par A. Bervort et D. Labbé, le taux moyen de syndicalisation est très proche de celui de la CGT avec 2,43 % en 1989. L'énergie arrive en tête avec 13 %, puis viennent les mineurs avec 9,4 %, les cheminots avec 7,1 %, les enseignants du S.G.E.N. avec 3,7 %, les ouvriers de la chimie avec 3,6 %, les employés de Banque avec 3,5 % et les métallos encore moins syndiqués qu'à la CGT avec 1,9 %.

Il y a bien des points communs entre les deux confédérations : la faiblesse du taux moyen de syndicalisation, l'inégalité de comportement selon les branches professionnelles, que met en vedette certains secteurs (énergie, SNCF, mineurs) et attire l'attention sur la faiblesse dramatique des secteurs industriels, tel celui de la métallurgie. Dans les deux centrales, les fédérations les plus syndicalisées relèvent du service public et des entreprises nationalisées dont les salariés sont protégés depuis la libération par un statut. Celles du secteur privé (industriel ou commercial) par contre sont très faiblement syndicalisées.

Ces taux de syndicalisation différentiels et de niveau inégal conditionnent le montant des effectifs des fédérations et de ce fait la structure propre de chaque confédération. En effet, un faible taux de syndicalisation peut placer en tête une fédération qui compte beaucoup de salariés, c'est le cas de la métallurgie par exemple à la CGT. Au contraire un fort pourcentage de syndiqués dans une branche à faibles effectifs peut la déclasser. Le meilleur exemple est donné par les mineurs en voie d'extinction. En raison de ces observations, en 1994, les premières fédérations de la CGT sont : l'Énergie que groupe 11,8 % des effectifs, les métaux 9,8 %, les cheminots 9,25 %, les PTT 8,77 %, les services publics 7,8 %, la santé 5,8 %, le sous-sol 4,30 %. Les fédérations les plus puissantes de la CGT (mis à part la métallurgie et la chimie) sont donc celles qui appartiennent aux secteurs publics et nationalisé, tandis que les moins fortes relèvent du secteur privé (industriel ou commercial). Elles pèsent donc moins lourd dans la vie de la CGT, ce fait est d'autant plus grave que les emplois industriels occupent encore, quoique certains en fasse fi,  27 % des emplois salariés en 1994.

La CFDT a un profil qui toute proportion gardée rappelle celui de la CGT encore qu'il faille se garder d'établir un rapport rigoureux entre la structure des deux confédérations en raison des regroupements professionnels différents effectués au niveau de leurs fédérations respectives. quoiqu'il en soit, en 1989-90, la première fédération cédétiste est celle des métaux avec 10,8 % des effectifs, puis la santé 9,9 %, le SGEN 8,8 %, le personnel intercommunal  7,9 %, les PTT 6,4 %, la FEG 6,1 %, la chimie 4,8 % et les Banques 4,7 %. Autrement dit, 34,3 % des syndiqués se rattachent au secteur privé, 35,5 % à la fonction publique et aux entreprises nationalisées, 27,5 % ont un statut mixte et 2,6 % sont des retraités et divers.

Le poids du secteur privé avec un taux de syndicalisation moyen de 1,29 % et 154 000 adhérents, est donc nettement inférieur à celui des secteurs publics et mixtes syndiqués à un taux de 4,43 % et représenté par 282 000 membres. La sous syndicalisation des branches industrielles et commerciales est donc commune aux deux centrales. L'on peut considérer que, c'est en cette fin de siècle, l'un des caractères essentiels du syndicalisme français dans son ensemble.

Un second caractère est la dispersion des effectifs entre de nombreux syndicats de faible envergure et de peu de poids. En raison de la division régnante et du petit nombre de syndiqués, il n'y a pas en France, dans les années 1990 une forte concentration syndicale contrairement à ce qui existe dans des pays comme l'Allemagne où le D.G.B. comptait 7 757 000 membres en 1987 soit 83 % de salariés syndiqués, l'Italie à la même date, deux centrales forte, chacune de plus de 2 millions d'adhérents : la CGIL et la CISL regroupaient cinq millions cinq cent mille syndiqués sur les six millions totaux, le Royaume-Uni où le TUC joue un rôle central.

Toutefois trois centrales émergent et sont considérées comme représentatives des salariés : la CGT, la CFDT et FO bien loin derrières elles. La CGC syndique les cadres tandis que chez les enseignants s'imposent deux fédérations : la FEN et la FSU. Les élections professionnelles permettent de mesurer actuellement leur influence respective. Faute de temps nous n'entrerons pas dans le détail (et c'est bien dommage !) et nous contenterons d'analyser les résultats globaux des dernières consultations.

Les élections aux Prud'hommes en 1992 qui ont un caractère national et général puisqu'elles concernent tous les salariés (sauf la fonction publique) sont riches d'enseignement car elles sont significatives des comportements et des voix des inscrits. Plus de la moitié d'entre eux se sont abstenus (59,7 %) et se sont donc désintéressés, de ce vote. Faut-il interpréter cela comme de l'indifférence, de l'ignorance quant au rôle des prud'hommes, comme une excessive confiance dans l'action individuelle ou un manque de crédulité sur l'efficacité de la défense syndicale ? Quant à ceux qui ont voté, le tiers (33,4 %) a choisi la CGT, près du quart (23,7 %) la CFDT, et un cinquième (20,4 %) FO. La CFTC ne recueille que 8,6 % des voix, la CGC 6,9 % et les "autres syndicats" une partie insignifiante avec 2,6 %.

L'ensemble des 5 confédérations regroupe donc un peu plus de 93 % des suffrages. Ceux qui ont voté faisaient donc confiance aux organisations confédérées. En conséquence les "indépendants" c'est-à-dire les candidats non syndiqués n'ont obtenu que 5,3 % des voix, ce qui est très peu en comparaison des pourcentages élevé; que cette catégorie annonce pour les années 1992-93 lors des élections aux comités d'entreprise, 28 %, ce qui leur permet d'obtenir presque la moitié des sièges des comités (47,8 %).

Ce fait en dit long à la fois sur le comportement et les mentalités des ouvriers et des ouvrières, ainsi que le rayonnement et l'implantation des syndicats dans les entreprises. Là est d'ailleurs l'intérêt des résultats des élections qui s'y déroulent, et auxquelles les salariés participent largement puisqu'on ne compte qu'un peu plus d'un tiers d'abstentions (34,1 %). Les suffrages exprimés ont donc placé les non-syndiqués en 1ère place, en deuxième la CGT (23 %), en troisième la CFDT (19,7%), en quatrième FO (12,8 %). La CFTC avec 4%, la CGC avec 5,9 % et les autres syndicats avec 6,5 %, sont rejetés en queue de classement, comme aux élections prud'homales.

Les élections aux conseils d'administration des entreprises nationalisées, en 1989, mettent en relief l'implication la plus forte du personnel qui vote à 70-75 %. Les résultats confirment le classement déjà observé entre les trois centrales : la CGT est de loin la première avec 40,85 % des suffrages : elle obtient à elle seule autant de voix que la CFDT (24,1 %) et FO (15,33 %) réunies. La CFTC n'en recueille que 5,8 %, mais la CGC dans ces entreprises ou les cadres sont nombreux 72,67 % et les divers 1,26 %. Dans les entreprises nationalisées, il n'y a donc pratiquement pas de place faite aux non-syndiqués ; contrairement à celles du secteur privé : cela ne doit pas nous étonner puisque le personnel y est hautement syndicalisé.

Ces trois types différents d'élections confirment donc l'importance des trois centrales, leur influence respective et la hiérarchie établie entre elles. La CGT reste la première, mais elle est talonnée par la CFDT ce que confirme le nombre des adhérents de chacune d'elles.

D'après des calculs (CGT- CFDT) ou des estimations (FO), en effet, en 1994 les effectifs de la CGT s'élevaient à 632 832 (477 041 actifs et 155 791 retraités). Ceux de la CFTC, sont du même ordre : 539 000 en 1989 dont 81 000 retraités. Quant à ceux de FO ils sont estimés à 400 000 environ (FO a refusé de dévoiler ses chiffres exacts en 1992) et ceux de la CFTC à 100 000. Quant à la FEN, avant sa session de 1993, elle a annoncé fièrement près d'un demi million d'adhérents. C'est dire sa puissance dans son secteur. Lors des élections aux commissions paritaires de la fonction publique, elle obtenait d'ailleurs le première place avec 26,3 % des suffrages tandis que les trois confédérations  CGT, C.F.D.F. et FO n'en recueillent chacune que 17 % environ. CGC et CFTC étaient, comme pour les autres consultations, marginalisées.

Ces structures professionnelles nous permettent non seulement de classer les centrales mais aussi de les caractériser. Ceux qui concernent les CA des entreprises nationalisées et les comités d'entreprise sont particulièrement révélateurs.

Les entreprises nationalisées ont en effet été regroupées selon leur nature en 3 groupes : celui des industries, celui des compagnies d'assurance et celui des compagnies financières. La CGT doit sa triomphale première place avec 40,85 % des voix exprimées au groupe des industries qui comprend entre autres EDF-GDF, Renault, Rhône Poulenc, la SNIAS, la RATP, les charbonnages de France, Thompson, la SNECMA, AIR FRANCE, etc. Ces grands établissements qui comptent beaucoup d'électeurs ouvriers ont donné 45,11 % des suffrages à la CGT tandis que le groupe des Assurances plaçait la CFDT en tête avec 33,5 %, la CGT en 2ème position :avec20,4 % à égalité avec la CGC qui en totalisait 20 %. Il en était de même pour le dernier groupe, celui des finances : CFDT 30,22 %, FO 19,9 %, CGT 17,3 % seulement. Ces derniers corps électoraux étant moins nombreux que le premier, la CGT obtint la première place pour l'ensemble du secteur nationalisé.

Ce vote révélait la CGT plus ouvrière dans sa composition que ses deux concurrentes. Ce que confirment les élections aux comités d'Entreprise où elle obtient ses meilleurs résultats dans le premier collège : subdivisé en électeurs ouvriers et électeurs employés. Aux élections de 1975, à la veille de la crise elle obtint dans ce collège 45,6 % des voix : soit 53,7 % de voix d'ouvriers et 33,1% de voix d'employés. La CFDT avec 19,4 %, FO : 8 % et la CFTC. 2,1 % étaient loin de compte et surtout représentées dans les 2ème et 3ème collèges (maîtrises, techniciens d'une part et cadres ingénieurs d'autre part). En 1992 en dépit des pertes enregistrées dans le collège ouvrier, depuis la crise, c'est encore lui qui assure l'avance de la CGT sur les deux autres centrales.

L'analyse du vote en fonction de la taille des établissements et de leur nombre donne des indications sur l'implantation syndicale dans les entreprises. En ce qui concerne la CGT, elle obtient pour un pourcentage moyen de 22,5 %, les taux les plus élevés dans celles qui occupent 200 salariés et plus. Par contre dans les établissements occupant moins de 50 salariés, le chiffre tombe à 10,1%. Le vote ouvrier des grandes entreprises assure donc les succès de la CGT. Ce sont par ailleurs les entreprises les plus syndiquées, celles où les différents syndicats sont représentés, alors que presque toute activité syndicale disparaît dans la petite et moyenne entreprise.

Or en France, dans les années 1992-94, les entreprises de moins de 50 salariés occupaient 54,9 % d'entre eux et représentaient 97 % des établissements relevant de l'UNEDIC. C'est dire leur nombre et combien sont peu nombreuses les grandes entreprises. C'est l'une des caractéristiques traditionnelles de la structure des activités économiques françaises et l'une des causes permanente de la faiblesse du syndicalisme français. La CGT a calculé qu'en raison du poids des petites entreprises, du démantèlement dans les années 1983-89 des grandes, elle n'était présente que dans 28,1 % des établissements et que son influence ne s'exerçait, de fait que sur 52 % des ouvriers et employés, 38 % du personnel de maîtrise et des techniciens, et seulement 27 % des cadres et ingénieurs.

Cela donne la mesure des carences du syndicalisme en général mais permet aussi de relativiser les conclusions que l'on peut retirer du chiffre élevé tant des abstentionnistes (élections prud'homales) que des candidats aux CE non-syndiqués et du score qu'ils ont fait. Cela traduit moins le fait d'une défiance envers les syndicats, que l'absence de toute syndicalisation dans un très grand nombre de petites et moyennes entreprises, ainsi que le recul des plus importantes sous l'effet de la crise.

Il n'en reste pas moins que la crise du syndicalisme est bien réelle et très inquiétante, même si en dépit de toutes leurs insuffisances, les syndicats sont encore capables de mobiliser les salariés et de mener d'importants combats. La grève des cheminots et des services publics en décembre 1995 le prouve. La puissance des manifestations, la variété sociale et professionnelle des manifestants, en a surpris plus d'un, qui nostalgique de mai 1968, doutait qu'une telle levée populaire fut encore possible et qu'elle débordait les grandes métropoles, pour gagner les villes moyennes et la banlieue de Paris. Toutefois le mouvement social de 1995, tout comme le résultat des élections professionnelles, a mis aussi en valeur les limites actuelles d'un pouvoir syndical dispersé, divisé, trop peu implanté dans les entreprise, notamment dans celles du secteur privé industriel.

Finalement les cheminots encore fortement syndiqués et très motivés ont mené leur lutte dans l'union. Le "tous ensemble" était la réplique au demi-échec de la grève de 1986 au cours de laquelle la création des coordinations avait mis en évidence la lassitude des Syndiqués fatigués des querelles syndicales intestines.

La volonté d'union l'a emporté jusqu'au dernier jour et donné un caractère nouveau et surtout un élan que l'on croyait perdu à la grève de décembre. Malgré cela les grévistes n'ont réussi à entraîner dans leur sillage qu'une partie des personnels des services publics tandis que les salariés de l'industrie du commerce et des services du secteur privé, dans leur grande majorité se sont contentés de manifester. Leur engagement à de rares exceptions près a rarement dépassé ce stade même dans les branches des transports où les routiers ont assuré le transport de remplacement ! Le rail et la route ne parviennent pas à combattre de concert... Tous ces faits soulignent combien il est difficile de généraliser une grève, c'est à dire de faire coïncider et converger les luttes sur un objectif commun. Pour cela un mot d'ordre d'intérêt général, tel que celui de la suppression du plan Juppé, ne suffit pas. Il faut qu'il rallie tout le monde et que le but apparaisse clairement à tous.

Il est bien évident qu'en décembre 1995, la division syndicale qui oppose les centrales syndicales sur la question de la sécu a freiné et la prise de conscience des salariés et l'entrée dans l'action. Le poids du chômage, le grand nombre des inorganisés dans les petites et moyennes entreprises, les manoeuvres gouvernementales sont également à prendre en compte. Le gouvernement a tiré un profit immédiat des limites du mouvement et il a tout fait pour le ramener à ses objectifs corporatifs : garantie de la retraite des cheminots, suspension du plan de la SNCF. Cette victoire partielle a entraîné la suspension de la grève des cheminots et mis fin à la mobilisation populaire qui a cessé dés leur reprise du travail car ils étaient l'âme et le moteur du mouvement si celui-ci les a aidé un temps, à faire reculer l'État, il a été insuffisant pour déclencher une grève générale centrée sur la défense d'intérêts généraux.

Cette impuissance sert et l'État et le patronat qui opposent, eux, un front uni et une volonté ferme aux revendications, et utilisent pour parvenir à leurs fins, les divisions syndicales. Le patronat noue alliance, s'il le faut, avec certains syndicats pour gérer au mieux de ses intérêts, les institutions sociales. Quant à l'état grâce à l'appui d'une majorité parlementaire "introuvable" il applique inexorablement la loi qu'il a fait voter, par ailleurs, soulignant ainsi combien les combats sociaux de révolte, qui risquent d'aller à la dérive, s'ils ne s'appuient pas sur des syndicats forts et unis dans l'action.

L'approfondissement de la crise sociale exige donc que le syndicalisme surmonte au plus vite ses divisions et définisse clairement des objectifs communs acceptés par tous et soit capable sinon de reconquérir tout au moins d'entraîner cette masse de salariés non-syndiqués aisément manipulables en raison de leur isolement et de leur manque d'informations.

Les causes de l'affaiblissement syndical français

Il reste bien peu de temps pour envisager les causes de cette situation alarmante et discuter de l'avenir. Cependant même de façon schématique et imparfaite (ce que vous ne manquerez pas de me reprocher) je veux évoquer le processus qui a conduit le mouvement ouvrier où il en est aujourd'hui.

Trois facteurs d'origine différente mais dont les effets se conjuguent sont responsables de la faiblesse syndicale actuelle. Le premier, d'ordre politique, a engendré les divisions successives des syndicats. Le deuxième et le troisième, enracinés dans la vie économique, sociale et culturelle, ont provoqué les chutes spectaculaires des effectifs, la désyndicalisation et ont accentué les conséquences d'une division qui perdure depuis un demi-siècle.

Le rôle des centrales

La division syndicale débute par l'éclatement de la CGT en 1946-47 sortie réunifiée et renforcée de la résistance, la CGT forte alors de 4 à 5 millions d'adhérents (selon les différentes estimations) est alors dominante. Elle exerce même une véritable hégémonie. Car auprès d'elle, la CFTC statistiquement avec 300 000 membres compte peu. Mais contrairement à sa rivale, elle est homogène idéologiquement et c'est ce qui fait sa force. La CGT regroupe, en effet, maints courants rivaux d'avant-guerre et son unité est fragile. Elle l'est d'autant plus que l'un d'entre eux, le plus nombreux et héritier de l'ex-CGTU, porteur donc de la culture et des pratiques communistes, dirige la confédération et les principales fédérations (métallurgie, mineurs, cheminots, bâtiment, etc.) avec une insolente autorité. contrairement à la lettre et à l'esprit de la charte d'Amiens (modifiée en 1936 cependant) les dirigeants syndicaux sont également membres des organismes directeurs du Parti communiste (Bureau politique et Comité central).

Roger Linet, ex-membre de la CE de la fédération des métaux et du CC du parti communiste, ancien député, explique dans son livre : "CGT : lendemains de guerre 1944-47" (Pluriel 1995). Comment le P.C. parvenait indirectement à inspirer la politique de la CGT et à contrôler ses principaux cadres, au lendemain de la libération.

"Quand on envisage de promouvoir un militant à une responsabilité syndicale importante, écrit-il, on saisit les instances du parti qui en débattent après avis de la section des cadres du Comité Central". Et les choix opérés par le parti sont suivis "sans que personne ne songe à s'en offusquer. C'est pourquoi, dit Roger Linet, la direction de l'USTM de la région parisienne n'était pas à l'image de la diversité des courants d'opinion existants parmi la masse des syndiqués.

Ainsi en allait-il du choix des cadres syndicaux. Quant aux directives d'action, elles étaient transmises aux dirigeants cégétistes (communistes ou non) à l'occasion des réunions hebdomadaires organisées au siège de la fédération des métaux, et présidée par le secrétaire fédéral.

"Cette réunion se tient toujours le lendemain du compte-rendu du Bureau Politique du PCF, où le secrétaire général de l'USMT, comme d'autres responsables syndicaux de la région parisienne, a été invité. Plus d'une fois, à la réunion des cadres syndicaux, René Poirot démarre d'emblée son 'compte-rendu du BP' sans avoir pris le temps de faire la moindre adaptation ! Et voilà les responsables syndicaux nourris d'une analyse politique du PCF sur toutes les questions générales. Quelle réflexion propre peut avoir chaque militant et quelle indépendance syndicale dans tout cela ?" demande l'auteur de ce récit, qui, met à jour le mécanisme du contrôle du PCF sur la CGT.

C'est ainsi que le langage de celle-ci devint le même que celui du P.C., que l'activité syndicale fut calquée sur la sienne, que les mots d'ordre furent souvent identiques et que les responsables syndicaux, non-communistes étaient indirectement conviés à les faire appliquer puisqu'ils définissaient la ligue d'action confédérale ou fédérale.

Ces méthodes qui s'accompagnent d'une conduite sectaire et de pratiques peu démocratiques vont vite être dénoncées par des syndiqués anticommunistes. Ils vont se regrouper et faire cession à la première occasion. C'est ainsi que les libertaires et les syndicalistes révolutionnaires vont partir pour créer en mai 1946, la CNT (confédération nationale du travail) tandis que dans les PTT et chez les cheminots, des groupes autonomes se constituaient et que le courant oppositionnel Force Ouvrière se structurait. Il rompit avec la CGT au cours des grèves de Décembre 1947 et constitua une nouvelle confédération en avril 1948. Les enseignants écartelés entre les deux centrales s'organisent dans la fédération de l'Éducation nationale et se réfugient dans l'autonomie.

En 1947, la CGT a donc éclaté et ses effectifs sont en baisse mais les pertes qu'elle enregistre ne sont pas compensées par les adhésions à FO. La division a donc affaibli globalement le mouvement syndical. En perdurant elle va aussi diminuer son audience car la CGT qui reste la première organisation ouvrière va être isolée et bien souvent écartée au profit de ses rivales dans la gestion des institutions sociales et professionnelles.

La division repose ici sur des motifs d'ordre politique, c'est évident. Provoquée par l'anticommunisme et les pratiques du P.C. pour contrôler le mouvement syndical elle va entretenir et même cultiver l'anticommunisme ce qui interdira toute action unitaire, pendant de longues années, au détriment de l'intérêt des salariés.

Mais ce serait une erreur de croire, que seule la CGT a été contestée pour avoir violé la charte d'Amiens. La CFTC accusée d'entretenir des liens trop étroits avec le MRP pour les uns, avec l'Église pour les autres, n'a pas été épargnée. Une minorité s'est organisée dans son sein. Devenue majoritaire, en 1964, elle donne naissance à la CFDT ce n'était pas hélas la dernière division.

L'histoire mouvementée de la nouvelle confédération à la recherche d'elle-même débouche en effet sur une crise interne provoquée à la fois par le "recentrage" de sa politique décidé dès 1979 et sa compromission avec le pouvoir socialiste en 1981. Des contestataires, dont certains sont des héritiers de l'ancienne ligne socialiste auto gestionnaire forment des groupes si actifs que la confédération va ou les exclure ou les mettre dans la situation de partir d'eux-mêmes. Ainsi en fut-il des dissidents des PTT (SUD-PTT) de la santé (SUD-Santé) en 1989, des cheminots (SUD-rail) en 1995. Le mouvement SUD (solidaires, unitaires, démocratiques) auxquels ils se réfèrent en pleine évolution, ne cesse de se renforcer et de menacer les confédérations qui redoutent un nouveau fractionnement syndical.

Elles le craignent d'autant plus que le secteur du syndicalisme autonome est lui aussi en voie de désagrégation et de recomposition. La Fédération Nationale de l'Éducation Nationale, forte encore de 550 000 membres en 1980, est elle aussi victime des liens étroits entre sa direction et le parti socialiste. Écartelée, entre plusieurs tendances, dont les plus actives sont celles d'Unité Action, inspirée par les communistes et de l'école Émancipée qui regroupe entre autres les héritiers du syndicalisme, révolutionnaires et les opposants au réformisme autonome, elle va éclater.

La FEN exclut en 1992 le S.N.E.S. (syndicat du 2ème degré) et le SNEP (éducation physique) ce qui ouvre la voie à la constitution de la FASU (fédération syndicale unitaire) qui dépasse maintenant la FEN.

Quant à FO et à la CGT si aucune décision ne les menace elle n'en sont pas moins en proie à de vives tensions internes provoquées chez la première par la mise au point d'une nouvelle politique depuis le départ à la retraite de Bergeron, et chez la seconde par ses essais trop lents aux yeux de beaucoup, pour affirmer son indépendance réelle envers un Parti communiste en pleine crise.

Le paysage syndical est donc très agité, très compartimenté, traversé de maints conflits. Cette "balkanisation" disent certains observateurs, du syndicalisme est évidente. Elle contribue dans une proportion difficile à apprécier à la désyndicalisation d'une partie des salariés. Fatigués, rebutés par les divisions intestines, les rivalités ils se détournent des syndicats. La constitution des coordinations chez les cheminots lors de la grève de 1986, chez les infirmières en lutte et dans les PTT est la manifestation la plus significative (et la plus lourde de conséquence) de la perte d'influence et de rayonnement du syndicalisme.

La division syndicale est lourde d'effets négatifs et ses origines politiques sont indéniables. cependant il ne faut pas exagérer le poids de ce phénomène. En Allemagne, aussi bien qu'en Italie ou en Grande-Bretagne, la liaison affichée entre les centrales syndicales et les partis : parti social démocrate en Allemagne fédérale, partis communistes, socialistes ou démocrate chrétien en Italie et partie travailliste en Grande-Bretagne, n'ont pas entraîné les mêmes conséquences qu'en France... Il faut donc relativiser ce facteur et éviter d'en faire le responsable unique ou essentiel des difficultés du syndicalisme français.

Les causes économiques

Les causes d'ordre économique ont joué un rôle très important qu'il faut tenter de mesurer.

L'activité économique est commandée à la fois par l'évolution des techniques et des technologies, le mouvement économique proprement dit (alternance de périodes de prospérité et de crise) et par les politiques choisies par le patronat et l'état (protectionnisme, libéralisme...). Comme il ne peut être question ici de dresser l'histoire économique de la France depuis 1945, nous nous contenterons de rappeler les conséquences des transformations engendrées par les effets conjugués des trois facteurs que je viens d'énumérer.

Globalement les découvertes scientifiques et techniques ont tendu à l'élévation de la productivité et à l'extension de la mécanisation du travail, donc à l'économie de main d'oeuvre. Par ailleurs, elles ont abouti à la création de nouveaux produits, à l'utilisation de nouvelles sources d'énergie, à l'essor des échanges (commerciaux, financiers, culturels), à la création de besoins nouveaux. elles ont donc en transformant les modes de vies de fabrication et de commercialisation, modifié profondément la structure même des secteurs d'activités.

Ces deux phénomènes majeurs ont été lourds de conséquences syndicales. Ils ont été révélés et renforcés par la crise générale qui débute en 1973 et devient évidente à partir de 1975. Cependant tous les effets vont se faire socialement sentir à partir de 1983 quand le gouvernement socialiste se rallie à la politique de libéralisme amorcée sous le septennat précédent de Valéry Giscard d'Estaing, un moment suspendue au lendemain de l'élection de François Mitterrand, et qui a accéléré avec le retour d'un gouvernement de droite de 1986 à 1989 et impitoyablement appliquée depuis 1993.

La rupture avec l'esprit et les réalisations de la politique économique élaborée par la gauche (SFIO et PCF) à la Libération est éclatante. La nationalisation (celles de 1945-46 et de 1981-82) sont remises en cause, le secteur et les services publics réduits de plus en plus... On "déréglemente", on privatise, liberté est laissée à une concurrence débridée, sur un marché devenu mondial. La mainmise des financiers sur le secteur industriel, commercial et sur les nouveaux moyens de communication, privilégie la spéculation (non productive) et la recherche pour les capitaux investis d'une rentabilité maximum et immédiate.

Tout conduit à baisser les coûts de production (quel que soit la nature de la marchandise puisque tout est devenu marchandise). Le moyen le plus sûr pour abaisser les coûts, n'est-il pas (la recette est bien connue et fort ancienne) d'abaisser la masse salariale, on y parvient en délocalisant les entreprises vers des régions où la main d'oeuvre est moins chère, en "restructurant" les groupes, c'est à dire en licenciant une partie du personnel, en réduisant le travail à plein temps, en multipliant le travail à temps partiel, parfois si on le peut en réduisant les salaires de base. La précarité de l'emploi, le chômage, la disparition des statuts protecteurs du personnel, le "partage du travail" (aux frais des salariés) sont désormais à l'ordre du jour, afin de maintenir des taux de profit avantageux.

C'est ainsi que si en 1982 la part des salaires dans la valeur ajoutée produite était de 68,8 %, elle n'est plus que de 59,7 % en 1995. L'ensemble des salaries paye donc un lourd tribut à la politique du libéralisme économique, devenue doctrine officielle de l'État et du patronat. Une menace terrible pèse sur tous : le chômage va croissant et sa montée qui semble inexorable fait vivre dans l'angoisse ceux qui ont encore un emploi tandis que leurs moyens de défense s'amenuisent, car les effectifs syndicaux ne cessent de baisser.

Leur chute est la conséquence directe des politiques de modernisation, de restructuration et de délocalisation des entreprises, inaugurées dès les années 1960, et intensifiées après 1975. elles ont conduit au remodelage et à la restructuration de l'activité économique et des emplois.

Entre 1975 et 1994 l'agriculture a perdu 41,3 % de ses emplois, le secteur des biens intermédiaires 33,7 %, celui des biens de consommation courante 34,6 %, le bâtiment 28,2%. L'Énergie (à cause de la disparition du charbon), 20,6 %. Par contre les emplois croissaient dans les secteurs non-industriels : de 86,8% dans les services marchands, de 42 % dans les services non marchands, de 18,7 % dans le commerce général et de 18,2 % dans les services financiers. C'est un bouleversement jamais vu en si peu de temps : 20 ans. Des branches industrielles à majorité ouvrière, fortement syndiquées, celles qui avaient écrit l'histoire de la CGT, de la CGTU. et de la CFTC, puis de la CFDT et FO, s'effondrent au profit d'activités de service sans tradition de lutte, composées surtout d'employés et de femmes peu syndiquées.

Cela a un retentissement immédiat sur la vie syndicale, car certaines fédérations perdent leur troupes en masse. La CGT plus ouvrière, est la plus touchée.

Pour illustrer ce propos, voici quelques exemples. EDF-GDF secteur de l'énergie en plein essor employait 427 255 personnes en 1950 et 185 000 en 1984. Les mines de charbon (branche en déclin et même en voie de disparition) faisait travailler en 1949 : 313 595 employés (ouvriers-maîtrise-cadres) et seulement 13 500 en 1991!

La chute des effectifs avait été amorcée bien avant la crise, dès 1950 en raison de la mécanisation du fond et de la hausse générale de productivité. La restructuration frappe la métallurgie. Tous d'abord la sidérurgie, puis la métallurgie lourde (Creusot-Loire) enfin l'industrie automobile où les robots chassent les OS. Le textile, industrie de main d'oeuvre s'il en était est victime à la fois des regroupements, de la délocalisation de la production vers l'Asie du Sud Est et de l'automation.

Dans tous ces secteurs les effectifs s'effondrent. La conséquence c'est le recul massif des syndiqués. Le poids de la crise est flagrant. En effet après les scissions qui avaient suivi la libération, les effectifs syndicaux s'étaient stabilisés et ils avaient atteint leur maximum au moment où la crise s'installe. Or entre 1975 et 1994 la CGT perd un million et demi de syndiqués rétifs, tandis que la CFDT perd 43 % de ses adhérents entre 1977 et 1990. Le phénomène est commun à toutes les centrales et qui plus est à toute l'Europe et au-delà à tous les membres de l'OCDE. D'après l'étude déjà citée, dans les 18 pays qui la composent (y compris les USA et le Japon) le recul des effectifs syndicaux est flagrant quoique d'inégale importance : 30 % en Italie, 42 % aux Pays Bas, 50 % dans le Royaume Uni (le gouvernement Thatcher accentue le mouvement à partir de 1979), 31,7 % en Espagne et 33% chez les ouvriers des USA, 41,6 % en France

Notre pays est donc le plus fortement atteint. La chute des effectifs amorcée des 1975, s'est accentuée à partir de 1982 et s'est amplifiée en 1984, 85 et 86 (l'année des privatisations) 1988 et 1990. En moyenne la CGT a perdu 7,4 % par an de ses syndiqués actifs et jusqu'à 10 % pour la seule année 1984. Si la France enregistre les baisses d'effectifs les plus spectaculaires elle n'est cependant pas une exception. L'affaiblissement des nombres des syndiqués est général mais il n'est pas seulement provoqué par les modifications du travail. Il est aussi engendré par la chute du taux de syndicalisation.

Le taux moyen pondéré de syndicalisation pour les 18 pays de l'OCDE est passé de 35 en 1970 (avant la crise) à 28 en 1988. La France est très au-dessous de cette moyenne jusqu'à cette date, le pourcentage des syndiqués actifs est estimé à 12 %. Ce chiffre déjà très bas tombera à 8 % environ en 1992-93.

La baisse du taux de syndicalisation renforce bien entendu les effets de la réduction du nombre des actifs et accentue la chute des effectifs syndicaux, mais elle pose un problème. En effet, le nombre des travailleurs peut baisser dans une branche et le taux de syndicalisation rester élevé. C'est le cas des dockers et des mineurs cégétistes. Par contre, il peut baisser : dans des secteurs en ascension. C'est le cas d'EDF. Pourquoi les métallos syndiqués à plus de 80 % (82,5 %) en 1946 ne le sont ils plus qu'à 2,3 % en 1994, aussi bien à la CGT qu'à la CFDT. Pour tenter d'expliquer le comportement des salariés il semble qu'il faille dépasser le rôle de l'économie et faire appel à d'autres sources d'explication. La question mérite d'autant plus d'être posée que la crise de syndicalisation est plus profonde qu'il n'y parait du premier abord.

Les causes culturelles

En effet tandis que la désyndicalisation s'accentuait la population active augmentait. Certes sa croissance est due surtout à l'entrée massive de femmes dans la vie économique, mais cela ne suffit pas à expliquer pourquoi les syndicats sont désertés, pas plus que l'ascension des employés ou l'importance accrue des petites et moyennes entreprises en raison de la sous-traitance. Tout cela compte, c'est certain... mais pour expliquer le désintérêt des travailleurs envers le syndicalisme, ne faut-il pas aussi faire appel aux phénomènes de société et aux influences culturelles ?

Depuis la fin de la guerre, la société française a subi, non sans crise (mai 1968 en est l'expression), une véritable mutation dont il est impossible de suivre ici les péripéties et de décrire les aspects, faute de temps. Mais, en ce qui concerne notre sujet, notre réflexion devrait prendre en compte la série de faits suivants :

1. Les effets des réformes sociales de 1945-46 sur le comportement et la psychologie des salariés. La création de la sécurité sociale, celle des comités d'entreprise, les nationalisations, l'extension des services publics et la mise en place des statuts du personnel dans les entreprises nationalisées et des services publics ont réduit l'insécurité, la précarité, la médiocrité de l'existence des travailleurs et des travailleuses. Elles leur ont aussi reconnu des droits au contrôle, sinon à la gestion de leur travail et des fruits qu'il produit. La condition des salariés a donc été améliorée ; matériellement et moralement. Ils n'ont pas changé de statut social mais ils ont gagné en dignité.

Tous ces acquis sont le fruit d'une longue lutte collective mais la jouissance de la plupart d'entre eux est individuelle et comme elle est garantie par la loi on finit par oublier leur origine (surtout dans les jeunes générations qui sont des héritières) et par considérer qu'il s'agit de droits inaliénables et définitifs dispensés par l'État-Providence et dont on profite égoïstement en toute quiétude puisque le présent aussi bien que l'avenir sont assurés, de droit naturellement. On a oublié que la lutte syndicale avait été nécessaire pour en arriver là. Et il faudra bien des alertes et bien des menaces pour prendre conscience à nouveau que pour conserver les "acquis", il faut les défendre collectivement. C'est ce qui est en train de s'opérer mais avec quelle difficulté.

L'individualisme qu'il faut surmonter a été renforcé par les caractères nouveaux de la société. Et c'est cela qu'il faut considérer maintenant et réfléchir sur les conséquences de l'apparition de la société de consommation.

2- Elle est liée à la production en grande série des biens de consommation, à l'extension des échanges, et surtout à la domination du capital sur la distribution et à l'usage immodéré du crédit. Son symbole est le supermarché, ses résultats : l'uniformisation des modes de vie, de loisirs, de culture. On "consomme" maintenant les biens matériels et spirituels standardisés (dans la forme et le contenu). Ainsi est crée l'illusion de l'égalité sociale. Il est très difficile maintenant de définir son identité sociale. Elle ne repose plus sur le travail mais sur les apparences. Il n'y a plus de classes sociales  mais comme l'on dit des classes d'âge et une classe politique. L'expression elle-même a perdu son sens.

Que cette société de consommation soit aliénante (le crédit est devenu un phénomène de société contraignant) n'est pas perçu comme tel. Elle est présentée au contraire comme libératrice comme le fruit d'une conquête qui permet aux individus (qui peuvent consommer) de s'épanouir en mettant tout à leur portée. C'est le triomphe de la réussite individuelle, d'une société dont la valeur, la référence, est l'argent qui donne seul le pouvoir de consommer et de réussir.

3- Cette exaltation et ce triomphe de l'individualisme détourne de l'action collective et solidaire d'autant plus qu'elle s'accompagne d'une offensive idéologique de grande envergure, de longue haleine, habilement camouflée et dont l'objectif final est le désarmement politique intellectuel et social des salariés. Patronat et État s'épaulent et s'accordent quand il le faut pour conduire cette action orchestrée par les médias. Que ce soit la presse à grand tirage, la radio, la télé, le cinéma, par l'image, le son, la chanson, l'écrit, la parole, tout est fait pour brouiller, plus ou moins subtilement, la véritable nature des rapports de classe, dans l'entreprise et dans la société, pour édulcorer les causes des affrontements sociaux, leur importance, leurs effets. On banalise et généralise des concepts démobilisateurs, comme celui d'État Providence, déjà évoqué, celui de la fatalité économique, qui justifie la soumission aux "lois du marché" et conduit à accepter avec résignation fermetures d'usines, restructuration ou fait appel aux "bons sentiments" et à l'esprit de solidarité pour faire accepter le "partage du travail" (qui ne modifie pas la masse salariale) et non le partage du profit, dont le terme même à disparu. On renouvelle le vocabulaire pour user de termes mystificateurs : patron et ouvriers sont ainsi devenus des "partenaires sociaux" donc des égaux.

Ce qui est faux évidemment. Tout est donc mystification dans ces discours et analyses officielles. Cette contre-offensive idéologique a largement utilisé les déceptions engendrées par l'écroulement des régimes communistes, des amertumes éprouvées à la suite de la politique du gouvernement socialiste, de la confusion crée par l'alternance qui permet à la droite d'imputer à la gauche les résultats de la politique suivie de 1986 à 1989 et 1993 à 1996.

Est également démobilisateur le mépris dans lequel sont tenues les luttes revendicatrices tant par les gouvernements que les patrons dont le comportement rigide, la surdité et le refus de tout dialogue constructif a pour but de démontrer aux salariés combien il est vain de faire grève, de manifester et de se syndiquer.

Cependant la répression dont sont victime et les grévistes et les représentants syndicaux, montrent a contrario et malgré le dédain affiché que le syndicalisme est une force potentielle réelle redoutée avec laquelle il faudra composer tôt ou tard malgré sa faiblesse actuelle.

Il ne peut y mettre un terme qu'en se réformant lui-même, en surmontant ses divisions, afin de pouvoir répondre aux besoins des salariés qui aspirent à une vie syndicale plus démocratique, moins formaliste et administrative, et qui attendent au-delà de la satisfaction de leurs revendications immédiates que les confédérations définissent une politique offensive qui ouvre des perspectives d'avenir, redonne espoir aux millions de chômeurs, aux jeunes dont l'horizon est aujourd'hui si sombre et aux actifs, assaillis de toutes part dont le travail et la retraite sont également mis en cause.

 

bibliographie

 

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R.Mouriaux et G.Roux, la CGT, crises et alternatives, Économica, 1992.

A.Bevort et D.Labbé, la CFDT, organisation et audience depuis 1945.

A.Bergougnioux, Force Ouvrière, PUF, 1982.

Problèmes politiques et sociaux : la Documentation Française n°632, mai 1990, la Crise des syndicats en Europe occidentale.

Regards sur l'actualité : la Documentation Française n°223, juillet 1996, le Plan Juppé ; n°169, mai 1991, les Syndicats et les Élections professionnelles ; n°222, juin 1996, les Syndicats à l'Épreuve du mouvement social.

Syndicats d'Europe, le Mouvement Social n°162, mars 1993 (édition atelier).

Analyses et Documents économiques de la CGT, n°37, 47, 48 et 67.

 

 

Débat

 

 

Un auditeur - J'ai trois observations à faire, en forme de critique.

La première concerne l'explication de la désyndicalisation. Les chiffres sont connus. C'est la moitié des effectifs qui a disparu en vingt ans. N'y a-t-il pas une explication dans le fait que les syndicats n'ont pas réussi à apporter de réponse aux problèmes posés par le chômage, l'exclusion et la précarité ? Les propositions de solutions sont venues d'ailleurs. Le partage du temps de travail, par exemple, est venu des écologistes. Les syndicats n'ont pas pu se mettre d'accord sur un programme de sortie de crise.

La deuxième observation concerne les scissions et la fameuse balkanisation du syndicalisme. Est-ce qu'il n'y a pas d'autres responsabilités que celles dont vous parlez ? Je ne connais pas l'histoire de la CGT ni de la CFDT, mais je connais bien celle de la FEN. La dernière scission de la FEN a été organisée rue de Solférino, au siège du PS. C'est un fait historique qu'il faudra expliquer un jour.

Troisième observation, je trouve étrange que vous preniez l'Italie comme exemple de politisation des syndicats. Parce qu'il y a en quand même un bel exemple en France. J'ai une révélation à vous faire : la CGT est contrôlée par le PC. Est-ce que vous le saviez ? (rires)

 

Rolande Trempé - Je suis contente que vous posiez cette question. J'ai peu abordé le problème de la politisation des syndicats en France. Mais la France est un cas particulier. Il y a des liaisons entre les syndicats et les partis politiques de gauche, bien sûr, car avec les partis de droite ça n'a jamais très bien marché.

Pour bien comprendre le mouvement syndical français, il faut remonter aux origines. La CGT est historiquement parlant la première confédération syndicale française. Elle est née en 1895, au cœur d'une bataille politique profonde entre, d'une part, les différents courants socialistes et, d'autre part, les courants socialistes et les anarchistes.

Ce qu'il faut bien voir c'est que le mouvement syndical est antérieur à la naissance des partis politiques, je ne dis pas de la politique, mais des partis. Ce n'est pas partout comme ça. Dès le départ l'idée fondamentale de Jules Guesde était que le syndicat devait être l'appendice du parti socialiste. Effectivement en 1886, Jules Guesde forme avec des syndicats d'opinion socialiste guesdiste la première Fédération Nationale des syndicats qui va vivre une bonne dizaine d'années, exclusivement dans le sillage du POF. Les deux congrès annuels du parti et de la Fédération se tenaient dans la même ville et c'était en somme le parti guesdiste qui dictait sa politique au syndicat.

Bien entendu, cette méthode fut tout de suite combattue par les autres courants socialistes, anti-guesdistes (pas nécessairement anti-marxistes : Vaillant n'était pas anti-marxiste) et par les anarchistes, qui vont réaliser entre eux une véritable alliance. Les anarchistes contrôlaient en partie la fédération des Bourses du travail qui s'était formée avant la CGT en 1892, et ils vont essayer de torpiller la fédération nationale des syndicats. C'est dans ces conditions que la CGT a été créée, par opposition au mouvement socialiste guesdiste. Elle va être dominée très rapidement par les syndicalistes révolutionnaires, dont quelques-uns sont des anarchistes purs et simples. Et l'esprit syndicaliste révolutionnaire, ou libertaire, si vous voulez, va dominer la CGT pratiquement jusqu'en 1914. La fédération nationale des syndicats va complètement disparaître et les guesdistes finiront par rejoindre la CGT.

La charte d'Amiens de 1906 affirme que le mouvement syndical doit être absolument autonome, qu'il doit définir sa politique seul, en dehors des partis quels qu'ils soient. Son moyen d'action c'est la grève générale et le syndicat sera l'institution de base de la société future. Ce n'est pas de l'apolitisme. C'est un syndicalisme révolutionnaire ; la révolution doit être faite par les syndicats, qui récusent l'action des partis politiques et toute participation de l'État.

L'esprit de la charte d'Amiens continue à inspirer toutes les confédérations. C'est la grande particularité spécifique du syndicalisme français : l'autonomie du mouvement syndical par rapport aux partis politiques, par rapport à l'État, etc. Telle est la théorie.

C'est très différent de ce qui se passe ailleurs, par exemple, en Allemagne. En Allemagne, et dans le cadre de la deuxième Internationale (c'est là que Lénine puisera son modèle), il y a une véritable liaison entre le syndicat et le parti, en l'occurrence le Parti Social-Démocrate. Le secrétaire général de la confédération du travail allemande appartient au Parti Socialiste. Il y a liaison étroite. Et cette liaison existe toujours à l'heure actuelle. Ça ne l'empêche pas pour autant le D.G.B. d'être l'organisation syndicale la plus puissante d'Allemagne et de ne pas regrouper que des socialistes.

En Angleterre, les choses se développent d'une manière tout à fait différente. Les Anglais ont une histoire syndicale et politique plus ancienne que la nôtre, bien qu'on l'ignore superbement, et quand les Trade Unions se constituent, c'est le mouvement syndical qui va créer le parti travailliste. Autrement dit, en Angleterre, à l'inverse de l'Allemagne, les syndicats contrôlent le Parti Travailliste et lui dictent sa politique. Le Parti Travailliste vient de rompre officiellement  ce lien cette année, vous le savez.

Ce sont trois situations tout à fait différentes. En Italie on a trois confédérations qui ressemblent à peu près aux confédérations françaises.

La première, qui a à sa tête Trentin, que tout le monde connaît à Toulouse puisque c'est le fils de Silvio Trentin, était très profondément liée au Parti Communiste Italien. Je pense que cette liaison est rompue depuis fort longtemps. L'autre est liée au Parti Social-Démocrate et la troisième à la Démocratie Chrétienne.

Il n'y a pas un seul pays d'Europe occidentale où il n'y ait pas des liaisons entre le mouvement syndical et les partis politiques.

En France, la charte d'Amiens reste le monument historique auquel tout le monde se réfère. Mais dans la pratique, se posent des problèmes. Jusqu'en 1914 il n'y a effectivement aucun contact entre la SFIO (constituée en 1905) et le mouvement syndical. Il y a un rapprochement avec Léon Jouhaux, qui devient secrétaire en 1909, au moment de la lutte contre la guerre en 1913. C'est le premier vrai contact. Ça ne veut pas dire pour autant que dans la pratique les syndicalistes révolutionnaires aient toujours respecté la charte d'Amiens.

Les choses vont changer après la première guerre mondiale. D'abord il y a division de la SFIO et constitution du Parti Communiste. Et on voit apparaître dans tous les pays d'Europe occidentale, face à la deuxième Internationale qui vit toujours (en dépit des vœux de Lénine), la Troisième Internationale.

La Troisième Internationale est politique. Et elle crée l'Internationale Syndicale Rouge, qui va poser comme principe que toute révolution est politique et repose dans les mains du seul parti révolutionnaire, le Parti Communiste, que les syndicats font partie de cette troisième Internationale et qu'ils ont un lien organique avec le Parti Communiste.

Au Comité Central du Parti Communiste, il y a une section syndicale, et dans les syndicats, il y a des fractions communistes organisées. Le parti communiste entend donc contrôler et diriger la vie syndicale.

Bien entendu, cela va faire des étincelles avec le mouvement ouvrier français. Il y a eu beaucoup de confusion dans les années 1918-20. Au début, les anarchistes ont combattu à côté des bolchéviques, ce qui en dit long sur le degré de confusion qu'il pouvait y avoir : confondre un bolchévique avec un anarchiste !

Mais la délégation française à Moscou va refuser que le mouvement syndical, fidèle à;la Charte d'Amiens, soit inféodé au parti communiste. Elle insiste pour que la Troisième Internationale modifie ses statuts et obtient gain de cause, en partie grâce à l'appui de Lénine, qui considère les militants français comme de vrais révolutionnaires et tient à leur collaboration.

Malgré les modifications opérées, la CGT se divise en deux : d'une part la CGT, fidèle à la Charte d'Amiens et plutôt socialisante, d'autre part la CGTU qui, à partir de 1929, sera dominée par le parti communiste en dépit de sa minorité syndicaliste-révolutionnaire.

Lors de la réunification, en 1936, la Charte d'Amiens est révisée. La CGT reconnaît qu'une collaboration est parfois nécessaire et souhaitable avec les partis politiques, à condition que cette décision soit prise en toute indépendance et que la confédération conserve sa liberté d'action. C'est dans ces conditions que la CGT fait partie du Front Populaire tout en refusant de participer au gouvernement. Par ailleurs, la pratique des "fractions" est supprimée et les dirigeants confédéraux devront abandonner leurs responsabilités dans des partis politiques et faire acte d'éligibilité. Benoit Frachon démissionne donc du Bureau politique du PCF. La question de la "double casquette", comme dit Georges Séguy, est redevenue à l'ordre du jour à la Libération. Elle n'est pas encore résolue. C'est une question de l'heure. Il faut y répondre. Le débat est là. Car débat il y a.

Mais affirmer, comme vous le faites, qu'à l'heure actuelle le PC contrôle la CGT comme il le faisait autrefois est bien hardi. Car le problème est posé comme il ne l'a jamais encore été. Et le PCF est lui-même en crise.

 

Un auditeur - Quel est le rôle des syndicats dans la société actuelle ? En particulier, en quoi le syndicat peut-il être facteur d'intégration et créateur de lien social ? Enfin, sous l'effet de son déclin, en quoi participe-t-il à la destruction et la dévaluation de la société ?

 

R.T. - D'abord le syndicat est né du besoin pour les salariés, à quelque niveau du salariat  qu'ils soient, en haut ou en bas, de défendre leurs intérêts face à leurs patrons. C'est sa fonction même, par définition. C'est l'ABC du syndicalisme. Et c'est pourquoi le syndicalisme renaît toujours de ses cendres, c'est un véritable phénix, parce qu'il naît de la nécessité de défendre les intérêts des travailleurs dans l'entreprise.

Mais en plus de ça, vous avez tout à fait raison de poser le problème, quel rôle joue-t-il sur le plan social ? On est encore obligé de faire appel à l'histoire.

J'ai évoqué tout à l'heure les Bourses du travail. Eh bien, quand le mouvement syndical est né en France, les bourses du travail (qui ont été animées par des socialistes et des anarchistes) n'avaient pas un rôle défensif. Les Bourses étaient le lieu où se réunissaient les syndicats, où ils prenaient contact, où ils coordonnaient leur action. La Bourse avait un rôle éducateur, un rôle formateur, un rôle intégrateur (c'est un terme moderne qu'on n'utilisait pas à l'époque). Les bourses du travail étaient un lieu de culture, un lieu de loisirs, un lieu de rassemblement des syndiqués de la localité, auxquelles elles assuraient des services variés.

En particulier elles aidaient les chômeurs. Elles ont monté des cours professionnels, parce qu'à ce moment-là la formation professionnelle d'État n'existait pas, elles aidaient les syndiqués de toutes les manières, et en même temps elles animaient une partie de la vie sociale de la localité. Elles n'avaient pas beaucoup de moyens financiers parce que les syndicats français n'en ont jamais beaucoup eus. Elles faisaient tout ce qu'elles pouvaient comme elles le pouvaient. L'organisation des premiers loisirs, des premiers week-ends, des premières sorties de plein air, des bibliothèques, tout ça ce sont les Bourses du travail.

Puis la guerre est venue et les Bourses du travail ont disparu. Elles ont été remplacées par les Unions Départementales. Mais les UD ce n'est pas du tout la même chose : c'est simplement un organe administratif de la confédération. Or la CGTU, dont je parlais tout à l'heure, très politisée, a fini par perdre ses syndiqués. Elle s'est alors aperçue qu'il fallait réviser ses conceptions. Elle a repris à son compte, sans en rappeler l'origine, les pratiques sociales des Bourses du Travail et a décidé que les syndicats devaient, en plus du rôle revendicatif, fournir des "services" aux syndiqués. C'est ce que l'on va appeler "les syndicats à base multiple".

Mais vint la crise de 1929, qui affaiblit le mouvement le mouvement syndical tout entier. La lutte contre le chômage l'absorba. La CGTU tenta d'organiser les chômeurs. La crise politique et sociale engendra le Front Populaire et provoqua la réunification syndicale. La victoire de la gauche en mai 1936, le puissant mouvement de grèves qui la suivit et l'expansion extraordinaire de la CGT réunifiée sont bien connus de tous. Ce qui l'est moins c'est que cette époque fut aussi celle d'une vraie révolution culturelle et d'un élan extraordinaire de solidarité. L'idée de "base multiple" et le souvenir des Bourses provoquèrent des initiatives syndicales nombreuses, de caractère culturel et social. La Fédération des Métaux, à Paris et à Marseille, fut à l'avant-garde de la création de services de santé, de services sportifs. Les syndicats se lièrent aussi avec les cinéastes et des films furent tournés à la demande de certaines fédérations, celle des cheminots et celle du bâtiment, par exemple.

La tradition était renouée. La guerre interrompit toutes ces expériences. Elles inspireront les réformes de la Libération, en particulier le rôle social des Comités d'Entreprises, le mouvement mutualiste et les initiatives de certaines fédérations qui entretiennent toujours des associations culturelles et des mutuelles (PTT, SNCF,FEN, Livre, Métallurgie, etc).

Mais là où le plus gros problème se pose, c'est vis-à-vis des chômeurs. Les choses ont beaucoup changé, c'est vrai. Il y a toute une série d'organisations d'État qui existent. L'État a pris en charge une partie des institutions. L'aide aux chômeurs et la liaison avec les chômeurs posent un très gros problème aux syndicats, c'est évident.

 

Un auditeur - Vous avez dit que l'amélioration des conditions de travail étaient dues aux luttes contre les patrons, donc à l'opposition au système capitaliste. Est-ce que les formes actuelles de production, les formes de travail, le rapports au système capitaliste, n'ont pas tellement changé qu'on pourrait penser que ce serait peut-être le deuil du mouvement ouvrier ? Est-ce qu'on n'est pas dans une période où il faut faire le deuil du mouvement ouvrier ? Vous avez expliqué son histoire, ses formes d'organisation, sa problématique actuelle, ce que je comprends tout à fait, mais est-ce que l'identité qui est née de ce mouvement social de luttes correspond encore à l'actualité ? Et est-ce qu'on n'a de le peine à faire le deuil du mouvement ouvrier au sens ouvrier du terme ?

 

R.T. - Je vais d'abord vous dire une chose, c'est que des ouvriers il y en a encore. Des ouvriers et des ouvrières. Et il y en a encore pas mal.

Mais quand on dit "le mouvement ouvrier" on est porteur d'une expression qui remonte au moment où le mouvement de lutte des salariés est né. À cette époque-là, les salariés étaient presque tous ouvriers. D'où l'expression. Les premiers syndicats sont apparu sous le Second Empire dans les années 1860. Les salariés étaient alors uniquement des ouvriers manuels, des ouvriers d'industrie.

Ensuite l'industrie s'est enrichie de l'apparition de nouveaux secteurs, le secteur tertiaire en particulier, avec les employés. Le travail change. Il se transforme. Il y a des travailleurs manuels et des travailleurs intellectuels. Il y a différents types de salariés. On garde l'expression "mouvement ouvrier" par habitude. Mais en réalité le syndicat sert à défendre le salarié. La condition fondamentale est toujours la même. C'est le vocabulaire qui change. Ainsi, autrefois, on ne disait pas les ouvriers, on disait les prolétaires. En langage marxiste qu'est-ce que c'est le prolétaire ? C'est celui qui vit de son salaire. Tous les salariés sont des prolétaires, c'est-à-dire qu'ils ne vivent que du fruit de leur travail. Et quand ils en sont privés, ils n'ont plus de ressources. Sauf que de nos jours il y a tout un secteur de protection sociale qui a été conquis qui fait que même sans travail une partie des chômeurs arrivent quand même à survivre. Ça n'existait pas tout cela au XIXe siècle.

La condition salariale est la base même sur laquelle repose le syndicat. Il défend la condition du salarié. Or, le salarié, quel qu'il soit (même le salarié supérieur n'est qu'un salarié), c'est-à-dire qu'il vend sa force de travail. Même si elle s'est diversifiée considérablement, mais elle n'est quand même que sa force de travail. Or le rapport salarial détermine un état de subordination sociale, qu'on le veuille ou qu'on ne le veuille pas. Il y a beaucoup de gens qui le rejettent, en particulier les salariés supérieurs, ls cadres, etc. Beaucoup pensaient qu'ils n'étaient plus des salariés. Surtout ceux qui avaient une fonction d'autorité. Mais la crise actuelle a été si profonde que certains directeurs, qui ne sont pas PDG, se trouvent remerciés. Évidemment ils ont une plus grosse indemnité, mais ils n'en sont pas moins au chômage et ils découvrent qu'ils sont salariés, chose qu'ils avaient voulu ignorer jusque là. La condition salariale n'a pas changé. Au contraire, elle s'est étendue de plus en plus à des couches de la société qui n'étaient pas salariées à l'époque où le mouvement ouvrier est né.

Le rôle du syndicat, tant que la condition salariale existe, sera nécessaire, qu'il s'appelle syndicat ou autrement, peu importe le nom. Mais je vais encore plus loin : même dans un régime socialiste il faut un syndicat. Le cas des coopératives de production est instructif : à partir du moment où des salariés ont une fonction directoriale ils se comportent de manière irrésistible comme des patrons. Et il faut, même dans ce cas-là, un syndicat pour défendre les intérêts de ceux qui les ont élus et qui sont leurs égaux.

Alors je ne vois pas disparaître le mouvement ouvrier. Je n'en porte pas le deuil, pas du tout.

 

Un auditeur - Je voudrais parler au nom d'un mouvement de chômeurs, le mouvement AC, Agir Ensemble contre le Chômage. Il faut regretter que l'on soit tenus un peu à l'écart des syndicats en tant que mouvement de chômeurs. On ne travaille pas contre les syndicats. On s'adresse à eux le plus possible. Ce qui est triste c'est que certains, dans les syndicats, viennent avec nous quand nous menons des actions mais qu'après, la parole des chômeurs n'existe plus.

Si les syndicats ont des difficultés à faire se syndiquer les salariés, il est aussi difficile pour nous de faire venir des chômeurs dans notre mouvement.

 

R.T. - Je connais bien votre association, parce que je travaille avec elle à Paris. Je suis d'accord avec vous, le problème des chômeurs n'est pas du tout pris à bras le corps dans cette société. Le chômage revient périodiquement. Il y a eu de grosses crises du chômage à la fin du XIXe siècle, et dans les années 30. Et chaque fois les syndicats ont essayé, en particulier à Toulouse, d'organiser les chômeurs et de les défendre. Il y a eu une marche organisée par exemple dans la région du Nord sur Paris dans les années 30. C'est cette tradition-là qui a été reprise par les chômeurs actuels quand ils ont organisé la marche sur Paris.

Le chômage a toujours posé aux syndicats un gros problème, parce que le chômeur quitte en général son syndicat, et a tendance au repli sur lui-même. C'est extrêmement difficile à cause de cela d'organiser les chômeurs, que ce soit à l'intérieur de leur propre syndicat ou en dehors. Je comprends bien votre amertume. Les syndicats n'y sont pas indifférents. Mais personne n'a encore trouvé le moyen de résoudre le problème.

 

Une auditrice - Le mouvement de 1995 ce n'est pas du tout les syndicats qui l'ont provoqué, malgré ce qu'ils disent. Il y a une contradiction entre la faiblesse syndicale et ce mouvement sans précédent qui rappelle mai 68. Ça dénote que la fonction du syndicat a changé. Avant que ce mouvement ne s'ébranle, toutes les directions syndicales participaient aux commissions régionales à la préparation du plan Juppé. Il n'y a eu aucun appel à la mobilisation de la part des syndicats. Au contraire. Ce sont les cheminots eux-mêmes qui ont imposé à leur direction la grève reconductible et pas les syndicats. Ils ont épuisé la mobilisation, de journées d'action en journées d'action sans lendemain et sans perspectives. Et c'est à la base, dans les assemblées générales, que les cheminots ont imposé la grève.

Vous avez dit qu'un mouvement de grève ça ne se programme pas. Et bien moi je pense que c'est justement ça le rôle d'un syndicat : au minimum d'organiser un mouvement, de créer des comités de grève. Et ça, ça n'a pas été fait en 95. Et c'est ça qui a fait l'échec de 95, alors qu'il y avait la force, le nombre et la mobilisation. Il n'y a pas eu d'appel à la grève générale. Chacun décide tout seul dans son assemblée, et ça, ça mène à l'échec d'un mouvement. De façon isolée on ne peut rien faire.

 Le syndicat s'est constitué historiquement comme défenseur des intérêts des travailleurs, mais les directions syndicales sont un obstacle aux intérêts des travailleurs. Il faut en tirer des leçons pour l'avenir.

 

R.T. - Je ne vais pas vous faire tout l'historique de la grève des cheminots. Je vous dirai simplement qu'on a constitué un collectif de travail pour l'étudier sur l'ensemble de la France en faisant des interviews auprès des grévistes. Il ressort de tous ces entretiens et de l'étude du mouvement que contrairement à ce que vous croyez, sans doute faute d'informations suffisantes, les syndicats de cheminots et leurs fédérations respectives ont joué un rôle primordial au cours de cette grève, et particulièrement la CGT, première force syndicale chez les cheminots.

Dès le 5 octobre, la CGT dévoile le contrat de plan, et le 10 octobre une grève massive exprime le refus des dispositions qu'il contient. Le 14 novembre il y a grève d'une journée. Le 16 novembre la CGT appelle pour le 24 à la grève des fonctionnaires (pas FO) pour protester contre le plan Juppé et la réforme de la Sécu. Le 20 novembre enfin, il y a appel commun des sept fédérations de cheminots à la grève du 24 et décision d'une grève reconductible (donc illimitée) selon les décisions de la base par les cheminots réunis en assemblée générale.

Le rôle des assemblées générales quotidiennes, sur les lieux de travail, ouvertes à tous les cheminots (grévistes ou non, syndiqués ou non, et de toutes tendances) est l'une des originalités de cette grève. Cela a été voulu pour assurer un contact réel avec l'ensemble du personnel qui décide souverainement. C'est la réponse aux coordinations de 1986. Il n'y a pas eu de comité de grève, mais des réunions unitaires qui analysaient les décisions des assemblées générales et les mettaient en œuvre.

La mise en œuvre des actions, l'information générale et locale, la préparation des manifestations interprofessionnelles ont été par ailleurs suurées par laq organisations syndicales. Les cheminots CGT (et les autres) ont découvert l'efficacité des structures syndicales régionales et locales : UD et UL. Tirer des tracts, prendre les contacts locaux, préparer l'itinéraire et les objectifs des manifs, jamais les cheminots n'auraient pu seuls et avec leurs propres moyens assurer toutes ces tâches.Pendant ce temps, les fédérations, qui centralisaient les décisions et les actions locales, menaient les discussions avec le ministère. Il y a eu une interaction permanente entre la base et le sommet.

L'information a sans cesse circulé grâce au Fax. C'est la grève du Fax, ai-je dit. Son usage a donné un caractère d'unité et de démocratie à la grève. Les sections locales étaient immédiatement au courant des discussions de Paris et des initiatives locales qui se généralisaient.

Toute l'infrastructure de la grève était synidcale. Si le mouvement n'a pas pu déclencher une grève générale c'est que tout de suite il a été clair que les entreprises du secteur privé ne suivraient pas. Et surtout que le pouvoir résistait et entendait bien ne rien céder à la suite de cette constatation.

Les résultats limités obtenus par les grévistes prouvent aussi que si un mouvement social, même puissant, n'est pas soutenu par un pouvoir politique ami (comme en 36) qui prend en compte ses revendications, il risque d'avorter. Le mouvement social ne se suffit pas à lui-même. On retrouve ici le débat ouvert voici longtemps par les syndicalistes révolutionnaires.

 

Un auditeur - Je voudrais revenir sur la contradiction entre l'influence syndicale et le faible taux de syndicalisation. C'est quand même assez énorme. Ça m'amène à mettre en doute cette influence dont vous parlez. Le pouvoir de mobilisation des syndicats vient d'abord des traditions de lutte du mouvement ouvrier, et même du mouvement populaire et au fait que les luttes de classes dans notre pays sont particulièrement radicales. Est-ce que ce n'est pas ça le phénomène qui fait que le syndicat, dans beaucoup de moments, est porté par ce qu'on appelle le mouvement de masse ? Ce n'est peut-être pas lui qui a un rôle aussi moteur que celui que vous avez indiqué sinon les syndicats auraient des taux de syndicalisation bien supérieurs. Est-ce qu'il n'y a pas un mythe de l'influence syndicale ? Quelle en est la raison ? Est-ce parce qu'il y a une mise en doute profonde sur l'efficacité des structures syndicales comme il y a une mise en doute à l'égard des structures politiques ? Peut-être aussi que nous sommes un peuple très politisé, que nous croyons que les vraies solutions sont du côté politique et qu'il ne peut pas y avoir d'effet politique sans une très forte mobilisation.

D'où l'autre contradiction que vous avez signalé : le corporatisme du mouvement syndical d'un côté et les tendances à l'union de l'autre côté. Au-delà de la conscience des intérêts communs entre les catégories diverses, il y quand même cette idée que la mobilisation de masse va faire fléchir le pouvoir.

 

Une auditrice - Par rapport à ça je voudrais dire qu'une confédération syndicale ce n'est pas uniquement des permanents, c'est aussi des gens qui portent l'idéologie du syndicat. Il y a des débats dans un syndicat. Et un syndicat sans militants ça ne peut pas exister. Il y a aussi cette dimension-là à prendre en compte.

Parallèlement, ce qu'on n'a pas dit non plus, c'est qu'il y a tout un travail qui se fait à l'intérieur d'un syndicat, il y a des commissions de réflexion. Par exemple tout le travail qui a été fait dans les années 70/80 sur la formation permanente et qui a fait avancer un tas d'idées.

 

 

 

4 décembre 1996