La philosophie de la société
de
consommation
Paul
Seff
philosophe
Je commencerai par le constat
d'un paradoxe. Malgré le spectre de la "nouvelle pauvreté" qui hante
notre société, nos trois millions et demi de chômeurs, nos cinq millions
d'exclus, on continue à nommer la société française, et toutes les sociétés
occidentales où sévissent les mêmes fléaux, "sociétés de
consommation", ce qui signifie au moins que beaucoup de gens sont exclus
du phénomène de la consommation. Pour comprendre cette persistance du concept
dans le débat, il faut d'abord examiner ses origines et sa signification.
Je voudrais, en introduction,
modifier d'un mot le titre de cette conférence, et ajouter "critique"
à philosophie, car je n'évoquerai pas seulement l'idéologie qui sous-tend la
société de consommation, mais aussi les philosophies et les analyses
scientifiques qui en contestent les fondements.
En faisant un détour par l'économie
nous essaierons d'en définir le concept, puis nous allons en décrire quelques
caractéristiques essentielles. Dans un second temps nous examinerons le type de
bonheur qui constitue la finalité idéologique de cette société, la nature des
désirs et des besoins qui sont les ressorts psychologiques de son
développement.
Dans un troisième temps nous
examinerons dans quelles conditions la notion de société a émergé en mai 68,
sous l'influence directe de l'oeuvre du philosophe néo-marxiste américain Herbert
Marcuse intitulée "L'homme unidimensionnel", ce qui nous permettra de
prendre une vue panoramique sur les effets pervers de ce type de société.
Enfin, nous concluerons sur
quelques considérations économico-philosophiques sur les possibilités d'amendement
de cette société, sur les états de manque qui s'y manifestent, sur les attentes
de spiritualité qui s'y expriment ainsi que les pronostics qu'on peut se
risquer à formuler sur son devenir immédiat.
1 - Définition du concept
Quelques remarques préliminaires
pour bien marquer l'originalité de la "société de consommation" par
rapport aux sociétés préexistantes qui furent en fait des sociétés de pénurie
et de rareté pour le plus grand nombre et dont nous venons tout juste de
sortir.
Il y a toujours eu de la
consommation puisque ce terme désigne le stade final de toute activité
économique, celui qui intervient après le stade de la production et de la
distribution des biens et des services.
La société de consommation n'est
pas une société où il y a consommation massive de richesses par une fraction de
la société: le phénomène caractérise le comportement de toutes les classes
privilégiées, cette consommation se faisant au détriment de la grande masse de
la population.
Dans la société de consommation,
les différenciations sociales par rapport à la consommation continuent à jouer
pleinement. Sa première originalité réside dans le fait d'une certaine
démocratisation économique qui donne naissance à une consommation de masse. Ce type de société caractériserait l'état
présent des sociétés avancées du monde occidental où la dernière phase du
processus économique prendrait une importance déterminante grâce à l'abondance
de biens mis à la disposition des utilisateurs. On en trouve un exposé et une
critique partielle dans "The affluent society" (la société d'abondance) du grand économiste américain Kenneth
Galbraith qui analyse une partie des blocages susceptibles de menacer selon lui
l'ère nouvelle de la société.
La société de consommation
engendre effectivement le mythe du consommateur souverain entretenu par le
discours publicitaire, vecteur de l'idéologie dominante: chacun pourrait
indéfiniment choisir entre une gamme sans cesse élargie de produits mis à sa
disposition.
Cette idéologie est apparemment
réductrice des différences entre les divers acteurs sociaux et produit entre
eux une identification illusoire. Il est bien vrai
- mais nous aurons l'occasion
d'approfondir et de discuter ce point - la consommation de masse réduit beaucoup
de frustrations des couches sociales défavorisées, ce qui se répercute au
niveau des rapports de classe et des luttes politiques.
La tendance dominante de
l'évolution c'est une diminution de l'âpreté et de la violence des conflits
sociaux qui caractérisait la société de pénurie et de grande inégalité dans la
répartition.
Mais les phénomènes d'exclusion,
de marginalisation de prolétarisation de certaines catégories sociales
déshéritées menacent de les faire repartir dans le sens de la radicalisation et
de la violence. Car les privations génèrent des frustrations plus intolérables
dans une société d'abondance que dans une société de pénurie.
fNe pas posséder de voiture à une époque où la voiture reste le
privilège des possédants est plus frustrant que de rouler dans une voiture de
série face à des gens qui roulent en Mercédes ou BMV~. Mais ne posséder aucun
véhicule à moteur dans les conditions actuelles d'utilisation de l'automobile
ou de la moto, c'est peut-être encore plus frustrant que tout le reste).
La seconde originalité de la
société de consommation c'est qu'elle est étroitement subordonnée aux
nécessités du secteur de la production et de la distribution qui, par le jeu
des incitations publicitaires ne cesse de manipuler les besoins de la société
et de les faire évoluer en fonction des impératifs de l'économie. La société
capitaliste dite de consommation est une société économiste. La dénonciation de
cette hégémonie de l'économique qui éclate avec évidence au niveau du débat
politique, est un thème à la fois dominant et récurrent de l'idéologie
actuelle.
Il y a des sociétés où c'est la
religion qui est le ressort de la vie publique, pour d'autres c'est le
fonctionnement des institutions d'Etat et leur rapport à la société civile
c'est-à-dire le politique (modèle
dominant du XIXème siècle). Pour nous, c'est le mode de
production et de consommation, c'est-à-dire la satisfaction prioritaire des
besoins matériels, c'est-à-dire que notre philosophie sociale dominante est le
matérialisme. Nous reviendrons ultérieurement sur les raisons et les
implications de ce choix de civilisation.
La population est donc soumise à
la pression constante de l'appareil productif et des firmes qui sont le premier
moteur de la consommation. Mais par une action en retour la consommation
conditionne le dynamisme productif. Dans l'ensemble et sur la longue durée,
elle a suivi une courbe ascendante (multipliée
par 26 de 60 à 80). Mais en vertu de ses lois propres le système économique
ne maîtrise que très imparfaitement le marché, et malgré les multiples
pressions qu'il exerce sur lui, la consommation générale ne cesse de fluctuer
en fonction de paramètres multiples et complexes tels que l'évolution des
revenus et du pouvoir d'achat, la valeur de la monnaie, les innovations
technologiques, la mutation des besoins, les prévisions à court et long terme,
les effets psychologiques divers (en
particulier les modes), etc...
Naturellement toutes les
considérations globales sur les mouvements de la consommation ne font que
masquer les évolutions par groupes sociaux et catégories socio-professionnelles
qui accusent selon les périodes des différences de niveau et des inégalités
considérables.
Car le paradoxe majeur de la
société capitaliste libérale c'est qu'elle ne parvient que très incomplètement
à la réalisation de sa finalité proclamée puisqu'elle laisse à la marge ou en
dehors de la course une masse croissante d'exclus.
Dernière originalité de la
société de consommation. Elle banalise et tend à généraliser des comportements
qui étaient jadis exclusivement réservés aux catégories sociales privilégiées,
elle obéit à des finalités psychologiques qui dépassent l'utilité pratique et
la satisfaction des besoins matériels ou culturels. Elle revêt souvent une
fonction ostentatoire, elle tend à signifier la position des individus au sein
d'une structure sociale donnée, à afficher un certain "standing", en
même temps qu'elle est un facteur de différenciation et d'identification
individuelle, un moyen d'affirmer sa personnalité.
C'est ce que montre Jean
Baudrillard dans "La genèse idéologique des besoins" où il analyse la
consommation comme une logique de la différence et où il met en évidence le
fait qu'à travers l'objet consommé, le consommateur s'approprie un signe
valorisant (pensons à l'importance pour
beaucoup de la marque et de la griffe !).
Voilà très brièvement
caractérisée cette société fondée sur un certain type de civilisation axé à la
fois sur la volonté de puissance illimitée de la technologie, de l'appareil, de
production et d'échange, et sur une idéologie du bien-être et du confort.
Voilà le modèle de société que
le monde entier regarde comme l'expression de la civilisation la plus avancée,
la plus performante dans l'ordre matériel, celle dont tout le monde nous envie
l'abondance, les commodités, les divertissements et les loisirs qu'elle
introduit largement au niveau de la vie quotidienne.
Même quand au nom de la religion
ou d'une spiritualité ou d'une tradition philosophique ou fait le procès de sa
culture matérialiste, sécularisée, coupée du sacré et du symbolique, on ne peut
s'empêcher d'admirer ses facilités et ses performances technologiques, et
d'envier le mode de vie occidental. Lequel fait fonction de miroir aux alouettes
parce que les peuples qui sont condamnés au sous-développement et à la pauvreté
ne voient de loin que l'éclat des vitrines et la lumière des villes, la
surabondance des biens exposés. Ils ignorent ou veulent ignorer de quelles
aliénations ce confort est payé ainsi que les inégalités et les exclusions qui
sont les fruits inéluctables du système économique libéral.
Finalement le modèle de la
société de consommation s'exporte partout où peut s'implanter une production
industrielle, partout où un pays rejoint le pool des puissances compétitives et
entre dans la voie du développement économique.
Il nous faut examiner maintenant
pourquoi la société de consommation est perçue de l'extérieur, et même si elle
ne fait pas l'unanimité comme un modèle éminemment attractif et désirable et
surtout pourquoi elle est encore perçue par la majorité de la population comme
le modèle de société qui apporte le plus d'avantages et de satisfactions en
dépit d'un passif humain qui ne cesse de s'alourdir.
Cela ne peut s'expliquer que par
la philosophie implicite de cette société dont la publicité produit et
reproduit les symboliques les plus évidentes, les plus lisibles parce que les
plus caricaturales. La pensée libérale depuis l'époque des lumières a assigné
pour but essentiel à l'organisation politique la réalisation du bonheur
matériel pour tous. L'intention initiale était égalitaire, le résultat pratique
fut très différent, mais l'objectif n'a pas varié pour la simple raison que la
finalité du développement économique de la progression continue des forces
productives a toujours été la raison d'être de la bourgeoisie et qu'un tel
projet n'est viable que si l'on trouve le moyen de développer corrélativement
la masse des consommateurs. Ce qui rendait le projet réalisable c'est qu'en
raison des progrès technologiques et du développement de l'industrie et du
commerce, la loi du système jusqu'à la crise présente était d'englober de plus
en plus d'individus dans l'appareil de production. La crise structurelle de
l'emploi avec tous les blocages qu'elle implique ne peut que renforcer les
doutes et les mises en question de la validité du système. Mais sa force
d'attraction, l'adhésion qu'elle suscite demeurent encore très fort si on en
juge par exemple par l'épuisement rapide des mouvements contestataires depuis
68.
Il faut pour comprendre
l'efficacité relative de ce type de société examiner d'une manière plus
détaillée comment elle répond à cette recherche d'hédonisme qui est une
composante essentielle de la superstructure idéologique du système
socio-économique. Autrement dit, quels sont les besoins naturels et
artificiels, les ressorts psychologiques sur lesquels le système, par
l'entremise du langage publicitaire, ne cesse de jouer pour créer une demande
sociale, produire des biens ou des services susceptibles de les satisfaire
d'une manière réelle ou illusoire, avec comme finalité ultime la mise en état
de dépendance de la société consommatrice par rapport au système économique
tout entier.
Je ne ferai qu'évoquer
rapidement les multiples facettes de ce bonheur qui sont familières à chacun
parce que c'est le climat idéologique, 1'ambiance inconsciente dans lesquels
nous vivons quotidiennement à travers la totalité des images publicitaires,
esthétiques, à travers la perception des objets qui forment notre environnement
ordinaire.
La publicité n'est pas le seul
mode de conditionnement utilisé par la société de consommation mais c'est
indiscutablement le langage symbolique où s'exprime de la manière la plus
lisible la manipulation méthodique, scientifique aujourd'hui des besoins et des
désirs humains, et les finalités économiques et psychologiques de la société de
consommation.
La production et par conséquent
la publicité qui la sert ne s'intéressent qu'aux besoins monnayables, à ceux
qui peuvent trouver une satisfaction, même incomplète dans un objet matériel,
une machine, un service et sont donc économiquement exploitables.
Peut-être Jean Baudrillard
est-il un peu trop catégorique quand il écrit : "Aujourd'hui tous les désirs, les projets, les exigences, toutes les
passions et toutes les relations s'abstraient ou se matérialisent en signes et
en objets pour être achetées et consommées".
Ce qui est certain c'est que le
système déploie une phénoménale imagination créatrice pour intégrer à
l'économie marchande tous les besoins humains intégrables.
Le besoin d'évasion, de rêve et
d'exotisme a toujours existé, mais il ne donnait pas lieu a une industrie
internationale. Aujourd'hui le tourisme est une industrie motrice dans de
nombreux pays, mobilisant plusieurs branches d'activités, et une fois qu'on à
créé des structures pour répondre à une demande sociale, on ne peut que viser
l'exploitation maximale et on développe à fond les besoins.
Des marchands de rêve exploitent
le créneau et innovent dans le genre (exemple,
le Club Méditerranée). Le système commercial peut tout récupérer (par exemple I 'écologie et la mode du
produit nature). L' exploitation rationnelle des besoins par l'appareil de
production et de consommation va porter essentiellement sur ceux qui peuvent
être plus ou moins satisfaits par des objets matériels. Le système exploite des
besoins naturels qu'il manipule à sa guise et asservit au système de la
marchandise.
Premier objectif: la réduction
de la peine, de l'incommodité, de l'effort, rendre l'action, dans quelque
domaine que ce soit, aussi simple, facile, rapide que possible.
La civilisation technologique
qui sert de premier support à la société de consommation a pour axe central la
visée du confort qui est depuis les origines une dimension dominante de la
modernité. "Soulager la peine des hommes" est une formule de
Descartes dans le Discours de la méthode,
mais le souci est déjà présent dans les inventions de Léonard de Vinci.
Confort de l'habitation, du
mobilier, des ustensiles ménagers, du vêtement, des transport, sont les côtés
les plus voyants, les plus universels, les plus attractifs de notre société, la
première raison de son pouvoir de fascination.
On peut y ajouter les biens et
les objets qui procurent un plaisir physique (aliments, boissons, parfums, etc...) et qui font d'ailleurs
l'objet d'une érotisation plus ou moins forte de l'image publicitaire. Elle
emprunte à la réflexologie pavlovienne des méthodes de conditionnement qui
tendent à connecter toute la gamme des plaisirs naturels et artificiels avec le
plaisir absolu de la sexualité.
Il faut donner une place à part
à trois soucis que le système de la consommation ne cesse de développer et
d'exploiter.
1 - Le souci de l'apparence et
le désir de séduction, désir naturel fortement stimulé par le jeu de 1'
environnement commercial et les images publicitaires. Ici, la symbolique des
objets dépasse de beaucoup leur fonction utilitaire, elle devient signe de
qualité, moyen de transformer, de valoriser son image personnelle, son
être-pour-autrui. Là, le système joue fortement sur la démocratisation de
l'accès à la mode, aux vêtements, aux cosmétiques, aux produits de beauté, à
toutes sortes de gadgets qui donnent aux individus la possibilité d'affirmer
leur individualité, le choix d'un modèle esthétique, grâce auquel on rend
attractive son image, et des signes de reconnaissance et d'appartenance à un
groupe social déterminé.
2 - Le second souci serait celui
de la santé; souci naturel et légitime, mais qui n'avait jamais fait l'objet de
l'exploitation commerciale et médiatique à laquelle on assiste aujourd'hui sous
la pression des firmes de produits pharmaceutiques. Le taux exceptionnel de
consommation de médicaments en France (et
dont on veut nous persuader qu'il est responsable du déficit de la Sécurité
Sociale) est en grande partie le
fruit d'une politique commerciale très concertée.
3 - Enfin le souci de sécurité,
fortement entretenu et développé par le système tout-puissant des assurances et
des produits bancaires qui jouent le même rôle sur le plan financier. Il est
impossible d'évoquer le fonctionnement général de la société de consommation
sans parler du crédit, ressort économique déterminant du système, qui joue le
rôle du démon tentateur. Dans un régime où le consommateur subit en permanence
la pression des structures économiques, où cette pression ne cesse d'exacerber
les besoins et les désirs individuels, le crédit en offrant à chacun la
possibilité de dépasser d'un coup ses possibilités financières réelles,
d'obtenir la satisfaction immédiate de ses désirs l'enferme dans une aliénation
au crédit qui peut conduire à la ruine si le consommateur n'est plus capable de
contrôler et réguler ses désirs. L'aliénation à l'argent symbolise à lui seul
l'aliénation au désir et à la marchandise sur laquelle repose tout le système
de la consommation et sa formidable puissance d'expansion.
Il faudrait enfin évoquer le
souci de cette société de répondre au besoin de divertissement, d'encourager
les tendances ludiques en multipliant les jeux de toute nature, en créant la
culture du gadget, cet objet jouet.
Maintenant que nous avons
brièvement évoqué les besoins essentiels que manipule la société de consommation
en vue du profit, à partir desquels se dessinent les ingrédients du bonheur
social que nous propose cette société. Car elle veut notre bonheur conformément
aux principes du libéralisme, et le bonheur de chacun, étant individualiste par
essence. Du moins c'est l'idéologie qui sous-tend le système et on sait que
l'idéologie est un système de valeurs, mais aussi d'illusions, de fantasmes
d'images inversées par lesquels une société s'idéalise elle-même. Le système a
besoin de cette idéologie pour fonctionner, pour se donner une légitimité
morale même si sa finalité économique objective c'est le développement continu
de la production et la rentabilité de cette production.
C'est pourquoi ce monde où le
règne de la marchandise atteint son apogée, où peu d'activités humaines
échappent à sa loi (voyez ce qui se passe
dans le secteur de la culture, de la recherche scientifique) nous donne
constamment l'impression qu'elle s'intéresse à notre bien-être, à notre
confort, à notre environnement, qu'elle n'a pas d'autre raison d'être que de
nous aider à résoudre le plus commodément du monde tous les problèmes de notre
existence. Comme elle est prévenante cette société de consommation... tant
qu'elle peut nous vendre quelque chose !
Par la médiation des objets, nous
établissons avec elle des relations chaleureuses, affectives. La consommation
nous donnerait ainsi le sentiment de notre valeur en même temps qu'elle nous
aide à affirmer notre identité (songez à
la formule publicitaire américaine "Very important person" usitée
également chez nous).
Jean Baudrillard a écrit dans le
"Système des objets": "Vous êtes visé, aimé par l'objet. Et
parce qu'on vous aime, vous vous sentez exister, vous êtes
"personnalisé", c'est l'essentiel: l'achat lui-même est secondaire...
Nous intériorisons la chaleur communicative de la société de consommation"
.
Formulation un peu catégorique
mais qui contient une part de vérité. Selon Baudrillard l'individu consommateur
n'est pas essentiellement mû par des besoins matériels mais par une exigence de
caractère existentiel et qui pour cette raison prend la dimension de
l'illimité. Si ce qu'il désire en fait c'est la possession d'objets, signes qui
lui donne le sentiment d'exister en tant qu'individu et en même temps de
l'intégrer au corps social par l'entremise de la possession, alors la
consommation devient en soi une raison de vivre et rien ne pourra arrêter son
expansion.
Critique de la société de consommation
A quel moment l'expression même
de société de consommation va-t-elle émerger sur la scène médiatique et dans le
débat idéologique ?
Indiscutablement pendant
l'insurrection de mai 68, à l'heure même où le mode de fonctionnement et
l'idéologie globale de cette société sont mis en question par toute une
génération.
Le concept a eu tout de suite un
caractère polémique puisqu'il a servi à désigner le type d'aliénation et
d'illusion contre lesquelles on s'est révolté. A partir de mai 68 nous entrons
au regard de la consommation dans ce qu'on peut appeler "l'ère du
désenchantement" qui correspondrait au dernier versant de cette période de
trente années qui va de 45 à 75 et que l'économiste Jean Fourastié a appelé
"les trente glorieuses", c'est-à-dire les années où la France est
devenue une grande puissance industrielle. L'année 68 est celle où émerge sur
la scène publique une autre vision de cette société; une remise en question
profonde, passionnée de ses finalités, de ses manières d'être, de la valeur de
ses modèles. Jusque là, la conquête d'un certain bien-être est une finalité
obsessionnelle pour la majeure partie de la société, elle fait l'objet d'un
consensus général et peu de voix s'élèvent pour contester la légitimité de ce
qui paraît être la pente naturelle de la société industrielle. La bourgeoisie
veut pousser la consommation pour assurer l'expansion de la machine économique
et le peuple revendique l'accès à une consommation élargie.
En effet, la société de
consommation n'est ni un avatar, ni un accident historique de la société
marchande, bourgeoise et libérale, elle en est au contraire le point
d'aboutissement logique et l'ultime accomplissement. Depuis les origines, la
bourgeoisie est la classe qui assure les fonctions de la production et du
commerce.
Sa finalité sociale a toujours
été le développement des forces productives, c'est-à-dire la croissance. C'est
elle qui a poussé à fond le progrès technologique, révolutionné les modes de
production, jeté les bases de la société industrielle moderne. Cette logique
économique a pour support idéologique la valorisation de l'individu, son droit
à la liberté et au bonheur, la légitimité de la libre entreprise et de la
propriété.
La bourgeoisie depuis le XVIIIème
siècle a pour finalité une société d'abondance qui devrait permettre de réduire
à terme les inégalités dans la répartition des richesses. Ceci est une
constante du mythe libéral car dans un premier temps elle ne parvient qu'à
polariser la richesse entre ses mains grâce à l'exploitation de masses
paysannes prolétarisées et condamnées à la misère. Au fur et à mesure que se
développe la croissance économique, la bourgeoisie a un besoin impérieux
d'accroître la consommation en proportion des capacités productives du système
et à seule fin d'en assurer la rentabilité économique. Grâce à l'accroissement
de la productivité du travail, elle est en mesure de créer une production de
masse accessible à des catégories de plus en plus larges de consommateurs. A
l'exploitation brutale qui aliène le travailleur par la non satisfaction des
besoins élémentaires va se substituer un système d'aliénation plus subtil où
l'individu est piégé par la satisfaction de besoins artificiels, conditionnés
par le système et ses liens multiples avec un univers d'objets et de services
sans lesquels il ne peut exister.
L'idée que la consommation joue
un rôle économique déterminant au stade de ce qu'on nomme la société
post-industrielle a été formulée dans les années 50 par plusieurs économistes
américains dont le célèbre John Galbraith qui invente le concept de
"société d'abondance" et postule, lui aussi, qu'elle aura pour effet
majeur de réduire les inégalités.
En 68 le modèle de
production/consommation du libéralisme, mais aussi le système de la démocratie
représentative va être mis en procès par la masse de la jeunesse étudiante, les
professions dites "intellectuelles" et artistiques c'est-à-dire une
bonne partie des cadres du pays.
Mais les pièces de ce procès
n'ont pas été inventées dans le feu des événements, elles ont été forgées par
un philosophe qui a élaboré en même temps le concept de "société de consommation",
la philosophie inhérente à cette société, la critique des formes d'aliénation
originales qu'elle génère, la critique de ses modèles idéologiques, et la
théorie des voies révolutionnaires susceptibles de la transformer. Ce
philosophe s'appelait Herbert Marcuse et son oeuvre principale L'homme unidimensionnel venait justement
d'être traduite en 1967 et commentée à la faculté de sociologie de Nanterre,
l'épicentre du séisme de 68.
Le penseur germano-américain
Herbert Marcuse est l'une des figures les plus illustres de ce courant de
pensée original qu'on appela le freudo-marxisme et qui apparut soudain au
milieu de l'incroyable bazar aux idées révolutionnaires que fut le mouvement de
mai où les théories les plus traditionnelles du mouvement ouvrier comme le
marxisme dans sa variante trotskyste et l' anarchisme de Cohn-Bendit côtoyèrent
des théories nouvelles comme le situationnisme de Sartre, le maoïsme et surtout
le freudo-marxisme.
Marcuse allait fournir au
mouvement étudiant (mais pas du tout aux
ouvriers en grève !) la thématique et les concepts fondamentaux de la
contestation globale de la société marchande.
Appuyée sur une analyse
pénétrante de la société américaine, cette oeuvre apportait un ensemble de vues
tout à fait novatrices par le contenu de la théorisation encore plus que par
les finalités politiques qu'elle proposait. Et beaucoup de nos conceptions
actuelles sur la société de consommation en sont profondément imprégnées.
Eros et civilisation (1955)
Répression et surrépression
Cet ouvrage Eros and Civilization (a philosophical Inquiry into Freud) (Boston,
1955, trad. 1963) constitue la critique la plus radicale de la société
industrielle avancée. Il marque l'aboutissement d'une triple rencontre: celle
de Marx, celle de Freud et celle de la culture américaine.
Marcuse part de l'essai de
Freud, Malaise dans la civilisation, rappelle
le concept de "répression" et
y ajoute même le concept de "surrépression".
Freud définissait la "répression" fondamentale comme la
modification des instincts, nécessaires à la survie de l'homme dans la
civilisation. La répression désignait donc les restrictions rendues nécessaires
par la "lutte primordiale pour l'existence". La "surrépression", selon Marcuse, désigne les restrictions
inutiles imposées par la domination sociale, par la lutte effrénée pour la
domination du monde.
Contre le pessimisme de Freud
Marcuse remet en question le
pessimisme de Freud. Pour Freud, en effet: "La libre satisfaction des
besoins instinctuels de l'homme est incompatible avec la société civilisée...
Le sacrifice systématique de la libido, son détournement rigoureusement imposé
par des activités et des manifestations socialement utiles est la civilisation" (Eros
et civilisation, p. 15).
Freud conçoit le bonheur comme
n'appartenant pas à la culture: "Selon
Freud, I'histoire de l'homme est l'histoire de sa répression. La culture
n'impose pas seulement des contraintes à son existence sociale, mais aussi à
son existence biologique... Laissés libres de poursuivre leurs objectifs naturels,
les instincts fondamentaux de l'homme seraient incompatibles avec toute
association... Les instincts doivent donc être détournés de leurs objectifs, inhibés quant à leurs buts. La
civilisation commence quand l'objectif primaire (la satisfaction intégrale des
besoins) est abandonné... la notion selon laquelle une civilisation non
répressive est impossible est la pierre angulaire de la théorie
freudienne" (Eros et civilisation,
p. 23 et 28).
C'est du moins la lecture
partielle et partiale qu'en donnent, selon Marcuse, les néo-freudiens (infra, p. 374). Or cette lecture est
devenue anachronique.
La possibilité d'une société non
répressive
Aujourd'hui, une civilisation
non répressive - ou moins répressive - devient possible. En effet, la
répression dérive des facteurs économiques, s'explique par la pénurie des biens
de consommation. Or les possibilités
économiques et technologiques se sont très considérablement développées. La
société industrielle avancée possède les ressources, les moyens nécessaires
pour abolir "l'esclavage", diminuer largement le temps de travail,
donner à ses membres le temps de vivre sans réprimer leurs instincts. Dans une société d'abondance, la répression
devient moins nécessaire, sinon superflue. Le conflit s'estompe entre les
instincts de l'individu et les impératifs de la société.
La civilisation n'a plus besoin
de détourner une part considérable de l'énergie instinctuelle pour subsister.
Désormais, les progrès économiques et techniques sont tels qu'une diminution du
temps de travail - et une libération de l'énergie instinctuelle dérivée vers ce
travail - deviennent concevables. La technologie moderne permet de concevoir
une culture davantage accordée à la structure instinctuelle de l'homme.
L'imagination contre l'idéologie
de la société industrielle avancée
Mais encore faudrait-il que
cette technologie soit orientée vers d'autres fins qu'à l'heure actuelle. Là se
situe l'obstacle majeur. La mystique du rendement, l'organisation du
gaspillage, la surrépression bloquent une telle réorientation. Cette
transformation n'interviendra qu'à
condition de détruire l'idéologie de la société industrielle. Seule l'
imagination peut briser cette idéologie anachronique et abolir les structures
répressives qu'elle sous-tend. Mais l'imagination
peut-elle prendre le pouvoir, quand la société et l'homme sont devenus
"unidimensionnels" ?
L'homme unidimensionnel (1964)
C'est tout le thème de One-Dimensionel Man (studies in the ideology
of advanced industrial society) (Boston,
1964), publié en français — avec succès en avril 1968 — sous le titre L'homme unidimensionnel (essai sur
l'idéologie de la société industrielle avancée).
La société industrielle avancée
Cette société, Marcuse la décrit
comme le stade suprême de l'aliénation, de l'intégration et du conformisme,
dans des termes implacables.
Massification, standardisation,
robotisation, bureaucratisation, suradministration: tels sont les traits
répressifs de la société industrielle avancée. Au demeurant, Marcuse ne limite
pas sa critique, à la société américaine. Dans Le marxisme soviétique (New York, 1958, tr. 1963), il avait déjà
dénoncé l'identité de structures sociales répressives par-delà le clivage
capitalisme-socialisme. De part et d'autre, la société technologique impose sa
propre rationalité et engendre la même aliénation (supra, p. 177).
L'aliénation
Dominée par le principe de
rendement, orientée vers le gain et la concurrence dans un processus
d'expansion constante, la société industrielle avancée repose fondamentalement
sur un idéal absurde: produire toujours
davantage et, en conséquence, consommer toujours
davantage. Au lieu d'employer le progrès technologique à diminuer le temps de
travail, elle enferme l'homme dans le cycle production-consommation. Alors
qu'elle brime et réprime les besoins instinctuels, naturels, elle s'emploie à
créer des besoins artificiels (par la
mode, la publicité, etc...).
C'est la naissance d'une
nouvelle aliénation particulièrement insidieuse. L'aliénation peut recevoir
diverses significations. Cependant, la sémantique du terme est éclairante. Le
terme allemand est Entfremdung, qui
veut dit littéralement : le fait d'être ou de devenir autre ou étranger. La
traduction de l'allemand Entfremdung
par le français "aliénation" se rattache au sens initial du latin alienus, "autre",
"étranger". L'aliéné cesse de "s'appartenir". L'aliénation
constitue une abolition, ou du moins une limitation durable, de la personnalité
authentique. Par ce phénomène appauvrissant et frustratoire, l'homme devient étranger à lui-même, à sa véritable nature.
L'aliénation sécrétée par la
société industrielle avancée est particulièrement insidieuse, parce qu'elle
devient inconsciente. Car l'intégration est si parfaite qu'elle supprime la
conscience de cette aliénation, de cette répression.
L 'intégration
C'est la fin de "la conscience malheureuse", dont
parlèrent Hegel dans sa Phénoménologie de
l'esprit, puis Feuerbach et Marx. Cette "conscience malheureuse",
qui appréhendait et surmontait successivement toutes ses aliénations, donnant
ainsi son mouvement à l'Histoire.
Cette ère est révolue. La
société industrielle avancée est une société unidimensionnelle. Dans cette "société close" et moniste,
la dimension de la contestation n'existe
plus. "L'enfermement de l'univers politique" est patent. Toutes
les formes d'opposition ou de critique semblent réconciliées ou disparues,
annexées, intégrées,
"récupérées" par l'idéologie unique de la société. Martelée par
les mass media, cette "culture
établie" n' est plus
contestée.
La désublimation répressive
Société unidimensionnelle, parce
que la traditionnelle coupure entre la
réalité sociale et l'idéal (le domaine sublimé) s'efface. La dimension
supérieure d'un idéal social différent n'existe plus, tant l'intégration
culturelle et politique est puissante. La société industrielle avancée a intégré le domaine sublimé à sa culture
répressive. Cette abolition du domaine sublimé, cette disparition d'un
idéal distinct de la réalité, c'est ce que Marcuse appelle la "désublimation répressive". Elle
prive l'individu de tout idéal supérieur, au nom duquel il pourrait contester.
L'intégration du prolétariat
Le prolétariat lui-même, que Marx tenait pour la classe révolutionnaire, est intégré au système, à la "culture
établie". Il agit dans le système, et non contre le système. Il semble
avoir perdu toute force de contestation radicale. Ses revendications ne sont
plus qualitatives, mais quantitatives. Il s'efforce d'améliorer
son niveau de vie, par la légalité, sans jamais songer à détruire un système
qui l'aliène. Intégré à la société, le prolétariat cesse de jouer un rôle
révolutionnaire.
La conclusion de l'Homme unidimensionnel exprime un
pessimisme radical quant à l'avenir de la société de consommation puisqu'elle
secrète des servitudes dont personne selon lui, ne pourrait s'affranchir.
Mais Marcuse mesure très vite le
caractère intenable de cette position puisque dès 1969, il reconnaîtra la
possibilité d'une contestation et d'une résistance au sein d'un système qui ne
peut pas être réformé et doit être détruit par une révolution.
Cette révolution devient pour
lui un devoir éthique.
Elle sera plus culturelle que
politique. Elle procèdera, avant tout, d'une "nouvelle sensibilité".
C'est la thèse de Marcuse dans son dernier livre, Contre-révolution et révolte (tr. en 1973 de Counterrevolution and revolt, 1972).
Le capitalisme menacé
institutionnalise partout la contre-révolution (renforcement des contrôles, censure directe ou indirecte, techniques
de conditionnement, oppression de I 'opposition radicale, etc. . . ) . Dans
ce contexte, les révolutions de style léniniste appartiennent au passé. Il y a
peu à attendre des partis communistes, devenus réformistes, et du prolétariat,
qui s'est intégré à la société industrielle avancée.
Reste la partie la plus éclairée
de la population (écrivains, artistes,
ect...). Restent les intellectuels pour
imaginer les formes sociales de l'avenir, en développant une "véritable
contre-conscience, capable d'enfoncer le fétichisme de la société de
consommation". Des possibilités de subversion se trouvent chez ces
marginaux, dans la sphère de l'inconscient et de l'esthétique, dans la
"révolution culturelle". Marcuse reconnaît l'importance de ces
nouveaux secteurs de lutte: la culture, l'art, la poésie, la vie de tous les
jours.
Cette nouvelle sensibilité est
porteuse de nouvelles valeurs. Il
faut refuser les valeurs du capitalisme (productivisme, fétichisme des
marchandises, esprit de concurrence, agressivité, etc). Il faut leur opposer une
"contre-conduite", des "contre-valeurs" (sensibilité,
sensualité, calme, paix, tendresse, beauté, etc). Pour imposer "une
qualité nouvelle de la vie".
Quelques aperçus critiques sur les thèses de Marcuse
Il faut d'abord reconnaître que
les analyses de Marcuse rendent bien compte des mécanismes d'aliénation de la
société de consommation. Jamais l'homme n'a été autant tributaire de ses
besoins matériels que dans ce type de société, et jamais de ce fait il n'a été
aussi contraint par les appareils de production, les normes de travail, la vie
professionnelle, et toutes les conditions d'existence qui découlent directement
de notre mode de production (vie urbaine,
habitat, transport) et ce même si, en raison du progrès technique et des
conquêtes sociales, les conditions matérielles du travail se sont améliorées,
et même si la part des temps libres et du loisir a augmenté dans notre vie
quotidienne.
On le perçoit encore mieux
aujourd'hui à travers tous les drames et problèmes suscités par le chômage massif
et l'insécurité du travail. La perte de l'emploi transforme très vite un
individu en exclu intégral, voire en
S.D.F. Alors que la grand masse de ceux qui sont dans la production sont
soumis à des normes de travail aliénantes sans parler du niveau des
rémunérations qui restent souvent inacceptables par rapport aux besoins réels
que le système génère et ne cesse de développer. La notion de misère est très
relative comme celle d'abondance d'ailleurs.
Il y a cependant un aspect de la
théorie de Marcuse qui semble contestable c'est la manière dont il utilise le
concept freudien de "répression". Il peut exister des sociétés
permissives, mais il n'y en pas sans répression de la sexualité. C'est pour les
anthropologues le premier signe de l'avènement de l'homme et de sa rupture avec
l'animalité. De plus l'organisation même de la société avec ses institutions,
ses lois, ses structures hiérarchiques rend l'oppression inéluctable.
L'aliénation de l'homme est la conséquence nécessaire de sa société et de ses besoins
biologiques. Enfin l'anthropologie psychanalytique révèle que l'exigence de la
loi est une dimension fondatrice du sujet humain (Cf. la conférence de Pierre
Legendre sur la question) ce qui tendrait à prouver que la répression des
instincts et leur sublimation n'est pas seulement le résultat de l'intégration
à la société et à une économie dominée par la volonté de puissance, la culture
du travail et du rendement, elle est fondamentalement une exigence du sujet.
C'est en vertu de cet amalgame
erroné d'Herbert Marcuse entre la répression économico-politique et la
répression sexuelle que les groupes gauchistes et libertaires d'après 68 ont
associé les luttes pour la libération sociale, l'idée révolutionnaire à la
libération sexuelle. La révolution passera par une libération de l'amour et si
toutes les répressions sont liées entre elles, toutes les libertés doivent
l'être également.
Un héritier de Marcuse : Jean Baudrillard
Bien que le sociologue Jean
Baudrillard soit plus proche du marxisme orthodoxe que du freudo-marxisme de
Marcuse son analyse critique de la société de consommation prolonge et
approfondit celle de Marcuse notamment en ce qui concerne les rapports
complexes de 1'individu consommateur à l'objet de consommation et les
mécanismes par lesquels les individus s'aliénent inconsciemment dans la
sujétion aux objets et instruments du bien-être.
L'axe fondamental de la thèse de
Baudrillard c'est d'abord la responsabilité du système de production
capitaliste dans le phénomène de la croissance économique qui, en dépit de tous
les alibis qu'il donne à cette prolifération des besoins et des marchandises
n'a d'autre finalité que le profit. Exploitant les théories de certains
économistes libéraux il présente le "système des besoins" comme entièrement
fabriqué par l'appareil de production, considéré comme un phénomène collectif
"rationalisé, intégré, contrôlé..." dans un processus de contrôle
total des forces productives. Dans cette logique c'est le système qui détermine
et oriente nos besoins, qui produit les modèles consuméristes, ce ne sont pas
les besoins et les désirs des individus que Baudrillard n'élimine pas de son
analyse mais dont il minimise exagérément l'importance. Pour lui l'individu
consommateur n'est qu'un instrument du système de production qui subit
intégralement les pressions, les contraintes et les manipulations du système.
Second axe fondamental de la
critique de Baudrillard: la fonction de la croissance, de l'abondance de
l'offre sur le marché, n'est pas de résorber l'inégalité comme l'affirment les
théoriciens libéraux, elle est de maintenir un ordre de privilège et de
domination "tout en distillant à doses homéopathiques, dit-il, certains
processus égalitaires, démocratiques et progressistes", comme
l'amélioration des revenus pour le plus grand nombre ou l'accès croissant aux
produits de grande consommation. Au contraire c'est l'inégalité qui nourrit la
croissance puisque c'est le désir de couches sociales défavorisées de se
procurer certains biens et avantages dont jouissent les classes privilégiées
qui fait fonctionner la machine économique. La thèse la plus constante de
Baudrillard est que le système de la consommation en dépit des apparences
maintient les différenciations sociales non seulement en raison de la
différence dans la valeur d'usage, dans la qualité des biens consommés, mais
surtout parce qu'ils fonctionnent comme signes d'une différence de statut
social, donc de pouvoir et de culture. Baudrillard relégue au second plan la
différence des revenus (selon l'opinion du libéral américain Galbraith). La
consommation serait ainsi "un processus de signification et de
communication fondé sur un code où les pratiques de consommation viennent
s'inscrire et prendre leurs sens. La consommation est ici un système d'échange
et l'équivalent d'un langage". Il résulte qu'elle devient "un
processus de différenciation et de classification sociales où les objets/signes
s'ordonnent non seulement comme différences significatives dans un code mais
comme valeurs statutaires dans une hiérarchie" (Théorie de la consommation, p. 79).
Baudrillard insiste beaucoup sur
le fait que la marchandise n'est pas consommée en fonction de sa valeur
d'usage, mais qu'elle est manipulée comme signe d'appartenance à un groupe et
signe de différenciation par rapport à d'autres groupes. Les pratiques de
consommation des classes privilégiées fonctionnent comme un modèle de
consommation qui sera imité dans des formes de plus en plus dégradées et
limitées par les catégories sociales inférieures. Le système fonctionne toujours
ainsi du haut vers le bas, avec un renouvellement continu du matériel et des
besoins montrant que la démocratisation apparente de la consommation évaluée en
quantité globale n'empêche en rien son rôle de différenciation accusée entre
les catégories sociales.
"Non seulement les biens
mais les besoins eux-mêmes comme les divers traits de la culture transitent
d'un groupe modèle, d'une élite directrice vers les autres catégories sociales
au fur et à mesure de la "promotion relative" de celles-ci" (Théorie de la Consommation, p. 82).
Baudrillard est un analyste
brillant qui par esprit polémique se porte volontiers sur des positions
catégoriques ce qui l'incite à gommer les nuances comme par exemple, lorsqu'il
prétend que la valeur d'usage des produits n'est pas un facteur déterminant de
la consommation, seule compte sa fonction de différenciation sociale.
La société de consommation en quête d'une nouvelle spiritualité
Il y a longtemps qu'une
tradition de pensée chrétienne ou spiritualiste instruit le procès de la
"civilisation technicienne" et dénonce le manque de spiritualité et
d'humanisme de la société marchande. Aujourd'hui nous sommes surpris de voir ce
procès repris par les islamiques, mais de fait il s'accorde avec celui du
catholicisme du XIXème siècle.
La critique religieuse et
spiritualiste de la modernité n'a jamais cessé mais elle est aujourd'hui
relayée par d'autres courants de pensée, par exemple, la philosophie
héideggerienne mais surtout par des auteurs qui se réclament de l'écologisme ou
du tiers-mondisme.
Mais l'idéologie qui émerge
aujourd'hui au sein de la société civile est un phénomène qui doit peu de chose
à la religion (au moins au niveau du
conscient car on ne peut méconnaître les racines profondes qu'elle à laissées
dans l'inconscient) et on peut même se demander s'il est influencé par les
nouveaux mouvements idéologiques.
Il s'agit d'une sorte d'état de
vide, d'insatisfaction mal définie, de malaise que la société de consommation avec
ses innombrables divertissements, avec toutes les jouissances matérielles
qu'elle nous procure ne parvient pas à dissiper. C'est quelque chose de
comparable à l'apparition de la sensibilité romantique au début du 19ème
siècle, à la suite du désenchantement provoqué par l'échec de la Révolution
Française et du régime impérial — mais dans un registre différent, avec sans
doute une tonalité d'angoisse plus forte par rapport au futur.
La première explication que l'on
a coutume de donner du désenchantement actuel qui englobe à la fois la science,
les idéologies, la politique, le progrès technique lui-même et cette société de
consommation à la poursuite exclusive des biens matériels, de la puissance et
du divertissement (au sens pascalien du terme) c'est le recul de la religion.
La terrible proclamation de Nietzsche "Dieu est mort" malgré son
outrance correspond à une vérité historique et il est évident qu'une telle
disparition laisse dans la modernité une béance qu'elle ne parvient pas à
combler parce que l'homme éprouve un besoin de sacralité et de transcendance
qui déborde le religieux et ne se limite pas à lui. Il n'est donc pas
surprenant que la foi religieuse en déclin laisse subsister la nostalgie du
sacré. Si on étudie certains phénomènes idéologiques liés à l'évolution de la
modernité et à l'histoire du siècle, on constaterait une certaine résurgence du
sacré, souvent sous des formes voilées, mystifiées plus ou moins inconscientes,
et malgré la prédominance du matérialisme ou peut-être à cause de lui — ce qui
ne sera pas un des moindres sujets d'étonnement pour les historiens du futur.
Je me borne à rappeler les
systèmes totalitaires du XXème siècle qui ont été de terribles
substituts du sacré religieux avec tout un langage et une symbolique mythologique.
On voit dans le quotidien la force d'attraction de l'irrationnel sous toutes
ses formes, qui se nourrit de vestiges de croyances ancestrales (exemple, le succès de l'astrologie).
Tout ce qui fait figure de voie
d'accès au mystère de 1'existence et de l'homme, toute représentation
irrationnelle et mythique de la vie est revêtu d'une dimension sacrée,
puisqu'il s'agit de moyen de communication avec des forces occultes qui
échappent à la raison. Mais tout ceci relève encore d'un sacré traditionnel et
irrationnel.
On est en droit de se demander
si l'humanisme fondé sur la raison, qui est la définition d'une nouvelle
transcendance axée sur l'homme, la société et l'histoire, ne constitue pas une
forme de sacré rationnel ou un autre substitut du sacré dans la mesure où on
lui donne une valeur absolue et où on l'érige en principe de vie. L'idée peut
surprendre mais si on y réfléchit bien on en trouverait les premières
manifestations dans le déisme des lumières (Cf. le culte de l'Etre suprême pendant la Révolution) dans la très
forte valorisation de l'Homme, de la nature et la Raison, affirmées comme des
entités métaphysiques.
On retrouverait cet autre visage
de la sacralité dans la religion de l'Humanité d'Auguste Comte, comme à travers
le culte de la République qui érige la société ou la nation en valeur
transcendante. Sans parler de l'absolutisation du sens de l'histoire dans la
perspective marxiste. Ceci pour dire que la Raison qui a été une arme majeure
dans le combat contre la religion a pu générer aussi des figures de la
sacralité et fonder de nouvelles transcendances notamment éthiques.
Aujourd'hui il est vrai le Dieu
rationnel de la philosophie ne fait plus beaucoup d'adeptes, surtout que les
valeurs collectives (société nation et
même le bel idéal républicain) ne
mobilisent plus beaucoup. Ce qui reste le plus incrusté dans le champ de ce
"sacré rationnel" c'est l'éthique qui par son caractère catégorique
dans l'affirmation du caractère absolu des valeurs relève certainement de la
dimension de la transcendance.
Toutes les critiques adressées à
la Société de Consommation se font au nom d'une éthique humaniste et
aujourd'hui sur fond d'exacerbation de l'individualisme et de déclin des
valeurs à la fois morales et civiques, on assiste à une demande d'éthique de
plus en plus forte, qui dépasse infiniment le phénomène de retour du religieux.
Ce qui prouve que l'exigence éthique, qui érige l'homme en valeur absolue, est
la figure la plus marquante de ce sacré de substitution, toujours persistant
malgré "la débâcle du Père" dont nous entretenait Pierre Legendre.
L'exigence éthique est d'abord
une réaction de résistance à l'idéologie de profit du système de production et
à l'idéologie de jouissance qui sous-tend la consommation.
Dans le passé elle prenait la
forme d'une survalorisation du politique à travers l'idéologie révolutionnaire
qui rejetait toutes les tares du système capitaliste libéral. Mais la crise
générale des idéologies, l'effondrement du communisme, les désillusions
générées par la politique social-démocrate en France et surtout la perte de
confiance en la classe politique du fait de la corruption, ont entraîné non pas
une dépolitisation mais une dévalorisation assez générale de la politique dans
son ensemble et de la représentation politique en particulier.
Il en a résulté une mutation
considérable des mentalités que nous sommes en train de vivre et qui est
appelée à avoir dans le futur proche un développement très important. Si la
politique n'est plus en mesure d'assurer une humanisation efficace de la vie
sociale, il faut investir dans l'action humanitaire et drainer à son service
les dons de la société civile, les financements publics et les techniques
modernes.
Cette promotion de l'humanitaire
trouve son expression dans un essor sans précédent de la vie associative dont
les activités les plus nombreuses concernent des actions humanitaires en faveur
de toutes sortes de victimes du handicap, de la maladie, de l'exclusion, de la
violence sociale, de la discrimination, etc.
Sans partager les vues du
sociologue Michel Maffesoli qui rêve de remplacer les macro-structures
économiques et étatiques par les communautés spontanées formées à partir
d'intérêts et de besoins communs, on peut croire raisonnablement qu'un nouvel
humanisme va s'épanouir dans les prochaines années à travers une prolifération
d'associations diverses spécialisés dans la défense de droits humains de plus
en plus précis et diversifiés. La référence implicite de ces associations reste
la définition la plus moderne des Droits de l'Homme c'est-à-dire celle de 1948.
Quand elle deviendra la
référence explicite de la volonté politique des Etats et des nations, on pourra
espérer la construction d'un ordre du monde enfin accordé à l'exigence éthique.
Débat
un auditeur - Est-ce que l'écologie, aujourd'hui, n'est pas une
nouvelle façon de lutter contre les méfaits de la société de consommation ?
Paul Seff - Dans la mesure où le mouvement écologique lance un cri
d'alarme contre le danger que constitue la destruction de l'environnement je
crois qu'il est tout à fait justifié.
Maintenant il y a
écologie et écologie. A travers la critique du productivisme il y a souvent une
remis en cause de l'activité industrielle dans son ensemble. Quand on parle par
exemple de croissance zéro, je crois qu'on agite des idées utopiques. Un
écologiste me disait que la philosophie actuelle ne prend pas assez en compte
le changement de relation entre l'homme et la nature. Mais je fais observer que
l'homme s'est fait dans une lutte millénaire contre la nature. Il y a un côté
prométhéen dans l'homme qui a toujours existé et qui existera toujours. L'homme
ne cesse de tranformer la nature. Cela va des activités relativement humbles de
l'agriculture jusqu'aux grands travaux. Cela fait partie de l'essence humaine.
On ne peut pas demander à l'homme de se limiter. Il est l'être qui est appelé
par sa nature même à créer et à recréer le monde.
Le problème c'est
que jusqu'à présent le rapport de force entre l'homme et la nature mettait
l'homme dans une situation d'extrême infériorité, alors que maintenant il est
obligé de prendre en compte une certaine fragilité de l'environnement naturel.
Il y va de sa propre survie. Par conséquent je pense que les écologistes ont
tout à fait raison d'obliger les systèmes politiques à prendre en compte le
risque. Donc il faut trouver un compromis entre les exigences de l'économie et
la protection de la nature.
Mais il y a des
positions extrémistes qui me paraissent rétrogrades. Elles envisagent la
possibilité d'un retour en arrière. Or, même si nous sommes menacés de péril,
on n'a jamais vu aucune civilisation renoncer volontairement à la puissance
acquise. Une civilisation est détruite par des cataclysmes naturels, par des
guerres intestines ou avec l'étranger, mais une civilisation ne se détruit pas
elle-même.
un auditeur - Une civilisation peut mourir de la perte de ses
valeurs.
un autre auditeur - Ce que vous avez dit est quand même contredit
par des exemples historiques. Les barbares ont envahi l'Empire Romain lorsqu'ils
ont vu que l'Empire avait changé quatre fois d'empereur en trois ans. Alors là
ils se sont dit : c'est le moment !
P.S. - Cela confirme que c'est bien une agression extérieure
qui l'a détruit. Mais il s'est détruit de l'intérieur aussi, c'est vrai.
l'auditeur - Ça prouve que les barbares étaient porteurs de valeurs
naturelles que l'Empire avait complètement oubliées.
Mais je voudrais
vous demander si il n'y a pas une récupération de l'écologie par la société
industrielle elle-même qui permettrait de se rapprocher des objectifs
écologiques de préservation de la nature.
P.S. - La conciliation est difficile. Mais le mouvement est
quand même entamé. On est en train de montrer que le compromis est possible.
Il y a deux facteurs
à considérer dans ce phénomène. Pourquoi n'a-t-on pas pris plus tôt conscience
du péril de la destruction de l'environnement ? Encore une fois, jusqu'à une
date récente on avait le sentiment qu'il était très difficile de mettre la
nature en péril. L'homme vit depuis des millénaires avec cette idée que la
nature l'écrase de tous les côtés. Et il y a bien des domaines où elle
continue. Voyez la climatologie, les maladies, etc. Il ne faut pas non plus
exagérer cette puissance de l'homme. Il est encore très faible par rapport à la
nature. Mais enfin il n'y avait pas eu prise de conscience d'un certain danger
et le mérite des écologistes est d'avoir montré qu'en touchant aux grands
équilibres, aux écosystèmes, on pouvait gravement détériorer la nature.
Et puis il y a
l'autre aspect, qui, lui, est proprement économique. Et ça, ça joue encore
maintenant. Prendre en compte les nécessités écologiques, ça demande quand même
un investissement supplémentaire. Par conséquent il y a un problème de
rentabilité qui joue. On sait très bien que mettre des pots catalytiques aux
voitures, mettre des systèmes d'épuration de l'eau, ça coûte très cher. Ça
impose des charges à l'économie. Le facteur de rentabilité a toujours été
primordial dans notre type de société. C'est pire encore à l'Est. On n'avait
pas à prendre en compte cette rentabilité et malgré tout on a détruit
l'environnement encore plus que dans le système libéral.
une auditrice - On peut produire en préservant la nature avec de la
connaissance, de la science et de la bonne volonté. De toutes façons c'est une
forme de consommation. Mais ce qui me tourmente le plus, c'est l'illogisme de
cette société de consommation qui tend à produire des gens qui ne participent
plus à la consommation. Le RMIste n'est plus dans une société de consommation,
il est dans une société de pénurie. Il subsiste à peine. Et nous en créons de
plus en plus. Sur les choix de société je n'ai pas de philosophie particulière.
Ce n'est pas tellement désagréable d'avoir à peu près tout ce que l'on désire.
Mais les conduites actuelles sont absurdes, et au niveau de la planète toute
entière. Si nous voulons produire il va falloir vendre à la majorité des gens
de cette planète. Or on les réduit au contraire à une pénurie telle qu'ils ne
pourront plus rien nous acheter.
P.S. - C'est vrai. C'est une préoccupation qui émerge de plus
en plus. J'ai eu l'occasion d'entendre récemment une conférence de Roger
Garaudy. C'est quelqu'un qui a beaucoup voyagé et qui connaît bien le
Tiers-Monde. Il mettait l'accent sur la mondialisation des problèmes. Et quand
on dit ça, on veut dire que la solution des problèmes aussi se place à
l'échelle planétaire. Notamment pour l'écologie. Garaudy pense que la solution
des problèmes de l'Occident, nos problèmes de chômage, d'emplois, etc, ne peut
passer que par une aide massive au pays sous-développés. Evidemment, il y a
l'objection que ce sont des pays insolvables. On ne peut pas envoyer de la
marchandise massivement et gratuitement. Alors Garaudy dit qu'il faut
travailler à les rendre solvables. Là il y a toutes sortes de solutions : leur
épargner la dette, les aider à développer un certain nombre de cultures
vivrières, exploiter rationnellement leurs ressources naturelles. Dans la
mesure où nous pourrons établir véritablement des relations économiques avec
ces pays et les aider à sortir de la misère ça serait la meilleure solution
pour soutenir la production dans les pays développés.
D'un autre côté,
j'ai été informé d'une intitiative qui a été prise en Suisse, au Canada, par
des philosophes, des savants, qui parlent de réaliser des sortes d'états
généraux de la planète avant la fin du siècle pour essayer de prendre en compte
l'ensemble de ces problèmes : les problèmes du Tiers-Monde, les problèmes
écologiques, les problèmes de tension sociale à l'intérieur du monde développé.
Ils disent que ces trois crises font partie d'un même ensemble et que cela ne
pourra se règler que d'une manière concertée et qu'il faut envisager le
problème à l'échelle mondiale, envisager des stratégies, discuter pour savoir
ce qu'il convient de faire pour résoudre en même temps ces trois types de
problèmes. C'est un mode de raisonnement qui apparaît maintenant. On prend de
plus en plus conscience qu'il faut une stratégie globale. Mais on ne sait pas trop
encore comment. Ce dont on est sûr c'est que les problèmes ne peuvent pas se
règler ni sur un plan nationnal, ni sur le plan européen. Il faut vraiment
inventer autre chose qui soit à la mesure des défis.
un auditeur - Vous avez dit que la société de consommation
constituait un modèle. Et puis vous avez dit que la société de consommation
était le stade ultime de la société marchande. Est-ce que cette société n'est
pas condamnée à disparaître, ruinée par ses crises et ses contradictions
insolubres ?
P.S. - On ne sait pas comment le modèle finira. Ça fait
longtemps que j'entends dire que la société capitaliste est en crise et qu'elle
est au bord de la faillite. Mais je m'aperçois qu'il y a d'autres sociétés dans
lesquelles on voyait l'avenir du monde et qui se sont effondrées entretemps. Le
système actuel recèle quand même un assez formidable dynamisme. Il est miné de
contradictions. C'est vrai que nous sommes dans une phase exceptionnellement
critique. Plus critique que tout ce qu'on a connu jusqu'à présent. Dans le
passé il y a eu des crises profondes, mais le système les a résolues par des
moyens divers. La conquête coloniale par exemple. Ou la guerre. La destruction
d'hommes et de matériel devient alors un facteur de développement de la
productivité.
Aujourd'hui il est
confronté à quelque chose de très particulier. Je ne suis pas économiste mais
il y a des choses qui sont évidentes. Il développe en son sein tellement de
forces productives qu'il dépérit par sa puissance même, c'est-à-dire par
l'intensification de la concurrence. Qu'est-ce qui fait que nous soyons dans
une telle crise en Europe ? C'est quand même parce que dans toutes sortes de
pays qui avant n'étaient pas dans le système, il y a des puissances
industrielles qui naissent et qui se révèlent plus compétitives que les
anciennes puissances industrielles. Ce qui fait que vous avez des secteurs
entiers de production qui s'écroulent du fait par exemple de la concurrence
japonaise. Les Japonais ont été les premiers concurrents asiatiques, mais il y
en a eu d'autres.
Il y a aussi des
problèmes qui sont liés au progrès technologique. Mais qu'est-ce qui pousse le
progrès technologique ? Il ne se développe pas tout seul par son dynamisme
propre. Il y a toujours des facteurs économiques qui le poussent. Et le facteur
qui pousse sans arrêt au progrès technologique, c'est la concurrence. A
l'intérieur du marché national, mais surtout du fait de la concurrence sur le
marché international.
Alors vous dites
que le système dépérit. C'est vrai qu'il se heurte présentement à d'énormes
difficultés.Mais ce qui assure sa survie c'est qu'on ne voit pas par quoi le
remplacer. Je ne vais pas politiser le débat, mais pendant longtemps on a vécu
avec des mythes, avec l'idée qu'il y avait un système de remplacement. Il y en
a quelques-uns encore qui répètent toujours le même discours sur cette
possibilité de remplacer totalement le système. On peut continuer à le croire.
Mais la grande majorité des gens ne le croient plus. C'est un facteur important
de survie.
Ceci dit le
système en est dans de telles contradictions qu'il faut bien trouver des voies
de renouvellement et de transformation. Je crois que nous sommes pris dans ces
contradictions. C'est pour ça qu'il est difficile de faire de la prospective,
même à court terme. On voit ce qui peut changer, dans quel sens à peu près cela
va changer. On va certainement retoucher l'organisation du travail et son
système de rémunération. On va la déconnecter de la notion de durée.
On voit aussi le
rôle croissant de la vie associative. Je suis frappé par cette manifestation
évidente de la prééminence de l'éthique et de l'humanitaire. L'éthique et
l'humanitaire se manifestent comme une force nouvelle dans cette société à
travers le développement de la vie associative. Ça va contre ce que disent ceux
qui pensent qu'il y a un déclin du civisme. Je crois que le civisme se
manifeste comme ça. Et ça ne fait que se développer. Dans la mesure où le
politique semble faire faillite sur beaucoup de terrains il y a un relais qui
est pris par les associations. La société civile reprend en mains toutes sortes
d'affaires. Toutes sortes de formes de solidarités naissent spontanément du
fait de la société civile. Ça montre l'importance de l'éthique et l'importance
prise par l'humanitaire du fait de l'impuissance relative du politique. Je ne
dis pas qu'il faut complètement dévaluer le politique. Mais il est évident que
là nous avons une voie de transformation. Le rôle de la vie associative est
considérable dans l'amélioration des conditions d'existence.
Maintenant, est-ce
qu'on pourra toucher fondamentalement la loi du système ? C'est très risqué de
le dire. On a fait des essais de planification à l'échelle d'un vaste ensemble
et ça n'a pas marché. Ça montre qu'il y a des ressorts qui manquent. Quand il n'y
a pas cet intérêt individuel qui motive les gens, l'économie ne fonctionne pas.
Je regrette, j'ai partagé beaucoup d'utopies, mais j'en suis revenu. Voyez le
chaos où se trouve le monde de l'Est.
un auditeur - Une remarque générale concernant les possibilités
d'évolution ou de remise en cause du système lui-même. Je me demande dans
quelle mesure nous n'arrivons pas quand même à une fin de cette société de
consommation. Une caractéristique essentielle de ce système, c'est son
anarchie, et, je dirais même, sa stupidité. La crise actuelle est motivée en
grande partie par le fait que la société de consommation est en train de
détruire ses propres consommateurs. Or, sans consommateurs, elle ne peut pas
vivre. Ce sont les consommateurs qui la font vivre. Elle les élimine pour des
critères de rentabilité immédiate, parce qu'elle n'a plus besoin de
main-d'œuvre, etc.
Cependant quelque
chose de nouveau apparaît, dont on peut imaginer que ça va amener une
modification. C'est la rencontre de certaines limites. Cette société de
consommation ne se conçoit que si elle n'a pas de limites, que si elle a
toujours des possibilités d'extension, pour aller toujours au-delà, toujours
plus loin, toujours plus fort. Jusqu'à présent ça a toujours été possible. Mais
maintenant l'homme arrive à la fin. Il ne peut plus aller plus loin. Il n'y a
plus de "plus loin". Il a fait le tour de la planète et la planète a
des limites. On détruisait les forêts mais il y en avait toujours d'autres
ailleurs, maintenant il n'y en a plus ailleurs. Quand la forêt équatoriale sera
détruite, elle ne sera remplacée par rien. Il y a une limite qui est atteinte.
Dans le domaine de
la consommation, ce qui se passe c'est que pour être rentable, le système est
obligé de renoncer à une certaine forme de main-d'œuvre, mais par le fait même
il s'ampute de ce qui le fait vivre, c'est-à-dire des consommateurs. Il y a là
aussi un cycle qui est rompu.
Il y ainsi une
série de limites qui apparaissent aujourd'hui dans le processus, et on ne voit
pas que cela puisse se résoudre par une nouvelle fuite en avant — sauf
peut-être par l'exode vers d'autres planètes mais ce n'est pas encore pour tout
de suite. Il faudra donc bien aboutir à des solutions nouvelles.
J'ai lu il y a
quelques jours un article qui relatait un rapport remis par un groupe d'experts
officiels au gouvernement russe qui disait que dans un avenir proche la
population russe toute entière risquait de disparaître à cause de l'état de
pollution avancé et irréversible de l'ensemble du territoire du pays. C'était
dit en ces termes-là, je vous assure : disparaître.
Ce sont des
problèmes qui autrefois étaient toujours résolus par une nouvelle fuite en
avant. Mais maintenant il n'y a plus d'espace pour une fuite semblable. Alors
la société de consommation sera peut-être bien obligée de se réformer quand
même, de trouver quand même de nouvelles formes d'organisation.
Voilà. Ce n'est
pas une question. Cela ne demande pas réponse. C'est une autre réponse à
certaines des objections qui avaient été faites.
P.S. - J'adhère tout à fait à ce que vous dites.
une auditrice - Une question sur le relation entre la société de
consommation et le matérialisme. La société de consommation est dans la
nostalgie du spirituel. Elle incite à produire et elle fait acheter toujours
plus d'objets. Néanmoins, est-elle bien matérialiste ? Elle vend du retour à la
nature, elle vend du rêve et de l'évasion avec la voiture. Est-ce que l'appel
au spirituel c'est vraiment une objection à la société de consommation ? J'ai
plutôt tendance à penser que le spirituel, la société de consommation peut
aussi bien en vendre. Elle peut vendre des séminaires de développement
spirituel. On vend Dieu à la télévision chez les Américains. On vend finalement
le vide suprême.
P.S. - Effectivement le système peut tout récupérer, y compris
le spirituel. Vous avez fait allusion à ces innombrables pratiques à caractère
spirituel qui se développent en ce moment.
Il y a quand même
une chose que je veux préciser sur le sens de matérialisme. Quand on parle de
matérialisme du système, bien sûr il y a aux origines tout de même les idées
qui ont présidé à sa naissance. L'idée du développement, etc. Ce sont quand
même les idées de Voltaire, ce sont des idées, je ne dirai pas matérialistes,
mais qui font dépendre le bonheur de la maîtrise des forces matérielles. Le
système capitaliste est matérialiste par sa logique. Quelle que soit
l'idéologie de ceux qui animent le système, il obéit à une logique
matérialiste. Le but de l'existence est la satisfaction prioritaire des besoins
matériels. C'est en ce sens qu'on peut dire que le fonctionnement de l'économie
est sous-tendue par un certain matérialisme et un certain hédonisme.
Ceci dit, sur le
plan de l'idéologie sociale, bien sûr, il y a un matérialisme qui est quand
même dominant. Les courants spiritualistes résistent, mais ils sont quand même
minoritaires par rapport à une forme de pensée qui est profondément marquée par
le positivisme scientifique. Il y a toutes sortes de facteurs qui tiennent à la
déspiritualisation de la société, à sa laïcisation, etc.
Je ne retire donc
pas ce que j'ai dit. Cette société reste fondamentalement matérialiste, avec
des courants de résistance qui sont en train de se développer. C'est ce que
j'appelle la nostalgie du sacré, qui revêt en même temps une forme rationnelle.
Je n'ai pas reçu d'objections sur ce point, c'est sans doute que vous le
ressentez comme moi.
C'est sur le plan
de l'humanisme que s'opère la nouvelle sacralisation. C'est l'homme qui devient
la transcendance de notre société, et tout ce qui se rattache à l'homme. Ça a
été l'histoire. Maintenant ça passe de mode. Ça devient l'éthique. Je crois que
ça, quand même, ce n'est pas récupérable par le système. Le système n'a pas de
finalité spirituelle. Et c'est bien ce qu'on lui reproche. Il n'a même pas de
finalité humaniste.
l'auditeur précédent - C'est vrai que par moment, par
endroit, la société de consommation a récupéré, a promu dans une certaine
mesure, a vendu de toutes façons, ce qui peut paraître comme étant du
spirituel. Mais chaque fois qu'elle le fait, c'est un simulacre de spirituel.
Elle en fait quelque chose de préfabriqué, de collé, de complètement dépourvu
de toute réalité et de toute profondeur. De toutes façons, elle ne le fait
jamais pour le spirituel lui-même, mais uniquement parce que dans certains cas
ça la fait vendre et ça lui procure du profit. Le spirituel proprement dit n'a
rien à voir là-dedans. Il n'est qu'un moyen. Je vous renvoie à ce sujet au
livre déjà ancien de Roland Barthes qui s'appelait Mythologies. Il y analyse entre autres un discours du fameux
prédicateur américain Billy Graham et il montre que c'est un discours qui ne
veut rien dire. Billy Graham s'écrie par exemple "God is God" ! Ce qui ne veut rien dire. Ça
c'est le spiritualisme de la société de consommation. C'est quelque chose qui
se vend mais qui n'a rien à voir avec le spiritualisme.
Dans la mesure où
une résistance peut apparaître à cette tendance à un nivèlement même du
spirituel, l'expression "retour du apirituel" ou "retour du
religieux" n'est pas bonne. Ce qui se manifeste là c'est plus simplement
une requête pour davantage d'authenticité face à cet appareil de simulacres qui
a englobé même la culture et le spirituel.
un auditeur - Est-ce qu'on ne pourrait pas dire que les dérives auxquelles
la société de consommation nous a conduits signe la faillite des Lumières ? Il
faut peut-être avoir le courage de le reconnaître. La perspective d'une
émancipation des gens en les libérant des contraintes matérielles avec la
perspective de s'ouvrir l'esprit à la connaissance pure et donc à l'équilibre
intellectuel, moral, social, civique, politique, cette perspective-là s'est
évanouie. La question que je pose au philosophe est dès lors celle-ci : est-ce
que l'homme est émancipable ? Y a-t-il un projet concevable d'émancipation qui
ne soit pas un simple retour à des anciennes voies qui ont conduit, elles
aussi, à des faillites, à savoir les règles religieuses, sacrées, etc ?
P.S. - Ce sont deux questions assez énormes, surtout pour une
fin de soirée.
D'abord la
faillite de l'idéologie des Lumières. Ça nous amènerait à remettre en cause
complètement la Révolution Française. Je ne l'admets pas parce que s'il y a une
idéologie à laquelle je suis finalement attaché, c'est bien celle des Lumières.
Pourquoi ? Parce que c'est là que vous trouvez les fondements de notre
humanisme, de nos conceptions de la démocratie, etc. Il ne faut pas oublier
toutes les conceptions que cette idéologie porte en elle. Elle a mis l'accent
sur la notion de liberté de l'individu par rapport à la puissance publique.
C'est la première Déclaration des Droits de l'Homme de 1789. Et vous
m'accorderez que si on jette un regard sur toute cette histoire depuis la
Révolution, on mesure les vertus profondément révolutionnaires de cette idéologie.
Je ne cesse de
répéter contre tous les détracteurs de l'idéologie des Lumières que c'est au
nom de cette idéologie-là, au nom des Droits de l'Homme, que se sont faites
toutes les grandes révolutions, en particulier en France. Tout au long du XIXème
siècle et encore aujourd'hui, tous les mouvements d'émancipation, tous les
mouvements pour l'égalité, que ce soit l'égalité homme-femme, que ce soit
l'égalité des peuples colonisés, ça c'est fait au nom de l'idéologie des
Lumières.
l'auditeur - La colonisation s'était faite au nom des Lumières.
P.S. - Oui, parce qu'on avait une conception effectivement
monopoliste de la civilisation. C'est vrai. Mais ça s'est retourné contre nous.
On le voit bien à travers les documents qui maintenant, après tant d'années,
nous montrent la vérité du colonialisme et ce que fut le passé colonial. Vous
savez, pour les gens de ma génération, c'est surprenant, mais je me souviens
que dans ma jeunesse il y avait une exaltation incroyable de l'œuvre
émancipatrice et civilisatrice de la France. Ça faisait partie de quelque chose
qu'on ne pouvait pas mettre en question. Voyez le scandale causé par Gide quand
il a osé dire la vérité sur ce qui se passait au Congo. On a crié à la trahison
nationale. C'était intouchable. Maintenant on voit comment les choses se sont
passées. On voit surtout comment les peuples colonisés ont repris l'idéologie à
leur compte. Ce sont des cadres formés en France qui sont revenus dans leur
pays avec l'idéologie qui était celle des Lumières. Tout le socialisme doit
infiniment aux Lumières. Marx était le premier à reconnaître ce qu'il devait à
la philosophie des Lumières. Il a toujours dit que c'était les Français qui
avaient montré la voie. Il nous admirait beaucoup. Il disait : les Français ont
fait descendre le ciel sur la terre, ils ont montré la voie de la
transformation révolutionnaire, ils ont fait un bon usage de la philosophie. Là
je ne vous suivrai pas.
Maintenant l'autre
problème. Est-ce que l'homme est émancipable ? C'est comme si vous me posiez la
question : est-ce que l'homme est humanisable ? C'est pareil. Si le problème
que vous voulez poser en ces termes est le problème très philosophique (et très
ancien) de la liberté morale de l'homme — si elle veut dire : l'homme peut-il
se libérer de ses passions négatives, de la soif de jouissances et de
richesses, de la volonté de domination, de l'orgueil, etc ? — je vous répondrai
que la sagesse et la pleine maîtrise de soi, le désir d'accomplir une
spiritualité, seront toujours le fait d'une élite.
Par contre, si
votre question veut dire : les hommes qui sont dominés par des systèmes sociaux
inhumains, des pouvoirs oppressifs, des groupes humains exerçant sur la société
leur volonté de puissance, ces hommes-là peuvent-ils se libérer ? — là, je
serai plus nettement optimiste, car je crois que le désir de liberté et
d'égalité sont de puissants ressorts du progrès social.
Là encore,
l'histoire nous aiderait à répondre. On a gagné sur le terrain des libertés,
grâce précisément à la philosophie des Lumières, grâce au socialisme, grâce à
tout cela, qui est dérivé de cette première révolution. On a trouvé quand même
le système démocratique qu'on essaie d'améliorer. Je crois quand même que les
valeurs d'universalité qui ont été promues à ce moment-là ont modifié les
rapports sociaux et continuent à le faire. Et on peut encore espérer que ces
valeurs qu'on a considérées effectivement comme utopiques, c'est vrai, peuvent
continuer à produire des transformations. Les problèmes sont ouverts, là. On ne
peut pas répondre. Il y a des forces de résistances, des forces d'inertie, qui
sont liées aux intérêts économiques. Mais ce sont des choses qui peuvent
s'amender, qui peuvent se règler. Nous avons fait des progrès. Je conserve tout
de même des espoirs raisonnés dans les potentialités de l'homme. Au terme des
conflits et des contradictions, c'est toujours finalement une certaine raison
et une certaine sagesse qui l'emportent. Beaucoup de progrès sont nés de là.
un auditeur - Sur le problème de l'écologie. Ce soir j'ai entendu
Madame Dominique Voynet, qui représente les écologistes. Elle critiquait le
canal Rhin-Rhônes et elle a dit qu'elle était contre le développement des
canaux parce que ça concurrençait le chemin de fer et qu'à cause de cela, le
chemin de fer finissait par n'être plus rentable. Mais est-ce qu'il n'y a pas
là un paradoxe ? Est-ce que les écologistes ne devraient pas être contre le
chemin de fer dans la mesure où c'est le chemin de fer qui a permis
d'exterminer les Indiens d'Amérique et qui est responsable de la destruction
massive de sites naturels ?
P.S. - Je crois qu'on ne peut quand même pas faire du chemin
de fer un instrument d'extermination particulièrement redoutable, même si c'est
vrai qu'il a servi à ça. Il y a pire. Ce qui me gêne dans ce que vous dites, et
ce qui me gêne chez certains écologistes, c'est que si on met trop en avant le
désir de préserver la nature, on risque de tomber dans la régression. Ça me
gêne quand on dit qu'il ne faut pas ouvrir telle ligne de chemin de fer
pourtant nécessaire au développement. Qu'on prenne des précautions contre la
destruction des sites, d'accord, mais c'est extrêmement gênant de voir une
résistance qui est en train de se créer à toute espèce de progrès. Nous sommes
bien contents de pouvoir utiliser les autoroutes et les voies de circulation
rapides. Ça rend quand même d'énormes services à la société.
Je ne suis pas
particulièrement versé dans les problèmes écologiques mais il y a ici quelqu'un
qui s'y connaît mieux que moi. Vous ne voulez pas dire quelque chose ?
l'auditeur interpellé - Je ne vais pas défendre
Dominique Voynet, mais remplacer le canal Rhin-Rhônes par un réseau ferroviaire
c'est une tactique de soutien du développement. Quant au train, les écologistes
estiment qu'il compense l'utilisation excessive de la route. Cela ne va pas
contre le développement. Politiquement, évidemment, il ne faut pas choquer le
comportement de l'électorat, qui est plutôt favorable à la société de consommation.
Il y a aussi un comportement écologique beaucoup plus profond : retour à la
nature, défense de la nature. Mais celui-là ne s'exprime pas au niveau
électoral. Il reste à un niveau plus philosophique et idéaliste.
un autre auditeur - Il y a une chose à laquelle il ne faut jamais
s'attendre, qu'il ne faut surtout pas souhaiter, c'est la perfection. Parce que
l'homme n'est pas parfait et ne sera probablement jamais parfait. Les cités
parfaites sont les pires. Ce sont celles qui engendrent les pires tyrannies et
les pires oppressions. Mais cela ne veut pas dire que pour autant l'homme ne
soit pas perfectible et qu'il n'y a pas quand même des possibilités
d'amélioration.