Laïcité et modernité
Jean-Michel Ducomte
avocat
maître de
conférence à l'Institut d'Etudes Politiques de Toulouse
Mon propos sera, je crois, un propos
d'inquiétude et parfois de colère. Les temps que nous vivons n'autorisent plus
les simples discussions de salons ou d'appareils politiques.
Il s'agit de la laïcité,
c'est-à-dire :
- de l'expression d'une éthique
de société qui ne saurait admettre, sans se suicider, la moindre complaisance
avec les idéologies de l'obscurantisme qui véhiculent dogmes poussiéreux et
vérités toutes faites,
- de l'instrument majeur des
combats engagés contre la xénophobie, le racisme, les intolérances et les
intégrismes,
- de cette école de
l'intelligence dont Jean Rostand disait qu'elle vise à "former les esprits
sans les conformer, les enrichir sans les endoctriner, les armer sans les
enrôler, leur communiquer une force dont ils puissent faire leur force, les
séduire au vrai pour les amener à leur propre vérité, leur donner le meilleur
de soi sans attendre ce salaire qu'est la ressemblance".
Or, cette laïcité paraît ne plus
être comprise.
Alors que tant chez nous qu'hors
de nos frontières, l'urgence d'y faire de concrètes références s'impose, nous
voyons, souvent impuissants, se lever les adversaires de la dignité humaine.
Tout récemment, dans un éditorial publié dans un hebdomadaire paraissant le
jeudi, André Comte-Sponville pouvait écrire : "L'Occident sera laïque ou ne
sera pas".
La récente conférence
internationale sur le développement et la population, avalisée par les Nations
Unies au Caire a permis de démontrer la détermination d'une sorte de front
commun catholico-islamique contre les avancées que constituent toutes les
mesures de contrôle du développement démographique. Ceci pour dire que le débat
qui nous occupe n'est pas un débat théorique et qu'il répond, me semble-t-il, à
une urgence certaine.
Pour commencer, je souhaiterais
évoquer trois paradoxes, qui marquent l'analyse de la laïcité sous l'angle de
sa modernité.
1- Le premier concerne très
directement le discours qui est tenu sur la laïcité. Longtemps les laïques
furent taxés d'archaïsme. Qu'était-il encore besoin, disait-on, de réveiller de
vieilles querelles que le temps avait éteintes ? Ne valait-il pas mieux, dans
un souci de réconciliation nationale, faire taire les activistes de
l'anti-cléricalisme ? Leur combat avait peut-être eu quelque utilité au XIXème
siècle et jusqu'à la loi de séparation des Églises et de l'Etat du 9 décembre
1905, mais aujourd'hui, le combat des laïques, était un combat dépassé.
Or depuis quelques années, plus
clairement peut-être depuis quelques mois, certaines manifestations
inquiétantes semblent faire prendre conscience à l'opinion publique française
que la laïcité n'est pas un concept périmé ni une idéologie d'un autre âge. A
cet étape de mon propos je voudrais un peu solliciter votre mémoire — votre
mémoire immédiate, parce que c'était hier ou avant-hier.
Je citerai quelques événements.
En 1986 les scandaleuses manifestations contre le film de Scorsese la Dernière Tentation du Christ. En 1989
la condamnation à mort de l'écrivain britannique musulman d'origine indienne
Salman Rushdie, auteur des Versets
Sataniques. Toujours en 1989, lors de la commémoration du bicentenaire de
la Révolution, le refus boudeur de l'Église d'assister aux manifestations qui
entouraient le transfert au Panthéon des cendres de l'abbé Grégoire.
Aujourd'hui, non plus hier ni avant-hier mais immédiatement, la montée de
l'intégrisme en Algérie et l'assassinat d'intellectuels et de créateurs. Chaque
jour offre son lot de douleurs, suscite inquiétudes face à la méconnaissance
évidente des exigences d'une société laïque. La condamnation à mort de Taslima Nasreen
au mois de septembre 1993 par le conseil des soldats de l'Islam, groupe
fondamentaliste bengali, participe de la même logique et l'on peut regretter la
timidité des autorités françaises lors de la première demande de visa de
l'écrivain.
Détails historiques, direz-vous,
ou références, pour certaines, déjà un peu éloignées. Peut-être. Mais
souvenez-vous aussi du problème du voile islamique, ou, il y a quelques
semaines seulement, du procès contre les exciseurs de petites filles
africaines. Cela relève, je pense, de la même logique.
Progressivement, les hommes
publics en sont venus, dans un concert d'unanimité qui n'exclut que les
professionnels de la haine ou les théoriciens de l'exclusion, à exprimer leur
attachement à la laïcité. Cet attachement n'est d'ailleurs pas toujours la
traduction d'une cohérence intellectuelle sans faille. Les mêmes qui
cherchaient, il y a peu, à abolir les ultimes dispositions de la loi Falloux,
nous proposent une circulaire qui règlemente avec une relative intelligence le port
d'insignes religieux distinctifs dans les établissements scolaires. Mais leur
propos aujourd'hui a le mérite d'exister.
Si j'en crois notre Ministre de
l'Intérieur, qui s'exprimait il y a peu à l'occasion de l'inauguration de la
Mosquée de Lyon, les archaïques d'hier seraient devenus les meilleurs garants
du maintien de la tradition républicaine. Cela, les laïques militants le
savaient déjà, mais ils se réjouissent de voir que les plus hautes autorités de
l'Etat s'en aperçoivent aujourd'hui.
2- Le deuxième paradoxe tient à
l'étrange parenté qui existe entre le concept de laïcité et celui de modernité.
Et permettez-moi de citer quelques phrases extraite du dernier ouvrage d'Alain
Touraine, Critique de la Modernité,
puisqu'il a évoqué le problème de la modernité sous l'angle de la laïcité, même
si on peut émettre quelques doutes ou quelques observations sur ses propos. Et
je cite la définition qu'il donne de la modernité : "L'idée de modernité remplace au centre de la société Dieu par la
science, laissant au mieux les croyances religieuses à l'intérieur de la vie
privée". Plus loin il ajoute : "L'idée de modernité est étroitement associée à celle de
rationalisation. Renoncer à l'une c'est rejeter l'autre".
Bien sûr Alain Touraine
relativise cette identité. C'est d'ailleurs là le cœur de sa critique de la
modernité, et de sa revendication d'un
retour à une certaine subjectivité qu'il dit créatrice et consciente. Mais il y
a cependant un lien étroit établi entre modernité et laïcité au travers de
cette idée de rationalisation.
Plus loin, il dit : "La modernité triomphe avec la science, mais
aussi, dès lors que les conduites humaines sont réglées par la conscience, que
celle-ci soit ou non appelée l'âme, et non plus par la recherche de la
conformité à l'ordre du monde". On peut bien sûr contester cette
identité, considérer qu'elle est un peu réductrice. La laïcité c'est cela mais
ce n'est pas uniquement cela. La confiance mise dans la raison et le refus des
principes d'autorité font sûrement partie du concept de laïcité, ils ne
l'épuisent cependant pas.
3- Et il y a enfin un troisième
paradoxe, sur lequel je reviendrai tout à l'heure, qui tient, me semble-t-il, à
la polysémie de la notion de modernité. Outre le sens que je viens d'évoquer,
que lui donne Alain Touraine, et qu'il inscrit dans l'histoire des idées et des
mentalités, la modernité, parfois conçue de façon plus banale, est une sorte de
machine à créer de l'obsolescence. Et je citerai là les propos de Henri
Meschonnic dans son ouvrage Modernité
Modernité. Selon lui, "La
modernité au XXème siècle se présente ou est représentée comme une
opposition à tout ce qui la précède, un anti-XIXème siècle".
Rimbaud, c'est vrai, avait
ouvert la voie lorsqu'il revendiquait "Il faut absolument être
moderne". Mais c'était là propos de poète qui, à être manié par les
amateurs fatigués de belles formules, plus sensibles au cliquetis des mots qu'à
l'importance des idées, peut devenir la
plus irritante des idées reçues. Elle conduit à traiter les idées comme une
simple collection de haute couture qui passe de mode et qui, au terme de chaque
tentative d'en exprimer le suc, doit être remisée dans le grenier des ambitions
non réalisées.
La laïcité n'a pas échappé à
cette vision un petit peu restrictive de la modernité. Partant du principe que
la laïcité avait correspondu à une certaine étape de la culture politique
française, certains ont pensé pouvoir la rénover, l'ouvrir, la
"pluraliser", l'adapter au XXème siècle, ou au XXIème.
Et l'on s'est mis à parler de pacte laïque, comme si l'ordre public était
contractualisable, adaptable à certaines catégories particulières. Une logique
de la flexibilité s'imposait insidieusement au détriment du caractère
nécessairement général de la loi républicaine. L'expérience à montré les limites
d'une telle tentative de rénovation de la laïcité.
Cependant, chemin faisant, en
évoquant ces divers paradoxes, mais je crois qu'il fallait les évoquer de façon
liminaire, j'ai le sentiment, non pas d'avoir éludé le sujet qui m'était proposé,
mais de l'avoir un peu enfermé dans une perspective assez largement hexagonale.
Or c'est, me semble-t-il, principalement de notre capacité à universaliser le
message de la laïcité que dépendra la réussite du combat des laïques.
Aussi permettez-moi, après avoir
tenté de définir ce qu'est la laïcité, d'indiquer certaines pistes qui
permettront peut-être de voir en quoi le combat laïque reste aujourd'hui un
combat actuel.
I - Et d'abord qu'est-ce que c'est que la laïcité ? Comment définir
la laïcité ? En résumant l'essentiel, on peut dire que c'est le produit d'une
évolution tant culturelle que législative qui a déterminé un certain contenu
positif dans le cadre duquel nous vivons aujourd'hui.
I - 1
C'est d'abord le produit d'une évolution
culturelle et législative. On pourrait passer des heures à évoquer cette
évolution. Je me contenterai d'en donner les traits qui me paraissent les plus
importants de la généalogie à la fois intellectuelle et juridique de la
laïcité.
I - 1-1 La Généalogie Culturelle de la Laïcité
D'abord la généalogie
culturelle. Dans les plus anciennes civilisations, notamment celles dont nous
sommes issus, les civilisations du monde méditerranéen, pouvoir politique et
pouvoir religieux se sont souvent trouvés intimement mêlés, le titulaire des
fonctions politiques suprêmes devenant lui-même un dieu, ou dans un second
temps étant considéré comme susceptible de fonder son pouvoir sur une
légitimité de droit divin.
Ce fut vrai dans l'Egypte
pharaonique. Cela le resta dans la Rome impériale où on assiste rapidement à
une sacralisation de la fonction impériale. L'invention des monothéismes, et
notamment du monothéisme dans le cadre duquel nous vivons, n'a pas totalement
fait disparaître le problème, puisque même si le titulaire du pouvoir n'était
plus lui-même divinisé, il avait une légitimité de droit divin, et cela
jusqu'au 17 mai 1789, jusqu'à ce que l'Assemblée Nationale Constituante
entérine la décision du Tiers Etat.
Au-delà d'ailleurs même de cette
légitimité des pouvoirs politiques, pendant très longtemps le pouvoir religieux
a essayé de tenir en tutelle la vie sociale, rythmant celle-ci en fonction des
interdits qu'il exprimait. Certains se sont fait les théoriciens de cette
conception religieuse de la société dite civile, pour utiliser un terme
aujourd'hui à la mode.
La laïcité fut d'abord le lent
et résistible combat de certains esprits, puis d'une collectivité sans cesse
plus étendue pour s'affranchir des contraintes de la croyance et du principe
d'autorité que ce phénomène de croyance pouvait induire. La laïcité constitue
un apprentissage progressif du doute et de l'esprit critique. Elle a, dès
l'origine, postulé la réaffirmation permanente d'une nécessaire intranquillité
intellectuelle.
Parmi ceux qui ont été les
fondateurs culturels de ce que deviendra la laïcité, pour fixer un peu ce que
furent les étapes de l'invention de l'idée de tolérance, j'évoquerai quelques
repères.
- Il y a d'abord un apport qu'on
néglige trop souvent, qui est celui de la pensée grecque. On cite souvent
Socrate, mais je crois qu'il y a un apport peut-être plus essentiel encore qui
est celui des Cyniques, et notamment de Diogène."Il faut falsifier la
monnaie", disait-il. Mais il ajoutait immédiatement : "Falsifier la
monnaie des idées reçues". Parce que, pensait-il, nous vivons dans un
contexte où l'on admet certaines vérités comme argent comptant (il n'utilisait
pas le terme, mais nous pouvons le déduire dans notre langage commun), soit
parce qu'elles font partie de notre bagage culturel, soit parce qu'elles font
partie des traditions historiques dans lesquelles nous vivons. Or il
considérait qu'il fallait "absolument conserver en permanence à l'esprit
la capacité de falsifier la monnaie des idées reçues", c'est-à-dire, plus
simplement, renverser les valeurs couramment respectées et admises. C'est lui,
également, qui disait à Alexandre le Grand : "Ôte-toi de mon soleil
!", façon de dire aussi qu'aucun pouvoir n'était par principe respectable.
Ce qui était respectable, c'était la dignité de l'individu et non pas le
pouvoir qu'il incarnait.
Donc, une première masse de
granit existe, qui constitue le socle dont émergera plus tard la laïcité :
celle de la pensée grecque.
- Si l'on fait un long voyage
dans le temps, il convient de citer ensuite tout le courant qui de la fin du XVème
siècle jusqu'à la fin du XVIIIème, va s'attacher à l'apprentissage
progressif de la tolérance et du doute. Ils sont nombreux, là aussi, ceux que
l'on pourrait évoquer. Certains sont peut-être moins connus que d'autres. Il y
a par exemple la tradition des mystiques rhénans, avec Maître Eckhart qui a eu
un rôle important dans cette interpellation des consciences à la fracture du
XIIIème et du XIVème siècle.
D'autres beaucoup plus connus,
qui, à la fin du XVème siècle et au début du XVIème,
marqueront la pensée de la Renaissance : Erasme, bien sûr ; Rabelais (on fête
le 500ème anniversaire de sa naissance) dont l'œuvre est une immense
école à la fois de la tolérance, de l'intelligence et du doute ; Pic de la Mirandole
; Giordano Bruno, mort sur le bûcher presque 2000 ans après Socrate ; Descartes
et le doute à la fois méthodologique et méthodique ; la Réforme en général, qui
va être génératrice d'une culture religieuse nouvelle, mais qui va être aussi
un moment important dans l'affirmation de la fonction essentielle du doute.
- Et puis ultérieurement survint
ce que Paul Hazard a appelé la Crise de
la Conscience Européenne, et en Allemagne, l'Aufklärung, sûrement plus important que le Sturm und Drang, ce mouvement plus passionnel, plus compliqué (ce
qu'on appellera le romantisme allemand), rupture qui fait passer de
"l'ancien" au "moderne", qui invente le progrès, le bonheur
et redécouvre la nature.
Crise de la conscience
européenne qui va voir une véritable inondation rationnelle dans le domaine de
la pensée. Parmi les acteurs il convient de citer Pierre Bayle (qui a donné son
nom à un village de l'Ariège, le Carla-Bayle) et, à côté de lui, Leibniz, John
Locke,sans qui le mouvement ultérieur, celui des Lumières, n'aurait pas été
possible.
- Ce mouvement sera en effet
relayé par l'esprit des Lumières auquel nous devons beaucoup en termes de
laïcité. Des auteurs aussi différents, aussi contradictoires parfois, que l'ont
été Voltaire, Diderot, Helvetius, d'Holbach, Condillac et, plus largement,
l'ensemble des acteurs de la démarche encyclopédiste, chacun à leur manière ont
apporté leur contribution au desserrement de la contrainte religieuse. La
démarche encyclopédiste est une démarche laïque, une démarche de savoir, une
démarche de doute.
- Puis vint le temps, non pas
simplement des écrivains ou des penseurs, mais des acteurs engagés. Il en est
un qui mérite plus particulièrement notre reconnaissance, alors que nous fêtons
le bicentenaire de sa mort : c'est Condorcet. Il fut sûrement le premier des
grands acteurs engagés d'après 1789, notamment par son Tableau des Progrès de l'Esprit Humain, dans lequel il va fixer un
peu ce qu'il convient d'entendre par "liberté de conscience" et
"liberté de pensée".
Et puis derrière lui, il y eut
ceux que Bonaparte n'aimait pas, les idéologues, Destutt de Tracy par exemple.
Plus tard vint Victor Cousin. Le syncrétisme de Cousin n'est sûrement qu'une petite goutte d'eau dans
l'immense vase de la laïcité, mais il apporte un élément à l'édifice ultérieur.
Renan, Michelet : la foi en l'homme et la découverte du peuple.
Et puis ensuite vinrent des
acteurs plus explicitement politiques. Jules Ferry bien sûr. L'instant Ferry a
compté, de 1880 jusqu'à la loi de 1886. Il va fixer les bases de l'école
laïque, gratuite et obligatoire, qui constitue un élément important de la
culture républicaine.
Mais les plumes ne sont pas
posées, les langues ne se sont pas tues, après que les juristes aient fixé les
traits d'une société laïque. Encore aujourd'hui, des auteurs revendiquent
clairement, fortement, l'engagement laïque. Et j'en connais un que beaucoup
parmi vous connaissent aussi puisqu'il est venu nous rendre visite, c'est Régis
Debray, qui aujourd'hui, considère, avec d'autres, la nécessité de conserver à
l'engagement laïque sa force et sa capacité de vigilance.
I - 1-2 Le Droit et les Institutions de la Laïcité
A côté de cette généalogie
culturelle, il importe de faire rappel de l'évolution du droit et des
institutions, dont la France fut principalement le point d'application.
On peut distinguer trois grandes
étapes.
- Tout d'abord s'impose à
l'attention la rupture révolutionnaire, qui fut une rupture laïque. La
Révolution n'a jamais été irreligieuse, tout au moins dans ses premières
années, et Michel Vovelle l'a très bien indiqué. Robespierre en est, je crois,
l'expression la plus claire. Le "Culte de l'Être Suprême" démontre
bien qu'il y avait chez lui le souci de ne pas complètement se déprendre d'une
certaine sacralité dans la démarche révolutionnaire.
Mais au-delà de l'affirmation
selon laquelle la Révolution n'est pas irreligieuse, on peut faire le constat
corrélatif de ce que la Révolution a considéré qu'une nation moderne ne pouvait
se concevoir qu'après qu'ait été réalisée une rupture nécessaire entre la
prégnance religieuse et ce que nous appelons aujourd'hui, d'un terme inexact,
la société civile.
Quelques exemples suffiront à
démontrer la détermination des révolutionnaires et l'ampleur de tâche accomplie
: la laïcisation de l'état civil (décret du 20 septembre 1792), la
sécularisation des ordres religieux (dès février 1790), l'invention (et c'était
peut-être l'acte fondatif le plus conséquent) d'un calendrier révolutionnaire
et la définition d'un temps qui ne soit plus en relation avec le temps
religieux. On veut fonder un temps nouveau à partir de la geste révolutionnaire
sans avoir à faire référence à des
temps anciens, qui trouvaient leur fondement dans une culture à
fondement religieux.
Et puis un texte que vous ne
connaissez pas, parce qu'il provient d'un régime souvent méprisé, parfois à
tort, le Directoire : le décret du 3 Ventôse An III par lequel a été introduite la première séparation des
Églises et de l'Etat. Idée qui fut reprise dans la Constitution du 5 Fructidor
An III. Ce n'est donc pas historiquement 1905 qui marque la première
séparation, c'est l'An III avec le Directoire.
Cet apport révolutionnaire à
l'idée de laïcité, va être interrompu par le 18 Brumaire. A l'évidence, Bonaparte
n'a jamais su, ou alors a-t-il trop bien compris, ce qu'était la laïcité et ce
que sa pratique sociale recouvrait. Et jusqu'à la Troisième République, on va
assister à un reflux important de l'idée laïque.
Bien sûr des tentatives seront
faites, notamment sous la Deuxième République, mais la Deuxième République sera
brève et rapidement récupérée par des puissances qui sont pour l'essentiel des
puissances non-laïques : un président bonapartiste et une assemblée royaliste
qui passeront le plus clair de leur temps à créer les conditions de leur
victoire sur la République. C'est l'assemblée de la Deuxième République qui, en
1850, devait adopter la loi Falloux, véritable acte de guerre contre le
monopole de l'Université hérité de Bonaparte.
- Il faut attendre la Troisième
République, et avant elle, le Programme de Belleville en 1869, et la Commune de
Paris (dont le rôle dans la pratique laïque est important), pour que l'on
reparle de laïcité.
Sachez par exemple que la
Commune de Paris va adopter le 2 avril 1871 un décret séparant une nouvelle
fois les Églises et l'Etat. Comme quoi, avant la réalisation ultime du 9
décembre 1905, il y a eu l'expérience de l'An III et l'expérience, combien
éphémère, de la Commune de Paris.
La Commune de Paris a eu un rôle
si important, un tel mythe s'est dégagé autour d'elle que les
contre-révolutionnaires versaillais d'après sa chute éprouveront le besoin de
faire construire le Sacré-Cœur comme monument expiatoire pour gommer ce qui
avait été considéré comme les exactions de la Commune. Les douloureuses
cicatrices laissées par la "semaine sanglante" feront, pour un temps,
renaître la vieille alliance du trône et de l'autel.
Il faudra attendre, pour que le
mot de laïcité retrouve une place dans le vocabulaire politique, la reprise du
pouvoir par les républicains, à partir, principalement de 1879. Mais les
premiers actes importants commenceront en 1880. Et de 1880 à 1886, de Ferry à
Goblet en quelque sorte, un travail essentiel va être réalisé, principalement
dans le domaine scolaire avec la création d'une scolarité laïque, gratuite et
obligatoire.
Il semble que ce mouvement
arrive à son terme avec la loi de séparation de 1905. Et beaucoup disent, en
1905 : la France est définitivement devenue un État laïque dans la mesure où il
existe une séparation des Églises et de l'État.
- C'était d'abord oublier que la
France était un pays à géométrie géographique variable. C'était oublier
également que derrière les textes adoptés il pouvait y avoir des mouvements de
reflux que les textes eux-mêmes, bien qu'ils ne soient pas mis en cause, ne
pouvaient pas contenir.
D'abord la France est un pays à
géographie variable. En effet, la loi de 1905 ne s'est appliquée qu'à une
partie, importante certes, du territoire : elle n'a jamais été applicable aux
départements de l'Alsace-Moselle. Et lorsqu'en 1918 ces départements deviennent
à nouveau partie de la République, la question va se poser de savoir s'il est
opportun de leur appliquer le principe de séparation. La "Chambre bleue
horizon" de 1919, qui n'avait pas fait de la laïcité l'essentiel de sa
préoccupation, a considéré qu'il fallait laisser les Alsaciens et les Mosellans
dans l'état qui était le leur avant 1870, avant que l'Alsace-Moselle ne soit
occupée par la Prusse.
Par ailleurs certains reculs
sont à constater, comme par exemple dans le domaine de la laïcité scolaire. A
partir de la deuxième partie de la Troisième République, et surtout à compter
de 1948 avec les décrets Poinsot-Chapuis, puis avec les lois BarangÉ-Marie en
1951, le mouvement de recul de la laIcité républicaine s'accélère.
Il n'en reste pas moins qu'il y
avait encore une dernière étape à franchir, qui le fut en 1958 avec
l'affirmation du caractère laïque de la République, puisque pour la première
fois à cette date la Constitution Française, dans son article 2, affiche le
caractère laïque de la République.
La laïcité constitue donc le
produit d'une culture et d'une histoire.
I - 2 Mais la laïcité dispose également d'un contenu, de même que
d'un espace géographique de développement et de diffusion.
I - 2-1 Son contenu repose sur deux idées complémentaires : d'abord une
éthique et en second lieu un statut civique et statut social corrélatif.
D'abord une éthique, qui
revendique la liberté absolue de conscience des individus dans leur pensée
comme dans leur comportement. Et cette liberté se conçoit dans un contexte de
tolérance réciproque active, mais au travers également d'un rappel systématique
de la nécessaire égalité des droits.
Si, dans un État laïque, les
minorités quelles qu'elles soient doivent pouvoir s'exprimer, s'il est légitime
que soient défendus leurs droits d'expression, leur singularité, cela ne doit
pas conduire à l'institutionnalisation de statuts juridiques diversifiés.
En clair, le droit à la
différence, s'il est admis dans un État laïque, ne doit jamais déboucher sur
une différence des droits.
Et ceci amène à évoquer la
notion de statut civique, qui est corrélative de cette éthique particulière.
En effet, la laïcité impose une
rigoureuse séparation entre les Églises et les communautés d'une part (j'évoque
volontairement les idées d'Églises et de communautés, et non pas simplement, de
façon réductrice, les seules Églises) et l'État et ses services publics d'autre
part.
Le domaine de la croyance, le
domaine des choix philosophiques, relève de la conviction individuelle. Le
domaine qui est celui de l'État doit être laissé hors de l'influence des
convictions individuelles ou communautaires ; l'État se doit de sauvegarder une
totale neutralité par rapport aux convictions de chacun.
Le seul rôle dévolu à l'État
c'est de définir le cadre juridique dans lequel pourront s'exprimer ces
convictions individuelles — mais à une condition, qui est essentielle : c'est
qu'aucune communauté, aucune conviction, n'estime avoir la capacité d'infléchir
en quelque façon que ce soit la politique de l'État et des services publics.
Donc, deux paramètres essentiels
interviennent dans la définition de la laïcité : une éthique d'un côté et un
statut civique de l'autre. Je reviendrai tout à l'heure sur le problème des
éventuelles définitions complémentaires qui peuvent être données. Pour
l'instant j'en reste à ces caractères essentiels.
I - 2-2 Cependant, cette laïcité, telle que je viens de la définir
rapidement, a connu historiquement un développement dans un espace géographique
bien circonscrit,
qui se réduit principalement à l'espace géographique français. Je rappellerai
le titre d'un article de Régis Debray publié dans l'ouvrage Genèse et Enjeux de la Laïcité qui
réunit les actes d'un colloque qui s'est tenu à la faculté de théologie
protestante de Montpellier au mois de mars 1990. Ce titre était :
"L'exception Française".
Donc, la laïcité, c'est vrai, a
eu un espace géographique de développement qui est l'espace français. Certains
vont plus loin. Pour Edgar Morin il faut aller au-delà de la France et
considérer que la laïcité est un concept européen. Je le cite : il définit
la laïcité comme "la constitution et la défense d'un espace public de
pluralisme, de discussion d'idées et de tolérance". Et il ajoute qu'elle
constitue "ce qui fait l'originalité même de la culture européenne moderne
telle qu'elle s'est développée depuis la Renaissance". En clair, la
définition que je viens de donner de Morin reprend à peu près celle que donne de
la modernité Alain Touraine. Il y a donc une sorte d'espace culturel européen
qui serait le lieu normal de développement de la laïcité. Et Edgar Morin
d'ajouter : elle se caractérise par la "problématicité permanente",
le "questionnement ininterrompu", une "dialogique toujours
renaissante".
Le constat de ce marquage
culturel de la laïcité suscite une crainte. Est-ce que cette laïcité telle que
nous l'avons définie rapidement n'a pas atteint ses limites ? Est-ce qu'elle
doit rester enfermée dans son conservatoire français, faute d'avoir su
s'internationaliser, alors qu'aujourd'hui précisément sa nécessaire
internationalisation nous semble si essentielle ? Est-ce que le combat laïque
conserve ou non une part d'actualité ?
II - Et c'est à cette actualité et à cette modernité du combat
laïque que je voudrais consacrer le deuxième volet de mon propos.
J'évoquais tout à l'heure la
formule de Diogène, selon laquelle il fallait falsifier la monnaie des idées
reçues. Je crois que nous n'avons jamais été confrontés avec une telle force à
la nécessité de procéder à cette falsification.
Les totalitarismes contemporains
de l'image et de l'argent rendent aujourd'hui difficile une appréhension
sereine et naturellement complexe du réel social. La laïcité, me semble-t-il,
reste le seul instrument intellectuel pour y parvenir. Sans elle rien n'est
possible, le discours étant parasité par la référence à un code idéologique ou
confessionnel pré-établi.
Cependant, force est de constater
que la laïcité, paradoxalement, dispose d'un champ de développement encore
limité. Trop souvent, son invocation est le fait d'opprimés, ou de consciences
minoritaires.
II - 1 Ainsi, avant de voir les pistes qui s'ouvrent à nous,
peut-être est-il utile de faire l'état des lieux de la laïcité. J'emprunterai une part de mes
informations à un numéro de la revue Politis
de mars/avril 1994, qui s'intitule : "la
Laïcité : une vieille idée neuve". Dans ce numéro, les auteurs ont
essayé de voir quelle était la situation de la laïcité.
Sans tout reprendre, je voudrais
essayer de classer les choses. Politis
indique qu'il y a au monde cinq États qu'on peut considérer comme laïques. Je
ne suis pas tout à fait d'accord sur le choix de ces États, et quand je vous
les indiquerai, pour quelques-uns d'entre eux, vous aurez un sursaut. Il y a
bien sûr la France. Là je crois qu'il n'y a pas de doute, au moins au plan
juridique. Il y a le Mexique. On peut cependant émettre quelque doutes sur le
mode de fonctionnement des institutions mexicaines sous l'autorité du Parti
Révolutionnaire Institutionnel. Il y a la Turquie. Cela a été vrai avec
Mustapha Kémal, mais ce n'est plus vrai aujourd'hui. Lorsque vous vous promenez
en Turquie et que vous voyez pousser les mosquées financées par l'Etat, se pose
un problème de laïcité. Les dernières élections municipales ont montré que les
craintes exprimées n'étaient pas vaines. Il y a l'Inde. Peut-être y a-t-il eu
un projet laïque initial mais je ne suis pas persuadé que la réalité le
confirme. Et enfin il y a le Japon. Là aussi on peut émettre quelques doutes
sur la laïcité en actes de l'État japonais.
Je referme Politis et vous propose d'établir un bilan en trois étapes, en
quelque sorte, par cercles concentriques successifs.
II - 1-1 En France
D'abord chez nous, dans le
"conservatoire" français, quel est l'état de la laïcité ? Ensuite,
chez ceux qui cherchent à nous ressembler, ou avec qui nous avons des
partenariats d'évidence, et notamment au sein de l'Union Européenne ? Et enfin,
nous essayerons de franchir les frontières de l'Union Européenne.
Chez nous, un constat, que j'ai
déjà fait tout à l'heure : depuis 1905 existe une séparation effective des
Églises et de l'État, sauf en Alsace-Moselle. La France donc est un État
laïque, et pour ceux qui en douteraient, il suffit de relire l'article 2 de la
Constitution du 4 octobre 1958.
Et cependant rien n'est
véritablement si clair que cela. D'abord le débat sur le financement de
l'enseignement privé, ravivé par le projet d'abrogation de la Loi Falloux, a
démontré qu'il y avait là une discussion réelle et une inquiétude évidente de
la part de l'opinion publique. Le 16 janvier en a été la démonstration.
Le débat actuel, qui est
différent, sur le port de "signes extérieurs d'appartenance religieuse"
dans les établissements scolaires, les discussions qui ont eu lieu aujourd'hui
et hier, en 1989 en particulier, et les réactions déclenchées démontrent que
nous n'avons pas toujours des idées d'une parfaite clarté sur le sujet et que
les responsables nationaux peuvent tâtonner.
Par ailleurs la difficulté
d'engager un débat clair sur le statut des minorités et la question posée par
l'intégration des personnes de nationalité étrangère en France démontre là
aussi que nous ne sommes pas toujours au clair avec notre conscience laïque. Le
débat sur le droit de la nationalité le démontre aussi. L'abandon progressif du
droit du sol, qui me paraît être une des composantes de la laïcité, est
démonstratif de la possibilité de quelques retours en arrière dans ce domaine
particulier.
En clair, la générosité des
idées se heurte à la rigueur des faits. Et je dirai que l'inconfort de nos
responsables aujourd'hui en France face à la situation algérienne confirme la
distance qu'il y a parfois entre le discours et la pratique, entre l'univers du
dire et l'univers du faire. Un laïque fait en sorte que les deux univers ne
soient pas trop éloignés quand même. Par contre, lorsqu'on s'aperçoit qu'il
faut faire un grand écart intellectuel pour établir le lien entre ce qui se dit
et ce qui se fait, il semble qu'il y ait un problème réel d'identité laïque.
II - 1-2 En Europe
Mais dès que nous quittons nos
frontières pour observer la réalité extérieure, et d'abord en Europe, nous nous
apercevons que la situation est plus complexe et plus inquiétante. Plus
inquiétante d'abord dans l'espace relativement confortable de l'Union
Européenne, beaucoup plus inquiétant encore en dehors de celle-ci.
Une lecture attentive des textes
constitutionnels des douze États de l'Union Européenne mérite d'être faite.
Elle est instructive et pleine de surprises.
Plutôt que de se livrer à une
analyse des textes État par État, une grille d'analyse peut être établie qui
permet de juger de la prégnance des comportements religieux, ou, au contraire,
de leur absence d'influence sur les institutions. Elle comprte quatre angles
d'attaque différents : le fondement des institutions et la légitimité du
pouvoir, l'état des personnes et les libertés publiques, le statut de
l'enseignement et les relations des Églises et des différentes États.
J'ajoute que cette lecture est
d'autant plus importante que le Traité de Maastricht signé le 7 février 1992 a
précisé qu'il fallait que les Etats membres respectent un certain nombre de
valeurs, et on pouvait se demander, avec une certaine naïveté, si la laïcité
faisait partie de ces valeurs constitutives de l'Union Européenne.
Ce sera peut-être vrai demain,
mais l'état des lieux démontre que ce n'est pas le cas pour l'instant. Sans
vouloir vous imposer une lecture de textes constitutionnels qui n'ont pas un
intérêt toujours évident, je voudrais vous donner simplement quelques exemples
, qui sont volontairement paradoxaux : l'Irlande, qui par ailleurs pratique la
séparation de l'Église et de l'Etat, et la Grèce.
Et d'abord la légitimité et le
fondement du pouvoir en Irlande. Là vous avez une indication particulièrement
précieuse dans le préambule de la Constitution. Les premières lignes vous
éclaireront : "Au nom de la très
sainte Trinité, dont dérive toute puissance, et à qui il faut rapporter comme à
notre but suprême toutes les actions des hommes et des États, nous, peuple
d'Irlande, reconnaissant avec humilité toutes nos obligations envers notre
Divin Seigneur Jésus-Christ qui a soutenu nos pères pendant des siècles
d'épreuves, évoquant avec gratitude leurs luttes héroïques et implacables pour
retrouver la juste indépendance de notre Nation, etc, etc..." C'est
autour de ce concept que se fonde la République d'Irlande.
Si vous considérez qu'il s'agit
là uniquement d'une formule de style, je vais un peu plus loin. Article 6 :
"Tous les pouvoirs législatifs,
exécutifs et judiciaires du gouvernement proviennent, sous l'autorité divine,
du peuple, etc..." Il faut donc la médiation de l'autorité divine afin
d'arriver au peuple. On pourrait pratiquement citer l'ensemble des dispositions
de cette Constitution en insistant tout particulièrement sur la conception de
la famille qu'elle développe.
Si vous avez besoin d'une
confirmation, l'ensemble des autorités publiques prêtent le serment suivant :
"En présence du Dieu tout-puissant,
je promets et déclare solennellement et sincèrement que je remplirai mes
fonctions, etc..."
La Grèce maintenant. On pourrait
dire que la Constitution irlandaise est ancienne : 1937, et à ce titre, marquée
par sa période d'élaboration. La Grèce a au contraire une Constitution récente
et intéressante à cet égard parce qu'elle a été élaborée comme Constitution
démocratique après une période de dictature. On pouvait donc penser que la
dictature aurait créé des automatismes démocratiques à défaut d'être
républicains. L'analyse du texte démontre qu'il n'en a rien été.
Quelques exemples en ce qui
concerne les rapports entre l'Église et l'Etat. L'article 3 de la Constitution
Grecque du 9 juin 1975 précise : "La
religion dominante en Grèce est celle de l'Église Orthodoxe Orientale du
Christ. L'Église Orthodoxe de Grèce, reconnaissant pour chef notre Seigneur
Jésus-Christ, est indissolublement unie quant au dogme à la grande Église de
Constantinople et à toute autre Église Chrétienne Orthodoxe, observant
immuablement comme... etc, etc."
Les serments prêtés par les
autorités constitutionnelles, et notamment par le Président de la République,
impliquent la reconnaissance de cette forme de croyance.
J'ai voulu citer des exemples
paradoxaux, mais j'aurais pu citer quasiment huit des autres Constitutions de
l'Europe des douzes. J'aurais seulement mis de côté la Constitution Française
et la Constitution Portugaise. Les autres ont pratiquement toutes les mêmes
références.
Mais si on quitte le domaine des
Constitutions (parce que les textes sont ce qu'on en fait), il suffit là aussi
de donner quelques exemples. Le comportement de la Grèce à l'égard de la
Macédoine et de l'Épire albanaise pose un problème important, puisque vous savez
qu'aujourd'hui en Grèce, pour des raisons "d'identité nationale", il
est obligatoire de mentionner la religion, et je le crains à terme l'origine
ethnique, sur la carte d'identité. Est-il admissible que la Grèce reste, compte
tenu de ce comportement, membre de l'Union Européenne ?
Et l'Allemagne. Souvenez-vous,
il y a quelques années, et malheureusement parfois encore aujourd'hui, la
chasse aux Turcs qui avait lieu dans l'ex-Allemagne de l'Est. L'Allemagne, vous
le savez peut-être, applique le jus
sanguinis de façon intégrale et considère que tout étranger est en
situation temporaire sur le territoire allemand. Je vous signale également
qu'en Allemagne est perçu un impôt religieux — ce qui fait que les laïques
gagnent un peu d'argent puisqu'ils n'ont pas à payer cet impôt qui finance les
différentes Églises.
En Italie, quel est le discours
de la Ligue Lombarde, sinon un discours séparatiste et identitaire ?
En Belgique, Flamands et Wallons
passent leur temps à revendiquer des identités qui sont l'exemple-même d'une
démarche non laïque.
Les réalités politiques
actuelles démontrent que, en dehors de l'espace de la République Française, on
peut s'interroger sur l'existence d'une référence laïque au sein de l'Union
Européenne.
Mais sortons, si vous voulez, de
l'Union Européenne et allons voir l'Europe par delà l'Europe, celle des cousins
éloignés, qui était, avant, celle par-delà le Rideau de Fer.
Là je pourrais donner encore
davantage d'exemples. Dans les Balkans d'abord. Le terme de "purification
ethnique" qui a été utilisé en Bosnie-Herzégovine démontre bien que, s'il
y a un espace au sein duquel la laïcité est méconnue, c'est bien l'espace de
l'ex-Yougoslavie, qui constituait avant d'éclater un exemple intéressant de
co-habitation de communautés d'essences, d'origines, de religions, de cultures
différentes. Mais peut-être qu'après tout elle était non-laIque pour une autre
raison, à savoir la prégnance de la Ligue des Communistes sous l'autorité de
Tito.
En Tchécoslovaquie, ou plutôt en
Tchéquie et en Slovaquie aujourd'hui, l'opposition a été telle qu'il a fallu
couper en deux l'ancien Etat tchécoslovaque.
En Roumanie, écoutez les
Roumains vous parler des Tziganes, ou des Hongrois de Transylvanie. Leur
discours est effrayant parce que devenu banal.
II - 1-3 Dans le monde
Sortons d'Europe. Il existe bien
sûr des États démocratiques, et lorsque l'on sort de l'Europe vient
immédiatement à l'esprit l'archétype démocratique des États-Unis. Or vous savez
peut-être qu'aujourd'hui aux États-Unis en certains endroits on peut admettre
sans rougir de critiquer les thèses évolutionnistes parce qu'elles sont
considérées comme contraires aux Écritures. La plupart des Constitutions des
États fédérés américains font des références explicites à un phénomène de
croyance religieuse.
Il faudra un jour prochain
tordre le cou au fameux melting pot
américain, qui n'a jamais rien intégré. Les États-Unis sont une collection de
communautés. Les émeutes de Los Angeles l'ont
bien démontré. Il y a, et il y aura, malheureusement, des communautés
dont la capacité conflictuelle va être sans cesse plus vigoureuse, plus
virulente, au fur et à mesure que les raisons de se confronter se développeront
et, à la limite, les équilibres démographiques vont changer.
Donc, ce pays, que l'on pouvait
parfois donner comme le modèle extra-européen de la démocratie, est un univers
au sein duquel la laïcité n'existe pas.
Et puis, par delà l'exemple
américain, il est possible de dessiner une véritable géopolitique de
l'anti-laïcité. Sans citer tout le monde, parmi ceux qui méritent d'être mis à
une sorte de piquet de la conscience humaine, on pourrait donner quantité
d'exemples.
Je citerai d'abord le bloc
musulman, objet de nos alarmes les plus graves et au sein desquels se
développent des dérives que nous pouvions croire inconcevables tant elles
charrient de souvenirs historiques douloureux.
D'abord une remarque générale :
toutes les Constitutions des pays de l'Islam mentionnent l'Islam comme religion
d'État, même les pays baasSistes. L'Irak de Sadam Hussein, la Syrie d'Hafez el
Assad. la Tunisie du néo-Destour de Bourguiba admettent l'Islam comme religion
d'Etat. A la limite ce n'est peut-être pas très grave. Mais lorsque par
ailleurs la religion devient le paramètre des statuts sociaux, et notamment du
statut de la femme, ça pose quand même problème et problème important.
Dans l'ancien bloc communiste,
aux contraintes d'une idéologie diffusée par un parti unique a succedé un
discours identitaire à fondement religieux, nationaliste, ou aujourd'hui
maffieux, qui ne laisse rien augurer de bon. Quelle place, là aussi, pour la
laïcité !
En Afrique, vous me direz que la
misère fait de la laïcité un luxe inaccessible. C'est sûrement vrai. Et
cependant son développement serait d'une nécessité impérieuse, et le drame rwandais
le rappelle, qui est un conflit inter-ethnique — artificiellement créé,
d'ailleurs, par les puissances occidentales avec, il faut bien l'avouer,
l'appui, peut-être involontaire, des acteurs sociaux de la colonisation.
Ce bilan désolant nous crée un devoir
et , surtout, démontre que le combat laïque n'a jamais été aussi nécessaire
qu'aujourd'hui.
II - 2 L'Urgence du Combat Laïque
C'est d'abord ce que nous dit,
et je crois qu'il faut lui rendre hommage (ce que la République n'a pas voulu
faire, en petit comité on peut le faire) c'est ce que nous dit Taslima Nasreen
dans son ouvrage la Honte, qui lui a
valu sa condamnation à mort en 1993.
Elle n'a jamais, dans cet
ouvrage, eu des propos qui pouvaient être taxés d'hérétiques. De quoi
parle-t-elle ? Elle parle d'une double intolérance. D'abord l'intolérance des
hindous qui ont démoli pierre par pierre la mosquée d'Ayodhia au motif que
cette mosquée était bâtie sur le lieu de naissance de Rama, en suite de
l'intolérance des musulmans. L'ensemble du livre de Taslima Nasrim est une
étude de la réaction des musulmans face au problème posé par l'imbécilité des
Hindous intégristes après la démolition de cette mosquée.
Ce qui me paraît important,
c'est qu'elle raisonne de façon très politique, notamment en rappelant les
valeurs qui étaient à l'origine, au fondement, à la base, de la création du
Bangla-Desh en 1971. Parmi ces valeurs, il en est certaines qui sont assez
éloignées de nous, comme le nationalisme bengali. Elle évoque aussi la
démocratie, le socialisme. En 1970-71 dans le Tiers-Monde, c'était un discours
évident.
Mais elle parle aussi de
laïcité, en considérant que ce qui faisait la caractéristique de l'Etat du
Bangla-Desh c'était précisément qu'il pouvait être une réussite face au
Pakistan qui avait raté sa laïcisation lors de la partition de l'Inde. C'était
aussi une façon de dire que de l'autre côté de la frontière, dans le Bengale
indien, la laïcité n'était peut-être pas aussi évidente que celle qui était
susceptible de se développer dans le Bengale oriental, le Bangla-Desh.
Mais le discours de Taslima
Nasreen est repris par d'autres. C'est le discours de Rachid Mimouni, ou de
Saïd Aït Ahmed en Algérie. Ils ne prononcent pas toujours le terme de laïcité,
mais leur pensée se réfère avec une telle force au concept que la seule façon
de les aider c'est d'avoir, en ce qui nous concerne, un discours explicatif qui
soit exportable dans le champ de leurs combats respectifs.
II - 2-1 La laïcité est donc la seule réponse, me semble-t-il, à
ces défis qui s'imposent à nous, défis qui sont pour certains de purs scandales et
pour d'autres la conséquence de l'évolution de nos sociétés.
Sont de purs scandales les défis
qui nous imposent d'opérer cette géopolitique d'anti-laïcité dont je parlais
tout à l'heure : Algérie, Soudan, Pakistan, Bangla-Desh (comme quoi les ennemis
d'hier communient aujourd'hui dans l'anti-laïcité et dans l'intégrisme),
l'Iran, les monarchies du Golfe. Aussi l'Afrique Noire, la région du Caucase,
les Balkans.
L'établissement de cette
sinistre litanie des lieux où l'on ignore superbement la dignité humaine
n'aurait pas tout son intérêt si l'on n'ajoutait pas (et cela nous interpelle
beaucoup) que des problèmes que connaissent ces pays, notamment en Afrique,
plongent leurs racines dans les erreurs conjuguées de la colonisation et de la
décolonisation, de même que dans les erreurs des régimes qui se sont mis en
place au lendemain de la décolonisation. L'Algérie en est l'exemple
caricatural.
Au-delà de ces constats
scandaleux, l'on peut aussi ajouter (et c'est une des raisons importantes du
combat laïque chez nous, dans nos sociétés) le fait que nos sociétés évoluent
et que nous sommes passés progressivement de ce qu'on a pu appeler des sociétés
de la connivence idéologiques à des sociétés du partage.
Nous avons pendant très
longtemps vécu, en Occident en particulier, dans un univers de la connivence
idéologique. On était à peu près d'accord sur tout, au moins sur les principes
fondateurs, ou sur les modèles de reproduction des élites. Et souvent, cette
cohérence était donnée par un patrimoine culturel qui disposent de racines
religieuses importantes.
Les choses ont changé. Nous
vivons dans des sociétés du partage où des influences viennent d'un peu
partout, marquées par une diversité culturelle réelle, espaces de
confrontations des convictions qui se fondent sur des traditions en apparence
peu compatibles. Or nous savons pertinemment qu'en présence de ces situations
d'incertitude naissent les porteurs de vérité.
Ils ont plusieurs raisons
d'être, d'ailleurs. Ils ont une raison d'être au sein de minorités mal
acceptées ou qui vivent mal leur différence. C'est notamment l'explication de
l'importance de l'intégrisme musulman. L'identité religieuse paraît essentielle
dans une communauté mal acceptée parce que différente.
Au-delà de ces développements de
mouvements intégristes dans des
minorités, qui peuvent être aussi des minorités ethniques (j'ose à peine
utiliser le terme parce qu'il est désagréable) ou culturelles.
Et au-delà des porteurs de vérité
il y a les contre-porteurs de vérité, ceux qui disent : "Attention,
face à ces mouvements centrifuges il y a des solutions qui passent par la
sauvegarde de l'intégrité de la communauté". Chacun peut être intégriste.
Il y a les intégristes des différentes minorités et les intégristes de
l'identité nationale. Je dirais que les uns épaulent les autres. Je ne sais pas
s'ils ont le même vivier électoral, mais, les résultats des récentes élections
autrichiennes le montrent bien, lorsqu'on est intégriste d'un côté, on le
devient de l'autre. Et en particulier les porteurs de vérité deviennent aussi
souvent des porteurs de haine.
II - 2-2 Face à cette évidence du combat laïque, liée au caractère
éclaté de nos sociétés, je crois qu'il faut bien s'entendre sur ce qu'il
convient de mettre sous le concept de laïcité.
Le temps est d'abord venu de
faire sortir la laïcité d'un certain enfermement dans le domaine strictement
scolaire. C'était sûrement nécessaire depuis longtemps, mais je pense que la
période actuelle rend cet élargissement plus impérieux encore.
J'évoquais tout à l'heure le
fait que la laïcité était à la fois une éthique et une certaine façon de
concevoir et d'organiser la société. Or, même si l'école a un rôle essentiel,
et s'il n'est pas question, bien évidemment, de désarmer la vigilance laïque,
il faut aussi constater que nos modes de communication, nos modes de
reproduction politique, font qu'ajourd'hui, si nous limitons la laïcité au seul
secteur scolaire, nous nous condamnerons assez rapidement à l'invasion d'un
discours non laïque à la périphérie de ce qu'est l'école.
Sans vouloir donner des pistes
trop importantes, il me semble qu'il y a trois domaines dans lesquels il est
essentiel, aujourd'hui, de voir affirmer un discours laïque : le domaine de
la formation des consciences, le domaine du statut du corps et le domaine de
l'organisation des institutions.
Le domaine de la formation des
consciences comporte en premier lieu l'école, mais il y a au moins deux autres
secteurs qui exigent une lecture laïque : le secteur de la communication,
notamment audiovisuelle, et le secteur de la culture en général.
Je pense qu'aujourd'hui l'on
peut avoir un discours laïque sur la culture, notamment au travers de
l'acceptation de cultures autres que celles qui ont constitué l'ensemble
culturel dans lequel nous vivons et au travers de la ré-affirmation du fait
qu'aucune culture ne doit avoir la capacité d'infléchir la décision de la
collectivité publique.
Le statut du corps : n'êtes-vous
pas étonnés de voir que les comités d'éthique comportent par priorité les
représentants des différents courants religieux ? A titre personnel cela ne me
dérange pas, mais est-ce que la notion d'éthique est réductible à la résultante
de diverses convictions religieuses ? Il y a sûrement une éthique laïque qui
fait que le statut du corps est susceptible d'une approche intelligente.
Quelques exemples dans le
domaine de l'éthique. Est-il aujourd'hui admissible que l'on puisse, en
présence d'une pénurie d'organes disponibles pour des greffes, laisser la
conscience individuelle seule à même de dire ce que le cadavre va devenir et
autoriser ou ne pas autoriser seule les prélèvements d'organes ? Il y a une
part de scandale à laisser cette part du patrimoine de l'humanité qu'est le
corps humain disparaître sans que des vies soient sauvées au travers de
prélèvements d'organes.
Mais les institutions aussi
méritent une lecture et un traitement laïques. En France nous avons le confort
de l'article 2 de la Constitution, mais il ne faudrait pas s'arrêter uniquement
à cet article, et veiller à ce que le principe de séparation continue de
fonctionner à l'échelon national et local.
Je pose une question
volontairement iconoclaste : une décentralisation trop poussée, génératrice de
fiefs locaux, n'est-elle pas, dans son principe, contraire au principe de
l'égalité républicaine ?
Ne peut-on pas admettre
également que la justice puisse avoir un fonctionnement laïque, c'est-à-dire se
déprendre de toute une série d'a priori
?
On pourrait ainsi reprendre
toutes les institutions et vérifier que, même si la République Française est
une République laïque, il reste encore des travaux à faire pour parachever
l'édifice. Et que, lorsque le travail sera terminé chez nous, lorsque le
pavillon témoin sera achevé, lorsque l'on aura mis les dernières tuiles sur le
toit, il sera intéressant de voir comment il pourra être exportable, à
condition, bien sûr, de l'adapter. Il peut y avoir des climatisations
différentes selon les pays dans lesquels ce pavillon témoin s'implantera.
Mais pour être efficace, il faut
se mettre d'accord, non pas simplement sur les secteurs auxquels on doit
appliquer une lecture laïque, mais également se mettre d'accord sur ce qu'on
entend par laîcité. Et je crois que le moment est venu de fermer la ban à cette
sorte d'égaillement (j'allais presque dire de dévoiement) qu'a été la
discussion sur la "laïcité plurielle". Ce fut, me semble-t-il, une
immense erreur.
Il y a même deux erreurs dans
cette idée de laïcité plurielle. En premier lieu elle confondait tradition
culturelle et doctrine religieuse. En effet, si une logique d'intégration
sociale passe par le respect d'identités culturelles différentes, elle ne
saurait se faire au travers de l'acceptation de quelque influence que ce soit
de la part des différentes religions qui co-existent au sein de la République.
L'autre erreur résidait dans la
formalisation d'une conception contractuelle et non pas institutionnelle de la
laïcité. En présence d'une société devenue société de l'échange, un choix
s'impose. Soit on considère que c'est le contenu de l'échange qui l'emporte, et
alors l'accent doit être mis sur la détermination du pacte entre co-échangistes
; soit on admet qu'un échange a un cadre, se réfère à des valeurs et c'est sur
l'organisation de ce cadre et de ces valeurs, sur la définition de ce que l'on
appelle l'ordre public républicain qu'il faut insister. Et l'erreur fut, là,
précisément, de valoriser l'analyse par les co-contractants des valeurs par
rapports auxquelles devait s'opérer l'échange.
Je rappelais en commençant la
formule de Comte-Sponville selon laquelle l'Occident serait laïque ou ne serait
pas. Je serais tenté d'ajouter, au terme de ce voyage au pays du doute et de la
séparation des espaces de la conviction individuelle et de la chose publique,
que l'homme en même temps que le monde, ne pourront se sauver des oppressions
qui les guettent qu'en étant laïques.
La laïcité doit vivre dans les
institutions et elle doit aujourd'hui éclore dans les esprits.
Débat
Un auditeur - J'ai été un peu choqué par le fond de votre discours.
J'ai l'impression que vous n'avez pas défendu la laïcité, mais que vous avez
plutôt attaqué le sentiment religieux, voire même les religions. Vous avez fait
appel à certains auteurs que je lis moi aussi avec passion, et je vais en
reprendre quelques-uns.
D'abord
Comte-Sponville. Il faudrait rappeler quand même la genèse de Comte-Sponville,
fervent catholique, puis communiste, et qui en est revenu. Et Rachid Mimouni,
que j'aime beaucoup, mais qui n'hésite pas à parler d'esthétique musulmane. Je
pense à Tahar Ben Jeloun, qui aime bien revenir dans la mosquée du village
natal de son père. Je pense à Salman Rushdie, le rabelaisien Rushdie que
j'adore lire. Quelques mois avant d'être attaqué par la fatwah iranienne, il défendait lui-même les minorités musulmanes de
Londres.
Toutes ces
positions sont assez ambiguës, car tous ont quelque part dans leur vie partagé
un sentiment religieux. A vous entendre, pour être un bon laïque, faut-il être
anti-religieux ?
Jean-Michel Ducomte - Sûrement pas. Je dirais que ça
n'a rien à voir. Chacun peut avoir les croyances qu'il estime opportunes, et un
laïque qui se respecte doit se battre pour que chacun puisse croire. La laïcité
est faite du respect de la croyance comme de l'incroyance.
Par contre, il y a
un point sur lequel un laïque est intransigeant, j'allais presque dire
intolérant, c'est l'interdiction absolue faite aux convictions religieuses (ou
autres, d'ailleurs) d'infléchir en quelque façon que ce soit le cours du
fonctionnement des institutions.
L'essentiel de la
laïcité réside dans ces deux idées, à savoir la liberté de conscience et donc
de croyance, et en même temps le fait pour celui qui croit de ne pas s'estimer
investi d'un message qu'il va essayer d'imposer aux institutions. Il y a une
frontière absolue entre le domaine de l'agora,
et le domaine de la conviction individuelle, de la croyance.
Donc on peut être
croyant et laïque.
Un auditeur - J'ai écouté avec attention. J'attendais une définition
de la laïcité. Bien sûr vous avez apporté plusieurs matériaux. Mais
permettez-moi de réfléchir à haute voix. Définir la laïcité c'est difficile.
C'est une réalité peu substantielle puisqu'elle n'a pas de contenu propre. Elle
définit une relation de l'État et de la religion. Ce n'est pas une substance,
c'est un élément relationnel.
Là où je ne suis
pas tout à fait d'accord c'est que la laïcité n'est pas quelque chose
d'immuable. C'est une notion dynamique. Si on prend la loi de 1905, c'est une
loi de séparation. Dans les Constitutions de 1946 ou de 1958, il s'agit plutôt
d'une neutralité. Je dirais presque d'une impartialité. Alors, en pratique, ce
qu'il faudrait voir c'est : où est la modernité dans la laïcité ?
Sur cette laïcité,
je serais plus optimiste que vous. C'est quand même aux USA qu'on a défini la
première séparation de l'État et de la religion dans la Constitution de 1787.
Ou mieux encore dans l'Amendement de 1791. C'est sûr qu'après, il y a beaucoup
de choses à dire.
Plus près de nous,
revenons au droit international. Vous l'avez dit : il ignore la laïcité. Ce que
je remarquerais c'est que la Convention Européenne de 1950, (article 9), et le
Pacte International relatif au Droit Civil, qui ont été ratifiés en 1974 et en
1980 par la France, ne font référence à aucune notion de la laïcité, voire même
s'en détachent complètement.
J'en arrive à
l'essentiel. Nous sommes dans une société qui se veut laïque. Mais on se
rattache essentiellement à deux choses : les Droits de l'Homme, ce qui est un
peu choquant, et les notions de liberté de l'individu. C'est-à-dire qu'on se
rapproche beaucoup plus de toutes les valeurs du système libéral. Est-ce que le
système libéral n'est pas incompatible avec la laïcité ? Ou vice versa est-ce que la laïcité n'est
pas incompatible avec le système libéral ?
J-M. D. - Il y a plusieurs éléments de réponse. Je crois d'abord
qu'il ne faut jamais être inquiet d'éprouver des difficultés à définir la
laïcité. Moi, je me contente des indications que j'ai données : éthique et
statut social. Et l'éthique va évoluer, de même que le statut social va
évoluer. Vouloir aller au-delà, c'est définir autre chose que la laïcité. C'est
à la fois un concept d'une force extraordinaire et d'une modestie tout aussi
extrême.
La seule définiton
que je fais mienne je suis en désaccord avec elle, et c'est pour ça que je la
fais mienne. Je peux la lire, elle tient en quelques lignes. Elle peut être
éclairante. Et en même temps je pense qu'il faut la rejeter tout de suite,
parce que c'est une définiton de la laïcité parmi d'autres que l'on pourrait
donner. C'est celle de Lavisse : "Ëtre
laïque ce n'est pas limiter à l'horizon visible la pensée humaine, ni interdire
à l'homme le rêve et la perpétuelle recherche de Dieu ; c'est revendiquer pour
la vie présente l'effort du devoir. Ce n'est pas vouloir violenter, ce n'est
pas mépriser les consciences encore détenues dans le charme des vieilles
croyances ; c'est refuser aux religions qui passent le droit de gouverner
l'humanité qui dure. Ce n'est point haïr telle ou telle église, ou toutes les
églises ensemble ; c'est combattre l'esprit de haine qui souffle des religions
et qui fut cause de tant de violences, de tueries et de ruines. Ëtre laïque ce
n'est point consentir la soumission de la raison aux dogmes immuables ni l'abdication
de l'esprit humain devant l'incompréhensible ; c'est ne prendre son parti
d'aucune ignorance ; c'est croire que la vie vaut la peine d'être vécue, aimer
cette vie, refuser la définition de la Terre vallée de larmes, ne pas admettre
que les larmes soient nécessaires et bienfaisantes, ni que la souffrance soit
providentielle ; c'est ne prendre son parti d'aucune misère. Ëtre laïque c'est
avoir trois vertus : la charité, c'est-à-dire l'amour des hommes ; l'espérance,
c'est-à-dire le sentiment bienfaisant qu'un jour viendra dans la postérité
lointaine où se réaliseront les rêves de justice, de paix et de bonheur que
faisaient en regardant le ciel les lointains ancêtres ; la foi, c'est-à-dire la
volonté de croire à la victorieuse réalité de l'effort perpétuel"
Fabuleuse
définition ! Mais en même temps, chacun d'entre nous aurait pu écrire la
sienne. C'est pour ça que je dis : je viens de la lire, mais je la repose
immédiatement. On y trouve les convictions personnelles de Lavisse, qui était
par ailleurs un croyant, ce qui est très bien traduit par sa définition.
Alors, est-ce que
le système libéral est compatible ou incompatible avec la laïcité ? Il me
semble qu'il y a deux éléments différents : est-ce que le système économique
libéral est compatible ou incompatible, et est-ce que le système politique
libéral est compatible ou incompatible ?
Je crois que le
système économique libéral, par principe, n'est pas incompatible avec la
laïcité. Cependant, il faut veiller à ce que le système libéral ne génère pas
des exclusions ou des inégalités de nature, précisément, à faire considérer
qu'on est face à une société au sein de laquelle il y a des collectivités
exclues. Et à ce moment-là, on pourrait dire que le système économique libéral
a tout intérêt à être pondéré par une vision laïque des mécanismes de
l'économie libérale.
Est-ce que le
système politique libéral est compatible ? Je ferai presque la même remarque.
Je pense que le système politique libéral a l'immense avantage de permettre la
confrontation des opinions, ce qui constitue l'une des dimensions de la
laïcité. Encore faut-il que le libéralisme ne soit pas uniquement de façade et
qu'il y ait réellement cette capacité de confrontation. Donc là aussi, le
système politique libéral est un système économique opératoire en termes de
laïcité, dans la mesure où, précisément, on effectue une lecture laïque du
fonctionnement des institutions.
Je renverse donc
un peu l'affirmation en disant : pas d'incompatibilité de principe, mais
exigence de faire que les institutions fonctionnent de telle sorte qu'elles
respectent à la fois l'indépendance et l'éthique que j'évoquais tout à l'heure.
Un auditeur - Je voudrais revenir sur ce problème de définition,
parce que je crois que ce qui obscurcit la définition de la laïcité c'est qu'on
a beaucoup de mal, non seulement à clarifier le concept, mais surtout à le
délimiter de différents concepts voisins. La définition de Lavisse est une
définition de l'humanisme, beaucoup plus qu'une définition de la laïcité.
Alors je crois
qu'il faudrait revenir aux sources, ce que vous avez fait, et réfléchir sur ce
que signifie le lien de la laïcité avec le rationalisme. Qu'est-ce que c'est le
rationalisme ? Ça veut dire que l'homme est un être doué de raison,
c'est-à-dire qu'il est apte, par lui-même, par ses propres lumières (ce que dit
Descartes), à trouver une connaissance et à s'approcher de la vérité. Et ça
veut dire aussi, et c'est très important (vous avez parlé de doute), que la
raison comporte des limites et donc que la pensée humaine est toujours affectée
d'un coefficient de relativité. Je pense à Montaigne, que vous n'avez pas cité
et qui est quand même une des grandes sources de la laïcité française. Si on
n'introduit pas cette dimension du relativisme, c'est-à-dire l'idée que
personne ne peut prétendre détenir la vérité absolue dans quelque domaine que
ce soit, alors on n'arrive pas à l'idée du doute, et donc on n'arrive pas à
cette idée qu'il faut accepter toute idée quelle qu'elle soit.
Et l'autre
fondement, vous l'avez dit, c'est l'humanisme, c'est-à-dire l'idée que chaque
homme ayant une valeur et une dignité personnelle, il en résulte que chaque
conscience et chaque opinion doivent être tenues pour respectables.
Les deux liés ça
nous donne à peu près la laïcité.
Et je veux
insister sur un autre fait, c'est que là sont les sources réelles, et qu'on ne
peut pas dire qu'il y ait un lien organique entre la laïcité et une idéologie
matérialiste ou entre la laïcité et l'athéisme. Je le dis pour rassurer les
croyants. Il y a beaucoup de croyants et de religieux qui ont été adeptes de la
laïcité, c'est bien la preuve. La laïcité c'est simplement une culture de la
tolérance. Je dirais : une éthique de la communication intellectuelle. On a
polémiqué là-dessus. Je crois que c'est très important de limiter
essentiellement la laïcité à la relation idéologique et intellectuelle. C'est
déjà assez riche et assez important. On en voit toutes les conséquences du
point de vue des rapports sociaux.
Une dernière
question, celle-là peut-être un peu critique, mais c'est peut-être une question
de vocabulaire. Il m'a semblé que vous assimiliez la laïcité ouverte au
pluralisme des statuts juridiques, à l'acceptation de communautés qui seraient
différentes par rapport à la loi républicaine. Mais, est-ce que la laïcité peut
être autre chose qu'ouverte, autre chose qu'une acceptation des différences à
partir du moment où elle comporte elle-même ses limites, ses limites qui sont
l'intolérance, le non-respect des convictions d'autrui, le non-respect des lois
républicaines ? Je ne vois pas comment une laicité pourrait être fermée.
J-M. D. - Je vais
répondre sur ce dernier point. Une laïcité est nécessairement ouverte. Ce qui a
fait difficulté, beaucoup le savent, c'est que cette notion de laïcité ouverte avait
été connotée, et a eu une certaine dimension. C'est ce que j'évoquais tout à
l'heure : le grand reproche que l'on peut faire à cette tentative (qui était
par ailleurs, je crois, parfaitement honnête de la part de tous ceux qui y ont
contribué au départ), c'était d'aller dans cette logique que je qualifierai de
contractuelle. Ce qui était une hérésie. En réalité c'était une façon de dire :
laissons les communautés, dans une libre discussion entre elles, définir le
pacte laïque. Alors que ce que disent les laïques ouverts, c'est qu'il existe
des valeurs laïques qui sont le repère par rapport auquel doit s'engager la
discussion avec les communautés et les croyances. Il ne faut pas inverser le
système. Il faut lui laisser une dimension institutionnelle.
Donc la laïcité
est par principe ouverte, mais l'erreur était dans la méthode utilisée.
Un auditeur - Plusieurs remarques. La première c'est de rappeler
l'apport dans la pensée humaine des intellectuels arabes du Moyen-Âge. Vous avez
parlé de la Grèce, de Maître Eckhart, de Condorcet, de Jules Ferry, mais pas
d'Averroès par exemple. Toute la pensée du Moyen-Âge s'est référée à la pensée
grecque mais via les penseurs arabes. La médecine est l'exemple d'une
méthodologie rationnelle loin de la foi religieuse et elle a sa source dans les
travaux d'Avicenne, qui ont été enseignés jusqu'au XVIIème siècle en France.
Une deuxième
remarque c'est ceci : vous avez parlé d'une loi de 1905 à géométrie variable
qui n'a pas été appliquée en Alsace-Moselle. Mais elle n'a pas été non plus
appliquée en Algérie. La loi de 1905 a été revendiquée par les musulmans
algériens. A l'époque il n'y avait aucun mouvement d'indépendance nationale. Il
y avait simplement un désir de gérer la religion de manière autonome,
indépendamment de l'État républicain laïque. Et l'État républicain laïque a
refusé cette revendication. Il y a donc une réelle responsabilité historique
des républicains du début du siècle.
Je voudrais
revenir maintenant sur l'universalité de la laïcité. Moi je revendique de
pouvoir exporter l'éthique républicaine et laïque. Et alors regardons ce qui
s'est passé avec Pasqua à Lyon il y a quelques jours. C'est étonnant de voir un
représentant de la République aux côtés du recteur de la mosquée de Paris, qui
est le représentant de l'État algérien, tout le monde le sait. Il a également
été cautionné par Chirac peu avant.
Ensuite à Lyon,
après le discours de l'imam, qui a pris la parole ? L'ambassadeur de l'Arabie
Saoudite, qui a dit que son pays avait aidé la construction de cette mosquée.
Et subtilement il a ajouté : "Mais notre aide s'arrête là, c'est
fini". Pourtant, les observateurs avertis du mouvement d'installation
définitive de l'Islam en Europe savent que l'Arabie Saoudite aide indirectement.
Elle envoiE par exemple des livres gratuitement. Et ces livres se vendent à
Toulouse, à Lyon, à Paris, et cet argent s'investit ailleurs. Il y a une aide
indirecte. Est-ce qu'il y a vraiment une volonté de l'Etat républicain pour un
véritable Islam français, revendiqué ici même au GREP en 1989 par Bruno Étienne
? Pasqua a dit : dorénavant l'Islam en France, c'est un Islam de France. Mais
je voudrais avoir la réaction vive de défenseurs de la laïcité sur l'argent de
l'Arabie Saoudite. Ce pays n'a jamais voulu accepter la Déclaration des Droits
de l'Homme, mais la France reconnaît l'argent de l'Arabie Saoudite.
Autre
contradiction dans le discours des représentants de l'État : ils s'adressent
aux communautés, et ce mot a une signification particulière dans le débat
politique d'aujourd'hui, au moment où nous revendiquons l'intégration des
individus dans la République.
Dernière remarque
: vous avez parlé des contradictions de l'Union Européenne. Moi je vois les
rapports sur la gestion des communautés en Europe et dans tous les documents,
il est parlé de "communautés" : "Il faut que la communauté
européenne gère de manière harmonieuse les communautés qui vivent sur son
territoire", etc. Mais le discours républicain d'intégration individuelle est
très minoritaire en Europe.
J-M. D. - Quelques éléments de réponse. Non seulement l'Union
Européenne, mais surtout le Conseil de l'Europe a ce disours communautariste.
Il y a un statut des minorités qui a été débattu en 1991 et qui comportait un
article 14 qui recommandait aux Etats de faire en sorte que les limites de
leurs divisions administratives soient calquées sur l'existence de communautés,
linguistiques, culturelles, ethniques. Ce qui fait que concrètement, sans le
vouloir, avec peut-être une bonne foi dans un premier temps évidente (mais
certains ont réagi violemment à ce texte), le Conseil de l'Europe préparait une
sorte de "purification ethnique" administrative.
Sur l'intégration,
je suis parfaitement d'accord. Un républicain a un discours intégrateur en
direction de l'homme et du citoyen. Les communautés ne peuvent pas être des
filtres intégrateurs. Elles sont au contraire des obstacles à l'intégration.
Vous avez cent fois raison.
En ce qui concerne
l'Algérie, j'irai même plus loin que vous : c'est l'ensemble des territoires
sous autorité coloniale ou tutelle ou mandat français qui a été dans ce cas. En
Algérie c'est sûrement plus grave, parce que la France a eu la prétention de
faire de l'Algérie un département français. Mais la pratique non-laïque de la
colonisation ne s'est jamais démentie. Tout simplement à cause des acteurs de
la colonisation et à cause des objectifs de la colonisation. Il ne fallait
surtout pas que les "autochtones", terme condescendant utilisé pour
définir les Algériens d'origine, accèdent rapidement à une conscience politique
qui aurait permis d'en faire des égaux. Il y a toujours eu, en matière de droit
électoral et autres, une distance importante entre les habitants des pays sous
autorité coloniale et ceux de la métropole.
Et bien sûr je pense
que vous avez eu raison de rendre hommage à l'apport de la pensée arabe au
Moyen-Âge. Il y a un nom que je croyais que vous alliez prononcer c'est celui
de Cordoue, puisque Cordoue est le lieu où la philosophie grecque, et notamment
celle d'Aristote, a été introduite dans l'univers occidental. Principalement
par deux canaux, d'ailleurs : l'un c'est Averroès, qui était arabe, et l'autre
c'est Maïmonide, qui était juif. Même si on ne peut pas dire qu'ils aient été
laïques au sens actuel du terme, c'étaient des humanistes, qui au XIIème
siècle, ont, à Cordoue, amené avec eux cette pensée grecque qu'ils ont
restituée. Je serais tenté de dire que la fin du Moyen-Âge et
l'avant-Renaissance ont constitué une tentative d'étouffement de l'humanisme.
L'humanisme a failli être tué à la frontière du XVème siècle. Avant
que la Renaissance n'explose, il y a eu une sorte d'anti-Renaissance qui a
failli tuer ce qui était l'apport de ce mouvement. Cordoue a été le seul lieu
de véritable tolérance religieuse entre chrétiens, musulmans et juifs. Cela
s'est perdu ensuite avec la Reconquista, de même que dans le cadre de la
conquête du Nouveau Monde. Il fallait qu'il y ait une seule tête idéologique
qui dépasse. C'est aussi la Controverse de Valladollid, qui démontre bien qu'il
y avait derrière tout le discours des Rois Catholiques la volonté de faire
totalement disparaître les singularités, qu'elles soient en Espagne, qu'elles
soient en Europe, ou un petit peu partout.
Sur l'épisode
lyonnais, je ne vais pas débattre sur un discours politique. C'est la preuve
qu'il peut parfois y avoir des discours doubles selon les lieux où ils sont
prononcés et le type de population que l'on veut caresser. Mais bien sûr
personne en France, parmi les responsables, n'osera dire qui finance. Ça
dérangerait.
Un auditeur - Un premier point, dans le sens de l'optimisme.
Plusieurs États européens faisant partie de l'Union Européenne ou sur le point
de le faire bientôt, qui par leur statut juridique ne sont pas des États
laïques, et je pense aux pays scandinaves,
sont néanmoins des États qui dans la réalité des faits, même au niveau
le plus quotidien, sont peut-être plus laïques que d'autres qui se prétendent
officiellement laïques. Ils sont à coup sûr plus tolérants et le contexte
général de ces États est un contexte de laïcité de fait. C'est un élément qui
peut jouer dans un sens favorable et nous laisser mieux augurer de l'avenir.
Second point :
l'avenir de l'Europe laisse présager pas mal de difficultés pour la laïcité,
mais est-ce qu'on ne peut pas penser que l'Europe finira par devenir laïque par
la force des choses et par obligation, à cause, précisément, du panachage des
situations, des opinions, des cultures qu'elle regroupe ? Vous avez cité
l'exemple de l'Inde, mais peut-être pas complètement. L'Inde est effectivement
un État laïque, un des rares qui le soit juridiquement et dans sa Constitution
même, mais pas pour les raisons que l'on croit. La tradition anglo-saxonne dont
l'Inde moderne est issue en grande partie n'est pas laïque au sens où nous
l'entendons. L'Inde est devenue un État laïque par force, et parce qu'il n'y a
pas seulement des hindouïstes et des musulmans en Inde : il y a toutes les
autres religions, il y a des sikhs, des jaïns, des bouddhistes, des animistes,
il y a une communauté chrétienne très importante. Il y a même dans le Sud de
l'Inde des communautés juives très anciennes, plus anciennes que la plupart des
communautés juives européennes. Et l'Inde est laïque parce qu'elle est forcée
de l'être. Elle ne peut pas s'identifier à une religion, même la principale qui
est l'hindouisme, parce qu'elle se couperait de presque la moitié de sa
population qui n'est pas hindouiste. Est-ce que l'Europe ne va pas se trouver
dans la même situation ? Je ne veux pas dire qu'il ne faut pas faire attention
et rester vigilant, mais est-ce qu'on ne peut pas penser que ce problème de la
laïcité et du statut des religions dans l'Europe de demain ne finira pas par
trouver une solution positive par la force des choses ?
J-M. D. - On peut le souhaiter. Il faut se battre pour. Mais il
y a aussi quand même quelques facteurs qui interpellent aujourd'hui. Et là je
pense aux exemples volontairement caricaturaux que j'ai donnés.
C'est vrai que les
pays nordiques sont des pays d'immense tolérance. Mais je voudrais quand même
souligner que le Danemark a, en 1977, permis à la Cour Européenne des Droits de
l'Homme de donner naissance à une jurisprudence que, fort heureusement, peu de
gens connaissent. Le Danemark est un pays dans lequel, depuis plus longtemps qu'en
France, existe une "éducation sexuelle intégrée", c'est-à-dire que
non seulement il y a des cours d'éducation sexuelle, mais l'éducation sexuelle
fait partie d'autres enseignements comme la biologie, etc. Et des parents
d'enfants de l'enseignement public avaient exprimé leur opposition à cet
enseignement. Vu leurs convictions religieuses, ils n'acceptaient pas que leurs
enfants "subissent", disaient-ils, cet enseignement. Et ils ont saisi
la Cour Européenne des Droits de l'Homme qui leur a donné raison. Ce qui veut
dire qu'il y a une jurisprudence européenne, du Conseil de l'Europe, qui vient
du Danemark, qui, au nom de la tolérance, a été jusqu'à admettre la possibilité
d'enseignements différenciés dans les écoles publiques en fonction des
convictions religieuses. Il faut le savoir aussi. Cela constitue un précédent
européen.
Deux autres
exemples, qui paraissent nous amener, non pas à l'inquiétude, mais quand même à
la vigilance.
La Belgique est
certainement un des pays où la réflexion sur la laïcité est une des plus
pousséeS d'Europe. L'Université Libre de Bruxelles, notamment, publie de
nombreux travaux sur ce sujet (j'en utilise souvent moi-même). Mais la Belgique
fonctionne sur un système dit de la "pilarisation". Au sein de la
société belge il y a des piliers : le pilier catholique, le pilier protestant,
le pilier juif — et le pilier laïque. La laîcité est un pilier parmi d'autres.
Et chaque pilier a ses écoles, ses hopitaux, etc. Un jour j'ai dit dans une
réunion : chaque pilier devrait aussi avoir ses prisons, parce qu'à la limite
on n'est pas prisonnier de la même façon, on n'est pas délinquant de la même
façon, selon qu'on est catholique, protestant, musulman, ou laïque. Donc
attention : veillons à faire que la laïcité européenne ne soit pas une laïcité
pilarisée. Il y aurait des laïques, bien sûr, mais dans une sorte de réserve où
les autres les regarderaient avec attention. Je crois que ce serait vraiment de
l'anti-laïcité.
Dernier exemple,
c'est l'exemple anglais. L'Angleterre, dont on vante parfois les mérites, est
finalement une forme d'États-Unis au petit pied, puisque chacun a sa
communauté, ses restaurants, ses hôtels (là je ne parle plus de prisons... ),
ses banques. Le système marche à peu près bien. Et c'est vrai que l'Angleterre
peut se permettre d'avoir chez elle Salman Rushdie. Mais c'est une démarche
tout à fait anti-laïque.
Ce à quoi il faut
prêter garde aujourd'hui c'est ne pas laisser se développer l'idée selon
laquelle la pratique anglaise, la pratique belge, la pratique italienne, la
pratique danoise, seraient, parce que tolérantes, des pratiques laïques. On est
aux limites d'une réalité : celle qui sépare l'univers de la seule tolérance de
l'univers de la laïcité. La laïcité est une tolérance consciente et une
tolérance organisée pourvue d'une procédure. S'il manque la procédure, s'il
manque le statut, il n'y a plus de laîcité : il y a simplement tolérance. Et
cela me paraît insuffisant.
Donc, quelle que
soit l'attention que nous ayons pour les pays nordiques, prenons garde. Ils
sont tolérants. Mais sont-ils laïques ? Et ne risquent-ils pas de contaminer
notre vision de la laïcité ? Le débat est ouvert.
Une auditrice - Seriez-vous d'accord avec l'idée d'un pointage de la
loi de 1905 qui a été émise, je crois, par Pierre Joxe, Ministre de
l'Intérieur, en accord avec François Mitterrand ?
Et que pensez-vous
de l'envoi en Nouvelle Calédonie de représentants des religions et de la
Franc-Maçonnerie par Michel Rocard ? Cela n'a quand même pas été un échec.
Enfin, en 1981 j'étais
une des rares dans mon secteur d'activités à être contre la décentralisation :
j'aimerais que vous précisiez ce que vous en pensez eu égard à la laïcité.
J-M. D. - Je commencerai par la décentralisation. Je me présente
souvent comme un farouche jacobin. Non pas qu'il faille que le pouvoir soit
nécessairement éloigné des citoyens, mais il faut éviter les relations de
connivence. De même qu'il faut éviter des situations d'inégalité.
Selon qu'on est
habitant de la Lozère ou des Hauts-de-Seine les prestations, même sociales, ne
sont pas les mêmes. Ce qui fait qu'on pourrait avoir le paradoxe d'un
département situé globalement à droite et qui, ayant des moyens importants,
aurait une politique sociale très dense, et un département situé à gauche et qui,
ayant des moyens limités, aurait une politique sociale modeste. D'où l'intérêt
de la solidarité nationale et le danger évident de la décentralisation
notamment en cas de discordance de richesse. Autant il est intéressant de
laisser les gens troubadoriser dans leur secteur, bien que la décentralisation
ne soit pas uniquement la renaissance des cultures locales, autant lorsque l'on
évoque les fonctions principales de l'État, notamment les fonctions
économiques, il faut être d'une prudence extrême. Les fonctions de
souveraineté, les fonctions régaliennes ou les fonctions d'équilibre économique
sont pour moi des fonctions nationales. Elles peuvent être éventuellement
déconcentrées, mais gare à la décentralisation créatrice d'inégalités.
Le terme de
"pointage" pour 1905 est mal choisi. La loi de 1905 est parfaite,
dans ses deux premiers articles. L'article 1 c'est le rappel de la liberté de
conscience et l'article 2 précise que l'État ne salarie, ne subventionne aucun
culte. Ça me paraît suffisant.
Ce qui est peut-être
insuffisant c'est que même si l'État ne salarie et ne subventionne aucun culte,
il ne peut pas les ignorer. Il y a une police des cultes. Le Ministre de
l'Intérieur a la police des cultes. Or cette police des cultes s'organise
différemment selon les cultes. Il y a d'abord les cultes identifiés par leurs
structures mêmes, comme le culte catholique. Dans la mesure où il y a un clergé
catholique et une organisation de ce clergé, cela lui permet d'avoir une
relation de partenariat national avec l'État.
Par contre, la
plupart des autres confessions n'ont pas cette habitude. Certaines l'ont tenté.
Il y en a notamment deux qui se sont dotées de conseils représentatifs ou
d'institutions nationales représentatives : la religion réformée et la religion
juive, qui sont parvenues à avoir avec l'État une discussion voisine de la
discussion que peuvent avoir les catholiques.C'est d'ailleurs relativement
ancien, puisque ce sont vraiment les trois religions traditionnelles en France.
Reste le cas de
l'Islam. L'Islam, un peu comme la religion protestante et la religion juive,
n'avait pas d'organisation, pour des raisons liées aux modes de cultes et à
l'histoire. Bruno Étienne a été l'un des premiers à dire : il faudrait
organiser l'Islam de France pour qu'il puisse y avoir une relation intelligente
entre lui et les pouvoirs publics français, cette relation étant de nature à
rompre les liens financiers, culturels, politiques, que l'Islam a en France
avec l'Islam d'Arabie Saoudite en particulier.
Aujourd'hui rien
n'a encore vraiment été fait. Il n'y a pas de progrès significatif. Et c'est
peut-être là-dessus qu'il faudra songer à apporter un complément à la loi de
1905 en disant que les Églises ont un statut, et il faudra veiller à ce que ce
statut soit acceptable pour toutes les confessions. Est-ce qu'il y a un modèle
à proposer ? Moi je n'en ai pas. Je crois qu'il y a des précédents. Aux
pouvoirs publics de voir et aux partenaires de discuter.
La Nouvelle
Calédonie : oui, réussite. Mais est-ce qu'il y a eu réussite parce qu'il y
avait les religions ou quoiqu'il y ait eu les religions ? Je ne sais pas. Les
pouvoirs publics avaient d'ailleurs ajouté un tiers partenaire qui était
l'ancien Grand Maître du Grand Orient de France, lequel est une obédience qui
défend la laïcité. A partir de là on pouvait considérer que le message laïque
était présent, mais j'avoue qu'à titre personnel la composition de l'équipe me
dérangeait un peu parce qu'on retrouvait une pilarisation à la belge. Il aurait
peut-être été plus opportun de les envoyer sans dire qui ils étaient. Bien sûr,
on pouvait facilement les identifier, puisque c'étaient des autorités dans les
différentes opinions, mais si on avait voulu être plus efficace encore on
aurait dû les envoyer sans le dire, ce qui aurait évité de dire : un tel, un
tel et un tel sont porteurs d'un message et c'est ce message qui finalement a
été reçu par les Calédoniens. Il y a sans doute eu à titre individuel des
avantages. La présence de protestants, notamment, était importante puisque les
grands leaders du FLNKS étaient
formés par des missions protestantes. Il est possible également que la présence
d'un franc-maçon ait été importante si tant est que certains francs-maçons
aient pu avoir une participation dans les événements. Il y a peut-être donc eu
à titre individuel des avantages.
Donc : à la fois
constat de la réussite mais interrogation sur ce qui a été la cause de la
réussite. En tant que laïque, j'aurais une certaine prudence quant à la méthode
utilisée.
Un auditeur - L'embarras français par rapport à l'Algérie est
important. Je me demande si parfois on ne systématise pas trop le combat
laïque. On dit souvent qu'il faut défendre là-bas les laïques. Mais qui sont
les laïques ? On va trouver Aït Ahmed, par exemple, qui n'est pas forcément une
garantie pour l'évolution démocratique de l'Algérie. Est-ce que le vrai sens
politique pour les laïques, et précisément pour la gauche laïque, ne serait pas
plutôt de défendre les musulmans ? Le FIS est finalement assez minoritaire, il
traumatise la population, et les Algérois ne sont pas des intégristes. En
revanche, il y a tout un courant qu'on ne distingue pas en France, qui est un
courant musulman très ouvert et qui à l'instar des Bosniaques musulmans tient à
garantir les droits démocratiques des citoyens. Est-ce que la gauche laïque
n'aurait pas intérêt à, ouvertement, publiquement, aider les musulmans
algériens ? Ce serait un grand sens d'opportunité à mon avis.
J-M. D. - Vraisemblablement. Je suis d'accord avec vous en ce
qui concerne la difficulté du choix d'un partenaire dans la discussion.
On cite souvent
aussi Aït Ahmed, non pas tant par ce qu'il peut représenter, mais davantage
parce qu'il est l'expression d'une minorité qui a des problèmes aussi bien avec
le pouvoir en place qu'avec les islamistes. De ce point de vue-là il est
intéressant de parler de lui pour exprimer l'idée qu'il y a en Algérie aussi
une voie médiane entre les uns et les autres. Mais je suis persuadé qu'il n'est
pas le seul.
Vous parlez des
musulmans modérés. J'allais presque dire : les musulmans laïques. La discussion
avec quelqu'un comme Aït Ahmed est une discussion qui va nécessairement
valoriser une valeur qui n'est peut-être pas une valeur dominante en Algérie
(sûrement dominante en Kabylie, pour des raisons culturelles, mais pas dans
l'ensemble de l'Algérie). L'Algérie est un pays musulman. Il faut faire avec.
Il n'y a pas de critique à adresser à l'Algérie d'être un pays musulman. C'est
une réalité historique. On ne va pas se poser aujourd'hui en censeur des
croyances des uns et des autres. Le danger qu'on peut relever pour l'Algérie
est que c'est un pays musulman guetté par l'intégrisme musulman, ce qui n'est
pas la même chose.
La question que
vous posez pour l'Algérie me paraît devoir être posée pour l'ensemble des difficultés
que l'on rencontre concernant les pratiques laïques. Je vais jeter un pavé dans
la mare. Est-ce qu'on ne pourrait pas traiter le problème algérien comme on
peut traiter le problème du voile islamique ? Est-ce qu'à valoriser le discours
sur le FIS, ou le discours sur les porteuses de voile, on ne court pas le
risque de valoriser les minoritaires intégristes de la communauté concernée,
avec peut-être un danger plus grave en France qu'à l'étranger. Parce qu'on
donne là un poids excessif à la minorité de la minorité. La minorité musulmane
est déjà mal à l'aise. Si en plus on essaye d'aider, en en parlant beaucoup, la
minorité de la minorité...
Un auditeur (interrompant) -
Elles sont 70 en tout !
J-M. D. - Celles qui portent le voile ? Oui, donc cela ne
représente quasiment personne. Il faut aujourd'hui, chaque fois que c'est
possible, systématiquement, prendre les décisions qu'impose l'ordre public
(c'est peut-être une vision relativement sommaire des choses, mais il faut
parfois être sommaire pour être clair), et par ailleurs valoriser le discours
des musulmans qui refusent ce type de pratiques. C'est les aider eux-mêmes que
de placer le problème en situation marginale et pas en situation centrale. Et
l'Algérie c'est un peu la même difficulté. Et lorsqu'on aura recentré le
dialogue avec la majorité algérienne musulmane, je crois qu'on aura règlé
l'essentiel du problème. Ensuite les Algériens seront grands, majeurs, ils
auront tout le patrimoine qui leur est utile pour faire peut-être d'autres
progrès vers la démocratie, vers la laïcité, comme l'ont fait d'autres pays
musulmans.
Mais vous avez
raison de le dire : il y a en Algérie, non pas X membres du FIS dont l'activité
doit être dénoncée par tout le monde, mais une majorité de musulmans qui sont
des gens tout à fait respectables et qui méritent d'être les partenaires d'une
discussion.