La situation du syndicalisme en France en 1996
Rolande Trempé
professeur honoraire à l'université de Toulouse Le
Mirail
Dire que le
syndicalisme en crise est devenu une banalité, tellement la chose est évidente.
Ce que je souhaite faire aujourd'hui dans le temps très court qui m'est alloué,
c'est après avoir caractérisé le phénomène, essayer d'en mesurer l'ampleur et
d'en rechercher les causes.
Le morcellement syndical et la faiblesse des effectifs
Ce qui frappe de
prime abord, c'est le morcellement syndical. En 1945 il existait seulement deux
confédérations : la CGT et la CFDT, en 1996 l'on dénombre six confédérations :
CGT, CGT-FO, CFTC, CFDT, CNT, CGC, de multiples fédérations nationales
indépendantes dont les plus importantes sont la FEN, la FS, la FASP, la FAT et
de nombreux syndicats nationaux autonomes dont certains relèvent de la mouvance
"SUD" (SUD-cheminots, SUD-PTT, SUD-impôts, etc.) et dont d'autres se
tiennent dans un strict isolement corporatif telle la FGAAC qui ne regroupe que
les agents de conduite de la SNCF.
Cet émiettement
syndical est l'expression d'une division profonde du mouvement ouvrier. Il
multiplie les interlocuteurs qui prétendent représenter les salariés et
défendre leurs intérêts, face à un patronat réunifié dans le CNPF ou face à
l'état. C'est ainsi que lors du dernier conflit d'Air France, le PDG devait
dialoguer avec quatorze syndicats, celui de la SNCF en décembre 1995 avec sept
et que le ministre de l'éducation nationale s'affronte au moins à neuf
représentants syndicaux.
Cette
multiplication des syndicats coïncide avec la faiblesse des effectifs
syndicaux. Malgré les imprécisions qui planent sur cette question en raison de
l'incertitude des données fournies par les centrales qui ont des politiques
différentes, et comptabilisent de façon particulière leurs adhérents, nous
allons néanmoins tenter de cerner ce phénomène en nous référant aux
statistiques de l'OCDE Elles ont l'avantage d'être harmonisées et de permettre
des comparaisons internationales.
Selon cette
source, en 1989, il y aurait eu à peine plus de deux millions (2 084 000) de
syndiqués en France, ce qui est bien peu par rapport aux effectifs syndicaux
des pays industrialisés d'Europe occidentale avec lesquelles elle est associée
: neuf millions cent mille dans le Royaume Un peu plus de huit millions en
Allemagne, près de six millions en Italie (5 900 000), trois millions
quatre cent mille en Suède, près de deux millions dans la petite Belgique
(1 800 000) et plus d'un million aux Pays Bas (1 300 000).
Quelles que soient
les réserves que l'on puisse faire sur les modes de calcul utilisés, l'ordre de
grandeur établi par le relevé comparé des effectifs nationaux souligne l'infériorité
numérique du syndicalisme français. La France est le pays où les travailleurs
se syndicalisent le moins. La confrontation des taux de syndicalisation le met
en évidence. Selon les calculs dressés par J. Visser pour l'OCDE (déjà cité) le
taux moyen de syndicalisation, en Europe en 1989 était de 33,7 %. La France est
bonne dernière avec un pourcentage de 10,2 %, tandis que la Suède bat tous les
records avec un taux surprenant de 82,9 %. Elle est suivie de près par le
Danemark avec 74,4 %, puis viennent les pays dont le taux est supérieur à 50 %
: Belgique 54,8, Norvège 53,8 %. Arrive enfin la cohorte de ceux dont le taux
de syndicalisation se rapproche de la moyenne européenne, tout en lui restant
supérieure : l'Italie 33,5 %, le Royaume Uni 38,3 % et l'Allemagne 30,8 %.
Non seulement la
France est la dernière en Europe mais elle l'est aussi par rapport au Japon
(24,7 %) et aux U.S.A. (15,6 %) dont la réputation de forte syndicalisation est
pour le moins surfaite. La position française est donc une exception dont on
saisit toute la singularité en analysant la répartition de la syndicalisation
par branches professionnelles ou selon la nature des secteurs économiques. cet
examen est possible, pour deux centrales : la CGT et la CFTC qui ont fourni des
données précises et fiables à ce sujet.
En ce qui concerne
la CGT, en 1994, selon des sources confédérales établies avec rigueur depuis le
45ème congrès (1995), le taux moyen de syndicalisation à la CGT était de 2,5 %
et il était très inégalement réparti. Qu'on en juge. En tête vient l'énergie (EDF-GDF) avec un taux d'adhérents de
30,9 %, puis par ordre décroissant, la fédération du sous-sol avec 27,6 %, les
PTT avec 11 %, le verre et la céramique avec 8,9 %, le papier presse avec
7,2 %, les transports avec 7,3 % (la SNCF y occupe une place privilégiée avec
un taux supérieur à 20 %), la métallurgie avec 2,3 %, la chimie avec 3,5 %, le
textile et l'habillement avec 2,2 % etc.
Qu'en est-il de la
CFDT ? Selon les calculs très sérieux effectués par A. Bervort et D. Labbé, le
taux moyen de syndicalisation est très proche de celui de la CGT avec 2,43 % en
1989. L'énergie arrive en tête avec 13 %, puis viennent les mineurs avec 9,4 %,
les cheminots avec 7,1 %, les enseignants du S.G.E.N. avec 3,7 %, les ouvriers
de la chimie avec 3,6 %, les employés de Banque avec 3,5 % et les métallos
encore moins syndiqués qu'à la CGT avec 1,9 %.
Il y a bien des
points communs entre les deux confédérations : la faiblesse du taux moyen de
syndicalisation, l'inégalité de comportement selon les branches
professionnelles, que met en vedette certains secteurs (énergie, SNCF, mineurs)
et attire l'attention sur la faiblesse dramatique des secteurs industriels, tel
celui de la métallurgie. Dans les deux centrales, les fédérations les plus
syndicalisées relèvent du service public et des entreprises nationalisées dont
les salariés sont protégés depuis la libération par un statut. Celles du
secteur privé (industriel ou commercial) par contre sont très faiblement
syndicalisées.
Ces taux de syndicalisation
différentiels et de niveau inégal conditionnent le montant des effectifs des
fédérations et de ce fait la structure propre de chaque confédération. En
effet, un faible taux de syndicalisation peut placer en tête une fédération qui
compte beaucoup de salariés, c'est le cas de la métallurgie par exemple à la
CGT. Au contraire un fort pourcentage de syndiqués dans une branche à faibles
effectifs peut la déclasser. Le meilleur exemple est donné par les mineurs en
voie d'extinction. En raison de ces observations, en 1994, les premières
fédérations de la CGT sont : l'Énergie que groupe 11,8 % des effectifs, les
métaux 9,8 %, les cheminots 9,25 %, les PTT 8,77 %, les services publics 7,8 %,
la santé 5,8 %, le sous-sol 4,30 %. Les fédérations les plus puissantes de la
CGT (mis à part la métallurgie et la chimie) sont donc celles qui appartiennent
aux secteurs publics et nationalisé, tandis que les moins fortes relèvent du
secteur privé (industriel ou commercial). Elles pèsent donc moins lourd dans la
vie de la CGT, ce fait est d'autant plus grave que les emplois industriels
occupent encore, quoique certains en fasse fi,
27 % des emplois salariés en 1994.
La CFDT a un
profil qui toute proportion gardée rappelle celui de la CGT encore qu'il faille
se garder d'établir un rapport rigoureux entre la structure des deux
confédérations en raison des regroupements professionnels différents effectués
au niveau de leurs fédérations respectives. quoiqu'il en soit, en 1989-90, la
première fédération cédétiste est celle des métaux avec 10,8 % des effectifs,
puis la santé 9,9 %, le SGEN 8,8 %, le personnel intercommunal 7,9 %, les PTT 6,4 %, la FEG 6,1 %, la
chimie 4,8 % et les Banques 4,7 %. Autrement dit, 34,3 % des syndiqués se
rattachent au secteur privé, 35,5 % à la fonction publique et aux entreprises
nationalisées, 27,5 % ont un statut mixte et 2,6 % sont des retraités et
divers.
Le poids du
secteur privé avec un taux de syndicalisation moyen de 1,29 % et 154 000
adhérents, est donc nettement inférieur à celui des secteurs publics et mixtes
syndiqués à un taux de 4,43 % et représenté par 282 000 membres. La sous
syndicalisation des branches industrielles et commerciales est donc commune aux
deux centrales. L'on peut considérer que, c'est en cette fin de siècle, l'un
des caractères essentiels du syndicalisme français dans son ensemble.
Un second
caractère est la dispersion des effectifs entre de nombreux syndicats de faible
envergure et de peu de poids. En raison de la division régnante et du petit
nombre de syndiqués, il n'y a pas en France, dans les années 1990 une forte
concentration syndicale contrairement à ce qui existe dans des pays comme
l'Allemagne où le D.G.B. comptait 7 757 000 membres en 1987 soit 83 % de
salariés syndiqués, l'Italie à la même date, deux centrales forte, chacune de
plus de 2 millions d'adhérents : la CGIL et la CISL regroupaient cinq millions
cinq cent mille syndiqués sur les six millions totaux, le Royaume-Uni où le TUC
joue un rôle central.
Toutefois trois
centrales émergent et sont considérées comme représentatives des salariés : la
CGT, la CFDT et FO bien loin derrières elles. La CGC syndique les cadres tandis
que chez les enseignants s'imposent deux fédérations : la FEN et la FSU. Les
élections professionnelles permettent de mesurer actuellement leur influence
respective. Faute de temps nous n'entrerons pas dans le détail (et c'est bien
dommage !) et nous contenterons d'analyser les résultats globaux des dernières
consultations.
Les élections aux
Prud'hommes en 1992 qui ont un caractère national et général puisqu'elles
concernent tous les salariés (sauf la fonction publique) sont riches
d'enseignement car elles sont significatives des comportements et des voix des
inscrits. Plus de la moitié d'entre eux se sont abstenus (59,7 %) et se sont
donc désintéressés, de ce vote. Faut-il interpréter cela comme de
l'indifférence, de l'ignorance quant au rôle des prud'hommes, comme une
excessive confiance dans l'action individuelle ou un manque de crédulité sur
l'efficacité de la défense syndicale ? Quant à ceux qui ont voté, le tiers
(33,4 %) a choisi la CGT, près du quart (23,7 %) la CFDT, et un cinquième (20,4
%) FO. La CFTC ne recueille que 8,6 % des voix, la CGC 6,9 % et les
"autres syndicats" une partie insignifiante avec 2,6 %.
L'ensemble des 5
confédérations regroupe donc un peu plus de 93 % des suffrages. Ceux qui ont
voté faisaient donc confiance aux organisations confédérées. En conséquence les
"indépendants" c'est-à-dire les candidats non syndiqués n'ont obtenu
que 5,3 % des voix, ce qui est très peu en comparaison des pourcentages élevé;
que cette catégorie annonce pour les années 1992-93 lors des élections aux
comités d'entreprise, 28 %, ce qui leur permet d'obtenir presque la moitié des
sièges des comités (47,8 %).
Ce fait en dit long
à la fois sur le comportement et les mentalités des ouvriers et des ouvrières,
ainsi que le rayonnement et l'implantation des syndicats dans les entreprises.
Là est d'ailleurs l'intérêt des résultats des élections qui s'y déroulent, et
auxquelles les salariés participent largement puisqu'on ne compte qu'un peu
plus d'un tiers d'abstentions (34,1 %). Les suffrages exprimés ont donc placé
les non-syndiqués en 1ère place, en deuxième la CGT (23 %), en troisième la
CFDT (19,7%), en quatrième FO (12,8 %). La CFTC avec 4%, la CGC avec 5,9 % et
les autres syndicats avec 6,5 %, sont rejetés en queue de classement, comme aux
élections prud'homales.
Les élections aux
conseils d'administration des entreprises nationalisées, en 1989, mettent en
relief l'implication la plus forte du personnel qui vote à 70-75 %. Les
résultats confirment le classement déjà observé entre les trois centrales : la
CGT est de loin la première avec 40,85 % des suffrages : elle obtient à elle
seule autant de voix que la CFDT (24,1 %) et FO (15,33 %) réunies. La CFTC n'en
recueille que 5,8 %, mais la CGC dans ces entreprises ou les cadres sont
nombreux 72,67 % et les divers 1,26 %. Dans les entreprises nationalisées, il
n'y a donc pratiquement pas de place faite aux non-syndiqués ; contrairement à
celles du secteur privé : cela ne doit pas nous étonner puisque le personnel y
est hautement syndicalisé.
Ces trois types
différents d'élections confirment donc l'importance des trois centrales, leur
influence respective et la hiérarchie établie entre elles. La CGT reste la
première, mais elle est talonnée par la CFDT ce que confirme le nombre des
adhérents de chacune d'elles.
D'après des
calculs (CGT- CFDT) ou des estimations (FO), en effet, en 1994 les effectifs de
la CGT s'élevaient à 632 832 (477 041 actifs et 155 791 retraités). Ceux de la
CFTC, sont du même ordre : 539 000 en 1989 dont 81 000 retraités. Quant à ceux
de FO ils sont estimés à 400 000 environ (FO a refusé de dévoiler ses chiffres
exacts en 1992) et ceux de la CFTC à 100 000. Quant à la FEN, avant sa session
de 1993, elle a annoncé fièrement près d'un demi million d'adhérents. C'est
dire sa puissance dans son secteur. Lors des élections aux commissions
paritaires de la fonction publique, elle obtenait d'ailleurs le première place
avec 26,3 % des suffrages tandis que les trois confédérations CGT, C.F.D.F. et FO n'en recueillent chacune
que 17 % environ. CGC et CFTC étaient, comme pour les autres consultations,
marginalisées.
Ces structures
professionnelles nous permettent non seulement de classer les centrales mais
aussi de les caractériser. Ceux qui concernent les CA des entreprises
nationalisées et les comités d'entreprise sont particulièrement révélateurs.
Les entreprises
nationalisées ont en effet été regroupées selon leur nature en 3 groupes :
celui des industries, celui des compagnies d'assurance et celui des compagnies
financières. La CGT doit sa triomphale première place avec 40,85 % des voix
exprimées au groupe des industries qui comprend entre autres EDF-GDF, Renault,
Rhône Poulenc, la SNIAS, la RATP, les charbonnages de France, Thompson, la
SNECMA, AIR FRANCE, etc. Ces grands établissements qui comptent beaucoup
d'électeurs ouvriers ont donné 45,11 % des suffrages à la CGT tandis que le
groupe des Assurances plaçait la CFDT en tête avec 33,5 %, la CGT en 2ème
position :avec20,4 % à égalité avec la CGC qui en totalisait 20 %. Il en était
de même pour le dernier groupe, celui des finances : CFDT 30,22 %, FO 19,9 %,
CGT 17,3 % seulement. Ces derniers corps électoraux étant moins nombreux que le
premier, la CGT obtint la première place pour l'ensemble du secteur
nationalisé.
Ce vote révélait
la CGT plus ouvrière dans sa composition que ses deux concurrentes. Ce que
confirment les élections aux comités d'Entreprise où elle obtient ses meilleurs
résultats dans le premier collège : subdivisé en électeurs ouvriers et
électeurs employés. Aux élections de 1975, à la veille de la crise elle obtint
dans ce collège 45,6 % des voix : soit 53,7 % de voix d'ouvriers et 33,1%
de voix d'employés. La CFDT avec 19,4 %, FO : 8 % et la CFTC. 2,1 % étaient
loin de compte et surtout représentées dans les 2ème et 3ème collèges
(maîtrises, techniciens d'une part et cadres ingénieurs d'autre part). En 1992
en dépit des pertes enregistrées dans le collège ouvrier, depuis la crise,
c'est encore lui qui assure l'avance de la CGT sur les deux autres centrales.
L'analyse du vote
en fonction de la taille des établissements et de leur nombre donne des
indications sur l'implantation syndicale dans les entreprises. En ce qui
concerne la CGT, elle obtient pour un pourcentage moyen de 22,5 %, les taux les
plus élevés dans celles qui occupent 200 salariés et plus. Par contre dans les
établissements occupant moins de 50 salariés, le chiffre tombe à 10,1%. Le vote
ouvrier des grandes entreprises assure donc les succès de la CGT. Ce sont par
ailleurs les entreprises les plus syndiquées, celles où les différents
syndicats sont représentés, alors que presque toute activité syndicale
disparaît dans la petite et moyenne entreprise.
Or en France, dans
les années 1992-94, les entreprises de moins de 50 salariés occupaient 54,9 %
d'entre eux et représentaient 97 % des établissements relevant de l'UNEDIC.
C'est dire leur nombre et combien sont peu nombreuses les grandes entreprises. C'est
l'une des caractéristiques traditionnelles de la structure des activités
économiques françaises et l'une des causes permanente de la faiblesse du
syndicalisme français. La CGT a calculé qu'en raison du poids des petites
entreprises, du démantèlement dans les années 1983-89 des grandes, elle n'était
présente que dans 28,1 % des établissements et que son influence ne s'exerçait,
de fait que sur 52 % des ouvriers et employés, 38 % du personnel de maîtrise et
des techniciens, et seulement 27 % des cadres et ingénieurs.
Cela donne la
mesure des carences du syndicalisme en général mais permet aussi de relativiser
les conclusions que l'on peut retirer du chiffre élevé tant des
abstentionnistes (élections prud'homales) que des candidats aux CE
non-syndiqués et du score qu'ils ont fait. Cela traduit moins le fait d'une
défiance envers les syndicats, que l'absence de toute syndicalisation dans un
très grand nombre de petites et moyennes entreprises, ainsi que le recul des
plus importantes sous l'effet de la crise.
Il n'en reste pas
moins que la crise du syndicalisme est bien réelle et très inquiétante, même si
en dépit de toutes leurs insuffisances, les syndicats sont encore capables de
mobiliser les salariés et de mener d'importants combats. La grève des cheminots
et des services publics en décembre 1995 le prouve. La puissance des
manifestations, la variété sociale et professionnelle des manifestants, en a
surpris plus d'un, qui nostalgique de mai 1968, doutait qu'une telle levée
populaire fut encore possible et qu'elle débordait les grandes métropoles, pour
gagner les villes moyennes et la banlieue de Paris. Toutefois le mouvement
social de 1995, tout comme le résultat des élections professionnelles, a mis
aussi en valeur les limites actuelles d'un pouvoir syndical dispersé, divisé,
trop peu implanté dans les entreprise, notamment dans celles du secteur privé
industriel.
Finalement les
cheminots encore fortement syndiqués et très motivés ont mené leur lutte dans
l'union. Le "tous ensemble" était la réplique au demi-échec de la
grève de 1986 au cours de laquelle la création des coordinations avait mis en
évidence la lassitude des Syndiqués fatigués des querelles syndicales
intestines.
La volonté d'union
l'a emporté jusqu'au dernier jour et donné un caractère nouveau et surtout un
élan que l'on croyait perdu à la grève de décembre. Malgré cela les grévistes
n'ont réussi à entraîner dans leur sillage qu'une partie des personnels des
services publics tandis que les salariés de l'industrie du commerce et des
services du secteur privé, dans leur grande majorité se sont contentés de
manifester. Leur engagement à de rares exceptions près a rarement dépassé ce
stade même dans les branches des transports où les routiers ont assuré le
transport de remplacement ! Le rail et la route ne parviennent pas à combattre
de concert... Tous ces faits soulignent combien il est difficile de généraliser
une grève, c'est à dire de faire coïncider et converger les luttes sur un
objectif commun. Pour cela un mot d'ordre d'intérêt général, tel que celui de
la suppression du plan Juppé, ne suffit pas. Il faut qu'il rallie tout le monde
et que le but apparaisse clairement à tous.
Il est bien
évident qu'en décembre 1995, la division syndicale qui oppose les centrales
syndicales sur la question de la sécu a freiné et la prise de conscience des
salariés et l'entrée dans l'action. Le poids du chômage, le grand nombre des
inorganisés dans les petites et moyennes entreprises, les manoeuvres
gouvernementales sont également à prendre en compte. Le gouvernement a tiré un
profit immédiat des limites du mouvement et il a tout fait pour le ramener à
ses objectifs corporatifs : garantie de la retraite des cheminots, suspension
du plan de la SNCF. Cette victoire partielle a entraîné la suspension de la
grève des cheminots et mis fin à la mobilisation populaire qui a cessé dés leur
reprise du travail car ils étaient l'âme et le moteur du mouvement si celui-ci
les a aidé un temps, à faire reculer l'État, il a été insuffisant pour
déclencher une grève générale centrée sur la défense d'intérêts généraux.
Cette impuissance
sert et l'État et le patronat qui opposent, eux, un front uni et une volonté
ferme aux revendications, et utilisent pour parvenir à leurs fins, les
divisions syndicales. Le patronat noue alliance, s'il le faut, avec certains
syndicats pour gérer au mieux de ses intérêts, les institutions sociales. Quant
à l'état grâce à l'appui d'une majorité parlementaire "introuvable"
il applique inexorablement la loi qu'il a fait voter, par ailleurs, soulignant
ainsi combien les combats sociaux de révolte, qui risquent d'aller à la dérive,
s'ils ne s'appuient pas sur des syndicats forts et unis dans l'action.
L'approfondissement
de la crise sociale exige donc que le syndicalisme surmonte au plus vite ses divisions
et définisse clairement des objectifs communs acceptés par tous et soit capable
sinon de reconquérir tout au moins d'entraîner cette masse de salariés
non-syndiqués aisément manipulables en raison de leur isolement et de leur
manque d'informations.
Les causes de l'affaiblissement syndical français
Il reste bien peu
de temps pour envisager les causes de cette situation alarmante et discuter de
l'avenir. Cependant même de façon schématique et imparfaite (ce que vous ne
manquerez pas de me reprocher) je veux évoquer le processus qui a conduit le
mouvement ouvrier où il en est aujourd'hui.
Trois facteurs
d'origine différente mais dont les effets se conjuguent sont responsables de la
faiblesse syndicale actuelle. Le premier, d'ordre politique, a engendré les
divisions successives des syndicats. Le deuxième et le troisième, enracinés
dans la vie économique, sociale et culturelle, ont provoqué les chutes
spectaculaires des effectifs, la désyndicalisation et ont accentué les
conséquences d'une division qui perdure depuis un demi-siècle.
Le rôle des
centrales
La division
syndicale débute par l'éclatement de la CGT en 1946-47 sortie réunifiée et
renforcée de la résistance, la CGT forte alors de 4 à 5 millions d'adhérents
(selon les différentes estimations) est alors dominante. Elle exerce même une
véritable hégémonie. Car auprès d'elle, la CFTC statistiquement avec 300 000
membres compte peu. Mais contrairement à sa rivale, elle est homogène
idéologiquement et c'est ce qui fait sa force. La CGT regroupe, en effet,
maints courants rivaux d'avant-guerre et son unité est fragile. Elle l'est
d'autant plus que l'un d'entre eux, le plus nombreux et héritier de l'ex-CGTU,
porteur donc de la culture et des pratiques communistes, dirige la
confédération et les principales fédérations (métallurgie, mineurs, cheminots,
bâtiment, etc.) avec une insolente autorité. contrairement à la lettre et à
l'esprit de la charte d'Amiens (modifiée en 1936 cependant) les dirigeants
syndicaux sont également membres des organismes directeurs du Parti communiste
(Bureau politique et Comité central).
Roger Linet,
ex-membre de la CE de la fédération des métaux et du CC du parti communiste,
ancien député, explique dans son livre : "CGT : lendemains de guerre
1944-47" (Pluriel 1995). Comment le P.C. parvenait indirectement à
inspirer la politique de la CGT et à contrôler ses principaux cadres, au
lendemain de la libération.
"Quand on envisage de promouvoir un militant
à une responsabilité syndicale importante, écrit-il, on saisit les instances du parti qui en débattent après avis de la
section des cadres du Comité Central". Et les choix opérés par le
parti sont suivis "sans que personne ne songe à s'en offusquer. C'est
pourquoi, dit Roger Linet, la direction de l'USTM de la région parisienne
n'était pas à l'image de la diversité des courants d'opinion existants parmi la
masse des syndiqués.
Ainsi en allait-il
du choix des cadres syndicaux. Quant aux directives d'action, elles étaient
transmises aux dirigeants cégétistes (communistes ou non) à l'occasion des
réunions hebdomadaires organisées au siège de la fédération des métaux, et
présidée par le secrétaire fédéral.
"Cette réunion se tient toujours le lendemain
du compte-rendu du Bureau Politique du PCF, où le secrétaire général de l'USMT,
comme d'autres responsables syndicaux de la région parisienne, a été invité.
Plus d'une fois, à la réunion des cadres syndicaux, René Poirot démarre
d'emblée son 'compte-rendu du BP' sans avoir pris le temps de faire la moindre
adaptation ! Et voilà les responsables syndicaux nourris d'une analyse
politique du PCF sur toutes les questions générales. Quelle réflexion propre
peut avoir chaque militant et quelle indépendance syndicale dans tout cela ?"
demande l'auteur de ce récit, qui, met à jour le mécanisme du contrôle du PCF
sur la CGT.
C'est ainsi que le
langage de celle-ci devint le même que celui du P.C., que l'activité syndicale
fut calquée sur la sienne, que les mots d'ordre furent souvent identiques et
que les responsables syndicaux, non-communistes étaient indirectement conviés à
les faire appliquer puisqu'ils définissaient la ligue d'action confédérale ou
fédérale.
Ces méthodes qui
s'accompagnent d'une conduite sectaire et de pratiques peu démocratiques vont
vite être dénoncées par des syndiqués anticommunistes. Ils vont se regrouper et
faire cession à la première occasion. C'est ainsi que les libertaires et les
syndicalistes révolutionnaires vont partir pour créer en mai 1946, la CNT
(confédération nationale du travail) tandis que dans les PTT et chez les cheminots,
des groupes autonomes se constituaient et que le courant oppositionnel Force
Ouvrière se structurait. Il rompit avec la CGT au cours des grèves de Décembre
1947 et constitua une nouvelle confédération en avril 1948. Les enseignants
écartelés entre les deux centrales s'organisent dans la fédération de
l'Éducation nationale et se réfugient dans l'autonomie.
En 1947, la CGT a
donc éclaté et ses effectifs sont en baisse mais les pertes qu'elle enregistre
ne sont pas compensées par les adhésions à FO. La division a donc affaibli
globalement le mouvement syndical. En perdurant elle va aussi diminuer son
audience car la CGT qui reste la première organisation ouvrière va être isolée
et bien souvent écartée au profit de ses rivales dans la gestion des institutions
sociales et professionnelles.
La division repose
ici sur des motifs d'ordre politique, c'est évident. Provoquée par
l'anticommunisme et les pratiques du P.C. pour contrôler le mouvement syndical
elle va entretenir et même cultiver l'anticommunisme ce qui interdira toute
action unitaire, pendant de longues années, au détriment de l'intérêt des
salariés.
Mais ce serait une
erreur de croire, que seule la CGT a été contestée pour avoir violé la charte
d'Amiens. La CFTC accusée d'entretenir des liens trop étroits avec le MRP pour
les uns, avec l'Église pour les autres, n'a pas été épargnée. Une minorité
s'est organisée dans son sein. Devenue majoritaire, en 1964, elle donne
naissance à la CFDT ce n'était pas hélas la dernière division.
L'histoire
mouvementée de la nouvelle confédération à la recherche d'elle-même débouche en
effet sur une crise interne provoquée à la fois par le "recentrage"
de sa politique décidé dès 1979 et sa compromission avec le pouvoir socialiste
en 1981. Des contestataires, dont certains sont des héritiers de l'ancienne
ligne socialiste auto gestionnaire forment des groupes si actifs que la
confédération va ou les exclure ou les mettre dans la situation de partir
d'eux-mêmes. Ainsi en fut-il des dissidents des PTT (SUD-PTT) de la santé
(SUD-Santé) en 1989, des cheminots (SUD-rail) en 1995. Le mouvement SUD
(solidaires, unitaires, démocratiques) auxquels ils se réfèrent en pleine
évolution, ne cesse de se renforcer et de menacer les confédérations qui
redoutent un nouveau fractionnement syndical.
Elles le craignent
d'autant plus que le secteur du syndicalisme autonome est lui aussi en voie de
désagrégation et de recomposition. La Fédération Nationale de l'Éducation
Nationale, forte encore de 550 000 membres en 1980, est elle aussi victime des
liens étroits entre sa direction et le parti socialiste. Écartelée, entre
plusieurs tendances, dont les plus actives sont celles d'Unité Action, inspirée
par les communistes et de l'école Émancipée qui regroupe entre autres les
héritiers du syndicalisme, révolutionnaires et les opposants au réformisme
autonome, elle va éclater.
La FEN exclut en
1992 le S.N.E.S. (syndicat du 2ème degré) et le SNEP (éducation physique) ce
qui ouvre la voie à la constitution de la FASU (fédération syndicale unitaire)
qui dépasse maintenant la FEN.
Quant à FO et à la
CGT si aucune décision ne les menace elle n'en sont pas moins en proie à de
vives tensions internes provoquées chez la première par la mise au point d'une
nouvelle politique depuis le départ à la retraite de Bergeron, et chez la
seconde par ses essais trop lents aux yeux de beaucoup, pour affirmer son
indépendance réelle envers un Parti communiste en pleine crise.
Le paysage
syndical est donc très agité, très compartimenté, traversé de maints conflits.
Cette "balkanisation" disent certains observateurs, du syndicalisme
est évidente. Elle contribue dans une proportion difficile à apprécier à la
désyndicalisation d'une partie des salariés. Fatigués, rebutés par les
divisions intestines, les rivalités ils se détournent des syndicats. La
constitution des coordinations chez les cheminots lors de la grève de 1986,
chez les infirmières en lutte et dans les PTT est la manifestation la plus
significative (et la plus lourde de conséquence) de la perte d'influence et de
rayonnement du syndicalisme.
La division
syndicale est lourde d'effets négatifs et ses origines politiques sont
indéniables. cependant il ne faut pas exagérer le poids de ce phénomène. En
Allemagne, aussi bien qu'en Italie ou en Grande-Bretagne, la liaison affichée
entre les centrales syndicales et les partis : parti social démocrate en
Allemagne fédérale, partis communistes, socialistes ou démocrate chrétien en
Italie et partie travailliste en Grande-Bretagne, n'ont pas entraîné les mêmes
conséquences qu'en France... Il faut donc relativiser ce facteur et éviter d'en
faire le responsable unique ou essentiel des difficultés du syndicalisme
français.
Les causes
économiques
Les causes d'ordre
économique ont joué un rôle très important qu'il faut tenter de mesurer.
L'activité
économique est commandée à la fois par l'évolution des techniques et des
technologies, le mouvement économique proprement dit (alternance de périodes de
prospérité et de crise) et par les politiques choisies par le patronat et
l'état (protectionnisme, libéralisme...). Comme il ne peut être question ici de
dresser l'histoire économique de la France depuis 1945, nous nous contenterons
de rappeler les conséquences des transformations engendrées par les effets
conjugués des trois facteurs que je viens d'énumérer.
Globalement les
découvertes scientifiques et techniques ont tendu à l'élévation de la
productivité et à l'extension de la mécanisation du travail, donc à l'économie
de main d'oeuvre. Par ailleurs, elles ont abouti à la création de nouveaux produits,
à l'utilisation de nouvelles sources d'énergie, à l'essor des échanges
(commerciaux, financiers, culturels), à la création de besoins nouveaux. elles
ont donc en transformant les modes de vies de fabrication et de
commercialisation, modifié profondément la structure même des secteurs
d'activités.
Ces deux
phénomènes majeurs ont été lourds de conséquences syndicales. Ils ont été
révélés et renforcés par la crise générale qui débute en 1973 et devient
évidente à partir de 1975. Cependant tous les effets vont se faire socialement
sentir à partir de 1983 quand le gouvernement socialiste se rallie à la
politique de libéralisme amorcée sous le septennat précédent de Valéry Giscard
d'Estaing, un moment suspendue au lendemain de l'élection de François Mitterrand,
et qui a accéléré avec le retour d'un gouvernement de droite de 1986 à 1989 et
impitoyablement appliquée depuis 1993.
La rupture avec
l'esprit et les réalisations de la politique économique élaborée par la gauche
(SFIO et PCF) à la Libération est éclatante. La nationalisation (celles de
1945-46 et de 1981-82) sont remises en cause, le secteur et les services
publics réduits de plus en plus... On "déréglemente", on privatise,
liberté est laissée à une concurrence débridée, sur un marché devenu mondial.
La mainmise des financiers sur le secteur industriel, commercial et sur les
nouveaux moyens de communication, privilégie la spéculation (non productive) et
la recherche pour les capitaux investis d'une rentabilité maximum et immédiate.
Tout conduit à baisser
les coûts de production (quel que soit la nature de la marchandise puisque tout
est devenu marchandise). Le moyen le plus sûr pour abaisser les coûts, n'est-il
pas (la recette est bien connue et fort ancienne) d'abaisser la masse
salariale, on y parvient en délocalisant les entreprises vers des régions où la
main d'oeuvre est moins chère, en "restructurant" les groupes, c'est
à dire en licenciant une partie du personnel, en réduisant le travail à plein
temps, en multipliant le travail à temps partiel, parfois si on le peut en
réduisant les salaires de base. La précarité de l'emploi, le chômage, la
disparition des statuts protecteurs du personnel, le "partage du
travail" (aux frais des salariés) sont désormais à l'ordre du jour, afin
de maintenir des taux de profit avantageux.
C'est ainsi que si
en 1982 la part des salaires dans la valeur ajoutée produite était de 68,8 %,
elle n'est plus que de 59,7 % en 1995. L'ensemble des salaries paye donc un
lourd tribut à la politique du libéralisme économique, devenue doctrine
officielle de l'État et du patronat. Une menace terrible pèse sur tous : le
chômage va croissant et sa montée qui semble inexorable fait vivre dans
l'angoisse ceux qui ont encore un emploi tandis que leurs moyens de défense
s'amenuisent, car les effectifs syndicaux ne cessent de baisser.
Leur chute est la
conséquence directe des politiques de modernisation, de restructuration et de
délocalisation des entreprises, inaugurées dès les années 1960, et intensifiées
après 1975. elles ont conduit au remodelage et à la restructuration de
l'activité économique et des emplois.
Entre 1975 et 1994
l'agriculture a perdu 41,3 % de ses emplois, le secteur des biens
intermédiaires 33,7 %, celui des biens de consommation courante 34,6 %, le
bâtiment 28,2%. L'Énergie (à cause de la disparition du charbon), 20,6 %. Par
contre les emplois croissaient dans les secteurs non-industriels : de 86,8%
dans les services marchands, de 42 % dans les services non marchands, de 18,7 %
dans le commerce général et de 18,2 % dans les services financiers. C'est un
bouleversement jamais vu en si peu de temps : 20 ans. Des branches
industrielles à majorité ouvrière, fortement syndiquées, celles qui avaient
écrit l'histoire de la CGT, de la CGTU. et de la CFTC, puis de la CFDT et FO,
s'effondrent au profit d'activités de service sans tradition de lutte,
composées surtout d'employés et de femmes peu syndiquées.
Cela a un
retentissement immédiat sur la vie syndicale, car certaines fédérations perdent
leur troupes en masse. La CGT plus ouvrière, est la plus touchée.
Pour illustrer ce
propos, voici quelques exemples. EDF-GDF secteur de l'énergie en plein essor
employait 427 255 personnes en 1950 et 185 000 en 1984. Les mines de charbon
(branche en déclin et même en voie de disparition) faisait travailler en 1949 :
313 595 employés (ouvriers-maîtrise-cadres) et seulement 13 500 en 1991!
La chute des
effectifs avait été amorcée bien avant la crise, dès 1950 en raison de la
mécanisation du fond et de la hausse générale de productivité. La restructuration
frappe la métallurgie. Tous d'abord la sidérurgie, puis la métallurgie lourde
(Creusot-Loire) enfin l'industrie automobile où les robots chassent les OS. Le
textile, industrie de main d'oeuvre s'il en était est victime à la fois des
regroupements, de la délocalisation de la production vers l'Asie du Sud Est et
de l'automation.
Dans tous ces
secteurs les effectifs s'effondrent. La conséquence c'est le recul massif des
syndiqués. Le poids de la crise est flagrant. En effet après les scissions qui
avaient suivi la libération, les effectifs syndicaux s'étaient stabilisés et
ils avaient atteint leur maximum au moment où la crise s'installe. Or entre
1975 et 1994 la CGT perd un million et demi de syndiqués rétifs, tandis que la
CFDT perd 43 % de ses adhérents entre 1977 et 1990. Le phénomène est commun à
toutes les centrales et qui plus est à toute l'Europe et au-delà à tous les
membres de l'OCDE. D'après l'étude déjà citée, dans les 18 pays qui la
composent (y compris les USA et le Japon) le recul des effectifs syndicaux est
flagrant quoique d'inégale importance : 30 % en Italie, 42 % aux Pays Bas, 50 %
dans le Royaume Uni (le gouvernement Thatcher accentue le mouvement à partir de
1979), 31,7 % en Espagne et 33% chez les ouvriers des USA, 41,6 % en France
Notre pays est
donc le plus fortement atteint. La chute des effectifs amorcée des 1975, s'est
accentuée à partir de 1982 et s'est amplifiée en 1984, 85 et 86 (l'année des
privatisations) 1988 et 1990. En moyenne la CGT a perdu 7,4 % par an de ses syndiqués
actifs et jusqu'à 10 % pour la seule année 1984. Si la France enregistre les
baisses d'effectifs les plus spectaculaires elle n'est cependant pas une
exception. L'affaiblissement des nombres des syndiqués est général mais il
n'est pas seulement provoqué par les modifications du travail. Il est aussi
engendré par la chute du taux de syndicalisation.
Le taux moyen
pondéré de syndicalisation pour les 18 pays de l'OCDE est passé de 35 en 1970
(avant la crise) à 28 en 1988. La France est très au-dessous de cette moyenne
jusqu'à cette date, le pourcentage des syndiqués actifs est estimé à 12 %. Ce
chiffre déjà très bas tombera à 8 % environ en 1992-93.
La baisse du taux
de syndicalisation renforce bien entendu les effets de la réduction du nombre
des actifs et accentue la chute des effectifs syndicaux, mais elle pose un
problème. En effet, le nombre des travailleurs peut baisser dans une branche et
le taux de syndicalisation rester élevé. C'est le cas des dockers et des
mineurs cégétistes. Par contre, il peut baisser : dans des secteurs en
ascension. C'est le cas d'EDF. Pourquoi les métallos syndiqués à plus de 80 %
(82,5 %) en 1946 ne le sont ils plus qu'à 2,3 % en 1994, aussi bien à la CGT
qu'à la CFDT. Pour tenter d'expliquer le comportement des salariés il semble
qu'il faille dépasser le rôle de l'économie et faire appel à d'autres sources
d'explication. La question mérite d'autant plus d'être posée que la crise de
syndicalisation est plus profonde qu'il n'y parait du premier abord.
Les causes
culturelles
En effet tandis
que la désyndicalisation s'accentuait la population active augmentait. Certes
sa croissance est due surtout à l'entrée massive de femmes dans la vie
économique, mais cela ne suffit pas à expliquer pourquoi les syndicats sont
désertés, pas plus que l'ascension des employés ou l'importance accrue des
petites et moyennes entreprises en raison de la sous-traitance. Tout cela
compte, c'est certain... mais pour expliquer le désintérêt des travailleurs
envers le syndicalisme, ne faut-il pas aussi faire appel aux phénomènes de
société et aux influences culturelles ?
Depuis la fin de
la guerre, la société française a subi, non sans crise (mai 1968 en est
l'expression), une véritable mutation dont il est impossible de suivre ici les
péripéties et de décrire les aspects, faute de temps. Mais, en ce qui concerne
notre sujet, notre réflexion devrait prendre en compte la série de faits
suivants :
1. Les effets des
réformes sociales de 1945-46 sur le comportement et la psychologie des
salariés. La création de la sécurité sociale, celle des comités d'entreprise,
les nationalisations, l'extension des services publics et la mise en place des
statuts du personnel dans les entreprises nationalisées et des services publics
ont réduit l'insécurité, la précarité, la médiocrité de l'existence des
travailleurs et des travailleuses. Elles leur ont aussi reconnu des droits au
contrôle, sinon à la gestion de leur travail et des fruits qu'il produit. La
condition des salariés a donc été améliorée ; matériellement et moralement. Ils
n'ont pas changé de statut social mais ils ont gagné en dignité.
Tous ces acquis
sont le fruit d'une longue lutte collective mais la jouissance de la plupart
d'entre eux est individuelle et comme elle est garantie par la loi on finit par
oublier leur origine (surtout dans les jeunes générations qui sont des
héritières) et par considérer qu'il s'agit de droits inaliénables et définitifs
dispensés par l'État-Providence et dont on profite égoïstement en toute
quiétude puisque le présent aussi bien que l'avenir sont assurés, de droit
naturellement. On a oublié que la lutte syndicale avait été nécessaire pour en
arriver là. Et il faudra bien des alertes et bien des menaces pour prendre
conscience à nouveau que pour conserver les "acquis", il faut les défendre
collectivement. C'est ce qui est en train de s'opérer mais avec quelle
difficulté.
L'individualisme
qu'il faut surmonter a été renforcé par les caractères nouveaux de la société.
Et c'est cela qu'il faut considérer maintenant et réfléchir sur les conséquences
de l'apparition de la société de consommation.
2- Elle est liée à
la production en grande série des biens de consommation, à l'extension des
échanges, et surtout à la domination du capital sur la distribution et à
l'usage immodéré du crédit. Son symbole est le supermarché, ses résultats :
l'uniformisation des modes de vie, de loisirs, de culture. On
"consomme" maintenant les biens matériels et spirituels standardisés
(dans la forme et le contenu). Ainsi est crée l'illusion de l'égalité sociale. Il
est très difficile maintenant de définir son identité sociale. Elle ne repose
plus sur le travail mais sur les apparences. Il n'y a plus de classes
sociales mais comme l'on dit des
classes d'âge et une classe politique. L'expression elle-même a perdu son sens.
Que cette société
de consommation soit aliénante (le crédit est devenu un phénomène de société
contraignant) n'est pas perçu comme tel. Elle est présentée au contraire comme
libératrice comme le fruit d'une conquête qui permet aux individus (qui peuvent
consommer) de s'épanouir en mettant tout à leur portée. C'est le triomphe de la
réussite individuelle, d'une société dont la valeur, la référence, est l'argent
qui donne seul le pouvoir de consommer et de réussir.
3- Cette
exaltation et ce triomphe de l'individualisme détourne de l'action collective
et solidaire d'autant plus qu'elle s'accompagne d'une offensive idéologique de
grande envergure, de longue haleine, habilement camouflée et dont l'objectif
final est le désarmement politique intellectuel et social des salariés.
Patronat et État s'épaulent et s'accordent quand il le faut pour conduire cette
action orchestrée par les médias. Que ce soit la presse à grand tirage, la
radio, la télé, le cinéma, par l'image, le son, la chanson, l'écrit, la parole,
tout est fait pour brouiller, plus ou moins subtilement, la véritable nature
des rapports de classe, dans l'entreprise et dans la société, pour édulcorer
les causes des affrontements sociaux, leur importance, leurs effets. On
banalise et généralise des concepts démobilisateurs, comme celui d'État
Providence, déjà évoqué, celui de la fatalité économique, qui justifie la
soumission aux "lois du marché" et conduit à accepter avec
résignation fermetures d'usines, restructuration ou fait appel aux "bons
sentiments" et à l'esprit de solidarité pour faire accepter le
"partage du travail" (qui ne modifie pas la masse salariale) et non
le partage du profit, dont le terme même à disparu. On renouvelle le
vocabulaire pour user de termes mystificateurs : patron et ouvriers sont ainsi
devenus des "partenaires sociaux" donc des égaux.
Ce qui est faux
évidemment. Tout est donc mystification dans ces discours et analyses
officielles. Cette contre-offensive idéologique a largement utilisé les
déceptions engendrées par l'écroulement des régimes communistes, des amertumes
éprouvées à la suite de la politique du gouvernement socialiste, de la
confusion crée par l'alternance qui permet à la droite d'imputer à la gauche
les résultats de la politique suivie de 1986 à 1989 et 1993 à 1996.
Est également
démobilisateur le mépris dans lequel sont tenues les luttes revendicatrices
tant par les gouvernements que les patrons dont le comportement rigide, la
surdité et le refus de tout dialogue constructif a pour but de démontrer aux
salariés combien il est vain de faire grève, de manifester et de se syndiquer.
Cependant la
répression dont sont victime et les grévistes et les représentants syndicaux,
montrent a contrario et malgré le
dédain affiché que le syndicalisme est une force potentielle réelle redoutée
avec laquelle il faudra composer tôt ou tard malgré sa faiblesse actuelle.
Il ne peut y
mettre un terme qu'en se réformant lui-même, en surmontant ses divisions, afin
de pouvoir répondre aux besoins des salariés qui aspirent à une vie syndicale
plus démocratique, moins formaliste et administrative, et qui attendent au-delà
de la satisfaction de leurs revendications immédiates que les confédérations
définissent une politique offensive qui ouvre des perspectives d'avenir,
redonne espoir aux millions de chômeurs, aux jeunes dont l'horizon est
aujourd'hui si sombre et aux actifs, assaillis de toutes part dont le travail
et la retraite sont également mis en cause.
bibliographie
René
Mouriaux, le syndicalisme en France
depuis 1945, la Découverte, 1994.
R.Mouriaux
et G.Roux, la CGT, crises et alternatives,
Économica, 1992.
A.Bevort
et D.Labbé, la CFDT, organisation et
audience depuis 1945.
A.Bergougnioux,
Force Ouvrière, PUF, 1982.
Problèmes
politiques et sociaux : la Documentation Française n°632, mai 1990, la Crise des syndicats en Europe occidentale.
Regards
sur l'actualité : la Documentation Française n°223, juillet 1996, le Plan Juppé ; n°169, mai 1991, les Syndicats et les Élections
professionnelles ; n°222, juin 1996, les
Syndicats à l'Épreuve du mouvement social.
Syndicats d'Europe, le Mouvement Social n°162,
mars 1993 (édition atelier).
Analyses
et Documents économiques de la CGT, n°37, 47, 48 et 67.
Débat
Un auditeur - J'ai trois observations à faire, en forme de critique.
La première
concerne l'explication de la désyndicalisation. Les chiffres sont connus. C'est
la moitié des effectifs qui a disparu en vingt ans. N'y a-t-il pas une
explication dans le fait que les syndicats n'ont pas réussi à apporter de
réponse aux problèmes posés par le chômage, l'exclusion et la précarité ? Les
propositions de solutions sont venues d'ailleurs. Le partage du temps de
travail, par exemple, est venu des écologistes. Les syndicats n'ont pas pu se
mettre d'accord sur un programme de sortie de crise.
La deuxième
observation concerne les scissions et la fameuse balkanisation du syndicalisme.
Est-ce qu'il n'y a pas d'autres responsabilités que celles dont vous parlez ?
Je ne connais pas l'histoire de la CGT ni de la CFDT, mais je connais bien celle
de la FEN. La dernière scission de la FEN a été organisée rue de Solférino, au
siège du PS. C'est un fait historique qu'il faudra expliquer un jour.
Troisième
observation, je trouve étrange que vous preniez l'Italie comme exemple de
politisation des syndicats. Parce qu'il y a en quand même un bel exemple en
France. J'ai une révélation à vous faire : la CGT est contrôlée par le PC.
Est-ce que vous le saviez ? (rires)
Rolande Trempé - Je suis contente que vous posiez cette question. J'ai
peu abordé le problème de la politisation des syndicats en France. Mais la
France est un cas particulier. Il y a des liaisons entre les syndicats et les
partis politiques de gauche, bien sûr, car avec les partis de droite ça n'a
jamais très bien marché.
Pour bien comprendre
le mouvement syndical français, il faut remonter aux origines. La CGT est
historiquement parlant la première confédération syndicale française. Elle est
née en 1895, au cœur d'une bataille politique profonde entre, d'une part, les
différents courants socialistes et, d'autre part, les courants socialistes et
les anarchistes.
Ce qu'il faut bien
voir c'est que le mouvement syndical est antérieur à la naissance des partis
politiques, je ne dis pas de la politique, mais des partis. Ce n'est pas
partout comme ça. Dès le départ l'idée fondamentale de Jules Guesde était que
le syndicat devait être l'appendice du parti socialiste. Effectivement en 1886,
Jules Guesde forme avec des syndicats d'opinion socialiste guesdiste la
première Fédération Nationale des syndicats qui va vivre une bonne dizaine
d'années, exclusivement dans le sillage du POF. Les deux congrès annuels du
parti et de la Fédération se tenaient dans la même ville et c'était en somme le
parti guesdiste qui dictait sa politique au syndicat.
Bien entendu,
cette méthode fut tout de suite combattue par les autres courants socialistes,
anti-guesdistes (pas nécessairement anti-marxistes : Vaillant n'était pas
anti-marxiste) et par les anarchistes, qui vont réaliser entre eux une
véritable alliance. Les anarchistes contrôlaient en partie la fédération des
Bourses du travail qui s'était formée avant la CGT en 1892, et ils vont essayer
de torpiller la fédération nationale des syndicats. C'est dans ces conditions
que la CGT a été créée, par opposition au mouvement socialiste guesdiste. Elle
va être dominée très rapidement par les syndicalistes révolutionnaires, dont
quelques-uns sont des anarchistes purs et simples. Et l'esprit syndicaliste
révolutionnaire, ou libertaire, si vous voulez, va dominer la CGT pratiquement
jusqu'en 1914. La fédération nationale des syndicats va complètement
disparaître et les guesdistes finiront par rejoindre la CGT.
La charte d'Amiens
de 1906 affirme que le mouvement syndical doit être absolument autonome, qu'il
doit définir sa politique seul, en dehors des partis quels qu'ils soient. Son
moyen d'action c'est la grève générale et le syndicat sera l'institution de
base de la société future. Ce n'est pas de l'apolitisme. C'est un syndicalisme
révolutionnaire ; la révolution doit être faite par les syndicats, qui récusent
l'action des partis politiques et toute participation de l'État.
L'esprit de la
charte d'Amiens continue à inspirer toutes les confédérations. C'est la grande
particularité spécifique du syndicalisme français : l'autonomie du mouvement
syndical par rapport aux partis politiques, par rapport à l'État, etc. Telle
est la théorie.
C'est très
différent de ce qui se passe ailleurs, par exemple, en Allemagne. En Allemagne,
et dans le cadre de la deuxième Internationale (c'est là que Lénine puisera son
modèle), il y a une véritable liaison entre le syndicat et le parti, en
l'occurrence le Parti Social-Démocrate. Le secrétaire général de la
confédération du travail allemande appartient au Parti Socialiste. Il y a
liaison étroite. Et cette liaison existe toujours à l'heure actuelle. Ça ne
l'empêche pas pour autant le D.G.B. d'être l'organisation syndicale la plus
puissante d'Allemagne et de ne pas regrouper que des socialistes.
En Angleterre, les
choses se développent d'une manière tout à fait différente. Les Anglais ont une
histoire syndicale et politique plus ancienne que la nôtre, bien qu'on l'ignore
superbement, et quand les Trade Unions
se constituent, c'est le mouvement syndical qui va créer le parti travailliste.
Autrement dit, en Angleterre, à l'inverse de l'Allemagne, les syndicats
contrôlent le Parti Travailliste et lui dictent sa politique. Le Parti
Travailliste vient de rompre officiellement
ce lien cette année, vous le savez.
Ce sont trois
situations tout à fait différentes. En Italie on a trois confédérations qui
ressemblent à peu près aux confédérations françaises.
La première, qui a
à sa tête Trentin, que tout le monde connaît à Toulouse puisque c'est le fils
de Silvio Trentin, était très profondément liée au Parti Communiste Italien. Je
pense que cette liaison est rompue depuis fort longtemps. L'autre est liée au
Parti Social-Démocrate et la troisième à la Démocratie Chrétienne.
Il n'y a pas un
seul pays d'Europe occidentale où il n'y ait pas des liaisons entre le
mouvement syndical et les partis politiques.
En France, la
charte d'Amiens reste le monument historique auquel tout le monde se réfère.
Mais dans la pratique, se posent des problèmes. Jusqu'en 1914 il n'y a
effectivement aucun contact entre la SFIO (constituée en 1905) et le mouvement
syndical. Il y a un rapprochement avec Léon Jouhaux, qui devient secrétaire en
1909, au moment de la lutte contre la guerre en 1913. C'est le premier vrai
contact. Ça ne veut pas dire pour autant que dans la pratique les syndicalistes
révolutionnaires aient toujours respecté la charte d'Amiens.
Les choses vont
changer après la première guerre mondiale. D'abord il y a division de la SFIO
et constitution du Parti Communiste. Et on voit apparaître dans tous les pays
d'Europe occidentale, face à la deuxième Internationale qui vit toujours (en
dépit des vœux de Lénine), la Troisième Internationale.
La Troisième
Internationale est politique. Et elle crée l'Internationale Syndicale Rouge,
qui va poser comme principe que toute révolution est politique et repose dans
les mains du seul parti révolutionnaire, le Parti Communiste, que les syndicats
font partie de cette troisième Internationale et qu'ils ont un lien organique
avec le Parti Communiste.
Au Comité Central
du Parti Communiste, il y a une section syndicale, et dans les syndicats, il y
a des fractions communistes organisées. Le parti communiste entend donc
contrôler et diriger la vie syndicale.
Bien entendu, cela
va faire des étincelles avec le mouvement ouvrier français. Il y a eu beaucoup
de confusion dans les années 1918-20. Au début, les anarchistes ont combattu à
côté des bolchéviques, ce qui en dit long sur le degré de confusion qu'il
pouvait y avoir : confondre un bolchévique avec un anarchiste !
Mais la délégation
française à Moscou va refuser que le mouvement syndical, fidèle à;la Charte
d'Amiens, soit inféodé au parti communiste. Elle insiste pour que la Troisième
Internationale modifie ses statuts et obtient gain de cause, en partie grâce à
l'appui de Lénine, qui considère les militants français comme de vrais
révolutionnaires et tient à leur collaboration.
Malgré les
modifications opérées, la CGT se divise en deux : d'une part la CGT, fidèle à
la Charte d'Amiens et plutôt socialisante, d'autre part la CGTU qui, à partir
de 1929, sera dominée par le parti communiste en dépit de sa minorité
syndicaliste-révolutionnaire.
Lors de la
réunification, en 1936, la Charte d'Amiens est révisée. La CGT reconnaît qu'une
collaboration est parfois nécessaire et souhaitable avec les partis politiques,
à condition que cette décision soit prise en toute indépendance et que la
confédération conserve sa liberté d'action. C'est dans ces conditions que la
CGT fait partie du Front Populaire tout en refusant de participer au
gouvernement. Par ailleurs, la pratique des "fractions" est supprimée
et les dirigeants confédéraux devront abandonner leurs responsabilités dans des
partis politiques et faire acte d'éligibilité. Benoit Frachon démissionne donc
du Bureau politique du PCF. La question de la "double casquette",
comme dit Georges Séguy, est redevenue à l'ordre du jour à la Libération. Elle
n'est pas encore résolue. C'est une question de l'heure. Il faut y répondre. Le
débat est là. Car débat il y a.
Mais affirmer,
comme vous le faites, qu'à l'heure actuelle le PC contrôle la CGT comme il le
faisait autrefois est bien hardi. Car le problème est posé comme il ne l'a
jamais encore été. Et le PCF est lui-même en crise.
Un auditeur - Quel est le rôle des syndicats dans la société
actuelle ? En particulier, en quoi le syndicat peut-il être facteur
d'intégration et créateur de lien social ? Enfin, sous l'effet de son déclin,
en quoi participe-t-il à la destruction et la dévaluation de la société ?
R.T. - D'abord le syndicat est né du besoin pour les salariés,
à quelque niveau du salariat qu'ils
soient, en haut ou en bas, de défendre leurs intérêts face à leurs patrons.
C'est sa fonction même, par définition. C'est l'ABC du syndicalisme. Et c'est
pourquoi le syndicalisme renaît toujours de ses cendres, c'est un véritable
phénix, parce qu'il naît de la nécessité de défendre les intérêts des
travailleurs dans l'entreprise.
Mais en plus de
ça, vous avez tout à fait raison de poser le problème, quel rôle joue-t-il sur
le plan social ? On est encore obligé de faire appel à l'histoire.
J'ai
évoqué tout à l'heure les Bourses du travail. Eh bien, quand le mouvement
syndical est né en France, les bourses du travail (qui ont été animées par des
socialistes et des anarchistes) n'avaient pas un rôle défensif. Les Bourses
étaient le lieu où se réunissaient les syndicats, où ils prenaient contact, où
ils coordonnaient leur action. La Bourse avait un rôle éducateur, un rôle
formateur, un rôle intégrateur (c'est un terme moderne qu'on n'utilisait pas à
l'époque). Les bourses du travail étaient un lieu de culture, un lieu de
loisirs, un lieu de rassemblement des syndiqués de la localité, auxquelles
elles assuraient des services variés.
En
particulier elles aidaient les chômeurs. Elles ont monté des cours professionnels,
parce qu'à ce moment-là la formation professionnelle d'État n'existait pas,
elles aidaient les syndiqués de toutes les manières, et en même temps elles
animaient une partie de la vie sociale de la localité. Elles n'avaient pas
beaucoup de moyens financiers parce que les syndicats français n'en ont jamais
beaucoup eus. Elles faisaient tout ce qu'elles pouvaient comme elles le
pouvaient. L'organisation des premiers loisirs, des premiers week-ends, des
premières sorties de plein air, des bibliothèques, tout ça ce sont les Bourses
du travail.
Puis
la guerre est venue et les Bourses du travail ont disparu. Elles ont été
remplacées par les Unions Départementales. Mais les UD ce n'est pas du tout la
même chose : c'est simplement un organe administratif de la confédération. Or
la CGTU, dont je parlais tout à l'heure, très politisée, a fini par perdre ses
syndiqués. Elle s'est alors aperçue qu'il fallait réviser ses conceptions. Elle
a repris à son compte, sans en rappeler l'origine, les pratiques sociales des Bourses
du Travail et a décidé que les syndicats devaient, en plus du rôle
revendicatif, fournir des "services" aux syndiqués. C'est ce que l'on
va appeler "les syndicats à base multiple".
Mais
vint la crise de 1929, qui affaiblit le mouvement le mouvement syndical tout
entier. La lutte contre le chômage l'absorba. La CGTU tenta d'organiser les
chômeurs. La crise politique et sociale engendra le Front Populaire et provoqua
la réunification syndicale. La victoire de la gauche en mai 1936, le puissant
mouvement de grèves qui la suivit et l'expansion extraordinaire de la CGT
réunifiée sont bien connus de tous. Ce qui l'est moins c'est que cette époque
fut aussi celle d'une vraie révolution culturelle et d'un élan extraordinaire
de solidarité. L'idée de "base multiple" et le souvenir des Bourses
provoquèrent des initiatives syndicales nombreuses, de caractère culturel et
social. La Fédération des Métaux, à Paris et à Marseille, fut à l'avant-garde
de la création de services de santé, de services sportifs. Les syndicats se
lièrent aussi avec les cinéastes et des films furent tournés à la demande de
certaines fédérations, celle des cheminots et celle du bâtiment, par exemple.
La
tradition était renouée. La guerre interrompit toutes ces expériences. Elles
inspireront les réformes de la Libération, en particulier le rôle social des
Comités d'Entreprises, le mouvement mutualiste et les initiatives de certaines
fédérations qui entretiennent toujours des associations culturelles et des
mutuelles (PTT, SNCF,FEN, Livre, Métallurgie, etc).
Mais
là où le plus gros problème se pose, c'est vis-à-vis des chômeurs. Les choses
ont beaucoup changé, c'est vrai. Il y a toute une série d'organisations d'État
qui existent. L'État a pris en charge une partie des institutions. L'aide aux
chômeurs et la liaison avec les chômeurs posent un très gros problème aux
syndicats, c'est évident.
Un auditeur - Vous avez dit que l'amélioration
des conditions de travail étaient dues aux luttes contre les patrons, donc à
l'opposition au système capitaliste. Est-ce que les formes actuelles de
production, les formes de travail, le rapports au système capitaliste, n'ont
pas tellement changé qu'on pourrait penser que ce serait peut-être le deuil du
mouvement ouvrier ? Est-ce qu'on n'est pas dans une période où il faut
faire le deuil du mouvement ouvrier ? Vous avez expliqué son histoire, ses
formes d'organisation, sa problématique actuelle, ce que je comprends tout à
fait, mais est-ce que l'identité qui est née de ce mouvement social de luttes
correspond encore à l'actualité ? Et est-ce qu'on n'a de le peine à faire le
deuil du mouvement ouvrier au sens ouvrier du terme ?
R.T. - Je vais d'abord vous dire une
chose, c'est que des ouvriers il y en a encore. Des ouvriers et des ouvrières.
Et il y en a encore pas mal.
Mais
quand on dit "le mouvement ouvrier" on est porteur d'une expression
qui remonte au moment où le mouvement de lutte des salariés est né. À cette
époque-là, les salariés étaient presque tous ouvriers. D'où l'expression. Les
premiers syndicats sont apparu sous le Second Empire dans les années 1860. Les
salariés étaient alors uniquement des ouvriers manuels, des ouvriers
d'industrie.
Ensuite
l'industrie s'est enrichie de l'apparition de nouveaux secteurs, le secteur
tertiaire en particulier, avec les employés. Le travail change. Il se
transforme. Il y a des travailleurs manuels et des travailleurs intellectuels.
Il y a différents types de salariés. On garde l'expression "mouvement
ouvrier" par habitude. Mais en réalité le syndicat sert à défendre le
salarié. La condition fondamentale est toujours la même. C'est le vocabulaire
qui change. Ainsi, autrefois, on ne disait pas les ouvriers, on disait les
prolétaires. En langage marxiste qu'est-ce que c'est le prolétaire ? C'est
celui qui vit de son salaire. Tous les salariés sont des prolétaires,
c'est-à-dire qu'ils ne vivent que du fruit de leur travail. Et quand ils en
sont privés, ils n'ont plus de ressources. Sauf que de nos jours il y a tout un
secteur de protection sociale qui a été conquis qui fait que même sans travail
une partie des chômeurs arrivent quand même à survivre. Ça n'existait pas tout
cela au XIXe siècle.
La
condition salariale est la base même sur laquelle repose le syndicat. Il défend
la condition du salarié. Or, le salarié, quel qu'il soit (même le salarié
supérieur n'est qu'un salarié), c'est-à-dire qu'il vend sa force de travail.
Même si elle s'est diversifiée considérablement, mais elle n'est quand même que
sa force de travail. Or le rapport salarial détermine un état de subordination
sociale, qu'on le veuille ou qu'on ne le veuille pas. Il y a beaucoup de gens
qui le rejettent, en particulier les salariés supérieurs, ls cadres, etc.
Beaucoup pensaient qu'ils n'étaient plus des salariés. Surtout ceux qui avaient
une fonction d'autorité. Mais la crise actuelle a été si profonde que certains
directeurs, qui ne sont pas PDG, se trouvent remerciés. Évidemment ils ont une
plus grosse indemnité, mais ils n'en sont pas moins au chômage et ils
découvrent qu'ils sont salariés, chose qu'ils avaient voulu ignorer jusque là.
La condition salariale n'a pas changé. Au contraire, elle s'est étendue de plus
en plus à des couches de la société qui n'étaient pas salariées à l'époque où
le mouvement ouvrier est né.
Le
rôle du syndicat, tant que la condition salariale existe, sera nécessaire,
qu'il s'appelle syndicat ou autrement, peu importe le nom. Mais je vais encore
plus loin : même dans un régime socialiste il faut un syndicat. Le cas des
coopératives de production est instructif : à partir du moment où des salariés
ont une fonction directoriale ils se comportent de manière irrésistible comme
des patrons. Et il faut, même dans ce cas-là, un syndicat pour défendre les
intérêts de ceux qui les ont élus et qui sont leurs égaux.
Alors
je ne vois pas disparaître le mouvement ouvrier. Je n'en porte pas le deuil,
pas du tout.
Un auditeur - Je voudrais parler au nom d'un
mouvement de chômeurs, le mouvement AC, Agir
Ensemble contre le Chômage. Il faut regretter que l'on soit tenus un peu à
l'écart des syndicats en tant que mouvement de chômeurs. On ne travaille pas
contre les syndicats. On s'adresse à eux le plus possible. Ce qui est triste
c'est que certains, dans les syndicats, viennent avec nous quand nous menons
des actions mais qu'après, la parole des chômeurs n'existe plus.
Si
les syndicats ont des difficultés à faire se syndiquer les salariés, il est
aussi difficile pour nous de faire venir des chômeurs dans notre mouvement.
R.T. - Je connais bien votre
association, parce que je travaille avec elle à Paris. Je suis d'accord avec
vous, le problème des chômeurs n'est pas du tout pris à bras le corps dans
cette société. Le chômage revient périodiquement. Il y a eu de grosses crises
du chômage à la fin du XIXe siècle, et dans les années 30. Et chaque fois les
syndicats ont essayé, en particulier à Toulouse, d'organiser les chômeurs et de
les défendre. Il y a eu une marche organisée par exemple dans la région du Nord
sur Paris dans les années 30. C'est cette tradition-là qui a été reprise par
les chômeurs actuels quand ils ont organisé la marche sur Paris.
Le
chômage a toujours posé aux syndicats un gros problème, parce que le chômeur
quitte en général son syndicat, et a tendance au repli sur lui-même. C'est
extrêmement difficile à cause de cela d'organiser les chômeurs, que ce soit à
l'intérieur de leur propre syndicat ou en dehors. Je comprends bien votre
amertume. Les syndicats n'y sont pas indifférents. Mais personne n'a encore
trouvé le moyen de résoudre le problème.
Une auditrice - Le mouvement de 1995 ce n'est
pas du tout les syndicats qui l'ont provoqué, malgré ce qu'ils disent. Il y a
une contradiction entre la faiblesse syndicale et ce mouvement sans précédent
qui rappelle mai 68. Ça dénote que la fonction du syndicat a changé. Avant que
ce mouvement ne s'ébranle, toutes les directions syndicales participaient aux
commissions régionales à la préparation du plan Juppé. Il n'y a eu aucun appel
à la mobilisation de la part des syndicats. Au contraire. Ce sont les cheminots
eux-mêmes qui ont imposé à leur direction la grève reconductible et pas les
syndicats. Ils ont épuisé la mobilisation, de journées d'action en journées
d'action sans lendemain et sans perspectives. Et c'est à la base, dans les
assemblées générales, que les cheminots ont imposé la grève.
Vous
avez dit qu'un mouvement de grève ça ne se programme pas. Et bien moi je pense
que c'est justement ça le rôle d'un syndicat : au minimum d'organiser un
mouvement, de créer des comités de grève. Et ça, ça n'a pas été fait en
95. Et c'est ça qui a fait l'échec de 95, alors qu'il y avait la force, le
nombre et la mobilisation. Il n'y a pas eu d'appel à la grève générale. Chacun
décide tout seul dans son assemblée, et ça, ça mène à l'échec d'un mouvement.
De façon isolée on ne peut rien faire.
Le syndicat s'est constitué historiquement
comme défenseur des intérêts des travailleurs, mais les directions syndicales
sont un obstacle aux intérêts des travailleurs. Il faut en tirer des leçons
pour l'avenir.
R.T. - Je ne vais pas vous faire tout
l'historique de la grève des cheminots. Je vous dirai simplement qu'on a
constitué un collectif de travail pour l'étudier sur l'ensemble de la France en
faisant des interviews auprès des grévistes. Il ressort de tous ces entretiens
et de l'étude du mouvement que contrairement à ce que vous croyez, sans doute
faute d'informations suffisantes, les syndicats de cheminots et leurs
fédérations respectives ont joué un rôle primordial au cours de cette grève, et
particulièrement la CGT, première force syndicale chez les cheminots.
Dès
le 5 octobre, la CGT dévoile le contrat de plan, et le 10 octobre une grève
massive exprime le refus des dispositions qu'il contient. Le 14 novembre il y a
grève d'une journée. Le 16 novembre la CGT appelle pour le 24 à la grève des
fonctionnaires (pas FO) pour protester contre le plan Juppé et la réforme de la
Sécu. Le 20 novembre enfin, il y a appel commun des sept fédérations de
cheminots à la grève du 24 et décision d'une grève reconductible (donc
illimitée) selon les décisions de la base par les cheminots réunis en assemblée
générale.
Le
rôle des assemblées générales quotidiennes, sur les lieux de travail, ouvertes
à tous les cheminots (grévistes ou non, syndiqués ou non, et de toutes
tendances) est l'une des originalités de cette grève. Cela a été voulu pour
assurer un contact réel avec l'ensemble du personnel qui décide souverainement.
C'est la réponse aux coordinations de 1986. Il n'y a pas eu de comité de grève,
mais des réunions unitaires qui analysaient les décisions des assemblées
générales et les mettaient en œuvre.
La
mise en œuvre des actions, l'information générale et locale, la préparation des
manifestations interprofessionnelles ont été par ailleurs suurées par laq
organisations syndicales. Les cheminots CGT (et les autres) ont découvert
l'efficacité des structures syndicales régionales et locales : UD et UL. Tirer
des tracts, prendre les contacts locaux, préparer l'itinéraire et les objectifs
des manifs, jamais les cheminots n'auraient pu seuls et avec leurs propres
moyens assurer toutes ces tâches.Pendant ce temps, les fédérations, qui
centralisaient les décisions et les actions locales, menaient les discussions
avec le ministère. Il y a eu une interaction permanente entre la base et le
sommet.
L'information
a sans cesse circulé grâce au Fax. C'est la grève du Fax, ai-je dit. Son usage
a donné un caractère d'unité et de démocratie à la grève. Les sections locales étaient
immédiatement au courant des discussions de Paris et des initiatives locales
qui se généralisaient.
Toute
l'infrastructure de la grève était synidcale. Si le mouvement n'a pas pu
déclencher une grève générale c'est que tout de suite il a été clair que les
entreprises du secteur privé ne suivraient pas. Et surtout que le pouvoir
résistait et entendait bien ne rien céder à la suite de cette constatation.
Les
résultats limités obtenus par les grévistes prouvent aussi que si un mouvement
social, même puissant, n'est pas soutenu par un pouvoir politique ami (comme en
36) qui prend en compte ses revendications, il risque d'avorter. Le mouvement
social ne se suffit pas à lui-même. On retrouve ici le débat ouvert voici
longtemps par les syndicalistes révolutionnaires.
Un auditeur - Je voudrais revenir sur la
contradiction entre l'influence syndicale et le faible taux de syndicalisation.
C'est quand même assez énorme. Ça m'amène à mettre en doute cette influence
dont vous parlez. Le pouvoir de mobilisation des syndicats vient d'abord des
traditions de lutte du mouvement ouvrier, et même du mouvement populaire et au
fait que les luttes de classes dans notre pays sont particulièrement radicales.
Est-ce que ce n'est pas ça le phénomène qui fait que le syndicat, dans beaucoup
de moments, est porté par ce qu'on appelle le mouvement de masse ? Ce n'est
peut-être pas lui qui a un rôle aussi moteur que celui que vous avez indiqué
sinon les syndicats auraient des taux de syndicalisation bien supérieurs.
Est-ce qu'il n'y a pas un mythe de l'influence syndicale ? Quelle en est la
raison ? Est-ce parce qu'il y a une mise en doute profonde sur l'efficacité des
structures syndicales comme il y a une mise en doute à l'égard des structures
politiques ? Peut-être aussi que nous sommes un peuple très politisé, que nous
croyons que les vraies solutions sont du côté politique et qu'il ne peut pas y
avoir d'effet politique sans une très forte mobilisation.
D'où
l'autre contradiction que vous avez signalé : le corporatisme du mouvement
syndical d'un côté et les tendances à l'union de l'autre côté. Au-delà de la
conscience des intérêts communs entre les catégories diverses, il y quand même
cette idée que la mobilisation de masse va faire fléchir le pouvoir.
Une auditrice - Par rapport à ça je voudrais
dire qu'une confédération syndicale ce n'est pas uniquement des permanents,
c'est aussi des gens qui portent l'idéologie du syndicat. Il y a des débats
dans un syndicat. Et un syndicat sans militants ça ne peut pas exister. Il y a
aussi cette dimension-là à prendre en compte.
Parallèlement,
ce qu'on n'a pas dit non plus, c'est qu'il y a tout un travail qui se fait à
l'intérieur d'un syndicat, il y a des commissions de réflexion. Par exemple
tout le travail qui a été fait dans les années 70/80 sur la formation
permanente et qui a fait avancer un tas d'idées.
4 décembre 1996